DÉDICACE. XVII
Si, malgré mes efforts, toutes tes images sont encore dominées par l'image finale , ce douloureux tableau me rappelle aussi les témoignages extrêmes de ta sainte tendresse. A moi aeul s'adressèrent tes dernières paroles, en Tunique présence de ma noble domestique, cette incomparable Sophie, que ta grande âme se plaisait à traiter en soeur, et dont l'actif dévouement à tes longues souffrances méritera toujours notre intime reconnaissance. Pourrais -je oublier jamais cette prescription suprême, solennellement répétée cinq fois, quand tu cessais déjà de voir et d'entendre, mais non d'aimer et de penser, quelques minutes avant d'expirer : Comte, souviens-toi que je souffre sans ravoir mérité/...
Cette auguste recommandation, résumé trop fidèle de ta vie entière, réglera ma plus intime existence. Elle consacre notre inaltérable solidarité, presque également exclusive des deux parts : dans l'ordre privé, chacun de nous était tout pour l'autre. La mort ne reproduit pas mon isolement antérieur, car rien ne peut plus me priver ni me dégager de ma seule union véritable. Plus qu'aucun autre régime, le positivisme tend à développer le culte de tous les souvenirs, personnels et sociaux, en les systématisant mieux et davantage : je dois donc nous appliquer d'abord cette précieuse propriété de la nouvelle philosophie. Combien d'âmes tendres se soutinrent longtemps par cette mélancolique alimentation, sans avoir autant de ressources pour l'instituer dignement !
Notre union étant surtout destinée à perfectionner nos cœurs, un tel but peut encore offrir beaucoup de charme , môme quand le commerce moral n'est plus actif que d'un seul <<Mé. La vraie connaissance de la nature humaine, individuelle ou collective, prescrit, en général, l'indissolubilité des liens intimes. Mais, par une extension plus délicate, les mêmes motifs fondamentaux imposent aussi la loi universelle du veuvage. Ce
XTin SYSTEME DE POLITIQUE POSITIVE.
«devoir moral, toujours honoré et recommandé, devient, chez les deux sexes, une grande source d'améliorations profondes et de nobles satisfactions. Si la vie entière suffit à peine pour que deux êtres puissent se bien connaître et s'aimer dignement, si donc la parfaite constance peut seule permettre l'intime dé* veloppement des affections humaines, pourquoi la mort interromprait-elle cette continuité d'appréciation ? Quand survient la fatale viduité, l'obligation n'est-elle pas toujours également décisive, soit que l'intimité ait duré pendant quelques mois ou quelques années? Ou plutôt, ne doit-on pas s'efforcer davantage de prolonger ce qui a le moins duré? Tout oubli résulte alors d'un frivole égoïsme qui, faute d'une douce persévérance, perd aussitôt le fruit principal des germes antérieurs. A plus forte raison, l'inconstance des affections tend-elle à dégrader profondément celui qui, privé d'une éminente tendresse, accepte quelque intimité vulgaire, suivant l'énergique réprobation proclamée par Calderon (1).
Six mois d'intimes méditations sur la plus douloureuse crise de ma vie privée ont ainsi confirmé pleinement les solennelles promesses qui adoucirent tes derniers jours. Le soin continu de mon principal perfectionnement fortifiera sans cesse ce devoir sacré. C'est pourquoi, chaque jour, devant ton autel domestique, je te répète, avec une conviction croissante, que ta mort même consolide à jamais le lien fondé sur mon affection, mon estime, et mon respect.
L'âge des passions privées vient donc en moi de finir digne-
(t) Es hombre vil, es infâme,
El que, solamente atento A lo bruto del deseo, Viendo perdido lo mas, Se contenta con lo méoos.