EXPOSÉ GÉNÉRAL
L'esprit dans lequel la réorganisation de la société a été conçae jusqu'à présent par les peuples et par les rois étant démontré vicieux, on doit nécessairement en conclure que les uns et les autres ont mal procédé à la formation du plan de réorganisation ; c^est la seule explication possible d*un fait semblable; mais il importe d'établir cette assertion d^uoe manière directe, spéciale, et précise.
L'insuffisance de Topinion des rois et de cflle des peuples a prouvé le besoin d*une nouvelle doctrine vraiment organique, seule capable de terminer la crise terrible qui tourmente la société. De même, Texamen de la manière de procéder qui a conduit, de part etd*autre, à ces résultats imparfaits, montrera quelle marche doit être adoptée pour la formation et pour l'établissement de la nouvelle doctrine, quelles sont les forces sociales appelées à diriger ce grand travail.
Le vice général de la marche suivie par les peuples et par les rois , dans la recherche du plan de réorganisation, consiste en ce quelesuns et les autres se sont fait jusqu'ici une idée extrêmement fausse de la nrature d'un tel travail, et, par suiie, ont confié celte importante mission k des hommes nécessairement incompétents. Telle est la cause première des aberrations fondamentales constatées dans le chapitre précédent.
Quoique cette cause soit tout aussi réelle pour les rois que pour les peuples, il est inutile néanmoins de la considérer spécialement par rapport aux premiers; car, les rois n'ayant rien inventé, et s'étant bornera reproduire pour le nouvel état social la doctrine de Tancien, , leur impuissance à concevoir une véritable réorganisation a été par cela seul suffisamment constatée. D'un autre côté, par le même motif, leur marche, quoiqu*aussi absurde dans son principe que celle des peuples, a dû naturellement être plus méthodique , comme étant toute tracée d avance dans le plus grand détail. Les peuples seuls ayant produit une sorte de doctrine nouvelle, c'est leur ma-
APPENDICE GÉNÉRAL. — TROISikME PARTIE. 01
DÎère de procéder qa^il faut principalement examiner, afin d*j découvrir la source des vices de cette doctrine. 11 sera d'ailleurs facile à chacun de transporter ensuite aux rois, avec les modifications convenables , les observations générales faites à l'égard des peuples.
La multiplicité des prétendues constitutions enfantées par les peu* pies, depuis le commencement de la crise, et Texcessive minutie de rédaction qui se rencontre plus ou moins dans toutes , suffiraient seules pour montrer, avec une pleine évidence, à tout esprit capable d*en juger, combien la nature et la difficulté de la formation d'un plan de réorganisation ont été méconnues jusqu'à présent. Ce sera un profond sujet d etonnement pour nos neveux , lorsque la société sera vraiment réorganisée, que la production, dans un intervalle de trente ans, de dix constitutions, toujours proclamées, Tune après Tautre,. éternelles et irrévocables, et dont plusieurs contiennent plus de deux cents articles très-détaillés , sans compter les lois organiques qui s'y rattachent. Un tel verbiage serait la honte de lesprit humain en politique , si , dans le progrés naturel des idées, il n'était pas une transition inévitable vers la vraie doctrine finale.
Ce n'est point ainsi que marche ni que peut marcher la société. La prétention de construire, d'un seul jet, en quelques mois, ou même en quelques années, tout/e l'économie d*un système social dans son développement intégral et définitif, est une chimère extravagante, absolument incompatible avec la faiblesse de l'esprit humain.
Qu*on observe, en efi*et , la manière dont il procède dans des cas analogues , mais infiniment plus simples. Quand une science quelconque se reconstitue d'après une théorie nouvelle, déjà suffisamment préparée , le principe général se produit, se discute .et s'établit d*ahord; c'est ensuite par un long enchaînement de travaux qu'on parvient à former, pour toutes les parties de la science, une coordî' nation que personne, à l'origine, n'aurait été en état de concevoir, pas même l'inventeur du principe. C'est ainsi , par exemple , qu'après que Newton eut découvert la loi de la gravitation universelle, il fallut près d'un siècle de travaux très-difficiles, de la part de tous les géomètres de l'Europe, pour donner à l'astronomie physique la constitution qui devait résulter de cette loi. Dans les arts , il en est de même. Pour n'en citer qu'un seul exemple , lorsque la force élastique de la vapeur d'eau a été conçue comme un nouveau moteur applicable aux machines, il a fallu également près d'un siècle pour développer la série de réformes industrielles qui étaient les conséquences les plus directes de cette découverte. Si telle est évidemment la marche nécessaire et invariable de l'esprit htunain
62 STSTfeaiE DE POLITIQUE POSITIVE.
dans des révolutions qui, maigre leur importance et leur dîfficnlté , ne sont cependant que particulières, combien doit paraître frivole la marche présomptueuse qui a été suivie jusqu*à présent dans la révolution la plus générale , la dIus importante , et la plus difficile de toutes : celle qui a pour objet la refonte complète du système social !
De ces comparaisons indirectes , mais décisives , qu*on passe aux comparaisons directes, le résultat sera le même. Qu*on étudie la fondation du système féodal et théologique, révolution absolument de même nature que celle de Tépoque actuelle. Bien loin que la constitution de ce système ait été produite d*un seul jet, elle nV pris sa forme propre et définitive qu*au onzième siècle, c'est-à-dire plus de cinq siècles après le triomphe général de la doctrine chrétienne dans TEurope occidentale , et rétablissement complet des peuples du Nord dans Tempire d'Occident. Il serait impossible de concevoir qu'aucun homme de génie , au cinquième siècle , eût été en état de tracer, d'une manière un peu détaillée, le plan de cette constitution, quoique le principe fondamental, dont elle n'a été que leMéveloppement nécessaire, fût dès lors solidement établi, tant sous le rapport temporel que sous le rapport spirituel. Sans doute , à cause du progrès des lumières et de l'essence plus naturelle et plus simple du système à établir aujourd'hui , l'organisation totale de ce système doit se faire avec beaucoup plus de rapidité. Mais, comme la marche de la société est nécessairement toujours la même an fond, avec plus ou moins de vitesse, parce qu'elle tient à la nature permanente de la constitution humaine, cette grande expérience n'en prouve pas moins qu'il est absurde de vouloir improviser, jusque dans le plus mince détail , le plan total de la réorganisation sociale.
Si cette conclusion avait besoin d'être confirmée , elle le serait en observant la manière dont s'est elle-même établie la doctrine critique adoptée par les peuples. Cette doctrine n'est évidemment que le développement général et Tapplication complète du droit individuel d examen posé en principe par le protestantisme. Or, il a fallu prés de deux siècles, après l'établissement de ce principe, pour que toutes les conséquences importantes en aient été déduites, et que la théorie se soit formée. 11 est incontestable que la résistance du syslème féodal et théologique a beaucoup influé sur la lenteur de cette marche; mais il n'est pas moins évident qu'elle n'a pu en être la seule cause , et que cette lenteur a tenu , en grande partie , à la nature même du travail. Or ce qui est vrai d'une doctrine purement critique, doit l'être, à bien plus forte raison , de la doctrine réellement organique.
▲PPBlfDlCfi CftnÉKAL. -~ TliOISiÈMB PARTII. tfS
Il Uni donc ëdiiclofè, âé àelte première clàéèèdè cètiiiâérAtidtlt, qa« \ek ftéttpïes ù*orit pas compHs jas4ii*â (jr^deiit le ^ahd travail d€ la féorganisatiod sociale.
En cherchant à préciser en quoi la natnrè de ce trarail à été itié-» connue, on trouve que c^ëst pour àToir regardé comme paiement pratique une entreprise essentiellement théorique.
La formation d'un plan quelconque d'organisation sociale se compose nécéteairement dé deux séries de tTaTaux, totaletheht difttiiictes par leur objet , ainsi que par le genre de capacité qu'elles exigent. L'une, théorique ou spirituelle » a pour but lé dé?eloppéttietit de l'idée-mère du plan, c'est-à-dire du nouveafi principe strïiàiit léqttél les relations sociales doivent être cooi-donnée^ , et la IbrmàticM da système d*idées générales destiné à serii^ de gtfide à la êodHê. L'autre , pratique ou temporelle , détercblfaë le mode de rëpàrtitiôti du pouvoir et l'ensemble d'institutions adfliihistrativeë les plus Cdiiibrteét k l'esprit du système, tel qu'il a été arrêté pAr les ti'avàtiz ffiforiques. La seconde série étant fondée sur la première , dolit elle i^est que la conséquence et la réalisation , t'est par èelle-d que , de tdute nécessité, le travail général doit ebinmeiicer. fetleed oit Hlffiè, U partie la plus importante et la p\nâ difficile » quoique ienleidèitt préliminaire*
C'est pour n'avoir pas adopté cette division fondamentale; dtl, en d'autres termes , pour avoir exclusivement fixé leur attention sut la partie pratique, que les peuples ont été naturellement conduits k concevoir la réorganisation sociale d'après la doctrine vicieuse examinée dans le chapitre précédent. Toutes leurs erreurs sont la conséquence de cette grande déviation primitive. On j>ent aisément étabUr cette filiation.
En premier lieu, il est résulté de cette Infraction à lit loi naturelle de Tesprit humain que les peuples , tout en croyant construire on nouveau système social, sont restés enfermés dans Pancien système. Gela était inévitable , puisque le but et l'esprit du nouveau système n'étaient pas déterminés. Il en sera toujours ainsi jusqu'à ce que cette condition indispensable ait été préalablement remplie.
Un système quelconque de société, qu*il soit fait pour une poignée d'hommes ou pour plusieurs millions, a pour objet définitif de diriger vers un but général d'activité tontes les forces particulières. Car, il n'y a société que là où s'exerce une action générale et combinée. Dans toute autre hypothèse, il y a seulement agglomération d'un certain nombre d'individus sur nn même sol. C'est là ce qui distingue la société humaine de celle des antres animaux qui virent en troupes.
64 STSTËME DE POLITIQUE POSITITE.
Il fait de cette considëration qae la détermination nette et prédie da bat d'activilé est la première condition et la plus importante d*an Tëritable ordre social , puisqu'elle fixe le sens dans lequel tout le système doit être conçu.
D*nn autre côlé. il n'y a que deux buts d^actirité possibles pour une société, quelque nombreuse qu elle soit, comme pour an indî- ▼idtt isolé. Ce sont Taction violente sur le reste de l'espèce humaine, oa la conquôte, et Taction sur la nature pour la modifier à TaTantage de Thomme, ou la production. Toute société qui ne serait pas nettement organisée pour Pun ou pour Tautre de ces buts, ne serait qa*une association bâtarde et sans caractère. Le but militaire était celai de Tancien système, le but industriel est celui du nouveau.
Le premier pas à faire dans la réorganisation sociale était donc la proclamation de ce nouveau bat. Faute de Tavoir fait , on n'est point encore sorti de l'ancien système , lors même qu'on a cru s*en écarter le plus. Or, il est clair que cette étrange lacune de nos prétendues constitutions a tenu à ce qu'on a voulu organiser en détail avant que Tensemble du système eût été conçu. En d'autres termes, elle est résultée de ce qu on s'est porté exclusivement vers la partie ré* glementaire de la réorganisation , sans que la partie théorique eût été arrêtée, et sans qu'on eût même pensé à rétablir.
Par nne conséquence nécessaire de cette erreur première, on a pris pour un changement total de Pancien système de pures modifications. Le fond est essentiellement resté intact; toutes les altérations n'ont porté que sur la forme. On s'est uniquement occupé de fractionner les anciens pouvoirs, et d'en opposer entre elles les différentes branches. Les discussions dirigées vers cet objet ont été regardées et le sont encore comme le sublime de la politique, dont elles ne forment qu'un détail très-subalterne. La direction de la société, la nature des pouvoirs , ont été conçues comme toujours les mêmes.
11 est, en outre, essentiel de remarquer que les discussions snr la division des pouvoirs, les seules dont on se soit occupé , ont été, par nne autre conséquence de la déviation primitive, aussi superficielles que possible. Car, on a perdu de vue la grande division en pouvoir spirituel et pouvoir temporel, le principal perfectionnement que Tancien système ait introduit dans la politique générale. L'attention s*étaat dirigée tout entière vers la partie pratique de la réorganisation sociale, on a élé naturellement conduit à cette monstruosité dune constitution sans pouvoir spirituel , qui, si elle pouvait être durable, serait une véritable et immense rétrogradation vers la barbarie. Tout n'a porte que sur le temporel. On n*a vu que la division
APPENDICE GÉNÉRAL. — TRÔlSlfeME PARTIE. 65
en pouvoir législatif et pouvoir exécutif, qui n*est évidemment qu*une sous-division.
C*est pour diriger leur esprit dans les modifications du système féodal et Ihéologique , que les peuples ont été nécessairement entraînés k concevoir comme organiques les principes critiques qui avaient servi à lutter contre Tancien système, depuis Tépoque où sa décadence était devenue sensible, et qui, par cela même, étaient destinés à le modifier. Il ne faut pas négliger d'observer, k ce sujet, que , tout en méconnaissant dans le travail général de la réorganisation , la division en série théorique et série pratique, les peuples ont involontairement constaté la nécessité de cette loi , dictée par 1 impérieuse nature des choses, en y obéissant eux-mêuies dans leurs entreprises de modification de Tancien système.
Tel est renchaînement rigoureux de conséquences, dérivé de Terreur fondamentale, d*avoir considéré cor.&me purement pratique l'œuvre essentiellement théorique de la réorganisation sociale. C'est ainsi que les peuples en sont venus graduellement à envisager comme un véritable système social nouveau, produit de la civilisation perfectionnée, ce qui n*est que Tancien système dépouillé par la doctrine critique de tout ce qui constituait sa vigueur, et réduit au misérable état d'un squelette décAarné. Telle est la véritable génération des erreurs capitales signalées dans le chapitre précédent.
Comme le besoin d'une vraie réorganisation se fait toujours sentir, ce qui aura lieu inévitablement jusqu'à ce qu'il ait été satisfait, les esprits de.*^peup1es s'agitent, ils s'épuisent à chercher de nouvelles combinaisons. Mais retenus par une destinée inflexible dans le cercle étroit où leur marche vicieuse les a primitivement placés , et dont Ta civilisation les pousse vainement k sortir, c*est dans de nouvelles modifications de Tancien système , c'est-à-dire dans des applications encore plus entières de la doctrine critique, qu'ils croient trouver le terme de leurs efibrts. Ainsi, de modification en modification, c'est-àdire en détruisant de plus en plus le système féo)lal et ihéologique, sans jamais le remplacer, les peuples marchent à grands pas vers une complète anarchie, seule issue naturelle d'une route sem* blable.
Une telle conclusion prouve évidemment la nécessité urgente et inévitable d'adopter, pour le grand travail de la réorganisation so* ciale, la marche si clairement dictée parla nature de l'esprit hn* main. C'est le seul moyen d'échapper aux désastreuses conséquences dont les peuples sont menacés pour avoir suivi une marche diffé* rente.
Comme cette assertion est fontamentale, puisqu'elle détermine la
Oi fTSTËHB OS POLITIQUE POSITIVJE.
TériUble direction dei grands ^a^auz politiquea qui doivent étn^ entrepris aujourd'hui , on ne saurait l'environner de trop de lumière. Il est donc utile de rappeler sommairement les considérations philosophiques directes sur lesquelles elle est fondée, quoiqu'on pût la regarder comme sufBsaïQment démontrée par Tezamen qui vient d*éti*e esquissé de la marche vicieuse suivie jusqu*à présent par les peuples.
Il est peu honorable pour la raison humaine qu'on soit obligé de prouver roéthodiqnepient , quant à l'entreprise la plus générale et la plps difficile, la nécessité d*une division qui est aujourd'hui universellement reconnue comme indispensable dans les cas les moins compliqués. On admet comme une vérité élémentaire, que Texploitation d*nne manufacture quelconque « la construction d'une route » d'un pont , la navigation d*un vaisseau , etc. , doivent être dirigées par des connaissances théorique^réliminaires , et op veut que la réorganisation de la société foit nne affaire de pure pratique à confier à des routiniers?
Toute opération humaine complète, depuis la plus simple jusqu'à la plus compliquée, exécutée par un seul individu ou par un nombre quelconque, se compose inévitablement de deux parties • ou, en d'antres termes, donne lieu à deux sortes de considérations : l'une théorique, l'autre pratique ; l'une de conception , l'autre d'exécution. La première , de toute nécessité, précède la seconde, qu'elle est destinée à diriger. En d'autres termes, il n'y a jamais d'action sans spéculation prélimin^tire. Dans l'opération qui semble la plp purement roHtinière, cette analyse peut être observée , il n'y a de différence qa'^ ce que la théorie est bien ou mal conçue. L'hofnme qui prétepd, sur quelque point que ce soit , ne pas laisser diriger son esprit pf^*des théories se borne , comme on fsit, à ne pas admettre l^s progrès théoriques faits par ses contemporains , en conservant des théories devenues surannées longtemps après qu'elles ont été remplacées. Ainsi, par exemple , ceux qui affectent fièrement de ne pas croire k 1| médecine, se livrent d'ordinaif*e , avec que s^upide ^vidjté, au çijiarlAMimsine le plus grossier.
Dans la première enfance de l'esprit humain, les travaux théoriqi;ies et les travaux pratiques sont exécutés par le même individu pour touteç les opérations ; ce qui n'empêche pas que, même alors, Içpr distinction , quoique moins saillante , ne soit très-réelle. Bientôt ces deux ordres de travaux commencent à se séparer, comme exigeant d^ capacités et des cultures différentes , et , en quelque sorte , opposées. A mesure que l'intelligence collective et individuelle de reapf»ce humaine S9 développe, celte divjçion ce prononce et fe gêné-
ralise toujours davantage, et elle devient la source de nouveaux progrès. On peut vraiment mesurer, sous le rapport philosophique , le degré de civilisation d*un peuple par le degré auquel la division de la théorie et de la pratique se trouve poussée, combiné avec le degré d'harmonie qui existe entre elles. Car le grand moyen de civilisation est la séparation des travaux et la combinaison des efforts.
Par rétablissement défioitif du christianisme, la division de la théorie et de la pratique fut constituée d'une manière régulière et complète pour les actes généraux de la société , comme elle Tétait déjà pour toutes les opérations particulières. Elle fut vivifiée et consolidée par la création d^un pouvoir spirituel, distinct et indépendant du pouvoir temporel , et qui avait avec lui les.rapports naturels d^une autorité théorique à une autorité pratique , modifiés d après le caractère spécial de Tancien système. Cette grande et belle conception a été la cause principale de la vigueur et de la consistance admirables qui distinguèrent le système féodal et théologique dans ses temps de splendeur. Ia chute inévitable de ce système a fait momentanément perdre de vue cette importante division. La philosophie superficielle et critique du siècle dernier en a méconnu la valeur. Mais il est évident quMle doit être précieusement conservée, avec toutes les autres conquêtes que Pesprit humain a faites sous Tinfluence de l'ancien système , et qui ne sauraient périr avec lui. Elle doit figurer en première ligne, entre des pouvoirs spirituel et temporel d'une autre nature , dans le système à établir aujourd'hui. Sans doute, la société ne saurait être moins complètement organisée au dix-neuvième siècle qu'elle ne Tétait au onzième (1).
S'il faut reconnaître la nécessité de la division en travaux théoriques et travaux pratiques pour les opérations politiques journalières et communes, a combien plus forte raison cette division , principalement motivée sur la faiblesse de l'esprit humain , n'est-elle pas indispensable dans la vaste opération de la réorganisation totale de la société ? C'est la première condition pour traiter cette grande question de la seule manière proportionnée à son importance.
Ce qu'indique l'observation philosophique est confirmé par l'expérience directe. Aucune innovation importante n'a jamais été introduite dans l'ordre social, sans que les travaux relatifs à sa conception aient précédé ceux dont l'objet immédiat était sa mise en action , et
(1) Celle grande question de la division do pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ferf plus tsrd Vo^9% d*un travail spécial.
lenr aient servi tout à la fois de guide et d^appui. L'histoire présente à cet égard denx expériepces décisives.
La première se rapporte à la formation du sysfème (héologiqne et féodal , événement qui doit être aujourd'hui pour nous une source Inépuisable d'instruction L'ensemble d'institutions par lequel ce système s*est constitué complètement au onzième siècle, avait été évidemment préparé par les travaux théoriques faits dans les siècles précédents sur l'esprit de ce système , et qui datent de l'éîaboratioa du christianisme par Técole d'Alexandrie. L'établissement du pouvoir pontifical, comme autorité européenne suprême, était la suite nécessaire de ce développement antérieur de la doctrine chrétienne. L^institntion générale de la féodalité, fondée sur la réciprocité d'obéissance à protection du faible au fort, n'était également que l'application de cette doctrine au règlement des relations sociales dans l'état de civilisation d'alors. Qui ne voit que l'une et Taulre fondations n'auraient pu avoir lieu sans le développement préliminaire de la théorie chrétienne?
La seconde expérience, encore plus palpable parce qn*elle est presque sous nos yeux, porte sur la marche même des modifications apportées par les peuples à l'ancien système depuis le commencement de la crise actuelle. Il est clair qu'elles ont été entièrement fondées sur le développement et Tarrangement systématiques donnés par la philosophie du dix-huitième siècle aux principes critiques. Ces travaux , quoique d'un genre de théorie subalterne, en tant que critiques, avaient si bien le caractère théorique, ils étaient si distincts des travaux pratiques subséquents, que pas un des hommes qui y ont concouru ne se figurait d'une manière un peu nette et étendue les tnodificatîons qu'ils devaient produire dans la génération suivante. Cette réflexion doit avoir frappé quiconque a comparé attentivement leurs ouvrages avec les modifications pratiques qui leur ont succédé; et néanmoins que , dans les écrits et dans les discours des hommes les plus capables parmi ceux qui ont conduit les travaux de nos prétendues constitutions, l'on essaye de supprimer les idées empruntées directement aux philosophes du dix-huitième siècle, on verra ce qu'il y restera.
En examinant sous le point de vue historique la question qui nous occupe, elle peut être aisément décidée par les considérations sui* vantes que nous nous bornerons à indiquer ici , devant les développer ailleurs.
La société est aujourd'hui désorganisée , et sons le rapport spirituel et sous le rapport temporel. L*anarchie spirituelle a précédé et engendré l'anarchie temporelle. Aujourd'hui même le malaise social
dépend beancoup plus de la première cause que de la seconde. I)*nn autre câtë, Tétude attenlive de la marche de la civilisation prouve que la réorganisation spirituelle de la société est maintenant plus préparée que sa réorganisation temporelle. Ainsi, la première série d*eflbrt8 directs pour terminer Tépoqae révolutionnaire doit avoir pour objet de réorganiser le pouvoir spirituel ; tandis que , jusqu'à présent, Tattention ne s'est jamais fixée que sur la refonte du pouvoir temporel.
11 faut évidemment conclure, de toutes les considérations précédentes, l'absolue nécessité de séparer les travaux théoriques de la réorganisation sociale prescrite à Tépoque actuelle, d'avec les travaux pratiques ; c*e8t-à-dire , de concevoir et d'exécuter ceux qui se rapportent à' Tesprit du nouvel ordre social , au système d*idées générales qui doit lui correspondre, isolément de ceux qui ont pour objet le système de relations sociales et le mode administratif qui doivent en résulter. 11 ne peut être fait rien d'essentiel et de solide, quant à la partie pratique , tant que la partie théorique n'est pas établie, ou, du moins, très-avancée. Procéder autrement, ce serait construire sans bases, faire passer la forme avant le fonds ; ce serait, en un mot. prolonger Terreur fondamentale commise par les peuples, qui vient d'être présentée comme la source première de toutes leurs aberrations, l'obstacle qu^il faut détruire avant tout pour que leur vœu de voir la société réorganisée d'une manière proportionnée k l'état présent des lumières puisse être enfin réalisé.
Ayant établi la nature des travaux préliminaires qui doivent être exécutés pour que l'organisation du nouveau système social soit fondée sur des bases solides, il est facile de déterminer quelles sont les forces sociales destinées à remplir cette importante mission. C'est ce qui reste k préciser, avant d'exposer le plan des travaux à efiectuer.
Puisqu'il est maintenant démontré que la manière dont les peuples ont procédé jnsqu*ici à la formation du plan de réorganisation , est radicalement vicieuse , il serait sans doute superflu d insister beaucoup pour faire sentir que les hommes auxquels ce grand travail a été confié étaient absolument incompétents. Il est clair, en efiet, que l'un est la conséquence inévitable de l'autre. Les peuples ayant méconnu la nature du travail , ils ne pouvaient point ne pas se tromper dans le choix des hommes appelés à l'exécuter. Par cela même que ces hommes ont été propres à ce travail , tel que les peuples le concevaient, ils ne peuvent pas être capables de le diriger a la manière* dont il doit être conçu. L'incapacité de ces mandataires , ou plutdt leur incompétence , a donc été ce qu'elle devait être; car, nul n'est propre à deux choses absolument opposées.
70 SYSTÈME DE POUTIQUE POSITITE.
C*e9t principalement la classe des légistes qui a foomi les hommes appele's à diriger les travaux des prétendues constitutions établies par les peuples depuis trente ans. La nature des choses les a investis nécessairement de cette fonction , à la manière dont elle a été conçue jusqu^ici.
En effet , comme il ne s^est agi jusqu^à présent pour les peuples que de modifier l'ancien système, et que les principes critiques destinés à diriger ces modifications étaient pleinement établis, l'éloquence a dû être la faculté spécialement mise en jeu dans ce travail , et c^est surtout par les légistes que cette faculté est habituellement cultivée. Quoiqu'elle ne soit que subalterne, puisqu'elle se propose uniquement de faire triompher telle opinion donnée sans participer à sa formation et à son examen , elle est par cela même éminemment propre à la propagation. Ce ne sont pas les légistes qui ont combiné les principes de la doctrine critique ,^ce sont les métaphysiciens qui, du reste, forment, sous le rapport spirituel, la classe correspondante à celle des légistes sous le rapport temporel. Mais c'est par les légistes que ces principes ont été répandus. C'est par eux que la scène politique a été principalement occupée pendant toute la durée de la lutte immédiate contre le système féodal et théologiqne. C'était donc à eux que devait échoir naturellement la direction des modifications k introduire dans ce système d'après la doctrine critique, qu'eux seuls étaient bien habitués à manier.
Il ne saurait évidemment en être de même pour les travaux vraiment organiques dont la nécessité vient d*êire démontrée. Ce n'est plus l'éloquence, c'est-a-dire , la faculté de persuasion , qui doit être spécialement en activité, c'est le raisonnement, c'est-à-dire, la faculté d'examen et de coordination. Par cela même que les légistes sont généralement les hommes les plus capables sons le premier rapport, ils sont les plus incapables sous le second. Faisant profession de chercher des moyens pour persuader une opinion quelconque , plus ils acquièrent, par l'exercice, d'habileté dans ce genre de travail, plus ils deviennent impropres k coordonner une théorie d'après ses véritables principes.
Ce n'est donc point d'une vaine question d'amour-propre qu'il s'agit ici , tout se réduit au rapport nécessaire et exclusif qui existe entre chaque espèce de capacité et chaque nature de travail. Les légistes ont dirigé la formation du plan de réorganisation quand elle était conçue dans un esprit absolument vicieux. Ils ont fait ce qu'ils devaient faire. Appelés pour modifier, pour critiquer, ils ont modifié, critiqué. Il serait injuste de leur reprocher les défauts d'une direction qu'ils n'ont pas choisie, et qu'il ne leur appartient pas de
APPENDICE GÉNÊBAt. — TBOISIÈME PABTIE. 71
rectifier. Leur inflneDce a été utile, et même indispeDsable, tant que cette direction Ta elle-même été. Mais il faut , en même temps^ reconnaître que cette influence doit cesser quand une direction tout opposée doit prévaloir. II est sans doute très-absurde de prétendre opérer la réorganisation de la société , en la concevant comme une affaire purement pratique, et sans qu^aucun des travaux théoriques nécessaires soit préalablement exécuté. Mais une absurdité plus grande encore, ce serait la singulière espérance de voir efiectuer une vraie réorganisation par une assemblée d^orateurs , étrangers à toute idée théorique positive, et choisis, sans aucune condition déterminée de capacité, par des hommes qui , pour la plupart, sont encore plus incompétents (1).
La nature des travaux à exécuter indique d^elle-même , le plus clairement possible, à quelle classe il appartient de les entreprendre. Ces travaux étant théoriques , il est clair que les hommes qui font profession de former des combinaisons théoriques suivies méthodiquement, c^est-à-dire , les savants occupés de Tétude des sciences d'observation, sont les seuls dont le genre de capacité et de culture intellectuelle remplisse les conditions nécessaires. 11 serait évidemment monstrueux que lorsque le besoin le plus urgent de la société donne lieu à un travail général du premier ordre d'importance et de difficulté, ce travail ne fût pas dirigé par les plus grandes forces intellectuelles existantes, par celles dont la manière de procéder est universellement reconnue pour la meilleure. Sans doute il se trouve dans les autres portions de la société des hommes d'une capacité théorique égale et même supérieure à celle du plus grand nombre des savants» car la classification réelle des individus est loin d'être conforme en tout à la classification naturelle ou p^siologique. Hais, dans un travaU aussi essentiel , ce sont les classes qu'il faut considérer, et
(1) Je sols très-éloignè de conelare, des considérations précédentes, qae la elssâe des légistes ne doit plus avoir aujourd'hui d'activité politique. J'ai seulement voulu établir que son action doit changer de caractère.
D'après les raisonnements que Je viens d'eiposer, l'état présent de la société eiige que 'la suprême direction des esprits cesse d'appartenir aux légistes ; mais Ils n'en sont pas moins appelés, par leur nature, à seconder, sous des rapports très-importants, la nouvelle direction générale qui sera imprimée par d'autres. D'abord , à raison de leurs moyens de persuasion , et de l'habitude qu'ils ont encore, plus qu'aucune autre classe, de se placer aux points de vue politiques, ils doivent concourir puissamment à l'adoption de la doctrine organique. En second lieu, les légistes, et surtout ceux d'entre eux qui ont Tait une étude approfondie du droit positif, poraèdent exclusivement la capacité réglementaire, qui est une des grandes capacités nécessaires à la formation du nouveau système social, ft qui sera mise en Jeu aussitôt que la partie purement spirituelle du travail générst de réorganisation sera terminée, ou même suflBsamment avancée.
72 8YSTËME DE POLinQCE POSITIVE.
non les individus. D^ailleurs, pour ceux-ci même, rëducation, c'està-dire^ le système d^habitudes intellectuelles, qui résulte de Tétude des sciences d^observalion , est la seule qui puisse développer d^une manière convenable leur capacité théorique naturelle. Eln un mot, touies les fois que , dans une direction particulière quelconque, la société a besoin de travaux théoriques , il est reconnu que cVst à la classe de savants correspondante qu*e11e doit s*adresser : c^est donc l'ensemble du corps scientifique qui est appelé à diriger les travaux théoriques généraux dont la nécessité vient d^élre constatée (1).
Du reste , la nature des choses, convenablement interrogée, pré- Tient à cet égard toute divagation ; car elle interdit absolument la liberté du choix , en montrant, sous plusieurs points de vue distincts, la classe des savants comme la seule propre à exécuter le travail théorique de la réorganisation sociale.
Dans le système à constituer, le pouvoir spirituel sera entre les mains des savants, et le pouvoir temporel appartiendra aux chefs des travaux industriels. Ces deux pouvoirs doivent donc naturellement procéder pour la formation de ce système , comme ils procéderont, quand il sera établi, pour son application journalière, à cela près de Pimportance supérieure du travail qu*il faut exécuter au* jourd'hui. 11 y a , dans ce travail , une partie spirituelle qui doit être traitée la première , et une partie temporelle qui le sera consécutivement. Ainsi , c'est aux savants à entreprendre la première série de travaux, et aux industriels les plus importants à organiser, d*après
(1) Noos comprenons ici au nombre des saYanls. conforroément à Tasafre ordinaire, le« hommes qui, saju consacrer leur vie à la culture spéciale d'aucone science d'observation , possèdent la capacité srientiflque, et ont Tait de l'ensemble des connaissances posiiives une étude assex appiofondie pour s'éire pénétrés de leur esprit, et s'être Tamiliarisés avec les principales lois des phénomènes naturels.
Cest, sans doute, à cette classe de savants, frop peu nombreuse encore, qu'est réservée l'aciivité essentielle dans la formation de la nouvelle doctrine sociale Les autres savants sont trop absorbés par leurs occupations pariiouliéref , et même trop alTectés encore de certaines habitudes imelleciuelles vicieuses, qui résultent aujourd'hui de cette fpéeialiié, pour qu'ils puissent être vraiment actits dans réiabliKsemeni de la science politique. Mais ils n'en rempliront pas moins, dans celte grande Tondaiion, une Tonction irés-i m portante, quoique p.issive, celle de juges naturels des travaux. Les ré>ultats obtenus par les hommes qui soivronC la nouvelle direction philosophique, n'auront de valeur et d'innucnro qu'autant qu'ils seront adoptés par les savants spéciaux, comme ayant le même caractère que leurs travaux habituels.
J*ai cru devoir donner cette explication, pour prévenir une objection qui se présente naturellement i l'esprit de la plupart des lect'-urs. Mais, du reste, il est évident que cette distinction entre la portion de la classe scientifique qui doit être active et la portion qui doit être simplement passive dans l'élaboralioB de la doctrine organique, est tout à Tait secondaire, et qu'elle n'affecte en rien l'assertion fondamentale établie dans le texte.
lea bases qu'elle aura établies, le système administratif. Telle est la marche simple indiquée par la nature des choses, qui enseigne que les classes mêmes qui sont les éléments des pouvoirs d'un nouveau système et qui doivent un jour être placées à sa léte, peuvent seules le constituer, parce qu'elles seules sont capables d'en bien saisir Tesprit, et que seules elles sont poussées dans ce sens par l'impulsion combinée de leurs habitudes et de leurs intérêts.
Une autre considération rend encore plus palpable la nécessité de confier aux savants positifs le travail théorique de la réorganisation sociale.
Il a été observé, dans le chapitre précédent , que la doctrine critique a produit dans la plupart des têles et tend à fortifier de pins en plus Thabitude de s'établir juge suprême des idées politiques générales. Cet état anarchique des intelligences, érigé en principe fondamental, est un obstacle évident à la réorganisation de la société Ce serait donc vainement que des capacités réellement compétentes formeraient la vraie doctrine organique destinée à terminer la crise actuelle , si , par leur situation antécédente, elles ne possédaient, de fait, le pouvoir reconnu de faire autorité. Sans cette condition, leur travail, soumis au contrôle arbitraire et vaniteux d'une politique d'inspiration, ne saurait jamais être uniformément adopté. Or, si l'on jette un coup dœil sur la société, on reconnaîtra bientôt que cette influence spirituelle se trouve aujourd'hui exclusivement entre les mains des savants. Eux seuls eitercent, en matière de théorie, une autorité non contestée. Ainsi , indépendamment de ce que seuls ils sont compétents pour former la nouvelle doctrine organique, ils sont exclusivement investis de la force morale nécessaire pour en déterminer l'admission. Les obstacles que présente pour cela le préjugé critique de la souveraineté morale, conçue comme un droit inné dans tout individu , seraient insurmontables à tout autre qu'à eux. L'unique levier qui puisse renverser ce préjugé se trouve entre leurs mains. C'est Thabitude contractée peu à peu par la société, depuis la fondation des sciences positives, de se soumettre aux décisions des savants pour toutes les idées théoriques particulières , habitude que les savants étendront aisément aux idées théoriques générales , quand ils se seront chargés de les coordonner.
Ainsi , les savants possèdent aujourd'hui , à l'exclusion de toute autre classe, les deux éléments fondamentaux du gouvernement moral , la capacité et l'autorité théorique.
Un dernier caractère essentiel , non moins propre que les précédents à la force scientifique, mérite encore d'être indiqué.
La crise actuelle est évidemment commune à tous les peuples de
74 ITSTfeliE DB POUTIQUE POSITIVE.
PEarope occidenlate , quoique tous n'y participent point au même degré. Néanmoins, elle est traitée par chacun d^eux comme si ette était simplement nationale. Mais il faut évidemment à une crise européenne un traitement européen.
Cet isolement des peuples est une conséquence nécessaire de U chute du système théologique et féodal , par laquelle se sont trouvés dissous les liens spirituels que ce système avait établis entre les peuples de TEurope , et qn^on a vainement essayé de remplacer par un état d'opposition hostile réciproque , déguisé sous le nom d^équilibre européen. La doctrine critique est incapable de rétablir l'harmonie qu^elle a détruit dans son ancien principe fondamental ; et, au contraire , elle réloigne. D*abord , par sa nature , elle tend à Tisolement; et , en second lieu , les peuples ne sauraient s'entendre complètement sur les principes mêmes de cette doctrine , parce que chacun d'eux prétend , d'après elle , modifier Pancien système à des degrés différents.
La vraie doctrine organique peut seule produire cette union, si impérieusement réclamée par Tétat de la civilisation européenne. £JJe doit forcément la déterminer en présentant, à tous les peuples de l'Europe occidentale, le système d*organisation sociale auquel ils sont tous actuellement appelés, et dont chacun d^eux jouira d^nne manière complète à une époque plus ou moins rapprochée, suivant Tétat spé* cial de ses lumières. Il faut observer, d^ailleurs, que cette union sera plus parfaite que celle produite par Tancien système, laquelle n'existait que sous le rapport spirituel; tandis qu*aujourd'hui elle doit également avoir lieu sous le rapport temporel, de sorte que ces peuples sont appelés à former une véritable société générale, complète et permanente. Et, en effet, si c'était ici le lieu d'entreprendre un tel examen, il serait aisé de montrer que chacun des peuples de PEurope occidentale est placé, par la nuance particulière de son état de civilisation, dans la situation la plus favorable pour traiter telle on telle partie du système général ; d'où résulte l'utilité immédiate de leur coopératioQ. Or, il suit de là que ces peuples doivent également travailler en commun à rétablissement du nouveau système.
En considérant, sous ce point de vue, la nouvelle doctrine organique, il est clair que la force destinée à la former et à l'établir, devant satisfaire à la condition de déterminer la combinaison des différents peuples civilisés, doit être une force européenne. Or, telle est encore la propriété spéciale, non moins exclusive que toutes celles précédemment énumérées, de la force scientifique. H est sensible que les savants seuls forment une véritable coalition, compacte, active, dont tous les membres s'entendent et se correspondent avec facilité et d'une manière continue, d'un bout de l'Europe à l'autre. Cela tient
APPENDICE GÊNÊBAL. — TBOISIÈMB PABTIE. 75
à ce qu^eaz seuls aujourd'hui ont des idées communes, on langage uniforme, un but d'activité général et permanent. Aucune autre classe ne possède ce puissant avantage, parce quWcune autre ne remplit ces conditions dans leur intégrité. Les industriels même, si éminemment portés à Tunion par la nature de leurs travaux et de leurs habitudes, se laissent encore trop maîtriser par les inspirations hostiles d*un patriotisme sauvage^ pour qu^il puisse, dés aujourd'hui, s'établir entre eux une véritable combinaison européenne. C'est à l'action dea savants qu'il est réservé de la produire,
11 est sans doute superflu de démontrer que la liaison actuelle des savants prendra une intensité beaucoup plus grande, lorsqu'ils dirigeront leurs forces générales vers la formation de la nouvelle doctrine sociale. Cette conséquence est évidente, puisque la force d'un lien social est nécessairement proportionnée à l'importance du but de l'association.
Pour bien apprécier, dans toute son étendue, la valeur de cette force européenne particulière aux savants, il faut comparer la conduite des rois, sous le rapport qui nous occupe, à celle des peuples.
11 a été observé plus haut, que les rois, tout en se dirigeant d'après un plan absurde dans son principe, procèdent à son exécution d'une manière beaucoup plus méthodique que les peuples, parce que la ligne qu'ils suivent est toute décrite dans le passé de la manière la plus détaillée. Ainsi, sous le rapport que nous considérons, les rois combinent leurs efforts dans tonte l'Europe, tandis que les peuples s'isolent. Par ce seul fait, les rois ont un avantage relatif sur les peuples, contre lequel ceux-ci ne peuvent lutter par aucun autre moyen, ce qui le rend d'une extrême importance.
Les chefs de Topinion des peuples n'ont d'autre ressource que de se récrier coutre une telle supériorité de position, qui n'en existe pas moins pour cela. Us proclament, en thèse générale, que les différents États n'ont aucun droit d'intervenir dans les réformes sociales les uns des autres. Or, ce principe qui n'est autre chose que l'application de la doctrine critique aux relations extérieures, est absolument faux comme tous les autres dogmes qui la composent ; il n'est, comme eux, que la généralisation vicieuse d'un fait transitoire, la dissolution des liens qui existaient, sous l'influence de l'ancien système, entre les nations européennes. 11 est clair que les peuples de l'£urope occidentale, par la conformité et l'enchaînement de leur civilisation, envisagée, soit dans son développement successif, soit dans son état actuel, forment une grande nation, dont les membres ont réciproquement des droits, moins étendus saus doute, mais de même natiure que ceux des diflerentes portions d'un État unique.
D^tilleurs, on Toitque celte idée crilique, fût-elle Traie, n'alleîat point à son but, et Téloigne même, puisqu'elle tend à empêcher les peuples de s'unir. Comme une force ne peut être contenue que par une autre, les peuples seront évidemment, sous le rapport euro* péen, dans un état d'infériorité à Pégard des rois, tant que la force des savants, seule européenne, ne présidera point au grand travail de la réorganisation sociale. Elle seule peut être, pour les peuples, Péquivalent réel de la saiule-alliance. à cela près de la supériorité nécessaire d'une coalition spirituelle sur une coalition purement temporelle.
Ainsi, en dernière analyse, la nécessité de confier aux savants les travaux théoriques préliminaires reconnus indispensables pour réorganiser la société, se trouve solidement fondée sur quatre considérations distinctes, dont chacune suffirait seule pour rétablir : P les savants, par leur genre de capacité et de culture intellectuelles, sont seuls compétents pour eiécuter ces travaux ; 2* cette fonction leur est destinée par la nature dei choses, comme étant le pouvoir spirituel da système à organiser ; 3^ ils possèdent exclusivement Tau tori(é morale nécessaire aujourd'hui pour déterminer l'adoption de la nouvelle doctrine organique, lorsqu'elle sera formée; 4 <> enfin, de tuntei les forces sociales existantes, celle des savants est la seule qui soit européenne. Un tel ensemble de preuves doit, sans doute, mettre la grande mission théorique des savants a l'abri de toute incertitude et de toute contestation.
Il résulte, de tout ce qui précède, que les erreurs capitale^i^ commises par les peuples dans leur manière de concevoir la réorganisation de la société, ont, pour cause première, la marche vicieuse d'après laquelle ils ont procédé à cette réorganisation; que le vice de cette marche consiste en ce que la réorganisation sociale a été regardée comme une opération purement pratique, tandis qu'elle est essentiellement'lhéori(^ue; que la nature des choses et les expériences historiques lei plus convaincantes prouvent la nécessité absolue de diviser le travail total de la réorganisation en deux séries, l'une théorique l'autre pratique, dont la première doit être préalablement exécutée, et est destinée à servir de base à la seconde ; que Texécution préliminaire des travaux théoriques exige la mise en activité d'une nouvelle force sociole, distincte de celles qui ont jusqu'ici oc* cupé la scène, et qui sont absolument incompétentes; enfin, que, par plusieurs raisons très-décisives, cette nouvelle force doit être celle des savants adonnés à l'étude des sciences d'observation.
L'ensemble de ces idées peut être envisagé comme ayant eu poor objet de porter par degrés l'esprit des hommes méditatifs au point de
vue élevé d'où on peut embrasser, d'un seul coup d'œil général, et les vices de la marche suivie jusqu'à présent pour réorganiser la société, et le caractère de celle qui doit être adoptée aujourd'hui. Tout se réduit, en dernier lieu, à faire établir, pour la politique, par les forces combinées des savants européens, une théorie positive distincte de la pratique, et ayant pour objet la conception du nouveau système social correspondant à Tétat présent des lumières. Or, en y réfléchissant, on verra que cette conclusion se résume dans cette seule idée : les savants doivent aujourd'hui élever la politique au rang des sciences d* observation.
Tel est le point de vue culminant et définitif auquel il faut se placer. De ce point de vue, il est aisé de resserrer , dans une série de considérations très-simples, la substance de tout ce qui a été dit depuis le commencement de cet opuscule. Il reste à faire cette importante généralisation, qui peut seule fournir les moyens cTaller plus loin, en permettant de rendre la pensée plus rapide.
Par la nature même de Pesprit humain, chaque branche de nos connaissances est nécessait^ment assujettie dans sa marche à passer successivement par trois états théoriques différents : Fétat théologique ou fictif; Pétat métaphysique ou abstrait; enfin, Tétat scientifique ou positif.
Dans le premier, des idées surnaturelles servent à lier le petit nombre d'observations isolées dont la science se compose alors. £n d*aatres termes, les faits observés sont expliqués, c'est-à-dire, vus à priori, d'après des faits inventés. Cet état est nécessairement celui de toute science au berceau. Quelque imparfait qu'il soit, c'est le seul mode de liaison possible à cette époque. 11 fournit, par conséquent, le seul instrument au moyen duquel on puisse raisonner sur les faits, en soutenant l'activité de l'esprit, qui a besoin par-dessus tout d'un point de ralliement quelconque. En un mot, il est indispensable pour permettre d'aller plus loin.
Le second état est uniquement destiné à servir de moyen de tran* sition du premier vers le troisième. Son caractère est bâtard, il lie les faits d'après des idées qui ne sont plus tout à fait surnaturelles, et qui ne sont pas encore entièrement naturelles. En un mot, ces idées sont des abstractions pei^sonnifîées, dans lesquelles l'esprit peut voir à volonté ou le nom mystique Vi'une cause surnaturelle, ou l'énoncé abstrait d'une simple série de phénomènes, suivant qu'il est plus près de l'état théologique ou.de l'état scientifique. Cet état mé-< taphysiqne suppose que les faits, devenus plus nombreux, se sont en même temps rapprochés d'après les analogies plus étendues.
Le troisième état est le mode définitif de toute science quelcon-
que ; les deaz premiers n^ayant été destinés qu^à le préparer grmduellement. Alors, les faits sont liés d'après des idées ou lois générales d'un ordre entièrement positif, suggérées ou confirmées par les faits eux-mêmes, et quiscuvcnt même ne sont que de simples faiU assez généraux pour devenir des principes. On tâche de les réduire toujours au plus petit nombre possible, mais sans instituer aucune hypothèse qui ne soit de nature à être vérifiée un jour par robserration, et en ne les regardant» dans tous les cas, que comme un moyea d'expression générale pour les phénomènes.
Les hommes auxquels la marche des sciences est familière peuvent aisément vérifier l'exactitude de ce résumé historique général, par rapport aux quatre sciences fondamentales aujourd'hui positives: l'astronomie, la physique, la chimie, et la physiologie, aussi bien que pour les sciences qui s'y rattachent. Ceux même qui n'ont considéré les sciences que dans leur état présent peuvent faire cette vérification pour la physiologie qui, quoique devenue enfin aussi positive que les trois autres, existe encore sous les trois formes dans les différentes classes d'esprit, inégalement contemporaines. Ce fait est surtout manifeste pour la portion de cette science qai considère les phénomènes spécialement appelés moraux, conçus par les uns comme le résultat d'une action surnaturelle continue, par d* autres comme les efiets incompréhensibles de l'activité d'un être abstrait, et par d'autres, enfin, comme tenant à des conditions organiques susceptibles d'être démontrées, et au delà desquelles on ne saurait remonter.
En considérant la politique comme une science, et lui appliquant les observations précédentes, on trouve qu elle a déjà passé par les deux premiers états, et qu'elle est prête aujourd'hui à atteindre au troisième.
La doctrine des rois représente l'état théologique de la politique. C'est efiectîvement sur des idées théologiques qu^elle est fondée en dernière analyse. Elle montre les relations sociales comme basées sur l'idée surnaturelle du droit divin. Elle explique les changements politiques successifs de l'espèce humaine par ime direction surnaturelle immédiate, exercée d'une manière continue depuis le premier homme jusqu'à présent. C'est ainsi que la politique a été uniquement conçue, jusqu^à ce que l'ancien système ait commencé à décliner.
La doctrine des peuples exprime Tétat métaphysique de la politique. Elle est fondée en totalité sur la supposition abstraite et métaphysique d^un contrat social primitif, antérieur à tout développement des facultés humaines par la civilisation. Les moyens habituels
APPfiNDICB GÉNÉRAL. — TROISIÈME PARUE. 19
de raisonnement qu'elle emploie sont leè droits, entisâgës eotOliie naturels et communs à tons les hommes au même degré, qu'elle fait garantir par ce contrat. Telle est la doctrine primitivement critique, tirée, à Torigine, de la théologie, pour lutter contre Tancien système, et qui ensuite a été enyisagée comme organique. Cest Rousseau principalement qui Ta résumée sous une forme systématique, dans un ouvrage qui a servi et qui sert encore de base aux considérations vulgaires sur l'organisation sociale.
Enfin, la doctrine scientifique de la politique considère Pétàt àociial sous lequel Tespèce humaine a toujours été trouvée par les observateurs comme la conséquence nécessaire de son organisation. Elle conçoit le but de cet état social comme déterminé par le rang que l'homme occupe dans le système naturel, tel qu'il est fixé par les faits, et sans être envisagé comme susceptible d'explication. Elle voit, en effet, résulter de ce rapport fondamental la tendance constante de l'homme à agir sur la nature, pour la modifier à son avantage. Elle considère ensuite Tordre social comme ayant pour objet final de développer collectivement cette tendance naturelle, de la régulariser et de la concerter pour que Taction utile soit la plus grande possible. Cela posé, elle essaye de rattacher aux lois fondamentales de Torganisation humaine, par des observations directes sur le développement collectif de Tespèce, la marche qu'elle a suivie et les états intermédiaires par lesquels elle a été assujettie à passer avant de parvenir à cet état définitif. En se dirigeant d'après cette série d'observations, elle envisage les perfectionnements réservés à chaque époque comme dictés, à l'abri de toute hypothèse, par le point de ce développement auquel l'espèce humaine est parvenue. Elle conçoit ensuite, pour chaque degré de civilisation, les combinaisons politiques comme ayant uniquement pour objet de faciliter les pas qui tendent à se faire après qu'ils ont été déterminés avec précision.
Tel est l'esprit de la doctrine positive qu'il s'agit d'établir aujourdliui, en se proposant pour but d'en faire application à l'état présent de, l'espèce humaine civilisée, et en ne considérant les états antérieure que comme nécessaires à observer pour établir les lois fondamentales de la science.
11 est aisé de s'expliquer tout à la fois pourquoi la politique n'a pas pu devenir plutôt une science positive , et pourquoi elle y est appelée aujourd'hui.
Deux conditions fondamentales, distinctes quoique inséparables, étaient indispensables pour cela.
En premier lieu, il fallait que toutes les sciences particulières fussent successivement devenues positives; car l'ensemble ne pouvait
être tel quand tous les éléments ne Pétaient pas. Cette condition est aujourd'hui remplie.
Les sciences sont devenues positives, l'une après Tantre, dans l'ordre où il était naturel que cette révolution s'opérât. Cet ordre est celui du degré de complication plus ou moins grand de leurs phénomènes , ou , en d'autres termes , de leur rapport pi as ou moins intime avec l'homme. Ainsi, les phénomènes astronomiques d*abord, comme étant les plus simples, et ensuite successivement, les physiques <, les chimiques et les physiologiques, ont été ramenés à des théorie positives ; ceux-ci à une époque toute récente. La même réforme ne pouvait s'effectuer qu'en dernier lieu pour les phénomènes politiques qui sont les plus compliqués , puisqu'ils dépendent de tous les autres. Mais il est évidemment aussi nécessaire qu'elle s'effectue alors , qu'il eût été impossible qu'elle arrivât plus tôt.
En second lieu, il fallait que le système social préparatoire, dans lequel l'action sur la nature n'était que le but indirect de la société , fû( parvenu à sa dernière époque.
D'une part, en effet, la théorie ne pouvait jusqu'alors s'établir parce qu'elle aurait été trop en avant de la pratique. Étant destinée a la diriger, elle ne saurait la devancer jusqu'au point de la perdre de vue. D'une autre part, elle n'aurait pas eu plus tôt une base expérimentale suffisante. Il fallait l'établissement d'un système d'ordre social , admis par une population très-nombreuse , et composée de plusieurs grandes nations, et toute la durée possible de ce système, pour qu'une théorie pût se fonder sur cette vaste expérience.
Cette seconde condition est aujourd'hui satisfaite aussi bien que la première. Le système théologique, destiné k préparer l'esprit humain au système scientifique , est parvenu au terme de sa carrière. Cela est incontestable, puisque le système métaphysique, dont l'unique objet est de renverser le système théologique , a généralement obtenu la prépondérance parmi les peuples. La politique scientifique doit donc naturellement s'établir, puisque, vu l'impossibilité absolue de se passer d'une théorie, il faudrait, si cela n'avait pas Heu, supposer que la politique théologique se reconstituât ; la politique métaphysique n'étant pas , à proprement parler, une vraie théorie , mais une doctrine critique , bonne seulement pour une transition.
En résumé , il n'y a donc jamais eu de révolution morale à la fois plus inévitable, plus mûre, et plus urgente, que celle qui doit maintenant élever la politique au rang des sciences d'observation entre les mains des savants européens combinés. Cette révolution peut seule faire intervenir, dans la grande crise actuelle , une force vraiment prépondérante , seule capable de la régler, et de préserver la
société des explosions terribles et anarchiques dont elle est menacée , en la plaçant dans la véritable route du système social perfectionné , que réclame impérieusement Tétai-de ses lumières.
Pour mettre en activité le plus promptement possible les forces scientifiques destinées à remplir cette salutaire mission , il fallait présenter le prospectus général des travaux théoriques à exécuter pour réorganiser la société , en élevant la politique au rang des sciences d'observation. J^ai osé concevoir ce plan, et je le propose solenjiellement aux savants de TEurope.
Profondément convaincu que, lorsque cette discussion sera engagée, mon plan, adopté ou rejeté, conduira nécessairement à la formation du plan définitif; je ne crains pas de sommer tous les savants européens, au nom de la société, menacée d'une longue et terrible agonie dont leur intervention peut seule la préserver, d'émettre publiquement et librement leur opinion motivée par rapport au tableau général de travaux organiques que je leur soumets.
Ce prospectus se compose de trois séries de travaux.
La première a pour objet la formation du système d'observations historiques sur la marche générale de Tesprit humain , destiné à être la base positive de la politique, de manière à lui faire perdre entièrement le caractère théologique et le caractère métaphysique , pour lui imprimer le caractère scientifique.
La seconde tend à fonder le système complet d'éducation positive qui convient à la société régénérée , se constituant pour agir sur la nature; ou, en d'autres termes, elle se propose de perfectionner cette action en tant qu'elle dépend des facultés de l'agent.
La troisième enfin consiste dans l'exposition générale de Taction collective que, dans Tétat actuel de toutes leurs connaissances, les hommes civilisés peuvent exercer sur la nature pour la modifier à leur avantage , en dirigeant toutes leurs forces vers ce but , et en n'envisageant les combinaisons sociales que comme des moyens d'y atteindre.
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