PREMIERE SERIE DE TRAVAUX
La condition fondamentale a remplir, pour traiter la politiqua d^une manière positive, consiste à déterminer avec précision les limites dans lesquelles sont renfermées, par la nature des choses, les combinaisons dWdre social. En d^au 1res termes , il faut que, dans la politique, à Texemple des autres sciences, le rôle de Pobservation et celui de l'imagination soient rendus parfaitement distincts , et que le second soit subordonné au premier.
Pour présenter dans tout son jour cette idée capitale, il est nécessaire de comparer Tesprit général de la politique positive avec celui de la politique tbéologique et de la politique métaphysique. Afin de simplifier ce parallèle , on doit envelopper ces deux-ci dans une même considération; ce qui ne saurait altérer les résultats, puisque, d'après le chapitre précédent, la seconde nest au fond qu'une nuance de la première, dont elle ne difiere essentiellement que par un caractère moins prononcé.
L'état théologique et Pétat métaphysique d^une science quelconque
! ont pour caractère commun la prédominance de Pimagination sur
i^ l'observation. La seule difierence qui existe entre eux sous ce point
de Tue , c'est que l'imagination s'exerce dans le premier sur des êtres
surnaturels , et dans le second sur des abstractions personnifiées.
La conséquence nécessaire et constante d'un tel état de l'esprit humain est de persuader à l'homme que , sous tous les rapports , il est le centre du système naturel , et , par suite , qu*il est doué d'une puissance d'action indéfinie sur les phénomènes. Ceile persuasion résulte évidemment, d'une manière directe , de la suprématie exercée par rimagination qui se combine avec le penchant organique en vertu duquel Thomme est porté à se former, en général , des idées exagérées de son importance et de son pouvoir. Une telle illusion forme le trait caractéristique le plus sensible de cette enfance de la raison humaine.
Ck>ii8idérëes du point de vue philosophique , les rërolutions qui ont fait passer les dififérentes sciences à l*état positif ont eu pour effet général d'établir en sens inverse cet ordre primitif de nos idées.
Le caractère fondamental de ces révolutions a été de transporter à robservation la prépondérance jusqu'alors exercée par Timagination. Par suite , les conséquences ont également été renversées. L'homme a été déplacé du centre de la nature pour se placer au rang qu'il y occupe effectivement. De même , son action a été renfermée dans ses limites réelles , en la réduisant à modifier plus ou moins y les uns par les autres , un certain nombre des phénomènes quMl est destiné à observer.
Il suffit d'indiquer l'aperçu historique précédent, pour qu'il soit aussitôt vérifié, à Tégard des sciences aujourd'hui positives, par tous ceux qui en ont des notions claires.
Ainsi , en astronomie , l'homme a commencé par regarder les phénomènes célestes , sinon comme soumis à son influence , du moins comme ayant, avec tous les détails de son existence , des rapports directs et intimes; il a fallu toute la puissance des démonstrations les plus fortes et les plus multipliées , pour qu'il se résignât à n'occuper qu'une place subalterne et imperceptible dans le système général de l'univers. De même , en chimie , il a cru d'abord pouvoir modifier au gré de ses désirs la nature intime des corps , avant de se réduire à observer les effets de l'action réciproque des différentes substances terrestres. Pareillement , en médecine , c'est après avoir longtemps espéré de rectifier à volonté les dérangements de son organisation, et même de résister indéfiniment aux causes de destruction, qu'il a enfin reconnu que son action était nulle quand elle ne concourait pas avec celle de l'organisation, et à plus forte raison lorsqu'elle lui était opposée.
La politique n'a pas échappé plus que les autres sciences à cette loi fondée sur la nature des choses. L'état dans lequel elle s'est toujours trouvée jusqu'à présent, et dans lequel elle se trouve encore, correspond avec une analogie parfaite à ce qu'était l'astrologie pour Tastronomie , l'alchimie pour la chimie , et la recherche de la panacée universelle pour la médecine.
D'abord » il est évident , d'après le chapitre précédent , que la politique théologique et la politique métaphysique , envisagées , quant à leur manière de procéder, s'accordent à faire dominer l'imagination sur l'observation. Sans doute , on ne saurait prétendre que jusqu'ici l'observation n'ait pas été employée dans la politique théorique; mais elle ne l'a été que d'une manière subalterne, toujours aux
8ft SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
ordres de Pimaginatioi», comme elle Tétait , par exemple» en chimie, à Pépoque de Talchimie.
Cette prépondérance de Timagination a dû avoir nécessairement ponr la politique des conséquences analogues à celles ci-dessus décrites pour les autres sciences. C'est ce qu'on peut aisément Térifîer par des observations directes sur Pesprit commun de la politique théologique et de la politique métaphysique , considérées du point de vue théorique.
L'homme a cru jusqu'à présent à la puissance illimitée de ses combinaisons politiques pour le perfectionnement de Tordre social. En d'autres termes , l'espèce humaine a été envisagée jusqu'ici, en politique , comme n'ayant pas d'impulsion qui lui soit propre , comme pouvant toujours recevoir passivement celle quelconque que le législateur, armé d'une autorité suffisante, voudra lui donner.
Par une conséquence nécessaire , Tabsolu a toujours régné et règne I encore dans la politique théorique, soit théologique,. soit métaphysique. Le but commun qu elles se proposent , est d'établir, chacune à sa manière, le type éternel de Tordre social le plus parfait, sans avoir en vue aucun état de civilisation déterminé. L'une et l'antre prétendent avoir trouvé exclusivement un système d'institutions qui atteint à ce but. La seule chose qui les dislingue à cet égard, c'est que la première interdit formellement toute modification importante au plan qu'elle a tracé, tandis que la seconde permet Texamen, pourvu qu'il soit dirigé dans le même sens. A cela près , leur caractère est également absolu.
Cet absolu est encore plus sensible dans leurs applications à la politique pratique. Chacune d'elles voit , dans son système d'institutions , une sorte de panacée universelle applicable , avec une infaillible sécurité , à tous les maux politiques , de quelque nature qu'ils puissent être , et quel que soit le degré actuel de civilisation du peuple auquel le remède est destiné. De même aussi, tontes deux jugent les régimes des différents peuples aux diverses époques de civilisations uniquement d'après leur plus ou moins de conformité ou d'opposition avec le type invariable de perfection qu'elles ont établi. Ainsi, pour en citer un exemple récent et sensible, les partisans de la politique théologique et ceux de la politique métaphysique ont proclamé, tour à tour et à très-peu d'intervalle, l'organisation sociale de l'Espagne supérieure à celle des nations européennes les plus avancées , sans que ni les uns ni les autres aient tenu aucun compte de l'infériorité actuelle des Espagnols en civilisation à l'égard des Français et des Anglais, au-dessus desquels on les a placés, quant au régime politique. De tels jugements, qu'il serait aisé de
multiplier, montrent avec évidence combien il est dans Tesprit de la politique théologique et de la politique métaphysique de faire abs^ traction totale de Tétat de civilisation.
il importe de remarquer à cet égard , pour achever de les caractériser, qu'elles s'accordent, en général , par des motifs différents , à faire coïncider la perfection de Torganisation sociale avec un état de civilisation très-imparfait. On voit même que les partisans les plus conséquents de la politique métaphysique , tels que Rousseau qui Ta coordonnée , ont été conduits jusqu'à regarder Tétat social comme une dégénération d*un état de nature composé par leur imagination , ce qui n^est que Tanalogue métaphysique de Pidée théologique re* lative à la dégradation de Tespèce humaine par le péché originel.
Ce résumé exact confirme que la prépondérance de l'imagination sur l'observation a produit , en politique , des résultats parfaitement semblables à ceux qu'elle avait engendrés dans les autres sciences, avant qu'elles fassent devenues positives. La recherche absolue du meilleur gouvernement possible, abstraction faite de Tétat de la civilisation , est évidemment tout à fait du même ordre que celle d'un traitement général applicable à toutes les maladies et à tous les tempéraments.
En cherchant à réduire à sa plus simple expression l'esprit général de la politique théologique et métaphysique, on voit, par ce qui précède , qu'il se ramène à deux considérations essentielles. Relativement à la manière de procéder, il consiste dans la prédominance de l'imagination sur l'observation. Relativement aux idées générales destinées à diriger les travaux , il consiste , d'une part , à envisager Torganisation sociale d'one manière abstraite, c'est-à-dire, comme indépendante de l'état de la civilisation; et, d'une antre part, à regarder la marche de la civilisation comme n'étant assujettie à aucune loi.
En prenant cet esprit en sens inverse, on doit nécessairement trouver celui de la politique positive, puisque la même opposition s'observe, d'après ce qui a été établi ci-dessus, entre l'état conjectural et l'état positif de toutes les autres sciences. On ne fera, par cette opération intellectuelle, qu'étendre à l'avenir l'analogie observée dans le passé. En effectuant l'opération , on est conduit aux résultats suivants.
En premier lieu , pour rendre positive la science politique , il faut y introduire , comme dans les autres sciences , la prépondérance de l'observation sur l'imagination. En second lieu , pour que cette condition fondamentale puisse être remplie, il faut concevoir, d'une part, l'organisation sociale comme intimement liée avec l'état de la civili-
86 SYSTÈME DE POLITIQUE POSTnVE.
sation et déterminée par lui ; d'une autre part, il faut considérer la marche de la civilisation comme assujettie à une loi invariable fondée sur la nature des choses. La politique ne saurait devenir positive , on , ce qui revient au même , Tobservàtion ne pourrait y prendre le dessus sur l'imagination , tant que ces deux dernières conditions ne seront pas remplies. Mais il est clair, réciproquement, que, si elles le sont , si la théorie de la politique est tout entière établie dans cet esprit, rimaginalion se trouvera , par le fait, subordonnée à Tobservation , et la politique sera positive. Ainsi c'est à ces deux conditions que tout se ramène en dernière analyse.
Telles sont donc les deux idées capitales qui doivent présider aux travaux positifs sur la politique théorique. Yu leur extrême importance, il est indispensable de les considérer dans un plus grand détail. Il ne s'agit point ici d'en établir la démonstration , qui sera précisément le résultat des travaux à effectuer. 11 est uniquement question d'en présenter un énoncé assez complet pour que les esprits capables d'en juger puissent en faire une sorte de vérification an ti> cipée en les comparant aux faits généralement connus; vérification suffisante pour se convaincre de la possibilité de traiter la politique à la manière des sciences d'observation. Notre but principal sera atteint , si nous avons donné naissance à cette conviction.
La civilisation consiste, à proprement parler, dans le développement de l'esprit humain, d'une part, et, de l'autre, dans le déve* loppement de l'action xie l'homme sur la nature, qui en est la conséquence. En d'autres termes , les éléments dont se compose l'idée de civilisation, sont, les sciences, les beaux-arts, et l'industrie; cette dernière expression étant prise dans le sens le plus étendu, celui que je lui ai toujours donné.
En considérant la civilisation sous ce point de vue précis et élémentaire, il est aisé de sentir que l'état de l'organisation sociale est essentiellement dépendant de celui de la civilisation, et qu'il en doit être regardé comme une conséquence , tandis que la politique d'imagination l'envisage comme en étant isolé , et même tout à fait indépendant.
L'état de la civilisation détermine nécessairement celui de l'organisation sociale, soit au spirituel, soit au temporel, sous les deux rapports les plus importants. D'abord, il en détermine la nature, car il fixe le but d'activité de la société; de plus, il en prescrit la forme essentielle , car il crée et développe les forces sociales temporelles et spirituelles destinées à diriger cette activité générale. Il est clair, en effet, que l'activité collective du corps social n'étant que la résultante des activités individuelles de tous ses membres , dirigées vers on but
APPENDICE GÉNÉRAL. — TROISIÈliE PARTIE. 87
commnn , ne saurait être d^une autre nature que ses éléments , qui sont évidemment déterminés par Tétat plus ou moins avancé des sciences, des beaux-arts, et de Pindustrie. Il est encore plus sensible qu'il y aurait impossibilité à Concevoir Texistence prolongée d*un système politique, qui n'investirait pas du pouvoir suprême les forces sociales prépondérantes , dont la nature est prescrite invariablement par rétat de la civilisation. Ce que le raisonnement indique, Texpérience le confirme.
Toutes les variétés d'organisation sociale , qui ont existé jusqu'à présent, n'ont été que des modifications plus ou moins étendues d'un système unique, le système militaire et théologique. La formation primitive de ce système a été une conséquence évidente et nécessaire de l'état imparfait de la civilisation à cette époque. L'industrie étant dans Tenfance, la société a dû naturellement prendre la guerre pour but d'activité , surtout si l'on considère qu'un tel état de choses en facilitait les moyens, en même temps qu'il en imposait la loi par les stimulants les plus énergiques qui agissent sur l'homme, le besoin d'exercer ses facultés et celui de vivre. De même, il est clair que rétat théologique dans lequel se trouvaient alors toutes les théories particulières, imprimait forcément le même caractère hwx idées générales destinées à servir de lien social. Le troisième élément de civilisation , les beaux-arts , était alors prédominant ; et,, c'est lui, en effet, qui a principalement fondé, d'une manière régulière, cette première organisation. S'il ne se fût pas développé, il serait impossible d'imaginer comment la société eût pu s'organiser.
Si l'on observe ensuite les modifications successives que ce système primitif a éprouvées jusqu'à nos jours , et qui ont été prises par les métaphysiciens pour autant de systèmes différents, on trouvera le même résultat. On verra dans toutes des effets inévitables de l'extension toujours croissante acquise par l'élément scientifique et l'é* lément industriel , presque nuls à l'origine. C'est ainsi que le passage du polythéisme au théisme , et , plus tard , la réforme du protestantisme, ont été produits principalement par les progrès continus, quoique lents, des connaissances positives, ou, en d'autres termes, par l'action exercée sur les anciennes idées générales par les idées particulières qui avaient cessé peu à peu d'être du même ordre qu'elles. De même, sous le rapport temporel, le passage de l'état romain à l'état féodal ; et, plus clairement encore , la décadence de celui-ci par l'affranchissement des communes et ses suites, doivent être essentiellement rapportés à l'importance progressive de l'élément indostriel. En on mot, tous les faits généraux constatent l'é-
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troite dépendance de Porganisation sociale par rapport à la civiliaation.
Les meilleurs esprits, ceux qui sont le plus rapprochés de l'état positif de la politique, commencent aujourd'hui à entrevoir ce principe fondamental. Ils sentent qu'il y a absurdité à concevoir I isolément le système politique , à faire dériver de lui les forces de la société, dont il reçoit au contraire les siennes, sous peine de nullité. En un mot, ils admettent déjà que Tordre politique n'est et ne peut être que l'expression de Tordre civil , ce qui signifie , en d'autres termes , que les forces sociales prépondérantes finissent , de tonte nécessité, par devenir dirigeantes. Il n*y a plus qu'un pas à faire de là pour arriver à reconnaître la subordination du système politique à Tégard de la civilisation. Car, s'il est clair que Tordre politique est Texpression de Tordre civil , il est , au moins aussi évident que Tordre civil lui-même n'est que Texpression de Tétat de la civilisation.
Sans doute, l'organisation sociale réagit à son tour, d^une manière inévitable et plus ou moins énergique, sur la civilisation. Mais cette influence, qui n'est que secondaire, malgré sa très-grande importance, ne doit pas faire intervertir Tordre naturel de dépendance. La preuve que cet ordre est réellement tel qu'il vient d'être indiqué, peut se tirer de cette réaction même , envisagée convenablement. Car, il est d'expérience constante, que si l'organisation sociale est constituée en sens contraire de la civilisation, la seconde finit tonjours par l'emporter sur la première.
On doit donc admettre , comme une des deux idées fondamentales qui fixent Tesprit de la politique positive, que l'organisation sociale ne doit pas être considérée , soit dans le présent , soit dans le passé, isolément de Tétat de la civilisation , dont elle doit être envisagée comme une dérivation nécessaire. Si, pour faciliter Tétude, on juge quelquefois utile de les examiner séparément, cette abstraction doit toujours être conçue comme simplement provisoire, et ne doit jamais faire perdre de vue la subordination établie par la nature des choses.
La seconde idée fondamentale consiste en ce que les progrès de la civilisation se développent suivant une loi nécessaire.
L^expérience du passé prouve , de la manière la plus décisive , que la civilisation est assujettie dans son développement progressif à une marche naturelle et irrévocable , dérivée des lois de l'organisation humaine , et qui devient, à son tour, la loi suprême de tous les phénomènes politiques.
Il ne peut, évidemment | être question ici d'exposer avec précision
les caractères de cette loi , et sa yérification par les faits historiques , même les plus sommaires. Il ne s^agit maintenant que de présenter quelques considérations sur cette idée fondamentale.
Une première considération doit faire sentir la nécessité de supposer une telle loi, pour Texplication des phénoméoes politiques.
Tous les hommes qui ont une certaine connaissance des faits historiques les plus marquants, quelles que soient d^ailleurs leurs opinions spéculatives, conviendront que, si Ton envisage Pensemble de Tespéce humaine policée , elle a fait, en civilisation, des progrès non interrompus, depuis les temps historiques les plus reculés jusqn^à nos jours. Dans cette proposition , le mot de civilisation est entendu tel qu^il a été expliqué ci-dessus, et en y comprenant, de plus, comme conséquence. Inorganisation sociale.
On ne peut élever aucun doute raisonnable sur ce grand fait pour répoque qui s'étend depuis le onzième siècle jusqu'à présent , c'està-dire , depuis rintrodnction des sciences d'observation en Europe par les Arabes et Taffranchissement des communes. Mais il n'est pas moins incontestable pour l'époque précédente. I^s savants ont, aujourd'hui , bien reconnu que les prétentions des érudits au sujet des connaissances scientifiques très-avancées des anciens sont dénuées d«tout fondement réel. Il est prouvé que les Arabes les ont dépassés. Il en a été de même, et encore plus clairement, de l'industrie , du moins dans tout ce qui exige une véritable capacité , et qui n'est pas l'effet de circonstances purement accidentelles. Lors même qu'on excepterait les beaux-arts, cette exclusion, qui s'explique d'une manière toute naturelle , laisserait à la proposition une généralité suffisante. Enfin , quant à l'organisation sociale , il est de la dernière évidence qu'elle a fait, dans la même période, des progrès du premier ordre , par rétablissement du christianisme, et par la formation du régime féodal, bien supérieur aux organisations grecques et romaines.
II est donc certain que la civilisation a marché continuellement et sous tous les rapports.
D'un autre côté, sans adopter, relativement au passé , l'esprit de dénigrement, aveugle autant qu'injuste, introduit par la métaphysique, on ne peut s'empêcher de reconnaître que, par suite de l'état d'enfance dans lequel la politique a été jusqu'ici , les combinaisons pratiques qui ont été dirigées sur la civilisation n'étaient pas toujours les plus propres à la faire marcher, et souvent même tendaient beaucoup plus par elles-mêmes à entraver sa marche qu'à la favoriser. 11 y a eu des époques dans lesquelles toute l'action politique principale
a ëtë combinée dans un sens entièrement statîonnaire ; ee font, en général, celles de la décadence des systèmes, celles, par exemple, de Tempereur Julien , de Philippe II et des Jésuites, et, en dernier lieu, celle de Bonaparte. Qu'on observe d'ailleurs , d'après la discussion précédente, que l'organisation sociale ne règle point la marche de la civilisation , dont elle est, au contraire, le produit.
La guérison fréquente des maladies sous l'influence de traitements évidemment vicieux a fait connaître aux médecins Taction puissante qu'exerce spontanément tout corps vivant pour rétablir les dérangements accidentels de son organisation. De même, l'avancement de la civilisation à travers des combinaisons politiques défavorables prouve clairement que la civilisation est assujettie à ime marche naturelle , indépendante de toutes les combinaisons, et qui les domine. Si on n'admettait pas ce principe, il n'y aurait d'autre parti à prendre ^ur expliquer un tel fait , pour comprendre comment la civilisation a presque toujours profité des fautes qui ont été commises au lieu d'en être retardée, que de recourir à une direction surnaturelle immédiate et continue , à l'exemple de la politique théologique.
Au reste , il convient d'observer à ce sujet que trop souvent on a regardé comme défavorables à la marche de la civilisation des causes qui ne Tétaient qu'en apparence. La raison en est surtout que les meilleurs esprits même n'ont pas eu égard jusqn^À présent à une des lois essentielles des corps organisés , qui s'applique aussi bien à l'espèce humaine agissant collectivement qu'à un individu isolé. Cette ioi consiste dans la nécessité des résistances, jusqu'à un certain degré, pour que toutes les forces soient pleinement développées. Mais cette remarque n'affecte en rien la considération précédente. Car, si les obstacles sont nécessaires pour que les forces se déploient, ils ne les produisent pas.
La conclusion déduite de celte première considération serait beaucoup fortifiée , si l'on tenait compte do l'identité remarquable observée dans le développement de la civilisation de différents peuples, entre lesquels on ne peut raisonnablement supposer aucune communication politique. Cette identité n'a pu être produite que par l'influence d'une marche naturelle de civilisation , uniforme pour tous les peuples, parce qu'elle dérive des lois fondamentales de l'organisation humaine, qui sont communes à tous. Ainsi , par exemple, les mœurs des premiers temps de la Grèce, telles qu'Homère lésa décrites, retrouvées de nos jours, avec une très-grande similitude, chez les nations sauvages de l'Amérique septentrionale ; la féodalité observée chez les Malais avec le même caractère essentiel qu^elle eut
en Europe au onzième siècle, etc. ; ne peuvent éyidemment s^expliquer que de cette seule manière.
Une seconde considération peut rendre très-facile à sentir Tezistence d'une loi naturelle qui préside au développement de la civilisation.
Si l'on admet, conformément à Paperçu ci-dessus présenté, que rétat du régime social est une dérivation nécessaire de celui de la civilisation , on pourra dégager, de l'observation de la marche^ cet élément compliqué , et ce qui sera vu pour les autres ne lui en sera pas moins applicable comme conséquence.
En réduisant ainsi la question à ses moindres termes , il devient aisé d'apercevoir que la civilisation est assujettie à une marche déterminée et invariable.
Une philosophie superficielle , qui ferait de ce monde une scène à miracles, a prodigieusement exagéré, l'influence du hasard, c'est-àdire des causes isolées, dans les choses humaines. Cette exagération est surtout manifeste pour les sciences et pour les arts, f^ntre autres exemples remarquables, chacun connaît la singulière admiration dont plusieurs hommes d*esprit ont été pénétrés, en pensant à la loi de la gravitation universelle révélée à Newton par la chute d'une pomme.
Il est aujourd'hui généralement reconnu t^par tous les hommes i sensés, que le hasard n'a qu'une part infiniment petite dans les découvertes scientifiques et industrielles; qu'il ne joue un rôle essentiel que dans des découvertes sans aucune importance. Mais à cette erreur il en a succédé une autre , qui , beaucoup moins déraisonnable en elle-même , présente néanmoins à Teffet presque les mêmes inconvénients. Le rôle du hasard a été transporté au génie avec un caractère à peu près semblable. Cette transformation n'explique guère mieux les actes de Tesprit humain.
L'histoire des connaissances humaines prouve cependant, de la manière la plus sensible , et les meilleurs esprits l'ont déjà reconnu, que tons les travaux s'enchaînent dans les sciences et dans les arts, soit dansja même génération, soit d'une générationà l'autre ; dételle sorte, que les découvertes d'une génération préparent celles de la suivante, comme elles avaient été préparées par celles de la précédente. On a constaté que la puissance du génie isolé est beaucoup moindre que celle qu'on lui avait supposée. L'homme le plus justement illustré par de grandes découvertes doit presque toujours la plus grande partie de ses succès à ses prédécesseurs dans la carrière qu'il parcourt. En un mot, l'esprit humain suit, dans le développement des sciences et des arts , une marche déterminée, supérieure
aux pins grandes forces întellectnelles, qui n^apparaissent, pour ainii dire, que comme instruments destinés à produire à temps nonuné les dëcouTertes successives.
En se bornant à considérer les sciences, qu'on peut suivre arec plus de facilité depuis des temps reculés, on voit, en effet, que les grandes époques historiques de chacune d'elles, c^es^-à-dire son passage par Pétat théologique , Pétat métaphysique , et enfin Tétat positif, sont rigoureusement déterminées. Ces trois étals se succèdent nécessairement suivant cet ordre fondé sur la nature de l'esprit humain. La transition de Pun à Tautre se fait d'après une marche dont les pas principaux sont analogues pour toutes les sciences, et dont aucun homme de génie ne saurait franchir un seul intermédiaire essentiel. Si, de cette division générale, on passe aux sous -divisions de rétat scientifique ou définitif, on observe encore la même loi. Ainsi, par exemple, la grande découverte de la gravitation universelle a été préparée par les travaux des astronomes et des géomètres du seizième et du dix-septième siècles , principalement par ceux de Kepler et d'Huyghens, sans lesquels elle eût été impossible, et qui ne pouvaient manquer de la produire tôt ou tard.
Il ne saurait donc être douteux, d'après ce qui précède, que la marche de la civilisation, considérée dans ses éléments* ne soit assujettie à une loi naturelle et constante, qui domine toutes les divergences humaines particulières. Comme Tétat de l'organisation sociale suit nécessairement celui de la civih'sation, la même conclusion s*ap' plique donc à la civilisation, envisagée tout à la fois dans son ensemble et dans ses éléments.
Les deux considérations ci-dessus énoncées sufiBsent, non pour démontrer complètement la marche nécessaire de la civilisation, mais pour faire sentir son existence^ j|Our montrer la possibilité de déterminer avec précision tous^^sfis attributs en l'étudiant par l'observation approfondie du jpassé , et de créer ainsi la politique positive.
Il s'agit maintenant de fixer exactement le but pratique de cette science, ses points de contact généraux avec les besoins de la société, et surtout avec la grande réorganisation que réclame si impérieusement l'état actuel du corps social.
Pour cela, il faut d'abord préciser les limites dans lesquelles est renfermée toute action politique réelle.
La loi fondamentale qui régit la marche naturelle de la civilisation prescrit rigoureusement tons les étals successifs par lesquels l'espèce humaine est assujettie à passer dans son développement général. D'un autre c6lc, cette loi résulte nécessairement de la tendance in-
stinctive de Tespéce humaine à se perfec^onner. Par conséquent, elle est autant au-dessus de notre dépendance que les instincts indiyiduels dont la combinaison produit cette tendance permanente.
Gomme aucun phénomène connu n'autorise à penser que Porganîsation humaine soit sujette à aucun changement capital , la marche de la civilisation qui en dérive est donc essentiellement inaltérable, quant au fond. En termes plus précis , aucun des degrés intermédiaires qu'elle fixe ne peut être franchi , et aucun pas rétrograde véritable ne peut être fait.
Seulement, la marche de la civilisation est modifiable , en plus ou en moins , dans sa vitesse , entre certaines limites , par plusieurs causes physiques et morales, susceptibles d'estimation. Au nombre de ces causes, sont les combinaisons politiques. Tel est le seul sens dans lequel.il soit donné à Thomme d^influer sur la marche de sa propre civilisation.
Cette action relativement à Tespéce est tout à fait analogue à celle qui nous est permise par rapport â Tindividu , analogie qui résulte de l'identité d'origine. On peut, par des moyens convenables, accélérer ou retarder, jusqu'à un certain point limité, le développement d'un instinct individuel; mais on ne peut, ni le détruire, ni le dénaturer. Il en est de même de Tinstinct de Pespèce, proportion gardée, quant aux limites, de la vie de Pespèce comparée à celle de l'individu.
La marche naturelle de la civilisation détermine donc, pour chaque époque , à l'abri de toute hypothèse , les perfectionnements que doit subir Pétat social , soit dans ses éléments , soit dans son ensemble. Ceux-là seuls peuvent s'exécuter, et ils s'exécutent nécessairement, à l'aide des combinaisons faites par les philosophes et par les hommes d'État , ou malgré ces combinaisons.
Tous les hommes qui ont exercé une action réelle et durable sur Pespèce humaine, soit au temporel , soit au spirituel, ont été guidés et soutenus par cette vérité fondamentale, que l'instinct ordinaire du génie leur a fait entrevoir, quoiqu'elle ne soit pas encore établie sur une démonstration méthodique. Ils ont aperçu, à chaqne époque, quels étaient les changements qui tendaient à s'efi^ectuer, d'après Pétat de la civilisation, et ils les ont proclamés , en proposant à leurs contemporains les doctrines ou les institutions correspondantes. Quand leur aperçu a été très-conforme au véritable état des choses, les changements se sont prononcés ou consolidés presque immédiatement. De nouvelles forces sociales, qui , depuis longtemps, se développaient en silence , ont tout à coup apparu à leurs voix sur la scène politique avec toute la vigueur de la jeunesse.
M STSTkMB DE POLXTIQUB FOSmVB*
L'histoire n'ayant été écrite et étudiée jnaqa'à présent que 4aiM nn esprit superficiel, de telles coïncidences, des effets aussi frappants, au lieu d'instruire les hommes , comme il serait naturel de le supposer, n^ont fait que les étonner. Ces faits mal tus contribuent même à maintenir encore la croyance tbéologique et métaphysiqae de la puissance indéfinie et créatrice des législateurs sur la civilisation. Ils maintiennent cette idée superstitieuse dans des esprits qai seraient disposés à la rejeter, si elle ne semblait appc^rée sor Tobservation. Ce fâcheux effet résulte de ce que , dans ces grands éTén^ments, on ne Toit que les hommes, et jamais les choses qui les poussent avec une force irrésistible. Au lieu de reconniutre Tinflacace prépondérante de la civilisation , on regarde les efforts de ceshompaes prévoyants comme les véritables causes des perfectionnements qw se sont opérés, et qui auraient eu également lieu, un peu plus tar4« sans leur intervention. On ne se met pas en peine de Ténorme disproportion de la prétendue cause avec l'effet, disproportion qui rendrait Texplication beaucoup plus inintelligible que le fait lui-même. On s'attache à ce qui est apparent , et on néglige le réel , qui est derrière. En un mot , suivant Tingénieuse ezpres»on de madame de Staël ,'on prend les acteurs pour la pièce.
Une telle erreur est absolument de même nature que celle des Indiens attribuant à Christophe Colomb l'éclipsé quHl avait pré?ne.
En général , quand l'homme paraît exercer une grande action , ce n'est point par ses propres forces, qui sont extrêmement petites. Ce sont toujours des forces extérieures qui agissent pour lui , d'après des lois sur lesquelles il ne peut rien. Tout son pouvoir réside dans son intelligence , qui le met en état de connaître ces lois par l'observation , de prévoir leurs effets, et, par suite, de les faire concourif au but qu'il se propose , pourvu qu*il emploie ces forées d'une ma* nière conforme à leur nature. L'action une fois produite , l'ignorance des lois naturelles conduit le spectateur, et quelquefois Taotcinr lui* même , à rapporter au pouvoir de l'homme ce qui n'est dA qu'à sa prévoyance.
Ces observations générales s'appliquent à une action poUtiqae^ de la même manière et par les mêmes raisons qu'à une action phy^ sique, chimique, et physiologique. Toute action politique est suivie d'un effet réel et durable, quand elle s'exerce dans le même sens que la force de la civilisation , lorsqu'elle se propose d'opérer des changements que cette force commande actuellement. L'action est nulle, ou, du moins, éphémère, dans toute autre hypothèse.
Le cas le plus vicieux est, sans contredit, celui où le législateur, soH temporel, soit spirituel, agit, à dessein on non, dans nn i
APPBNMCE 6ÊNÉBAL. — TlOISi^B PARTIE. M
rétro4|igwie; car il se consUtne «Ion en oppowtîoii avM eeq«i amà peut j^iire sa force. Hais cette marche est tellement le régnlatenr exact de Faction politique, que cette action est encore nulle, maigre la tendance progressive qui est en sa faveur, quand elle vent avanoac plus qu'il n'est déterminé. L'expérience prouve, en effet, qœ 1« législateur, de quelque puissance qu'on le suppose revétn, échone nécessairement s'il entreprend d'opérer des perfectionnements , qui sont dans la ligne des progrès naturels de la civilisation , maïs trop au-dessus de son état actuel. Ainsi , par exemple , les grandes tentatives de Joseph II pour civiliser l'Autriche , plus que ne le comportait son état présent, ont été aussi complètement frappées de nnllité que les efforts immenses de Bonaparte ponr faire rétrograder la France vers le régime féodal , quoique tons deux fussent armés des pouvoirs arbitraires les plus étendus.
11 suit, des considérations précédemment indiquées , que la^ vraie politique , la politique positive , ne doit pas plus prétendre à gouverner ses phénomènes que les autres sciences ne gouvernent lenrt phénomènes respectifs. Elles ont renoncé à cette ambitiejuse chimère qui caractérisa leur enfance ,^nr se borner à observer leurs phénomènes et À les lier. La politique doit faire de même. Elle doit uniquement s'occuper de coordonner tous les faits particuliers relatifii à la marche de la civilisation , de les réduire au plus petit nombre possible de faits généraux , dont l'enchaînement doit mettre en évidence la loi naturelle de cette marche , en appréciant ensuite Tin* fluence des diverses causes qui peuvent en modifier la vitesse.
L'utilité pratique de cette politique d'observation peut maintenant être précisée avec facilité.
La saine politique ne saurait avoir pour objet de faire marcher l'espèce humaine, qui se meut par une impulsion propre, suivant uiie loi aussi nécessaire, quoique plus modifiable, que celle de la gravitation. Mais elle a pour but de faciliter sa marche en réclairant.
U y a une fort grande différence entre obéir à la marche de la civiliaation sans s'en rendre compte , et y obéir avec connaissance de cause. Les changements qu'elle commande n'ont pas moins lieu dans le premier cas que dans le second , mais ils se font attendre plus longtemps , et surtout ils ne s'opèrent qu'après avoir produit dans la société de funestes secousses, plus ou moins graves , suivant la nature et Timportance de ces changements. Or, les froissements de tout genre qui en résultent pour le corps social peuvent être évités, en grande partie , par des moyens fondés sur la connaissance exacte des changements qui tendent à s'effectuer.
Ces moyens consistent à faire que les perfectionnements, une Ibis
ptéruBf 86 prcmoncent d*iuie manière directe, an lien d*attendre qn^ils 86 aoient fait jonr, par la aenle force des choses , à traTcrs tons les obstacles engendrés par Tignorance. En d'antres termes , le bnt I essentiel de la politiqne pratique est, proprement , d*éyiter les réTo- I lutions Tîolentes qui naissent des entrayes mal entendues apportées > à la marche de la civilisation , et de les réduire , le pins prompCement i possible, k un simple mouyemeat meral^ aussi régulier, quoique I plus TÎf , que celui qui agite doucement la société dans les temps ordinaires. Or, pour atteindre ce bnt, il est évidemment indispensable de connaître , avec la plus grande précision possible , la tendance actuelle de la civilisation , a6n d*y conformerTaction politique.
Sans doute » il serait "chimérique d'espérer que des mouvements qui compromettent , plus ou moins , les ambitions et les intérêts de classes entières , puissent s^opérer d'une manière parfaitement calme. Mais il n^est pas moins certain que jusquMci on a donné à cette cause beaucoup trop d'importance pour l'explication des révolution/ orageuses , dont la violence a tenu , en grande partie , à Tignorance des lois naturelles qui règlent la marche de la civilisation.
il n'est que trop ordinaire de voir attribuer à l'égoïsme ce qui ne tient essentiellement qu^à l'ignorance ; et cette erreur fanesle contribue à entretenir Tirritation parmi les hommes, dans leurs relations privées et générales. Mais , dans le cas actuel , n'est-il pas évident que les hommes entraînés jusqu'à présent à se mettre , de fait, en opposition à la marche de la civilisation , ne l'auraient pas tenté si cette opposition eût été solidement démontrée? Nul n*est assez insensé pour se constituer, sciemment , en insurrection contre la nature des choses. Nul ne se plaît k exercer une action qu'il voit clairement devoir être éphémère. Ainsi , les démonstrations de la politiqne d'observation sont susceptibles d'agir sur les classes que leurs préjugés et leurs intérêts porteraient à lutter contre la marche de la civilisation.
On ne doit pas , sans doute , exagérer l'influence de l'intelligence sur la conduite des hommes. Mais , certainement, la force de la dé' monstration a une importance très-supérieure k celle qu'on lui a supposée jusqu'ici. L'histoire de l'esprit humain prouve que cette force a souvent déterminé , à elle seule , des changements dans lesquels elle avait à lutter contre les plus grandes forces humaines réunies. Pour n^en citer que l'exemple le plus remarquable , c'est la seule puissance des démonstrations positives qui a fait adopter la théorie du mouvement de la terre, qui avait k vaincre non-seulement la résistance du pouvoir théologique, encore si vigoureux k cette époque, mais surtout l'orgueil de l'espèce humaine tout entière.
appuyé 3iir les motifs les pins Traisemblables qu^ane idée fausse ait jamais ens en sa faveur. Des expériences aussi décisives devraient nous éclairer sur la force prépondérante qui résulte des démonstrations véritables. C'est principalement parce qu*il n'y en a jamais eu encore dans la politique , que les hommes d'État se sont laissé entraîner dans de si grandes aberrations pratiques. Que les démonstrations paraissent, les aberrations cesseront bientôt.
Mais, d'ailleurs, à ne considérer que les intérêts» il est aisé de sentir que la politique positive doit fournir lés moyens d'éviter les révolutions violentes.
En effet, si les perfectionnements nécessités par la marche de la civilisation ont à combattre certaines ambitions et certains intérêts , il en existe aussi qui leur sont favorables. De plus, par cela même que ces perfectionnements sont arrivés à leur maturité, les forces réelles en leur faveur sont supérieures aux forces opposées, quoique l'apparence ne Tindique pas toujours ainsi. Or, quand même on douterait , relativement à ces dernières , que la connaissance positive de la marche de la civilisation pût être utile pour les engager à subir avec résignation une loi inévitable, son importance, par rapport aux autres forces» ne saurait évidemment être mise en question. Guidées par cette connaissance , les classes ascendantes , apercevant clairement le but qu'elles sont appelées à atteindre , pourront y marcher d'une manière directe , au lieu de se fatiguer en tâtonnements et en déviations. Elles combineront avec sûreté les moyens d'annuler d'avance toutes les résistances, et de faciliter à leurs adversaires la transition vers le nouvel ordre des choses. En un mot, le triomphe de la civilisation s'opérera d'une manière à la fois aussi prompte et aussi calme que la nature des choses le permet.
En résumé , la marche de la civilisation ne s'exéculte pas , à proprement parler, suivant une ligne droite. Elle se compose d'une suite, d'oscillations progressives , plus on moins étendues et plus on moins lentes, en deçà et en delà d'une ligne moyenne, comparables à celles que présente le mécanisme de la locomotion. Or, ces oscillations peu* vent être rendues plus courtes et plus rapides par des combinaisons politiques fondées sur la connaissance du mouvement moyen , qui tend toujours à prédominer. Telle est l'utilité pratique permanente de cette connaissance. Elle a évidemment d'autant plus d'importance que les changements nécessités par la marche de la civilisation sont eux-mêmes plus importants. Cette utilité est donc aujourd'hui an plus haut degré, puisque la réorgi^nisation sociale qui peut seule terminer la crise actuelle est la plus complète de toutes les révolutions que l'espèce humaine a éprouvées.
08 SYSTÈME DE POUTIQUE POSITITE.
La donnée fondamentale de la politique pratique générale , son point de départ positif, est donc la détermination de la tendance de la civilisation, afin d'y conformer Faction politique, et de rendre par là aussi douces et aussi courtes que possible les crises inévitables auxquelles l'espèce humaine est assujettie dans ces passages snccessifo par les différents états de civilisation.
De bons esprits , mais peu familiers avec la manière de procéder qui convient à l'esprit humain , tout en reconnaissant la nécessité de déterminer cette tendance de la civilisation, pour donner une base solide et positive aux combinaisons politiques, pourraient penser qn*il n'est pas indispensable pour la fixer d'étudier la marche générale de la civilisation depuis son origine, et qu*il suffit de la considérer dans son état présent. Celte idée est naturelle, vu la manière rétrécie dont la politique a été envisagée jusqu*à ce Jour. Mais il est facile d'en montrer la fausseté.
L'expérience a prouvé que, tant que Tesprit de l'homme reste engagé dans une direction positive, il y a beaucoup d'avantages et nul inconvénient k ce qu'il s'élève au plus haut degré de généralité possible , parce qu'il lui est infiniment plus aisé de descendre que de monter. Dans l'enfance de la physiologie positive, on avait commencé par croire que , pour connaître Torganisation humaine , il sufiBsait d*étudier l'homme uniquement , ce qui était une erreur tout à fait analogue k celle dont il est ici question. On a reconnu depuis que, pour se former des idées bien nettes et convenablement étendues de Porganisation humaine , il était indispensable d^envisager Thomme eommeun terme de la série animale; et même, par une vue plus générale encore, comme faisant partie de l'ensemble des corps organisés. La physiologie n^est définitivement constituée que depuis que là comparaison des différentes classes d'êtres vivants est largement établie , et qu'elle commence k être régulièrement employée dans l'étude de Thomme.
Il en est , en politique , des divers états de civilisation , comme des Organisations diverses en physiologie. Seulelnent , les motift qui obligent a considérer leâ différentes époques de civilisation sont encore plus directs que ceux qui ont porté les physiologistes à établir la comt>arai9on de toutes les organisations.
Sans doute , une étude de Tétat présent de la civilisation , envisagé en lui-même, indépendamment de ceux qui Tout précédé, est propre à fournir des matériaux très-utiles pour la formation de la politique positive , pourvu que les faits soient observés d'une manière philosophique. 11 est même certain que c'est par des études de ce genre que les véritables hommes d'État ont pu Jusqu'à ^présent modifier les doc-
trined conjectnrales qui dirigeaient leur esprit, de façon k les rendre moins discordantes avec les besoins réels de la société. Mais il n'en rieste pas moins évident qu'une telle étude est d'une insuffisance totale pour former une Traie politique positive. Il est impossible d'y voir antre chose que des matériaux. En un mot , Tobservation de Tétat présent de la civilisation , considéré isolément, ne peut pas plus déterminer la tendance actuelle de la société que ne pourrait le faire Tétude de toute autre époque isolée.
La raison en est, que, pour établir une loi, il ne suffit pas d'un terme 9 car il faut au moins en avoir trois, afin que la liaison, découverte par la comparaison des deux premiers, et vérifiée par le troisième , puisse servir à trouver le suivant , ce qui est le but de toute loi.
Lorsqu'en suivant une institution et une idée sociale , ou bien un système d'institutions et une doctrine entière, depuis leur naissance jusqu'à l'époque actuelle , on trouve que, à partir d'un certain moment, lenr empire a toujours été en diminuant ou toujours en augmentant , on peut prévoir avec une complète certitude , d'après cette sérié d'observations , le sort qui leur est réservé. Dans le premier cas, il sera constaté qu'elles vont eh sens contraire de la civilisation, d'où il résultera qu'elles sont destinées à disparaître. Dans lé second , an contraire , on conclura qu'elles doivent finir par dominer. L'époque de la chute ou celle du triomphe pourront même être calculées à peu près par l'étendue et la vitesse des Variations observées. Une telle étude est donc évidemment une source féconde d'instruction positive.
Mais que penfc apprendre Tobservation isolée d'un seul État, dans lequel tout est confondu, les doctrines, les institutions, les classes qui descendent, et les doctrines, les institutions, les classes qui montent , sans compter l'action éphémère qui ne tient qu'à la routine du moment? Quelle sagacité humaine pourrait, dans un assemblage aussi hétérogène, ne pas s'exposer à prendre les Uns pour les autres ces éléments opposés? Comment discerner les réalités qui font si peu de bruit , au milieu des fantômes qui s'agitent sur la scène? Il est clair <|ne, dans un tel désordre, l'observateur ne saurait marcher qu'en aveugle s'il n'est guidé par le passé, qtii seul peut lui enseigner à diriger son coup d'œii de manière à voir les choses cumme elles sont au fond.
L'ordre chronologique des époques n'est point l'ordre philosophique. Au lieu de dire : le passé, le présent, et l'avenir, il faut dire : le passé , l'avenir, et le présent. Ce n'est , en effet , que lorsque , par le pàÉsé , on a conçu l'avenir, qu'on peut revenir utilement sur le pré-
sent, qui n*est qu*un point, de façon à sàmr son Tëritable caractère.
Ces considérations, applicables à une époque quelconque, le sont, à bien plus forte raison, à 1 époque actuelle. Aujourd'hui, trois systèmes difTcrcnts coexistent dans le sein de la société : le système thëo]« Inique et leodal, le système scientifique et industriel, enfin le système transitoire et bâtard des métaphysiciens et des légistes. 11 est absolument au-dessus des forces de Tesprit humain d'établir, au milieu d*ime telle confusion , une analyse claire et exacte, une statistique réelle et précise du corps social , sans être éclairé par le flambeau du passé. On pourrait aisément démontrer que d'excellents esprits , faits par leur capacité pour s^élever k une politique rraiment positive, si leurs facultés eussent été mieux dirigées, sont restés plongés dans la métaphysique pour avoir considéré isolément* l'étal présent des choses , ou même seulement pour n*avoir pas remonté assez haut dans la série des observations.
Ainsi, rétude, et l'étude aussi approfondie, aussi complète que possible , de tous les états par lesquels la civilisation a passé depuis son origine jusqu'à présent ; leur coordination , leur enchaînement successif, leur composition en faits généraux propres à devenir des principes, en mettant en évidence les lois naturelles du développement de la civilisation, le tableau philosophique de l'avenir social, tel qu'il dérive du passé, c'est-à-dire, la détermination du plan général de réorganisation destiné à l'époque actuelle ; enfin l'applica* tion de ces résultats à l'état présent des choses, de manière à déterminer la direction qui doit être imprimée à l'action politique pour faciliter la transition définitive vers le nouvel état social. Tel est l'ensemble de travaux propres à établir pour la politique une théorie positive qui puisse répondre aux besoins immenses et urgents de la société.
Telle est la première série de recherches théoriques que j^ose proposer aux forces combinées des savants Européens. ^
Toutes les considérations exposées jusqu'ici ayant suffisamment >ndiqué l'esprit de la politique positive , sa comparaison avec la politique théologique et métaphysique peut acquérir plus de précision.
En les comparant d'abord sous le point de vue le plus important, par rapport aux besoins actuels de la société, on s'explique facilement la supériorité de la politique positive. Cette supériorité résulte de ce qu'elle découvre ce que les autres inventent. La politique théo* logique et métaphysique imaginent le système qui convient à l'état présent de la civilisation, d'après la condition absolue qu'il soit le meilleur possible, La politique positive le détermine par l'observa-
tion, uniquement comme devant être celui que la marche de la civilisation tend k produire. D*aprés cette manière différente de procéder, il serait également impossible et que la politique d'imagination ! trouvât la véritable réorganisation sociale, et que la politique d*observation ne la trouvât pas. L'une fait les plus grands efforts pour inventer le remède , sans considérer la maladie. L'autre , persuadée que la principale cause de guérison est la force vitale du malade , se borne ^ prévoir, par l'observation , l'issue naturelle de la crise , afin de la faciliter en écartant les obstacles suscités par Pempirisme.
En second lieu , la politique scientifique peut seule présenter aux hommes une théorie sur laquelle il soit possible de s'entendre » ce qui , en un sens , est la condition la plus importante.
La politique théologîque et la politique métaphysique, recherchant le meilleur gouvernement possible » entraînent dans des discussions interminables, car cette question n'est point jugeable. Le régime poli- ; tique doit être et il est nécessairement en rapport avec l'état de la civilisation ; le meilleur, pour chaque époque, est celui qui s'y conforme . le mieux. 11 n'y a donc pas et il ne saurait y avoir de régime politique absolument préférable a tous autres , il y a seulement des états de civilisation plus perfectionna les uns que les autres. Les institu» tions bonnes à une époque peuvent être et sont même le plus sonvent mauvaises à une autre, et réciproquement Ainsi, par exemple, Tesclavage, qui est aujourd'hui une monstruosité, était^certainement, à son origine, une très-belle institution,. puisqu'elle avait ] pour objet d'empêcher le fort d'égorger le faible ; c*était un intermédiaire inévitable dans le développement général de la civilisation. De même, en sens inverse, la liberté, qui, dans une proportion raisonnable, est si utile à un individu et à un peuple qui \ ont atteint un certain degré d'instruction et contracté quelques habitudes de prévoyance , parce qu'elle permet le développement de leurs facultés , est très-nuisible à ceux qui n'ont pas encore rempli ces deux conditions, et qui ont indispensablement besoin, pour • eux-mêmes autant que pour les autres , d'être tenus en tutelle. Il est donc évident qu'on ne saurait s'entendre sur la question absolue du meilleur gouvernement possible. Il n'y aurait d'autre expédient pour rétablir l'harmonie que de proscrire entièrement l'examen du plan convenu, ainsi que l'a fait la politique théologique, plus conséquente que la politique métaphysique; parce que, ayant duré, elle a dû remplir les conditions de la durée. On sait que la métaphysique , en donnant , dans une telle carrière , un libre essor à l'imagination, a conduit jusqu'à mettre en doute, et même à nier formellement, l'utilité de l'état social pour le bonheur de
16) STSTfeME DE POLITIQUE POSITIVE.
l*homme , ce qui rend saillante Pimpossibilitë de d*entendre sur de telles questions.
DUns la f>olitiqtie scientifique , an cohtraire, le bnt pratique étant de déterminer le système que la marche de la civilisation , telle que le passé la montre, tend à produire aujourd'hui , la question est toute positive , et entièrement jngeable par l'observation. Le plus libre examen peut et doit être accordé , sans qu*on ait à craindre leê divagations. Au bont d'un certain temps, tons les esprits compétents, et, à leur suite, tous les autres, doivent finir par s'entendre Sur les lois naturelles de la marche de la civilisation , et sur le système qui en résulte , quelles qu*aient pu être d'abord leurs opinions spéculatives, comme on a fini par s*entendre sur les lois du système solaire , sur ceHes de Torfranisation humaine, etc.
Enfin, la p6litiqde positive est la seule voie par laquelle l'espèce humaine puisse sortir de l'arbitraire , dans lequel elle restera pion* gée tant que la politique Ihéologique et la politique métaphysique domineront encore.
L'absolu, dans la théorie, bondnit nécessaifc'ement i l'arbitraire, ^ dans la pratique. Tant que l'espèce humaine est envisagée comme n'ayant pas d'impulsion qui lui soit propre , comme devant la recevoir du législateur, l'arbitraire existe forcément, au plus haut degré, et sous le rapport le plus essentiel , nonobstant les déclamations les plus éloquentes. C'est la nature des choses qui le veut ainsi. L'espèce humaine étant alors laissée k la discrétion du législateur, qui détermine pour elle le meilleur gouvernement possible , l'arbitraire peut bien être restreint dans les détails , mais on ne saurait évidemment le chasser de l'ensemble. Que le législaleui' suprême soit tmiqne ou multiple, héréditaire ou électif, rien n'est changé à cet égard. Là société tout entière se substituerait au législateuir, s'il était possible , qu'il en serait encore de même. Seulement , l'arbitraire étant alors exercé par toute la société Hur elle-même, les inconvénients deviendraient plus grands que jamais.
Au contraire, la politique scientifique exclut radicalement l'arbitraire, parce qu'elle fait disparaître l'absolu et le vague qui t'ont engendré et qui le maintiennent. Bans cette politique, l'espèce humaine est envisagée comme assujettie à une loi naturelle de dëve^* loppement , qui est susceptible d'être déterminée par l'observation , et qui prescrit , pour chaque époque , de la manière la moins équivoque, l'action politique qui peut être exercée. L'arbitraire cesse donc nécessairement. Le gouvernement des choses remplace celin des hommes. C'est alors <ju'il y a vraiment loi y en politique , dans lé sens réel et philoèophiqiië attaché A cette expreisioti par l'illuitre
APPENDICE GÉNÉRAL. — TROISIÈME PARTIE. lOS
Montesquieu. Quelle que soit la forme du gouyeroement , dans ses ëëUils, l'arbitraire ne peut reparaître, au moins quant au fond. Tout est ûxé^ en politique, diaprés une loi yraiment souveraine, reconnue supérieure à toutes les forces humaines, puisqu'elle dérive, en dernière analyse, de la nature de notre organisation , sur laquelle on ne saurait exercer aucune action. En un mot, cette loi exclut, avec la même efficacité, Parbitraire théologique, ou le droit divin des rois , et l'arbitraire métaphysique , ou la souveraineté du peuple;
Si quelques esprits pouvaient voir , dans Pempire suprême d'une telle loi , une trausfbrmation de l'arbitraire existant , il faudrait les engager à se plaindre aussi du despotisme inflexible exercé sur toute la nature par la loi de la gravitation , et du despotisme non moins réel, mais plus analogue encore, coifinl^ plus modifiable, exercé par les lois de l'organisation humaine , dont celle de la civilisation n^est que le résultat.
Ce qui précède conduit naturellement à assigner avec exactitude les domaines respectif^ de Inobservation et de l'imagination en politique. Cette détermination achèvera d'esquisser Pesprit général de la nouvelle politique.
Il faut , à cet tfféi , distinguer deux ordres de travaux : les uns , qui composent proprement la science politique, sont relatifs à la for* matfon du système qui convient k Pépoque actuelle ; les autres se rapportent à sa propagation.
Dans les premier», il est clair que Pimagination ne doit jouet qit*nn rôle absolument subalterne, toujours aux ordres de l'observation , comme dans les autres sciences. Quant à l'étude du passé, ellft peut et doit être employée à inventer des moyens provisoires de lier les faits, jusqu'à ce que les liaisons définitives ressortent directement des faits eux-mêmes , ce qu'il faut toujours avoir en vue. Cet emploi de Pimagiuation ne doit même porter que sur des faits secondairitt, sans quoi il serait évidemment vicieux. En second lieu, la détermination du système d'après lequel la société est ahjourd'hui appelée à se réorganiser, doit se conclure presqu'en totalité de l'observation du passé. Cette étude déterminera , non-seulement l'ensemble de ce système , mais aussi les parties les plus importantes , jusqu't UA degt'é de précision dont \eé iavants seront vraisemblablement étonliés quand ils mettront la main à l'oeuvre. Néanmoins , il est certain que la précision obtenue par cette méthode ne saurait descendre entièrement jusqu'au point où le système pourra être livré ,âux industriels, pour qu'ils le mettent eii activité par leurs combinaisons pratiques, selon le plan indiqué an chapitre précédent. Ainsi, SDUS ce seeo&d rapport , Pimagination devra encore remplit*,
lOft SYSTÈME De politique POSITIVE.
dans la politique scieniiflque , une fonction secondaire , et qui cousislera à porter jusqu'au degré de précision nécessaire Pesquisse du nouveau système, dont lobserTaUon aura déterminé le plan général et les traits caractéristiques.
Mais il est un autre genre de traraux, également indispensables au succès définitif de la grande entreprise de réorganisation , quoique subordonnés aux précédents, et dans lesquels Timagination fetronre son plein et entier exercice.
Dans la détermination du système nouveau , il est nécessaire de faire abstraction des avantages ou des inconvénients de ce système. La question principale , la question unique , doit être : Quel est, diaprés Pobservation du passé , le système social destiné à s*établir aujourd'hui par la marche de ki civilisation? Ce serait tout brouiller, et même manquer le but, que de s'occuper, d*une manière importante, de la bonté de ce système. On devra se borner à concevoir, en thèse générale , que Pidée positive de bonté et celle de conformité avec Pétat de la civilisation se confondant à leur origine, on est certain d'avoir le meilleur système praticable aujourd'hui, en cherchant quel est le plus conforme à l'état de la civilisation. L'idée de bonté n'étant pas positive par elle-même , et ne le devenant que par sa relation avec la seconde , c'est donc à celle-ci qu'il faut uniquement s'attacher comme but direct des recherches, sans quoi la polique ne deviendrait pas positive. L'indication des avantages du nouveau système , de sa supériorité sur les précédents sous ce rapport, ne doit être qu'une chose* tout à fait secondaire , sans aucune influence sur la direction des travaux.
Il est incontestable que , par une telle manière de procéder, on sera certain de fonder une politique vraiment positive, et vraiment en harmonie avec les grands besoins de la société. Mais , si c'est dans nn tel esprit que le nouveau système doit être déterminé , il est clair que ce n'est pas sous une telle forme qu'il doit être présenté à la société pour entraîner son adoption définitive , car cette forme est fort loin d'être la plus propre a provoquer cette adhésion.
Pour qu'un nouveau système social s'établisse , il ne suffit pas qn*il ait été conçu convenablement, il faut encore que la masse de la société se passionne pour le constituer. Cette condition n'est pas seulement indispensable pour vaincre les résistances plus ou moins fortes que ce système doit rencontrer dans les classes en décadence. Elle l'est, surtout, pour satisfaire ce besoin moral d'exaltation inhérent à l'homme , quand il entre dans une carrière nouvelle ; sans cette exaltation, il ne pourrait ni vaincre son inertie naturelle, ni d^couer le jouj; si puissant des anciennes habitudes , ce qui, néan-
moins, est néceiBaîre poar laisser à tontes ses facultés, dans leur nouvel emploi , un libre %t plein déreloppement. Une telle nécessité se montrant toujours dans les cas les moins compliqués, il serait contradictoire qu^elle n^eût pas lieu dans les changements les plus complets et les plus importants, dans ceux qui doivent modifier le plus profondément Pexistence humaine. Aussi , toute l'histoire dépose-t-elle en faveur de cette vérité.
Cela posé, il est clair que la manière dont le nouveau système pourra et devra être conçu et présenté par la politique scientifique n'est nullement propre directement à remplir cette condition indispensable.
On ne passionnera jamais la masse des hommes pour un système quelconque, en leur prouvant qu*il est celui dont la marche de la civilisation, depuis son origine , a préparé rétablissement, et qu'elle appelle aujourdliui à diriger la société. Une telle Térité est à la portée d*un trop petit nombre d^esprits, et exige même de leur part une trop longue suite d^opérations intellectuelles, pour qu'elle puisse jamais passionner. Seulement , elle produira , dans les savants , cette conyictîon profonde et opiniâtre, résultat nécessaire des démonstrations positives, et qui offre plus de résistance, mais par cela même aussi moins d'activité, que la persuasion vive et entraînante produite par les idées qui émeuvent les passions.
Le seul moyen d'obtenir ce dernier effet consiste à présenter aux hommes le tableau animé des améliorations que doit apporter dans la condition humaine le nouveau système, envisagé sous tous les points de vue différents, et abstraction faite de sa nécessité et de son opportunité. Cette perspective peut seule déterminer les hommes k faire en eux-mêmes la révolution morale nécessaire pour que le nouveau système puisse s'établir. Elle seule peut refouler l'égoïsme, devenu prédominant par la dissolution de l'ancien système, et qui, lorsque les idées auront été éclaircies par les travaux scientifiques , sera le seul grand obstacle au triomphe du nouveau. Elle seule enfin peut tirer la société de l'apathie , et lui imprimer, d'ensemble , cette activité qui doit devenir permanente , dans un état social qui tiendi:ii tontes les facultés de l'homme en action continue.
Toilà donc un ordre de travaux dans lequel l'imagination doit jouer un rôle prépondérant. Son action ne saurait avoir aucun inconvénient , puisqu'elle s'exercera dans la direction établie par les travaux scientifiques, puisqu'elle se proposera pour but, non l'invention du système à constituer, mais l'adoption de celui qui aura été déterminé par la politique positive. Ainsi lancée, l'imagination doit être entièrement livrée a elle-même. Plus son allure sera franche et libre.
106 ftTSTftlIS m POLITIQUE PQSITIVg.
ploi raction indiipensable qaMlt doit exerça* aéra eonpUto et lalutaire.
Telle est la part apëdale réseryée aux beaax arts dans TentrafirM générale de la réorganisation socfale. Ainsi concoorront à cette raste efttre^rise toutes les forces positires; celle des savants , ponr déterminer le plan du noaTeau système ; celle des artistes , ponr provoquât l'adoption universelle de ce plan; celle des industriels, poor mettre le système en activité immédiate , par rétablissement des institutions pratiques nécessaires. Ces trois grandes forces se combineront akwi entre elles pour constituer le nouveau système, comme elles le ferool, quand il sera formé , pour son application journalière.
Ainsi , en dernière analyse , la politique positive investit Tobservation de la suprématie accordée k l'imagination par la politique conjecturale, dans la détermi&tion du système social convenable k \ répoque actuelle. Mais , en même temps » elle confie à Pimaginatio» un nouveau rôle , bien sopérieur, aujourd^bui , à celui qu'elle a daae la politique Ibéologique et métaphysique, où, quoique souveraine , elle languit, depuis que l'espèce bumaine s'est rapprochée de Tétat positir, dans un cercle dMdées usées et de tabkaux monolones.
Après avoir esquissé l'esprit général de la politique positive , U eal utile de jeter un coup d'oeil sommaire sur les principales tentativee faites jusqu'à ce moment dans le but d'élever la politique au ranf des sciences d'obeervation. Il en résultera le double avantage de constater, par le Cait, la maturité d'une telle entreprise, et d'éclairoir encore l'esprit de la nouTclle politique y en le présentant aoua plusieurs points de vue distincts de ceux précédemment indiqués.
C'est à Montesquieu que doit être rapporté le premier effort direct pour traiter la politique comme une science de faiU et non de dogmea. Tel est , évidemment , le but véritable de VEiprit des laUy aux yeux de quiconque a compris cet ouvrage. L'admirable début dans lequ^ ridée générale de loi est présentée, pour la première fois, d'uae manière vraiment philosophique , suffirait seul pour constater un td dessein. U est clair que Montesquieu s*est essentiellement proposé de rallier, autant que possible, sous un certain nombre déchets priaeipaux , tous les faits politiques dont il avait connaissance , et de mettre en évidence les lois de leur enchaînement.
S'il s'agissait ici d'apprécier le mérite d'un tel travail , il faudrait - le juger d'après l'époque de son exécution. On verrait al<M3 qu*H constate , de la manière la plus formelle , la supériorité philoaopkiqne de Montesquieu sur tous ses contemporains. S'être affranchi de Teaprit critique , dans le temps où il exerçait , jusque sur les plus fortes têtes, l'empire le plus despotique; avoir profondément senti le vkle
de la politique métaphysique et absolue, avoir éprouvé le besoin d'en sortir, au moment même où elle prenait , entre les mains de Rousseau, sa forme défini tire, sont des preuves décisives de cette supériorité.
Mais , malgré la capacité de premier ordre dont Montesquieu a fait preuve, et qui sera de plus en plqs sentie, il est évident que ses tra<* vaux sont bien loin d'avoir élevé la politique au rang des sciences positives, iU n'ont nullement satisfait aux conditions fondamentales indispensables pour que ce but puisse être atteint, et qui ont été cidessus exposées.
Montesquieu n'a pas aperçu le grand fait général qui domine tous les phénomènes politiques , dont il est le véritable régulateur, le développement naturel de la civilisation. U en est résulté que ses recherches ne sauraient être employées , dans la formation de la politique positive , autrement que comme matériaux , comme recueil d^observations et d'aperçus. Car, les idées générales qui lui ont servi k lier les faits ne sont point positives.
Malgré les efforts évidents de Montesquieu pour se dégager de la métaphysique , il n'a pu y parvenir, et c'est d'elle, incontestablement, qu^il a déduit sa conception principale. Cette conception a le double défaut d'être dogmatique au lieu d'être historique , c'est-à-dire , de ne pas avoir égard à la succession nécessaire des divers états politiques; et, en second lieu, de donner une importance exagérée à un fait secondaire, la forme du gouvernement. Aussi, le rôle prépondérant que Montesquieu a fait jouer à cette idée est -il purement d'imagination , et en contradiction avec l'ensemble des observations les plus connues. En un mot , les faits politiques n'ont pas été vraiment liés par Montesquieu, comme ils doivent Tétre dans toute science positive. Ils n'ont été que rapprochés d'après des vues hypothétiques, con« traires , le pins souvent, à leurs rapports réels.
La 'seule partie importante des travaux théoriques de Montesquieu qui soit véritablement dans une direction positive, est celle qui a pour objet de déterminer l'influence politique des circonstances physiques locales, agissant d'une manière continue, et dont Peusemble peut être désigné sous le nom de cUmat. Mais il est aisé de voir que, même sous ce rapport , les idées produites par Montesquieu 9e peuvent être employées qu'après avoir été totalement refondues ^ par suite du vice général qui caractérise sa manière de procéder.
Il est, en effet , bien reconnu , ai^jourd'hui , par tous les ob^rvateurs , que Montesquieu a beaucoup exagéré , sous plusieurs rapports , l'influence des climats. Cela est inévitable.
Sans doute , le climat exerce une action très-réelle et tré9-impor«>
iOS SYSTÈME OB POUTiQOE POSITIVE.
tante à connaître sur les phénomènes politiques. Mais cette action n^est qa*indirecte et secondaire. Elle se borne à accélérer ou à retarder, jusqu^à un certain point, la marche naturelle de la cÎTÎlisatioiiy qui ne peut nullement être dénaturée par ces modifications. Cette marche reste effectivement la même, au fond, dans tous les climats « à la Titesse près , parce qu^elle tient à des lois plus générales , ctAlem de Torganisation humaine, qui sont essentiellement uniformes dans les diverses localités. Puis donc que Tinfluence du climat sur les phénomènes politiques n*est que modificatrice à Tégard de la mardie natmrelle de la civilisation , qui conserve son caractère de loi sapréme , il est clair que celte influence ne saurait être étudiée avec fruit et convenablement appréciée, qu*après la détermination de cette loi. Si Ton voulait considérer la cause indirecte et subordonnée avant la cause directe et principale , une telle infraction à la nature de Tesprit humain aurait pour résultat inévitable de donner une idée absolument fausse de l'influence de la première , en la faisant confondre avec celle de la seconde. C'est ce qui est arrivé à Montesquieu.
La réflexion précédente sur Tinfluence du climat est , évidemment, applicable à celle de toutes les autres causes quelconques qui peuvent modifier la marche de la civilisation dans sa vitesse sans Taltérer essentiellement. Cette influence ne pourra être déterminée avec exactitude que lorsque les lois naturelles de la civilisation auront été établies, en y faisant d'abord abstraction de toutes ces modifications. Les astronomes ont commencé par étudier les lois des mouvements planétaires, abstraction faite des perturbations. Quand ces lois ont été découvertes, les modifications ont pu être déterminées, et même ramenées au principe qui n'avait été d'abord établi que sur le mouvement principal. Si on eût voulu, dès l'origine , tenir compte de ces irrégularités, il est clair qu'aucune théorie exacte n'aurait jamais pu être formée. Il en est absolument de même dans le cas présent.
L'insuffisance de la politique de Montesquieu se vérifie clairement dans ses applications aux besoins de la société.
La nécessité d*une réorganisation sociale, dans les pays les plus civilisés , était aussi réelle à l'époque de Montesquieu qu'elle l'est aujourd'hui. Car, le système féodal et Ihéologique était déjà détruit dans ses bases fondamentales. Les événements qui se sont développés depuis n'ont fait que rendre cette nécessité plus sensible et plus urgente, en complétant la destruction de l'ancien système. Néanmoins , Montesquieu n'a pas donné pour but pratique à ses travaux la conception d'un nouveau système social. Comme il n'avait pas lié les faits politiques d'après une théorie propre à mettre en évidence le besoin d'un système nouveau dans l'étal que la société avait atteint ,
et, en même temps, à déterminer le caractère général de ce système, il a dû se borner, et il s'est borné , quant à la pratique , à indiquer des améliorations de détail, conformes à rexpérience,etqui n'étaient que de simples modifications , plus ou moins importantes , du système tiiéologique et féodal.
Sans doute, Montesquieu a montré par là une sage retenue, en renfermant ses idées pratiques dans les limites que les faits lui imposaient, à la manière imparfaite dont il les avait étudiés, lorsqu'il lui eût été, au contraire, si facile d'inventer des utopies. Mais il a constaté en même temps, d'une manière décisive , Tinsuffisance d'une théorie qui n'était pas susceptible de correspondre aux besoins les plus essentiels de la pratique.
Ainsi, en résumé, Montesquieu a senti la nécessité de traiter la politique à la manière des sciences d'observation; maisll n*a pas conçu le travail général qui doit lui imprimer ce caractère. Ses recherches n'en ont pas moins eu la plus grande importance. Elles ont facilité k Tesprit humain les moyens de combiner les idées politiques, en lui présentant une grande masse de faits rapprochés d'après une théorie qili, fort éloignée encore de l'état positif, en était cependant beaucoup plus près que tdutes celles précédemment produites.
La conception générale du travail propre à élever la politique au rang des sciences d'observation a été découverte par Condorcet. Il a TU nettement, le premier, que la civilisation est assujettie à une marche progressive dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés les uns^ux autres suivant des lois naturelles, que peut dévoiler l'observation philosophique du passé, et qui déterminent, pour chaque époque, d'une manière entièrement positive , les perfectionnements que rétat social est appelé à éprouver, soit dans ses parties, soit dans son ensemble. Non-seulement Condorcet a conçu par là le moyen lie donner à la politique une vraie théorie positive; mais il a tenté d'établir cette théorie en exécutant l'ouvrage intitulé : Esquisse d'un tableau historique des progrès de V esprit humain, dont le titre seul et l'introduction suffiraient pour assurer à son auteur l'honneur véternel d'avoir créé cette grande idée philosophique.
Si cette découverte capitale est jusqu!ici demeurée entièrement stérile, si elle n'a fait encore presque aucune sensation, si personne n*a marché dans la ligne que Condorcet a indiquée, si, en un mot, la politique n'est point devenue positive, il faut l'attribuer, en grande partie, à ce qu^ l'esquisse tracée par Condorcet a été exécutée dans un esprit absolument contraire au but de ce travail. Il en a entière* ment méconnu les conditions les plus essentielles , de telle sorte que l'ouvrage est à refondre en totalité. C'est ce qu'il importe d'établir.
iiO STSTtMB DB POLITIQUE F08ITITB.
En premier liea, la distribation des époques est, dans un trvnd de cette nature, la partie la plus importante du plan, on pour mieoz dire, elle constitue à elle senle le plan lui-même, considéré dans sa plus grande généralité, car elle fixe le mode principal de coordination des faits observés. Or la distribution adoptée par Condorcet estais solument vicieuse, en ce qu*elle ne satisfait pas même à la plus palpable des conditions, celle de présenter une série bomogène. On voit que Condorcet n a nullement senti Timportance d^une disposition philosophique des époques de la civilisation. 11 n*a pas vu que cette disposition doit être elle-même l'objet d^un premier travail général, le plus difficile de ceux auxquels la fornftition de la politique positive doit douner lieu. 11 a cru pouvoir coordonner convenablement les faits en prenant, presqu^au hasard, pour origine de chaque époque, un événement remarquable, tantôt industriel, tantôt scientifique , tantdt politique. En procédant ainsi, il ne sortait pas du cercle des historiens littérateurs. Il lui était impossible de fortner une vraie théorie, c'està-dire , d'établir entre les faits un enchaînement réel, puisque ceux qui devaient servir à lier tous les autres étaient déjà isolés entre eux.
Les naturalistes, étant de tous les savants ceux qui ont â former les classifications les plus étendues et les plus difficiles, o'est entre leurs mains que la méthode générale des classifications a dû faire ses plus grands progrès Le principe fondamental de cette méthode est établi depuis qu'il existe, en botanique et en zoologie, dos classifications philosophiques, c'est-à-dire fondées sur des rapports réels, et non sur des rapprochements factices. Il consiste en ce que l'ordre de généralité des difierents degrés de division soit , autant que possible , exactement conforme à celui des rapports observés entre les phénomènes à classer. De cette manière, la hiérarchie des familles, des genres, ^tc., n'est autre chose que Pénoncé d'une série coordonnée défaits généraux, partagée en différents ordres de suites, de plus en plus parti* culières. En un mot, la classification n'est alors que l'expression philosophique de la science, dont elle suit les progrès. Connaître la classification, c'est connaître la science, au moins dans sa partie la plus importante.
Ce principe est applicable à une science quelconque. Ainsi, la science politique se constituant à Tépoque où il a été découvert, em« ployé, et solidement vérifié, elle doit profiter de cette idée pbiloso* phique trouvée par d'autres sciences, en la prenant pour guide dans sa distribution des divers âges de la civilisation. Les motifs pour disposer, dans l'histoire générale de l'espèce humaine, les différentes époques de civilisation suivant leurs rapports naturels, sont absolument semblables à ceux des naturalistes pour ranger d'aprét la
même loi les organisations animales et végétales. Seulement , ils ont encore plus de force.
Car si une bonne coordination des faits est fort importante dans une science quelconque, elle est tout dans la science politique, qui, sans cette condition, manquerait entièrement son but pratique. Ce but est, comme on sait, de déterminer, par l'obserration du passé, le système social que la marche de la civilisation tend à produire aujourd'hui. Or cette détermination ne peut résulter que d'une bonne coordination des états antérieurs, qui fasse ressortir la loi de cette marche. Il est clair, d'après cela, que les faits politiques, quelque importants qu'ils puissent être, n^ont de valeur pratique réelle que par leur coordination, tandis que , dans les .autres sciences, la connaissance des faits a, le plus souvent, par elle-même, une pi^emière utilité, indépendante du mode de leur enchaîaçment.
Ainsi, les diverses époques de la civilisation, au lieu d^être distribuées sans ordre, d'après des événements plus ou moins importants, comme l'a fait Condorcet, doivent être disposés d'après le principe philosophique déjà reconnu par tous les savants comme devant présider aux classifîcatipns quelconques. La division principale des époques doit présenter Taperçu le plus général de l'histoire de la civilisation. Les divisions secondaires, à quelque degré qu'on juge convenable de les pousser, doivent offrir successivement des aperçus de plus en plus précis de cette même histoire. En un mot, la table des ûpoques doit être arrêtée de manière à offrir, par elle seule, l'expression abrégée de l'enseluble du travail. Sans cela, on n^aurait fait qu^un travail purement provisoire, n'ayant qu'une valeur de matériaux, avec quelque perfection qu'il fût exécuté.
C^est assez dire qu'une telle division ne saurait être inventée, et que , même dans son plus haut degré de généralité , elle ne peut résulter que d'une première ébauche du tableau, d'un premier coup J'œil sur l'histoire générale de la civilisation. Sans doute, quelque iniportante, quelque indispensable que soit cette manière de procéder, pour la' formation de la politique positive, elle serait impraticable, et il faudrait se résigner à ne faire d'abord qu'un travail simplement provisoire, si ce travail ne se trouvait déjà suffisamment préparé. Mais les histoires écrites jusqu'à ce jour, et surtout celles qui ont été produites depuis environ un demi-siècle, quoique fort éloignées d'avoir été conçues dans l'esprit convenable, présentent à peu près l'équivalent de cette collection préliminaire de matériaux. On peut donc s'occuper directement d'une coordination définitive.
J'ai présenté dans le chapitre précédent, mais seulement sous le rapport spirituel, un aperçu général qui me paraît remplir les cou-
ditions ci*des8Us exposées pour la diyision priaôipale du paaié. U est le réialtat d^iiiie première étade philosophique sur Pensemble de Phistoire de la civilisation.
Je crois que cette histoire peut être partagée en trots grandes époques, ou étals de civilisation, dont le caractère est parfaitement distinct, au temporel et au spirituel. Elles embrassent la civilisation considérée k la fois dans ses éléments et dans son ensemble, ce qui est évidemment, diaprés les Tues indiquées plus haut, une condition indispensable.
La première est Tépoque théologique et militaire.
Dans cet état de la société, toutes les idées théoriques, tant générales qae particulières, sont d*un ordre purement surnaturel. L^imagination domine franchement et complètement sur Tobsenration à laquelle tout droit d'examen est interdit.
De même, tontes les relations sociales, soit particulières, soit générales, sont franchement et complètement militaires. La sdbiété a pour but d'activité, unique et permanent, la conquête. U n^ a d'industrie que ce qui est indispensable -pour Pexistence de Pespèce hamaine. L'esclavage pur et simple des producteurs est la principale institution.
Tel est le premier grand système social produit par la marcbe naturelle de la civilisation. Il a existé dans ses éléments, à partir de la première formation des sociétés régulières et permaneutta» 11 ne s'est complètement établi dans son ensemble qu'après une longue saite de générations.
La seconde époque est l'époque métaphysique et légiste. Son caractère général est de n'en avoir aucun bien tranché. ^lle est intermédiaire et bâtarde, elle opère une transition.
Sous le rapport spirituel , elle a déjà été caractérisée dans le chapitre précédent. L'observation est toujours dominée par l'imagination, mais elle est admise à la modifier entre certaines limites^^es limites sont ensuite reculées successivement, jusqu'à ce quej'obser- ▼ation conquière enfin le droit d'examen sur tous les points. Elle l'obtient d'abord sur toutes les idées théoriques particulières, et, peu à peu, par l'usage qu'elle en fait, elle finit par l'acquérir aussi sur les idées théoriques générales , ce qui est le terme naturel de la transition. Ce temps est celui de la critique et de l'argumentation.
Sous le rapport temporel , l'industrie a pris plus d^extension , sans être encore prédominante. Par suite , la société n'est plus franchement militaire , et n'est pas encore franchement industrielle, soit dans ses éléments, soit dans son ensemble. Les relations sociales particulières sont modifiées. L'esclavage individuel n'est plus direct;
àPPENDICE GÉNÉRAL. — TROISIÈME PARTIE. IIS
le producteur, encore esclare, commence à obtenir quelques droits de la part du militaire. L^'ndustrie fait de nonreaux progrès, ils aboutissent enfin à l'abolition totale de Tesclayage individuel. Après cet affranchissement, les producteurs restent encore soumis à Tarbitraire collectif. Cependant, les relations sociales générales commencent bientôt à se modifier aussi. Les deux buts d^activité, la conquête et la production» sont menés de front. L^indnstrie est d'abord ménagée e*t protégée comme moyen militaire. Plus tard, son importance augmente, et la guerre finit par être conçue, à son tour, systématiquement , comme moyen de favoriser l'industrie , ce qui est le dernier état de ce régime intermédiaire.
Enfin , la troisième époque est l'époque scientique et industrielle. Toutes les idées théoriques particulières sont devenues positives , et les idées générales tendent à le devenir. L^observation a dominé Pimaginalion , quant aux premières , et elle Ta détrônée, sans avoir encore pris aujourd'hui sa place, quant aux secondes.
Ali temporel, Tindustrie est devenue prépondérante. Toutes les relations particulières se sont établies peu h peu sur des bases industrielles. La société , prise collectivement , tend à s*organiser de la même manière, en se donnant pour but d'activité, unique et permanent, la production.
En un mot, cette dernière époque est déjà écoulée , quant aux éléments, et elle est prête à commencer, quant à Tensemble. Son point de départ direct date de l'introduction des sciences positives en Europe par les, Arabes , et de Taffranchissement des communes, c'est-àdire du onzième siècle environ.
Pour prévenir toute obscurité dans l'application de cet aperçu général , il faut ne jamais perdre de vue que la civilisation a dû marcher , quant aux éléments spirituels et temporels de l'état social , avant de marcher quant à l'ensemble. Par suite , les trois grandes époques successives ont nécessairement commencé plus tôt pour les éléments que pour l'ensemble, ce qui pourrait occasionner quelque èonfttsion, si on ne se rendait compte, avant tout, de cette différence inévitable.
Tels sont donc les earactères, principaux des trois époques dans lesquelles on peut partager toute l'histoire de la civilisation , depuis le temps où l'état social a commencé à prendre une véritable consistance jusqu'à présent. J*ose proposer aux savants cette première division du passé, qui me paraît remplir les grandes conditions d'une bonne classification de l'ensemble des faits politiques.
Si elle est adoptée , il faudra trouver au moins une sous-division , pour qu'il soit possible d'exécuter convenablement une première es-
qnisse dn grand tablean historique. La division principale facilitera la dëcoaverte de celles qui devront lui succéder, en fournissant les moyens de considérer les phénomènes d'une manière générale et positive tout a la fois. Il est clair aussi que ces diverses sous-divisions, diaprés le principe fondamental des classifications , devront être entièrement conçues dans le même esprit que la division principale, et n^en présenter qu'un simple développement.
Après avoir examiné le travail de Condorcet quant à la distribution des époques, il faut l'envisager par rapport k Tespnt qai a présidé à son exécution.
Condorcet n*a pas vu que le premier effet direct d*un travail pour la formation de la politique positive devait être, de toute nécessité, de faire disparaître irrévocablement la philosophie critique du dixhuitième siècle, en tournant toutes les forces des penseurs vers la réorganisation de la société, but pratique d'un tel travail, Il n'a pas senti , par conséquent, que la condition préliminaire la plus indispensable à remplir pour celui qui voulait exécuter cette importante entreprise, était de se dépouiller, autant que possible, des préjugés critiques introduits dans toutes les têtes par cette philosophie. Au lieu de cela , il s*est laissé dominer aveuglément par ces préjugés, il a condamné le passé au lieu de Tobserver ; et, par suite, 8on ouvrage n'a été qu'une longue et fatigante déclamation , dont il ne résulte réellement aucune instruction positive.
L'admiration et l'improbation des phénomènes doivent être bannies avec une égale sévérité de toute science positive , parce que chaque préoccupation de ce genre a pour effet direct et inévitable d'empêcher ou d'altérer l'examen. Les astif'onomes, les physiciens, les chimistes, et les physiologistes n'admirent ni ne blâment leurs phénomènes respectifs , ils les observent, quoique ces phénomènes puissent donner une ample matière aux considérations de l'un et l'autre genre, comme il y en a eu beaucoup d'exemples. Les savants laissent avec raison de tels effets aux artistes, dans le domaine desquels ils tombent réellement.
Il en doit être, sous ce rapport, dans la politique comme dans les autres sciences. Seulement, cette réserve y est beaucoup plus nécessaire, précisément parce qu'elle y est plus difficile, et qu'elle altère l'examen plus profondément, attendu que, dans cette science, les phénomènes touchent aux passions de bien plus près que dans toute autre. Ainsi, sous ce seul rapport, l'esprit critique, auquel Condorcet s'est laissé entraîner, est directement contraire k celui qui doit régner dans la politique scientifique, quand même tous les reproches qu'il adresse au passé seraient exactement fond^. .Vais il y a plut.
APPENOIGB GtNÊl^. — TROISIÈBIE PàRTIE. 115
Sans doQte , suivant une remarque déjà faite dans ce chapitre, les combinaisons pratiques des hommes d'État n'ont pas toujours été conçues de la manière convenable, et souvent même elles ont été dirigées en sens contraire de la civilisation. Si Ton précise cette remarque, on voit qu'elle se borne, pour tous les cas, à ce que les hommes d'État ont cherché à prolonger, au delà de leur terme naturel , des doctrines et des institutions qui n^étaient plus en harmonie avec l'état de la civilisation ; et, certes, une telle erreur paraîtra fort excusable, en considérant que jusqu'ici il n*y a eu aucun moyen positif de la reconnaître. Mais transporter à des systèmes entiers d'institutions et d'idées ce qui n'est relatif qu'à des faits secondaires; montrer, par exemple , comme n'ayant jamais été qu'un obstacle à la civilisation , le système féodal et théologique, dont l'établissement a été, au contraire, le plus grand progrès provisoire de la société, et sons l'heureuse influence duquel elle a fait tant de conquêtes définitives; représenter, pendant une longue suite de siècles, les classes placées à la tête du mouvement général comme occupées à suivre une conspiration permanente contre Tespèce humaine ; un tel esprit, aussi absurde dans son principe que révoltant dans ses conséquences, est un résultat insensé de la philosophie du siècle dernier, à Pempire de laquelle il est déplorable qu'un homme tel que Gondorcet n'ait pu se soustraire.
Cette absurdité, née de Timpuissance d^apercevoir dans toutes ses parties principales l'enchaînement naturel des progrès de la civilisation, en rend évidemment Texplication impossible. Aussi, le travail de Gondorcet présente-t-il une contradiction générale et continue.
D*un c6té, il proclame hautement que Télat de la civilisation au dix-huitième siècle est infiniment supérieur, sous une foule de rapports, à ce qu^elIe était à Porigine. Mais ce progrès total ne saurait être que la somme des progrès partiels faits par la civilisation dans tous les états intermédiaires précédents. Or, d'un antre c6té, en examinant successivement ces divers états, Gondorcet les présente, presque toujours, comme ayant été, sous les points de vue les plus essentiels, des temps de rétrogradation. Il y a donc miracle perpétuel , et la marche progressive de la civilisation devient un effet sans cause.
Un esprit absolument opposé doit dominer dans la vraie politique positive.
Les institutions et les doctrines doivent être regardées comme ayant été, à toutes les époques, aussi parfaites que le comportait l'état présent de la civilisation ; ce qui ne saurait être autrement, an boBt 4*im certain temps , du moins « puisqu'elles sont nécefsairwpent
déterminées par Inî. De plus, dans lear période de pleine Tiguenr, elles ont toujours eu le caractère progressif, et en aucun cas, elles n ont eu le caractère rétrograde , car elles p^auraient pas pn tenir contre la marche de la civilisation , dont elles empruntent toutes leurs forces. Seulement, dans leurs époques de décadence, elles ont eu ordinairement le caractère stationnaire , ce qui s^expliqne de soi-même , en partie par la répugnance à la desti'uction , aussi naturelle aux systèmes politiques qu'aux individus, et, en partie, par rétat d'enfance dans lequel la politique a été jusqu^ici.
11 faut considérer de la même manière les passions déreloppées aux diverses époques par les classes dirigeantes. Dans les temps de leur virilité, les forces sociales prépondérantes sont nécessairement généreuses, car elles n^ont plus à acquérir et elles ne craignent pas encore de perdre. G^est uniquement lorsque leur décadence se manifeste qu'elles deviennent égoïstes , parce que tous leurs efforts ont pour objet de conserver un pouvoir dont les bases sont détruites.
Ces divers aperçus sont évidemment conformes. aux lois de la nature humaine , et ils permettent seuls d'expliquer d'une manière satisfaisante les phénomènes politiques. Ainsi, en dernière analyse, an lieu de voir dans le passé un tissu de monstruosités , en doit être porté, en thèse générale , à regarder la société comme ayant été , le plus souvent, aussi bien dirigée, sous tous les rapports, que la nature des choses le permettait.
Si quelques faits particuliers semblent d'abord contredire ce fait général ^ il est toujours plus philosophique de chercher à rétablir la liaison , que de s*en dispenser en proclamant, d'après le premier coup d'œil, la réalité de cette opposition. Car ce serait sMcarter entièrement de toute subordination scientifique bien entendae que de faire régir le fait le plus important et le plus souvent vérifié par on fait secondaire et moins fréquent.
Il est, du reste, évident, qu'il faut se garder, autant que possible, de toute exagération dans l'emploi de cette idée générale, comme de toute autre.
On trouvera, sans doute, quelque ressemblance entre l'esprit de la politique positive , envisagé sous ce point de vue , et le fameux dogme théologique et métaphysique de l'optimisme. L'analogie est réelle au fond. Mais il y a la différence incommensurable d'un fait général observé h une idée hypothétique et purement d'invention. La distance est encore plus sensible dans les conséquences.
Le dogme théologique et métaphysique, en proclamant, d'une manière absolue , que tout est aussi bien qu'il peut jamais être, tend à rendre l'espèce humaine stationnaire, en lui 6tant tonte perspective
d'amélioration réelle. L^idée positive que, pour un temps durable, l'organisation sociale est toujours aussi parfaite que le comporte , à chaque époque, Tétat de la cÎTiIisation , loin d^arréter le désir des améliorations, ne fait, au contraire, que lui imprimer une impulsion pratique plus efficace, en dirigeant vers leur but véritable, le perfectionnement de la civilisation, des efforts qui seraient restés sans effet si «on les eût dirigés immédiatement sur Porganisation sociale. D'ailleurs, comme il n'y a d^s une telle idée rien de mystique ni d'absolu, elle eugage Thomme à rétablir l'harmonie entre le régime politique et l'état de la civilisation, dans le cas prévu où cette relation nécessaire est momefttanément dérangée. Seulement elle éclaire cette opération, en avertissant de ne pas prendre dans une telle liaision Teffet pour la cause. *
Il est utileM'observer sur cette analogie que ce n'est pas la seule fois que la philosophie positive s'approprie, par une transformation convenable, une idée générale primitiTement inventée par la philosophie théologique et métaphysique. Les véritables idées générales ne perdent jamais leur valeur comme moyen de raisonnement, quelque vicieux que soit leur entourage. La marche ordinaire de l'esprit humain est de les approprier à ses différents états, en transformant leur caractère. C'est ce quMn peut vérifier dans toutes les révolutions qui ont fait passer les diverses branches de nos connaissances à l'état positif.
Ains^, par exemple, la doctrine mystique de Pinfluence des nombres, née de l'école pythagoricienne , a été réduite par les géomètres k cette idée simple et positive : des phénomènes peu compliqués sont susceptibles d'être ramenés à des lois mathématiques. De même encore , la doctride des causes finales a été convertie par les physiologistes dans le principe des conditions d^existence. Les deux idées positives diffèrent, sans doute, extrêmemétat des deux idées théologiques et métaphysiques. Mais celles-ci n'en sont pas moins le germe évident* des premières. Une opération philosophique bien dirigée a suffi pour donner le caractère positif à ces deux aperçus hypothétiques, produits du génie dans l'enfance de la raison humaine. Cette transformation d'ailleurs n'a point altéré, et même elle a augmenté, leur |[aleur comme moyen de raisonnement.
Les mêmes réflexions s^appliquént exactement aux deux idées politiques générales, Pune positive, l'autre fictive, comparées cidessus.
Avant de quitter l'examen du travail de Condorcet , il convient d^en déduire un troisième point de vue sons lequel peut être présenté Pesprit de la politique positive.
iia SYSTÈME DE POUTIQUE POSnTYE.
On a beaucoup reproché à Condorcet d^avoir osé terminer .son oa- Trage par un tableau de Tavenir. Cette conception hardie est, aa contraire, la seule vue philosophique d'une haute importance intro* duite par Condorcet dans Pezécution de son travail , et elle derra être précieusement conservée dans la nouvelle histoire de la cirilisftion, dont un tel tableau est évidemment la conclusion naturelle.
Ce qu'on pouvait avec raison reprocher à Condorcet, c'était, non d'avoir voulu déterminer l'avenir, mais de Tavoir mal déterminé. Cela a tenu k ce que son étude du passé était absolument vicieuse , d'après les motifs précédemment indiqués. Condorcet ayant mal coordonné le passé, l'avenir n'en résultait pas. Cette insuffisance de l'observation Ta réduit à composer l'avenir essentiellement d'après sonî imagination ; et, par une suite nécessaire, il l'a mal conçu. Mais cet insuccès, dont la cause est sensible, ne prouve point qu*à Taide d'un passé bien coordonné , on ne puisse , en effet , déterminer avec sûreté l'aspect général de l'avenir social.
Une telle idée ne parait étrange que parce qu'on n'est pas encore habitué à considérer la politique comme une véritable science. Car si on l'envisageait ainsi, la détermination de l'avenir par l'obserration philosophique du passé semblerait, au contraire , une idée trèsnaturelle avec laquelle tous les hommes sont familiarisés pour les autres classes de phénomènes.
Toute science a pour but la prévoyance. Car l'usage général des lois établies d'après l'observation des phénomènes est de prévoir leur succession. £n réalité « tous les hommes , quelque peu avancés qu on les suppose, font de véritables prédictions, toujours fondées sur le même principe, la connaissance de l'avenir parcelle du passé. Tous prédisent, par exemple, les effets généraux de la pesanteur terrestre, et une foule d'autres phénomènes assez simples et assez fréquents pour que leur ordre de succession devienne sensible au spectateur le moins capable et la moins attentif. La faculté de prévoyance, dans chaque individu, a pour mesure ^a science. La prévoyance de l'astronome qui prédit, avec une précision parfaite, l'état du système solaire un très-grand nombre d'années à l'avance, est absolument de même nature que celle du sauvage qui prédit le prochain lever du soleil. Il n'y a de différence que dans l'étendue de leurs c^puiais* sauces.
Il est donc évidemment très-conforme à la nature de l'esprit humain que l'observation du passé puisse dévoiler l'avenir, en politique , comme elle le fait en astronomie, en physique, en chimie, el en physiologie.
Une telle détermination doit même être regardée comme le but
direct de la science politique, à Texemple des antres sciences positives. 11 est clair, en effet, que la fixation du système social auquel la marche de la civilisation appelle aujourd'hui l'élite de Tespèce humaine, fixation qui constitue le véritable objet pratique de la politique positive , n*est autre chose qu'une détermination générale du prochain avenir social, tel qu'il résulte du passé.
En résumé, Condorcet a conçu, le premier, la véritable nature du travail général qui doit élever la politique au rang des sciences d^bservalion ; mais il Ta exécuté dans un esprit absolument vicieux, sons les rapports les plus essentiels. Le but a été entièrement man(]ué, d'abord quant à la théorie, et par suite quant à la pratique. Ainsi, ce travail doit être de nouveau conçu en totalité, d'après des vues vraiment philosophiques, en ne regardant la tentative de Condorcet que comme marquant le but réel de la politique scientifique.
Afin de compléter l'examen sommaire des efforts faits jusqu'ici pour élever la politique au rang des sciences positives, il reste à considérer deux autres tentatives, (|ui ne sont pas, comme les deux pré* cédentes, dans la véritable ligne des progrès de l'esprit humain en politique, mais qu'il est néanmoins utile de signaler.
Le besoin de rendre positive la science sociale est si réel aujourd'hui, cette grande entreprise est tellement parvenue à sa^naturité, que plusieura esprits supérieurs ont essayé d'atteindre k ce but en traitant la politique comme une application d'autres sciences déjà posi • tives , dans le dbmaine desquelles ils ont cru pouvoir la faire rentrer. Comme ces tentatives étaient, par leur nature, inexécutables, elles ont été beaucoup plus projetées que suivies. Il suffira donc de les envisager du point de vue le plus général.
La première a consisté dans les efforts faits pouf appliquer à la science sociale l'analyse mathématique en général , et spécialement celle de ses branches qui se rapporte au calcul des probabilités. Cette direction a été ouverte par Condorcet (I), et suivie principalement par lui. D'autres géomètres ont marché sur ses traces et partagé ses espérances, sans ajouter rien de vraiment essentiel à ses travaux, du moins sous le rapport philosophique. Tous se sont accordés à regarder cette manière de procéder comme la seule qui pût imprimer à la politique un caractère positif.
(0 Un tel projet, de la part de Condorcet, prouve, conformément à Pexamen précédent, qu'il éuit fort loin d'avoir conçu , d'aae manière nette, rimportanee capitale de l'histoire de la civiliaiMon; puisque s'il avait clairement vu, daos l'observation philosophique du passé, le moyen de rendre positive la science sociale, il ne faorait pas oberehé tHIeirt .
Les considérations exposées dans ce chapitre me semblent établir suffisamment qu^une telle condition n*est nullement nécessaire ponr que la politique devienne une science positive. Mais il y a plus : cette manière dVnvisager la science sociale est purement chimérique, et, par conséquent , tout à fait vicieuse , comme il est aisé de le reconnaître.
S'il était ici question de porter uajugement détaillé sur les travaox de ce genre exécutés jusqu'ici, on constaterait bientôt qu'ib n^ont réellement ajouté aucune notion de quelque importance à la masse des idées acquises. On verrait » par exemple, que les efforts des géomètres, pour élever le calcul des probabilités au-dessus de ses applications naturelles, n^ont abouti , dans leur partie la plus essentielle et la plus positive , qu'à présenter, relativement à la théorie de la certitude , comme terme- d'un long et pénible travail algébrique , quelques propositions presque triviales, dont la justesse est aperçue du premier coup d'œil avec une parfaite évidence par tout homme de bon sens. Mais nous devons nous borner à examiner l'entreprise en elle-même, et dans sa pi us grande généralité.
En premier lieu , les considérations par lesquelles plusieurs physiologistes, et surtout Bichat, ont montré, en général , rimpossîbilité radicale de faire aucune application réelle et importante de l'analyse mathématique aux phénomènes des corps organisés , s'appliquent, d'une manière directe et spéciale , aux phénomènes moraux et politiques, qui ne sont qu'un cas particulier des premiers.
Ces considérations sont fondées sur ce que la plus indispensable condition préliminaire pour que des phénomènes soient susceptibles d'être ramenés à des lois mathématiques, c'est que leurs degrés de quantité soient fixes. Or, dans tous les phénomènes physiologiques, chaque effet, partiel ou total « est assujetti à d'immenses variations de quantité , qui se succèdent avec la plus grande rapicfité, et d'une manière tout à fait îrrégulière , sous l'influence d'une foule de causes diverses qui ne comportent aucune estimation précise. Cette extrême variabilité est un des grands caractères des phénomènes propres aux corps organisés ; elle constitue une de leurs différences les plus tranchées avec ceux des corps bruts. Elle interdit évidemment tout espoir de les soumettre jamais à de véritables calculs , tels , par exemple, que ceux des phénomènes astronomiques , les plus propres de tons à servir de type dans les comparaisons de ce genre.
Cela posé , on conçoit aisément que cette variabilité perpétuelle d'effets , tenant à l'excessive complication des causes qui concourent a les produire, doit être la plus grande possible pour les phénomènes moraux et politiques de l'espèce humaine , qui forment la classe la
plus compliquée des phénomènes physiologiques. Us sont , en effet , ceux de tons dont les degrés de quantité présentent les variations les pins étendues, les plus multipliées, et lje%plus irrégulières.
Si Ton pèse convenablement ces considérations , je crois qn'oi^ n'hésitera pas à affirmer, sans craindre d^avoir nne trop faible idée de la portée de Tesprit humain, que non-senlement dans Pétat présent de nos connaissances, mais dans le plus haut degré de perfectionnement anquel elles soient susceptibles d^^tteindre, tonte grande application du calcul à la science sociale ^t et restera nécessairement impossible.
En second lieu , quand on supposerait qu'un tel espoir pût jamais se réaliser, il demeurerait incontestable que , même pour y parvenir, la science politique doit d*abord être étudiée d'une manière directe , c'est-à-dire en s'occupant uniquement de coordonner la série des phénomènes politiques.
En effet , de quelque hante ynpor^ance que soit l'analyse mathématique, considérée dans ses véritables usages, il ne fautpa^ perdre de vue qu'elle n^est qu'uge science purement instrumentale, ou 'de méthode. Par elle-même elle nVnseigne rien de réel f elle ne devient une source féconde de découvertes positives qu'en s'appliquant à des phénomènes observés. •
Dans la sphère des phénomènes qui .comportent cette applicatiofa , elle ne saurait jamais avoir lieu immédiatement. Elle suppose foujouirs, dans la science correspondante, un degré préliminaire de culture et de perfectionnement , dont le terme natnrel est la^ connaissance de lois précises dévoilées par TolMerTation relativement à la quantité des phénomènes. Aussitâl que de telles lois sont découvertes, quelque imparfaites quMles soient , l'analyse mathématique devient applicable. Dès lors , par les puissants moyens de déduction qu'elle présente , *elle permet de réduire ces lois • un trèsrpetit nombre , souvent à une seule , et d'y faire rentrer, de la manière la plus précisa ,' une foule de phénomènes qu'elles ne semblaient pas d'abord pouvoir comprendre. En un moti elle établit dans la science une coordination parfaite, qui ne pourrait être obtenue au même degré par aucune autre voie. Mais il est évident que toute application de l'analyse mathématique , tentée avant que cette condition préliminaira-de la découverte de certaines lois calculables ait é(é remplie, serait absolument illusoire. Bien loin de pouvoir rendre positive aucune branche de nos connaissances , elle n'aboutirait qu'à replonger l'étude de la nature dans le domaine de la métaphysique, en transportant aux abstractions le rôle exclusif des observations.
Ainsi , par exemple, on conçoit que l'analyse mathématique ait été
122 lYSTËME DB POUTIQUB P68ITIYB.
appliquée arec un grand succès h TastroDomie, soit géométrtqoe , soit mécanique, à l'optique, à l'acoustique , et tout récemment I 1a •théorie de la chaleur, quand une fois les progrès de ToteerTâtion ont conduit ces diverses parties de la physique à établir entre les phéno> teènes quelques lois précises do quantité; tandis que, avant ces*d6couvertes, une telle application n'aurait eu aucune base réelle, aucun point de départ positif. De même encore, les chimistes qui croient le plus fortement aujourd'hui à la possibilité d'appliquer un jour, d*une manière large et en même t^lnps positive, l'analyse mathématique aux phénomènes chimiques , ne cessent pas pour cela de les étudier directement , bien convaincus qu'une longue série de recherches d'observation et d'expérience pourra seule dévoiler les lois numériques sur lesquelles cette application doit être fondée pour avoir de la réalité.
La condition indispensable qui vient d'être indiquée est d'autant plus difficile à remplir, elle exige un degré préalable de culture et de perfieclionnement d'autant plus grand dans la science correspondante, que les phénomènes en sont plus compliqués. C'est ainsi que l'astronomie est devenue, au moins danft sa partie géométrique, une branche des mathématiques appliquées avant l'optique, celle-ci ayant l'acoustique, et la théorie de la chaleur en dernier lieu. C'est ainsi , encore , que la chimie est aujourd'hui fort loin de oet état , si elle doit y parvenir jamais.
£n jugeant , d'après ces principes incontestables, TapplicatioA du calcMl aux phénomènes physiologiques en général , et en particulier aux phénomènes sociaux d^ l'espèce humaine, on voit d'abord que, même en admettant la possibilité de cette application , eUe ne dispenserait nullement de l'étude directe des phénomènes, qu'el|e prescrit, au contraire, comme condition préalable. De p^us, n Ton considère attentivement la nature de cette condition , on sentira qu'elle exige,'' dans la physique des corps organisés en général, et surtout dans la physique sociale, un degré de perfectionnement qui, lors même qu'il ne serait pas chiméri(^e, ne pourrait évidemment être Atteint qu'après des siècles de cul tare. La découverte de lois précises et calculables, en physiologie, représenterait un degré d'avancement très-supérieur à celui qu'imaginent ceux même des physiologistes qui conçoivent les espé)'ances les plus étendues des destinées futures de cette science. En réalité, d'après les motifs indiqués plus haut , un tel état de perfection doit être regardé comme absolument chimérique, incompatible avec la nature des phénomènes, et tout à fait disproportionné à la portée véritable de l'esprit humain.
' APPENDICE «ÉMÊa^L. — TROISIÈME PARTIE. 12S
Les mêmes raisons s'appliquent évidemment , et avec pins de force encore, i la science politique, vu le degré^lus grand de complication de ses phénoii\ènes. Imaginer qu*il serait possible un jour de découvrir quelques lois de quantité entre les phénomènes de cette science, ce serait la supposée* perfectionnée à un degré tel que , même avant d'être parvenue à ce point, tout ce qu'elle a de -vraiment intéressant à trouver serait complètement obtenu, .dans une proportion qui surpasse de beaucoup \ous les désirs qu'on peut raisonnableoient former. Ainsi, Tanalyse mathématique ne deviendrait applicable qu*â répoque où 'son application ne pourrait plus avoir aucune importance réelle.
Il résulte des considérations précédentes que, d'un côté, la na- 'ture des phénomènes politiques interdit absolument tout espoir de leur appliquei^ jamais l'analyse mathématique, et d'un autre côté que cette application, à la supposer possible, ne pourrait nullement servir à élever la politique au rang des sciences positives , puisqu'elle exigerait, pour être praticable, que la science fût faite.
Les géomètres n'ont pas fait assez d'attention jusqu'à présent à la grande division fondamentale de nos connaissances positives , en étude des corps bruts et étude ées corps organisés. Cette division , que Tesprit humain doit aux physiologistes, est aujourd'hui* établie sur des bases inébranlables, et se confirme de plus en plus à mesure qu'elle est méditée davi^tage. Klle limite, d'une manière précise et irrévocable, les véritables applications des mathématiques, dans leur plus grande extension possible. On peut établir en principe que jamais l'analyse mathématique ne saurait étendre son domaine au delà d^ la physique des corps bruts, dont les phénomènes sont les seuls qui offrent le degré de simplicité, et, par suite, de fixité pécessaire pour pouvofar être "ramenés à des lois numériques.
Si l'on considère combien, même dans les applications les pins simples de l'analyse mathématique , sa marclie devient embarrassée lorsqu'elle veut rapprocher suffisayiment l'état abstrait de l'état concret , combien cet embarras augmente à m'esure que les^phénomènes se compliquent , on sentira que la sphère de ses attributibns réelles est bien plutôt exagérée que rétrécie par le principe précédent.
Le projet de traiter la science sociale comme une application des mathématiques , afin de la rendre positive , a pris sa source dans le préjugé métaphysique que, hors des mathématiques, il ne peut exister de véritable certitude. Ce préjugé était naturel à l'époque où tout ce qui était positif se trouvait être du domaine des mathématiques appliquées, et où, par conséquent, tout ce qu'elles n'embrassaient pas était vague et conjectural. Mais depuis la formation de deux
grandes scienceâ positires , la chimie, et la physiologie surtout , dans lesquelles Tanalyse mathématique ne joue aucna rôle, et 'qui n*en sont pas nyoins reconnues aussi certaines que les autres, un tel préjugé serait absolument inexcusable.
Ce n'est point comme étant des applications de l'analyse mathématique que l'astronomie , Toptique » etc. , sont des sciences positives et certaines. Ce caractère leur vient d^elles-q^êmes , il résulte de ce qu'elles sont fondées sur des faits observés, et il ne pouvait ré^julter que de là , car l'analyse mathématique , isolée de IJpbservation de la nature, n*a qu'un, caractère métaphysique. Seulement, il est certain que dans les sciences auxquelles les mathématiques ne sont pas applicables, on doit beaucoup moina perdre de vue la stricte observation directe; les déductions ne peuvent point êtr^ aussi prolongées avec sûreté , parce que les moyens de raisdtmement sont bien moins parfaits. A cela près, la certitude est tout aussi complète, en se renfermant dans les limites convenables. On obtient, sans doute , une moins bonne coordination, mais elle est sufiBsante poBr les besoins réels des applications de la science.
La recherche chimérique d'une perfection impossible n'aurait d'autre résultat que de retarder nfcessairement les progrès de Tesprit humain, en consumant en pure perte de grandes forcées inteUectuelles , et en détournant les efforts des savants de leur véritable direction d'efficacité posîtipe. Tel est le jflgement défim'tif gne je crois pouvoir porter des essais faits ou à faire pour appliqua* l'analyse mathématique à la physique sociale.
Une seconde tentative , infiniment moins vicieuse , dans sa nature , que la précédente, mais pareillement inexécutable, est éslle qui a eu pour objet de renc^re positive la science sociale, en la ramenant à être essentiellement une simple conséquence directe de la phj[siologie. Cabanis est Tauteur de cette conception, et c^est surtout par lui qu^elle a été suivie. Elle constitue le véritable but philosophique de son célèbre ouvrage sur le Rapport du physique et du moral de Vhomme , aux yeux de quiconque a considéré la doctrine générale exposée dans cet ouvrage comme -orgaiy que, et non comme purement critique.
Les considérations présentées dans ce chapitre sur Pesprit de la politique positive prouvent , pour cet essai comme pour le précédent, qu'il était nécessairement mal conçu. Mais il s'agit 'actuellement d'en indiquer le vice avec précision.
Il consiste en ce qu'une telle manière de procéder annule l'observation directe du passé social, qui doit servir de base fondamentale à la politique positive.
La supériorité de Thomnie sur les autres animaux ne pouvant avoir et n*ayant , en effet, d'autre cause que la perfection relative de son organisation , tout ce qu*a fait Tespèce humaine et tout ce qu'elle peut faire doit, évidemment, être regardé, en dernière analyse, comme une conséquence nécessaire de son organisation, modifiée, dans ses effets , par Tétat de Textérienr. En ce sens , la physique sociale , c'est-à-dire Tétude du développement collectif de Tespèce humaine , est réellement une branche de la physiologie , c'est- à dire de rétude de l'homme, conçue dans toute son extension. En d'autres termes , l'histoire de la civilisation n'est autre chose que la suite et le complément indispensable de l'histoire naturelle de l'homme.
Mais , autant il importe de bien concevoir et de ne jamais perdre de vue cette incontestable filiation , autant il serait mal entendu d'en conclure qu'il ne faut pas établir de division tranchée entre la phy* sique sociale et la physiologie proprement dite.
Quand les physiologistes 'étudient l'histoire naturelle d'une espèce animale, douée de sociabilité ; celle des castors , par exemple , ils y comprennent avec raison l'histoire de l'action collective exercée par la communauté. Ils ne jugent pas nécessaire d'établir une ligne de démarcation entre l'étude des phénomènes sociaux de l'espèce, et celle des phénomènes relatifs à l'individu isolé. Un tel défaut de précision n'a dans ce cas aucun inconvénient réel , quoique les deux ordres de phénomènes soient distincts. Car la civilisation des espèces sociables les plus intelligentes se trourant arrêtée presqu'à son origine , principalement par l'imperfection de leur organisation, et secondairement par la prépondérance de l'espèce humaine , l'esprit n'éprouve aucune peine , dans un enchaînement aussi peu prolongé , à rattacher directement tous les phénomènes collectifs aux phénomènes individuels. Ainsi, le motif général qui fait établir les divisions afin de faciliter l'étude, savoir, l'impossibilité pour l'intelligence humaine de suivre une chaîne de déductions trop étendue , n'existe point alors.
Qu'on suppose, au contraire, l'espèce des castors devenue plus intelligente, que sa civilisation puisse se développer librement, de telle sorte qu'il y ait enchaînement continu de progrès d'une génération k l'autre, on sentira bientôt la nécessité de traiter séparément l'histoire des phénomènes sociaux de l'espèce. On pourra bien encore, pour les premières générations, rattacher cette étude à celle des phénomènes de l'individu. Mais, à mesure qu'on s'éloignera de l'origine, cette déduction deviendra plus difficile à établir, et enfin, il y aura impossibilité totale de la suivre. C'est précisément ce qui existe, au plus haut degré, par rapport à l'homme.
126 8TSTÈKB DE POLITIQUE POSmTB.
Sans donte, les phéDoroènes collectifs de Tespèce humaine reconnaissent pour dernière cause , comme ses phénomènes individuels, la nature spéciale de son organisation. Mais Tétat de la ciTiUsation humaine à chaque génération ne dépend immédiatement que de celui de la génération précédente, et ne produit immédiatement que celui de la suivante. Il est possible de suivre, avec toute la précision suffisante, cet enchaînement, à partir de Torigine» en ne liante d^nne manière directe, chaque terme qu'au précédent et "au suivanL II serait, au contraire, absolument au-dessus des forces de notre esprit de rattacher un terme quelconque de la série au point de départ primitif, en supprimant toutes les relations intermédiaires.
La témérité d^une telle entreprise, dans Tétude de Tespèce, pou^rait élre assimilée, dans Tétnde de Vindividu, à celle d'un physiologiste qui, considérant que les divers phénomènes des âges succsssifii sont uniquement la conséquence et le développement nécessaire do l'organisation primitive, s^efibrcerait de déduire Thiatoire d^une époque quelconque de la vie de Télat de Tindividu k sa naissance, déterminé avec une grande précision, et se croirait ain« dispensé d'examiner directement les divers âges pour connaître avec exactitude le développement total. L'erreur est même beaucoup plus grande, par rapport à l'espèce, qu'elle ne le serait quant à l'individu, attendu que, dans le premier cas, les termes successifs à coordonner sont à la fois bien plus compliqués et bien plus nombreux que dans le second.
En s'obstinant à suivre cette marche impraticable, outre qu'on né pourrait nullement étudier, d'une manière satisfaisante, l'histoire de la civilisation, on serait inévitablement conduit à tomber dans des erreurs capitales. Car, dans Timpossibililé absolue de rattacher directement les divers états de civilisation au point de départ primitif et général établi par la nature spéciale de l'homme, on serait bientôt entraîné à faire dépendre immédiatement de circonstances Organiques secondaires ce qui est une conséquence éloignée des lois fondamentales de l'organisation.
C'est ainsi, par exemple, que plusieurs physiologistes recomman* dables ont été amenés à supposer aux caractères nationaux une in»por tance évidemment exagérée dans l'explication des phénomènes politiques. Ils leur ont attribué des difiérences de peuple à peuple qui ne tiennent, dans presque tous les cas, ^^u'à des époques de civilisation inégales. 11 en est résulté le fâcheux effet de regarder comme invariable ce qui n*est certainement que momentané. De telles déviations, dont il serait aisé de multiplier les exemples, et qui dérivent toutes du même vice primitif dans la manière de procéder, confir-
raent cUirement la uéoeaaité de séparer l'étade des phénomènes soeianx de ceUe des phénomènes physiologiques ordinaires.
Les géomètres qui se sont élevés à des idées philosophiques, con^ çoiyent, en thèse générale, tous les phénomènes de Tunivers, tant œux des corps organisés que ceux des corps bruts , comme tenant à un petit nombre de lois communes, immuables. Les physiologistes observent à cet égard, avec juste raison, que quand même toutes ces lois seraient un jour parfaitement connues, l'impossibilité de déduire d'une manière continue obligerait à conserver entre Tétude des corps vivants et celle des corps inertes la même division qui est aujourd'hui fondée sur la diversité des lois. Un motif exactement semblable s^applique directement à la division entre la physique sociale et la physiologie proprement dite , c'est-à-dire entre la physiologie de Tespèce et celle de Tindividu. La distance est, sans doute, beaucoup moins grande, puisqu'il ne s*agit que d^une division secondaire, tandis que l'autre est principale. Mais il y a pareillement impossibilité de déduire, quoique ce ne soit pas au même degré.
L'insuffisance totale de cette manière de procéder se vérifie aiséipent, si, au lieu de la considérer seulement par rapport à la théorie de la politique positive, on l'envisage relativement au but pratique actuel de cette science, savoir, la détermination du système suivant lequel la société doit être réorganisée aujom*d'hui.
On peut, sans doute, établir, d'après les lois physiologiques, quel est, en général, Tétat de civilisation le plus conforme à la nature de l'espèce humaine. Mais, d'après ce qui précède, il est clair qu'on ne saurait aller plus loin par ce moyen. Or une telle notion, isolée, est de pure spéculation, et ne peut aboutir, dans la pratique, à aucun résultat réel et positif. Car elle ne met nullement à portée de connaître, d'une manière positive, à quelle distance l'espèce humaine se trouve actuellement de cet état, ni la marche qu elle doit suivre pour y.p^enir, ni enfin le plan général de l'organisation sociale correspondante. Ces déterminations indispensables ne peuvent évidemment résulter que d'une étude directe de l'histoire de la civilisation.
Si, malgré cela, l'on veut s'efforcer de donner fine existence pratique à cet aperçu spéculatif et nécessairement incomplet, ^on ne saurait éviter de tomber aussitôt dans l'absolu. Car, on fait consister alors toute l'application réelle de la science sociale dans la formation d'un type invariable de perfection vague, sans aucune distinction d'époques, à la manière de la politique conjecturale. Les conditions d'après lesquelles l'excellence de ce type se trouve fixée , sont certainement d'un ordre beaucoup plus positif que celles qui servent de guides à la politique théologique et métaphysique. Mais «^ette modification ne
change pas le caractère absolu qui est inhérent à une telle questioUi dans quelque sens qu'on la suppose traitée. La politique ue saurait donc jamais devenir vraiment positive par cette manière de procéder.
Ainsi, soit sous le point de vue théorique , soit sous le point de vue pratique , il est également vicieux de concevoir la science sociale comme une simple conséquence de la physiologie.
Le véritable rapport direct entre la connaissance de Torganisation humaine et la science politique, telle que ce chapitre Ta caractérisée, consiste en ce que la première doit fournir à la seconde son point * de départ
Cestà la physiologie quMl appartient exclusivement d'établir, d*une • manière positive, les causes qui rendent Tespèce humaine susceptible d^une civilisation constamment progressive, tant que l'état de la planète qu^elle habite n'y met point un obstacle insurmontable. Elle seule peut tracer le véritable caractère et la marche générale néces* saire de cette civilisation. Elle seule enfin permet d'éclaircir la for^ mation des premières agrégations d'hommes , et de conduire This* toire de l'enfance de notre espèce jusqu'à l'époque où elle ^t parvenue à donner l'essor à sa civilisation par la création d'un langage.
C'est à ce terme que s'arrôte naturellement le rôle des considéra-^ lions physiologiques directes dans la physique sociale, qui doit alors ne fonder uniquement sur l'observation immédiate des progrès de l'espèce humaine. Plus avant, la difficulté de déduire deviendrait aussitôt (rop grande, parce qu'à partir de cette époque, la marche de la civilisation acquiert tout à coup beaucoup plus de rapidité, de façon que les termes à coordonner se multiplient brusquement. D'un autre côté, les fonctions que la physiologie doit remplir dans l'étude dupasse social ne seraient plus nécessaires alors; elle n'aurait plos pour but d'utilité de suppléer au défaut d'observations directe^Car, à dater de l'établissement d'une langue, il existe des données immédiates sur le développement de la civilisation , en sorte qu'il n'y a point de lacune dans l'ensemble des considérations positives.
Il faut ajouter a ce qui précède, pour avoir un aperçu complet du rôle véritable de la physiologie dans la physique sociale, que, comme Ta très-bien senti Condorcet , le développement de l'espèce n'étant que la résultante des développements individuels, qui s*enchaînent d'une génération à l'autre, il doit nécessairement pré* senter des traits de conformité généraux avec l'histoire naturelle de l'individu. Par cette analogie , l'étude de l'homme isolé fournit encore certains moyens de vérification et dé raisonnement pour celle de l'espèce , dislincls de ceux qui viennent d'être indiqués , et qui ,
APPENDICE GÊNÉBÂL. — TBOISIÈME fÂRTiE. 129
quoique moins importants, ont Tayantage de s'étendre à toutes les époques.
En résumé , quoique la physiologie de Tespèce et celle de Tindi- TÎdu soient deux sciences absolument du même ordre, ou plutôt deux portions dislinctes d^une science unique, il n'en est pas moins indispensable de les concevoir et de les traiter séparément. Il faut que la première prenne sa base et son point de départ dans la seconde, pour être vraiment positive. Mais elle doit ensuite être étudiée d'une manière isolée, en s*appuyant sur l'observation directe des phénomènes sociaux.
11 était naturel qu'on cherchât à faire rentrer entièrement la physique sociale dans le domaine de la physiologie, quand on ne voyait pas d'autre moyen de lui imprimer le caractère positif. Mais celte erreur n'aurait plus d'excuse aujourd'hui qu'il est facile de se convaincre de la possibilité de rendre positive la science politique en la fondant sur l'observation immédiate du passé social.
En second lieu , au moment où l'étude des fonctions intellectuelles et affectivea est sortie du domaine de. la métaphysique pour entrer dans celui de la physiologie, il était très-difficile d'éviter toute exagération dans la fixation de la véritable sphère physiologique, et de n'y pas comprendre aussi l'examen des phénomènes sociaux. L'époque des conquêtes ne peut pas être celle des limites précises. Aussi Cabanis, qui a été un des principaux coopérateurs de cette grande révolution, est-il particulièrement excusable de s'être fait illusion à cet égard. Mais aujourd'hui qu'une sévère analyse peut et doit sue* céder à l'entraînement de la première impulsion, aucune cause ne peut plus empêcher de méconnaître la nécessité d'une division indispensablement exigée par la faiblesse de l'esprit humain.
Nul motif réel ne peut plus porter à isojer, dans l'étude de l'individu, les phénomènes spécialement appelés moraux des autres phénomènes. La révolution qui les a tous liés entre eux doit être regardée comme le pas le plus essentiel que la physiologie ait fait jusqu'ici sous le rapport philosophique.
Au contraire, des considérations du premier ordre d'importance démontrent l'absolue nécessité de séparer l'étude des phénomènes collectifs de l'espèce humaine de celle des phénomènes.4ndividuels, en établissant , du reste , entre ces deux grandes sections dé la physiologie totale , leur relation naturelle. S'eflbrcer de faire disparaître cette indispensable division, ce serait tomber dans une erreur analogue, quoique inférieure, à celle, si justement combattue par les vrais physiologistes, qui présente l'étude des corps vivants comme une conséquence et un appendice de celle des corps inertes.
110 rfsTÈMB DB POLITIQUE POSITITB.
Telles sont lee qnatre tentatires principales faites josqii^à présenl dans le but d'élever la politique au rang des sciences d'obserration , et dont l'ensemble constate , de la manière la plus dëcisire, la nécessité et la maturité de cette grande entreprise. L'examen spécial de chacune d'elles confirme, sous un point de vue distinct, les principes antérieurement exposés dans ce chapitre , sur le Téritable moyen de donner à la politique un caractère positif, et, par suite, d'arrêter avec sûreté la conception générale du neuveau système social, qui peut seul terminer la crise actuelle de TEurope civilisée.
On peut donc regarder comme établi, à priori ei à poéteriori^ sar des démonstrations réelles , que , pour atteindre ce but capital , il faut regarder la science politique comme une physique particnlière , fondée sur l'observation directe des phénomènes relatifs an déve* loppement collectif de Tespèce humaine , ayant pour objet la coordination du pasgé social , et pour résultat la détermination du système que la marche de la civilisation tend à produire aujonrdluiî.
Cette physique sociale est , évidemment , aussi positive qu'aucnne autre science d'observation. Sa certitude intrinsèque est tout aossi réelle (1). Les lois qu'elle découvre, satisfaisant à l'ensemble des phénomènes observés, leur application mérite une entière confiance.
Gomme toutes les antres, cette science possède, en outre, des moyens généraux de vérification , même indépendamment de sa relation nécessaire avec la physiologie. Ces moyens sont fondés sur oe que, dans Tétat présent de l'espèce humaine « considérée en totalité, tous les degrés de civilisation coexistent sur les divers points du globe, depuis celui des sauvages de la Nouvelle-Zélande jusqu'à celui des Français et des Anglais. Ainsi, l'enchaînement établi d'après la succession des temps peut être vérifié par la comparaison des lieux.
Au premier abord, cette nouvelle science semble réduite à la simple observation, et totalement privée du secours des expérienoes^ ce qui ne l'empêcherait pas d'être posiliVe, témoin l'astronomie. Mais, en physiologie , indépendamment des expériences sur les animaux , les cas pathologiques sont réellement un équivalent d'expériences directes sur Thoaune , parce qu'ils altèrent l'ordre habituel
(0 11 est, sans doute, superflu de s'arrêter i réfuter les objections infiniment exagérées, préieniées par plusieurs auteurs, et surloui par Volney, eontra la œr* litude des faits historiques. Quand même on accorderait à ces objections toute la latitude que ces écrivains leur ont donnée, elles ne porteraient en aucune manière sor les faits d'un certain degré d'importance et de généralité , qui sont teS seals à considérer dans Tétode de la civiUsatioo.
APPENDICE GfiNËBAL. <** TBOISIÈME PMITIB. 131
def phénooMoes. De même , et par un motif semblable , les époqaes moltipltées où les combinaisons politiques ont tendu , plus ou moins, k arrêter le développement de la civilisation , doivent être regardées comme fournissant à la physique sociale de véritables expériences, encore plus propres que Tobservation pure à dévoiler ou à con^mer les lois naturelles qui président à la marche collective de Pespéce humaine.
Si, comme j*06e Tespérer, les considérations présentées dans ce chapitre font sentir aux savants l'importance et la possibilité d^établir une politique positive dans Tesprit ci-dessus indiqué, je présenterai alors avec plus de détail mon opinion sur la manière d'exécuter cette première série de travaux. Mais je crois utile de rappeler, en terminant, la nécessité de la diviser, avant tout, en deux ordres : l'un, de travaux généraux; l'autre, de travaux particuliers.
Le premier ordre doit avoir pour objet d'établir la marche générale de Tespèce humaine , abstraction faite de toutes les causes quelconques qui peuvent modifier la vitesse de sa civilisation, et , par suite, de tontes les diversités observées de peuple à peuple, quelque grandes qu'elles puissent être. Dans le second ordre , on se proposera d^estimer l'influence de ces causes modificatrices, et, par suite, de former le tableau définitif, dans lequel chaque peuple occupera la place spéciale correspondante à son développement propre.
L*une et l'autre classe de travaux , et surtout la dernière , sont d'ailleurs susceptibles , dans leur exécution , de plusieurs degrés de généralité , dont la nécessité se fera vraisemblablement sentir aux savants.
L'obligation de traiter le premier ordre de travaux avant le second , est fondée sur ce principe évident , applicable à la physiologie de l'espèce comme à celle de l'individu , que les idiosyncrasies ne doivent être étudiées qu'après l'établissement des lois générales. 11 faudrait renoncer absolument à obtenir aucune notion nette, si cette règle était violée.
Quant à la possibilité de procéder ainsi , e)le résulte de ce qu'il y a , aujourd'hui , un assez grand nombre de points particuliers bien éclaircis pour qu'on puisse s'occuper directement d'une coordination générale Les physiologistes n'ont pas attendu , polir se former une idée de l'ensemble de l'organisation , que toutes les fonctions spéciales fussent connues. 11 doit en être de même dans la physique sociale.
En précisant davantage les considérations précédentes, on voit qu'elles tendent à établir que, dans la formation, de la science politique , il faut procéder du général au particulier. Or, si l'on examine
ce précepte d*une manière directe, il est aisé d*eii reconnaître la justesse.
La marche que suit l'esprit humain dans la recherche des lois qm régissent les phénomènes naturels, présente, sons le rapport qui nous. occupe, une importante différence, suivant qu'il étudie la physique des corps bruts, on celle des corps organisés.
Dans la première , Thomme se trouvant former une partie imperceptible d^une suite immense de phénomènes , dont il ne peut espérer , sans une folle présomption , d'apercevoir jamais Tensemble, il est obligé, aussitôt qu'il commence à les étudier dans un esprit positif, de considérer d*abord les faits les plus particuliers, pour s*élever ensuite graduellement à la découverte de quelques lois générales, qui deviennent plus tard le point de départ de ses recherches. Au contraire , dans la physique des corps organisés , Thomme étant Iniméme le type le plus complet de Tensemble des phénomènes , ses découvertes positives commencent nécessairement par les faits les plus généraux , ^ui lui prêtent ensuite une lumière indispensable pour éclaircir Tétude d*un genre de détails dont , par leur nature, la connaissance précise lui est à jamais interdite. En un mot , dans les deux cas, Pesprit humain procède du connu à Tinconnu; mais, dans le premier , il s'élève d'abord du particulier au général ^ parce que la connaissance des détails est plus immédiate pour lui que celle des masses ; tandis que , dans le second , il commence par descendre du général au particulier, parce qu'il connaît plus directement l'ensemble que les parties. Le perfectionnement de chacune des deux sciences consiste essentiellement, sous le rapport philosophique, à lui permettre d'adopter la méthode de l'autre , sans que celle-ci lai devienne cependant jamais aussi propre que sa méthode primitive.
Après avoir considéré cette loi du point de vue le plus élevé de la philosophie positive , on peut la vérifier facilement en observant la marche qu'a suivie jusqu'à ce jour le développement des sciences naturelles, depuis le moment où chacune d'elles a cessé définitivement d'avoir le caractère théologique ou métaphysique.
En effet, dans letude des corps bruts, en l'examinant d*abord quant à ses divisions principales, on voit l'astronomie, la physique et la chimie , commencer par être absolument isolées les unes des autres, et se rapprocher ensuite sous des rapports de plus en plus multipliés , tellement qu'enfin on peut aujourd'hui apercevoir en elles une tendance manifeste à ne former qu'un seul corps de doctrine. De même, en considérant à part chacune d'elles, on la voit naître de l'étude de faits d'abord incohérents, et arriver par degrés aux généralités actuellement connues. C'est seiilement dans Tastronomie,
et dans quelques seclions de la physique terrestre , que l'esprit humain a pu parvenir jusqu'ici à suivre , sous des rapports fondamentaux , la marche opposée. On peut même dire , que , en astronomie , 1^ marche primitive n'a été changée, par la loi de la gravitation universelle , que sons un rapport réellement secondaire , quant à l'ensemble des phénomènes, quoique principal relativement à nous. Car cette loi n'embrasse point encore , et probablement même n'embrassera jamais, dans ses applications^ les faits astronomiques les plus généraux, qui consistent dans les relations des difTérenls systèmes solaires, dont nous n'avons jusqu'ici aucune connaissance. Cette remarque , portant sur la branche la plus parfaite de la physique inorganique, offre une vérification saillante du principe que j'expose.
. Si l'on examine maintenant la partie de ce principe qui se rapporte à l'étude des corps vivants, la confirmation en est aussi sensible. Rn premier lieu, l'enchaînement général des fonctions dont se compose une organisation est certainement mieux connu aujourd'hui que l'action partielle de chaque organe ; et de même, sous un point de vue plus étendu, l'étude des relations générales qui existent entre les diverses organisations, soit animales, soit végétales, est, sans doute , plus avancée que celle de chaque organisation particulière. En second lieu , les principales branches dont se compose aujourd'hui la physique organique ont été d'abord confondues, et ce n'est qu'en vertu des progrès de la physiologie positive qu'on est parvenu i analyser avec précision les difierents points de vue généraux sous lesquels un corps vivant peut être envisagé, de manière à fonder sur ces distinctions une division rationnelle de la science. Cela est même tellement exact , que vu le peu de temps depuis lequel la physique des corps organisés est devenue vraiment positive, la distribution de ses parties principales n'est pas encore arrêtée d'une manière parfaitement nette. Le fait est plus sensible encore en passant de la science aux savants, car ceux-ci sont évidemment bien moins spéciaux dans leur ordre de travaux que les savants livrés à 1 étude des corps bruts.
On peut donc regarder comme établi, par l'observation et par le raisonnement, que l'esprit humain procède principalement du particulier au général dans la physique inorganique, et, au contraire, du général an particulier dans la physique organique; que, du moins, c'est incontestablement suivant cette marche que s elTectuent pendant longtemps les progrès de la science, depuis le moment où elle prend le caractère positif.
Si la seconde partie de cette loi a été méconnue jusqu'à présent^ 91
iH ^TSTËIIE DB POLITIQUE POSITIVE»
l'on a crn qae , dans un ordre quelconque de recherches , {'esprit humain procédait toujours nécessairement du particulier au général, •ette erreur 8*explique d*une manière très-naturelle, en considérant que, la physique des corps hruts ayant dû se développer la première» c'est sur Tôbservation de la marche qui lui est propre qu*ont dû éâ-e primitivement fondés les préceptes de la philosophie positive. Mais la prolongation d'une telle erreur cesserait d*étre excusable , aujourd'hui que Tobservation philosophique peut porter sur les deux ordres de sciences naturelles.
En appliquant à la physique sociale , qui n'est qu'une branche de la physiologie, le principe que je viens d'établir, il démontre éTtdemment la nécessité de commencer, dans Tétude du développement de l'espèce humaine, par la coordination des faits les plus généraux, pour descendre ensuite graduellement à un enchaînement de pins en plus précis. Mais, afin de ne laisser aucune incertitude sur ce point essentiel , il convient de vérifier le principe d'une manière directe dans ce cas particulier.
Tous les ouvrages historiques écrits jusqu'à ce jour, même les plus recommandables, n'ont eu essentiellement, et n*ont dû avoir de toute nécessité, que le caractère d^annales, c'est-à-dire de description et de disposition chronologique d'une certaine suite défaits particuliers, plus ou moins importants et plus ou moins exacts, mais toujours isolés entre eux. Sans doute, les considérations relatives à la coordination et à la filiation des phénomènes politiques n'y ont pas été entièrement négligées, surtout depuis un demi-siècle. Mais il est cli^ que ce mélange n'a point encore refondu le caractère de ce genre de composition, qui n'a pas cessé d'être littéraire (1). Il n'existe point jusqu'ici de véritable histoire , conçue dans un esprit scientifique , c'est-à-dire ayant pour but la recherche des lois qui président au développement social de l'espèce humaine, ce qui est précisément l'objet de la série de travaux considérée dans ce chapitre.
La distinction précédente suffît pour expliquer pourquoi on a cra presque universellement jusqu'ici qu'il fallait procéder, en histoire, du particulier au général, et pourquoi, au contraire, on doit aujourd'hui procéder du général au particulier, sous peine de n'obtenir aucun résultat.
(i) Il ne s'agit ici que d'établir on fait, et non de le Juger. Je suis, d'ailleurs, très-coRTaincu de l'utilité et même delà néeessiié absolue de eetieelaase d'écrits comme travail piéUnunaire. On ne me soupçonnera pas sans doute de penser qu'il pût y avoir d'histoire sans annales. Mais il est également certain que des annales ne sont pas plus de l'histoire que des recueils d'observaUMs méléarologiques ne sont de la physique.
APPENDICE GÉNÉRAL. — TR0I81ÈIIB PABTIB. 155
Car lorsqu'il s'agît seulement de construire avec exactitude des annaUi générales de Tespèce humaine, il faut évidemment com* mencerpar former celles des différents peuples, et celles-ci ne peuvent être fondées que sur des chroniques de provinces et de villes , ou même sur de simples biographies. Pareillement , sous un autre rapport, pour former les annales complètes de chaque fraction quelconque de population , il est indispensable de réunir une suite dedocuments séparés relatifs a chacun des points de vue sous lesquels elle doit être considérée. C'est ainsi qu'on doit nécessairement procéder pour parvenir à composer les foits généraux qui sont les matériaux de la science 'poli tique , ou plutôt l'objet sur lequel portent ses combinaisons. Mais une marche tout opposée devient indispensable , aussitôt qu'on arrive à la formation directe de la science , c'est-à-dire à Tétude de l'enchaînement des phénomènes.
En effet, par leur nature même , toutes les classes de phénomènes sociaux se développent simultanément , et sous IMnfluence les unes des autres, de telle sorte qu'il est absolument impossible de s'expliquer la marche suivie par aucune d'elles, sans avoir préalablement conçu d'une manière générale la progression de Tensemble.
Chacun reconnaît , par exemple, aujourd'hui, que l'action réciproque des divers états européens est trop importante pour que leurs histoires puissent être véritablement séparées. Mais la même impossibilité n'est pas moins sensible , relativement aux divers ordres de faits politiques qu'on observe dans une société unique. Les progrès d'yne science ou d'un art ne sont-ils pas en connexion évidente avec ceux des autres sciences ou des autres arts ? Le perfectionnement de l'étude de la nature , et celui de l'action sur la nature, ne tiennent-ils pas l'un à l'autre? Tous deux ne sont-ils pas étroitement liés avec l'état de l'organisation sociale, et réciproquement? Ainsi, pour connaître avec précision les lois réelles du développement spécial de la branche la plus simple du corps social , il faudrait nécessairement obtenir à la fois la même précision pour toutes les autres, ce qui est d'une absurdité manifeste.
On doit donc, au contraire, se proposer d'abord de concevoir dans sa plus grande généralité le phénomène du développement de Tespèce humaine , c'est-à-dire d'observer et d'enchaîner entre eux les progrès les plus importants qu'elle a faits successivement dans les principales directions différentes. On tendra ensuite à donner par degrés à ce tableau une précision de plus en plus grande , en soûsdivisant toujours davantage les intervalles d'observation et les classes de phénomènes à observer. De même, sous le rapport pratique , l'aspect de l'avenir social, déterminé d'abord d'une manière générale,
en résulUt d^une première étude da passé , deviendra de plus en plus détaillé à mesure que la connaissance de la marche antérieure de Tespéce humaine se développera davantage. La dernière perfec* tion de la science , qui , vraisemblablement, ne sera jamais atteinte d'une manière complète, consisterait, sous le rapport théorique, k faire concevoir avec exactitude, depuis l'origine, la filiation des progrès d'une génération à l'autre, soit pour J 'ensemble du corps social, soit pour chaque science, chaque art, et chaque partie de Torganisation politique ; et sous le rapport pratique , à déterminer rigoureusement, dans tous ses détails essentiels, le système que la marche naturelle de la civilisation doit rendre dominant.
Telle est la méthode strictement dictée par la nature de la physique sociale.