PRÉAMBULE GÉNÉRAL
Les deux volâmes précédents ont respectivement caractérisé la nature fondamentale de Tordre humain et la marche nécessaire de son développement général. Sur cette double base^ il faut ici construire irrévocablement le point de vue universel de la vraie sagesse . en combinant finalement , par la morale , deux aspects corrélatifs, que la science dut provisoirement séparer» Autant leur appréciation successive convient à la philosophie , autant la religion exige leur union habituelle , qui peut seule diriger la vie réelle, tant privée que publique.
Une telle combinaison appartient naturellement à ce volume final y où, pour déterminer l'avenir humain, je dois continuellement lier les deux études, statique et dynamique, que j'ai successivement accomplies. Il faut, en effet, que chaque conception sur Tétat futur respecte à la fois les lois générales de notre constitution et la suite essentielle de nos antécédents. Sans ces deux conditions permanentes, la prévision sociologique nyin-
i SYSTÈME DE POUTIQUB POSITIVE.
qaerait nécessairement, ou de consistance , ou de précision; de manière à ne pouvoir jamais suffire à sa destination pratique. Quand on entreprend, comme mon éminent précurseur, de fonder la politique sur Tliistoire , il faut que l'appréciation du passé soit asseï systématisée pour deroiler Farenir. Or, cette continuité ne saurait être obtenue qn'autant que le progrès humain représente toujours le simple développement d'un ordre immuable, dont l'étude préalable domine toutes les explications historiques. Mais, réciproquement, une saine fusion de ces deux points de vue permet de juger l'avenir aussi certainement que le passé, d'après l'irrésistible conviction résultée d'un suffisant accord entre les notions statiques et les appréciations dynamiques. Cette détermination finale constitue, d'une part, le but principal des deux parties de la sociologie^ et, d'une autre part, l'épreuve décisive de leur réalité.
Nous ne devons aucunement discuter les préjugés empiriques qui repoussent encore une telle recherche envers le domaine social, quoiqu'elle soit unanimement admise pour tous les autres phénomènes. Une semblable inconséquence ne fait que manifester aujourd'hui l'insuffisante extension de l'esprit positif aux événements les plus complexes. Partout la vraie science est nécessairement caractérisée par la prévision , h, la fois comme but et comme épreuve, aux yeux de quiconque reconnaît l'as* sujetUssement de tous les phénomènes à des lois invariables. Envers l'ordre humain, cette conclusion théorique convient davantage qu'en aucun autre cas, puisque les événements y deviennent plus importants et plus modifiables. Ainsi, mon père spirituel dut terminer son esquisse du passé par l'ébauche de l'avenir, où son avortement ne résulta que du défaut de systématisation historique.
Religieusement appréciée , la fusion décisive que ce volume doit instituer entre les deux précédents consiste à développer
AVENIR BUMAIN. — PRËAMfiULE GÉNÉRAI. S
la prépondérance encyclopédique de la morale 9ur la sociologie propreiaeot dite, suivant le principe établi dans le premier chapitre du tome deuiième. £n effets on ne peut réellement systématiser la conduite iiumaine, même privée, que d après une suffisante détermination de l'avenir. Cet état futur devant être modifié par nos propres efforts , son appréciation ne saurait devenir aussi précise que celle du passé. Mais, outre qu'une pareille précision serait alors superflue , notre intervention n'acquiert d'efficacité qu'en se conformant toujours, d'une part à notre immuable nature, de l'autre à son développement suc* cessif. De là résulte la subordination objective de la morale, même pratique, à la sociologie, d'abord statique, puis dynamique , qui détermine la direction fondamentale de nos tendances quelconques. Notre marche ne peut jamais prendre un caractère vraiment positif qu'en reposant à la fois sur la théorie de Tordre et sur celle du progrès, seules capables de nous préserver, l'une de l'arbitraire, l'autre de l'absolu. Sans la première, une insuffisante appréciation de l'unité générale nous exposerait h des fluctuations indéfinies; sans la seconde, notre conduite ne comporterait que des prescriptions inopportunes ou vagues, faute d'une harmonie spéciale avec chaque situation.
Pour que les deux aspects sociologiques soient irrévocablement combinés, les notions dynamiques doivent, en conservant leur propre caractère , être toujours subordonnées aux conceptions statiques. Quoique celles-ci fassent nécessairement abstraction du temps, cette élimination systématique n'altère aucunement leur réalité théorique, ni môme pratique. Leur juste prépondérance résulte de ce qu'elles déterminent directement l'unité fondamentale vers laquelle tend de plus en plus notre nature , individuelle et collective. Dans l'existence subjective, nous mêlons souvent toutes les époques afin de mieux
considérer les conditions immuables^ comme le témoigne surtout la plus éminente des épopées. Cette suprématie générale du point de vue statique convient spécialement à Tavenir que je dois ici caractériser, puisqu'il constitue la maturité du type humain , dont le passé représente seulement la préparation graduelle.
Mais, quoique la inorale, théorique ou pratique, doive toujours être plus statique que dynamique, elle ne saurait devenir pleinement positive , si l'esprit et le sentiment historiques ne s'y trouvent pas suffisamment incorporés. Sans un tel complément, elle manquerait de la relativité qui, partout indispensable à la réalité de nos conceptions, convient surtout à la systématisation directe de notre conduite. L'existence des individus et des peuples est tellement dominée par leur situation historique, que, pour en régler l'ensemble, il faut toujours modifier la notion générale de noire unité d'après la phase actuelle de son développement. C/est seulement ainsi qu'on peut instituer les mœurs propres à chaque époque, en évitant les déviations, empiriques ou systématiques , résultées d'une vicieuse appréciation des temps. Voilà pourquoi l'histoire demeure stérile , et souvent devient fallacieuse, quand on y voit une masse d'exemples, au lieu d'y chercher une suite de préparations, dont la principale efficacité dérive de leur enchaînement.
Dans le volume précédent, l'appréciation dynamique se trouve toujours accomplie de manière à compléter la conception statique qui lui sert de base, en concevant chaque époque comme destinée à mieux réaliser le type fondamental graduellement ébauché par les précédentes. Je dois maintenant prolonger la filiation humaine jusqu'à la détermination de Fétat normal, dont l'ensemble du passé démontre le prochain avènement. L'impossibilité d'y recourir à Tobservation directe se trouve compensée par la prépondérance plus complète des con-