CHAPITRE PREMIER
THBOIIB GBJiBBALB D£ LA RBtlGlOn^
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THéOMB POSITIVE DE l'UHTTÊ HUMATÏ?E.
B^borl spontanée, pu» inspirée, el ensuite révélée, la reK- IfioB devient enftn démontrée. Sa oonsiitution normale doit«h .ti^iaire à la ibis le sentiment, rimagination, et le raisonnement, Bouvees respectives de ses trois modes préparatoires. En outre, ^le embrassera diredement Tactivité/ que ne purent jamais consacrer aaseï ni te féticlnsme, ni même le polytliéisme, ni tsi^iout le «aonothéisme. Ses conditions finales devenant ainéi appréciaMes, et aa loarche "préliminaire étant désormais a^ <»mplie, il y a iieu de eonstruire sa théorie générale, jus- ^qu'alors inoompatible avec des vues trop étroites et des préftfenees trop exclusives. L'ensemble du passé humain fournit jnMBtenant à cette eonstruotion des bases vraiment suffisantes. <3ar, les trois régimes provisoires diffèrent assez pour que leurs principaux caractères communs puissent aussi convenir à TorAre définitif, dont k véritable nature est d'ailleurs indiquée par leur succession nécessaire. Il faut consacrer & cette théorie le premier chapitre de ce volume, afin que Tétude abstraite de rétat ao<^al repose sur une appréciation systématique de son fondement universel.
8 STSfTÈMK DE POUTIQUË POSITIVE.
Avant tout, je dois ici dissiper le vague et Tincertitude que présente encore la signification générale du mot religion. Les meilleurs esprits y confondent presque toujours le but essentiel avec des moyens temporaires. On n'a pas même fixé la destination principale, alternativement rapportée au sentiment et à Tintelligence. En outre, la pluralité souvent attribuée à ce terme indique assez que son sens fondamental ne fut jamais saisi nettement.
Dans ce traité, la religion sera toujours caractérisée par Fétat de pleine harmonie propre à l'existence humaine, tant collective qu'individuelle, quand toutes ses parties quelconques sont dignement coordonnées. Cette définition, seule commune aux divers cas principaux, concerne également le cœur et Tesprit, dont le concours est indispensable à une telle unité, lia religion constitue donc, pour Tàme, un consensus normal exactement comparable à celui de la santé envers le corps^ D'après l'intime solidarité entre le moral et le physique, le rapprochement de ces deux états généraux pourrait même n'étendre jusqu'à concevoir le second comme embrassé par le premier. Cette absorption serait entièrement conforme àFusage constant des théocraties initiales, où chaque prescription hygiénique émanait d'un* précepte religieux. La séparation croissante des deux règles ne fut qu'un résultat passager de la décomposition nécessaire du premier régime humain. Mais Tordre final devant développer beaucoup leur connexité naturelle,, cette plénitude systématique de la religion y convient davan^» tage qu'envers l'âge primitif.
Une telle définition exclut toute pluralité; en sorte que désormais il serait autant irrationnel de supposer plusieurs religions que plusieurs santés. En l'un et Fautre cas, l'unité, morale ou physique, comporte seulement divers degrés de réalisation. L'évolution fondamentale de l'humanité, comme
l'ensemble de la hiérarchie animale, présente, à tons égards, ime harmonie de plus en plus complète à mesure qu'on s'approche des types supérieurs. Mais la nature de cette unité reste toujours la même, malgré les inégalités quelconques de son essor effectif.
La seule distinction admissible tient aux deux modes différents de notre existence, tantôt individuelle, tantôt collective. Quoique toujours liés de plus en plus, ces deux modes ne seront jamais confondus, et chacun d'eux suscite une attribution correspondante de la religion. Cet état synthétique consiste ainsi, tantôt à régler chaque existence personnelle, tantôt à rallier les diverses individualités. Néanmoins, l'importance de cette distinction ne doit jamais faire méconnaître la liaison fondamentale de ces deux aptitudes. Leur concours naturel constitue la première notion générale qu'exige la théorie positive de la religion, qui ne serait point systématisable si ces deux destinations humaines ne coïncidaient pas.
Mais leur convergence spontanée résulte de Tidentité nécessaire entre tous les éléments respectifs des deux existences. Notre vie personnelle et notre vie sociale ne peuvent radicalement différer qu'en grandeur et en durée, par suite en vitesse, jamais en principe, ni en but, ni donc en moyens. Il n'en serait plus ainsi chez une espèce vraiment insociable, où l'unité individuelle et l'harmonie collective pourraient exiger des conditions très-distinctes, et même opposées. Tels sont, en effet, beaucoup de carnassiers, dont le consensus personnel repose habituellement sur le pur égoîsme, suivant mes explications antérieures. Mais l'homme, mieux qu*aucun autre animal sociable, tend de plus en plus vers une unité vraiment altruiste, moins facile à réaliser que l'unité égoïste, quoique très-supérieure en plénitude et en stabilité. Dans ce cas, seul
10 SYSTÈME DE POUTIQUe POSITIVK.
appréciable ici^ régler et rallier exigent Btécesatiremeot lés inâfiaes ^nditioas fondamentales.
Enviera riateUigence, cette coincideciee naturelle se œmiifieale aurtout en a)zuûdéran1;4jue la diversité des individus ne aorpasse pas réellement celle des états successifs de chaque esprit d-a* près J'eneemUé de ses dépendances, exténeuxes on intérieures. Toute^ dndrine propre à ré£^er pleiaewient un seul entendement, devient, par cela même, capable de ralUerfradueUemenk las autres cerveaux, dont le nombre ne peut jamais influer que sur la rapidité du concours. Ce mtenuœ naturel eonstitua toujours la source secrète de la conâance involontaire des divers rénotKateura philosophiques dans Tascendant social de tout syatème dignemei3^ sanctionné par cette épreuve perso^neUe. La fixité de leurs propres convictions ea assurait jaéoeesaiz^ment Tuniversalité finale.
Mais la concordance spontanée de nos deux aptitudes reli^ .gieuses est encore plus directe et plus sensible dans la vie affeetive que dans la vie spéculative. J'ai déjà expliqué, en biologie, comment, chez toute espèce sociable, las sentiments qui rallient sont aussi les plus pxopres à régler, La discipline indivis dualle d'un animal insociable ne peut, il est vrai, résulter que d'une suffisante prépondérance habituelle de quelque instinet personnel* Aussi l'unité morale y reste- thalle ordinairement ixnparfaite et précaire, d'après l'antagonisme nécessaire de divers penchants H&goïstes, dont chacun réclame une indispensaJble satisfaction. Une véritable discipline affective, à la fois com^ plète et durable, ne peut s'établir et se développer que sous l'uniforme subordination de tous ces sentiments personnels aux sentiments sociaux. C'est surtout à ce titre qu'une telle unité n'appartient pleinement qu'à l'homme.
Quant à la vie active, la liaison naturelle entre régler et rallier résulte de cette double convergence, soit envecs las incU'-
STATIQW aOC:UUI..«^CiUHTR£ PREIOER. 11
xuutioQftqai dMkenxûaaflLtiiotre conduite, 8oU envers les opiniona fui la modifient. L'activité de tout anioul sociable ne peut ètxa soutenue ^u'eu restantcoBfiiliante. Gbes les espèces insociaUes» la «Auduite ja9Ai^pieliabituellemeQt4'«mité, etson incohérenca comporte :Nunsm«nt de vjBÛes prévkiona. Elle ne pourrait s'y récttlwriser que ei lapersosmalité &*y coooentcait eu ua seul peor cfaeiit, ^ qui u'a lieu que dans les animauj; trèsrûiiërieuss.
iâ^yaut aases démontré la «ouuexilé nécessaire des deux apti* tudes religieuj^es, je pourrai désormais employer alternatiYe** ment Tuoe ou Tautiie pour caractériser r«xuté humaine. Leur aiMOEd foudameutal n*e&t» sans doute, pleinement dévelo|kpé quesQuaie positirrieme définitif, vers lequel tend directement réUt(» actuelle de notre e^^èce. Tant que prévalut le thécdo» pmm proffisoii?e, r«n^d*elles domina Vautre, suivant la nature plus <raL moins sociale des croyances dirigeantes. Le polythéisme r^Uia beaucoup plus qu'il ne régla, tandis que le monothéisme a» pouvait guère rallier qu'en xégiaut. Mais ces diversités temporaires firent elleermèmes ressortir déji la liaison normale dea deux aptitudes, dont chacune devint ainsi la base indirecte de l'autre.
Cette première notion conunence à constituer la théorie généride de la xaUgion, ea conciliant radicalement les deux^our dîtkms permanentes qui doivent y sembler également propres à définir Tétat synthétique. Je dois maintenant poursuivre une telle construction par l'examen, plus difficile et moins préparé, des deux bases, extérieure et intérieure, dont l'intime combi* naison pennet seule de i?égler et de rallier.
Tout état religieux exige le concomrs continu de deux in^ fluences spontanées : Tune objective, essentiellement intellectuelle ; l'autro subjective, purement morale. C'est ainsi que la religion se rapporte i la £ais au raisonnement et au sentiment, dont dauaeun serait isolément impropre à établir une véiiitable
unité, individuelle ou collective. D'une part, il faut que rin-* telligence nous fasse concevoir au dehors une puissance assez supérieure pour que notre existence doive s'y subordonner toujours. Mais, d'un autre côté, il est autant indispensable d'être intérieurement animé d'une affection capable de rallier habituellement toutes les autres. Ces deux conditions fondamentales tendent naturellement à se combiner, puisque lasou« mission extérieure seconde nécessairement la discipline intérieure, qui, à son tour, y dispose spontanément.
L'extrême difficulté que présente aujourd'hui la condition intellectuelle entraine souvent à concevoir l'unité humaine d'après la seule condition morale. C'est, en effet, le sentiment seul qui maintient habituellement une certaine convergence au milieu de l'anarchie actuelle. Mais Timperfection trop évidente d'un tel ordre, privé ou public, suffirait à vérifier l'insuffisance nécessaire de ce principe exclusif pour rallier ou pour régler.
Quand même notre constitution cérébrale permettrait davantage la prépondérance de nos meilleurs instincts, leur empire habituel n'établirait aucune véritable unité, surtout active, sans une base objective que Tintelligence peut seule fournir. Lorsque cette croyance à une puissance extérieure se trouve incomplète ou chancelante, les plus purs sentiments n'empêchent jamais d'immenses divagations ni de profondes dissidences. Que seraitce donc si Ton supposait l'existence humaine entièrement indépendante du dehors? Dans cette chimérique hypothèse, outre que notre activité perdrait aussitôt toute destination réelle, notre bienveillance prendrait elle-même un caractère vague, jusqu'à ce qu'elle s'épuisât par un exercice stérile et incohérent.
Pour nous régler ou nous rallier, la religion doit donc, avant tout, nous subordonner à une puissance extérieure, dont l'irrésistible suprématie ne nous laisse aucune certitude. Ce
grand dogme sociologique n^est, au fond, que le plein développement de la notion fondamentale élaborée par la vraie biologie sur la subordination nécessaire de l'organisme envers le milieu. Au début du siècle actuel, cette intime dépendance restait encore méconnue profondément par les plus éminents penseurs. Son appréciation graduelle constitue la principale acquisition scientifique de notre temps, quoique jusqu'ici elle demeure trop peu systématique. On ne peut la bien concevoir qu'en la bornant d'abord à l'existence végétative, première base de toute vie plus élevée. Dans ce cas irrécusable, on reconnaît aussitôt que l'intervention continue du milieu est triplement indispensable à l'être, soit pour lui fournir les matériaux de son alimentation, soit en stimulant sa vitalité, soit afin d'en régulariser l'exercice. Or, les mêmes influences extérieures s'étendent ensuite à l'animalité proprement dite, où la sensibilité et la contractilité s'y subordonnent pareillement. Si l'on passe enfin aux plus hautes fonctions humaines, on y voit aussi une semblable dépendance envers le milieu, soit comme aliment, soit comme stimulant, soit comme régulateur de l'existence cérébrale. Celle-ci donc, outre qu'elle repose sur les deux vitalités inférieures, se trouve, autant qu'elles, directement subordonnée au dehors. La saine biologie procure ainsi une consistance vraiment inébranlable à la théorie positive de la religion, en y démontrant la nécessité générale d'une constante prépondérance extérieure pour permettre l'unité humaine, même purement individuelle.
Mais cette explication biologique est très-propre à prouver aussi que la condition morale de l'état synthétique importe davantage que sa condition intellectuelle. En effet, celle-ci doit toujours se trouver plus ou moins satisfaite spontanément chez toutes les espèces capables d'apprécier assez leur situation fondamentale. Car, l'invariable dépendance de l'être envers
14 ffSTÈllB 08 POLiriQOB positmik
le tûiliôu ii*o£Pre sttcun'tcaraRStère fortuitt ei)M comporte jamais la moindre éqniwque. lahéreiifte à roaiiteiice de tout ôrga- ]ri9Rie> il faudrait plue d*efforl intelledittel paur fai nier que pour l'admettre. Même parmi aou», le plus orgueilleux retour ae peut sérieusement parveiiir à méeomaaltre complètement uue subordination fai détermine sa conduite haUtuelle. Au eontraire, la conditioii morale de la véritable unité^ quoique non moins indtspensaUe que sa condition intellectuelle, se trouve, par sa nature, beaucoup plus susceptible d'avortement. Elle est tellement peu Uée à la constitution des êtres vivants, qu'elle manque réellement ciiez un grand nombre d'espèces* Sans doute, elle existe partout où il y a sociabilité. Mais la via collective n'étant pleinement développable que dans notre xaœ, l'affeotion religieuse ne peut guère acquérir ailleurs un essor déoisif; tandis que la croyance correspondante surgit assez chea d'autres animaux supérieurs. L'importance de la première, sans être moindre que celle de la seconde, offire donc plus d'embarms pour son appréciation systématique, manques, en effet, par toutes les écoles théologico-métaphysiques.
Afin de la mieux caractériser, reprenons un moment la <Usposition théorique qui prévalut plus ou moins jusqu'à l'époque très-récente où la biologie démontra suffisamment rexisteoce naturelle des affections bienveillantes. L'unité morale ne pou* vftit alors résulter que d'un principe égoïste. Or, j'ai assez prouvé déjà l'inaptitude spontanée d'un tel régulateur. Le sea*timent de la dépendance extérieure ue saurait y suppléer réellement. Quelque profonde que puisse être cette croyance, elle inspire tout au plus une résignation forcée, si le dehors oppose une résistance évidemment insurmontable. Mats cette triste situation morale diffère beaucoup d'une véritable discipline affective, qui doit toujours être libre pour devenir pki-
nement efficace. 11 eBt aisé de le sentir en comparant Tétat mox9l d'ua chien domestique avec celui d*un lion captif. Quand une longue expérience inspire au second une passive résigna- Uon, l'unité morale n'existe point en lui : il flotte sans cesse entre iine lutte impuissante et une ignoble torpeur. Au con* traire, l'essor affectif du premier devient direct et continu aussitôt qu'il a pu subordonner ses penchants égoïstes à ses instiiiicts sympathiques. La comparaison se trouve encore plus décisive en opposant l'esclave antique au prolétaire moderne. Quoique tous deux, sous le rapport matériel, présentent à peu près le même existence personnelle, tant active que passive, la liJierté de celui^i le rend seul susceptible d'une véritable unité morale , en permettant Teseor de ses affections bienveillantes. La plus dure condition de l'ancien esclavage devait consister, chex les belles àxnes, à ne pouvoir jamais vivre réellement pour autrui, leur office étant toujours forcé, ou du moins supposé tel. On sent aussi combien la conviction habituelle de l'assujettissement extérieur est loin de suffire à l'unité humaine, quoiqu'elle y soit indispensable à un certain degré. Car, lorsque cette dépendance devient trop intense, elle empêche même la •discipline affective qui tend à résulter d'un essor spontané des instincts altruistes. Le bonheur et la dignité de tout être animé exigent donc le concours habituel d'une nécessité sentie et d'une libre sympathie.
Pour achever d'apprécier la seconde condition religieuse, il faut l'envisager comme la principale source de son indispensable harmonie avec la première. Celle-ci étant, par sa nature, inflexible, du moins quant à ses prescriptions essentielles , cet a«oord doit surtout résulter de l'autre, qui seule dispose l'être à b soumission volontaire, mal distinguée jusqulci, d'une servili*é dégradante , faute d'une saine théorie morale. On voit ainsi que, parmi mes trois organes cérébraux des instincts
altruistes^ le sentiment religieux dépend principalement de l'organe moyen^ consacré à la vénération. Gar^ telle est la disposition sympathique qui convient le mieux envers une puissance supérieure. Mais^ outre la réaction vitale de cet organe moyen sur les deux extrêmes qui l'embrassent, ceux-ci doivent aussi participer directement^ quoique à un moindre degrés à l'aJOTection composée d'où résulte la religion. En effet, pour que la soumission soit complète , il faut que l'amour se joigne au respect; et leur combinaison s'opère, d'ailleurs, spontanément par la reconnaissance qui dérive de tous deux. Une telle relation semble d'abord limitée au plus spécial des penchants sympathiques, l'attachement proprement dit. Mais elle s'étend aussi au suprême organe altruiste , celui de la bienveillance universelle, d'où dépend davantage la pleine unité affective. Il suffit pour cela que cette inclination appartienne également à l'être extérieur dont la prépondérance détermine notre subordination. Or, une pareille similitude n'a rien de fortuit « vu l'universalité naturelle des bienfaits correspondants, qu'aucun des divers subordonnés ne saurait s'approprier exclusivement. Dès lors f le respect fondamental qu'inspire la suprême puissance excite aussi la bienveillance générale chez chaque adorateur d'un tel type. Mais cette appréciation finale de l'affection religieuse manifeste directement un dernier attribut de Tordre extérieur correspondant. Il faut, en effet, que ce pouvoir suprême comporte, de notre part, un véritable attachement; ce qui exige que sa propre bonté puisse modifier l'exercice direct de son autorité. Cette condition complémentaire de l'état religieux lie mieux ses deux conditions principales, la foi et l'amour. Elle se trouva remplie spontanément dans la première synthèse humaine : mais le besoin d'y satisfaire tendit, au contraire, à retarder l'avènement de l'unité finale, comme je l'expliquerai ci-dessous.
STATIQUE SOCULE. — CHAPITRE PREBIIER. 17
Ayant aioBi complété l'appréciation systématique de Taffection religieuse, on admire la sagacité, profonde quoique empirique, que manifesta^ dans une étude aussi difficile, le premier fondateur de la théorie cérébrale. En érigeant Torgane de la vénération en siège essentiel de la religiosité, le génie de Gall ne commit réellement d'autre erreur capitale que de regarder comme purement morale une disposition qui est également intellectuelle. Mais ce vice philosophique, peu sensible en biologie, produit, en sociologie, d'immenses aberrations. En y cachant la base objective de Tunité humaine, il rend impossible toute véritable histoire générale de la religion, faute de comprendre la source normale de variations inhérente à nos opinions successives sur Tordre extérieur. Dès lors, il fait supposer absolues des conceptions nécessairement relatives.
L'état religieux repose donc sur la combinaison permanente de deux conditions également fondamentales, aimer et croire, qui, quoique profondément distinctes , doivent naturellement concourir. Chacune d'elles, outre sa nécessité propre, ajoute à l'autre un complément indispensable à sa pleine efficacité. Dans notre chétive constitution cérébrale, la foi ne saurait être entière sans l'amour, à quelque degré que parvienne la démonstration. Mais, en sens inverse, le meilleur cœur ne peut aimer assez une puissance extérieure dont l'existence comporte des doutes habituels. Si donc l'amour excite à croire en surmontant l'orgueil, la foi dispose à aimer en prescrivant la soumission.
Tels sont, en général, les offices respectifs du sentiment et de la raison dans notre principale construction, la constitution graduelle, spontanée ou systématique, de l'unité humaine, destinée à régulariser notre activité , individuelle ou collective. Pendant que l'harmonie morale s'établit en subordonnant l'égoïsme à l'altruisme , la cohérence mentale repose sur la
piTépondérance de Tordre extérieur. D'une part, toutes nos ifldeljiiations se rallient sous la seule affection qui puisse les diiseiplîner ; d'une autre part^ toutes nos conceptions se coorâojonent d'après un spectacle indépendant de nous. En même temps, cette économie extérieure devient la base directe de notre conduite , toujours destinée à la subir dignement ou à la modifier sagement* L'être se trouve ainsi lié^ en dedans et au dehors , par l'entière convergence de ses sentiments et de ses pensées vers la puissaoce supérieure qui détermine ses actes. Alors il y a vraiment religion, c'est-à-dire imité complète, tous les moteurs internes étant coordonnés entre eux, et leur ensemble librement soumis à la fatalité extérieure. La composition même de ce mot admirable résumera désormais cette théorie générale, en rappelant deux liaisons successives ; de manière à faire sentir que la véritable unité consiste à lier le dedans et le relier au dehors. Telle est l'issue finale du grand dualisme positif entre l'organisme et le milieu, ou plutôt antre l'homme et le monde ^ ou^ mieux encore, entre l'hu-manité et la terre.
Mais^ pour achever de caractériser cette théorie fondamen* taie de l'unité, je dois ajouter que Tétat synthétique y suppose lui-même une combinaison permanente de ses deux éléments généraux, l'un affectif, l'autre spéculatif. Or, malgré leur affinité naturelle, ce concours indispensable peut souvent devenir insuffisant, dans les orages que suscite la complication totale de notre organisme, individuel et collectif. Quelquefois même, cette convergence se trouve exceptionnellement remplacée par une opposition plus ou moins violente. Cette lutte entre l'esprit et le cœur constitue le principal caractère des grandes révolutions humaines, tant personnelles que sociales. La plus profonde d'entre elles est surtout remarquable par l'immense anarchie mentale et morale qui tourmente notre Occident
depuis l'irrévocable rupture de la dernière syntkèse provieoiie. Ainsi , le ccmcours naturel entre Tamour et la foi ne constitue point un véritable équilibre, mais un mouvement continu, dont la loi consiste à tendre toujours vers une meilleure union . Le de^ré de plénitude successivement propre à cette combinaison fondamentale fournira^ dans ce traité, la principale mesure du perfectionnement humain. Notre nature , individuelle ou collective^ devient donc de plus en plus religieuse, quelque étrange que doive sembler aujourd'hui une telle loi.
Ayant assez déterminé maintenant, d'abord la double desti- .nation qui caractéride la religion , et ensuite les deux condi- .tions dont le concours lui sert de base, il me reste, pour compléter sa théorie abstraite, à définir sa composition générale.
Cette troisième appréciation essentielle, beaucoup plus facile que la précédente, en résulte naturellement. Puisque la religion concerne à la fois l'esprit et le cœur, il faut donc qu'elle se compose toujours d'une partie intellectuelle et d'une partie morale. La première constitue le dogme proprement dit, qui consiste à déterminer Tensemble de l'ordre extérieur auquel notre imité est nécessairement subordonnée. Suivant le principe de la dépendance croissante, cette économie naturelle doit être appréciée, d'abord comme cosmologique, puis comme biologique , et enfin comme sociologique. Cette hiérarchie positive ayant assez caractérisé la suprême puiseance , on passe régulièrement de la première partie de la religion à la seconde, en continuant la même progression fondamentale du dehors au dedans. L'esprit étant ainsi discipliné, il reste à régler le cœur. Du domaine de la foi on vient alors à celui de l'amour. Telle est du moins la marche systématique qui construit l'état définitif de l'unité humaine , personnelle ou sociale. Mais ^ en l'un et l'autre cas, l'essor spontané procède ordinairement
en sens inverse , du dedans au dehors , de Tamour à la foi. Quoi qu'il en soit de cette différence entre la voie objective et la voie subjective , les deux parties essentielles de la religion demeurent toujours profondément distinctes. Le dogme ne comporte aucune autre division que la succession, logique et scientifique, des trois ordres nécessaires de la hiérarchie naturelle. Mais cette indispensable classification ne doit jamais altérer l'unité fondamentale de l'économie extérieure , que la religion apprécie toujours dans son ensemble. Il en est autrement pour sa partie morale, qu'il faut enfin décomposer d'après la distinction inévitable entre les sentiments et les actes. L'amour doit à la fois dominer les uns et présider aux autres. Mais ces deux attributions directes du principe suprême ne sauraient être confondues , puisque la première est purement •intérieure, tandis que la seconde concerne aussi le dehors. Conçues avec leur extension totale , elles constituent l'une le €ulte proprement dit , l'autre le régime, d'abord moral , puis même politique. Dans l'ensemble du système religieux , tous deux sont nécessairement subordonnés au dogme, qui leur fournit à la fois les conditions et les lois suivant lesquelles ils doivent régler, le premier les sentiments, et le second la conduite , privée ou publique. Néanmoins , à son tour , ce double domaine de l'amour réagit profondément sur le domaine unique de la foi, pour le ramener sans cesse à la destination subjective dont sa nature objective tend toujours à l'écarter.
Telle est donc la composition systématique de la religion , qui, devant instituer l'unité humaine, embrasse ainsi les trois faces essentielles de notre existence, penser, aimer, agir. Dans sa partie préliminaire, elle est surtout objective , tandis que sa partie centrale reste principalement subjective ; mais sa partie finale offre également ces deux caractères. Sa marche méthodique présente, du dehors au dedans, le type fonda-
mental de toute hiérarchie réelle, puisque le dogme y sert de base au culte, comme celui-ci au régime. Cette coordination normale justifie l'usage universel qui caractérise surtout la religion par le culte; car cette partie moyenne , ayant la première pour guide et la seconde pour but , devient apte à les représenter essentiellement. Sa combinaison avec le régime reproduit la vraie division binaire de la religion , en domaine de la foi et domaine de Tamour. Mais si, au contraire, le culte se réunissait au dogme, on obtiendrait un autre couple, entre l'élément théorique et l'élément pratique. Quoique cette seconde division de la religion pût convenir aux usages didactiques, la précédente reste très-préférable, même à cet égard. Car, la principale distinction pratique résulte certainement de ce que l'action humaine , individuelle ou collective , concerne tantôt notre condition extérieure , et tantôt notre propre nature, physique, intellectuelle, ou morale. Or, ce triple domaine intérieur, objet nécessaire de notre meilleure activité, appartient surtout au culte intégralement conçu. C'est donc au régime qu'il faut réunir celui-ci, pour apprécier la religion comme une simple combinaison : je n'ai momentanément indiqué l'autre mode qu'afin de mieux signaler l'aptitude spontanée du second élément religieux à représenter les deux autres. Hais je dois finalement préférer la progression normale qui décompose la religion en dogme, culte^ régime. L'ensemble de l'existence réelle se trouve ainsi condensé dans la religion complète, également scientifique, esthétique, et pratique; de manière à combiner radicalement nos trois grandes constructions, la philosophie, la poésie et la politique. D'abord cette synthèse universelle systématise l'étude du vrai ; puis elle idéalise l'instinct du beau; et enfin elle réalise l'accomplissement du bon.
Telle est la théorie abstraite de la religion, dont j'ai succès*
22 SYSTÈME D& POLITIQUE POSmVIU
sîvement apprécié la destination^ la mâture, et la edmpositmi. Maôs ce grand sujet ne serait point ici asses élalwré si Je laisH sais indéterminé le caractère général de la véritable unité. L'ensemble de ces trois ordzes de notions peormet mainteaûni d'appréeier le mode synthétique le plus propre à atteindre le double but de la religion , à remplir ses deux conditions fon*» damefttales, et à dévidopper toutes ses parties essentielles. Cette explication constitue natoreUement le principal objet du cha* pitre actuel, qui fournit «issi la source universelle des diverses Gcnweptioiis sociologiques. Tout le travail qui précède n'était destiné qu'à poser la base systématique de cette constmctiQO décisive.
Pour apprécier assez rio^portanoe et la difficulté d'une telle exposition dogmatique, il faut aussi l'envisager ec»aame exir géant un complément historique. Gar^ la vraie religkm ne peu^ vait se constituer que d'après une immense initiatieny à peine accomplie aujourd'hui chez les populations d'élite. Le prine^ de l'unité finale serait donc imparfaitement caraotérisé, ai mm expUcatioo directe n'était point suivie ici d'une appréciatiim générale du mode pievisodre qui dut préparer son avènement complet.
Au premier aspect, ce double travail actuel semble anticiper sur les domaines respectifs des deux vohunes suivants, destiaés à déterminer^ l'un la marche réelle de l'évolution humaine, et l'autre la nature propre du régime définitif. Mais un meilleinr examen représente bientôt ostte manière de procéder comme pleinementconformeàl'enebalnementsystématiquedes diverses branches de la sociologie^ suivant la règle posée a» {nréambule de ce volume d'après l'ensenthle de mon discours préliminaire* Je ne fieds ainsi que spécialiser davantage, envers la principale théorie statique, l'uniforme subordination alors rappelée de Tétude du progrès à celle de Tordre. L'évolution humaine ne
STATIQDS SOCIALE. --^ CHAFITRE FRiSIIER. 23
pouvant consister que dans le développement continu de Yor^ ganisme fondamental, je dois ici déterminer ce type naturel, en le supposant d'abord complet. Cette détermination staticpie sorvîra de base universelle à Télaboration dynamique du troi*» mkme volume^ destiné surtout à expliquer la marche nécessaiie qui prépara Tavénement d'un tel régime. La relation n'est pas moias normale envers le domaine du tome suivant. Bb effets l'avenir humain ne peut que manifester l'ordre le pins eonJElorme à notre nature, et contenu, en germe, dans notre premier état. Il faut donc apprécier ici le caractère général dis* ce régime, dont mon quatrième volume expliquera l'essor définitif, d'après l'accomplissement de sa préparation nécessaii^.
Getavertissement logique indiquera, j'espère, que l'ensemUd de ce traité n'oJQQre réellement aucun double emploi. Ma marche actuelle envers la religion s'appliquera pareillement, dans les chapitres suivants, à tontes les autres parties essentielles de l'ordre social, la famille, le langage, etc. Chacune d'elles sera eonsidéorée ici quant au caraet^e général de sa constitution fondamentale, et quant à Tensemble de la préparation natu** relie qu'exige son avènement décisif. La marche effective dis ^tte initiation et Tappréciation directe de l'état normal où elle aboutit appartiendront respectivement à mes deux autres vo* lunes, dont une telle base statique facilitera l'élaboration sans pouvoir nullement en dispenser.
En systématisant davantage ce contraste logique, on doit frnalement le rattacher à l'opposition entre le concret et Vàbth' trait, laquelle, bien loin d'être absolue, comporte beaucoup de degrés différents. Dans le volume actuel, chaque élément «essentiel du grand organisme est étudié séparément de to«s les autres, quant à sa propre nature et à sa formation nécessaire. Au contraire, la dynamique sociale considérera toujours Tenaemble de ces divers éléments, afin d'apprécier d'abord son
évolution totale et ensuite son harmonie finale. Pour tous les grands sujets sociologiques, il y a donc ici séparation simul» tanée et la combinaison successive. Quand mon traité sera complet, l'ensemble de son domaine s'y trouvera doublement contemplé, d'abord dans l'espace, puis dans le temps; mais sans devoir susciter aucune répétition ni anticipation vicieuse. Cette grande harmonie logique ressemble à toutes celles que. peut offrir, en un cas quelconque, la comparaison de l'étude statique à Tétude dynamique. Elle est surtout analogue à la relation instituée par Bichat entre la théorie fondamentale de Torganisme et la théorie directe de la vie. Son usage continu, que je me dispenserai de justifier envers les autres chapitres, ne peut donc susciter ici aucune grave difficulté aux lecteurs bien préparés. En étudiant la vitalité de chaque tissu et sa propre évolution, l'anatomie abstraite n'empiète nullement sur le domaine naturel de la vraie physiologie, où tous les tissus sont considérés dans leurs combinaisons en organes proprement dits. De même, la statique sociale, en appréciant l'existence abstraite de chaque élément fondamental et l'ensemble de sa préparation, respecte le champ systématique de la sociologie dyna* inique, qui combine ensuite toutes ces notions pour caractériser les états successifs de l'humanité.
Après cette explication logique, désormais applicable à tous les cas analogues sans aucun avis spécial, je dois directement poursuivre la grande construction propre à ce chapitre, en caractérisant d'abord le meilleur mode synthétique, et ensuite Timmense préparation qu'il exige.
Parmi les trois ordres de notions abstraites ci-dessus établis envers la destination, le fondement, et la composition de la religion, c'est. surtout au second que se rapporte une telle détermination. Car, les conditions intellectuelles et morales de l'état religieux sont seules suceptibles de variations profondes
et directes. Le choix du principe d'unité doit donc essentiellement dépendre d'elles, quelque importante que devienne ensuite sa réaction nécessaire sur les deux autres classes de considérations. Quand nous aurons déterminé le mode synthétique le mieux conforme à la nature et à la situation de l'humanité^ il conviendra d'apprécier sa tendance spontanée à réaliser le plus possible la destination caractéristique de la religion et à développer sa constitution générale.
Chacune des deux sources connexes de l'unité humaine comporte directement de grands changements, dont la marche réelle n'offre rien d'arbitraire. La commune loi de ces variations quelconques consiste toujours, comme envers toute autre évolution, à développer de plus en plus le principe correspondant, soit le penchant régulateur, soit la croyance coordinatrice. Mais il existe, à cet égard, une différence essentielle entre l'amour et la foi, d'après la théorie cérébrale que j'ai établie dans le volume précédent. En effet, la croyance se rapportant à une base objective, ses modifications nécessaires résultent immédiatement d'une appréciation de plus en plus exacte de l'ordre extérieur. Au contraire, l'impulsion subjective ne saurait être directement subordonnée à l'impression croissante d'un tel spectacle ; puisque la région affective du cerveau n'a point de relations propres avec le dehors. Quoique les penchants tendent spontanément à se développer, leur essor normal exige toujours une excitation extérieure, qui ne peut les atteindre que par l'intervention des deux autres régions cérébrales. Les variations régulières du sentiment résultent donc de la double réaction continue qu'il reçoit nécessairement de l'intelligence et de l'activité, dont il demeure le commun moteur habituel. C'est ainsi que le monde extérieur modifie radicalement les affections, sans avoir avec elles aucune relation directe. Il excite les unes et comprime les autres, sui-
2& SYSTÈME DE POLITIQIOl POSITIVE.
vant les opinions et les actes que proroqud noire situation théo* rique et pratique. Le milieu constitue donc le principal régula^ taur de l'organisnie, même quant aux fonctions çérébraleS'' immédiffifeenient soustraites aux influenees extérieures*
Malgré la permanence fondamentale de nos penchants, leur essor elSectif varie nécessairement d'après le cours naturel dd nos conceptions et de nos entreprises. Or, les unes et les autres se subordonnent de plus en plus àl'ordre ^térieur, objet contint de notre eoatemplation et de notre activité. Voilà comment cet ordre indépendant de iious toid doublement à régler nos propres instincts, soit par Texcitatioa résultée des notions qxk'û procure, soit par Texercice correspondant aux efforts qu'il exige* Sans doute, cette double influence extérieure n'est pas la seule source biologique des modifications qu'éprouvent nos penchants. Us sont, en outre,, soumis aux impressions intérieures qu'ils reçoivent des divers viscères végétatifs avec les*quels ils ont des relations nervetises, suivant le principe général de ma théorie cérébrale. Mais celte dernière classe de modifications affectives, quoique très-importante dans l'étude-' propre de chaque existence individuelle, reste purement secoua- 48ire en sociologie, par suite des discordances inhérentes à soaorigine interne. L'influence extérieure est seule assez continue et assez commune pour réagir profondément sur nos impul-^ sions sociales, de plus en plus relatives à l'ordre correspou-* dant, soit comme but, soit même conune objet. Ainsi, par une coïncidence qui n'a rien de fortuit, la source de modifications affectives la mieux appréciable devient aussi la plus impor^ tante, quand on ne pousse pas l'étude positive de rhumanitè jusqu'aux destinées secondaires de chaque organe individuel.
La vraie théorie de notre oatoare morale représente donc l'ordre extérieur comme tendant à régler de plus en plus, non ■seulement le cours naturel de nos opérations théoriques et pra-
tiques, mais encore Tessor effectif de nos penchants. C'est pourquoi les divers modes qne comporte i*unité iiumaine doivent surtout dépendre dos opinions qui dominent envers cette économie prépondérante. Malgré la faible influence directe de rintelligence dans l'ensemble de notre constitution cérébrale, elle détermino finalement le caractère effectif de la religion, pour l'individu, et surtout pour l'espèce, à chaque phase de notre évolution. En âtisant mieux connaître cet ordre natui^l, la raison modifie davantage, non seulement l'activité, mais même le sentiment. Notre état synthétique devient plus complet, à mesure que nous acceptons mieux l'ascendant spé*^ calatif, et enfin la suprématie affective, d'une économie extérieure qui d'abord semblait uniquement concerner notre exis* trace pratique. Sa prépondérance étant inévitable dans la vie active, la nature humaine no comporterait point une véritable unité, si nos opinions, et même nos penchants, ne pouvaient ausn s'y subordonner. Le meilleur mode synthétique, ou plutôt le seul complet et durable, consiste donc à étendre, d'abord à rintelligence, puis au sentiment, le régulateur externe qui néeessairement dirige toujours l'activité. Jusqu'à cet accord fondamental, la religion devient insuffisante ; car, nos trois existences simultanées subissent alors des régimes différents et souvent contraires. Dans un organisme aussi complexe, même individue}, et surtout collectif, le plein consensus vital ne peut s'établir que d'après cette uniforme prépondérance d'un ordre extérieur plus simple, et par suite, plus régulier. En un mot, la principale difficulté religieuse consiste à obtenir que le dehors règle le dedans sans altérer sa spontanéité.
Pour apprécier assez une telle conâliaftion, il ne suffit pas de earaetériser kt relation totale de Tordre extérieur avec les trois parties essentielles de l'existence humaine. Je dois maintenant décomposer l'examen religieux de cette économie natu-
relie, conçue d'abord comme une source de soumission^ puis comme un but d'activité, et enfin comme un objet d'affection. Cette division résulte directement de ma hiérarchie encyclopédique, qui conduit à considérer premièrement Tensemble des lois réelles dans ses dispositions insurmontables, ensuite, quant aux modifications qu'il comporte, et finalement envers les phénomènes humains. La réaction religieuse de l'ordre extérieur ne devient vraiment décisive que s'il embrasse également ces trois classes d'événements. C'est alors seulement que Tamour et la foi peuvent habituellement concourir avec l'activité, de manière à constituer un état pleinement synthétique.
Toute l'efficacité religieuse de l'ordre extérieur repose d'abord sur l'invariabilité naturelle de ses diverses conditions fondamentales, entièrement indépendantes de nous, même quand elles nous concernent directement. Le besoin continu d'un tel régulateur n'est assez senti jusqu'à présent qu'envers notre existence pratique, qui se consumerait dans les* vagues essais d'une activité indéfinie, si nos desseins n'étaient point fixés par des résistances invincibles. Mais cet ascendant externe n'est pas moins indispensable à notre intelligence, dont les divagations spontanées ne comporteraient autrement aucunes limites suffisantes.
Cette obligation de conformer nos actes et nos pensées à une fatalité extérieure, loin d'entraver notre évolution réelle^ forme la première condition générale du perfectionnement humain. Pour en mieux apprécier l'influence, il suffirait de supposer à la terre une constitution astronomique qui rendît l'ordre naturel suffisamment irrégulier. Il ne faudrait cependant pas assimiler la planète humaine aux comètes proprement dites, sur* tout à courte période, où toute vie réelle, même purement végétative, devient incompatible avec des variations trop étendues et trop rapides. Sans aller jusqu'à cette fiction contradic-
toire, on conçoit aisément des perturbations qui , tout en permettant notre existence, nous empêcheraient de connaître assez Tordre fondamental. Gela résulterait, par exemple, d'une grande multiplicité de planètes, peu excentriques, mais trèsvoisines et presque égales. Alors toute l'évolution humaine se trouverait extérieurement empêchée^ faute de la base objective qui seule procure une fixité suffisante à nos conceptions et à nos efforts.
Mais la réaction religieuse de Tordre naturel est encore plus importante, et pourtant moins appréciée, quant au sentiment, qu'envers la raison et Tactivité. C'est ainsi que la foi commence à concourir directement avec l'amour pour subjuguer notre égoîsme. D'abord , la soumission forcée qu'inspire cette fatalité extérieure seconde beaucoup l'essor spontané des instincts sympathiques, en comprimant l'ensemble des penchants personnels. L*orgueil et la vanité ne sont pas à l'abri d'une telle discipline, même envers nos constructions intellectuelles, toujours subordonnées à cette puissance indépendante. Ce frein universel constitue , à tous égards , la première base d'une moralité durable , en nous obligeant à chercher au dehors les fondements de notre propre conduite. La chimérique indépendance rêvée par Torgueil métaphysique déterminerait bientôt une incurable prépondérance de la personnalité. En second lieu , cette constante nécessité extérieure ne tend pas moins à rallier qu'à régler. Sa commune suprématie assimile involontairement ses divers sujets; elle y développe les dispositions qui rapprochent autant qu'elle y contient les inclinations qui séparent. L'union mutuelle se présente à chacun comme sa principale ressource contre une telle destinée. Or, ce concours n'est jamais purement passif, même quand Tordre extérieur resterait immodifiable, suivant ma supposition actuelle. Car, dans les circonstances les plus irrésistibles, tout être animé conserve
ofiie certaine aptitude à s'y conformer de manière à mitiger leur empire. Même en mouraat , un animal ae dispose pour moins aouffrir. Une gronde partie de l'industrie humaine est directement destinée à nous faire subir avec avantage des lois immodifiables, comme celles des heures, des saisons, et des climats, qui excitent sans cesse notre activité collective. Quoique cette double réaction affective de la fotalité extérieure ne puisse tenir lieu d'une excitation directe de l'amour , elle assiste beaucoup Tessor spécial des instincts sympathiques, dont j'expliquerai bientôt la profonde liaison avec la notion complète de l'ordre universel.
L'existence d'un ordre immuable constitue donc la première base, à la fois spontanée et systématique, de la vraie religion. -Ce dogme fondamental, sans lequel l'unité humaine serait impossible, doit être regardé comme la plus précieuse acquisition de notre intelligence, découvrant au dehors le seul point d'appui solide que comporte l'ensemble de notre nature, individuelle ou collective. La théorie positive de la religion a donc besoin de bien caractériser une telle construction , à la fois Kibjective et subjective, qui systématise finalement le grand dualisme philosophique, en unissant irrévocablement l'homme et le monde.
, Son objectivité essentielle ne saurait être contestée aujourd'hui par aucun penseur. La fiction astronomique ci-dessus employée suffirait pour la manifester, en signalant. le caractère contingent de cette motion fondamentale. Car, l'ordre extérieur pourrait ainsi devenir tellement irrégulier qu'il échapperait même à des cerveaux supérieurs aux nôtres. Rien n'empêche d'ailleurs d'imaginer, hors de notre système solaire, des mondes toujours livrés à une agitation inorganique entièrement désordonnée , qui ne comporterait pas seulement une loi générale delà pesanteur. CSas hardies suppositions disposeraient aujour-
STATIQUE SOCULE. — GHAPITBE PBQIIER. 31
é'iiui notre orgueilleuse raison à se mieux dégager de l'absoUi, an reconnaissant la nature purement relative de l'ordre extérieur. Toutefois y quand même il se trouverait eifectîvement particulier à notre propre monde , il n'y serait aucunement fortuit, puisqu'il forme la première condition de l'existence liumaine. Cette connexiié devient assez préciae, d'après un examen approfondi, pour permettre de prévoir ainsi quelques dispositions astronomiques de notre planète, comme le prouve mon traité philosophique.
Quoique la principale source du dogme positif soit entièrement indépendante de nous, notre intelligence exerce directement une influence successive sur sa construction effective. D'abord, cette grçtnde notion exige autant un esprit qui l'aperçoive qn'un monde qui la présente, comme Kant Ta dignement senti. Par exemple, l'économie intérieure de la lune reste «inoonnne, &nte de spectateurs ; et à peine pouvoos-nous d'ici ^njecturer vaguement à son égard. Sur notre propre planète, les races peu intelligentes ignorent essentiellement l'ordre que nous 7 admirons, et dont elles saisissent seulement quelques détails empiriques. Mais, en outre, l'humanité ne demeure jamais passive dans une telle appréciation, toujours modifiée nécessairement par l'ensemble de notre constitution cérébrale. Cette inévitable subjectivité ne se rapporte pas seulement à la vie affective et à la vie active, qui, là comme partout, fournissent aux opérations habituelles, Tune le moteur, l'autre le fout. Par une influence plus directe et plus intime, nos propres tendances mentales se mêlent spontanément aux indications extérieures, dont elles modifient toujours le résultat définitif. L'organe comparatif cherche partout des analogies , pour former des hypothèses, d'après lesquelles la fonction coordinatrice aspire sans cesse à construire des systèmes. Or, ces inclinations eérébrmles participent nécessairement à la notion finale^ ainsi
devenue , en général , plus régulière en nous qu'au dehors* Cette subjectivité accessoire, vicieusement exagérée par les prétendus successeurs de Kant, conduit encore d'ignorants penseurs à un idéalisme non moins immoral qu'absurde , qui consacre involontairement une complète personnalité, et rejette doctoralement toute vie collective. On fait ainsi dégénérer en rétrogradation vers l'absolu la direction philosophique la plus propre à constituer l'esprit relatif, d'après les diverses conditions cérébrales de chaque notion réelle* Mais, d'une autre part, les purs savants, et surtout les géomètres, faute d'un régime encyclopédique , aboutissent souvent , d'une manière inverse , à la même dégradation , en exagérant , à leur tour, l'indépendance de l'ordre naturel.
La saine philosophie marche fermement entre ces deux écueils continus. Elle représente toutes les lois réelles comme construites par nous avec des matériaux extérieurs. Appréciées objectivement , leur exactitude ne peut jamais être qu'approximative. Mais, étant destinées à nos seuls besoins', surtout actifs, ces approximations deviennent pleinement suffisantes, quand elles sont bien instituées d'après les exigences pratiques, qui fixent habituellement la précision convenable. Au delà de cette mesure principale, il reste souvent un degré normal de liberté théorique, dont nous devons sagement user pour mieux satisfaire nos pures inclinations mentales, d'abord scientifiques, puis même esthétiques. Envers les plus simples et les mieux élaborées de toutes les lois réelles, les géomètres, à leur insu, appliquent fréquemment cette précieuse faculté au juste perfectionnement de leurs conceptions fondamentales. Ils l'emploient surtout pour procurer aux relations abstraites une pleine continuité, indispensable à l'essor des spéculations mathématiques, mais que l'ordre ex* térieur démentirait toujours , si nous poussions trop loin son étude systématique. Par exemple, la loi newtonienne de la
gravitation ne convient pas mieux à toute distance que la loi èà Mariotte à toute pression. Elles fournissent pourtant des bases légitimes, l'une à notre mécanique céleste, l'autre à la théorie mathématique de nos gaz. Sans cette continuité subjective, leur usage rationnel deviendrait presque illusoire*
Notre construction fondamentale de Tordre universel résulte donc d'un concours nécessaire entre le dehors et le dedans. Les lois réelles, c*est-à-dire les faits généraux, ne sont jamais que des hypothèses assez confirmées par l'observation. Si l'harmonie n'existait nullement hors de nous, notre esprit serait entièrement incapable de la concevoir ; mais , en aucun cas , elle ne se vérifie autant que nous le supposons. Dans cette coopération continue, le monde fournit la matière et Thomme la forme de chaque notion positive. Or, la fusion de ces deux éléments ne devient possible que par des sacrifices mutuels. Un excès d'objectivité empêcherait toute vue générale , toujours fondée sur l'abstraction. Mais la décomposition qui nous permet d'abstraire resterait impossible, si nous n'écartions pas un excès naturel de subjectivité. Chaque homme, en se comparant aux autres , ôte spontanément à ses propres observations ce qu'elles ont d'abord de trop personnel^ afin de permettre l'accord social qui constitue la principale destination de la vie contemplative. Mais le degré de subjectivité qui est commun à toute notre espèce persiste ordinairement, d'ailleurs sans aucun grave inconvénient. Nous ne pourrions le réduire que par le commerce intellectuel avec d'autres animaux, qui ne s'établit que rarement et pour des notions subalternes. D'ailleurs, quelques restrictions successives qu'éprouvât ainsi l'influence subjective , d'après un besoin croissant de s'entendre avec des intelligences plus diverses^ jamais les conceptions ne parviendraient à une pure objectivité. Il est donc aussi impcssible
34 SYSTÈME DE POLmQCE' l»OSn IVE.
qu'inutile de déterminer exacteiHent les participations respectives du dehors et du dedans à cha<]Tre notion réelle.
Cette appréciation philosophique explique seule Timmense difficulté propre à la découverte de Tordre universel , à peine suffisante aujourd'hui chez les penseurs d'élite. Si cet ordre était pleinement objectif ou purement subjectif, il serait , depms longtemps, saisi par nos observations ou émané de nos conceptions. Mais sa notion exige le concours de deux influences , hétérogènes quoique inséparables , dont la combinaison n'a pu se développer que très-lentement. Les diverses* lois irréductibles qui le composent forment une hiérarchie naturelle^ où chaque catégorie repose sur la précédente, suivant leur généralité décroissante et leur complication croissante. Ainsi , leur saine appréciation a dû être successive. Pourtant, leur efficacité religieuse exige que leur ensemble comprenne> les phénomènes les moins généraux et les plus complexes, qui> seuls correspondent au vrai point de vue universel.
Afin de mieux caractériser la nature et la difficulté d'une telte» construction, je dois ici distinguer seulement trois classes prin* cipales de lois réelles, d'après les trois fonctions fondamentales de l'humanité, aimer, agir, et penser. Le domaine le plus subjectif comprend ainsi les lois morales, tandis que les lois physiques composent le plus objectif. Entre ces deux extrêmes, les lois intellectuelles constituent à la fois la liaison et la séparationnormales, d'après leur destination objective et leur origine subjective.
L'ébauche spontanée de toutes ces lois remonte nécessaire^ ment jusqu'au premier exercice de la raison humaine, toujours sollicitée par les divers besoins^ correspondants. Malgré leur complication supérieure, les lois morales absorbent d'abord fe principale attention , comme directement relatives à nos plus grandes sollicitudes , et même liées spécialement aux deux
arts qui prévalent alors , la guerre et le gouvernement. Daœ tous les monuments poétiques des civilisations inférieures, leur eonaaissaiice empirique se montre fort avancée , en un tent^ où rharmouie matérielle reste essentiellement méconnue. Néaamoins, cette culture spontanée ne saurait fonder aucune coorstrnction durable, puisque les lois morales y sont conçues iso* lément des lois physiques, dont elles dépendent nécessairement Aussi Tessor spécial de celles-ci , d'après l'activité correspondante, devient-il le seul point de départ de notre évolution syst^aitique. La construction décisive du dogme positif ne peut dMic commencer que par l'ordre physique , et surtout mathématique , vu son indépendance naturelle. Mais cette élabora^ tion rationnelle ne saurait acquérir un vrai caractère religieux qu'en s'étendant jusqu'à l'ordre moral , seul arbitre direct de toute notre existence. Avant cette sainte extension , la découverte des lois matérielles ne comporte qu'un ascendant spécial, pour mieux régler l'activité correspondante. Or, les lois physit* ques ne sont directement susceptibles d'aucune liaison systématique avec les lois morales. Cette relation décisive ne peut s'établir que par l'entremise des lois intellectuelles, seules éga^ lemetrt liées aux deux domaines extrêmes. Voilà comment la construction religieuse se trouve finalement dépendre surtout de Tordre mental, dont Tinfluence directe reste pourtant infé^ lienre à celle des deux autres.
Son appréciation empirique coexiste nécessairement avec la leur. Car, on n'a jamais pu concevoir dépourvue de toutes lois propres la fonction qui seule nous- dévoile, au dehors, et au dedans, des lois quelconques. L'ordre mental se trouve toujours empreint indirectement dans nos moindres découvertes, phyâqoes ou morales , puisqu'elles nous seraient éternellement impossibles s'ils n'existait pas. Mais sa notion systématique offipe néanmoins plus de difficultés qu'aucune autre, comme iïe]^ou-
vant reposer réellement que sur révolution collective. L'existence privée permet de saisir spécialement les principales lois morales , quoiqu'elles s'y montrent d'abord incohérentes. Au contraire, le mouvement mental s'y trouve trop peu prononcé ^our que ces lois essentielles y deviennent directement appréciables. Elles ne peuvent se manifester sans équivoque que dans la succession totale des grandes phases de l'humanité. Cette dét^ouverte décisive exige donc que le dogme positif s'empare du domaine social , ce qui le conduit aussitôt à se compléter , en embrassant nécessairement l'ordre moral. Ainsi , la fondation deâ lois intellectuelles doit presque coïncider avec la construction directe de la vraie religion.
La difficulté principale de Télaboration positive consiste donc dans la succession nécessaire de plusieurs grandes phases théoriques, dont chacune dépend de la précédente, et qui pourtant ne deviennent religieusement efficaces que par leur combinaison totale. Chacun de ces degrés successifs exige des inductions qui lui sont propres; mais elles ne peuvent jamais devenir systématiques que sous l'impulsion déductive résultée de tous les ordres moins compliqués. Sans cette subordination normale, conformée la dépendance des phénomènes, les lois naturelles manqueraient de consistance autant que de rationalité. Dans une telle hiérarchie, les ordres inférieurs propagent en haut la régularité et la fixité directement propres à leur simplicité, tandis qu'ils acquièrent en retour la dignité inhérente au domaine supérieur. L'efficacité religieuse de la philosophie réelle dépend surtout de cette double communication entre ses divers éléments essentiels.Tellessontlesconditionsindispensablespour établir suffisamment l'invariabilité fondamentale de Tordre universel, dontle meilleur type concernera toujours les phénomènes «élestes, comme seuls soustraits à toute intervention humaine.
Mais, malgré la constante prépondérance de cette première
appréciation, le dogme positif doit aussi caractériser soigneusement les modifications normales que comporte presque toujours l'économie naturelle. Pour les bien concevoir, il faut d'abord reconnaître qu'elles n'offrent rien de fortuit. Car, elles résultent directement de la hiérarchie générale des phénomènes, où chaque ordre modifie tous ceux qui le dominent. En effet, l'harmonie universelle exige autant cette réaction que cet empire. Il y aurait, sans doute, anarchie totale si les phénomènes plus particuliers n'étaient pas subordonnés aux plus généraux. Mais l'absence des modifications inverses établirait une confuse identité. La vraie distinction entre les grandes catégories naturelles repose essentiellement sur ces réactions nécessaires, faute desquelles les plus simples lois subsisteraient seules. U faut donc concevoir l'ordre réel comme autant éloigné du chaos que de l'anarchie, ou comme supposant à la fois mouvement et fixité. Telle est, du moins, sa notion nécessaire dans tout monde compatible avec la vie ; ce qui constitue le seul cas digne d'examen.
En effet, la conception de Tordre universel comme plus ou moins modifiable résulte directement du grand dualisme philosophique entre la nature morte et la nature vivante. D'abord, tout être vivant, fût-il réduit à l'existence végétative, modifie sans cesse le milieu qui le domine, d'après les matériaux qu'il y puise et les produits qu'il y verse. En outre, il se modifie luimême, pour mieux adapter sa nature à sa situation. Ce double attribut s'étend toujours à mesure que l'être devient plus élevé et plus développé. Or, il importe de reconnaître que l'être ne €rée jamais dans le milieu l'aptitude aux modifications correspondantes : il se borne à l'y utiliser. Si déjà le milieu n'était point modifiable en lui-même, une réaction aussi faible que l'est nécessairement l'influence vitale ne pourrait en altérer la constitution. Aussi les changements qu'éprouve l'ordre matériel,
s»as le sewl «onflit des pnissaoces inorganiques, sont-ils sdn-^ wttt supérieurs à tous ceux qui proviennent des êtres vivants. Ces êtres ne font donc que déterminer au dehors Texercice d^ime propriété sur laquelle repose leur existence. Maïs -cette^ relatioii constitue pourtant la seule destination nécessaire d'une telle aptitude extérieure. Quoique nous ne puissions aycune- BMHii concevoir la vie dan» un monde immodifiaMe, nous suppoeoms aisément un pareil milieu, pourvu que rien n'y vive^ comme dans quelques planètes inhabitables. La variabilité normale de Tordre matériel se rapporte donc essentiellement à l'existence vitale, mais sans en provenir.
Ainsi, la considération de la vie peut seule systématiser toutes les modifications naturelles, même purement inorganiques. La notion de l'ordre engendre alors celle du progrès, que j'ai déjà représentée, dans le dernier chapitre du volume précédent, comme ayant toujours une origine biologique. Sans les réactions vitales qu'éprouve continuellement un milieu modifiable, sa variabilité spontanée n'aboutirait à aucun résultat régulier, et même elle ne comporterait qu'un exercice fortuit. H y aurait alors changement, mais non progrès. Celui-ci consiste toujours à améliorer l'ordre fondamental, par une suite de modifications graduellement relatives à un même but. Or, cette définition suppose doublement l'influence vitale, soft comme source nécessaire, soit comme destination normale d'un tel travail. Le progrès matériel résulte déjà de la seule végéta- Irté, qui a suffi pour modifier beaucoup Técorce solide et l'enveloppe fluide de notre planète. Mais il se développe surtout par Tanimalité, quand l'influence vitale reçoit continuellement une impulsion à la fois intelligente et active. Son plein essor ajçartient donc à l'humanité, qui, en y appliquant des aptitudes supérieures, leur procure aussi une extension et un perpétuité ^ailleurs impossibles.
STATIQUE SOCUi£. — GHAPITEE PREMIER. 39
D'après œs explicatious, la variabilité .secondaire n'est ,pas moins inhérente que rimmuabilité principale à notre vraie notion de l'ordre universel. Il ne reste réellement inaltérable qa'coivers les phénomènes les plus simples et les plus généraux de l'existence matérielle, ceux qui constituent la base mathé- •matîco-astronomique de toute l'économie naturelle. On doit même reeonnaitre que eette £xité n'est aucunement ahsoJue, «t qu'elle se rapporte surtout à notre situation au à notre puisâanoe. Mous concevons sans pedne de graves modifications dans •la coastitutton astronomique de la terre^ quoique nos moyens matériels doivent toujours re^er insufâsants pour les réaliser. En d'auticas cas célestes, ces changements sontjméme incontes- Mâes, surtout envers les comètes, où les influences physico- •dbûniquâfi altèrent beaucoup l'état planétaire. La résistance coBiinue dumilieu général, propro à Fenfiemble de notre système aQiiure,,fluffiirait, d'ailleurs, pour y susciter partout des changements graduels, qui finiraient par devenir très-considérables dans un avenir assez lointain. Mais, quoiqu'il faille quelquefois contempler cette instabilité céleste, afin de mieux consolider aujourd'hui l'esprit relatif, on doit soigneusement éviter d'y attacher trop d'importance habituelle. Car» ces immenses changements n'intéressent auconement nos vraies destinées. Ils resteresit esicore très-minimes enversla planète humaine longtemps après que l'ensemble des autres loJ£ {naturelles y aura supprimé la plus Jkcd)le évolution^ Moire -constitution astronomique doit <d«i£ièixe conçue inaltérable pendant toute l'existence imaginable duvxai GsandrÊtre. Quoiquecette conviction générale ne soit aucnsiement indispensable à uotre principale cxMiduite, individuelle ou collective, elle assure mieAix la fixité fondamentale de nos «mcepltioiis réelles, même envers les phénomènes supérôeuxs. Je n'ai rappelé ici rinstahilité céleste que pour achever d'<effacAr le caractère fortuit qui empéehe^noere lanotion des modifications
naturelles d'acquérir toute sa portée philosophique. La vraie conception du propres est, à tous égards, beaucoup plus récente et plus imparfaite que celle de Tordre : cependant il faut désormais établir une exacte harmonie entre ces deux pensées mutuellement solidaires.
Pour mieux caractériser Téconomie naturelle comme nécessairement modifiable, je dois rappeler ici qu'elle varie d'autant plus qu'on y considère des phénomènes plus élevés. Il n'y a de réellement immuable que Tordre céleste. Mais la plus noble existence inorganique comporte de grandes modifications, in« dispensables aux êtres vivants. Tous les phénomènes de ceux-ci sont encore plus altérables, même quant aux fonctions matérielles. Cette variabilité normale augmente sans cesse à mesure qu'on y considère une plus éminente vitalité, d'abord physique, puis intellectuelle, et enfin morale. La notion de Tordre réel, comme naturellement modifiable, est donc liée tellement à l'état vital qu'elle se développe toujours avec lui.
Après Tavoir assez établie en elle-même, je dois maintenant apprécier directement sa propre efficacité religieuse, en caractérisant successivement son influence nécessaire sur la raison^ l'activité et le sentiment.
Ces modifications spontanées de Tordre universel font d'abord surgir la plus grande difficulté théorique que rencontre notre intelligence en cherchant une pleine systématisation. Il faut, «n effet, les concilier avec Timmobilité fondamentale qu'elles semblent détruire. C'est surtout en vertu d'un tel conflit que ioute notion systématique de l'économie extérieure reste longtemps bornée aux phénomènes réellement immodifiables. Même dans la nature inorganique, il n'y a pas trois siècles que les meilleurs esprits reconnaissent des lois spéciales pour les événements les plus complexes. La complication supérieure des phénomènes sociaux rend leurs variations plus profondes que
toutes les autres, et pourtant leur harmonie nous importe davantage. De là résulte cette disposition contradictoire de l'orgueil législatif qui, en refusant d*y admettre aucune loi naturelle , s'efforce d'y maintenir artificiellement un ordre inaltérable. Gomme la conciliation entre l'harmonie et le mouvement est là plus difficile et plus urgente que partout ailleurs, cette immense difficulté philosophique n'a pu être vraiment surmontée que par ma fondation de la science sociale.
On reconnaît ainsi que, pour tout accorder, il suffit de réduire toujours le progrès, suivant son origine biologique^ à une simple évolution, sans jamais supposer aucune création proprement dite. Le même ascendant graduel des conceptions vitales entraine aussi la raison moderne à définir Tordre comme développable, en écartant irrévocablement son antique immobi* lité. Alors les deux notions, qui semblaient d'abord incompatibles, se combinent intimement d'elles-mêmes, d'après ce seul principe : le progrès est fe développement de F ordre, que j'ai établi pour lier partout les lois dynamiques aux lois statiques. Le cas social n'offre, à cet égard, d'autre particularité que d'en fournir la source nécessaire et la destination principale. Même envers les phénomènes les plus simples et les plus fixes, la notion philosophique de loi naturelle consiste toujours à saisir la constance dans la variété. Avant le premier essor des théories astronomiques, les variations résultées du double mouvement terrestre rendaient le spectacle du ciel aussi irrégulier que semble l'être aujourd'hui celui de l'humanité. Pour un vrai philosophe, il n'y a pas plus de loi sans variété que sans constance. Sauf les caractères particuliers à la nature vivante, et surtout sociale, la conciliation entre l'ordre et le progrès se retrouve partout, et jusque dans les moindres vérités mathématiques. Elle est nécessairement inhérente à la définition de toute loi naturelle comme un simple fait général, qui sup-
42 S¥8TËM£ 'DE POLITIQUE PdSiriVEL
pose toujours }e«oaeours réel de la liaison avec T^xtension.
Voilà comixMfit une canditioa, qui paraît d'abord coqatraéi» au dogme poskif, -aboutit enfin à le pefrfectioiuaer essentiellemeirt. Mais elle y suscite une élaboration ijuadverselle, .aussi diïiicile qu'importante, peyur déterminer les limites géièôrales des Tariations nor&iaks ide Toridre réel. Ceibe détermination derient doublement indispesisatbk, soit à r>eKplication des anomalies apparentes, soit à la systématisation des efforts .priatiques. Elle offre à la fois plu« d'em^rras et plus de prix à mesure que les phénomènes ise oompiiqiuient «n s'élavrant.
Considérée en second lie>a, qiuant à J'jbctivité, la vaciabiliAé naturelle de Tordre maiversel présente des propriétés lencore plus capitales, mais aussi mie«x appréciables* Sirenâemblede 'ces modifications normales est «eonçu dans toute son extension systématique, il comprend même tout le champ réel de notre existence pratique. Il suffît d'y 'distinguer le progrès &! objedbîf et subjectif, suivant que nous modifions ou le monde ou noufimêmes. Quoique la puissance kismoine, individuelle ou collective, se manifeste d'abord par Tempire extérieur, £lle est non moins réelle et encore plus importante envers le domaine inlérieiir. Suivant la loi générale ci^dessus rappelée pour la modificabilité, ce second champ >eonstitue même n<otre principale destination, comme penmettaxitdesAmélioFatkaKS à la fois plus étendues et plus précieitses. Ainsi te forme l'échelle élémentaire du progrès humain, d'abord purement matériel^ ensuite physique, puis intellectuel, enfin et surtout moral. Cette gradation universelle résulte spontanément du classement naturel de nos fonctions essentielles) végétatives, animales, mentales, et sociales.
Une meilleure appréciatieaft de l*ordre fondamental aotobMt donc notre résignation nécessaire, en la «onvertissant en une soumisBion active. Llifnnaaité tend ainsi ver&eou attitude nnr-
maie, comme suprême modératrice de l'économie naturelle, dont le sage perfectionneiEient devient le but continu de ses efforts providentiels, coninenablement assistés par tous les agents, organiques et inorganiques, qui peuvent y concourir. Quoique le spectacle d'un tel progrès fasse quelquefois méconnaître Tordre universel, cette aberration ne saurait persister chez G«iz qui ont réellement participé à cette noble activité. Or, ils sentent aisément que le succès dépend toujours de notre sagesse beaucoup plus ifoe de notre puissance. D'ailleurs, les deux éléments, moral et mental, de la sagesse humaine, sont enx-fiiémes assujettis à des lois indépendantes de nous, et seu-» lement plus modifiables que toutes les autres. En un mot, Tordre artificiel résulté de notre intervention repose nécessairement sur Tordre naturel que nous ne pouvoûs changer, et iflnt il ccmstitue partout un prudent développement, surtout envers les plus nobles améliorations. C'est ainsi que l'activité^ loin d'afiaiblir la soumission, tend à la consolider, d'après les dangers propres aux entreprises mal conçues ou mal conduites. La pr^nière appréciation de Tordre naturel est due bien davantage à la raison pratique qu'à d'orgueilleuses contemplations. Partout le besoin de prévoir, afin de mieux agir, a suscité ées efforts continus pour découvrir les lois réelles. Une telle éestination fournira toujours la meilleure mesure du genre et du degré de perfectionnement qu'il faut procurer à nos théories ^ekonques. Car, il est dseux, et même vicieux, d'étudier Tordre naturel au delà de ce qu'exige la construction de Tordre artifioieL Mais cette prescription fondamentale dirige nos «fforts théoriques sans les restreindre véritablement ; puisque notre faible intelligence reste nécessairement au-dessous d'un td but, même envers les moindres phénomènes.
L'efficacité religieuse d'une semblable activité n'a guère besoin d'explication. Elle résulte aussitôt de ma seule définition
de la religion, comme destinée à régler et à rallier. Car, il suffit de considérer que cette double discipline a pour but nécessaire le perfectionnement universel, au lieu de se rapporter à la passive contemplation d'un ordre immobile. Autrement conçue, la religion prendrait un caractère abstrait, et même vague, directement contraire à sa vraie nature. L'importance fondamentale de l'unité humaine consiste surtout à fournir la seule base normale que comporte notre activité, envisagée dans toute son extension systématique.
ïe suis ainsi conduit à compléter cette appréciation en caractérisant l'influence affective directement propre au complément élémentaire du dogme positif.
Si déjà la fixité essentielle de l'ordre universel excite naturellement l'amour en comprimant l'égoïsme et commandant l'union, sa modificabilité accessoire doit tendre davantage vers cette double efficacité morale. Une insuffisante systématisation de l'activité correspondante peut la faire dégénérer en impulsion purement personnelle. Mais, par sa nature, elle stimule toujours la sociabilité, en poussant au concours. Cette tendance caractérise tellement l'activité, qu'elle se développe même d'après un but destructeur, qui, chez les animaux comme parmi nous , produit souvent la coalition. La vie pratique dispose davantage à l'amour que la vie théorique, parce que le concours s'y montre plus indispensable. Quand elle est assez développée, elle fait autant sentir la continuité historique que la simple solidarité. Par une réaction morale plus intime et plus directe, l'activité excite Tessor des affections sympathiques, en leur procurant une satisfaction continue* Car, dans toute société réelle, chacun agit habituellement pour autrui, quoiqu'il n'ait pas toujours un digne sentiment de sa vraie fonction. Sans doute, cette excitation permanente ne dispense nullement d'une culture directe de l'amour universel, qu'elle serait im-
puissante à susciter s'il n'existait pas spontanément. Mais elle est naturellement propre à seconder Tessor moral. La préoccupation habituelle du progrès humain constitue le meilleur préservatif contre le quiétisme affectif, comme contre l'ascétisme contemplatif. Nos moindres actes peuvent ainsi acquérir un charme habituel, tendant à développer toutes nos bonnes inclinations. En un mot, la pensée générale des modifications nécessaires de l'ordre universel rappelle toujours le Grand- Être, qui est à la fois la source et le but de leur régularisation. L'intime affinité qui existe naturellement entre les différentes sortes de progrès étend l'efficacité affective des plus simples perfectionnements, que chacun sent ainsi liés à Tamélioration morale sans laquelle ils deviendraient tous illusoires. Enfin, l'appréciation correspondante des diverses imperfections réelles augmente l'efficacité religieuse d'une telle action en développant notre humilité nécessaire, surtout envers nos principaux attributs, qui sont aussi les plus imparfaits. Gela nous dispose à concevoir la subordination continue de la personnalité à la sociabilité comme le plus important et le plus difficile de tous les progrès compatibles avec l'ensemble de l'ordre naturel. Si ses diverses imperfections étaient entièrement irréparables, nous les sentirions beaucoup n^oins, faute d'une active sollicitude habituelle.
J'ai assez caractérisé maintenant les deux attributs nécessaires de l'ordre fondamental, d'abord sa fixité principale, et ensuite sa perfectibilité secondaire. Ges deux notions, qui semblèrent si longtemps incompatibles, sont désormais inséparables, en sorte que chacune peut se déduire de l'autre. Toute raison systématique repousse également une fatalité immodifiable et une perfectibilité illimitée. Gette conciliation générale entre la stabilité et le mouvement constitue le dogme positif. Dans son usage théorique, elle unit directement les deux
aspects, statique et dynamique, d'une doctrine quelconcpïe, surtout vitale ou sociale. Son application pratique détermine le caractère normal de notre existence continue, soumission active ou activité subordonnée.
Par cette double aptitude, le dogme positif devient le fonder ment rationnel de la religion, destinée à lier pour diriger. Mais une telle base doit sembler aussi insuf&sante qu'indispensable, puisqu'elle ne concerne directement que deux des trois fa^s essentielles de la nature humaine. Uniquement relative à Tin^ telligence et à l'activité, elle paraît laisser hors du dogme le sentiment, seul moteur réel de toute notre existence. Si cette immense lacune devait persister, l'unité humaine deviendrait impossible, faute d'une suffisante combinaison entre ses deux conditions nécessaires, la foi et l'amour. A la vérité, nous venons de reconnaître combien les saines notions de l'ordre et du progrès tendent à seconder l'essor naturel des instincts sympathiques, surtout quand elles sont pleinement conciliées. Mais cette réaction indirecte ne saurait suffire pour compléter l'aptitude religieuse du dogme positif. Rien ne peut dispenser d'une culture spéciale et continue de l'amour universel, seule source intérieure de la vraie religion. Il faut même reconnaître que les réactions affectives ci-dessus appréciées sont gravement contre-balancées par d'autres tendances non moins propres au dogme positif. En effet, j'ai déjà déploré quelquefois, comme je devrai encore le faire souvent, la funeste influence morale qui accompagne presque toujours la culture intellectuelle, surtout scientifique. On peut la caractériser comme consistant à développer la personnaHté par l'exaltation de l'orgueil, et à comprima la sociabilité par une concentration solitaire. Qtroique ces deax tendances doivent être utilement contenues d'après une sage éducation, elles resteront toujours inhérentes à l'intensité des efforts individuels qu'exige notre pénible exercice
théorique. A un moiodre degré, la vie pratique nous offre naturellement les mêmes dangers moraux, comme exaltant Torgueil et comprimant la sympathie» Si Tactivité dispose mieux que l'intelligence à sentir le concours, elle détermine aussi un entrtinement plus habituel, et surtout plus universel, qui rejette trop facilement la culture propre du cœur. Ces inconvénients théoriques et pratiques ne peuvent être corrigés par la religion que d'après une excitation systématique des aifectionsr bienveillantes. Il fftut donc que le dogme positif comporte durecteiaent cette sainte destination. Apprécié d'abord comme réglant Tintelligence, et ensuite comme guidant l'activité, il doit enfin se montrer propre à systématiser le sentiment. Cette dernière aptitude rehgieuse, seule pleinement décisive, ressort aussitôt d'une entière extension normale du dogme positif. Il suffit, en effet, que son développement systématique embrasse la partie la plus compliquée et la plus éminente de l'ordre naturel, celle qui régit l'existence et le mouvement de l'humanité. Tel est le troisième attribut fondamental qui me reste à caractériser dan^la foi po^tive, dès lors intimement combinée avec l'amour universel^de manière à constituer directement la yraie religion.
Afin de mieux saisir la principale notion, on doit remarquer d'abord qu'il ne s'agit nullement de fonder ici l'amour sur la foi. Diaprés la vraie- connaissance de l'homme, ces deux grandea conditions religieuses sont pleinenxent i}idépendante8 Tune de
l'auto, et chacune d'elles se développe spontanément. C'est surtout dé' cette double spontanéité que résulte à la fois la difficulté et l'importance de leur combinaison, naturelle ou artificielle. Dans toute saine éducation, les deux aptitudes'suiy gissent et croissent ensemble, de manière à s'aaaister toujowr &• Mais l'anarchie actuelle confinne trop leur indépendance directe, souvent poussée ainsi' jwqu'à l'appositioQ habituelle.
Lie cas où Tamour conduit à la foi devient alors plus fréquent, et surtout plus efficace, que le cas inverse. Néanmoins, cette dernière réaction serait beaucoup moins exceptionnelle si la prétendue foi d'aujourd'hui n'était pas profondément incohérente. Ceux qui sont déjà parvenus à une véritable synthèse mentale se sentent ainsi entraînés fortement vers l'unité affective, à moins que leur organisation morale ne soit trop défectueuse. Quoique la foi positive ne puisse aucunement faire naître l'amour universel, elle possède donc une aptitude directe à seconder son essor spontané, outre les tendances indirectes appréciées ci-dessus.
Cette précieuse propriété s'y manifeste même quand son domaine reste réduit à la seule philosophie naturelle, comprenant l'ensemble de théories qui précèdent et préparent la science finale. Les moindres études mathématiques peuvent ainsi inspirer un véritable attrait moral aux âmes bien nées qui les cultivent dignement. Il résulte de l'intime satisfaction que nous procure la pleine conviction d'une incontestable réalité, qui, surmontant notre personnalité même mentale nous subordonne librement à l'ordre extérieur. Ce sentiment est souvent dénaturé, surtout aujourd'hui, par l'orgueil qu'excite la découverte ou la possession de telles vérités. Mais il peut exister avec une entière pureté, môme de nos jours. Tous ceux qui, à quelques égards,[sont vraiment sortis de la fluctuation métaphysique, ont certainement éprouvé combien cette sincère soumission de l'esprit affecte doucement le cœur. Il peut ainsi surgir un véritable amour, peu exalté mais très stable, pour les lois générales qui dissipent alors l'hésitation naturelle de nos appréciations. Car, l'homme est tellement disposé à l'affection qu'il rétend sans effort aux objets inanimés, et même aux simples règles abstraites, pourvu qu'il leur reconnaisse une liaison quelconque avec sa propre existence. A mesure que la foi po-
sitive se développe et s'élève, nous aimons de plus en plus l'ordre naturel, et surtout le progrès correspondant. Cette fatalité graduellement mêlée de perfectibilité acquiert un prix croissant en réglant davantage notre existence active et passive. Des phénomènes plus spéciaux et plus compliqués, où l'harmonie devient à la fois plus importante et plus difficile, nous font alors sentir combien notre sagesse serait vaine et notre puissance illusoire sans une telle base extérieure. Nous chérissons ainsi de plus en plus ce fondement nécessaire de toute évolution humaine, à mesure que ses bienfaits théoriques et pratiques se manifestent mieux. Une sincère humilité, même d'esprit^ nous fait dignement reconnaître que nous sommes seulement propres à apprécier ce qui est pour améliorer ce qui sera, en renonçant à rien créer.
Tous ces sentiments spontanés de soumission et de gratitude se trouvent même augmentés d'après la nature essentiellement objective du dogme positif. Car cette foi si précieuse devient ainsi un bienfait continuellement renouvelé, inspirant une gratitude toujours nouvelle. Son premier fondement restera constamment inductif, puisqu'il résulte seulement d'une incessante vérification, jamais contredite, il est vrai, par aucune exception réelle, mais sans que nous puissions garantir rationnellement sa perpétuité nécessaire. Quoique cette conviction soit peu goûtée en un temps trop voisin du règne de l'absolu, elle est naturellement aussi propre à seconder la vraie moralité qu'à consolider la saine raison.
Enfin, ces diverses réactions affectives de la véritable foi s'accompagnent toujours d'une excitation encore plus directe des sentiments bienveillants, en considérant la source nécessaire de tant d'acquisitions importantes. Le savant le plus orgueilleux et le plus étroit ne saurait longtemps méconnaître combien ses propres découvertes dépendent de l'ensemble des travaux hu-
W -SYSTÈME ©K WLTTIQUE POSITIVE.
mains, tant antérieors qu^actuels. Quant aux vrais philosophes, ils n^owblient jamais que la participation persennelk des plus puissants rénovateruTS se trouve très-înférienreà cette préparation •collective, dont la prépondéra-ttcc est 4'ailleurs croissante. Les grands succès pratiques exigeant un concours plus vaste et mcdns contestable inspirent davantage cette salutaire conviction. Ainsi, l'orgueil personnel tend à s'effacer sousnne juste fierté colled;ive, toujours tempérée par Timperfection constante de nos feriomphes, même envers 4es moindres difficultés spéculairves.Cbaqne saine initiation positive-excité donc des sentiments continus de vénération et de reconnaissance, souvent poussés jusqu'à une admiration enthousiaste, pour leGrand-Êfcre auquel «cttFt dues toutes ces constructions thféoriques et pratiques.
Telles sont les propriétés affectives directement inhérentes à la foi réelle, mèvae quand elle reste bornée â son domaine çréliiiainaire. Eïles furent peu senties jusqu'ici, d'après la profonde irrationnalrté de l'instruction correspondante, presque toujeiirs dominée d'ailleurs par la fatale insurrection de l'esprit contre le cœur. Mais elles comporteront un vaste et précieux 'cssor, quand Téducation régénérée tendra directement à constituer l'unité humaine, sous la mutuelle assistance de toutes nos facultés suivant leurs vraies lois respectives. Néanmoins, même alors, le dogme positif resterait moralement insuffisant •6^1 ne tendait pas d'une manière plus directe à faine converger tous nos sentiments vers l'amour universel. Or, la vraie foi, complètement développée, remplit naturellement cette condition sacrée au delà de tout espoir antérieur. Car elle conduit nécessairement à fonder Tunité de conception sur le même Grand-Être qui déjà peut seul permettre l'unité d'affection et Tunité d'action. Il me reste à caractériser cette dernière appré- "ciation religieuse, préparée tout à l'heure en jugeant moralement la réaction historique des découvertes positives.
Quand la foi aura directement concouru avec Tamour, l'unité humaine se trouvera pleinement établie. Ce concours décisif ne peut donc résulter que d'une notion fondamentale, à la fois spontanée et systématique, capable de condenser Tensemble du dogme positif. On comprend ainsi l'extrême difficulté d'une telle conciliation, où réside le nœud essentiel de la vraie reli- ^on. Mais cette position finale de la question religieuse en indique aussi Tissue normale, consistant à rendre morale Técofiomie naturelle, qui commence par être purement physique et décent ensuite intellectuelle.
Le dogme positif, nécessairement borné d'abord aux phénomènes les plus simples et les plus généraux, tarde longtemps é nous manifester une existence vraiment douée d'affections et <le volontés analogues aux nôtres, combinées avec une puis- «MHice supérieure. Or, tant que cette condition n'est point assez remplie, les prc^iétés affectives ci-dessus attribuées à la foi Téeile ne sauraient se développer convenablement. Quelque précieuses que nous soient, en effet, la fixité essentielle de l'ordre naturel et sa perfectibilité accessoire, la satisfaction ■conrespondante ne peut déterminer une véritable gratitude, si •Bos hommages ne trouvent autour de nous que des êtres inanimés. Tant que le spectacle extérieur n'a pu nous présenter des puissances susceptibles envers nous d'une vraie sympathie, •le -dogme positif ne pouvait encore suffire à nos besoins moraux. Faute d'objets réels, la vénération et la reconnaissance qu'inspirent les bienfaits continus de l'ordre naturel ont dû s'a- -dress^ à des êtres imaginaires, mais profondément sympathiques. L'unité dogmatique était, sans doute, incompatible avec la -^^pondérance provisoire de ces conceptions subjectives, qui ne pouvaient assez représenter l'objeotivité nécessaire des notions pratiques. Néanmoins, la supériorité spontanée des exigences «(Hrales a dû faire longtemps prévaloir ces fictions
naïves, sans lesquelles n'aurait pu surgir notre meilleure culture. Quoique de telles hypothèses n'aient jamais expliqué suffisamment le spectacle extérieur, elles ont toujours permis l'essor des sentiments qu'il nous inspire. Or, cette première évolution, directement relative aux conditions intérieures de l'unité humaine, importait davantage que le cours régulier de nos conceptions théoriques et même pratiques. Un exercice idéal mais continu devait ainsi développer nos instincts supérieurs, malgré leur faible énergie native et les difficultés de notre situation matérielle. D'ailleurs, jusqu'à ce que l'ordre réel commençât à être scientifiquement apprécié, les fictions propres à exciter l'amour permettaient aussi une loi suffisante. Quand le dogme positif devint systématique envers les plus simples phénomènes, surtout célestes, les conditions intellect tuelles de Tunité humaine manifestèrent bientôt leur incompatibilité radicale avec le régime qui convenait encore à ses conditions morales. Ce conflit nécessaire, graduellement développé depuis le premier essor de la science et de la philosophie grecque, constitue la source principale de la profonde anarchie propre aux modernes Occidentaux. Il a de plus en plus ébranlé le régime initial, à mesure que le dogme positif a fait de nouvelles acquisitions essentielles. Mais ce régime, malgré sa décrépitude réelle, a toujours conservé son apparente prépondérance, par la seule puissance des conditions morales, tant que l'ordre réel ne put y satisfaire autant que l'ordre chimérique. Or, d'après la marche nécessaire du dogme positif, procédant sans cesse du monde à l'homme, il n'a dû prendre un caractère affectif que dans sa dernière élaboration, seule relative aux plus nobles phénomènes. Depuis que cette extension décisive s'est accomplie par ma fondation de la vraie science sociale, l'ordre réel peut entièrement remplacer l'ordre fictif, aussi bien quant à l'amour que pour la foi. Alors surgit irrévo-
cablement la véritable unité humaine, fondée sur la convergence totale du dogme positif vers une seule existence prépon dérante, dont l'irrécusable réalité touche aussi directement le cœur que l'esprit.
En effet, l'appréciation graduelle de Tordre fondamental nous dévoile ainsi une dernière classe de lois naturelles, plus cachées que toutes les autres, mais qui nous concernent de plus près. Le cours effectif de notre existence, quoique directement subordonné aux lois cosmologiques et biologiques, n'est point représenté suffisamment par leur ensemble. Nos principales fonctions exigent certainement un autre genre d'explication, dont la nécessité spéciale, longtemps contestée, ressort, avec une irrésistible évidence, de leur essor complet. Chacun de nous se sent toujours dominé par l'ordre mathématicoastronomique, l'ordre physico-chimique, et l'ordre vital. Mais une plus profonde appréciation lui montre aussi un dernier joug, non moins invincible, quoique plus modifiable, résulté de l'ensemble des lois, statiques et dynamiques, ^propres à l'ordre social. Gomme toutes les autres, cette fatalité complémentaire se fait d'abord sentir à nous par ses résultats physiques, ensuite par son influence intellectuelle, et enfin par sa suprématie morale. Depuis que la civilisation a vraiment surgi, chacun a reconnu que sa propre destinée était matériellement liée à celle de l'ensemble de ses contemporains, et même de ses prédécesseurs. Un simple regard sur les produits usuels de l'industrie humaine détruirait aussitôt les sophismes que pourrait susciter à cet égard une folle indépendance. Plus tard, la comparaison involontaire des divers états sociaux, simultanés ou successifs, manifeste aussi la dépendance intellectuelle de chaque homme envers l'ensemble des autres. Le plus orgueilleux rêveur ne saurait méconnaître aujourd'hui la grande influence des temps et des lieux sur les opinions individuelles.
94 SYSTÈME BE PÔÏ.ITIQUB POSITIVE^
Enfin^ même envers nos phénomrènes les plus spontanés, ti» examen Hltérieur rend irrécusable la subordination constanote ée nos sentimîents personnels à Tordre collectif. Quoique cba* cun puisse modifier davantage ses affections que ses pensées^ il reconnaît aisénveM la domination qu'exerce sur soti pro|>re était moral le caractère général de la sociabilité correspond* dante. Ainsiy sous tous les aspects, depuis que les mutation» sociales sont assez prononcées, Thomme se sent subordonné à rhtimanité. Le langage suffirait seul pour rappeler à ehaoan que toute construction humaine résulte réellement d'un immerise concours dans le temps et dans l'espace.
Quoique cette dépendance continue de l'individu envers l'es* pèce soit empiriquement appréciable depuis un grand nombre de siècles, son influence systématique exigeait la découverte des lois sociologiques. Jusque-là, tous les effets qui s'y rap^ portent étaient spontanément attribués aux volontés arbitraires ^8tr lesquelles le régime fictif expliquait les événements sociaux» Mais ces derniers phénomènes étant désormais ramenés atissl^ après tous les autres, à des lois invariables, le dogme positif devient enfin complet. L'ordre individuel s'y trouve subordonné à l'ordre social, comme l'ordre social à l'ordre vital, et comme celui-ci à l'ordre matériel. Depuis Thaïes et Pythagore, une immense élaboration philosophique n'a jamais cessé de construire la notion systématique de l'ordre universel, en étendant les t)remières vues scientifiques à des phénomènes toujours plus complexes et plus spéciaux. Cette longue prépa*ration mentale est évidemment terminée par ma découverte des principales lois sociologiques. Alors le difficile trajet objectif du monde vers l'homme se trouve assez achevé pour consti* tuer une foi complète et homogène. Surgie des moindres conceptions mathématiques, elle s'élève insensiblement jusqu'au* plild sublimes spéculations morales^ en construisant tine suife
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITRE HUEIflER. Stt
d'ordres toujours plus nobles et plus modifiables. Le plus émn nent de tous devient le régulateur immédiat de nos destinées. Sa eonsidération doit donc prévaloir pour l'appréciation systématique de chaque existence humaine. Elle y préside d'autant mieur que, d'après la constitution générale de la hiérarchie naturelle, ce dernier ordre condense nécessairement Tensembld de ceux auxquels il est lui-même subordonné. Chacun de nous, sans doute, subit directement toutes les fatalités extérieures, qui ne peuvent atteindre l'espèce qu'en affectant les individus» Néaiunoins, leur principale pression ne s'applique personnelle* ment que d'une manière indirecte, par l'entremise de l'humanité. C'est surtout à travers l'ordre social que chaque hoiAme supporte le joug de l'ordre matériel et de l'ordre vital^ dont le poids individuel s'accroît ainsi de toute l'influence exercée sur l'ensemble des contemporains et même des prédécesseurs. D'ailleurs, l'action providentielle de l'humanité protège chacun de ses serviteurs contre les ascendants moins nobles, qu'elle modifie de plus en plus.
Au reste, cette transmission indirecte deviendrait pleinement conforme à la loi fondamentale du classement naturel si l'on distinguait l'ordre individuel de l'ordre social proprement dit, c'est-à-^ire collectif, en ajoutant un degré final à la hiérarchie générale des phénomènes. Quoique ce nouveau degré différât beaucoup moins du précédent qu'en aucun autre cas, cependant il lui succéderait comme partout ailleurs, en tant que le plus particulier de tous et le plus dépendant. Je ferai souvent sentir combien il importe de prolonger jusqu'à ce terme extrême l'immense série qui, commençant au monde considéré sous son plus vaste aspect, aboutit à l'homme envisagé de la manière la plus précise. Ce perfectionnement définitif de ma hiérarchie encyclopédique doit seulement servir ici à ramener la remarque précédente aux relations normales de tous les
ordres naturels. En effet, chacun d'eux est surtout soumis à celui auquel il succède objectivement, et qui lui transmet la principale influence de ceux dont lui-même dépend. La hiérarchie naturelle devient ainsi mieux semblable à nos hiérarchies artiflcielles. Si c'est surtout à travers Tordre social que l'ordre individuel éprouve la pression de tous les autres, de même le poids principal de l'ordre matériel sur l'ordre social s'exerce par l'entremise de l'ordre vital, qui les sépare et les réunit. Une pareille remarque convient aux subdivisions quelconques de la hiérarchie générale, comme Tindique mon traité philosophique. Ainsi, l'ordre vital, quoique directement soumis à l'ordre physique proprement dit, en subit la principale influence au travers de l'ordre chimique. Pareillement, celui-ci, malgré sa dépendance directe envers Tordre astronomique, lui est surtout assujetti par l'intermédiaire de Tordre physique.
Sans développer davantage une telle appréciation, elle suffit ici pour confirmer la condensation finale du dogme positif dans son domaine sociologique. Ainsi, en cherchant seulement à compléter la notion de Tordre réel, on y établit spontanément la seule unité qu'il comporte. D'après la subordination objective qui caractérise la hiérarchie générale des phénomènes, Tordre universel devient essentiellement réductible à Tordre humain, dernier terme de toutes les influences appréciables. Ce résumé convient d'autant mieux qu'il embrasse à la fois Tordre naturel et Tordre artificiel, en y considérant l'économie réelle, d'abord comme indépendante de nous dans ses dispositions principales, ensuite comme accessoirement perfectible sous notre sage intervention. En même temps, notre intelligence se place ainsi au seul point de vue qui puisse rallier toutes nos spéculations, lesquelles, subjectivement appréciées, constituent toujours de simples phénomènes humains, personnels ou sociaux.
La foi positive parvient donc à sa véritable unité, tant objec-
tive que subjective, par une conséquence nécessaire de son évolution normale, en condensant l'ensemble des lois réelles autour de Tétre collectif qui règle immédiatement nos destinées d'après sa propre fatalité modifiée par sa providence. Dès lors, une telle foi se concilie pleinement avec l'amour, en dirigeant vers ce Grand-Être, éminemment sympathique, tous les hommages que mérite la bienfaisante domination de l'ordre universel. Â la vérité, cet être immense et éternel n'a point créé les matériaux qu'emploie sa sage activité, ni les lois qui déterminent ses résultats. Mais une appréciation absolue convient encore moins au cœur qu'à l'esprit. L'ordre naturel est certainement assez imparfait pour que ses bienfaits ne se réalisent envers nous que d'une manière indirecte, par l'affectueux ministère de l'être actif et intelligent sans lequel notre existence deviendrait presque intolérable. Or, une telle conviction autorise assez chacun de nous à diriger vers l'Humanité toute sa juste reconnaissance, même quand il existerait une providence encore plus éminente, d'où émanerait la puissance de notre commune mère. L'ensemble des études positives exclut radicalement cette dernière hypothèse. Mais, au fond, sa discussion spéciale est devenue aussi oiseuse pour le cœur que pour l'esprit; ou, plutôt, elle offre à. tous deux des dangers équivalents. Nos vrais besoins intellectuels, théoriques et pratiques, exigent seulement la connaissance de l'ordre universel , que nous devons subir et modifier. Si sa source pouvait nous être connue, nous devrions nous abstenir de la chercher, afin de ne pas détourner nos efforts spéculatifs de leur vraie destination, l'amélioration continue de notre condition et de notre nature. Il en est de même, et à un plus haut degré, sous l'aspect moral. Notre reconnaissance, personnelle ou collective, pour les bienfaits de l'ordre réel doit se borner à leur auteur immédiat^ dont l'existence et l'activité nous sont continuelle-
58 SYSTÈME DK FOUTIQVE POttTlYE.
ment appréciables. AiBsi dirigée, elle s'épanebera de manière à développer pleinement la baute amélioration morale que doivent nous procurer ces justes bommages. Quand même notre mère commune trouverait, dans Tordre réel, une pro* vidence supérieure à la sienne, ce ne serait point à nous qu'il appartiendrait de lui faire directement remonter notre gratitude« Car, une telle discontinuité morale) outre son injustice évidente, deviendrait aussitôt contraire à la principale destination de notre culte, en nous détournant de l'adoration immédiate, seule pleinement conforme à notre nature affective. Le régime provisoire qui finit de nos jours n'a que trop manifesté ce grave danger, puisque la plupart desremerciments adressés à l'être fictif y constituaient autant d'actes d'ingratitude envers l'Humanité, seul auteur réel des bienfaits correspondants* EUh un mot, notre reconnaissance doit considérer les produits^ sans remonter aux matériaux, qui n'offrent presque jamais un mérite suffisant. Même dans l'ordre réel, il importe encore davantage au cœur qu'à Tesprit de ne francbir aucun intermédiaire essentiel. À plus forte raison, nos affections doivent-elles être encore mieux préservées que nos pensées de toute destination cbimérique, quand leur véritable cours est devenu posh sible. Si Tadoration des puissances fictives fut moralement in* dispensable tant que le vrai Grand*Être ne pouvait assez surgir, elle ne tendrait désonnais qu'à nous détourner du seul culte qui puisse nous améliorer. Ceux donc qui s'efforcent de la prolonger aujourd'bui la tournent, à leur insu, contre sa juste destination, consistant à diriger l'essor provisoire de nos meilleurs sentiments, sous la régence de Dieu, pendant la longue minorité de l'Humanité.
Ainsi, la foi réelle se concilie pleinement avec le véritable amour, aussitôt que le dogme positif se coordonne en se complétant. L'unité bumaine s'établit irrévocablement sur des bases
STATIQUR SOCIALE.*^ CHAPITRE FREMIER. 99
entièrement puisées dans une saine appréciation générale de notre condition et de notre nature. Une étude approfondie de^ l'ordre universel nous y révèle enfin l'existence prépondérante du vrai Grand-Être qui , destiné à le perfectionner sans cesse en s'y conformant toujours, nous en r'eprésente le mieux le véritable ensemble. Cette incontestable providence, arbitre suprême de notre sort » devient naturellement le centre eom^ mun de nos affections, de nos pensées^ et de nod actions^ Quoique ce Grand-Être surpas^ évidemment toute force humaine, même collective, sa constitution nécessaire et sa propre destinée le rendent éminemment sympathique envers tous ses serviteurs. Le moindre d'entre nous peut et doit aspirer constamment à le conserver et même à l'améliorer. Ce but normal de toute notre activité ^ privée ou publique, détermine le vrai csffactère général du reste de notre existence, affective et spéculative, toujours vouée à l'aimer et à le connaître, afin de le setvir dignement, par un sage emploi de tous les moyens qu'il nous fournit. Réciproquement, ce service continu, en eonsoli-^ daût notre véritable unité, nous rend à la fois meilleurs et plus heureuXé Son dernier résultat nécessaire consiste à nous incorporer irrévocablement au Grand-Être dont nous avons ainsi secondé le développement.
Tel est donc l'esprit général de la vraie religion ^ indiqué déjà par mon discours préliminaire^ Je dois réserver pour le quatriôme volume son exposition directe et spéciale ^ alors fondée sur une préparation historique conduisant à une appréciation comparative. Mais il faut ici préciser davantage la notion fondamentale où aboutit enfin l'ensemble du dogme positif, en caractérisant mieux la nature composée et relative de la suprême existence*
Cet immense et éternel organisme se distingue surtout des autres être» oomme étant formé d'éléments séparables ^ dont
chacun peut sentir sa propre coopération , et par suite la vouloir, ou même la refuser, du moins tant qu'elle demeure directe. Ses attributs essentiels et ses conditions indispensables résultent également de cette indépendance partielle, qui permet un vaste concours, mais aussi de profonds conflits. En un mot, la principale supériorité du Grand-Être consiste en ce que ses organes sonteux-mémes desétres, individuels ou collectifs. Toutes ses fonctions, affectives, spéculatives, et actives, sont donc exercées finalement par des individus quelconques, dont la libre intervention est indispensable, quoique chaque refus personnel puisse ordinairement se trouver compensé d'après d'autres assentiments. Mais, pour éclaircir assez une telle notion, je dois maintenant distinguer les deux existences propres aux vrais éléments humains, que mon discours préliminaire avait pu envisager sous un aspect unique, sans susciter alors aucun inconvénient durable.
La puissance suprême est la résultante continue de toutes les forces susceptibles de concourir volontairement au perfectionnement universel, sans même excepter nos dignes auxiliaires animaux. Chacun de ses vrais éléments comporte deux existences successives : Tune objective, toujours passagère, où il sert directement le Grand-Être , d'après l'ensemble des préparations antérieures; l'autre subjective, naturellement perpétuelle, où son service se prolonge indirectement, par les résultats qu'il laisse à ses successeurs. A proprement parler , chaque homme ne peut presque jamais devenir un organe de l'Humanité que dans cette seconde vie. La première ne constitue réellement qu'une épreuve destinée à mériter cette incorporation finale, qui ne doit ordinairement s'obtenir qu'après l'entier achèvement de l'existence objective. Ainsi, l'individu n'est point encore un véritable organe du Grand -Être; mais il aspire à le devenir par ses|services comme être distinct. Son indépendance
relative ne se rapporte qu'à cette première vie , pendant laquelle il reste immédiatement soumis à Tordre universel, à la fois matériel, vital, et social. Incorporé à TÊtre-Suprôme, il en devient vraiment inséparable. Soustrait, dès lors , à toutes lois physiques, il ne demeure assujetti qu'aux lois supérieures qui régissent directement l'évolution fondamentale de l'Humanité. C'est d'un tel passage à la vie subjective que dépend la principale extension du grand organisme. Les autres êtres ne s'accroissent que d'après la loi de rénovation élémentaire, par la prépondérance de l'absorption sur l'exhalation. Mais, outre cette source d'expansion, la suprême puissance augmente surtout en vertu de la perpétuité subjective des dignes serviteurs objectifs. Ainsi, les existences subjectives prévalent nécessairement, et de plus en plus, tant en nombre qu'en durée, dans la composition totale de l'Humanité. C'est surtout à ce titre que son pouvoir surpasse toujours celui d'une collection quelconque d'individualités. L'insurrection même de presque toute la population objective contre l'ensemble des impulsions subjectives n'empêcherait point l'évolution humaine de suivre son cours. Quelques serviteurs restés fidèles pourraient dignement surmonter cette révolte, en rattachant leurs efTorts aux racines involontairement laissées dans tous les cœurs et tous les esprits par la suite des générations antérieures, dont iis seraient alors les seuls vrais successeurs. En un mot, les vivants sont toujours, et de plus en plus, dominés parles morts. Mais, pour prévenir, à cet égard, toute aberration ontologique chez les penseurs trop abstraits, il suffit de bien concevoir la prépondérance nécessaire des organes subjectifs. Chacun d'eux résuite toujours d'une existence objective, et son exercice exige le concours d'une autre. L'homme sert donc comme être pendant sa vie proprement dite, et comme organe après sa mort individuelle, qui transforme finalement sa vie objective en une vie subjective.
Dans la première existence , il reçoit gratuitement et emploie librement des ressources de tous genres accumulées par le Grand-Être; dans la seconde, il concourt à diriger Tusage continu de l'ensemble des moyens humains, s'il a dignement rempli son office personnel. Son individualité constitue à la fois la conr ditîon essentielle et le principal danger de sa coopération objective, pour y subordonner convenablement Tégoïsme inévitable à Taltruîsme indispensable. Quand son service est devenu subjectif, l'ascendant continu de la sociabilité sur la personnalité s'y établit spontanément. Car, non-seulementl*Humanité ne se compose que des existences susceptibles d'assimilation, mais eîle n'admet, ^e chacune d^elles, que la partie incorporaWe, en oubliant tout écart individuel.
"Dans cette sommaire systématisation, je ne puis espérer d'édaircir entièrement , même pour les esprits bien préparés , la plus vaste et la plus difficile des conceptions positives , celle qui résume naturellement l'ensemble du dogme réel. Néanmoins , je devais directement caractériser ici ce centre néces- -saire de la vraie religion. Tout le reste de ce traité éclaidra de plus en plus cette théorie fondamentale , d'*aprês une application continue , exp'lici'te ou implicite. Mon dernier volume achèvera de la développer , comme base générale de notre régime définitif.
des premières explications directes suffisent ici pour caraciiériserle principe fondamental de la vraie religion , où tout se rapporte à l'Humanité. Mais la nature composée du Grand- Être suscito une difficulté essentielle qui, intéressant; surtout le culte, affecte aussi le dogme, et même le régime. 'En effet, ce centre de l'unité humaine semble ainsi ne comporter aucune représentation personnelle. Je dois compléter les indicaftions précédentes en exposant à cert égard une solution décisive, ^ui sera u^ltérieurement développée.
L'issue nonnale d'tme telle difficulté résulte naturellement de Tensemble des caractères propres au véritable Être-Sufréme. Quoique essentiellement composé d'existences subjectives, il ne fonctionne directement que par des agents objectilB , qui sont des êtres individuels^ de la même nature que Ivî y seulement moins éminents et moins durables. Chacun de ces organes personnels devient donc capable de représenter, 6 quelques égards, le Grand-ÉJtre, après y avoir été dignement incorporé. Le culte des hommes vraiment supérieurs forme ainsi ii«e partie essentielle du culte de THumanité. Même pendant sa vie objective, chacun d'eux constitue une certaine personnification du Grand-Être. Toutefois, cette reprétentation exige qu'on écarte idéalement les graves imperfeciions qm altèrent sauvent les meilleurs naturels. La diversité des types individuels et la connexité de leurs offices sociaux &oîliieirt cette abstraction indispensable, surtout quand une «aane éducation fait universellement ressortir les traits essentiels de l'Humanité.
Envers les attributs qui doivent directement prévaloir, l'ordre naturel fournit aussitôt une multitude de personnifications vivantes de rÊtre-Suprôme. Car, d'après les caractères propres au sexe affectif, telle est, pour tout homme bien né, Taptitude spontanée de toute digne femme. Quand Tordre artificiel uura, sous ce rapport, assez développé Tordre naturel , cette fwpnéié ufiîversel'le fournira la principale solution des dîffitfiÉlés ireligieuses inhérentes à la composition nécessaire du vrai Grand-Être. Supérieures par Tamour , mieux disposées à toujours subordonner au sentiment l'intelligence et l'activité , ^ femmes constituent spontanément des êtres intermédiaires entre THumanrté et les hommes. Telle est leur sublime destination, aux yeux de la religion démontrée. Le Grand-^Être leur confie spécialement sa providence morale, pour entretenir
la culture directe et coutinue de Taffection universelle^ au milieu des tendances , théoriques et pratiques , qui nous en détournent sans cesse. Cette commune aptitude du sexe aimant devient encore plus sensible par l'uniformité des natures et des situations féminines. Enfin, ce suprême office est aussi celui pour lequel Tinfluence subjective prolonge le mieux l'action objective. Car, aucune digne femme ne peut réellement mourir, quant à sa principale fonction.
Une telle attribution ne doit pas seulement être appréciée comme générale, mais surtout comme spéciale. Outre l'influence uniforme de toute femme sur tout homme pour le rattacher à l'Humanité, l'importance et la difficulté d'un tel office exigent que chacun de nous soit toujours placé sous la providence particulière d'un de ces anges, qui en répond au Grand- Être. Ce gardien moral comporte trois types naturels, la mère, l'épouse , et la fille , dont chacun fournit beaucoup de dérivations , que j'expliquerai dans mon volume final. Leur ensemble embrasse les trois modes élémentaires de la solidarité, obéissance , union , et protection , comme aussi les trois ordres de continuité , en nous liant au passé , au présent et à l'avenir. D'après ma doctrine cérébrale , chacun d'eux correspond spécialement à l'un de nos trois instincts altruistes, la vénération, l'attachement, et la bonté. Cette théorie indique assez que, pour obtenir une sauvegarde complète, il faut habituellement combiner les trois anges, en suppléant aux lacunes naturelles par des types artificiels. Leur union spontanée constitue le premier degré de la généralisation mentale et morale qui doit peu à peu nous élever jusqu'au Grand-Être.
D'après ce complément d'indication, la notion fondamentale qui condense le dogme positif n'offre plus aucune lacune capable d'altérer son efficacité religieuse. Ainsi liés à la suprématie collective par des individualités intermédiaires, tant
objectives que subjectives, nous sentons mieux et nous développons davantage la sympathie propre à une telle homogénéité. La prépondérance du vrai Grand-Être se rapporte uniquement à notre faiblesse, personnelle ou sociale. Son existence est toujours soumise à Tensemble de Tordre naturel, dont elle constitue seulement le plus noble élément. Mais sa dépendance nécessaire , qui d'ailleurs n'altère aucunement sa supériorité relative, devient la principale source de son aptitude religieuse. Car, ses destinées peuvent ainsi être , d'une part prévues, et, d'une autre part, améliorées. La foi et Tamour se trouvent alors consolidés et développés par une activité dont chaque opération comporte un caractère vraiment religieux. A chaque phase ou mode quelconques de notre existence, individuelle ou collective , on doit toujours appliquer la formule sacrée des positivistes : F Amour pour principe j r Ordre pour base, et k Progrès pour but. La véritable unité est donc constituée enfin par la religion de l'Humanité. Cette seule doctrine vraiment universelle peut être indifféremment caractérisée comme la religion de Tamour, la religion de Tordre , ou la religion du progrès, suivant que Ton apprécie son aptitude morale, sa nature intellectuelle, ou sa destination active. En rapportant tout à THumanité, ces trois appréciations générales tendent nécessairement à se confondre. Car, Tamour cherche Tordre et pousse au progrès; Tordre consolide Tamour et dirige le progrès; enfin, le progrès développe Tordre et ramène à Tamour. Ainsi conduites , Taffection , la spéculation , et Taction tendent également au service continu du Grand- Être, dont chaque individualité peut devenir un organe éternel.
J*ai assez caractérisé ici le seul mode synthétique qui puisse pleinement satisfaire aux deux conditions fondamentales de Tunité. Pour achever de Tapprécier, je dois maintenant le
conridér^r par rapport à la destination de la religion , et Qn« suite quant à sa composition.
L'unité personnelle et Tunité sociale constituent le double but de la religion. Or, envers ohaeuae d'elles, il devient facile 4e recKunnaitfe que la synthèse fondée sur THumanité est la seule eomplète et durable , cckœme étant seule vraiment eon^ fonae k notre nature.
Aucun autre principe ne pourrait établir une pareille harr mouie entrei les trois parties essentielles de chaque existenee. Su rapportant tout à THumanité. , Taffection , la spéculation , et l^ction développent au98itât leurs relations normales. L'ac^ tivité, directement contaerée. à servir le Grand^-Être, se tr^^uve noblement subordonnée au sentiment. En même temps» Tiatelligence accepte pleinement son véritable office, pour éclairer l'activité. Le Cjosur prévaut donc sur Fesprit et sur le oaraetère, d'une manière à la fois plus spontanée[et plus systématique que sous tout autre régime*
D'une telle harmonie totale résultentdes harmonies partielles, également propres à consolider et à développer nos di^wrses fonctions essentielles»
La discipline affective s'établit dès lors par IVxcitatien directe et continue des nobles penchants qui, quoique les moins èxx&r^ giquea en euX'^mémee , sont à la fois les plus doux à éprouver el les mieux susceptibles d'un vaste es^or. Sans doute un tel régime exige une lutte habituelle ooutre Ta^cendant ^oQtané des instincts égoïstes. Mais le combat intérieur serait beaucoup plufl prononcé et bien moins susc^tible d'issue sous le règne de la personnalité. Car, outre qu'il faudrait alors comprimer les impulsions bienveillantes, on devrait surtout contenir Tan-^ tagonisme mutuel des différentes inclinations inférieures. Même quand l'une d'elles aurait prévalu , l'énergie intérieure vien* drait échouer dans Tixisurmontable lutte ainsi engagée envers
l'ordre extérieur contre lequel le régime égoïste institue néoeBsairement une insurrection permanente. Au contraire , la restrietion continue que le régime altruiste impos« aux instincts personnels est seule susceptible d*un vrai succès. Outre l'appui décisif que lui fournit naturellemaat Tordre extérieur, elle n'exige nullement le sacrifiée total de la personnalité, mais seu^ lement sa subordination possible à la sociabilité. La religion da rHumanité anoblit même nos plus grossiers instineta pendant qu'elle les discipline. Car les soins de tous genres qu'exige b&« bituellement la conservation de l'individu s'y trouvent sanc« tifîés comme permettant à chacun de mieux accomplir aon ùS&ce soeial ; tant qu'ils n'excèdent point les limites normales dont ils sont trop disposés à s'écarter. La saine religion condamne d'ailleurs les austérités habituelles qui, quoique inspl«* rée» par des sentiments respectables, altéreraient la valeur to« taie de chaque vrai serviteur de THumanité, ou troubleraient sa fonction ordinaire. On doit aussi reconnaître que te régime altruiste, non-seulement cotnsaere lea justes solUoitudes per** sonnelles, mais seeonde beaucoup leur ensemble, en tend4Qt à consolider la santé physique, suivant l'heureuse remarque de quelques médecins. La pleine sécurité et la douée expansion que no«is procure habituellement une active prépondérance des bons sentimenta facilitent directement notre harmonie inaté^ rîrile. En développant ultérieurement la liaison nerveuse, indi-> quée dans le volume précédent, entre lea visièves végétatif» et laFégioB affective du cerveau , je systématiserai cette irré^U" sable réaction, et j'en déduirai de nouveaux moyens pour par^ fr«tk»ner mutuellement le moral et le physique.
Quant à l'harmonie spéculative, on pourrait d'abord craindre que le régime altruiste lui fàt peu favorable, si l'on appréciait mal la longue insurrection de l'esprit contre le ce^ur chez les modèles Oœidantaux. Mais ce fatal coaailit n'indique nullement
une incompatibilité finale , puisque c'est la raison môme qui en a découvert Tissue systématique, en poussant Tétude posi-^ tive de Tordre universel jusqu'au terme où la foi concourt di*rectement avec l'amour. La religion de l'Humanité a d'abord surgi comme une simple philosophie destinée seulement à instituer une harmonie réelle et durable entre toutes nos saines conceptions, logiques et scientifiques. Elle n'a librement ramené l'esprit sous la juste domination du cœur qu'après lui avoir pleinement assuré les satisfactions normales que réclamait l'insurrection moderne. Cette prépondérance nécessaire, loin de restreindre l'essor réel de nos spéculations, le consolide et le développe tout en le réglant. Ainsi préservées des questions insolubles et des divagations oiseuses, nos forces contemplatives et méditatives tendent mieux à satisfaire nos vrais besoins théoriques, de liaison ou d'extension. L'harmonie logique se trouve enfin fondée sur la concordance directe entre la méthode objective et la méthode subjective, d'après la double nature de l'unité positive, à la fois intérieure et extérieure. Car, objectivement , le Grand-Être est aussi extérieur à chacun de nous que les autres existences réelles; tandis que, subjectivement, nous en faisons partie, du moins en espérance. Une telle unité condense naturellement toutes nos théories scientifiques ; puisque l'ordre social suppose évidemment l'ordre vital, comme celui-ci l'ordre matériel. Le régime altruiste appelle directement notre intelligence à l'essor continu des spéculations les plus nobles et les plus difficiles, sans jamais négliger les études inférieures , également indispensables pour la méthode et la doctrine. Enfin, cette excitation continue de la raison s'y concilie pleinement avec le libre essor de l'imagination. L'art se trouve profondément incorporé à la religion de l'Humanité , pour en idéaliser dignement le dogme, le culte, et môme le régime. Voué surtout à l'expression animée de nos meilleurs sentiments, seuls
susceptibles d^expression habituelle , il constitue Texercice intellectuel le mieux adapté à Tensemble de notre nature. Sa culture assidue et unanime est religieusement consacrée comme un moyen, puissant quoique indirect, d'amélioration morale. Elle fournit mentalement le meilleur préservatif ou correctif de la sécheresse inhérente aux spéculations scientifiques, même les mieux purgées d'orgueil.
Appréciée en dernier lieu envers l'activité , Tunité altruiste lui devient évidemment plus favorable qu'aucune autre. La vie pratique échappait nécessairement à toutes les synthèses provisoires, en vertu de sa réalité caractéristique. Au contraire, c'est d'elle qu'émana d'abord le principe positif, étendu ensuite à l'existence contemplative , et finalement à la vie afiective. Dans le vrai régime religieux, l'activité lie toujours la foi et l'amour, comme [but de l'une et résultat de l'autre. Les moindres opérations s'anoblissent quand on les rapporte à l'Humanité. Leur réaction morale seconde naturellement l'essor familier des bons sentiments d'après l'intime connexité qui existe nécessairement entre tous les genres de progrès. C'est seulement ainsi que vivre pour autrui peut réellement devenir chez tous le bonheur suprême , puisque les travaux habituels de chacun sont essentiellement destinés [aux autres ; en sorte qu'il suffit que chaque serviteur sente dignement sa propre fonction. Hais, outre cette commune tendance des différents arts spéciaux , une sollicitude unanime cultive sans cesse lart général du perfectionnement humain. Quoique sa sublime culture exige des organes systématiques , chacun s'associe à cet office prépondérant^ d'abord quant à soi, puis envers autrui. Ainsi Factivité émanée de l'amour tend ensuite à l'exciter. En même temps, elle fournit le meilleur régulateur de l'intelligence, en la poussant à étudier l'ordre universel pour le perfectionner.
D'après cette triple appréciation, on reconnaît que, en se
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bornant même à Tunité personnelle, il faudrait bénir la nécessité eîrtérièure qui nous impose le régime altruiste comme seule base d'une harmonie réelle et stable : car il devient aussi Tuni*que garantie du vrai bonheur individuel. Sanctionnant à jamais led vagues inspirations qui surgirent sous la dernière synthèse provisoire, la raison systématique érige en biens principaui de chaque homme les trois conditions fondamentale» de Texiâteno^ sociale ^ Tamour , la foi > et Tespérance. La première constitue la Source intérieure de Tunité, dont la ëécondô fournit le foû<* dément ettéridur; tandis quô la troisième $ toujours liéeàl'ae* tivité i devient d'abord le résultat et ensuite le stimulant dd chacune des deux autre»» Cet ordre naturel semble altéré dans les temps d'anarchie, sociale ou personnelle, qui paraissent laisser seulement subsister Tespérance ^ inséparable de toute vie» Mais un meilleur examen la montre alors rattachée & un régime antérieur d'amour et de foi qui survit empiriquement à sas garanties ftystématiqueSé D'ailleurs une tendance trop fté-* quentè au désespoir privé ou public confirme spécialement^ dans ces états exceptionnels, combien l'amour et la foi sont indispenfeables à l'eâpérance. Quoi qu'il en soit, l'ensemble de ces trois qualités caractérise notre véritable unité à la fois affec« tive, spéculative, et activé. A mesure que l'ordre occidental se rétablira^ on sentira, mieux qu'au moyen âge, que ces trois eonditionâ essentielles du bien public fournissent aussi les prin^^ cipalës sources du bonheur privé.
La religion de l'Humanité étant reconnue seule propre à constituer pleinement l'unité personnelle , sa prééminence est encore moins "Contestable envers l'unité sociale. Car, cette ap**titudé à rallier résulte directement de son principe affectif et de sa base spéculative, qui tendent également à réunir tous les hommes dans un même sentiment et une même croyance. Ni la théorie positive de notre nature ni l'étude historique de
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notre évolution ne permetteût de concevoir aUftun fitutf 6 régime qui puisse établir une active communauté d'amour 6t dd foi entre tous les membres de notre espèce. Enfants du même Grand-Être, tous deviennent d'abord ses serviteurâ objectifd^ et enfin ses organes subjectifs. Cette immense connexité ne peut se borner au présent : le codur et Tesprit s'accordent à y comprendre Teasemble du passé et Tensemble de l'avenir hU'^ mains, l'un comme source, l'autre comme but nécessaires. Une telle continuité successive caractérise davantage la vraie reli^ gion que la Simple solidarité actuelle. Elle y détermine la véri'» table destination de notre existence objective, transmettre amélioré à nos successeurs l'héritage progressif que nous avond reçu de nos prédécesseurs. Ainsi conçu dans son ensemble^ le sertice de l'Humanité devient essentiellement gratuit. Car, chaque génération doit rendre gratuitement à la suivante ce qu'elle-même reçut gratuitement de la précédente* L*améliorft« tion qu'elle y ajoute ne constitue jamais qu'une faible fraction ^ d'ailleurs toujours décroissante, de la valeur totale. Il faut
étendre à la répartition individuelle .la notion ainsi résultée de la transmission collective. Quand j'établirai, dans la suite de ce volume, la théorie positive du salaire, je montrerai qu'il ne paye jamais la partie essentielle du service correspondant i mais seulement sa partie matérielle. Tout travail humain con^ somme certains matériaux , qui ont besoin d'ôtre renouvelés^ soit pour remplacer les provisions , soit pour réparer les in-^ itruments. Le salaire consiste toujours dans ce double renou» Tellement, sans concerner jamais le service rendu, qui ne peut être dignement récompensé que d'après une juste réciprocités Cette appréciation , déjà reconnue envers les plus hautes fonctions sociales, est systématisée, par la religion de l'Humanité, pour toute coopération réelle. Bile nous purifiera des altérations morales résultées du régime égoïste, et qui entraveraient
le régime altruiste y en y excitant l'essor habituel des sentiments qu'il doit comprimer.
Telle est l'aptitude sociale de la vraie religion que toute association durable a toujours tendu spontanément vers une semblable synthèse. Les bons sentiments peuvent seuls nous réunir, et jamais l'intérêt n'a déterminé des liaisons stables, même avec peu d'extension. Aussi retrouve-t-on partout la consécration des efforts individuels d'après une destination collective et continue, dont la notion, de plus en plus généralisée, pré^ para graduellement la conception et le sentiment du Oraûd^^ ' Être. Même quand l'association n'a qu'un but destructeur, ellé^-^ repose encore sur l'affection mutuelle, alors bornée seulement à une population spéciale. Toutefois, cette activité militaire s'oppose directement à l'unité morale, en excitant habituelle^ ment des sentiments hostiles envers la majeure partie de Thu-^ manité. C'est pourquoi le cœur exige, encore plus que l'esprit^ l'extension totale de la communauté humaine à l'ensemble de notre espèce. Aucun antagonisme collectif entre les divers serviteurs de l'Humanité ne peut habituellement se concilier ni avec la notion, ni surtout avec le sentiment, du vrai Grand- Être. Néanmoins, l'ordre naturel empêchera toujours l'extension absolue du régime altruiste. Car, l'union ne franchira jamais les limites de notre espèce, sauf les races animales qui peuvent réellement s'y associer. Hors de cette vaste coalition, destinée à l'exploitation du domaine terrestre, notre planète présente encore une foule d'êtres sensibles qui ne sont point assimilables , et envers lesquels notre activité restera destructive, sans qu'aucun sophisme puisse nous dissimuler cette cruelle nécessité. La synthèse altruiste doit donc être toujours relative, quoique son domaine s'étende constamment. Même quand la personnalité serait assez subordonnée à la sociabilité, cet égoïsme collectif ne permettra jamais que l'amour devienne
pleinement universel. Ces limites nécessaires ne sauraient pourtant altérer notre enthousiasme, quoiqu'on doive aujourd'hui les considérer pour mieux éliminer l'absolu. Il faut seulement déplorer que les imperfections naturelles de l'ordre universel nous interdisent un plein essor des afTections disposées à tout embrasser.
Pour compléter l'appréciation sociale de la vraie synthèse, on doit remarquer son aptitude spontanée à rallier sans comprimer. Car, la saine notion du Grand-Être consacre autant l'indépendance que le concours, comme également nécessaire au service fondamental ; puisque toutes les fonctions collectives exigent finalement des organes individuels. Une sincère impulsion sociale ne méconnaît jamais la liberté personnelle que faute de lumière, et même d'extension. Ce conflit résulte surtout d'une grossière .ébauche, mentale et morale, de la synthèse altruiste, quand elle se borne à la solidarité, en négligeant la continuité. Il faut donc s'inquiéter peu d'une telle aberration, directement contraire aux conceptions et aux senthnents qui caractérisent le mieux la religion systématique de l'Humanité. Envers le vrai Grand-Être, le service subjectif domine de plus en plus le service objectif. Or, la subjectivité suppose toujours des sources individuelles, que leur libre concours peut seul convertir en impulsions collectives. Loin d'altérer l'indépendance, la religion positive la sanctifie et la développe, en lui offrant une noble destination. Indispensable à la dignité personnelle, cette condition n'importe pas moins au service social, que paralyserait toute oppression. Le vrai concours doit toujours être facultatif, sauf la juste appréciation des motifs qui détermineraient à le refuser. En un mot, le régime altruiste suppose et produit la confiance, comme il exige 6t développe la responsabilité. D'une autre part, il consacre directement toutes les vraies supériorités, naturelles ou ac-
quises, en vouant toujours les forts au service des faibles. Loin de disperser la puissance, spirituelle ou temporelle, il la concentre systématiquement, pour la mieux adapter à son office social. En appréciant le passé, il honore dignement les émi<» nentea individualités dont chacune a tant inQué surTensembld des destinées humaines. La religion positive inspire à tous les serviteurs du Grand-Être une sainte émulation pour le représenter autant que possible. Elle appelle la vénération univei^'selle sur chaque personnalité vraiment digne^ Son avènement normal peut seul contenir aujourd'hui les tendances, aveugles ou envieuses, qui poussent à comprimer les inégalités réelles au lieu de les utiliser. Un juste sentiment de la valeur individuelle doit habituellement seconder la moralité positive, en ài^ posant à mieux combattre les impulsions vicieuses qui altère* raient une force consacrée au Grand-Être.
La supériorité nécessaire de la synthèse altruiste envers la double destination fondamentale de la religion doit aussi la rendre plus propre qu'aucune autre à en développer convena-' blement toutes les parties essentielles. Cette appréciation com^ plémentaire devient donc une suite naturelle de la précédente, de manière à être ici caractérisée plus rapidement.
Il faut d*abord reconnaître la pleine harmonie qui s'établit ainsi entre les trois éléments généraux de la religion. Le dogme^ le culte, et le régime ne furent vraiment combinés que sous la théocratie initiale. Cette antique union, consolidée par Tinstitution des castes, devint bientôt incompatible avec Tessor respectif, d'abord de la politique, puis de la poésie, et même enfin de la philosophie, qui ne se développèrent qu'en se séparant de plus en plus. Dans la synthèse positive, elles s'unissent irrévocablement sans jamais se confondre, d'après l'harmonie naturelle de leurs destinations caractéristiques. Toujours dominées également par l'amour universel, elles s'occupent respective-
ment d'étudiar, de célébrer^ et de servir le Grand-Être auquel se rapporte toute Texistence humaine. Aucune division de fa^^ cultes n'entrave leurs relations normales. Car, le cœur, Tesprit, et le caractère coopèrent nécessairement à chacun de nos tra* vaux essentiels, quoique d'une manière plus ou moins directe. En consacrant cette synergie cérébrale, la religion positive la développe beaucoup et l'utilise toujours.
C'est surtout envers le dogme qu'une telle connezité doit d'abord devenir précieuse ^ pour réparer le fatal isolement qui entrave^ depuis si longtemps, l'essor spéculatif. Déjà aa trouve accomplie, chez chaque vrai positiviste, la réconciliation fondamentale, à la fois spontanée çt systématique, entre le cœur et Tesprit, au commun profit de tous deux. Quoique récemment instituée, elle vient d'exercer une im-« mense réaction théorique. Car, je lui dois la fondation systé<« mâtique de la logique positive, par la concordance générale, établie dans le premier volume de ce traité, entre la méthode objective et la méthode subjective, désormais également indis* pensables à chaque forte élaboration abstraite. Toutes deux conviennent à la nature du Grand-Être, suivant que l'on considère sa dépendance ou sa prééminence envers les autres existences réelles* La première voie montre les fondements nécessaires de l'ordre universel, et la seconde ses principales lois. Elles sont également indispensables à l'activité, puisque l'une préside surtout au progrès le plus simple, et l'autre au plus noble. Quand cette réaction normale du cœur sur l'esprit sera dévenue assez familière, elle produira des résultats théoriques impossibles au moyen âge, sous une synthèse mentalement oppressive. Chacun sentira, mieux qu'alors, combien les dignes effusions moralespeuvent habituellement seconder les vrais efforts intellectuels. Base systématique de la foi, la science acquiert ainsi une sainteté supérieure à sa première consécration Xhéo*
cratique. Nos moindres théories prendront bientôt un chariùe et une dignité qu'elles ne semblent pas comporter, en développant la 'profonde réaction qui appartient directement aut lois les plus simples et les plus générales.
L'universelle connexité entre les divers éléments de la vraie religion n'est pas moins sensible ni moins importante envers le culte que pour le dogme. Car, les relations naturelles du sentiment avec l'intelligence et l'activité se trouvent ainsi systématisées, de manière à mieux développer leur efficacité morale. La poésie a plus besoin que la science do cette consécration positive, comme ayant moins participé à l'ancienne consécration théologique; mais aussi sa sanction finale est encore plusdirecte, d'après une meilleure affinité avec le principe affectif de la synthèse altruiste. Si la science devient la base du dogme, la poésie reste l'âme du culte, dont l'importance est plus immédiate et plus pure, aussi bien que plus usuelle. Après l'habitude des bonnes actions, rien ne tend mieux à développer les instincts sympathiques que la pratique familière des dignes effusions. Purgée enfin de tout caractère égoïste, la prière comporte désormais une pleine expansion directe de nos meilleurs sentiments. En acquérant ainsi plus d'efficacité morale, elle devient aussi mieux usuelle, puisqu'elle s'adresse à des êtres mieux (sonnus et plus sympathiques. Prier, c'est tout ensemble aimer et penser, si la prière reste purement mentale ; tantôt aimer en pensant, et tantôt penser en aimant, suivant la disposition dominante. Mais, si la prière devient aussi orale, selon sa vraie nature, alors prier constitue à la fois aimer, penser, et même agir. Ainsi, la prière purifiée offre le meilleur résumé de la vie; et, réciproquement, la vie, sous son plus noble aspect, consiste en une longue prière. Le moindre domicile contient, davantage que sous le polythéisme, une sorte de temple privé où le culte des véritables anges gardiens appelle journellement cha-
STATIQUE SOaALE. — CHAPITRE PREMIER. 77
^e positiviste à une salutaire adoration des meilleurs personnifications de THumanité. Or, ces saints épanchements exigeant un emploi continu des images chéries, ils suscitent toujours une yéritable élaboration poétique. La mémoire la mieux ornée ne peut jamais qu'y seconder Toriginalité directe, puisque l'idéalisation y est particulière à chaque cas. Quand réducation universelle sera devenue assez esthétique, les arts spéciaux viendront habituellement assister Tart fondamental, pour rendre ce culte domestique plus touchant et plus efficace. GW ainsi que les meilleures affections pousseront naturelle* ment ehaque positiviste à développer la vie subjective au delà de toute possibilité antérieure. Son importance suprême, dans Tensemble de la religion humaine, lui procurera des encouragements, à la fois publics et privés, d'où résultera bientôt son perfectionnement systématique. Une meilleure connaissance des diverses lois positives de notre nature permettra de fonder ce progrès capital sur un concours habituel de toutes les théories objectives. Par ce saint commerce entre la science et Tart, la réaction morale de l'esprit deviendra le digne équivalent de la réaction mentale du cœur.
Quant au régime, enfin, il serait ici superflu de prouver spécialement la tendance nécessaire de la religion positive à le développer, en le systématisant d'après ses vraies relations avec le dogme et le culte. Car, c'est envers l'activité qu'une telle synthèse manifeste le mieux sa supériorité naturelle et directe, puisque l'existence pratique échappa toujours à la coordination antérieure, même sous le polythéisme. Désormais incorporée à la Traie religion, elle y devient, comme dans la vie réelle, le but définitif du dogme et du culte, ainsi préservés de toute déviation ascétique ou quiétiste, suivant l'impulsion du véritable amour, toujours avide du bien effectif. Cette systématisation du régime lui procure un caractère plus rationnel et plus noble.
même dans sa partie la plus matérielUe, dès lors hiérarchiquement liée à la plus éminente. Une telle connexité entre les moindres progrès du corps et les meilleurs perfectionnements de rame développe également et mutuellement toutes les amé* liorations réelles. Je dois surtout indiquer ici comment le ré^ gime se lie directement au culte, et même au dogme, dans sa partie supérieure. En effet, malgré que la morale ait finalement en vue les actions, elle s^attache d'abord aux sentiments, qui sont leurs principales sources. Ainsi conçue, elle se lie au ealte^ qui, directement voué à l'expansion normale des meilleiiresaffections, tend indirectement à les développer. Quoique cette réaction de l'art comporte moins d'efficacité morale que la pratique immédiate du bien, sa continuité plus aisée lui procure beaucoup de prix envers le plus important et le plus diffi* cile de tous les perfectionnements. D'une autre part, le régime outre Tcntremise normale du culte, se lie directement à Tensemble du dogme, d'après la dépendance naturelle de la théorie du progrès envers celle de l'ordre. Ses diverses règles générales acquièrent ainsi une autorité systématique aussi propre à développer qu'à consolider leur ascendant pratique, surtout quant aux plus nobles prescriptions, tant exposées aux atteintes sophistiques que suggèrent les instincts à contenir. L'ensemble de la morale devient même une sorte de prolengement nécessaire du dogme positif, quand on étend la hiérarchie encyclopédique jusqu'à Tordre individuel, qui enconstitu» le terme naturel, comme je l'ai remarqué déjà. Car, la subordination normale de la personnalité à la sociabilité n'est alors qu'une dernière application capitale de la loi fondamentale, qui partout subordonne objectivement l'ordre le plus particulier au plus général. La dépendance précédemment indiquée sous l'aspect théorique convient également à l'appréciation pratique. Ainsi, l'individualité se subordonne à la socialité^
comme eelle-ei à la vitalité, déjà subordonnée pareillement à la matérialité^ premier domaine objectif et dernier terme subjeetif de l'harmonie universelle.
J'ai maintenant assex caractérisé, sous tous les aspects essentiels, le seul mode synthétique qui convienne pleinement à la nature humaine* Son développement direct et spécial appartient au dernier volume de ce traité, quand son avènement décisif se trouvera convenablement démontré d'après Tenaemble du passé» Mais, pour compléter ma théorie générale iù la religion, il me reste ici, comme je Pai d'abord annoncé, à nametériser sommairement la longue et difficile initiation Qu'exigeait rétablissement de la véritable unité.
I^s diverses explications précédentes ont dû faire implicitement sentir qu'une telle synthèse ne comportait point un essor incmiédiat, malgré la spontanéité des tendances qui nous y poussent toujours. Il sera donc facile maintenant de motiver directement sa préparation nécessaire. Elle est également exigée par la nature intellectuelle et par la source morale de la vraie religion»
D'fiJbord, la foi doit y être essentiellement objective^ puisque le dogme positif consiste dans la connaissance réelle de Tordre umverseL Les inspirations subjectives ne peuvent concourir à yébboratioa de ses divers éléments que par une influence a^^ndaire» assez indiquée ci-dessus, en fournissant les hypothèses destinées à devejair des lois, d'après leur vérification e^ine^re.*» Quand la systématisation positive est enfin posgible, la «ubjectivité commence à prévaloir, comme seule capable de coordonner les matériaux obtenus, suivant les explications de mon premier volume. Mais ce terme n'arrive que d'après une entière extension de l'esprit scientifique jusqu'aux phénomènes I99 moias généraux; et les plus compliqués* Avant que cette condition soit asse» remplie, la prépondérance de la sul^eeti-
vite vicierait radicalement toutes nos théories. Or, an tel accomplissement ne saurait être prompt, puisque la découverte de l'ordre naturel n*a dû se faire que successivement, en procédant toujours du monde vers l'homme, ou des phénomènes les plus généraux aux plus particuliers.
Mais, d'un autre côté, en vertu même de cette marche caractéristique, l'objectivité ne put jamais construire une synthèse quelconque. Si son impuissance à systématiser est aujourd'hui reconnue d'après vingt siècles de stériles efforts, à plus forte raison était-elle inévitable avant Tacquisition de matériaux positifs. Toute synthèse doit donc être subjective, quoiqu'elle ne comporte de réalité que d'après une base objective, dont l'élaboration dure longtemps. Néanmoins, Thomme ne peut jamais se passer d'une synthèse quelconque, pour coordonner ses pensées, de manière à diriger sa conduite. Une telle situa* tion mentale n'admet d'autre issue que la construction, entièrement subjective, d'une synthèse heureusement spontanée, mais nécessairement chimérique, et dès lors purement provisoire.
Or, cette solution initiale, sans laquelle notre raison ne pouvait surgir, résulte naturellement de nos tendances primitives vers les conceptions absolues, qui nous dispenseraient de toutes recherches spéciales, en nous permettant de déduire toujours sans avoir jamais induit. Les lois réelles, c'est-à-dire les faits généraux, n'ont pu se manifester que fort tard, même envers les moindres phénomènes célestes. Tant qu'elles restent inconnues, l'esprit humain poursuit nécessairement la vaine détermination des causes^ c'est-à-dire, des origines et des destinations absolues. Cette recherche, alors animée par l'espoir d'un empire illimité sur un monde où Tordre semble arbitraire, peut seule dissiper notre torpeur initiale. Un tel problème ne comporte, même aujourd'hui, d'autre solution que celle qui surgit d'abord, l'explication du monde d'après l'homme sui-
vant rassimilation spontanée de la nature morte à la nature vivante. Ainsi s'institue directement la méthode ^subjective, dont le libre essor n'éprouve alors aucune entrave objective. En un mot, dans cette philosophie intuitive, qui cherche l'essence de tout, les volontés tiennent lieu des lois. Une pareille syn^èse, qui maintenant convient aussi peu à la spéculation qu'à l'action, fut longtemps autant indispensable à celleH;i qu'à celle-là. Nous y retomberons touJQurs quand nous voudrons agir systématiquement, sur des phénomènes dont nous ignorons les lois spéciales. Il faut bien, en effet, que, faute de notions extérieures, notre sagesse suive des impulsions intérieures, plutôt morales que mentales, à moins qu'elle ne s'abstienne totalement, ce qui devient souvent impossible.
Le premier état de notre intelligence ne permet donc aucune Jiarmonie durable entre la raison pratique et la raison théorique. Tandis que l'une, exclusivement objective, n'oflfre que des faits isolés, l'autre, purement subjective, ne présente que des généralités incapables de lier les notions particulières. Quoique guidée par de faux rapprochements, celle-ci tend toujours à la prévision systématique, là même où l'on y renonce ensuite. Mais celle-là prépare aussi l'état normal, en découvrant partout quelques lois empiriques, qui permettent des prévisions réelles en plusieurs cas usuels. Notre initiation mentale consiste surtout à combiner assez ces deux tendances simultanées vers la réalité des notions et vers la généralité des conceptions. Cette combinaisonne devient possible qu'en corrigeant les excès respectifs d'objectivité et de subjectivité. Or, l'ensemble des impulsions pratiques y dispose naturellement, en laisant de plus en plus sentir que ces deux vices opposés empêchent également de prévoir pour mieux agir. Car, l'un eutrave toute induction générale, et l'autre toute déduction i^éelle. Ainsi surgit graduellement la double prépondérance de
Tétude des lois sur la connaissance des faits et sur la recherche des causes.
Comparée à la synthèse définitive, cette synthèse provisoire offre des similitudes essentielles sous de profondes différences. Sa spontanéité caractéristique la rend entièrement subjective; mais sa destination exige qu'on la croie objective. Parla s'annonce, et même se prépare, la conciliation finale des deux grandes conditions spéculatives. Chaque synthèse repose sur la prépondérance du type humain : mais il est personnel dans l'une et social dans l'autre. Leur principale différence résulte de la nature absolue de la première, opposée à la relativité de la seconde. Ce contraste scientifique est complété par leur contraste logique, consistant surtout en ce que les hypothèses primitives ne sont jamais vérifiables, tandis que les hypothèses définitives le sont toujours. D'après l'ensemble de ces oppositionsy les deux synthèses tendent à devenir inconciliables, à mesure que la dernière développe ses vrais caractères.
En second lieu, l'appréciation sociale manifeste encore mieux Timposslbilité initiale de la véritable unité et le besoin d'un régime préparatoire. Outre que le Grand-Être ne serait point apprécié alors, il n'y est pas même assez formé. Son essor décisif suppose une longue évolution, à laquelle doivent présider des fictions spontanées. L'amour, à peine suffisant aujourd'hui, reste d'abord tellement restreint, que la haine domine envers la presque totalité de notre espèce. Toute l'activité collective émane alors des instincts inférieurs. Ne pouvant entreprendre la conquête d'un monde qui semble aussi invincible qu'inexplicable, chaque association partielle s'efforce surtout de soumettre les autres. Mais cette tendance, d'abord aveuglément destructive, se régularise en se développant. Elle institue spontanément la sociabilité préliminaire, en cimentant l'union intérieure, et poussant à l'incorporation extérieure. La Patrie
prépare ^Humanité, et Tégoïsme national dispose à Tamour universel.
Ce régime guerrier, comme le dogme fictif, demeure tcu* jours incomplet, par suite de laur commune opposition aux exigences pratiques. L'activité industriella surgit sous l'un, de mAme que l'esprit positif sous l'autre. Ainsi se développent les éléments définitifs pendant l'imparfaite domination des élé» ments primitifs, jusqu'à ce que l'accroissement de ceux-là et le décroissemei^t de ceux-ci amènent des luttas qui accélèrent l'avènement nécessaire de la véritable unité.
L^s deux puissances provisoires tendent chacune à dominer lans partage. Néanmoins, leur rivalité naturelle peut être tuez contenue par une affinité spontanée, qui leur permet longtemps de se combiner. L'esprit absolu du dogme fictif et le caractère égoïste du régime guerrier sont trop analogues pour rester toujours inconciliables. En 9e combiaai^ty l'un étend sa prépondérance, et l'autre augmente sa consistance, AJors les opinions non démontrables et les autorités non discutables s'appuient mutuellement. De leur connexité résulte d'abord la consolidation du régime initial, mais ensuite sa tendanite à dominer au delà de sa destination normale. Toutefois, son élément temporel reste davantage compatible que son élénaant spirituel lavec l'essor de la synthèse finale. Il n'est point destiné, comme celui-ci, à une entière extinction ; car il peut eesier de prévaloir sans perdre toute efficacité. L'activité militaire conservera toujours un office subalterne envers les cxietences humaines et les organisations animales qui violent mi repoussent l'harmonie universelle sans pouvoir 7 (itre rame? nées. Mais la foi surnaturelle a déjà perdu toute véritable utilité €hes les populations d'élite ; elle doit enfin s'éteindre partout, puisque son autorité ne peut jamais accepter la subaltemité. Après avoir caractérisé Tensemble de la synthèse provisoire»
il faut apprécier ici les principales transformations qu'elle a dû successivement éprouver pour préparer de plus en plus Tavénement de la synthèse définitive.
Le dogme fictif consiste toujours à expliquer le monde par rhomme, en attribuant tout à des volontés analogues aux nôtres. Or, cette philosophie initiale comporte deux modes très-différents, l'un direct, l'autre indirect, suivant que ces volontés souveraines résident dans les corps eux-mêmes, ou seulement dans des êtres surnaturels. C'est ce qui distingue les deux principaux états successifs de la religion absolue, d'abord le pur fétichisme, ensuite le théologisme proprement dit, précurseurs nécessaires du positivisme. Tous deux interprètent la nature morte d'après la nature vivante, et suppléent aux lois physiques par l'ébauche immédiate des lois morales. Mais ils diffèrent profondément quant à la conception de la matière, que le premier suppose vivante et le second inerte. Le passage de l'un à l'autre mode constitue réellement la plus grande transformation propre à la synthèse provisoire. Néanmoins, ce passage s'accomplit naturellement, à mesure que l'observation concrète développe l'observation abstraite. L'esprit humain étend alors aux propriétés l'explication fondamentale qu'il bornait d'abord aux substances. Or, ces conceptions moins particulières ne peuvent prévaloir sans rapporter les volontés dominantes à des êtres distincts des corps eux-mêmes. Chacun de ces êtres personnifie la propriété commune, indépendamment des diverses substances qui en ont d'abord suggéré la notion comparative. Dès lors chaque corps devient essentiellement passif, et doit toute son existence au dieu qui le dirige sans y résider.
En examinant les enfants, et même les animaux, on reconnaît aisément que le dogme fétichique constitue seul le début spontané de cette religion absolue qui devait précéder et pré-
parer la religion relative. Il n'offre d'autre vice philosophique que la confusion, d*abord inévitable, entre le monde inorganique et la nature vivante, dont la vraie distinction reste encore si méconnue par tant de docteurs actuels. Au fond, le penseur fétichiste, qui ne sait pas distinguer Tactivité d'avec la vie se trouve moins éloigné de la vérité scientifique que le rêveur tbéologiste qui, malgré l'évidence, regarde la matière comme passive. L'un observe, sans doute, d'une manière trop ipeu approfondie ; mais Tautre accorde à l'imagination une influence exorbitante. Dans la religion spontanée, la sub* jectivité se borne à suppléer au raisonnement, alors impossible faute de matériaux, par le sentiment, dont la prépondérance normale est d'abord si prononcée. Mais la religion inspirée fait directement prévaloir l'impulsion subjective, au delà même de ce qu'exigeait la recherche initiale des causes. A la vérité, elle devient ainsi plus propre à seconder l'essor décisif de l'imagination humaine. Mais le fétichisme comportait aussi, sous d'autres formes, une pleine évolution esthétique, et il consacrait mieux l'ascendant du cœur. Si donc la religion absolue avait dû persister toujours, elle aurait certainement conservé le mode spontané. C'est au fétichisme que nous revenons, et non au théologisme, quand une forte passion ramène passagèrement les meilleurs esprits à la vaine recherche des eauses. Ainsi, la substitution de l'un à l'autre suffirait pour confirmer la destinée purement provisoire de la religion absolue, qui n'a pu nulle part maintenir le mode le mieux adapté à sa nature. Le théologisme concourut intellectuellement, surtout dans l'âge polythéique, à préparer le positivisme, ne fut-ce qu'en refusant la vie à la matière. Mais cette aptitude, quoique indispensable à l'évolution originale, n'aurait point, à beaucoup près, le même prix pour une évolution communi- ^ée ou dirigée. Alors il serait possible d'accomplir directe-
86 SYM'ÈliÉfi Dte t»OLITiaUE PdÔITlVÉl.
inent le pàëftagé du fétichisme au positivistoe, efl éditant tout mode théoIogîq[t(e pi^oprement dit, 6i qfuelquea ca» Importatitfï, individuels ou collectifs, exigeaient réellemeilt Cet effort sy»^ tématique. Il i^uffirait, eii effet, d'y faire assezi apprécier la ttiie distinction entte l'activité et là viô, comme je l'expli*qaétéi daiiâ la i^Uite.
Ootté considératiotl évelituelie ost stittout dei»tiûée ici à îiiôût^ët qtle l'importance historique du théologifeme coûeemè dfttântàg'è la sociabilité que rinteliigénce.-Bapritidpald btHùA^ cité doit tnêtile èité plutôt fèg^tdêè comme politi<|U0 qw collltilè niôîâle. Ga^, dous té del'nier flspëct> l6 f^tichifemë fie le cftde point EU polythéisme. L'harmonie affective d'y iroutè mettlè pltiâ directe et plu^ complète^ comme lé confirme le long et opiniâtre attachement dé tiôti'e espèôë à cd naïf début» éncdi'ë §i sendfale aujouM'hili. Maistoottësttpétiorité morale de Ift rëligioil jgpontatiée us hofné Hébesdàii'émetit à rejÊistônoè pfiVée. Là vie publique ûë poiiVàit réellement se développer^ ni même ê\it^t, que souâ le théologisme.-
En ôffôt, le bùlte fétlehique est trop paf tlculief pour susciter aucune doctrine Vraiment commune. Il ne compofte^ du moiilâ, cette aptitude que pendant sa derniête phafté,- lo^r»^ qu'il pàilVitit à Tétat âàtrolatrique, d'où il passe bientôt att mode polythéiquë. Dé plu8, le dogme absolu reste fort incomplet tant qu'il n'eicède point Son début spotitahé* Gar^ 11 y demeure ëèséUtiellëméflt boruê au mondé extérieur, mm émbtàssêr lé domaine humain, où il pulsBj au contraire/ feefc ekplitiatîoUS physiques. Mais, quand le polythéisme l'étiré toute activité â la matière, et transporte les volontés dominantes à des èti*es imaginaires qui n'ont aucun siège exclusif, alors leur empire s'étend jusqu'aux phénomènes de l'homme et de la société, bientôt devenus leur principale attribution» C'est ainsi que l'ébauche naturelle des spéculations morales
acquiert déjà un caractère moins empirique, comme le fit d'abord le fétichiamô envers les lois matérielles.
La notion générale de celles-ci éprouve même une heureuse réaction d'après cette grande révolution théorique* De là résulte, ea e£fet| la première conception directe de Tordre tnatériel , naïvement asdimilé à Tordre social. Car, les deux conceptions ai différentes que nous offre le mot ordre coïncidaient essentiellement chex les penseurs primitifdi aux yeux desquels tout arrangunent supposait un commandementi Les suprêmes vo^lontéê, qui partout suppléent d'abord aux lois, produisirent à la fois des causes en philosophie et des droits en politique. Sans jamais abdiquer la surintendance du monde matériel, les dieux, habituellement préoccupés du monde moral et social , aban^ donnaient le cours ordinaire des phénomènes physiques aUlc usages réguliers qu'ils y avaient établis autant pour leur propre tenvenance que pour l'utilité de Thomme«
Bûfin» ce premier essor théologique de nos plus hautes conceptions comporte aussi une profonde efficacité politique, en oonsolidant tous les pouvoirs spontanés par une consécration surhumaine, d'abord ébauchée dans Tastrolatrie. Néanmoins, pour que cette réaction se développe^ il faut que l'activité collective ait déjà surgi ^ d'après une tendance habituelle vers la conquête. Or, cela suppose l'existence agricole ^ ou du moins pastorale» et surtout Tétablisdement de l'esclavage, remplaçant enfin les massacres primitifs.
Tel est là double aspect^ mental et social, sous lequel l'avènement du théologisme devint profondément indispensable à l'ensemble de Tiuitiation humaine* Intimement mêlés à nos destinées , ces êtres fictifs purent y représenter spontanément le Trai Grand-Être , pendant sa minorité nécessaire. Quoique leurs suprêmes volontés dussent sembler arbitraires, le besoin de les pénétrer y introduisit graduellement toute la régularité
compatible avec notre propre état. L'indétermination inhérente à leur nature purement subjective permit de transporter aux dieux chaque saine tendance suggérée par l'instinct croissant de rimpulsion sociale. Ainsi devenus, à notre insu, les organes spontanés de nos affections et opinions collectives , les dieux procuraient àces dispositions naissantes une consistance qu'elles ne pouvaient autrement acquérir. Cette indispensable consé<cration dut presque toujours s'appliquer exclusivement à des tendances salutaires, seules susceptibles de nous rallier envers des croyances aussi vagues. En un mot, l'assemblée des dieux constituait une sorte de conseil de régence , alors investi de la tutelle de l'Humanité. Or, cette régence dut, en général, représenter convenablement l'impulsion confuse et inaperçue du Grand-Être, dont la seconde enfance avait su instituer idéale-» ment un tel ministère.
Le fétichisme dut tout ébaucher, mais il put rarement constituer; car, ses croyances étaient aussi mobiles que particulières. Il n'accomplit assez qu'une seule évolution fondamentale, directement propre à sa nature, et première source nécessaire de notre essor intellectuel. Elle concerne la logique du cœur, c'est-à-dire la combinaison des idées d'après la connexité des sentiments, d'où résulte aussitôt la méthode purement subjective. Cette marche pouvait seule éveiller notre intelligence , en faisant spontanément surgir de nos impulsions affectives les premières hypothèses capables de lier et diriger nos observations, alors dépourvues de tout guide rationnel. La meilleure culture ne nous empêchera jamais de retomber dans une semblable disposition , quand nous voudrons conjecturer sur des événements dont nous ignorons les lois, mêmes empiriques. Il faut bien que nos émotions dissipent alors Tincertitude laissée par nos spéculations; car, d'un autre côté, il n'est pas toujours possible ni convenable de suspendre le jugement. Base intel-
lectuelle du régime fétichique, cette méthode subjective s'y développe rapidement, d'après un exercice habituel. Sa domination spontanée rend alors familier le précepte le plus fondamental de notre vraie sagesse , la prépondérance continue du cœur sur l'esprit. Jamais le théologisme ne put ensuite le faire autant ressortir, même dans la synthèse monothéique. Le positivisme pouvait seul lui procurer une consistance pleinement systématique , sans altérer aucunement sa naïveté primitive. Ainsi i le principal fondement de la religion relative se trouve déjà posé spontanément par le début nécessaire de la religion absolue.
Mais, quelle que soit l'importance, trop méconnue jusqu'ici, de ce premier pas, l'initiation humaine dut surtout s'accomplir sous le théologisme proprement dit, toujours issu d'ailleurs du fétichisme primordial^ dont l'influence directe ne fut jamais éteinte, même dans son déclin actuel. La principale supériorité de ce second mode religieux dépend néanmoins de son aptitude naturelle à constituer un sacerdoce distinct, centre ultérieur de toute l'évolution préparatoire. Tant que le fétichisme n'aboutit pointa l'astrolâtrie, le culte, quoique très-développé, n'y exige aucun prêtre spécial ; puisque chaque adorateur peut s'adresser sans intermédiaires à des puissances toujours présentes et matériellement accessibles. Mais, quand les dieux ont prévalu , l'appréciation et la transmission des volontés et des hommages exigent bientôt l'interprétation sacerdotale. Ainsi surgit, souvent même pendant l'existence nomade, une corporation spéculative, naturellement investie d'une haute prépondérance sociale. C'est d'une telle théocratie, beaucoup plus que de la théologie et théolâtrie correspondantes, que dépend réellement l'ensemble de l'initiation humaine après la décadence du fétichisme. Tous les pouvoirs essentiels y ont puisé jusqu'ici leur consécration nécessaire; toutes les institutions principales
en sont d'abord émanées* Le fétichisme ne put compoi'ter une équivieilénte efficacité que là où l'astrolâtrie se développa beaucoup, parce qu'alors elle y fit aussi surgir un véritable sacer»doce, dont les dogmes seuls différaient.
Pouf comprendre l'influence, sociale et intellectuelle) propre au théologismoi il faut maintenant y distinguer deux modes tfii&> cessifsi l'un polythéique, Tautre monothéique* Le premier remplace immédiatement le fétichisme, qui s'y confond sans effort. Il constitue, à tous égardst le principal état du théologismé, dont le monothéisme caractérise essentiellement le déclin nécessaire. C'est donc par le polythéisme que dut surtout s'ao* complir la grande initiation humaine^ quoique le monotbéiime y soit ensuite devenu indispensable pour présider à notre dernière préparation fondamentale»
La principale influence intellectuelle du polythéisme Goiksiste à diriger spontanément l'essor universel de notre imagination» Outre ses immortels résultats esthétiques ^ cette efficacité doit ici être surtout appréciée par sa tendance directe à préparer la religion finale en développant partout la vie subjective. Pendant une longue suite de siècles , chacun entretint ainsi des relations familières, souvent poussées jusqu'à Tillusion coiti'' plète i avec des êtres purement imaginaires. Cette expériënôe décisive indiquait d'avance combien peut devenir encore plus vive et plus nette la véritable existence subjective) subordonnée à un fondement objectif ^ comme l'exige maintenant le culte normal des souvenirs publics et privés*
Dans cet avènement intellectuel du théologisme proprement dit il faut remarquer l'essor spontané de la méthode objective. Le fétichisme, procédant toujours du dedans au dehors^ n'employait jamais que la méthode subjective, qui explique le monde d'après l'homme. Mais l'introduction des êtres fictifs, qui d'ailleurs étaient alors jugés réels^ n'empêcha point le polythéisme
de suivre la marche inverse. Sa formation s'accomplit essen* tiellement du dehors au dedans, en étendant graduellement à rhomme les hypothèses qu'il institua d'abord envers le monde» Pendant toute sa durée» les principaux dieux gouvernèrent surtout les événements inorganiques , et les phénomènes hu^ maiils ne constituèrent le domaine exclusif que des divinités seeondaires. Les attributions intellectuelles et morales ne de* viiirent prépondérantes que dans le déclin monothéique. C'est ainsi que le fétichisme et le théologisme ont respectivement ébauché^ envers les spéculations correspondantes ^ la méthode subjeetiYe et la méthode objective, dont le positivisme pouvait seul instituer la combinaison normale.
Quant à son caractère social f le régime polythéique repose partout sur deux institutions principales naturellement connexes ; l'intime confusion des deux pouvoirs spirituel et tenl^ porel; l'esclavage universel des producteurs matériels* La pre* mldre^ consacrée par l'origine divine de toute famille puissante^ est iûdiepènsable à la religion inspirée^ pdur contenir assez les divagations mentales et les divergences politiques qui résultefaient de son libre essor théorique , si la pratique ne le diri* geait point. Résultat spontané de la situation correspondante! resclavage y devient bientôt une condition également néces-* sairé à l'activité guerrière et à la préparation industriellei
Afin de sentir assez comtnent le polythéisme dirigea notre principale initiation , il ne suffit pas d'y considérer ses propriétés communes. On doit, en outre, apprécier séparément ses différents modes essentiels^ qui se distinguent surtout d'à-* près les relations normales entre l'influence sacerdotale et l'infltience militaire, dont la combinaison spontanée ne saurait altérer la diversité native*
La première prévaut toujours au début : en sorte que la théo-cratie oolistitue partout le gouvernement initial, dont l'influence
s'est prolongée jusqu'à l'état présent des populations d'élite, quelques modifications qu'y aient apportées les révolutions ultérieures. Quand ce régime peut se développer assez, le polythéisme s'y montre essentiellement conservateur. Il est surtout caractérisé par l'institution des castes, où la domination héréditaire du sacerdoce constitue le principal lien politique. L'aptitude évidente d'un tel régime à conserver nos premières ac^ quisitiops de tous genres, et sa pleine conformité avec les tendances naturelles qui prévalent alors, lui procurent une admirable consistance. Mais l'ordre y devient bientôt contraire à tout grand progrès, qui ne peut surgir qu'en échappant à cette discipline oppressive.
Une telle issue résulte naturellement de l'activité guerrière, dont la prépondérance caractérise le second mode polythéique. Mais celui-ci présente deux cas très-différents, selon que l'ensemble des conditions, intérieures et extérieures, interdit ou permet le développement complet du système de conquête , qui constitue la tendance normale de l'existence militaire.
Dans le premier cas , cette activité détermine implicitement une précieuse réaction mentale, d'où dépendit la principale préparation de l'esprit occidental d'après la grande élaboration grecque. Ayant heureusement brisé le joug théocratique, le principe militaire, contenu par l'ensemble de la situation, pousse alors toutes les hautes intelligences vers la culture spéculative, d'abord esthétique, puis scientifique, et enfin philosophique. Il ne conserve d'activité essentielle que celle qu'exige la digne préservation de ce libre foyer théorique contre l'invasion du théocratisme oriental. Mais , en secondant les nobles penseurs d'où dépendait alors notre essor, ce polythéisme intellectuel détermine finalement une profonde dégradation dans l'ensemble de la population correspondante, où prévaut alors le genre d'existence qui convient le moins à notre nature. En
déplorant cette fatalité qui dure encore, il faut surtout apprécier ses immenses résultats pour Tavénement normal, et même le service éternel, du vrai Grand-Être, dont la providence systématique doit enfin développer dignement une sollicitude spéciale envers la nation ainsi sacrifiée.
Son influence esthétique ne se borne point aux admirables productions qui ont alors caractérisé irrévocablement notre essor poétique et artistique. Elle consiste surtout dans sa tendance, plus intime et plus populaire, à développer le second élément nécessaire du vrai régime logique. Le polythéisme pouvait seul faire ainsi surgir partout la logique des images, qui consolide et perfectionne la logique des sentiments, fondée par le fétichisme. Outre sa destination esthétique, ce nouvel élément logique exerça longtemps une puissante réaction théorique, en secondant Tessor de l'esprit inductif, pendant Télaboration objective du polythéisme. Cet emploi continu des images pour faciliter alors des inductions fictives préparait déjà leur aptitude finale envers les inductions réelles. Ainsi se confirme de plus en plus l'admirable tendance de la synthèse provisoire à ébaucher spontanément toutes les évolutions que doit systématiser la synthèse définitive. Malgré les prétentions doc* torales d'une orgueilleuse philosophie, nos principales institutions sont toujours essentiellement dues à la raison commune, guidée par les naïves croyances qui pouvaient seules dissiper notre torpeur initiale.*
Quant à l'essor scientifique, l'élaboration grecque ne doit pas seulement être appréciée d'après ses importants résultats spéciaux. Assez préparé par l'exercice concret, l'esprit positif y ébauche librement sa culture abstraite, en posant déjà les premières bases mathématiques et surtout astronomiques du dogme définitif. Quoique bornée inévitablement au plus simple élénçient de Tordre matériel, cette construction décisive suscite
94 PYSTièMfi DE POUTIQUIK POSITIVE.
aussitôt une immewe réaction mentale, qui, d'après un tel type, tep4 de plus en plus à substituer partout les lois am vo-
lontéP, Mais la spécialité nécessaire de l'esprit scientifique ne lui
permettait point d'être l'organe direct de cette tendance générale, dès loFsécbme à Tesprit métaphysique. Galui^rci ne diffère essentiellement de l'esprit tbéologique qu'en remplaçant les dieux par des entités, pour traiter les mômes questions abso* lues« E}n étant aux solutions antérieures toute leur consistance mentale, une telle substitution empêche leur efficacité organique, surtout dans Tapplû^tion sociale, et jusque envers lee doctrines théoriques, où elle introduit des doutes qu'elle ne peut jainais dissiper. Cette efficacité négative de l'ontologie grecque a été utilisée ensuite pour dissoudre l'excès de théolo^ gisme qui entrayait notre dernière préparation. De plus, 1'^-» prit métaphysique a directement secondé l'initiation humaine, en osant déjà entreprendre une synthèse objective, d'après les premiers fondements résultés de l'essor scientifique. L'infati* gable succession de ces orgueilleuses tentatives, malgré leur commun ayortement, fit même ressortir davantage le besoin d'une meilleure systématisation, qui exigeait une suffisante ei^ tension de la positivité rationnelle. Ces incessantes variations ont toujours développé la prépondérance de la théorie logique qui constituait l'élément le plus précieux et le plus fixe d'une telle philosophie. Ainsi s'annonçait confusément, au milieu des synthèses objectives, la tendance croissante de notre intelligence vers une synthèse essentiellement subjective, seule ta» pable de remplacer enfin la systématisation théologique. Mais ces divers services théoriques, bornés à quelques penseurs, où ils étaient d'ailleurs très altérés par l'orgueil, ne feront jamais oublier les immense^ ravages moraux d'une philosophie qui, mettant l'esprit au-dessus de tout, aboutit même à l'unir»
verselle prépondérance des moindres facultés mentales, puisque l'expression y domine bientôt la conception.
Telle fut la triple réaction intellectuelle du polythéisme militaire succédant à la théocratie initiale chez une population où néanmoins le système de conquête ne put se développer assez. U fout maintenant caractériser l'efficacité directe que doit ensuite exercer l'activité guerrière dans le cas normal qui lui permit de tendre librement vers sa destination essentielle. Son influence, alors plus pure et plus complète, concerne surtout la sociabilité, quoiqu'elle ait fini par assister aussi le mouvement intellectuel, en propageant dignement l'élaboration grecque. Ainsi s'accomplit la plus importante et la plus difficile des diverses préparations qu'exigeait l'avènement final du Grand- Être, dont chaque peuple tend d'abord à devenir le noyau eentral. Ces efforts universels ne comportent un grand résultat social que d'après la prépondérance graduelle d'une seule por pulation, appelée, par l'ensemble de ses conditions intérieures et extérieures, à dominer dignement toutes les nations assimilables. Quelques siècles d'une admirable activité militaire, d'abord spontanée, puis systématique, suffirent pour incorporer la majeure partie de la race blanche autour d'un centre provisoire. Le polythéisme ne pouvait mieux préparer le positivisme qtfen présidant à cette première formation décisive du vrai Grtiid-Être, qui dès lors tendit, en effet, à remplacer ses divins précurseurs. Ce résultat devint d'autant plus caractéristiquiB qu'il annonçait aussi l'activité normale de Thumanité régénérée. En comprimant partout une vaine ardeur guerrière, l'incorporation romaine y substitua naturellement l'essor inittstriel, seul susceptible d'universalité. Aussi l'état final de notre espèce fut-il dès lors senti, et même poursuivi, par tous leg nobles eosurs.
Outre ces immenses résultats, une telle opération sociale dut
longtemps améliorer le peuple qui la dirigeait; tandis que révolution intellectuelle propre à ses prédécesseurs grecs les avait finalement dégradés. Car, elle ne put réussir que par le concours actif et permanent de tous les citoyens. L'union intérieure y constituait la condition fondamentale de Fincorporation extérieure. Aiusi le polythéisme romain consacrait autant que possible notre existence normale^ en subordonnant partout la spéculation à Faction , et en imprimant à celle-ci un profond caractère social. Quand l'assimilation politique fut assez avan* cée pour attirer l'attention générale vers le mouvement intellectuel, ce noble système seconda spontanément une évolution qu'il avait dû jusqu'alors dédaigner. Cette aptitude naturelle du régime romain à accueillir tous les progrès ultérieurs contraste surtout avec l'impuissance nécessaire de la civilisation grecque qui, contraire à l'ordre normal, ne put jamais suppléer, au prompt épuisement de sa destination exceptionnelle.
Pour apprécier assez le polythéisme social, il faut aussi caractériser directement son efficacité morale. Car, il fut, sous ce rapport, autant supérieur au polythéisme intellectuel que celui-ci l'avait été au polythéisme conservateur. Quoique toute morale théologique soit naturellement égoïste, son influence réelle dépend toujours davantage de la situation que de la doctrine. Il en était surtout ainsi dans l'antiquité polythéique, où les libres inspirations d'où émanèrent les croyances n'avaient jamais pu tendre à régler directement la vie humaine. La consécration naturelle qu'y trouvèrent nos penchants quelconques était même indispensable au véritable essor moral. Nous ne pouvions autrement discerner quelles inclinations il faudrait ensuite contenir ou développer. Mais, si cette vaste expérience était alors nécessaire à la moralité future, elle offrait d'abord un immense danger, en secondant la prépondérance spontanée des instincts personnels. Une telle ten-
dance ne pouvait être combattue que par une discipline émanée de la situation, et qui même n'y aurait jamais surgi sans rentière subordination de la puissance spirituelle à l'autorité temporelle. Or, le seul cas assez favorable dut résulter de l'essor décisif du système de conquête. Pendant plusieurs siècles, une noble activité publique vint ainsi dominer la vie privée, de manière à contenir dignement la personnalité spontanée de la morale antique. Quoique l'enthousiasme civique ne fût, au dehors, qu'une sorte d'égoïsme collectif, il devait souvent déterminer, au dedans, d'admirables dévouements.
Cette comparaison morale des trois régimes polythéiques devient surtout appréciable envers la condition sociale du sexe spécialement destiné à représenter le Grand-Être. Son perfectionnement, qui constitue la principale mesure de la vraie civilisation, fut essentiellement ébauché, comme tout autre progrès, par la théocratie initiale. Mais il s'y borne à consacrer l'institution fondamentale du mariage dans le mode le plus imparfait, d'où le polythéisme conservateur ne put jamais se dégager. Les vices naturels de la polygamie sont trop faciles à sentir pour que la sagesse sacerdotale l'eût systématiquement sanctionnée sans une nécessité supérieure qui l'imposait alors, outre l'entraînement spontané de la brutalité masculine, toujours si difficile à contenir chez les grands. En effet, il fallait, avant tout, garantir, sous une forme quelconque, l'institution conjugale, en obligeant l'homme à nourrir la femme* Or, les fortunes sont alors tellement concentrées que la théocratie ne pouvait consolider cette première condition sans autoriser, et même encourager, la polygamie. Mais, quand l'activité guerrière eut prévalu, une nouvelle nécessité prescrivit la monogamie, seule assez conforme à une telle existence, où d'ailleurs l'esclavage fournissait à l'instinct sexuel des compensations naturelles de ses entraves légales. Ce second état du mariage resta
néanmoins aussi imparfait que possible cheis les Grecs^ sauf le perfectionnement spontané des règles propres aux incestes. Leut inertie militaire les dispensait de se confier auï femmes, et leurs goûts intellectuels les détournaient de la société féminine« Ainsi, le plein développement de la monogamie âiltiqud éehut au polythéisme romain, qui éleva naturellement k dignité dds épouses et des mères. La vie privée devint alors la principale consolation habituelle des fatigues! militaires et des lutteâ politiques. Investies enfin d*une confiance indispensable à des époux souvent absents, les femmes furent appelées à diriger réducation morale, à laquelle se subordonna tout office pédagogique. L'impulsion continue d*une noble activité publique imprima d^aillôuts aux deux seies un cafactète de sévérité qui leur fit mieux apprécier la pureté.
Tels sont les trois états successifs du polythéisme, d*abord conservateur, puis intellectuel, et enfin social, dirigeant, che2 nos divers ancêtres occidentaux, la principale initiation humaine. Mais, malgré la nécessité des deux autres régimes, le premier constituait seul un véritable système, embrassant, à sa manière, l'ensemble de notre existence. Si le théologisme devait toujours durer, ce serait uniquement sous ce mode primitif, quoique le fétichisme caractérisât encore mieuï la stabilité de la religion absolue. Comparés à la théocratie égyptienne, le polythéisme grec et le polythéisme romain n'offrent réellement que de grandes transitions, destinées à développer respectivement Tintelligence et l'activité, aflTranchies d^un joUg oppressif. Leur avènement suffirait pour confirmer la nature purement provisoire du système théologique ; car, chacun d'eut perdit tous ses caractères après avoir assers rempli son office spécial, auquel il ne pouvait survivre.
Mais le dernier régime conduisit réellement l'antiquité jusqu'au seuil de notre véritable état final, tant intellectuel que so-
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITHE PHEMIER. 99
cîal. Sous l'impulsion grecque, les penseurs romains s'affraûchiteni bientôt des croyances polythéiques, et même ils parvini^ût doiiTent à une entière émancipation. L'influence pratique les disposait, d'ailleurs, à sentir assez l'inanité radicale des diverses doctrines métaphysiques. Us tendaient directemeilt vers lé dognië positif, fondé sur l'existence naturelle de l'ordre uni- Vetsel, fottanlée depuis longtemps^ autant que le permettait Tétat Scientifique, par le plus grand des philosophes. Envers la SoéJabilité^ les impulsions rénovatrices étaient encore moins é^ivôqties, pafcé qu'elles tessortaient mieux de la situation fdildâmentale. L'existence de l'activité guerrière, d'après une Ètxffisàtlte extension du système de conquôtey ne laissait désorinais à l'existence militaire qu'un office purement défensif, destiné èilHout à ph)téger l'essor industriel^ c(ui déjà tendait à pféVdIoih Toutes les nobles âmes commençaient à pressentit^ et iùAttie à pouitoivre,- l'irrévocable transformation dé la théo- Cftttie initiale en une pure sociooi^atief, qui vouerait chaque force particulière au service continu de l'Humanité. Oet état nor* Ml fttt même regardé d'abord, par les grands espritsy comme bëattcoup plus prochain qu'il ne pouvait l'être. Us se trouvétmi àlnirï entraînés à repousser longtemps la transition finale ^l devait seule y conduire, ne la j u géant propre qu'à le retarder^ Une évolution dirigée systématiquemefit pourrait, sans Soute, amener maintenant au positivisme les diverses nations polythéistes, en leur évitant toute phase monothéique. Puisque lès fétichistes comporteraient, au besoin^ une telle accélération, j'en devrai expliquer ultérieurement les conditions et la marche ^eî^ les noinbreuses populations qui nous offrent encore un ^tat analogue à celui de nos divers ancêtres, égyptiens, grecs ou romains. Mais cette heureuse faculté n'existait aucunement Jour l'évolution originale, où rien ne pouvait dispenser le thédloghme d'uiie laborieuse terminaison monothéique.
Toutefois, cette extrême phase de la synthèse provisoire ne fut vraiment nécessaire que sous le rapport social, Car, notre intelligence serait mieux guidée par un polythéisme sagement condensé que par aucun monothéisme. En effet, l'unité surnaturelle, même avec ses correctifs catholiques, ne peut assez représenter là diversité fondamentale que nous offrent, soit le monde extérieur, soit notre propre constitution. Aussi le monothéisme ne put-il jamais surmonter entièrement la dernière protestation que lui opposa Tesprit polythéique dans la doctrine des deux principes. Un polythéisme vraiment systématique exigerait même au delà d'un tel dualisme. 11 ne pourrait assez remplir son office logique et scientifique sans admettre autant de grands dieux qu'il existe réellement de catégories essentielles dans l'ensemble des phénomènes. Les vrais philosophes devront ainsi modifier un jour le polythéisme actuel^ pour y substituer paisiblement le positivisme, quand une digne protection dispensera TAsie et TOcéanie des longues préparations sociales qu'exigea la marche occidentale.
Une telle intervention consisterait surtout à perfectionner le mode original suivant lequel s'accomplit la concentration spontanée du polythéisme. En effet, l'unité théologique correspondit au même besoin continu de généralisation théorique qui d'abord avait substitué les dieux aux fétiches. Son avènement naturel résulta d'une simple extension du dogme complémentaire, par lequel le polythéisme représentait ce qu'il y a d'évidemment régulier dans les phénomènes de tous genres. Car, un dieu spécial pour l'invariabilité y avait été institué, sous le nom de destin, avec une certaine juridiction nécessaire sur les autres divinités. Quand le besoin d'unité se fit assez sentir, on se borna donc à rendre cette prépondérance plus complète et plus active, en réduisant les anciens dieux à l'état de simples ministres. Or, il suffirait aujourd'hui de modifier systématique-
ment cette marche spontanée , pour rendre le polythéisme aisément transformable en positivisme. Il faudrait seulement décomposer le destin général en autant de destins spéciaux qu'en exige l'étude réelle de la nature physique, intellectuelle, et morale. Cette modification, pleinement conforme à Tesprit polythéique, permettrait d'éviter le vague spéculatif du monothéisme, qui a tant entravé l'élaboration de l'unité finale, par une vaine recherche de l'universalité objective. Ainsi devenues immuables, les volontés surnaturelles disparaîtraient bientôt sous les lois naturelles qui correspondraient à ces divers destins.
Sans insister davantage sur cette indication anticipée, elle prouve ici qu'une telle marche ne pouvait convenir à l'évolution originale de l'esprit théologique. Car, son succès actuel supposerait une exacte connaissance de Tordre universel chez ceux qui voudraient instituer dignement cette transition directe du polythéisme au positivisme. Le monothéisme fut donc indispensable d'abord à notre essor intellectuel, quoiqu'il l'ait ensuite gêné.
Nous lui devons surtout le développement populaire du troisième élément essentiel de la logique humaine , l'art de combiner les idées d'après les signes correspondants. Comme cet art complète l'institution fondamentale de nos procédés rationnels, il a naturellement usurpé la fonction de désigner leur ensemble. La logique des signes nous fait encore oublier beaucoup trop la logique des images émanée du polythéisme , et surtout la logique des sentiments résultée du fétichisme. Malgré son ascendant doctoral, la première n'est pas cependant la plus précieuse pour découvrir la vérité , même abstraite , ni seulement pour la propager. Sa supériorité propre concerne essentiellement la déduction, que les signes rendent plus facile et plus rapide , au risque toutefois de la confusion et du verbiage. Quant à l'induction, les images y conviennent mieux,
102 gYSTElfB DE POLITIQUE POSITIVE.
surtout lorsque les sentiments les animent. Néanmoins^ les signes étant seuls assez facultatifs, ce privilège naturel conserverai toujours une grande importance à leur usage rationnel. En le consacrant^ le positivisme le combinera dignement avec les deus autres modes logiques, que les femmes et les prolétaires n^ont jamais cessé de préférer. Or, sa source monothéiqiia est irrécusable, malgré les prétentions de l'ontologie grecque, ûar» Tunité divine suscitait naturellement; chez tous les esprits, des méditations générantes où les images se trouvaient interdites» sans que les sentiments pussent y suppléer, faute de netteté ou de précision. Les signes y devenaieQt donc la seule ressource habituelle de notre intelligeQoe, qui s'est ainsi familiarisée av(M| leur emploi prépondérant, aisément étendu ensuite à des sujets quelconques. Quand cette pratique a trop prévalu, surtout en Orient, chei des peuples mal préparés au monothéisme, elle y a SQuvent engendré , sous le nom de cabale, up genre partiouf* lier d^aberrationa- mentales, qui expose à de graves dangers moraux et sociaux. Mais ces déviations ne sauraient altérer ni la valeur propre d^une telle institution, ni l'aptitude naturelle du monothéisme à la développer. C'est ainsi que le début , U milieu, et le déclin 4b la religion préliminaire ont respeotiver ment fondé \t^ trois parties essentielles de la vraie logique , dont la religion finale vient aujourd'hui construire Tengemble normal. On voit aussi que cet essor populaire de la logique des sigpea dut alors coïncider avec la prépondérance non nioins universelle de Tesprit déductif. Car, la systématisation dojB eroyanoes força partout à tirer, do quelques principes inalté>rablea, une foule de conséquences pratiques, et même théorie ques. Quoiqu'un tel exercice religieux opnvienne à toutes les populations monothéiques, il dut principalement se développer en Occident, où la division des deux pouvoirs suscitait des disr eussions habituelles. La religion du moyen âge nous pous$a donc
à déduire par les BÎgnes, comme celle de Tantiquité nous avait eenduits à induire par les images. Eu logique^ autant qu'en morale, notre véritable initiation résulta toujours d'une longue élaboration populaire^ d'après les croyances universelles, sans ftOAune impulsion doctorale. C'est seulement aujourd'hui que des.influences vraiment systématiques peuvent utilement diriger cet essor spontané.
Peur caractériser maintenant la principale destination de la darnièape phase théologique, il faut la regarder comme concernant flurtout l'initiation morale de l'humanité.
L'antiquité avait assez développé^ d'abord la vie spéculative, pnig U vie active. Elle avait même assez consacré la prépondénnee normale de la seconde sur la premiàre. Cette double préparation était profondément enracinée chez toutes les populations pleinement soumises à l'influence gréeo-^romaine. Mais elle ne pouvait aucunement suffire pour compléter l'initiation oocidentale, puisqu'elle n'embrassait point le sentiment, aussi supérieur à l'activité que celle-ci à l'intelligence. Ce centre normal de l'existence humaine exigeait donc une troisième transition, qui lui fût essentiellement consacrée. Telle était la der*nière condition indispensable à la trani|formation finale de la théocratie en sociocratie.
Cette préparation complémentaire devait surtout consister dans une première systématisation de la morale universelle , qui tendit partout à substituer enfin les devoirs aux droits, La {principale épreuve de son efficacité résulterait de son aptitude à diriger une grande transformation sociale, alors prescrite par la situation occidentale , en présidant à l'abolition, graduelle Pliais complète, de l'esclavage, saps laquelle l'initiation humaine 3îe pouvait plus faire aucun pas capital. Quand cette extrême X>réparation serait assez accomplie , les éléments essentiels du système définitif pourraient développer leur essor décisif, sous la
tutelle décroissante du dernier régime provisoire. La marche fondamentale de l'initiation humaine assignait donc au moyen âge une double mission caractéristique, systématiser la morale, et affranchir les travailleurs. Or, ce grand office social exigeait d*abord une dernière transformation de la religion absolue, qui, primitivement spontanée et ensuite inspirée, devait alors devenir révélée.
Toute l'efficacité morale du polythéisme romain dépendait de sa destination politique. Quand l'activité guerrière fut essentiellement épuisée d'après une suffisante incorporation, les croyances antiques manifestèrent bientôt leur impuissance nécessaire contre la corruption incomparable résultée alors de Toisiveté et de la richesse. La morale théologique ne pouvait être systématisée sans l'unité surnaturelle, seule capable d'y rallier les doctrines et d'y sanctionner les préceptes. Émané de l'ensemble des antécédents intellectuels, le monothéisme était profondément réclamé par la situation sociale, comme aboutissant normal des divers polythéismes, depuis que l'extinction des nationalités faisait sentir le besoin d'une croyance commune, propre à consacrer la fraternité universelle.
Pour accomplir son office moral , cette extrême transition devait surtout s'appuyer sur la vie future , qui n'avait fait que seconder le théologisme antérieur, où l'action divine était immédiate. Sa prépondérance agrandit alors le domaine réel de notre raison, à laquelle la foi surnaturelle abandonnait ainsi le présent, comme elle lui avait jadis livré le passé en renonçant à la métempsycose. En se concentrant désormais sur l'avenir, l'autorité sacerdotale s'y construisit un empire exclusif, dont la constante suprématie ne pouvait être méconnue d'aucun croyant.
Une telle construction exigeait naturellement une autre condition dogmatique, qui formera toujours le principal caractère
propre à la dernière synthèse provisoire. En efifet, la foi monothéique, fondée sur la critique du polythéisme, avait été forcée d'autoriser l'exercice de la discussion rationnelle. Mais elle éprouvait aussi le besoin d'échapper à l'activité dissolvante de l'esprit métaphysique , tout en continuant d'employer ce dangereux auxiliaire. Cette difficile conciliation exigeait que le nouveau dogme résultât d'une révélation surnaturelle, sans laquelle ces vagues croyances ne comportaient aucune consistance mentale , ni surtout la moindre efficacité sociale. Le monothéisme ne pouvait pas se contenter , comme le polythéisme , de traditions confuses et mobiles. Cette concentration était trop artificielle pour se passer d'un code religieux , dont l'autorité supposait une source divine.
Telles sont les conditions communes à tous les monothéismes qui eurent une véritable existence historique. Mais elles étaient loin de suffire à la destination morale du monothéisme occidental. Ce grand office dépendait surtout d'une admirable institution sociale , devenue le principal attribut du vrai catholicisme, la séparation normale des deux puissances élémentaires, nécessairement confondues dans toute l'antiquité. L'insuffisance morale du christianisme, là où cette condition politique ne put être assez remplie, suffirait pour montrer que l'utilité réelle du monothéisme occidental consistait essentiellement à fournir alors la base dogmatique d'une telle division. C'est surtout ainsi îue la préparation catholique fut vraiment indispensable à ^otre initiation.
Quelque imparfaite que dut être cette première séparation . des deux pouvoirs , elle résultait naturellement de la situation ^^irespondante , depuis que l'influence grecque et l'action ro- ^^aine s'étaient assez combinées. Le monothéisme y émanait de simples philosophes , qui , malgré leurs aberrations pédanto- ^x^tiques, conservaient toujours une attitude purement spécu-
lative , 80UI la résistance nécessaire du régime polythéique Son ascendant graduel ne pouvait donc provenir que d'uiie libre appréciation de sa supériorité morale, seule oapable de lui procurer l'assentiment universel. Chacun sentait de plus en plus que la confusion des deux pouvoirs , jadis indispensable à la conquête , se bornait alors à sanctionner une dépravation effrénée. On comprit ainsi que les règles morales ne doivent pas être confiées à ceux-là mêmes qui en comportent la principale application. Leur pleine efficacité exigeait que le saoeiv doee correspondant ne pût jamais dominer que sur les esprits et les cœurs, mais en devenant, dans ce domaine normal > entièrement indépendant de l'autorité politique. Or, ces deux conditions rassortaient spontanément de la longue prépondérance légale du polythéisme. En même temps, Tincorporation romaine tendait évidemment à se dissoudre^ par une suite na»turelle de son immense extension. Un pouvoir purement spirituel devenait seul capable alors de rallier librement, d'après une éducation commune, des populations trop hétérogènes pour supporter davantage la concentration temporelle. G*est ainsi que les tendances politiques concoururent avec les dispositions intellectuelles et les besoins moraux pour ébaucher la séparation spontanée des deux puissances sociales. Une telle division constitue réellement toute la supériorité essentielle du monothéisme occidental sur le monothéisme oriental. Car, la morale de l'islamisme est aussi satisfaisante que celle du catholicisme, et sa doctrine choque moins la raison. Sa moindre efficacité sociale ne tient donc qu'à la situation sacerdotale. Dans cette théocratie militaire, le sacerdoce, toujours oppresseur ou opprimé, comme dans l'antiquité, ne fut jamais conduit à développer assez la prépondérance normale des sentiments sur les pensées et les actes. La tendance spontanée de tout monothéisme y même juif, vers une telle culture ne put
STÂTIQUB ^GIALK. — CHAPITRE PREMIER. 107
devenir décisive qu'en Occident , d'après l'ensemble des antécédants intellectuels et sociaux. Pour remonter habituellement jusqu'aux sources affectives de nos vices et de nos vertus , il fallait qu0 le sacerdoce fût constitué de manière & juger et conseiller notre conduite, mais sans pouvoir la diriger immédiatement. Or, cette constitution émanait directement de la situation oeddentale , même après le triomphe légal de la nouvelle foi« En adoptant le catholicisme^ les chefs polythéistes reconnais* salent, sans doute, sa suprématie morale; mais ils restaient, eu général, aussi éloigQés qu'auparavant de lui céder la domination politique.
Cette séparation des deux pouvoirs était tellement liée à la deitination sociale du monothéisme occidental, que toute TélaboffttioQ de la synthèse révélée s'y rapporte essentiellement. Ouoomprand ainsi comment son vrai fondateur, l'incomparable imt P^ul, put, dès le début, en systématiser les dogmes et las institutions , que ses principaux successeurs développèrent JiiQQsur^ des besoins. Un but aussi déterminé et aussi dominant ooAtenait, chee tous les penseurs dignes de l'apprécier, les divagations propre^ à Tesprit théologique. Le lecteur recon- BftUra, dans le volume suivant, que cette grande destination justifie pleinement le eatholieisme du moyen Age contre les diverses inculpations modernes. Même les dogmes les moins ritionnels méritent , au point de vue historique , le profond aspect de tout philosophe capable de juger leurs vraies relais avec la mission morale de ce système provisoire.
}e me bornerai à citer ici le dogme de Tincarnation divine, tui, en y joignant ses divers compléments nécessaires, constitue réellement la seule différence essentielle entre les deux révélations oecidentale et orientale. Cette opposition théorique cor- ^^poiid, en effet, au contraste pratique entre la séparation et la eoafùsion des deux pouvoirs sociaux. En maintenant, et
même augmentant, leur concentration ^ comme l'exigeait une théocratie militaire, la révélation musulmane a pu et dû se simplifier autant que possible, pour éviter toute résistance sa^ cerdotale à l'entière domination des successeurs du prophète. Mais le catholicisme n'aurait point assez séparé les deux puissances , s'il n'eût pas ainsi donné au sacerdoce un chef surnaturel^ qui pouvait seul garantir son indépendance sociale. Les sympathies de la plupart des rois envers l'arianisme suffiraient pour confirmer qu'ils sentaient, à leur manière, Tefficacité d'une telle garantie. En empruntant au polythéisme l'hypothèse de l'incarnation, le catholicisme lui procura donc, non-seulement une plus grande dignité dogmatique , mais surtout un meilleur caractère social. Ce divin médiateur annonçait d*ailleurs confusément la tendance croissante de Thumanité à tirer de son propre sein sa suprême providence. Le type humain avait spontanément fourni la base générale du fétichisme, mais sans y revêtir aucune forme déterminée, et en y conservant seulement notre constitution morale. Il prévalut davantage dans le polythéisme, où l'imagination imprima librement aux puissances directrices l'ensemble des divers attributs propres à notre nature idéalisée. Le catholicisme fit mieux ressortir cette tendance , en la concentrant sur la suprême unité , où les deux natures se combinèrent sans se confondre. Une telle progression devait enfin conduire à l'entière élimination de l'être fictif ^ quand l'être réel aurait acquis assez de grandeur et de consistance pour remplacer entièrement son précurseur nécessaire. Malgré la séparation fondamentale des deux pouvoirs, complétée par toutes les croyances et les institutions destinées à la consolider , l'efficacité sociale du système catholique demeurerait inexplicable sans le concours continu des influences pratiques spontanément émanées de la nouvelle situation occidentale. Ce n'est point le catholicisme qui a déterminé les prin-
dpales transformations politiques qui caractérisent le moyen âge : il n'a fait que les systématiser en les consacrant, quand elles se conciliaient assez avec sa propre nature. Lui-même n'aurait jamais surgi sans l'impulsion préalable des tendances sociales qui modifièrent profondément l'existence militaire, alors passée de la conquête à la défense, de manière à indiquer une prochaine prépondérance de l'activité pacifique], exigeant une régénération morale. Pour organiser un régime conquérant, l'islamisme dut concentrer le plus possible les deux puissances, quoique son admirable fondateur ne méconnût point l'importance de leur division. Mais le catholicisme devait les séparer, afin de constituer le régime défensif. Tous les caractères essentiels de ce nouvel état précédèrent, en effet, la construction catholique, et guidèrent même le puissant génie d'où elle émanait. Quoiqu'on les attribue communément aux invasions germaniques, j'ai démontré qu'ils résultèrent spontanément du suffisant accomplissement de la conquête romaine. On l'avait déjà reconnu quant à la transformation de l'esclavage en servage, alors préparée par la réduction de la traite à l'intérieur de l'empire. Mais cela n'est pas moins évident pour les deux autres conditions de la^ situation féodale, d'abord la décomposition politique, et ensuite la hiérarchie territoriale. Ce double attribut correspondait à l'avènement nécessaire du régime défensif, où l'activité devenait habituellement locale.
Sans être vraiment indispensables à ces diverses transformations sociales, les invasions, d'ailleurs inévitables, durent, en général, les mieux consolider, et surtout les développer davantage. En eflfet, l'activité défensive prévalait plus évidemment chez des populations où le système de conquête n'avait pu encore surgir. Aussi incapables de conquérir que d'être conquises, ces tribus nomades voulaient alors passer commodément à l'état
110 SYSTÈME DE POLITIQUE POSltlTE.
agricole^ en se fixant sur un sol déjà cultivé. Ges expéditions exceptionnelles eurent donc pour but, non la domination, mais rétablissement. Elles ont même prévenu, chez ces peuples, le développement d'une phase militaire analogue à celle de la société romaine, et qu'ils auraient parcourue s'ils fussent devenus sédentaires suivant le mode normal, leur propre po^» lythéisme, évidemment conforme à une telle tendance, edtf a^^ vaitj au contraire^ leur nouvelle destination. Ils {nteht ainsi disposés à lui préférer la religion qu'ils trouvaient établie dans le pays qu'ils adoptaient, et qui seule convenait à l'ètistetnëé qu'ils avalent en vue. L'unique opposition sérieuse serait émà*née, à cet égard, de leurs castes sacerdotales, si cielles^ci n'avaient pas été naturellement subaltemisées, depuis long* tetnps^ par les chefs militaires, avant que la théocratie put s'enraciner chest des nomades. Ainsi s'explique leiir facile conversion au catholicisme, quelquefois même avant les intasiotiâ définitives. L'insuffisance ordinaire de leur préparation întel-^ lectuelle se trouvait heureusement compensée par la plénitudô décisive de leur disposition sociale. Ils prirent donc avec fran-* chise et développèrent bientôt les mœurs convenables à la situation qu'ils choisissaient. Leur génie pratique corrigea beaucoup l'ascétisme et le quiétisme inhérents aux croyancefs catholiques^ tandis que leur généreuse activité contenait l'êgœsme chrétien. Dans leur caractère guerrier, on démêle aisément, même au début, une tendance spontanée vers l'existence pacifique, qui transformerait chacun d'eux en un simple directeuragricole. Aussi firent-ils bienlôtprévaloir la transformatioiï décisive de l'esclavage en servage, d'où devait résulter graduellement l'entière émancipation des travailleurs. Les influences catholiques se bornèrent, sous ce rapport, à consacrer les impulsions temporelles. Il en fut encore plus ainsi envers la dispersion politique et la subordination féodale, garanties na-
turelles de rindépendance et du concours, que ces guerriers appréciaient également, et dont la doctrine catholique secondait mal la conciliation habituelle.
Toutefois, comme ces populations avaient franchi la phase romaine> leur nouvelle existence se trouvait naturellement trop paci&que pour satisfaire une activité qui n'était point épuisée par son cours spontané. De là résulta la turbulence militaire qui distingue les mœurs féodales des mœurs romaines, où Taction collective absorbait les conflits privés. Mais cette différence, que le sacerdoce ne put surmonter assez, n'empêcha point la féodalité de devenir la principale source des plus grands résultats du moyen âge, envers lesquels on a beaucoup exagéré Tefficacité du catholicisme. Gela est évident pour la chevalerie, où Tesiior social fut plutôt contrarié qu'assisté par une doctrine iiHUipable de l'apprécier. Une pareille institution se trouvait tdlement liée à la situation et indépendante de la croyance, qu'elle surgit partout où prévalut l'existence correspondante non seulement chez les musulmans d'alors, mais même parmi certains polythéistes actuels. Le catholicisme participa davantage à la digne émancipation des femmes occidentales. Mais son influence propre et directe s'y borne à la pureté, que nous lui devons essentiellement, et sans laquelle la liberté féminine eût aussitôt dégénéré en une corruption effrénée, également funeste aux deux sexes. Quant à la tendresse, qui constitue pourtant le principal caractère de cette admirable évolution, dont la pureté n'était que le préambule indispensable, elle émanait uniquement de l'existence féodale, malgré la résistance catholique*
On ne peut, en général, apprécier sainement le moyen âge sansy suivre toujours l'influence simultanée des deux éléments Wtérogènes qui s'y trouvèrent forcément combinés. Malgré la division des deux pouvoirs, d'ailleurs si imparfaite, les vices
intellectuels et les dangers moraux propres au monothéisme troublèrent nécessairement Toffice social du sacerdoce catholique. Il n'aurait pu systématiser la situation correspondante si celle-ci n'eût constamment suscité des impulsions pratiques qui tendaient spontanément à la régler. La discipline catholique ne pouvait assez convenir qu'à la vie privée. Sans l'influence féodale, elle aurait été profondément nuisible à la vie publique. Pour caractériser assez la combinaison nécessaire de ces deux éléments généraux, de manière à déterminer sa durée normale, il faut considérer le double système de guerres défensives qui dut succéder à l'établissement fondamental. Le succès des invasions tendait à les renouveler indéfiniment, si les premiers conquérants n'avaient énergiquement contenu les autres irruptions. Mais cette longue réaction offrait deux cas distincts et successifs, suivant qu'elle concernait des peuples susceptibles d'incorporation occidentale ou des nations inconciliables. Il fallait d'abord contenir, par un sage mélange de concession et de résistance, les tribus polythéistes, en les obligeant à devenir agricoles sur leur propre sol, quelque défavorable qu'il fût. Elles pouvaient alors s'adjoindre au système occidental, sous la seule condition naturelle d'embrasser le catholicisme, symbole normal de l'occidentalité. Mais, quand la nouvelle incorporation serait ainsi complétée, elle trouverait un vaste office collectif, éminemment propre à la consolider et à la développer, dans l'irrévocable répression des invasions musulmanes. L'Occident ne pouvait espérer aucune conciliation avec un monothéisme qui aspirait autant que le catholicisme à l'ascendant universel, et qui, en même temps, dirigeait un système de conquête analogue à celui de la phase romaine. Toute l'efficacité de cette lutte nécessaire devait se borner à répartir le grand empire entre ces deux régimes incompatibles. Quand une telle circonscription territoriale aurait acquis assez de
fixité, la compression mutuelle achèverait de consolider la principale destination sociale de cette double transition, en faisant mieux prévaloir partout l'activité pacifique. Alors, les deux monothéismes, également dépourvus d'universalité, tendraient à se dissoudre rapidement, faute d'un grand but pratique, en préparant, chacun à sa manière, l'élaboration directe de la vraie synthèse. Elle seule devait terminer dignement cet antagonisme final, dont ^l'ensemble avait, de part et d'autre, mis en pleine évidence la nature purement provisoire du régime théologique et militaire.
La transition catholico-féodale méritera toujours beaucoup inattention et de reconnaissance pour avoir mieux ébauché qu'aucune autre l'état normal de l'humanité, dont elle dirigeait la dernière préparation fondamentale. Déjà la double transition polythéique conduisit jusqu'à pressentir cette existence définitive, qui devait devenir plus appréciable à mesure que sa réalisation approchait. Ces nobles traditions, jamais perdues chez les dignes chefs, surtout temporels, poussèrent constamment le moyen âge à construire autant que possible le système entrevu par l'antiquité. Quoique des tentatives aussi prématurées ne comportassent aucun succès durable, elles étaient non moins indispensables qu'inévitables pour caractériser assez Timmense fondation réservée à notre siècle. Sous tous les aspects essentiels, le moyen âge a vraiment posé le problème foadamental que nous devons aujourd'hui résoudre ; et même il a souvent indiqué l'esprit général de la solution. Pour sentir l'importance de ses efforts, et bien juger leur avortement natoel, il faut savoir qu'aucun grand problème ne saurait être ^ez posé sans une solution quelconque.
Eavers l'intelligence, j'ai signalé ci-dessus l'aptitude nécessaire du monothéisme à développer le dernier élément général ^6 la logique humaine. Il suffit ici de compléter cette indication
114 «VSÏÊMte DE POLlTIQtrE 1?0SITIVÉ.
eii y spécifiant la tendance particulière du monothéisme ôccid^ental. La séparation des deux pôtfvoirs ôt la systématisation dé la taûralé suscitaient constamment, chez les populations câtholique^s, dfe$ habitudes universelles de discussion et de méditation, les pltls propres à cultiver partout la logique des sîjgnèfe, d*après $on application continue à nos principales spéculations. Un culte qui consacrait les images, et qui surtout exerçait toujioiirs les-seûtimeùts, poussait d'ailleurs à combiner direôtètoient te troisième élément rationnel avec les deux précédents.
Outré Sa hàuté destinîatiôû pîâtiqùé, Cette rationalité occidentale tfô^ùVa même tiù exercice théorique, et partout populaire, diaiis les elÉPotts spontanés que suscitait partout le monothéisme pour i50ïicevoir enfin l'ordre universel, dont la notion générale était Contraire à là spécialité et à l'incohérence des anciennes eXpliC'atîôÈs théôlôgiqueé. Quoique le catholicisme, justement absorbé par sa mission sociale, n'eût pu ni du s'incorporer profondément le mouvement intellectuel d'où émanait sa doctrine, Sà discipline scientifique fut, au moyen âge, d'une admirable libéralité. La subordination tant reprochée de la raison envers la foi ne tendait alors qu'à contenir des méditations prématurées sur les théories morales, en concentrant mieux les efforts théoriques vers le seul domaine qui fût assez accessible, et dont la culture devait d'ailleurs préparer toute élaboration supérieure. Entré ces sages limites, la discipline catholique accueillit toujours le dogme transitoire construit d'avance par Aristote pour abriter la culture positive soUs le patronage théologique. Cette étrange combinaison d'une volonté absolue avec des lois immuables fut même consacrée dans la grande transaction scolastique qui termina le moyen âge, quand le catholicisme, ayant accompli son principal office, cessa réellement d'être actif : il n'aurait pu l'adopter plus tôtir
sans se dénaturer radicalement. En un mot, sa discipline ne fut alors hostile qu'envers l'esprit métaphysique, et Ton doit aujourd'hui regretter qu'elle ne l'ait point empêché davantage d« troubler Tes^sor spontané de l'esprit positif, dont il conserva longtempis la tutelle spéciale.
La théologie du moyen âge était d'autant mieux fondée à ffxclure l'ontologie du domaine moral et social, que le dogme tatlrolique avait vraiment établi la seule théorie qui pût en diriger ht première culture systématique, du moins pour la vie privée, base normale de la vie publique. Son véritable créateur posa complètement le principe général de l'antagonisme contSuu entre la nature et la grâce, qui était alors aussi convenable à la théorie qu'indispensable à la pratique. En signalant l ceîle-ci la grande lutte qui caractérise la vie humaine, il ouvrait à T5élle-là Tétude régulière de notre constitution moïale. C'était le seul coTrectiî normal que comportât le caracifere égoïste de toute synthèse monothéique, oh l'on ne peut aHmettre l'existence naturelle des affections purement bienveillantes sans y empêcher une suffisante systématisation, et TpariBuîte une véritable efficacité. Tafîdis que les intérêts ima- ^naires permettaient à la morale pratique de discipliner les ititérêts réels, la morale théorique pouvait indirectement contacter les "bons sentiments à titre d'inspirations divines. Si le positivisme doit, sous l'un et Tautre aspect, surpasser beauwup le catholicisme, 'c'estiiniquement d'après sa réalité caractéristîque, qui le pousse à remplacer une ténébreuse unité Dûôrale par une saine théorie cérébrale, ouvrant à l'esprit scientifique Tancien domaine de la grâce, dernier apanage du cSleste régent. Quand l'ontologie voulut, à cet égard, remplacer la théologie, elle ne put, comme toujours, , que tout désorganiser sans rien construire, puisqu'elle conserva cette ^cieuse unité «n supprimant son correctif nécessaire, de ma-
nière à en manifester davantage la hideur théorique et pratique.
En spécifiant cette appréciation envers les spéculations sociales, on reconnaît aussi que le moyen âge y ébaucha un pas capital, quoique le catholicisme ne pût les embrasser qu'empiriquement, sous la seule impulsion de son office politique, d'après la séparation des deux pouvoirs. On voit, en effet, poindre alors la grande notion du progrès humain, qui devait fonder la sociologie, en se combinant avec la notion de Tordre, qu'Aristoté avait déjà systématisée autant qu'elle peut l'être isolément. Si ce temps eût comporté l'extension définitive de la positivité rationnelle à de tels phénomènes, elle y aurait trouvé une base expérimentale vraiment suffisante. Car, les trois termes indispensables pour découvrir une progression quelconque y résultaient réellement de la comparaison naturelle entre le régime monothéique et les deux régimes polythéiques, dont la combinaison avait dirigé sa fondation. Déjà la conviction pratique de la supériorité des Romains sur les Grecs avait indiqué aux derniers penseurs de l'antiquité un progrès irrécusable, au milieu des préjugés théocratiques qui consacraient l'immobilité et même la rétrogradation. Un sentiment plus profond et plus universel élevait le moyen âge au-dessus de la phase romaine : du moins les seuls lettrés, alors peu influents, combattaient cette appréciation populaire. Il suffisait de la combiner avec la conviction antérieure pour ébaucher la démonstration du progrès humain, surtout moral et politique. Mais la théorie dominante ne pouvait apercevoir ces faits généraux, parce que le catholicisme s'était trouvé conduit à méconnaître ses antécédents grecs et romains. Pour mieux consolider une révélation indispensable à sa destination sociale, il avait dû se rattacher exclusivement au monothéisme exceptionnel qui distinguait depuis longtemps une petite province
asiatique. Néanmoins, la prépondérance dogmatique de cette liaison factice, aussi nuisible au cœur qu'à l'esprit, n'empêcha jamais les penseurs féodaux d'apprécier leurs vrais précurseurs sociaux. Ainsi, la notion du progrès commença dès lors à surgir empiriquement, même dans l'existence collective, quoique l'inspiration théorique y contrariât l'impulsion pratique. Mais ces deux influences s'accordaient pleinement envers la vie privée, où le perfectionnement était d'ailleurs plus profond et plus évident. Pendant tout le moyen âge, tous les Occidentaux furent essentiellement préoccupés de la plus noble sollicitude habituelle, consistant à améliorer nos sentiments, et même nos pensées, pour perfectionner notre conduite. Le but égoïste que la théologie assignait à cette tendance continue devait la rendre plus énergique, quoiqu'il en souillât la pureté. C'est ainsi que la notion du progrès humain devint profondément familière aux populations occidentales. Elle se développa même, à un moindre degré, chez les musulmans, malgré la confusion des deux puissances, comme inhérente à toute morale monothéique, qui suppose toujours un type écrit, auquel chaque croyant doit se conformer de plus en plus. Par cette influence normale et continue, le monothéisme, oriental ou occidental, tendait à compenser sa fatale inaptitude théorique envers l'existence collective. Une fois implantée radicalement dans la vie privée, la conception du progrès humain devait bientôt s'étendre à la vie publique, d'après leur intime connecté.
Toutes les propriétés intellectuelles de la synthèse catholique se rattachaient à la systématisation morale qui constituait le principal office du sacerdoce indépendant. Il fut ainsi conduit, ^ès le début, à fonder un premier système d'éducation universelle, toujours destiné à diriger l'ensemble de la vie humaine, ®ï^ suppléant à la base objective par la révélation. La morale
obtint alors Tagcendant général qui lui appartient dans notre existence normale. Quoique essentiellement personnelley le sacerdoce retendit dignement à la vie domestique, et ménoe la sagesse temporelle l'appliqua spontanément à la vie publique; en sorte que toutes les relations humaines se trouvèrent notablement améliorées. Nos principaux sentiments furent assujettis à une admirable discipline, qui s'efforçait babituellement de déraciner jusqu*aux moindres germes de corruption* Cette culture du cœur^ partout préférée à celle de Tesprity suscitait^ d'ailleurs, la coordination de la vie subjective, qui, émanée du fétichisme, et développée par le polythéisme, ne pouvait recevoir que du monothéisme sa première systématisation. Même sous l'aspect spéculatifi un tel règne anaonçait déjà Tétat final, en introduisant; à sa manière, dans l'éducation universelle, l'histoire générale de rhumanité.
Quelque imparfaites que dusaent être ces premières tentft«^ tives pou? systématiser la vie humaine, elles méritent d'autant plus d'admiration et de reconnaissance que la sagesse saœrdo^ taie et Finstinct public y luttèrent presque toujours contre les vices intellectuels et les dangers moraux de la doctrine diri<géante. N'ayant pu devenir systématique que dans son déclin^ le théologisme fournissait un vague principe de coordination mentale par l'unité surnaturelle, et une base impure de dis*cipliue morale par le salut personnel. Mais tel était alors le besoin de tout régler que des moyens quelconques suffisaient pour utiliser déjà les dispositions occidentales. A son début, le théologisme avait dû laisser nos penchants suivre essentiellement leur cours spontané^ afin de manifester leurs vraies ten^ dances, Dans son déclin, il dut, au contraire, s'efforcer de les discipliner pour caractériser leurs relations mutuelles, de manière à préparer leur systématisation finale. En l'un et l'autre <^, notre nature et notre sagesse continrent les principales
STATlQVi; $ÛGUW£.. — CHAPITilK PREMIER. 419
imporfectioASi âe no^ doctrines. Ni Timpuissanc^ morale i\L pi)lythéisaie ni l'insuffisance sociale du monothéisme i^e réalis èreut jamais tes dangers pratiques coirrespandants diux yices -théoriques., Telle est la douceur naturelle des bons ^eutin^çn.ts 'cque^dQ quelque excitation que proviennent leur éveil^ila tendent ^ se déyelopper par leur propre chariAe^ quand ils ont une fûds .âsurgi» même d'après un motif personnel, trop souye^t indis- ^eii3sJ)lQ à leur torpeur primitive^ Quoique le dévouement fût ^^omm^ndé au nom d'un égoïsme insurmontaliKle» l'abnégation Hiabituelle et la pratique de la vie intérieure devaient,^ à un ^^tre quelconque, produire do profondes améliorationa» qui ne ^giouvaient alors être autrement obtenues. L'unité morale aÂn^i élaborée par le théologisme déclinant fournissait» au moyen 4ge, l'image anticipée de celle que fonde ftujourd'l^ui le posi- -tivi^me naissant, ^n compensation de leui; çs^raeit^e vague> les croyanoes surns^turçUes continuaient d'iûUe^i^ ^e^miaerer spcm- ^tanément pos meilleures dis(po£âtiens« Si ressemble de£i êtr^s fic^tifsi ^v^it d'abord tendu ^ iep?éseater proviaoj^ment THumanité) cette aptitude devenait al€ir& pins nette et plus décisive par lenr condensation en un seul, dont les velontés plus réguUères devaient mieux correspondre i. Tordre universel. Mais tentes ces propriété^ exigeaient l'indépendance du saeerdeçe, et devaient cesser quand il perdrait le caractère progressif d'où e)le résnHait.
On ne sanrait pieui^ apprécier cette mémorable transition que d'après se^ tendances sociales » tant entravées par la doetrine dirigeante, Qet obstacle continu n'empêcha point le inoyen &ge de préparer directement la sociocratie finale, soit en ébanctiant ses principales conditions, soit en faisant surgir 96ft éléments essentiels.
Sous le premier aspect, nous lui devons d'abord le seul effort sysWmatiîue pour abolir le régime des castes, qui, quoique
profondéiuent modifié par le polythéisme militaire, formait toujours le fond général de Torganisation politique. Il subit alors une atteinte décisive d'après le célibat ecclésiastique, qui, détruisant enfin l'hérédité des principales fonctions, annonçait une semblable tendance envers tous les autres offices. Cette disposition s'étendit bientôt à l'ordre temporel, où la transmission héréditaire fut souvent restreinte par des conditions d'aptitude, à chaque degré de la hiérarchie féodale. En second lieu, la systématisation de la morale universelle^ devenue Tapanage normal d'un sacerdoce indépendant, conduisit alors à substituer déjà les devoirs aux droits, malgré la tendance naturelle du principe théologique à instituer des pouvoirs, indiscutables. L'ensemble de l'éducation et du régime propres au moyen âge y disposait toujours à contrôler la vie réelle, privée ou publique, conformément à la doctrine universelle. Cette tendance générale fut régularisée par la législation, qui partout consacra la révocation des offices, et même la confiscation des biens, pour punir ou réparer la violation des devoirs. Or, une telle discipline, toujours réglée par une appréciation publique de l'intérêt commun, différait beaucoup de la conduite arbitraire inhérente à la source théocratique des anciennes autorités. Elle indiquait une transformation directe et croissante de la théocratie en sociocratie. Cette tendance finale devint encore plus décisive dans les relations internationales, d'après le nouveau caractère que prit alors l'agrégation occidentale. A l'incorporation forcée qui résultait de la conquête romaine, le moyen âge substitua une association vraiment libre, fondée sur la communauté de foi et d'éducation, sans aucune autre autorité commune que le pouvoir spirituel correspondant. Préparée par l'établissement germanique, cette grande transformation politique s'accomplit quand la nouvelle incorporation fut assez formée, sous la dictature nécessaire de
rincomparable Gharlemagne. Consolidée et développée dans les croisades, elle manifesta sa vraie nature, à la fin du moyen âge, en déterminant, malgré d*impérieux souvenirs et de puissantes influences, le changement caractéristique du centre occidental. Irrévocablement transporté de Rome à Paris, ce centre indiqua la substitution d'une véritable république occidentale à Tancien empire d'Occident, dès lors réduit à un titre illusoire. Devenue libre, l'incorporation devait s'accomplir autour de la population moyenne, tandis que forcée elle avait pu se rattacher à une extrémité.
Ces trois résultats politiques du moyen âge ont toujours laissé des traces ineffaçables, quoique trop altérés par l'anarchie moderne. Il en est de même pour la conciliation normale que Tensemble du régime féodal introduisit enfin entre l'indépendance et le concours, et qui fut si noblement caractérisée dans la chevalerie. Mais l'influence la plus décisive de cette admirable transition consiste à nous avoir légué à la fois le principal problème social et les éléments essentiels de sa solution finale, en émancipant les femmes et faisant surgir les prolétaires.
Préparée par la pureté chrétienne et accomplie par la tendresse féodale, la libération domestique du sexe affectif modifia profondément les mœurs occidentales. En développant Télément le plus caractéristique et le plus spontané de la véritable force morale, elle annonçait dignement la prépondérance finale 4e Tamour universel. Quoique l'influence féminine ne fût alors organisée que chez les classes supérieures, elle devait surtout se caractériser, après l'entière abolition du servage, dans les fenailles où la richesse et la grandeur ne peuvent point la délïatarer. Malgré sa restriction aristocratique, cette nouvelle
îinpulsion réagit, au moyen âge, sur l'ensemble de l'existence lïûmaine. Elle tendit même à modifier déjà les croyances occidentales, en forçant le catholicisme à mieux consacrer la ten-
122 SYSTÈHe DE POLITIQUE PQSITITe.
dresse. D'admirables efforts furent alors tentés pour instituer le culte systématique de la Femme, précurseur nécessaire de l'adoration de THumanité. On leur dut, au principal siècle iu moyen âge, la prépondérance croissante du type le plus auawe que comportât la révélation occidentale. G^tte médiatriee vraiment humaine annonçait mieux que le divin médiateur Tétat normal de notre culte. Son ascendant graduel^ à la fois systématique et spontané, devenait d^autant plus décisif çue les âmes aupérieures s'efibrçaiem alors d'humaniser oe type idéal, en repoussant le zèle mystique qui tendait à le dénaturer. Les principales effusions de Dante envers la nouvelle déesse a'appliqueront désormais à l'adoration de la Femme et de l'Humapité, surtout dans le tercet caraotéristique ;
la te ml9«rioordia, in te pieiate, \n te vaagiUficQ]i£a, lit tç ^'admia QuautuAquQ \xi WQ^tura è di l)Qïxtate,.
Mais cet avénemeat social des femmes se lie ikécessairemeiit à celui des prolétaires^ cha« lesquels l'inQuence féminine doit être plus complète, et même plus pure, que partout ailleurs. Ainsi, le principal résultat du moyen âge consiste, à tous égards, dans Taffranchissement des travailleurs, quand la traP4forraation de l'esclavage en servage eut asse? préparé Tew*tence industrielle sous la tutelle féodale.
Cette immense révolution poussa directement l'Oçcidept vers la sociocratie finale, soit par ses conséquences pratiques, soit aussi par ses réactions théoriques. En faisant prévaloir Tactivite pacifique, elle devait bientôt annoncer la maturité du vraL Grand -Être, dont la notion générale cessait ainsi d'être con-^ tradictoire, puisque ses diverses parties essentielles tendaient^ dès lors à se combiner intimement, La division nécessaire entrer
STATIQUE 8OGIAI4E, -^ GHAPiTRfi PREMIER. 123
loè entrepreneurs et les travailleurs ne tarda point à suivre l'entière abolition du servage, môme avant la fin du moyen âge. Ce premier germe de Torganisation industrielle manifestait le besoin d'une régénération complète, destinée à rempla* car dignement les garanties du servage envers une population disonnais livrée à tous les dangers de son insuffisanee matérielle. Une telle sollicitude devait s'aggraver h mesure que les chefs industriels, trop préoccupés de leur propre élévation, aspireraient à succéder aux pouvoirs féodaux, dans un régime qui consacrait Tiniluence politique de la richesse. En même t^ps, la nouvelle activité pratique tendait directement à faire partout prévaloir le dogme positif, en développant à la fois la notion de Tordre universel et le besoin de le perfectionner. L'essor du prolétariat occidental disposait à concevoir enfin le mi bonheur humain comme consistant surtout dans un digne exercice des affections bienveillantes, domestiques ou sociales^ seuls biens susceptibles d'universalité, et propres k remplacer tous les autres. Pour assurer aux classes inférieures cette unique compensation de leur situation matérielle, il fallait que ce noble but devint habituellement la principale destination des gntods et des riches» et la condition normale de leur supré^ matie naturelle. Or, une telle morale était incompatible avec l'^prit chimérique et le caractère égoïste du tbéologisme môme I9 plus pur. Elle ne pouvait émaner que de la religion positive, soûle capable de substituer les devoirs relatifs au:^ droits ab» solui, en instituant des autorités toujours discutables*
L'ensemble des indications précédentes montre combien la transition catbolico-féodale a préparé, et même ébauché, l'état lionnal de l'humanité. Mais si, sous tous les aspects essentiels, nous devons seulement réaliser aujourd'hui le programme du '^oy^ 4ge, il importe de sentir que cette réalisation exigeait nn changement total de système politique et religieux. Le ré-
124 STSTÉXE DE POLITIQUE POSnTfK.
gime de cette grande époque ne pouvait, à aacim égard, ré gondre suffisamment les questions fondamentales qu'il étai destiné à poser irrévocablement. Moins durable que tout autr mode de la religion provisoire, le monothéisme se décomposai spontanément, à mesure qu'il développait son efficacité Intel leetuelle et sociale. Je dois terminer son apprédatîon som maire en indiquant cette contradiction nécessaire entre le principaux caractères de la dernière initiation humaine.
Comparée aux deux précédentes, cette extrême transitio: de la théocratie à la sociocratie offrait le même vice radical son exclusive compétence envers la préparation qui lui étai dévolue, sans pouvoir la combiner assez avec les autres con ditions fondamentales. La civilisation grecque sacrifiait tout ; l'intelligence^ et le régime romain faisait trop prévaloir Tacti vite. A son tour, Tordre catholico-féodal exagéra Tascendan normal du sentiment, et tendit à le rendre inconciliable ave l'essor théorique et pratique qu'il doit diriger. Cette exagéra tion était autant indispensable qu'inévitable, pour faire alor ressortir assez le principal élément humain, auparavant com primé par une vicieuse subordination. Mais elle annonçait h fragilité du régime correspondant, toujours exposé aux regret spontanés des esprits les plus cultivés et des caractères les plu énergiques. Son insuffisance devait choquer d'autant plus que destiné à constituer Tunité humaine, il se montrait impuissan & oombincr nos divers attributs essentiels. Aussi sa complet splendeur, limitée réellement au douzièma siècle, dura-t-elL miooro moins que celle des deux autres transitions, malgré s; prApurution plus laborieuse. En se promettant toujours ui MoruoI nscoudant, lo îmonothéisme, tant oriental qu'occiden inl, d(^C(^luit involontairement sa fragilité naturelle ; tandi \\\\t\ Us RHichismo ot le polythéisme furent trop enracinés pou t^prouvt^r JHumis le besoin de se rassurer ainsi.
Aucune systématisation partielle ne saurait être durable, encore moins pour le sentiment qu'envers rintelligence ou l'activité. D'après l'intime connexité des trois éléments humains, toute culture trop exclusive devient enfin contradictoire. L'insuffisance théorique et pratique de la synthèse catholique devait finalement détruire son efficacité morale , en la rendant hostile à deux évolutions non moins indispensables qu'inévitables. Ainsi, les cœurs fidèles repoussaient l'avenir le plus favorable au sentiment , pour conserver un régime réellement fondé sur l'égoïsme; tandis que les esprits émancipés rejetaient la culture la plus importante, d'après son apparente solidarité avec une doctrine oppressive. Un tel régime ne comportait une haute efficacité que par les efforts constants du pouvoir spirituel contre les vices intellectuels et les dangers moraux des croyances dominantes. Son utilité devait donc cesser quand le sacerdoce perdrait à la fois son indépendance politique et sa moralité sociale.
Les conditions fondamentales de ce régime offraient autant d'instabilité que sa destination caractéristique. En comparant Tavénement du monothéisme avec sa domination, on reconnaît que, émané de la discussion, il devait ensuite succomber sous elle, ne pouvant pas plus la surmonter que l'éviter. Cette situation contradictoire résultait directement de l'unité surnaturelle, même dans l'islamisme : mais le catholicisme devait surtout la développer, d'après la séparation des deux pouvoirs. Parmi tous ces esprits appelés sans cesse à discuter les conséquences, il s'en trouverait nécessairement qui oseraient examiner aussi les principes. Or, les croyances monothéiques étaient incapables de résister aux conflits rationnels qu'elles provoquaient. La plus admirable des institutions catholiques, condensant, en un seul acte mystique , le dogme et le régime autant que le culte, choquait tellement l'intelligence qu'elle révolta toujours
146 SlrSTÈlïÉ DK POLITIQUE POSITIVB.
les esprits trop théoriques et suscita même des doutes affreux chez les meilleurs cœurs.
Il n'y ÀVait pas plus de stabilité dans les conditions sociales de la transition catholico-féodale. Si l'antique activité militaire dut être purement provisoire , à plus forte raison quand , au moyen âge, la conquête fut remplacée par la défense, qui perdit toute importance habituelle aussitôt que les diverses in- Yasîons générales se trouvèrent irrévocablement repoussëes. Envers la sociabilité, tomme pour l'intelligence, mieux ce régime accomplissait son principal office moins îl pouvait durer. Car, îl n'était point susceptible de diriger la nouvelle activité qu'il faisait surgir. L'existence industrielle devenait incompatible avec l'esprit théologique , soit en substituant les lois naturelles aux Volontés surnaturelles , soit en détournant de l'avenir céleste par la préoccupation du bonheur terrestre. Elle aurait pu respecter davantage la domination féodale, sî celle-ci s'était transformée assez tôt. Mais , avant que l'aristocratie modifiât ses mœurs militaires, fesser industriel avait spontanément suscité, dans tout TOccident, des cbefs pratiques mieul adaptés à la nouvelle vie , et toujours pressés de transformer leur ascendant civil en une domination politique.
Enfin, la fragilité du régime propre au moyen âge se manifeste surtout dans la comparaison de ses deux sortes de conditions, intellectuelles et sociales. Car, leur harmonie générale, caractérisée par la division des deux pouvoirs, fut toujours précaire, et aboutit à des conflits irréparables, quand la destination commune cessa de contenir assez leurs divergences spontanées. Malgré sa profonde coopération à f-ensemble de l'initiation occidentale, une telle séparation était trop prématurée pour subsister alors. Elle n'y résulta jamais que d'un équilibre forcé entre deux puissances dont chacune aspirait sans cesse à la domination absolue, quoique la situa-
tion l'en privât toujours. Au nom d'une volonté irrésistible, le sacerdiDce tte pouvait se borner à conseiller que quand des obstacles insurmontables retnpôchiaient de commander. L'autorité militaire n'accepte guère mieux le partage , vu la concentration qu'iexigent ses opérations, même purement défensives. C'est pourquoi la séparation normale des deux puissances appartiottt Uniquement àti régime final , où l'esprit positif ^ J'activité liidXistrielle y tendent simultanément d'*après leur caractère également relatif, l'unité s'y trouvant maintenue par la commune prépondérance de Tordre naturel. Une telle division, qui eût été radicalement subversive dans Tantiquitë, dut aussi détruire le régime du moyen âge, mais seuletnont quand il eut accompli sa destination essentielle.
Ainsi, ie dernier état de la religion absolue trouva sa mine nêeessaire dans les conséquentes naturelles de sa principale institn- -fion. Jusqu'alors aucun régime n'avait péri que par ses conflits «tvec les pouvoirs qui devaient lui succéder. Mais la censtltù- "^ion catholico-féodale était tellement transitoire qu'elle succ^omba «ous le seul antagonisme spontané de ses propres élémnaents généraux. Son irrévocable décadence suivit de près son cJernier office essentiel , quand les invasionis mnsulmanes se -trouvèrent assez contenues par les croisades. Cette lutte finale âes deux monothéismes devint également décisive contre l'un ^t l'autre. Le catholicisme dut surtout y sentir bientôt l'ina- -53ité radicale de ses prétentions continues à une universalité xiiciompatible avec toute religion absolue et réservée seulement à h religion relative. En même temps, sa doctrine, si laborieusement construite, se trouvait directement compromise P^îr son contraste inévitable avec la simplicité de l'islamisme, ^^puis que la complication chrétienne avait perdu sa princi^ P^le destination. Sous Taspect social , ce grand résultat poli- ^^ÎUe de l'ensemble du moyen âge dut aussi déterminer la
transformation décisive de l'existence occidentale. La prépondérance, déjà très-modifiée , de l'activité militaire perdit alors son dernier fondement général , et la vie industrielle tendit partout à prévaloir rapidement. Enfin, ce partage irréparable de Tancien monde romain entre deux cultes incompatibles suscitait un besoin croissant de chercher , hors de tout théologisme y la seule croyance propre à rallier toutes les parties de la race blanche, et ensuite Tensemble de notre espèce.
Mais ce déclin nécessaire du monothéisme dut profondément différer de celui du polythéisme , en ce qu'il ne put être aucunement compensé par Tavénement graduel d'un meilleur système. La religion finale pouvait seule succéder dignement à cette extrême phase de la religion préliminaire, en remplissant mieux toutes les conditions intellectuelles et sociales. Or, ses éléments essentiels n'étaient point assez élaborés alors pour qu'on pût même saisir déjà leur tendance naturelle vers une autre systématisation , plus complète et plus stable que celle d'où l'Occident se dégageait avec une ardeur unanime. Toute la profondeur des vues philosophiques dirigées par une saine théorie historique suffit à peine pour manifester aujourd'hui ce mouvement fondamental, qui dut rester longtemps imperceptible. Ni l'esprit positif ni l'activité industrielle ne pouvaient devenir assex caractéristiques tant que le régime théologique et militaire conserverait une véritable consistance. L'ébranlement radical qui suivit sa chute était même indispensable à la ruition moderne pour élever son essor objectif jusqu'à la conroptiou d'un nouveau système universel. Il fallait aussi que iowti loti motifs de guerre eussent été successivement épuisés, |)0iuluut une longue anarchie européenne, avant que la prépoud^rduce tipontanée de la vie industrielle annonçât partout lu n^^t^ui^ratiou prochaine de l'existence pratique.
'IVIIon nuut lei» sources naturelles de la fatalité sans exemple
qui fit succéder au moyen âge une immense révolution occidentale, dont la vraie terminaison commence maintenant chez la nation centrale. Quoique l'élaboration organique y ait toujours accompagné de plus en plus le mouvement critique, la spécialité nécessaire de Tune et la généralité spontanée de l'autre y laissent prévaloir le caractère négatif pendant tout le cours des cinq derniers siècles. L'élite de l'humanité fut alors entraînée à détruire un système qui semblait universel , sans s'eflfbrcer aucunement de le remplacer, et en perdant de plus en plus toute vue d'ensemble. On s'éloigna du moyen âge avec une aversion plus aveugle et plus ingrate, mais moins profonde et moins unanime , que celle dont lui-même avait frappé l'antiquité. Pressés de développer l'intelligence et l'activité qu'il n'avait pu consacrer assez , les modernes occidentaux furent naturellement saisis d'une admiration croissante envers leurs prédécesseurs grecs et romains. Quoique ce retour spontané tendît à renouer enfin la chaîne des temps, la continuité humaine se trouva rompue par ce fatal divorce avec le moyen âge. La culture morale, qu'il avait si dignement instituée, fut bientôt assez abandonnée pour faire craindre un irréparable ascendant du matérialisme scientifique et de Tégoïsme industriel. Un acharnement unanime s'attacha surtout au principal chef-d'œuvre de la sagesse humaine, la séparation catholique des deux puissances élémentaires. Ainsi, pendant que l'occident poursuivait avec ardeur le développement matériel et le progrès intellectuel, il dédaignait de plus en plus le perfectionnement moral, fondement nécessaire de toute véritable amélioration sociale. Le genre d'esprit qui semblait alors prévaloir était le moins disposé à subir l'ascendant normal du cœur, contre lequel il ne cessa de protester. Car, l'entier épuisement du théologisme et l'impuissance actuelle du positivisme devaient y susciter la prépondérance passagère de l'ontolo-
gisme. Toujours inspiré par l'orgueil, et ne pouvant jamais aboutir qu'au doute, l'esprit métaphysique dirigea spontanément cette longue insurrection, quoique sa présidence y restât plus nominale que réelle. Sa nature purement subversive s'était trouvée dissimulée tant qu'il avait agi sur un excès de théologisme, que son influence dissolvante avait utilement réduit, sans en altérer l'aptitude organique. Mais la synthèse catholique simplifia réellement la philosophie surnaturelle autant que le permettait sa destination occidentale , quoique l'islamisme promît une réduction plus complète quand les motifs sociaux d'une telle complication ne furent plus assez sentis. Le domaine rationnel se trouva donc livré longtemps à l'esprit métaphysique, dont la négativité caractéristique put alors se développer librement , jusqu'à ce que la philosophie naturelle eût assez grandi pour terminer l'interrègne théorique.
Dans cette profonde anarchie mentale et morale , la société occidentale fut préservée de sa dissolution matérielle par la dictature spontanée que le pouvoir temporel obtint partout, sous divers modes, d'après ses luttes nécessaires contre le pouvoir spirituel, qui aspirait finalement à la pure théocratie. Tel fut le dernier service essentiel que l'évolution moderne dut à la division des deux puissances. Car, sans les résultats naturels de cette séparation, l'Occident ne pouvait alors trouver d'issue entre une oppression dégradante et une entière dissolution. Une heureuse usurpation temporelle, surtout monarchique, mais quelquefois aristocratique, réduisit partout le désordre à la décomposition nécessaire de la discipline intellectuelle et affective propre au moyen âge. Tant que cette longue dictature n'eut pas acquis toute son extension , elle seconda spontanément , et même systématiquement , le laborieux essor des nouveaux éléments organiques. Elle ne devint irrévocablement rétrograde que vers la fin du dix-septième siècle, quand la
pleine satisfaction de son ambition politique lui permit de sentir avec effroi la tendance radicalement anarchique du mouvement qu'elle avait jusqu'alors favorisé. Ce mouvement était devenu d'autant plus menaçant que d'abord purement spontané, il prit ensuite un caractère systématique, sous l'ascendant croissant de l'esprit métaphysique, érigeant en dogmes absolus les principales doctrines dissolvantes , et prétendant régénérer ainsi l'Occident. Malgré les graves dangers inhérents à sa tendance rétrograde, la nouvelle dictature temporelle continua donc à représenter seule les conditions d'ordre , chez des populations de plus en plus livrées aux impulsions anarchiques. Cette orageuse situation devait persister jusqu'à ce que la double élaboration positive , dans sa lente ascension du particulier au général , pût devenir assez complète et assez systématique pour construire directement le régime définitif.
Mais cette longue lutte ne suspendit jamais la tendance secrète qui poussait nécessairement la sociabilité moderne vers un système où l'aptitude morale du moyen âge se combinerait profondément avec les propriétés théoriques et pratiques de l'antiquité gréco-romaine. Tant que la décomposition du régime catholico-féodal demeura simplement spontanée, toutes les classes occidentales participèrent sans contestation à un mouvement dont personne ne sentait la vraie nature. Il n'en fut plus ainsi quand l'avènement d'une doctrine purement négative vint annoncer une rupture irrévocable avec l'ordre d'où émanait la société moderne. Alors surgirent, pendant trois siècles, des divisions profondes entre tous les éléments occidentaux , au sein de chaque nation, de chaque classe, et même de chaque famille. Les uns s'attachèrent à un ordre devenu rétrograde, et les autres poursuivirent un progrès resté anarchique, suivant que la nature, l'éducation, et la situation leur faisaient mieux sentir le besoin de conserver l'ancienne discipline ou celui de
132 SYSTÈm: de politique positive.
développer les nouvelles forces. Or, ces opiniâtres divergences manifestèrent partout et la caducité d'une religion gui ne pouvait maintenir ses propres institutions et l'inanité d'une philosophie qui ne tendait qu*à tout détruire sans rien construire. Un tel conflit , interdisant à chaque parti la possibilité d'un plein succès, rendit de plus en plus urgente une nouvelle synthèse, capable de concilier enfin l'ordre et le progrès, également chers aux populations modernes. Outre la persistance naturelle des mœurs catholiques et féodales, au milieu de leurs graves altérations, la propagation de l'esprit positif et surtout l'extension de la vie industrielle continrent beaucoup les tendances anarchiques. D'ailleurs, la haine du moyen âge ne dominait réellement que chez ceux qui participaient activement aux luttes révolutionnaires, et principalement parmi les lettrés. La masse des occidentaux ne pouvait oublier entièrement cette source universelle de notre civilisation. Jamais les femmes ne cessèrent de regretter le régime qui avait noblement constitué leur dignité sociale. Pendant cette longue anarchie, elles préludèrent spontanémentà leur destination systématique, en exerçant, dans tout FOccident, une véritable providence morale, qui nous préserva seule d'une entière déperdition des principaux progrès dus au moyen âge. De même, les prolétaires ne pouvaient oublier que cette grande époque les avait affranchis, et ils devaient repousser les prédilections des lettrés envers la société gréco-romaine, fondée sur l'esclavage des travailleurs. Ils durent aussi déplorer de plus en plus une anarchie morale dont le poids principal retombait sur eux, d'après l'égoïsme croissant de leurs chefs industriels. Ces dispositions spontanées des principales forces modernes empêchaient à la fois la rétrogradation et l'anarchie, sans dissimuler l'urgence d(m garanties systématiques. Elles indiquèrent toujours le besoin d'une doctrine qui pût dignement accepter l'ensemble de Théri-
-fage humain, en combinant la consécration du moyen âge avec J'admiration de Tantiquité.
La longue durée de cette orageuse préparation fut surtout 4ue à la lenteur nécessaire de la double élaboration qui pouvait seule y mettre un terme décisif, en élevant enfin le mouvement positif à la même généralité que le mouvement négatif. Dans l'existence pratique il fallait que Tessor industriel eût assez prévalu pour manifester partout Tavénement du vrai Grand- Être et son activité pacifique, d'après une irrévocable cessation des conflits militaires, devenus antipathiques aux mœurs occidentales. Sous l'aspect théorique, l'esprit positif, borné si longtemps à Tordre matériel, devait s'étendre à Tordre vital, afin d'aborder dignement Tordre social, qui doit compléter et coordonner son domaine. Irrévocablement établie dans les théories cosmologiques par la doctrine du mouvement de la terre, la relativité se consolida par les conceptions biologiques, d'après l'ensemble des études anatomiques et zoologiques. En même temps, la prépondérance croissante du point de vue historique préparait aussi les spéculations sociales à subir bientôt cette transformation décisive.
Toutes ces conditions intellectuelles et morales sont désormais remplies suffisamment, en résultat général d'une évolution exceptionnelle qui sera soigneusement étudiée dans le volume suivant, quoique je ne doive aucunement l'apprécier ici. Une paix sans exemple a pleinement dévoilé Textinction spontanée de la guerre et la tendance décisive des populations modernes à constituer finalement une immense famille, dont l'activité pratique consiste à exploiter le domaine terrestre au service continu de l'Humanité. Du même mouvement scientifique qui garantit l'émancipation occidentale, surgit enfin une philosophie, à la fois indulgente et énergique, qui concilie radicalement Tordre et le progrès, en combinant Tensemble de l'avenir
avec celui du passé, d'après l'entière substitution du relatif à l'absolu. Elle serait assez caractérisée par sa double aptitude à mieux apprécier le moyen âge que les plus systématiques rétrogrades, tout en éliminant davantage le théologisme que les plus hardis révolutionnaires.
Ce concours spontané des deux mouvements théorique et pratique fait aujourd'hui converger, en Occident, tous les sentiments et toutes les pensées vers la vraie religion, dont le laborieux avènement est enfin complet, tandis qu'elle ofiEre la seule issue d'une incomparable anarchie. Le théologisme et la guerre, qui devaient présider à l'initiation humaine, ont irrévocablement disparu chez l'élite de notre espèce. Une synthèse universelle, où l'amour et la foi conduisent également à l'Humanité, vient discipliner l'intelligence et sanctifier l'activité en les subordonnant au sentiment. Depuis le fétichisme primitif, qui ébaucha tout sans rien constituer, la théocratie initiale a seule embrassé, à sa manière, l'ensemble de notre existence, mais en fondant une harmonie bientôt contraire au développement. Entre ce régime provisoire et la sociocratie définitive, le passé humain ne présente réellement que la succession naturelle de trois transitions nécessaires, où les trois évolutions partielles, mentale, pratique, et morale, sont respectivement dirigées par les trois théologismes. Le polythéisme grec, le polythéisme romain, et le catholicisme, qu'on pourrait justement nommer le polythéisme du moyen âge, ont assez accompli ces trois préparations indispensables, mais en consacrant à chacune d'elles une culture trop exclusive. Il n'appartient qu'à la religion positive d'établir entre elles une irrévocable harmonie, à la fois spontanée et systématique. Sur un dogme inébranlable, et d'après un culte complet, elle fonde un régime où l'intelligence, l'activité, et le sentiment, trouveront simultanément un meilleur essor que sous les trois
régimes partiels qui devaient séparer la sociocratie de la théocratie.
Les apôtres de rHumanité deviennent donc les vrais successeurs à la fois des penseurs grecs, des chefs romains, et des grands hommes du moyen âge. Autant conservateurs que régénérateurs, ils acceptent l'ensemble des divers programmes antérieurs, et combinent leurs destinations respectives, en substituant aux modes provisoires les moyens définitifs qui conviennent le mieux à notre nature, dont la vraie théorie les guide toujours. Ils éprouvent surtout une profonde vénération envers le même âge, pour avoir admirablement ébauché Tétat normal de notre espèce, d'après une séparation prématurée entre la puissance morale et le pouvoir politique. Leur reconnaissance remonte sans effort jusqu'à la pure théocratie, d'où naît toute construction, et dont la sociocratie ne diffère intellectuellement que d'après la connaissance systématique de la nature humaine, succédant enfin à sa première appréciation empirique. Mais la digne attitude de la religion relative envers la religion absolue qui dut la préparer se manifeste principalement par sa pleine réhabilitation du fétichisme. Le positivisme s'honorera toujours d'emprunter à ce système spontané lamé t;hode subjective, seule source possible de l'unité mentale. Il se borne à transformer en un caractère sagement relatif le Cîaractère purement absolu qu'elle dut conserver tant qu'on chercha les causes au lieu des lois. Tout le progrès théorique accompli jusqu'ici consiste essentiellement, d'une part, à constater l'impossibilité d'une synthèse objective, et, d'une autre jart, à faire surgir, des travaux qu'elle suscita, la base scientifique d'une meilleure synthèse subjective. Si le positivisme ne diffère mentalement du fétichisme qu'en cessant de confondre l'activité avec la vie, l'affinité morale est encore plus complète et plus directe entre ces deux systèmes extrêmes. Consacrant,
chacun à sa manière, l'universelle prépondérance du sentiment^ ils ne se distinguent a£fectivement qu'en remplaçant l'adoration des matériaux par celle des produits.
Une telle appréciation mentale et sociale de Tensemble du passé humain confirme pleinement la supériorité normale et l'opportunité actuelle de la religion positive. Rien ne peut mieux constater la réalité et la maturité du Grand-Être que cette parfaite sympathie entre les plus systématiques et les plus spontanés de tous ses organes. Leur entière concordance résout la principale difficulté théorique, consistant à expliquer notre passé pour en déduire notre avenir, de manière à pouvoir désormais construire notre vraie providence. En même temps, notre préparation morale se montre ainsi terminée, puisque, la continuité complétant la solidarité, rien n'empêche maintenant la prépondérance normale du sentiment social. C'est afin de bien établir déjà cette double conviction que ce long chapitredevaitinsister sur l'appréciation générale de l'initiation humaine, particulièrement envers la phase la plus propre à caractériser son ensemble et sa tendance. La théorie positive de l'unité exigeait que son examen direct fût complété par l'étude sommaire de sa préparation nécessaire, conduisant jusqu'à reconnaître son avènement systématique. Sans anticiper réellement sur mon troisième volume, ce préambule général m'y facilitera beaucoup la grande démonstration historique dont je viens seulement d'indiquer la marche et l'esprit. Puisque la religion embrasse toute notre existence, son histoire doit résumer toute notre évolution. L'ensemble de notre passé consista surtout à préparer la synthèse relative et altruiste par la synthèse absolue et égoïste, qui seule pouvait d'abord surgir.
Cette explication historique ayant complété mon exposition dogmatique, j'ai assez établi la théorie générale de la religion, que tout le reste de ce traité devra consolider et développer-
STATIQUE SOaALE. — CHAPITRE PREMIER. 137
Suivant le plan indiqué au début de ce volume, je dois maintenant procéder à une équivalente appréciation statique envers chaque partie essentielle de Texistence humaine, sous Timpulsion systématique résultée partout de ce chapitre fondamental.
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