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THÉORIE POSITIVE DE LA PROPRIÉTÉ MATÉRIELLE

L'ensemble du précédent chapitre représente Tunité humaine comme toujours fondée sur l'accord continu de la foi avec l'amour pour régler l'activité. D'après sa source affective, la religion établit et maintient l'harmonie intérieure, que sa base spéculative complète et consolide en la subordonnant à l'ordre extérieur. Ces deux conditions fondamentales concourent nécessairement dans la synthèse finale, qui les rapporte également au vrai Grand-Être, vers lequel converge spontanément toute notre existence.

En construisant ainsi la théorie positive de la religion, j*ai assez systématisé la conception la plus générale de l'ordre humain. Sur cette base normale, il faut maintenant constituer directement la statique sociale, en spécifiant davantage ces notions universelles envers chacun des deux modes nécessaires de notre existence réelle, d'abord domestique, puis politique. Le chapitre précédent ne devait point avoir explicitement égard à cette décomposition naturelle, afin de mieux caractériser les lois élémentaires de toute harmonie humaine, même

purement personnelle. Mais ce fondement commun doit ici conduire à une appréciation moins abstraite, où la théorie générale de la religion soit d'abord appliquée distinctement à la vie de famille, pour s'étendre ensuite à la vie de société.

Ces deux états simultanés sont pourtant inséparables. Nonseulement, la famille est à la fois la source et l'élément de la société ; mais, suivant une réaction plus méconnue et non moins naturelle, l'existence politique modifie profondément l'existence domestique, dont elle règle toujours l'essor successif. Aussi la sociologie dynamique ne doit-elle jamais les séparer, afin de faire assez ressortir leur connexité nécessaire. Il en est tout autrement dans la statique sociale, qui, considérant les conditions générales, et non la marche graduelle, de l'existence humaine, a besoin de traiter le cas le plus simple avant d'apprécier le plus complexe. La dernière partie du précédent chapitre, et d'abord l'ensemble de nron discours préliminaire, ont déjà caractérisé tellement l'état final de l'humanité que tout lecteur doit yavoir senti, comme principal attribut, l'identification croissante entre la vie privée et la vie publique. Mais, en vertu même d'une telle tendance, les lois sociales de la vraie religion seront mieux saisies dans l'existence domestique, dont le développement universel constitue, au fond, la destination essentielle de l'existence politique.

Au premier aspect, ces deux cas ne semblent pas comporter une pareille théorie religieuse. Car, l'unité domestique ne paraît fondée que sur l'amour ; et la foi n'est jugée indispensable que pour l'unité politique. Mais un meilleur examen réduit toute la diversité nécessaire des deux modes à une simple différence de degré envers chacune des deux conditions dont ils exigent également le concours fondamental. L'influence affective devient naturellement moins efficace à mesure que les relations s'étendent; tandis que, par une compensation spontanée ,

l'influence spéculative acquiert alors plus d'ascendant. G*est pourquoi l'union domestique exige plus d'amour, et l'union politique plus de foi. Néanmoins, la première ne peut point se passer davantage d'une certaine communauté d'opinions que la seconde d'une suffisante conformité d'affections. Les temps d'anarchie, morale ou mentale, ne vérifient que trop cette double nécessité. De nos jours surtout, les profondes atteintes que subissent de plus en plus les familles occidentales se trouvent très-aggravées par les dissentiments de croyances, quoique leur principale source consiste certainement dans u& relâchement direct des liens affectifs. En sens inverse, le seul défaut d'amour suffit pour produire habituellement de grandes discordances au sein des associations politiques qui présentent le mieux une vraie conformité d'opinions, d'après une suffisante convergence de destinations. Âinsi^ la théorie religieuse est partout la même, sauf les modifications naturellement relatives à l'intensité de chaque élément essentiel.

Dans ce chapitre et les deux suivants, je dois donc appliquer cette théorie à la constitution positive de la famille, pour consacrer ensuite tout le reste de ce volume à l'appréciation directe de la société proprement dite. Mais, avant d'étudier l'existence domestique, il faut caractériser sociologiquement le grand problème humain, qu'elle est surtout destinée à résoudre. Tel doit être l'objet propre du présent chapitre.

Le volume précédent a fondé la théorie positive de la nature humaine sur l'ensemble des notions biologiques. J'ai réduit ainsi le principal problème de notre existence à subordonner, autant que possible, l'égoïsme à l'altruisme, définis avec précision par mon tableau cérébral. Toute la science sociale doit maintenant consister essentiellement à construire et d/$vclopper la solution correspondante, dont le principe fondamental ne peut résulter que de la réaction nécessaire de la vie

collective sur la vie individuelle. Ce chapitre est surtout destiné à caractériser directement Tensemble d'une telle relation. Pour la mieux apprécier, je dois d*abord considérer une situation hypothétique, où la nature humaine pourrait librement développer son essor afiFectif et intellectuel, sans être forcée d'exercer aussi son activité. La prépondérance réelle de ce dernier ordre de fonctions cérébrales est uniquement due à nos nécessités matérielles. On pourrait donc Técarter provisoirement, sans même supposer l'homme organiquement soustrait aux besoins végétatifs, en concevant un milieu très-favorable à leur juste satisfaction. Il suffirait essentiellement que Talimentation solide exigeât aussi peu de soins habituels que la nutrition liquide ou gazeuse. Dans les climats ou les autres besoins physiques sont peu prononcés, quelques cas naturels d'heureuse fertilité se rapprochent beaucoup d'une telle exception. Mais elle se réalise encore mieux chez les classes privilégiées, que leur situation artificielle dispense presque entièrement de ces grossières sollicitudes. Tel doit même devenir, dans le régime final, Tétat normal de chacun pendant l'âge préparatoire où l'Humanité pourvoit seule à l'existence matérielle de ses futurs serviteurs, afin de mieux développer leur initiation morale; et mentale. D'après ces deux ordres de cas exceptionnels, les uns rares, mais permanents, les autres communs, quoique passagers, l'hypothèse proposée présente assez de réalité abstraite pour comporter un examen spécial, sans lequel les vraies tendances sociales propres au sentiment et à l'intelligence resteraient trop confuses. Outre son efficacité théorique, cette appréciation provisoire offre, d'ailleurs, une haute utilité pratique, en préparant le type moral des situations où elle convient suffisamment. Quand la poésie régénérée aura dignement développé ce modèle spontané, il pourra fournir à tous l'idéal de la conduite humaine, vers lequel doivent tendre, autant que possible,

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les ejhiencesi même les moins adaptées à sa réalisation. Mais je dois ici borner sa destination à mieux déterminer ensuite la TéritaMe influence fondamentale propre à la vleactiTe, d'après la rnodification finale que les exigences matérielles imprimeront nécessairement à ce premier type abstrait.

Dans une telle hypothèse, le grand problème humain se trouverait spontanément résolu, d'après la prédilection naturelle que nous inspirerait librement la synthèse altruiste. Quoique notre constitution cérébrale accorde une grande prépondérance aux instincts personnels^ leur domination effective est surtout duc à l'excitation continue qu'ils reçoivent de l'enscmblc des besoins physiques. Privés alors d'une telle stimulation, ils se trouveraient aisément contenus par les antagonismes individuels résultés des divers contacts sociaux. Le cours naturel des relations humaines entraînerait donc chacun à développer surtout les seuls penchants qui comportent, presque sans limites, un essor vraiment universel. Ainsi surgirait libremcut l'aptitude caractéristique des instincts sympathiques à compenser, par un vaste exercice habituel, leur faible énergie naturelle. Le charme qui leur est propre les ferait donc prévaloir bientôt sur dos penchants dont la supériorité organique se trouvorait alors combattue par leur inertie ordinaire. D'après la thiV^rio biologique do. Thérédité, on doit même concevoir que, dans uno tollo sociétt^ quelques générations suffiraient pour uiodilior réollomont la constitution cérébrale, en augmentant ou diminuant la masse dos organes affectifs qui seraient ainsi oxorci^s ou oujîourdis.

U laut n\aiutouaut apprécier ce que deviendrait alors notre oxiîitouoo intollootuollo. Ou voit d'abord que nos spéculations pratiquo* s^o dévolopporaiont triVpou, puisque leur principal i^uwv t\^m\W do5ii ho$oiu$ corporels. Mais, par cela même, la 0 u 1 1 urt^ *oiout î riquo pri^pnMuout dite perdrait aussi sa destination

essentielle, consistant à éclairer l'activité industrielle. Quant aux instincts théoriques quinousfont directement chercher l'explication des phénomènes quelconques, ils sont naturellement beaucoup trop faibles pour inspirer alors des efforts vraiment soutenus. Dans une situation où le milieu ne leur imprimerait aucune forte excitation pratique, soit personnelle, soit aussi sympathique, ils seraient bientôt lassés de leur stérile exercice, et se contenteraient d'ébaucher les plus faciles constructions d'après les plus simples analogies. Alors notre intelligence suivrait librement sa prédilection naturelle pour les travaux esthétiques, qui lui conviennent beaucoup mieux que les travaux scientifiques ou même techniques. Ses fonctions de conception seraient ainsi subordonnées essentiellement à sa fonction d'expression, dont la prépondérance spontanée se manifeste sous tant de formes, d'après sa relation directe avec la sociabilité. Mais cette apparente inversion de notre économie réelle se réduirait, au fond, à diriger vers les sentiments le principal exercice du langage, aujourd'hui relatif surtout aux pensées suscitées par les fatalités extérieures que doit sans cesse modifier notre activité collective. Toute émotion prononcée nous inspire le besoin de la manifester, et l'expérience nous apprend bientôt qu'une telle expression réagit sur l'afiFection correspondante. Cette réaction, sensible même dans l'existence solitaire, augmente beaucoup quand le langage aboutit réellement à sa destination essentielle, par une vraie communication. Enfin, une telle satisfaction appartient principalement aux instincts sympathiques, qui seuls peuvent faire assez accueillir, et même partager, leurs manifestations. De cet heureux ensemble de privilèges naturels, résulte cette prépondérance virtuelle de l'art sur la science et l'industrie, qui tend toujours à surmonter les justes obstacles que lui impose notre raison d'après les tristes exigences de l'ordre extérieur. Les plus misérables existences

indiquent, sans équivoque, une telle vocation, aussitôt que les sollicitudes matérielles s'y trouvent assez suspendues. Hors des exigences nutritives, le chétif sauvage, le pauvre enfant, et même le malheureux prisonnier, se plaisent, comme tous les animaux sociables, à diriger surtout leurs efforts intellectuels vers l'expression directe de leurs meilleures émotions. La satisfaction que procure cette manifestation augmente avec l'étendue des sympathies qu'elle obtient. Cet accroissement se rapporte même davantage à la succession qu'à la coexistence. De là provient surtout le charme incomparable que nous inspirent les bonnes poésies antiques, dont le propre mérite ne peut plus être séparé de l'irrésistible admiration inspirée à toutes les générations intermédiaires.

Pour compléter cette analyse de l'hypothèse préliminaire, il reste à caractériser l'activité correspondante. Notre existence pratique étant principalement relative à nos besoins matériels, on conçoit que, dans une telle société, son intensité, et même sa nature, se trouveraient profondément modifiées. Mais l'activité humaine ne saurait être essentiellement éteinte par une situation qui n'influe point ainsi sur tant d'animaux que notre providence garantit artificiellement de ces exigences. D'après la première loi d'animalité, la région active du cerveau tend toujours à s'exercer directement, encore davantage que la région spéculative, indépendamment de toute destination extérieure. Seulement, son exercice devient alors esthétique, au lieu d'être technique, sans cesser d'être subordonné aux impulsions affectives. Quoique celles-ci ne doivent plus, en un tel cas, déterminer des actions proprement dites, mais de simples manifestations, il faut développer les mêmes mouvements pour exprimer que pour agir. En un mot, les actes se transformeraient essentiellement enjeux, qui, au lieu de préparations à l'existence pratique, constitueraient alors de purs moyens d'exercice et

d'exjpansion. Cette transformation deviendrait surtout sensible envers l'activité collective, qui, n'étant plus absorbée par les entreprises extérieures, s'appliquerait aux fêtes destinées à manifester et développer les communes affections. Le caractère esthétique prévaudrait spontanément dans l'existence pratique , comme dans Texistence théorique. On sent ainsi combien l'art convient mieux à notre nature que la science et même l'industrie, d'après sa relation plus directe et plus pure avec les émotions <pxi nous animent. Nous n'exercerions alors d'autre industrie que le perfectionnement de nos moyens spéciaux d'expression afiFective , comme nous ne cultiverions d'autre science que la gaie science naïvement préférée par nos chevaleresques aïeux.

A cette constitution individuelle correspondrait une semblable existence collective, soit domestique, soit même politique , où les instincts sympathiques domineraient librement. Leur prépondérance serait alors marquée surtout par un développement plus complet de la vie de famille et un moindre ■essor de la vie de société. Celle-ci, en effet, n'acquiert sa prin cipale intensité que d'après la coopération de plus en plus vaste qu'exige notre réaction continue contre les difficultés extérieures. Maïs le charme immédiatement propre aux affections sympathiques devient plus profond à mesure que les relations habituelles sont mieux circonscrites. Le plus noble des instincts bienveillants, quoiqu'il soit aussi le moins énergique, ne pourrait cependant cesser alors d'inspirer directement l'amour universel. Toutefois, faute d'une véritable activité commune, son exercice ordinaire serait dû surtout au besoin uniforme de communiquer les émotions domestiques , dont l'expansion simultanée se trouverait préservée de tout conflit spontané. En un mot, l'existence sociale, n'ayant alors aucune forte destination pratique, prendrait, comme l'existence personnelle, un caractère essentiellement esthétique. Mais ce caractère , à

la fois devenu plus pur et plus fixe, développerait ainsi des satisfactions que nous pouvons à peine imaginer, et dont Tattrait continu lierait profondément les diverses familles qui pourraient y participer assez. L'antique puissance des fêtes communes comme lien général des différentes peuplades grecques, avant toute active coopération, peut seule nous indiquer ikiblement la nature de telles associations.

Dans cet état fictif, le classement fondé sur le mérite personnel dominerait spontanément celui qui résulte d'une prépondérance matérielle qui ne se développe qu'en vertu des nécessités correspondantes. Mais la hiérarchie naturelle qui place la supériorité morale au-dessus de la prééminence physique, et même intellectuelle, s'y trouverait aussi mieux appréciable et moins contestée. Le gouvernement y serait d'abord spirituel bien plus que temporel. On peut même assurer que le sexe actif et spéculatif s'y subordonnerait volontairement an sexe affectif, quand l'excellence féminine aurait asse2 éclaté dans une situation qui n'en comprimerait jamais le développement spontané. Ce doux empire serait d'autant moins contesté qu'il se consoliderait alors par l'ascendant mental , d'après la direction esthétique des principaux efforts intellectuels, qui se rapporteraient davantage aux émotions que les femmes apprécient et expriment le mieux.

Quant à l'évolution nécessaire d'une telle société, la loi fbn* damcntale des trois états s'y trouverait profondément modifiée, surtout on ce que l'âge intermédiaire y disparaîtrait presque ontif'^romont. Rien n'y pourrait dispenser de l'initiation fétîrhicpto, ([ui serait même plus pure et plus prolongée, puisque riictivitrt nmtêriello y troublerait peu la prépondérance spon- Uth'<n (ht i^ontimont. Néanmoins, je n'hésite pas à prononcer que r«vi^tinrnontdu positivisme final y deviendrait plus rapide etplus f<i<',i|ft. Pour dissiper cette apparente contradiction , il suffit de

regarder, d'après le chapitre précédent, le théologisme proprement dit comme une longue transition, d'abord polythéique, puis monothéiçue, du fétichisme au positivisme. Or, j'ai déjà noté qu'un tel intermédiaire est surtout exigé par les conditions sociales, q^i, dans notre hypothèse, perdraient cet ascendant. Sous le seul aspect intellectuel, qui prévaudrait alors, j'ai rieprêsenté le positivisme comme pouvant immédiatement succéder au fétichisme, chez les populations convenablement soumises à une évolution systématique. Or, cette aptitude s'étendirait jusqu'à l'évolution purement spontanée, pour le cas hypothétique que j'achève d'apprécier. Il prolongerait davantage la naïve croyance aux volontés directes, parce que l'esprit scientifique s'y trouverait moins stimulé. Mais il permettrait plus» aisément de la transformer en la conception finale des lois naturelles , sans aucune grave interposition des dieux et des entités. Quoique l'intelligence fût alors déppurvue des principales impulsions pratiques , qui ont tant secondé notre essor positif, son propre exercice naturel la conduirait finalement à distinguer assez l'activité spontanée d'avec la vie proprement dite, te, il n'existe, au fond, aucune autre différence théorique entre ïe fétichisme et le positivisme, dont la succession deviendrait ainsi directe. Cette conclusion spirituelle se trouve beaucoup fortifiée par l'appréciation temporelle, si l'on considère que, quoique la vie industrielle fût alors peu prononcée, l'existence militaire qui la précède y manquerait de toute stimulation intense et durable. Aucun grave conflit habituel n'y pouvant troubler profondément l'évolution sympathique , elle s'élèverait bientôt de la Famille jusqu'à l'Humanité , sans s'arrêter longtemps à la Patrie, principal domaine du théologisme. Cet avènement plus prompt du sentiment suprême devrait d'ailleurs accélérer la concentration intellectuelle correspondante, dont le propre essor serait déjà facilité directement.

La conclusion générale de cet examen hypothétique consiste donc à reconnaître que la suppression continue des exigences matérielles rendrait le type humain plus pur et plus net, son évolution plus libre et plus rapide. C'est de là que résulte la principale utilité, d'abord théorique et ensuite pratique, d'une telle fiction , toujours propre à faire mieux ressortir le vrai principe fondamental de toute nature animale^ la subordinalion permanente de l'activité et de Tintelligence envers le sentiment. On peut ainsi corriger plus facilement les dangereuses illusions et les impulsions vicieuses qui nous conduisent si souvent à prendre les moyens pour le but.

En terminant cette appréciation préalable, il importe de rappeler combien sa nature est nécessairement idéale; en sorte qu'elle n'admet que des confirmations théoriques, sans aucune vérification pratique. Les deux cas réels que j'ai d'abord indiqués comme les plus rapprochés d'une telle hypothèse en diffèrent trop pour que leur seul examen puisse directement servir à la juger. Car, les riches et les enfants ne sont soustraits aux principales nécessités physiques que par la protection spéciale d'une société qui les subit , et dont les impérieux besoins réagissent beaucoup sur leur état exceptionnel. Toutefois , il ne faut pas méconnaître l'analogie naturelle de cette fiction sociologique avec les conceptions poétiques envers le début spontané de la civilisation humaine. En effet, les peuplades fétichiques, quand leur milieu se trouve très-favorable, fournissent nécessairement la meilleure approximation concrète de ce type abstrait. Mais Taltération continue qu'il reçoit, même alors, des exigences pratiques, n'y permet aussi que des vérifications partielles et passagères, qui ne pourraient aucunement dispenucr do l'appréciation théorique , quoiqu'elles soient propres à réclaircir.

La vie subjective, régularisée et développée par le positi-

visme, doit offrir la principale réalisation de ce type fondamental , dont les conditions essentielles s'y trouvent natureliement remplies, d'après Félimination spontanée de l'ordre physique et le libre essor de l'ordre moral. Dans le dernier •volume de ce traité, j'expliquerai spécialement cette importante évolution, qui deviendra finalement le meilleur privilège de la vraie religion. Mais ce type peut aussi convenir à la vie objective, dont la marche générale consiste surtout à s'en rapprocher de plus en plus, par une tendance longtemps indirecte et enfin directe. Telle sera la conclusion propre à l'ensemble de ce chapitre , où je dois maintenant considérer toujours l'existence réelle, pour y apprécier l'influence nécessaire de l'activité qui la domine.

Il faut d'abord reconnaître le caractère de personnalité que présente naturellement cette prépondérance pratique, en vertu de sa source organique. Après avoir accompli , sans aucune illusion y cette appréciation initiale, on juge mieux la transformation sympathique qui tend à s'y produire artificiellement, à mesure que notre civilisation se développe. C'est seulement ainsi qu'on peut bien sentir que le principal triomphe de l'Humanité consiste à tirer son meilleur perfectionnement, surtout moral ^ de la même fatalité qui semble d'abord nous condamner irrévocablement au plus brutal égoisme.

Les besoins irrésistibles auxquels notre activité doit toujour?' pourvoir étant nécessairement personnels, notre existence pratique ne saurait immédiatement offrir un autre caractère. Il s'y développe à la fois de deux manières , l'une positive , l'autre négative^ en excitant les instincts égoïstes et comprimant l'essor sympathique. Outre que les tendances bienveillantes ne correspondent point à un tel but, tant qu'il reste individuel, elles ont trop peu d'énergie naturelle pour imprimer d'abord une suffisante impulsion.

, Une semblable appréciation convient encore davantage eux .efforts intellectuels que suscite l'activité matérielle^ La préoc^ cupation qu'ils exigent nous détourne spontanément de8 émo- «tiens sympathiques , et ils excitent les instincts personnels en nous procurant un sentiment exagéré de la valeur individuelle. Ainsi, l'activité commandée par nos besoins physiques exerce d'abord une influence doublement corruptrice , directe smr le cœur, et indirecte sur l'esprit.

Mais cette fatalité ne prévaut qu'autant que l'existence pratique demeure strictement individuelle ; ce qui peut longtemps persister dans les milieux défavorables. Dès qu'elle commence à devenir sociale, même au simple degré domestique, la^coo^ pération continue, soit simultanée, soit surtout successive, tend à transformer de plus en plus le caractère égoïste de toute l'industrie primitive.

Cette transformation décisive , qui fonde ncus vraies desti-» nées, ne peut être scientifiquement appréciée qu'en étabUssaat d'abord deux lois corrélatives, méconnues jusqu'ici, enrers notre existence matérielle. Leur combinaison naturelle consii"tue aussitôt la théorie positive des accumulations , sans les^ quelles une semblable modification resterait toujours impossible. Aussi l'admirable sagesse spontanée qui dir i ge l'institutioiL graduelle de notrç langage a-t-elle partout qualifié de capiUU chaque groupe durable de produits matériels , afin de mieux indiquer son importance fondamentale pour l'ensemble d^ l'existence humaine.

De ces deux lois économiques , l'une pourrait être dita suJ»^ Jective et l'autre objective , puisque la première se rappcuie à nous-mêmes , et la seconde au monde extérieur. Elles consistent dans ces deux faits généraux : d'abord , chaque homm^ peut produire au delà de ce qu'il consomme; ensuite, les matériaux obtenus peuvent se conserver au delà du temps qu'exigée

leur jre^piitoduction. Il faut, évidemment, borner cette double

propriété à la simple existence physique. Car, les richesses

iatellectuelles ne se perdant point par leur propre usage^ mais

seulement d'après notre incurie , leur accumulation continue

ae présente pas les mêmes difficultés. Aussi ces nobles trésors

se forment-ils avant les autres , auxquels ils servent de base

initiale y quoique la connexité devienne bientôt réciproque.

Ce si^jet élémentaire avait tellement besoin d'un éclaircissexxient positif que , malgré l'évidence spontanée de la première -IcDÎ économique, elle a souvent été, de nos jours, niée systé- :ir3natiquement par l'esprit métaphysique. Dans ses divagations JErénées, il a directement osé prétendre que chaque généraion humaine consomme nécessairement tout ce qu'elle produit, omme si le progrès matériel de notre espèce n'était pas en- ^ièarement incompatible avec cette absurde hypothèse.

TJBe telle aberration ontologique peut ici servir, par contraste, ^ faire mieux ressortir à la fois la réalité et l'importance de la loi I^ositiTe dont il s'agit. Mais un examen direct la constate suffi- JSatmment, même envers les premiers efforts de l'industrie ma- "Sérielle. Chez beaucoup d'espèces animales , où cette industrie borne à recueillir et à garder les substances utiles, sans leur subir aucune préparation , l'aptitude à les accumuler au ^elà du besoin personnel, et même domestique, devient irré- <^U8able, pour peu que l'animal soit actif. Parmi nous, où le ~t;ravail coinsiste surtout en une modification plus ou moins profonde, cette condition ralentit souvent l'efficacité de notre J.:B.iQrvention, quoiqu'elle garantisse l'utilité et aussi la stabilité e ses résultats. Néanmoins, même alors, on reconnaît, jusque les plus grossières peuplades, que chaque chef de famille produire fort au delà de ce qu'exige sa subsistance et celle es £iens. On n'a point assez examiné le taux réel de cette excéant général , ou combien de ménages peut nourrir habituelle-

152 STSTÊaiE DE POUIIQCE POSITITE.

ment un seul travaillear. Il importerait cependant de connaître cette proportion naturelle, et les lois statiques, on même dynamiques, de sa variation, afin de mieux déterminer le rapport normal de la population agricole à l'ensemble de la société active. Quelque simple que soit une telle recherche^ elle ne fut abordée jusqu'ici que par im genre d'esprit qui tend tonjours à obscurcir les questions qu'il traite , ce qui explique assez l'extrême imperfection actuelle de cette notion* On y peut cependant assurer, en général, que, dans tous les milieux qui ne sont pas très-défavorables, le travail de chaque famille agricole pourrait au moins en nourrir une autre équivalente , et souvent deux ou même trois. C'est pourtant le seul cas où la première loi économique serait, en apparence, contestable, puisque l'excédant accumulable s'y trouve naturellement moins abondant qu'envers les autres industries matérielles. Dans tous les arts, mécaniques ou chimiques, relatifs au logement ou au vêtement, chaque opérateur peut aisément suffire aux besoins réels, et même factices, de beaucoup d'autres individus. J'aurai soin d'établir ailleurs , comme l'une des bases essentielles de la vraie hiérarchie industrielle , la loi naturelle qui concentre TinduBtrie humaine à mesure que sa destination s'élève par une préparation plus complète. Quoi qu'il en soit, il suffit ici de reconnaître, en général , la réalité nécessaire de notre première loi économique, fondement initial de toute aptitude réelle à vivre, non-seulement pour soi, mais aussi pour autrui, quel que puisse être le vrai motif d'un tel effort habituel.

La seconde condition matérielle de l'existence sociale suppose évidemment la précédente, sans toutefois en résulter aucunement. Sa réalité sera toujours moins contestée par l'esprit sophistique, puisqu'elle concerne le monde extérieur, objet primitif de nos contemplations positives. On concevrait aîsém eut une constitution terrestre qui rendrait nos productions quel-

conques tellement altérables qu'elles se trouveraient détruites avant de pouvoir être remplacées. En s'arrêtant un moment sur une telle hypothèse, on reconnaît aussitôt que toute civilisation deviendrait alors impossible. Mais nos milieux les plus défavorables sont heureusement fort éloignés de cette désastreuse prépondérance, môme envers nos produits agricoles les moins susceptibles de conservation. La chaleur humide des forêts de la Guyane, qui putréfie les viandes en quelques heures, peut être assez surmontée par nos artifices conservatetirs pour rendre vraiment habitables ces funestes localités, a^vsintque notre interventionlesaitsuffisamment assainies. Dans la- plupart des milieux, quelques précautions fort simples', l>î^ntôt découvertes chez les moindres peuplades, permettent li^i Rituellement de conserver très-longtemps presque toutes les s vxlastances alimentaires , comme on Ta souvent vu quant aux P^K^ovisions céréales des villes assiégées. Cette seconde loi éconoque, de même que la première , se prononce davantage à 3sure que l'industrie matérielle élève sa destination et con- ^^^^mtre son élaboration. Tous les arts relatifs au logement en ^^^^^ onportent des vérifications séculaires , quelquefois étendues ^^"^^ssi à ceux qui concernent le vêtement.

Après avoir apprécié séparément chacune de ces deux condims élémentaires , il est aisé de sentir , en les rapprochant , le leur combinaison naturelle permet aussitôt Taccumulation ^ ^^nos richesses temporelles. Quand même Texcédant produit sterait beaucoup moindre et se conserverait bien moins de ^mps que ne l'indiquent les cas ordinaires, il suffit que ce suris existe, et qu'il puisse persister au delà de sa reproducm, pour rendre possible la formation des trésors matériels, le fois nés, ils grossissent spontanément à chaque génération '^^^^uvelle, domestique ou politique, surtout lorsque l'institut.>.oii fondamentale des monnaies permet d'échanger , presque

à volonté, les productions les moins durables contre celles qui passent aisément à nos descendants.

Telle est la première base nécessaire de toute civilisation réelle, d'après la fatalité naturelle qui nous impose sans résistance une constante activité afin de soutenir notre existence matérielle , sur laquelle reposent nos plus sublimes aptitudes. Quoique notre disposition cérébrale à vivre pour autrui constitue certainement le plus précieux des attributs humains, cette insurmontable condition la rendrait socialement stérile , si nous ne pouvions en effet accumuler, et par suite transmettre, les moyens d'y pourvoir. Or, une accumulation quelconque exige Tappropriation , au moins collective, et même personnelle, des produits altérables qu'elle concerne. Mais , avant d'apprécier assez les immenses réactions sociales d'une telle institution sur rintelligence et le sentiment, d'après Theureuse transformation du caractère égoïste propre à l'activité spontanée , il faut d'abord examiner la théorie positive des transmissions. Car, toute l'efficacité civile des accumulations ainsi obtenues résulte de la possibilité d'en transmettre les résultats.

Le travail positif, c'est-à-dire notre action réelle et utile sur le monde extérieur, constitue nécessairement la source initiale, d'ailleurs spontanée ou systématique , de toute richesse matérielle, tant publique que privée. Car, avant de pouvoir nous servir, tous les matériaux naturels exigent toujours quelque intervention artificielle , dût-elle se borner à les recueillir sur leur sol pour les transporter à leur c(estination. Mais, d'un autre côté , la richesse matérielle ne comporte une haute efficacité, surtout sociale, que d'après un degré de concentration 4)rdinairement supérieur à celui qui peut jamais résulter de la simple accumulation des produits successifs du seul travail individuel. C'est pourquoi les capitaux ne sauraient assez grandir qu'autant que, sous un mode quelconque de transmission , les

STATIQUE SOaALE.^ — CHAPITRE DEUXIÈME. tLSS

^ésors obtenus par plusieurs travailleurs viennent se réunir chez un possesseur unique , qui préside ensuite à leur réparti* ^ion efiEéctive , après les avoir suffisamment conservés.

Nos richesses matérielles peuvent changer de mains ou libre-

•^ent ou forcément. Dans le premier cas , la transmission est

tantôt gratuite, tantôt intéressée. Pareillement, le déplace*

•toent involontaire peut être ou violent ou légal. Tels sont, en

dernière analyse, les quatre modes généraux suivant lesquels

Se transmettent naturellement les produits matériels qui, ne

oomportant qu'un usage individuel, permettent, et même

^odgent, une véritable appropriation, finalement personnelle,

c^ tomme les besoins correspondants. Or, dans toute civilisation

peu développée, la transmission influe davantage que la

rodnetion directe sur la formation des capitaux irtiles, de

-'x^aanière à mériter autant d'inviolabilité sociale pour les lois

-xnaturelles qui la régissent.

D'après leur dignité et leur efficacité décroissantes, nos

q^uatre modes généraux de transmission matérielle doivent être

-anges ^ans cet ordre normal , qui est aussi celui de leur in-

roduetion historique : le don, l'échange, l'héritage, et la

enquête. Les deux modes moyens sont seuls devenus très-

-xjisuels chez les populations modernes, comme les mieux adaptés

^. rexi&tence industrielle qui dut y prévaloir. Mais les deux

v^^ïxtrômes concoururent davantage à la formation initiale des

Is capitaux. Quoique le dernier doive finalement tomber

désuétude totale, il n'en sera jamais ainsi du premier, dont

xnotre égoïsme industriel nous fait aujourd'hui méconnaître

l.'*importaiice autant que la pureté. L'utilité sociale de la con-

<^entration des richesses est tellement irrécusable pour tous les

esprits que n'égare point une envieuse avidité , que , dès les

'E^l'ufi anciens temps, une impulsion spontanée conduisit da

Lombreuses populations à doter involontairement leurs digna^

156 SYSTÈIIE DE POUTIQUE POSITIVE.

chefs. Développée et consolidée par la vénération religieuse, cette tendance éminemment sociale devint^ dans les antiques théocraties 9 la principale source des immenses fortunes trop souvent attribuées à la conquête. Chez les polythéistes de rOcéanie, plusieurs peuplades nous offrent encore d'admirables exemples de la puissance réelle que comporte une telle institution. Systématisée par le positivisme , elle doit fournir au régime final, comme je l'expliquerai ultérieurement, Tun des meilleurs auxiliaires temporels de l'action continue du vrai pouvoir spirituel pour rendre la richesse à la fois plus utile et mieux respectée. Le plus ancien et le plus noble de tous les modes propres à la transmission matérielle secondera davantage notre réorganisation industrielle que ne peut l'indiquer la vaine métaphysique de nos grossiers économistes.

Quoi qu'il en soit, la manière dont les produits se transmettent ne saurait influer que sur la rapidité et la stabilité des accumulations ainsi obtenues. Abstraction faite maintenant de tout mode spécial pour la formation primitive des capitaux humains, je dois surtout expliquer ici la réaction fondamentale que la seule existence continue de ces grands réservoirs exerce nécessairement sur l'ensemble de notre nature, personnelle ou sociale. Provinssent-ils même de la simple conquête, les dépôts nutritifs comportent toujours une haute efficacité mentale et morale , dont la saine appréciation doit aujourd'hui concourir à dissiper des tendances anarchiques, qui discutent l'origine des richesses quand il faudrait en examiner l'emploi.

Je ne puis ici développer davantage cette théorie positive des accumulations graduellement dues à la prépondérance normale du travail humain sur la consommation matérielle. Mais tout lecteur qui , dans son âge métaphysique , s'arrêta spécialement à la prétendue science des économistes , sentira

facilement combien la vraie formation des grands capitaux se trouve radicalement éclaircie d'après sa décomposition nécessaire en trois phases successives : production, conservation, et enfin transmission. Cette analyse est surtout propre à démontrer que les deux dernières opérations sont indispensables à la haute efficacité sociale du résultat , et dès lors méritent autant de respect que la première, seule appréciée par notre J'aison anarchique. Néanmoins, quelque importance que doive ^oqnérir une telle notion quand mes successeurs l'auront assez élaborée, je ne dois pas oublier qu'elle constitue ici un simple cident dans une immense question de statique sociale. Sa sition même doit faire mieux ressortir l'inanité radicale des ^i> ^culations relatives à l'existence matérielle de l'humanité T'^^and on les isole de l'ensemble des conceptions sociologiles. Car, la théorie que je viens d'ébaucher ne doit me servir l'à bien caractériser la vraie réaction normale de l'activité ^^-^^ rie sentiment et l'intelligence, et par suite son influence ^^--^^damentale sur toute l'organisation sociale, d'abord domes- --•- ^e, puis politique.

Nous avons ci-dessus reconnu que , sans les accumulations , moins simultanées, et même successives , les besoins maté- «Is imprimeraient nécessairement à l'ensemble de l'existence ^maine un. profond caractère d'égoisme. Il faut maintenant ^précier comment l'institution des capitauxtend à transformer dicalement une telle impulsion, de manière à permettre nalement la prépondérance universelle de l'altruisme. Cette transformation décisive résulte , en général , de ce Stue chaque travailleur, cessant alors de diriger sa principale activité vers ses seules satisfactions personnelles , lui procure ^jontanément une certaine destination sociale , ou au moins domestique. En effet , on ne produit des trésors quelconques <ïu'afin de les transmettre. Or, parmi les quatre modes natu-

rels distingués ci-dessus pour la transmission matérielle, les deux derniers peuvent être conçus réellement comme itentvanf, au fond, dans les deux autres. Car, l'héritage ne coifôttttxe qu'une modification dix don , quand les lois ou les coutumes suppléent aux volontés formelles du testateur. ï)e même, Tefficacité matérielle de la conquête consiste en une torte d'échange, où le vaincu cède la liberté pour obtenir la vie. Quoique ce double rapprochement ne doive point annuler les distinctions correspondantes, il permet ici de traiter toujours la transmission matérielle comme si elle était essentiellement volontaire. Ainsi conçue^ l'institution des capitaux devient la base nécessaire de la séparation des travaux, dans liaquelle, au début de la science réelle^ l'incomparable Aristote plaça le principal caractère pratique de l'harmonie sociale. Pour que chacun se borne à produire un seul des divers matériiarux indispensables à Texistence, il faut, en effet, que les autres produits nécessaires se trouvent préalablement accumulés ailleurs, de manière à permettre, ou par don ou par échange, la satisfaction simultanée de tous les besoins personnels. Cn examen mieux approfondi conduit donc à regarder la formation des capitaux comme la vraie source générale des grandes réactions morales et mentales que le plus éminent des philosophes attribua d'abord à la répartition des offices matériels. Cette indispensable rectification serait beaucoup fortifiée si Ton avait égard à ma décomposition normale des capitaux en provisions et instruments. Mais, pour maintenir la généralité abstraite qui convient à la sociologie statique, je dois écarter ici cette importante distinction , comme ne pouvant s'appliquer assez aux premiers âges sociaux, où les matériaux sont plutôt accumulés en vue des travailleurs qu'afin de seconder leurs opérations. Néanmoins, il importe de sentir déjà que, dans toute civilisation développée , chaque praticien dépend encore davantage

des autres quant aux instruments qu'il emploie que par les proyisions qu'il consomme.

On reconnaît ainsi comment la formation des capitaux, permettant la division normale du travail humain, pousse chaque citoyen actif à fonctionner surtout pour autrui. Cette impulsion tend d'autant mieux à transformer notre caractère pratique qu'elle doit toujours être traitée comme essentiellement volontaire, poisque l'activité forcée ne comporte presque aucune efficacité durable. A la vérité, lors même que le travailleur n'est plus esclave, il s'élève trop rarement au sentiment continu de sa vraie dignité sociale , et persiste longtemps à regarder son office comme une simple source de profits personnels. Mais ces mœurs primitives de notre industrie, résultées d'abord de la servitude y et prolongées ensuite par l'anarchie moderne, ne doivent constituer, dans l'ensemble des destinées humaines, qu'une phase passagère pendant laquelle on peut même apercevoir déjà l'état normal. Puisque chacun travaille effectivement pour autrui, cette vérité finira nécessairement par être généralement sentie , quand le positivisme aura fait partout prévaloir une exacte appréciation de la réalité. Or, une telle habitude exercera d'autant mieux une profonde réaction sympathique que son développement devra coïncider avec la propagation familière des nouvelles convictions religieuses sur Texistence naturelle des inclinations purement bienveillantes. Cw, une religion qui n'admettait aucune affection désintéressée dut beaucoup fortifier le caractère égoïste d'une industrie récemment émanée du servage et longtemps développée ensuite sous une insuffisante concentration des capitaux mobiles.

En appréciant la grande réaction morale de la transformation pratique due aux accumulations matérielles, la statique sociale peut donc traiter l'homme comme si partout il avait déjà le plein sentiment de sa dignité réelle. C'est ensuite à la sociologie

dynamique qu'il appartient d'apprécier les obstacles nécessaires qui durent tant retarder l'essor spontané d'une telle conviction son avènement systématique étant réservé à la régénération moderne , dont il constituera l'un des principaux caractères. L'étude statique fait toujours abstraction du temps ^ en politique comme en mécanique, pour mieux saisir la tendance essentielle de chaque combinaison, sans considérer l'époque réelle de son accomplissement. Mon application actuelle de ce grand précepte logique se trouve d'autant plus légitime que les réactions cérébrales déterminées par les transformations pratiques ont dû s'accomplir spontanément sous tous les régimes civils et même religieux. Borner l'influence des affections bienveillantes aux temps où la théorie reconnaît enfin leur existence , ne serait guère moins absurde que de faire commencer à Galilée les lois de la pesanteur. Longtemps avant d'être constituée par la science réelle et sanctionnée par la vraie religion, l'activité naturelle de nos instincts sympathiques modifia de plus en plus notre constitution morale, à mesure que notre situation pratique lui devint plus favorable. Même pendant l'antique esclavage, la vie industrielle manifesta profondément tîette aptitude fondamentale , tant développée ensuite sous le simple servage, et surtout depuis l'affranchissement personnel, malgré la réaction égoïste de l'anarchie moderne.

Si les penchants altruistes n'existaient point en nous, comme le suppose le théologisme , les services mutuels qui résultent d'une telle activité seraient certainement incapables de les y faire naître. Dans cette triste hypothèse, l'assistance réciproque ne deviendrait jamais gratuite, et sa réaction morale se bornerait à développer une prudence toujours intéressée. Mais il en est tout autrement d'après notre vraie constitution cérébrale, quelque méconnue qu'elle ait longtemps été, et quand même les affections bienveillantes s'y trouveraient encore moins

STATIQUE SOaALE. — CHAPITRE DEUXIÈME. 161

prononcées spontanément. Pourvu que leurs germes ne manquent pas, leur aptitude caractéristique à être développés presque indéfiniment par les relations sociales leur procure nécessairement un essor continu, d'ailleurs ignoré ou apprécié, dans toute situation propre aies stimuler. Or, aucune stimulation ne saurait équivaloir à celle qui résulte directement de l'exercice habituel, même quand il est d'abord inspiré par des motifs intéressés. La profonde, efficacité morale de la discipline théologique au moyen âge comporte une équivalente explication, où les obstacles sont essentiellement analogues. Quoique IsL doctrine ne pût jamais reconnaître qu'un immense égoïsme, l'Jiabitude des sacrifices et des bonnes œuvres dut alors exciter volontairement les instincts sympathiques du cerveau chrétien musulman. Un autre exemple général confirme, d'une maère décisive, cette notion fondamentale, en examinant les actions morales propres à la vie militaire. Gérébralement ap- £»:sréciée, l'existence guerrière se présente comme plus compléta xnent dominée qu'aucune autre par l'ensemble des penchants E^ ^^rsonnels. Néanmoins, ne pouvant se développer assez que E^ «sur l'union habituelle des coopérateurs, cette seule condition ^"^^■-ffit pour qu'elle détermine d'admirables dévouements, et nfance de l'humanité l'érigea justement en principale école I^^*^atique des vertus sociales. Si donc l'ensemble descasthéolo- S^^c[ues et militaires démontre l'heureuse réaction morale des *^ Onnes actions inspirées par des motifs intéressés, la vie indus- *^^*ielle pourrait-elle ne pas comporter autant, et même davan- ^^ ^e, une telle aptitude ? Le seul obstacle général qu'éprouve ^ ^ssor décisif de cette propriété fondamentale résulte de ce que -^^ctivité pacifique n'est point encore systématisée, en sorte

^ ^^'elle s'exerce habituellement sans procurer à chaque coopéteur un juste sentiment de sa dignité sociale. Mais cette laanarchique, quoique devant beaucoup diminuer la réac-

162 SYSTEME DE POLITIQUE POSITIVE v

tion sympathique des actes industriels, ne saurait détruire la profonde aptitude morale d'une existence où chacun rend jour^^ nellement aux autres des services incontestables. Quand le régime final de rhumanité aura régularisé le travail autant que Id régime préliminaire régularisa la conquête, cette tendance na» turelle, presque latente jusqu'ici, développera partout dei mœurs plus sociales qu'en aucun autre temps, d'après une re-^ lation plus pure et plus directe entre la vie privée et la vie publique. Or, une telle certitude suffit pour autoriser la sociologie statique à considérer surtout l'influence destinée à prévaloir ^ quelque voilée qu'elle soit d'abord^ en réservant à la sociologie dynamique l'examen décisif du mode et de l'époque propres â son ascendant réel.

Gomme^ je ferais dons toute la suite de ce traité^ un usago fréquent et important de cette réaction sympathique indirecte-' ment résultée d'une conduite primitivement intéressèey j'en dois ici caractériser abstraitement le principe générale Son ap« prédation scientifique devient une conséquence naturelle de lai théorie cérébrale établie à la fin du volume précédent.

Il suffit d'y remarquer la correspondance spéciale qui etiste spontanément entre chacun des trois instincts sociaux el quelqu'un des sept instincts personnels^ dont l'énergie supérieure peut ainsi concourir heureusement à dissiper lalangueur initiak^ des autres. Le plus personnel de tous nos penchants^ celui qui^ par sa prépondérance normale^ fit spécifier le nom générique dé cupidité^ devient souvent capable d'exciter beaucoup l'attache-^ ment, et même la vénération, quand l'expérience manifeste assez l'utilité privée des relations sociales. Une pareille tendance convient également aux deux instincts de perfectionlueut, destructeur ou constructeur, qui secondent ordinaire-» ment l'instinct conservateur. J'apprécierai spécialement, dan^ le chapitre suivant, l'heureuâe aptitude de l'instinct sexuel pour

STATIQUE SOCIALE. — CHAPItRE DEUXIÈME. 463

stimuler chacun des trois instincts sociaux : l'instinct maternel comporte évidemment la même influence habituelle, quoiqu'à un moindre degré. Quant aux plus nobles penchants person-* nels, ils se concilient difficilement avec l'attachement, et ïïn tendent presqu'à exclure la vénération : mais ils concourent souvent à développer beaucoup la bonté envers tous les êtres qui acceptent la protection.

D'après cette correspondance naturelle, fortifiée par l'habitude, entre la région égoïste et la région altruiste dti cerveau^ l'énergie supérieure de la première supplée heureusement à l'insuffisance spontanée de la seconde, afin de mieux diriger la conduite ordinaire de l'homme ou de Tanimal. Les instincts sympathiques sont rarement assez puissants pour produire di* rcctement des impulsions vraiment décisives. Aussi l'initiatite de toute activité soutenue émane-t-elle presque toujours dô quelque instinct personnel. Même envers une destination pleinement sociale, on ne peut guère éviter cette fatale consé-* quéûce de l'imperfection cérébrale. Néanmoins, les résultats otdinaires sont beaucoup moins vicieux que ûe semble Tindi-^ quttr une telle nécessité. Car, aussitôt que les instincts personnels nous ont réellement placés dans une situation propre à satisfair'elespenchantssociaux, ceux-ci, en vertu de leur charme irrésistible, deviennent aisément les vrais directeurs d'une conduite qu'ils n'auraient pas eu d'abord la force (ï'iflspirer. Mofl discours préliminaire à déjà caractérisé le cas le plus décisif de cette admirable réaction morale, en ébauchant la Véritable théorie de l'union conjugale. La vie publique fournit souvent, même à travers l'anarchie moderne, d'éclatants exemples d'un© semblable efficacité sympathique due à l'orgueil ou à la vanité. Quoique l'ascendant politique s'acquière presque toujoura sorus l'impulsion de ces deux penchants personnels, même assifttéd ordinairement pair la cupidité proprement dite, il déter^

mine nécessairement une heureuse transformation morale ' quand il dure assez pour faire vivement sentir l'utilité sociale de la domination obtenue. C'est ainsi que la sociologie doit définitivement concevoir le grand problème cérébral émané de la biologie, en facilitant le triomphe de l'altruisme sur Tégoïsme d'après l'assistance indirecte des instincts même les plus personnels.

Suivant une telle explication générale, la réaction sympathique attribuée ci-dessus à la vie industrielle, développée sous l'impulsion des capitaux, rentre désormais dans une grande loi naturelle, commune à tous les animaux supérieurs. L'activité prescrite par nos besoins matériels n'est donc pas aussi corruptrice que l'indique sa tendance directe. Son heureuse efficacité morale constitue finalement le principal résultat de la providence, d'abord spontanée, puis de plus en plus systématique, que le vrai Grand-Être exerce sans cesse sur l'ensemble de nos destinées. Ainsi régénérée d'après les accumulations antérieures, la vie pratique peut habituellement devenir un précieux stimulant de nos meilleurs instincts. L'amour comporte alors un plus vaste essor que sous le régime hypothétique proposé, au début de ce chapitre, comme fournissant le type idéal de l'humanité. Car, affranchie de toute active sollicitude, l'affection mutuelle prendrait bientôt un caractère quiétiste, peu favorable à son développement. Dans notre vraie condition, aimer consiste surtout à bien vouloir, et par suite à bien faire. L'amour énergique suppose donc des besoins à satisfaire en autrui. Pourvu que leur satisfaction puisse habituellement s'accomplir, les efforts qu'elle exige stimulent davantage la sympathie que* si la situation était trop favorable. Dans cette dernière hypothèse, j'ai représenté ci-dessus l'expression affective comme l'unique source des réactions cérébrales. Or, son efficacité morale reste toujours inférieure^ même en un tel cas,

à l'influence qui résulte de l'action effective, d'ailleurs facilement conciliable avec l'expansion. La pratique assidue des bonnes œuvres constituera sans cesse le meilleur moyen pour cultiver les sentiments bienveillants, fût-elle d'abord inspirée par des motifs personnels. Aucune expansion ne saurait déterminer une aussi forte réaction affective. On voit même l'expression stimuler d'autant mieux le sentiment qu'elle s'accomplit d'après un langage plus rapproché de celui que l'action inspire spontanément.

Il serait superflu d'expliquer davantage une théorie que l'existence moderne confirme journellement, malgré l'anarchie €2roissante sous laquelle se développa jusqu'ici l'activité indus- "trielle. Nous pouvons donc conclure déjà que, quand l'initiation liumaine est assez complète, le progrès matériel, loin de s'op- ;poser au perfectionnement moral, en devient nécessairement le ;principal auxiliaire.

Une semblable appréciation convient encore mieux au développement intellectuel.

Sans l'irrésistible impulsion continuellement résultée de nos l)esoin8 physiques, nos plus hautes facultés mentales reste- X*aient essentiellement engourdies. Il n'y aurait alors, comme je l'ai ci-dessus expliqué, de véritable essor que pour les fouettions esthétiques, directement vouées à l'expression idéale de nos meilleurs sentiments. Les efforts destinés à concevoir un taionde extérieur sur lequel nous ne serions pas forcés d'agir se borneraient à de vagues théories, facilement propres à satisfaire une curiosité presque puérile et peu exigeante, que toute feti gue prolongée rebuterait bientôt. C'est surtout afin de modifier l'ordre naturel que nous avons besoin d'en connaître les lois réelles. Aussi l'esprit positif, principalement caractérisé par la prévision rationnelle, émane-t-il partout des notions pratiques. Mais une telle origine ne lui aurait jamais permis

169 ^yST^ME DK POLITIQUE P08ITIYK.

d'acquérir abstraitement une suffisante généralité, si Facti^té humaine fût toujours restée purement personnelle, faute d-a&t cumulations convenables. C'est doue à Tinstitutiou graduelle des capitaux que nous devons notre vrai développement théo?» rique. Outre qu'elle lui procure des organes spéciaux en suscU t^nt des existences dispensées du travail matériel, elle peut seule lui fournir une vaste destination en permettant une activité collective souvent dirigée vers de grands et lointains résuU tats. Quand ces conditions ne sont pas remplies, la vie pratiqua entrave Tessor scientifique en bornant nos découvertes réelles ^ des lois purement empiriques, uon moins incohérentes quQ particulières. Ainsi, la puissante impulsion théorique émauéa des besoins matériels dépend surtout de la formation des grands capitaux, qui dirige de plus en plus vers l'espèce une activité destinée d'abord à Tindividu. Le concours des générations étau| alors garanti, le vraie génie philosophique construit peu 4pei| cette conception générale de l'ordre naturel qui, Ipngtamps bornée aux premières lois mathématiques, finit par tout embrasser, même le monde moral et social. Mais notre chétiye intelligence, beaucoup plus esthétique que scientifique, ne poursuivrait poiut une étude aussi difficile si notre fatalité matérielle pe nous forçait pas à modifier sans cesse l'économie extérieure, qu'il faut d'abord connaître assez pour prévoir ses principaux résultats. C'est ce qui nous fait enfin écarter irrévocablement, comme illusoires et impuissantes, des théories spontanées, théologiques et métaphysiques, dont l'extrême facilité nous séduirait toujours, si nos besoins pratiques ne nous en montraient pas l'inanité, d'après leur inaptitude nécessaire aux prévisions réelles. L'esprit humain ne saurait être conduit autrement à placer sa véritable grandeur théorique dans <lne parfaite soumission à l'ordre naturel que nos artifices pratiques doivent ensuite améliorer autant que possible.

STATIQUE SOCIALE, r^ CHAPITRE DEUXIÈME. 467

Quoique nous semblions ainsi poursuivre exclusivement le pipogrès matériel, nous tendons nécessairement vers le principal perfectionnement intellectuel^ consistant à transformer notre pe]f?eaii en un miroir fidèle du monde qui nous domine. Cette ]:iaute perfection se trouve déjà réalisée souvent dans nos pré- =vÎ8ion« scientifiques, surtout en astronomie, quand Télabora- -ti en intérieure d'un appareil cérébral convenablement préparé é<3uivaut à Tobservation directe des phénomènes extérieurs. .XJne telle harmonie entre le subjectif et l'objectif s'explique aisémeni d'après la loi naturelle qui nous force à tirer du dehors tous les matériaux primitifs de nos constructions mentales. Cet admirable concours, aussi difficile qu'important, devient cert^inenient l'un des plus grands résultats généraux delà sagesse buiûaine, qui ne put l'instituer qu'après d'immenses prépara- Wons, graduellement étendues, pendant vingt-cinq siècles, des •événements les plus simples jusqu'aux plus compliqués. Nous •assurons ainsi la régularité de notre entendemeat, même envers ^es productions les plus spontanées. En efiPet, les lois réelles de liotre propre nature morale et mentale appartiennent nécessal- ''"^Haent à ce système de connaissances positives, dont elles for- ^ônt définitivement le lien principal. Leur étude spéciale de- ^ient la base normale du plus éminent de tous les arts, celui 9^i concerne notre perfectionnement intime, sans lequel tous ^^8 autres progrès seraient illusoires.

Dès lors, la conception scientifique, d'abord excitée par nos ^^egqins matériels, réagit profondément sur l'expression esthé- *'^?Ue, spontanément indépendante de l'ordre extérieur. Car une **^6illeure connaissance de l'homme et de la société doit beau» ^^^p améliorer l'art sublime qui s'efforce de développer nos Principales émotions, afin de régler nos impulsions dominantes. "^'ï^tai, l'activité industrielle prescrite par nos besoins physiques ^^ xxous pousse pas seulement à construire la science, mais aussi

168 srniHB db pounoms Fosnrifs.

à perfeetioimer la poésie et la monde, quoiqu'elle semble noxu en détourner tant que son essor reste trop restreint. Il est impossible de mesurer la vraie participation de nos exigences matérielles à rinstitution de nos chefs-d*œnvre esthétiques. On peut néanmoins y constater indirectement leur influence générale, d'après l'imperfection de Tart primitif chex les populations les mieux dispensées de toute forte élaboration pratique.

La réaction morale de l'existence industrielle est encore plus irrécusable, surtout en ayant égard à l'essor scientifique correspondant. Ne pouvant modifier utilement les dispositions secondaires de l'ordre extérieur qu'en nous soumettant toujours à ses règles fondamentales, Thabitude spontanée d'une telle subordination devient, chez les modernes, la source continue d'une précieuse discipline, quis'élève des actes aux sentiments.Poussés à connaître d'abord les lois naturelles les mieux saisissables et les moins modifiables, notre apprentissage de robéissance devient plus facile et plus décisif. Commencée envers les cas involontaires, la soumission constante sur laquelle repose toute vraie discipline morale peut ensuite s'étendre jusqu'aux relations volontaires quand on a senti sa bienfaisante influence cérébrale.

On voit ainsi comment nos nécessités matérielles tendent finalement à régler, non-seulement notre activité, mais aussi notre intelligence, et même nos sentiments.Le positivisme systématise directement cette subordination naturelle de l'humanité envers le monde, en la rattachant à la loi fondamentale de la vraie hiérarchie encyclopédique, où l'ordre le plus compliqué et le plus noble se trouve toujours dominé par le plus simple et le plus grossier. En même temps, il la sanctifie comme la base générale de notre perfectionnement, auquel ce type immuable peut seul procurer assez de régularité et de stabilité. Mais, en bénissant une fatalité devenue la principale source de notre grandeur réelle, nous en rapporterons tous les bienfaits à l'ac-

tive providence, d'abord spontanée, puis systématique, par laquelle le vrai Grand- Être rend de plus en plus salutaire un joug naturellement oppressif. Une telle transformation, principal triomphe de notre espèce, repose nécessairement sur la siibstitution croissante du caractère social au caractère personnel dans l'ensemble de notre existence pratique, d'après la ooncentration graduelle des capitaux humains.

Ayantassez expliqué la réaction élémentaire quenotre nature VÊcm, orale et mentale reçoit de notre activité matérielle, je dois dx:^. compléter l'appréciation en déterminant l'influence directe qfma'éprouve ainsi notre organisation collective, d'abord domest <g[ue, puis politique. Mais, ce double sujet devant être spécial^:xnent traité dans le reste de ce volume, ne comporte ici l'une sommaire indication, réduite à ce qu'exige la grande monstration à laquelle ce chapitre est consacré. IIos besoins pratiques étoufiPeraient presque partout nos meill^^^^rs attributs domestiques, si notre activité devait, faute de )itaux, conserver toujours une destination personnelle. Vivre mr autrui, qui doit devenir le caractère dominant de nos plus stes associations, ne pourrait pas même distinguer alors la Moafle famille humaine, où le sexe et l'âge ne susciteraient l^^^int leurs relations normales. L'oppression des femmes, l'es- Qvage des enfants, et l'abandon des vieillards, empêcheraient affections domestiques de réagir sur l'ensemble de notre E^^rfectionnement moral. Mais nos nécessités matérielles exer- ^^nt une tout autre influence aussitôt que les accumulations ^^O.térieures permettent à chacun de ne plus se préoccuper de ^^^ seule existence. Alors, au contraire, cette obligation de ^^civailler sans cesse vient fortifier et développer les affections domestiques, qui d'ailleurs poussèrent d'abord à produire au *^Ià des besoins individuels. L'homme commençant ainsi are- ^^ODûaitre et à chérir le devoir de nourrir la femme, l'union

170 BriTèME ME POLITIQUE POSITIYE.

fondamentale tend de plus en plus vers sa meilleure destinatioÀ le perfectionnement mutuel des deux sexes. Gette réaction per-» manente, principale source du bonheur et de la moralité, reste trop comprimée tant que la femme, forcée de travailler «u dehors, ne peut assez manifester sa vraie nature. En même temps, les enfants, dispensés de pourvoir promptement à leur propre subsistance, deviennent ainsi susceptibles d'une véri^ table éducation, qui fait librement germer leurs meilleurs sentiment^. Pareillement, les vieillards, que la pénurie primitive exposait à une affreuse destinée acquièrent dès lors ua véné« rable ascendant, et peuvent utiliser dignement leur expérienee. Tous les liens domestiques, qui resteraient vagues et précaires si nous n'avions pas de vrais besoins physiques, doivent dono leur principale consistance à Tobligation du travail continu, pourvu que les accumulations matérielles permettent à chaque relation de se caractériser assez.

Envers l'association élémentaire, cette réaction fondamentale de nos nécessités organiques affecte surtout les sentiments na« turels, où résident les sources réelles de notre conduite habi* tuolle. C'est seulement dans ces relations, bornées mais in^ timos, que le travail peut d'abord nous faire assez apprécier Tobli^ration et la satisfaction de vivre pour autrui. Sur de plus vastes associations, la même fatalité influe d'une autre manière qui tond néanmoins vers ce résultat général, en instituantdes forces propres à rallier les diverses familles.

Lo simple g^nivornement domestique présente déjà, comme je Texpliquerai bientAt, tous les germes essentiels de la vraie constitution politique. On y retrouve nettement la domination temporelle dans la pr^pondv^rance continue du chef actif dont--: lo travail nourrit la famille entière. Mais l'influence spirituelle^ f\ manifeste aussi par Tant rite morale des femmes etl'ascen — dant intollecluol dos vieillards. Toutefois, ces deux ordres de^

STATIQUE SOCIAIJE. -^CHAPITRE PEDXIÈME. 171

forces constituantes ne peuvent devenir assez appréciables que dans la société générale, où les divers -pouvoirs humains n'appartiennent plus seulement à des personnes distinctes, mais surtout à des familles différentes.

À.U début 4b ce chapitre, j'ai montré comment l'absence de besoins matériels décomposerait essentiellement l'association politique. Je dois maintenant indiquer directement la manière doat cesi)écessités concourent à l'établissement des principaux pouvoirs, mais seulement quand la formation des capitaux vient permettre h la fois le commandement et l'obéissance.

Quoique }a prépondérance personnelle, physique, intellectuelle, et surtout morale, soit la source initiale de l'ascendant temporel, il ne devient stable et complet que chez les familles qui peuvent en nourrir d'autres, en vertu d'accumulations suffisantes. Cette condition matérielle peut seule disposer d'abord les subordonnés à une soumission habituelle, que la vénération ennoblit bientôt. En môme temps, les familles prépondérantes peuvent ainsi satisiaire leurs instincts de domination, que la bouté vient de plus en plus adoucir, quand la protection est assez appréciée des deux parts. Alurs le bonheur de vivre pour autrui, borné longtemps au cercle dom(;stique, comporte une extension presque indéfinie, qui n'altère point sa réalité tant que les supérieurs et les inférieurs sentent dignement leur so- Warité naturelle. Si tous, au contraire, étaient absorbés par leurs besoins personnels, nul n'aurait ni le loisir ni la force de induire les autres, et nos meilleurs instincts resteraient trop engourdis, malgré leur culture domestique.

La même transformation est encore plus indispensable au gouvernement spirituel. Directement fondé sur le vrai mérite personnel, il ne peut se développer que chez des familles dispensées du travail matériel par la providence des générations antérieures. Sans une telle préparation, les aptitudes spécula-

172 STSTiME DE POLITIQUE POSITIVE.

tives manqueraient à la fois d'essor et de destination. D'une part, en eSet, leurs meilleurs organes resteraient engourdis par d'ignobleB BoUicitudes. En même temps, les entreprises demeurant trop restreintes, la masse active ne pourrait sentir assez l'importance habituelle d'une classe spécialement contemplative. C'est ainsi que l'activité pratique exigée par nos besoins matériels ne fournit pas seulement l'impulsion naturelle qui détermine notre essor théorique, mais aussi l'élément social qui le dirige.

D'après l'ensemble des indications précédentes, le gouvernement humain, soit politique, soit même domestique, reçoit donc, comme notre constitution cérébrale, une influence profondément salutaire des nécessités organiques qui régissent notre existence pratique. Une fatalité, qui d'abord tend à nous comprimer en tous sens, devient finalement la condition fondamentale de toute notre grandeur. Sans elle, notre vie réelle, personnelle ou sociale, resterait dépourvue d'une direction nette et d'une féconde destination, aussi propres à développer qu'à coordonner nos forces quelconques. En un mot, l'activité qui domine toute notre existence devient la base nécessaire de la religion qui doit la régler. Telle est la connexité naturelle qui, suivant la loi la plus générale de l'ordre universel, subordonne intimement nos plus sublimes attributs à nos besoins les plus grossiers. Mais, pour que la puissance de la nature ne fasse jamais méconnaître l'inQuence de l'art, il faut toujours sentir que cette transformation fondamentale repose sur la. condensation graduelle des capitaux matériels, qui seuls établissent une vraie solidarité entre toutes les générations humaines.

Un examen approfondi conduit donc à reconnaître que le type réel vers lequel tendrhumanitén'estaucunementinférieuE dU type imaginaire que j'avais d'abord construit en supposant ÙAUitUSis toute grave nécessité physique. La seule supériorité de

celui-ci consiste dans sa spontanéité hypothétique, qui le rendra toujours propre à mieux indiquer la direction générale du perfectionnement humain vers Tessor prépondérant de nos priacipauxattributs. Mais notre prééminence morale et mentale, soit individuelle, soit collective, finit par se développer davantage sous l'empire de nos besoins matériels que si nous en étions affranchis : seulement cet état normal devient plus difficile à construire, et dès lors beaucoup plus tardif.

Ainsi, le grand problème humain, l'ascendant de l'altruisme sur Tégoïsme, comporte une vraie solution, vers laquelle tend toujours l'ensemble de nos destinées, et dont la réalisation graduelle, qui ne sera jamais complète, constitue la meilleure mesure de notre progrès continu. Quand je posai biologiqueinent cette question fondamentale, à la fin du volume précédent, je la réduisis, d'après la théorie cérébrale^ àfaire dominer ^Gs instincts personnels par la coalition normale des instincts ^napathiques avec les attributs intellectuels. En simplifiant ^^tant que possible une telle conception, on ramène la ^fficulté essentielle à lier suffisamment deux organes contigus, ^^Im de l'amour universel, et celui de l'esprit synthétique, ^^ tas deux placés aux sommets des régions correspondantes. J'ai ^^t ensuite ressortir sociologiquement cette appréciation finale i^Xis l'ensemble du chapitre qui commence et domine le prés^Xit volume. Car, on a dès lors reconnu que la vraie religion ^^ïisiste en un concours permanent entre l'amour et la foi pour *îx*iger l'activité. Or, le chapitre actuel vient de compléter cette t^^nde démonstration, en prouvant que la destination même **Vine telle alliance constitue la meilleure garantie de sa. for- '^^tion et de sa stabilité. Jusqu'à ce dernier examen, la solu- ^^^^n générale devait sembler impossible, d'après l'apparente ^^^xitradiction entre le principe et le but. En effet, aucune reli- S^icn, même le polythéisme, ne put encore embrasser assez

Tactifité, que le positivisme seul consacre et systématise directement. Cette considération doit faire sentir la haute importance spéciale d'un chapitre sans lequel la vraie théorie de Tunité humaine resterait insuffisante.

Loin que l'activité, même matérielle, soit finalement iticonlpatible avec Taniour et la foi, c'est d'elle, au contraire, que 069 deux sources nécessaires de la religion tirent leur principale consistance. Quoique d'abord personnelle, elle dirige l'homme vers un but extérieur, qui devient de plus en plus social, et dont la poursuite tend à développer autant le sentiment de la solidarité que la conception de Tordre naturel. Déterminée par nos besoins les plus grossiersl, inais les plus énergiques, elle s'ennoblit toujours de plus en plus, d'après l'intime connexitéqui existe entre tous nos pei^fectionnements. Puisque la plus grande loi de la nature subordonne Fordi'è social à l'ordre vital, et celui-ci à l'ordre matériel, il faut bien que la môme hiérarchie s*étende aux progrès correspondants, qui no sont respectivement que leurs développements modifiables. C'est pourquoi le progrès matériel, sur lequel une infloxible nécessité concentra longtemps toute la sollicitude humaine, fournit spontanément la base continue d'après laquelle nous systématisons graduellement nos divers perfectionnements supérieurs, d'abord physique, ensuite intellectuel,^ ût enfin moral. Mais, outre c^tte progression normale, nous avons ici reconnu Tinfluence directe de la plus grossière activité sur l'o^sor des plus nobles attributs, quand elle a pu, d'après los accumulations convenables, transformer assez son caractère primitivomont personnel.

11 n\ippartioiit point à la statique sociale de mesurer le temps quVxijre cette transformation décisive, dont je compléterai la notion en sociologie dynami«pie. Toutefois, je dois ici signaler lo principe général d*uii^ telle détermination, qui va reproduire

la distinction fondametitale de tout ce volume, déjà caractérisée, au chapitre précédent, d'après son application la plus essentielle- Il consiste, en effet, à concevoir toujours Tétat normal de l'humanité comme nécessairement préparé par une longue initiation, où la sociabilité finale se trouve dissimulée sous la personnalité primitive. Pour mieux appliquer ce principe^ il faut ici faire consister Tâge préliminaire à développer toutes le» forces humaines, tandis que le régime définitif peut seul les régler. Cette distinction générale, que tout le reste de ce traité rendra plus évidente et plus précise, doit inspirer beaucoup d'indulgence envers un passé empirique , où nos forces ne pouvaient être réglées que d'après leur propre exercice ou par leur opposition mutuelle. Nous devions alors poursuivre surtout leur essor spontané, quelque désordonné qu'il fût d'abord, afin de ne pas l'étoufFer sous une discipline intempestive. Dans l'état final, au contraire, Tentière systématisation ^es forces déjà surgies devient laprincipale destination de notre providence permanente, à la fois théorique et pratique. Leur ^^uvais emploi constitue dès lors notre plus grand danger. En ^^tre, leurs lois naturelles étant enfin découvertes d'après cette ^^mense expérience, nous pouvons assez systématiser la discipline qui leur convient. Or, si, abstraction faite du temps, on ^-*^te d'apprécier la portée générale de ces conditions néces- ^îres, on reconnaît statiquement que l'activité humaine ne ^^iivait subir sa transformation décisive qu'après avoir gra- M^ellement parcouru toute son échelle fondamentale, en s'éle- ^•Ht des plus grossiers besoins aux plus nobles instincts. Car, ^st seulement d'après l'essor intellectuel et surtout moral ï^e tous nos autres progrès peuvent enfin être vraiment réglés. ^ démontre ainsi que notre existence pratique dut essentielle- ^^^nt conserver son caractère primitivement personnel jusqu'à événement direct de la grande régénération moderne, qui

consistera surtout à lui imprimer définitivement son vrai caractère social. Mon appréciation ultérieure de la tentative, admirable mais prématurée, par laquelle le moyen âge s'efforça de régler des forces qui n'étaient pas assez développées, ne fera que confirmer spécialement cette conclusion.

Une telle conviction fait maintenant surgir un nouvel exa« men, en manifestant une autre face nécessaire de Finitiation fondamentale. Cette longue tendance de notre existence pratique à développer surtout nos plus grossiers instincts, qui sont d'ailleurs les plus énergiques, aurait suffi pour rendre toujours impossible sa régénération finale, si, dans le même temps, une autre influence spontanée n'avait pas continuellement cultivé nos meilleurs penchants. Tel fut, en effet, l'admirable office des affections domestiques pendant toute la durée de notre initiation, comme va l'expliquer directement le chapitre suivant.

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