THEORIE POSITIVE DE LA FAMILLE HUMAINE
La répartition générale des opinions modernes au sujet de la famille fait nettement ressortir l'importance et la difficulté d'une théorie vraiment positive sur cette institution fondamentale. Malgré le pas immense du moyen âge vers Tétat final de notre constitution domestique, les conceptions systématiques, restées, à cet égard, fort inférieures aux notions empiriques, oût presque toujours conservé le caractère essentiellement ^ûareliique qu'elles offrirent dans l'antiquité. Sauf l'incomparable Aristote, seul supérieur à toutes les graves aberrations, ^es philosophes grecs avaient entièrement méconnu la véritable Nature de la famille humaine et ses relations nécessaires avec ^* Société. Or, les penseurs modernes, quoique placés dans un Meilleur milieu, ne pouvant davantage élever leur métaphy-
^^îvie au vrai point de vue social, se bornèrent habituellement, °^^ine sous l'inspiration catholique, à reproduire ces utopies subversives comme le type normal de l'ordre futur. C'est seulement depuis que l'ébranlement révolutionnaire mûrit toutes les méditations morales et politiques que la raison théorique commence, envers ce grand sujet, à se rapprocher assez de la sagesse pratique. Mais cette indispensable harmonie reste encore
le privilège caractéristique de Tadmirable école rétrograde qui, au début du siècle actuel, démontra si complètement l'inanité sociale de la métaphysique négative propre au dix-huitième siècle. Les lumières décisives que l'illustre Bonald sut tirer de l'expérience égyptienne et surtout romaine pour rectifier les sophismes grecs n'ont pas été réellement adoptées jusqu*ici par l'ensemble des penseurs progressistes. Au contraire, toutes les utopies actuelles se trouvent, comme les précédentes, profondément livrées aux aberrations anti-domestiques. Telle est donc la gravité de notre situation intellectuelle que, sur les notions mêmes les plus fondamentales, et en apparence les plus faciles, Tordre appartient aux purs rétrogrades, chez lesquels il reste sans efficacité, tandis que le progrès demeure entièrement anarchique et dès lors radicalement stérile. Cette double contradiction ne pouvait être irrévocablement dissipée que par le positivisme, qui, dès sa naissance, sut également accepter la succession de De Maistre et celle de Gondorcet. Mes premiers travaux sociologiques, réimprimés dans le dernier volume du présent traité, attaquèrent systématiquement la métaphysique révolutionnaire, avec plus de vigueur que n'avait pu le faire Técole théologique, et pourtant au nom du progrès le plus avancé. Quoiqu'ils dussent spécialement concerner Tordre politique proprement dit, leur influence nécessaire s'étendait implicitement jusqu'à Tordre domestique. Celuici devint ensuite le sujet direct de quelques explications décisives dans la grande élaboration philosophique qui résulta d'un tel programme social. Toutefois, c'est seulement ici que la vraie théorie de la famille, fondée sur une exacte connaissance de la nature humaine, pouvait susciter une construction définitive, préparée par mes cours oraux.
Avant d'y procéder, il convient de considérer encore, du point de vue historique, l'incohérence qu'elle doit résoudre,
comme un indice, confas mais énergique, de la dernière transformation que subira prochainement la constitution générale de la famille moderne pour devenir la base nécessaire de la Traie régénération. Sur ce sujet difficile, les meilleures concqftions de l'école rétrograde eurent inévitablement le grave iékui de supposer immuable une constitution qui chemine continuellement vers un type naturel qu'elle ne peut jamais atteindre. C'est, en sociologie, le vice ordinaire des théories purement statiques, isolées de toute impulsion ou destination dynamique. Mais cette inévitable imperfection des conceptions d'Aristote sur l'ordre ancien ne devait pas se reproduire envers Tordre moderne, dont la nature progressive était assez appréciable depuis le moyen âge. L'erreur n'a dès lors persisté que d'ajffès l'impuissance personnelle des penseurs qui prétendaient maintenir la philosophie absolue en un temps où la philosophie wJative pouvait seule convenir à la réorganisation sociale. Malgré leurs décisions doctorales, la prétendue immobilité de h constitution domestique révoltait la raison moderne, qui, d'après le spectacle, irrécusable quoique confus, des modifications antérieures, pressentait vaguement les futurs perfectionnements. Tant que la loi naturelle de ces variations normales n'a pas été connue, leur inévitable contemplation a dû ^^ercer une influence essentiellement anarchique, en parais- ^^xit autoriser toutes les hypothèses arbitraires que pouvait sug- Sé^f un aveugle instinct de progrès. Mais, depuis que j'ai ^^ïidé la véritable science sociale, ces spéculations délicates ^*oflirent aucun danger radical pour l'harmonie pratique de ^^^Xistence moderne. Tous les sophismes y peuvent être complètement atteints par des démonstrations positives, où les ^^aoinsdu perfectionnement se trouvent toujours conciliés néce«8airement avec les conditions de la conservation, suivant Yesprit fondamental qui partout caractérise la nouvelle philo-
Sophie. D'après l'ensembie de ce chapitre, les grandes modifications que doit bientôt subir la constitution générale de la famille humaine deviendront la suite inévitable et le complet ment indispensable de celles qu'elle éprouva successivement pendant la longue initiation propre à notre espèce. Loin de tendre jamais à dissoudre la famille dans la société, elles consisteront surtout à mieux consolider et à développer davantage le vrai régime domestique indiqué par la saine connaissance de notre nature. Appréciées ici sous le simple aspect statique, c'est-à-dire quant au type fondamental vers lequel elles tendent toujours/ les variations normales de ce régime spontané se trouveront ensuite déterminées avec plus de précision d'après l'étude dynamique propre au volume suivant. Mais partout on reconnaîtra, même dans le chapitre actuel, que leurs lois spéciales constituent seulement une nouvelle application du grand principe qui toujours subordonne l'un à l'autre les deux éléments essentiels de là sociologie positive: le progrès est le développement de V ordre.
On peut construire la vraie théorie de la famille humaine d'après deux modes ti'ès-distincts, mais également naturels, l'un moral, l'autre politique, qui concourent nécessairement, et dont chacun convient mieux: à certaines destinations essentielles*
Tous deux conçoivent la famille comme l'élément immédiat de la société, ou, ce qui est équivalent, comme l'association la moins étendue et la plus spontanée. Car^ la décomposition de l'humanité en individus proprement dits ne constitue qu'une analyse anarchique, autant irrationnelle qu'immorale, qui tend à dissoudre l'existeiice sociale au lieu derexpliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand l'association cesse* Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la dé-;
composition chimique de l'individu lui-môme en molécules irréductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie^ ^ la vérité, quand l'état social] se trouve profondément altéré, Ja dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu'à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd'hui. Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d'une part, la disposition universelle à maintenir autant que possible lés anciens Jiens domestiques, et, d'une autre part, la tendance spontanée .^former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables, ^es cas maladifs confirment donc eux-mêmes l'axiome élémen- "taire de la sociologie statique : la société humaine se compose «Je familles, et non d'individus. Suivant un principe philosor^jhique posé, depuis longtemps, par mon ouvrage fondamental, ~im système quelconque ne peut être formé que d'éléments ^semblables à lui et seulement moindres. Une société n'e&t dont ^jas plus décomposable en mdtvtdttëqu.'\me surface géométrique zne l'est en lignes ou une ligne en points. La moindre société, savoir la famille, quelquefois réduite à son couple fondamental, constitue donc le véritable élément sociologique. De là dérivent ensuite les groupes plus composés qui, sous les noms de classes et de cités, deviennent, pour le Grand-Être, les équivalents des tissus et des organes biologiques, comme je l'expliquerai bientôt. Toutefois, cette manière de concevoir la famille ne convient de préférence qu'au début de la religion positive, où la notion et le sentiment de l'Humanité n'ont pu encore prévaloir assez. Quand l'éducation régénérée aura suffisamment familiarisé les esprits et les cœurs occidentaux avec le principe affectif et rationnel de la synthèse finale, les familles sembleront devoir être tellement combinées que leur séparation abstraite exigera quelques efforts habituels. Au lieu de définir la société humaine d'après la famille, alors prévaudra la dispo-
sition inverse, et Ton concevra les familles comme les moindres sociétés susceptibles de persistance spontanée. Car, si Texistentoc politique repose d'abord sur l'existence domestique, celle-^ unit par trouver dans Tautre la principale source de son p^eotionnement et même la meilleure garantie de sa consolidation. Les notions de famille et de société ne sont donc séparables que provisoirement, tant que dure la grande initiation propre à notre espèce. Dans le régime final, elles caractériseront seiv* lement deux degrés inégaux mais connexes d'une même existence, et la science réelle ne les isolera qu'afin de mieux connaître les lois générales de l'organisme collectif en étudiant d'abord sa moindre complication. Cette union mutuelle des familles constitue, en effet, le principal caractère de notre véritable existence domestique. Pour trouver des familles sans société, il faut descendre parmi les animaux : mais alors la famille cesse d'être permanente, et ne subsiste réellement que pendant l'éducation des petits. Quand elle dure au delà de ce temps, on observe aussi une tendance constante à former des associations de plus en plus vastes, dont l'extension n'est vraiment bornée, chez les races vraiment sociables, que par la prépondérance de THumanité, comme je l'ai expliqué en biologie. Ainsi, dans Tordre humain, seul type complet de l'ordre univiTHnl, il n'existe pas davantage de familles sans société que do Nociété sans familles. Le développement continu du vrai (Iriuid-Être identifie de plus en plus l'existence domestique et riixUtuuco politique, d'après une connexité croissante oatre la vIm privéo ut la vie publique. Mais, à raison même d'une telle Uunnanli), les lois naturelles de toute association humaine doivent /^tro dogmatiquement expliquées d'abord envers le moindm ildKT^i ^luoique le degré supérieur ait pu seul être assez /l/irjNirpour les dévoiler à nos premières méditations positives. ^l'u^i\'h cette explication fondamentale, nécessairement com-
mune à toutes les manières possibles d'envisager la famille lumaine, il faut distinguer soigneusement les deux modes géjiéraux ci-dessus indiqués quant à cet élément social. Il doit être conçu tantôt comme source spontanée de notre éducation morale ) tantôt comme base naturelle de notre organisation politique. Sous le premier aspect, chaque famille actuelle prépare la société future ; sous le second , une nouvelle famille étend la société présente. Tous les liens domestiques prennent réellement leur place dans Tun et l'autre mode : mais leur Introduction n'y est pas également spontanée, et Tordre de leur succession ne s'y trouve point identique. C'est pourquoi je dois ici les apprécier séparément, sauf à les rapprocher ensuite, comme l'indique déjà mon discours préliminaire. Faute de les -avoir assez distingués, mes meilleurs précurseurs n'ont pu présenter que des notions trop confuses, où la famille humaine restait vaguement confondue avec Tensemble des familles animales.
Envers chacun d'eux, l'appréciation qui va suivre convient également au régime primitif et au régime définitif, suivant le véritable esprit de la statique sociale, où ces deux régimes coïncident essentiellement, puisque le second n'y peut être que le plein développement du premier. Mes explications actuelles devront donc faciliter beaucoup celles qui seront propres au quatrième volume de ce traité , pour mieux caractériser une existence alors reconnue comme atteignant sa complète maturité, mais dont tous les traits principaux doivent être ici marqués déjà.
L'efficacité morale de la vie domestique consiste à form^ la seule transition naturelle qui puisse habituellement nous dégager de la pure personnalité pour nous élever graduellement jusqu'à la vraie sociabilité. Cette aptitude spontanée repose toujours sur la loi générale établie, dans le chapitre précédent.
d'après ma théorie cérébrale, quant aux relations spédales entre les instincts égoïstes et les penchants altruistes. En effet , rénergie supérieure des affections domestiques ne provient pas seulement d*une destination mieux circonscrite que celle des affections sociales proprement dites. On doit surtout Tattribuer à ce que leur nature est moins pure, d'après un mélange nécessaire de personnalité. L'instinct sexuel et l'instinct maternel, seuls particuliers à la vie de famille, sont, en eux-mêmes, presque autant égoïstes que le simple instinct conservateur, assisté des deux instincts de perfectionnement : et leur caractère est encore plus personnel que celui des deux instincts d'ambition. Mais ils suscitent des relations spéciales éminemment propres à développer tous les penchants sociaux : de là résulte leur principale efficacité morale, qui ne comporte aucun équivalent. C'est donc en vertu de leur imperfection même que les affections domestiques deviennent les seuls intermédiaires spontanés entre Tégoïsme et l'altruisme, de manière à fournir la base essentielle d'une solution réelle du grand problème humain. Dès lors, leur vrai perfectionnement doit consister, en général, à devenir de plus en plus sociales ou de moins en moins personnelles, sans rien perdre de leur intensité. Tel est, en effet, le sens nécessaire des variations continues que leur imprime révolution normale de l'humanité, comme je l'expliquerai dynamiquement. Il suffit ici d'indiquer, à la fin de ce chapitre, le principe statique d'une pareille tendance, due à la réaction croissante de la société sur la famille.
Ayant ainsi déterminé le vrai caractère général de Tinfluence morale propre aux affections domestiques , je dois compléter cette appréciation en la spécifiant davantage envers chacune des phases naturelles d'une telle existence .
Dans la famille humaine, l'éducation graduelle du sentiment social commence spontanément par les relations involontaires
qui résultent de notre naissance. Elles nous font d'abord sentir la continuité successive, puis la solidarité actuelle.
Nous subissons le joug du passé avant que le présent nous affecte : ce qui doit mieux repousser les tendances subversives qui , concentrant la sociabilité sur les existences simultanées , méconnaissent aujourd'hui l'empire nécessaire des générations antérieures. Dans cette première phase de l'initiation morale, le mélange entre Tégoïsme et l'altruisme devient aisément appréciable. La soumission de l'enfant étant alors forcée, elle n'y développe d'abord que l'instinct conservateur. Mais les relations continues qu'il contracte ainsi suscitent bientôt l'essor graduel d'un penchant supérieur , aussi naturel quoique moins énergique. La vénération filiale vient dès lors ennoblir une obéissance longtemps involontaire, et compléter le premier pas fondamental vers la vraie moralité , consistant surtout à aimer nos supérieurs. Une fois introduit sous l'irrésistible impulsion des besoins les plus personnels, ce respect subsiste et grandit par son propre charme , à mesure que les services sont mieux ap- P^réciés, et il survit même à toute protection objective. Des 3^elations[étroites qui l'ont fait naître, il peut s'étendre graduellement jusqu'aux plus vastes influences analogues, de manière ^ comprendre, non-seulement tous les ancêtres proprement dits, ^^^ais aussi l'ensemble des prédécesseurs quelconques , et enfin 1^ Grand-rÊtre lui-môme.
Ce fondement filial de toute notre éducation morale se
ouve bientôt accompagné , dans le cas normal , d'un autre
or sympathique , spécialement relatif à la simple solidarité.
rapports fraternels viennent alors développer en nous le
attachement, exempt de toute protection et concurrence,
^Xutout quand la diversité des sexes écarte mieux les pensées
^^ rivalité. Mais la perfection mêmie d'un tel penchant con-
^moae la loi précédente sur l'intensité supérieure des tendances
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