PRÉFACE DU TOME DEUXIÈME. XXVII
d'une vaine royauté devait susciter le plein triomphe du pouvoir antagoniste. Tous ceux qui avaient activement participé au régime constitutionnel, dans le gouvernement^ dans l'opposition^ ou dans les conspirations, auraient dû être, il y a quatre ans, irrévocablement écartés de la scène politique^ comme incapables ou indignes de diriger notre République. Mais un aveugle entraînement leur confia, de toutes parts, la suprématie d'une constitution qui consacrait directement l'omnipotence parlementaire. Le vote universel étendit même aux prolétaires les ravages intellectuels et moraux de ce régime, bornés jusqu'alors aux classes supérieures et moyennes. Au lieu de la prépondérance qu'il devait reprendre, le pouvoir central, qui perdait ainsi les prestiges d'inviolabilité et de perpétuité, gardait pourtant la nullité constitutionnelle qu'ils violaient auparavant.
Réduit à une telle extrémité, ce pouvoir nécessaire vient heureusement de réagir avec énergie contre une intolérable situation, aussi désastreuse pour nous que honteuse pour lui. L'instinct populaire a laissé tomber sans défense un régime anarchique. On sent de plus en plus, en France, que la constitution nalité convient seulement à une prétendue situation monarchique; tandis que notre situation républicaine permet et exige la dictature. La plus sage des dix constitutions promulguées depuis 1789 vient d'ailleurs de régulariser, quoique toujours empiriquement, cette dictature républicaine, en sorte qu'elle puisse se modifier paisiblement suivant les vraies exigences sociales et d'après les saines lumières théoriques.
Cette nouvelle phase politique permet enfin d'élaborer directement la réorganisation universelle. Auparavant, il n'y avait d'activement posée, pour l'opinion publique, que la question du progrès isolée de celle de l'ordre, qui en constitue pourtant la souche nécessaire, tant intellectuelle que sociale. Non moins irrationnelle qu'immorale, une telle thèse ne pouvait convenir qu'aux parleurs, eu écartant les penseurs comme les faiseurs. Une vaine métaphysique, se sentant incapable d'aborder sérieusement l'immense question de l'ordre, avait même tenté de l'interdire, en imposant matériellement un respect légal pour les dogmes révolutionnaires que toute doctrine vraiment organique doit préalablement exclure. Mais cette indivisible question ayant enfin prévalu dans la situation républicaine, qui seule comporte et réclame sa pleine solution, rien ne peut plus empêcher son ascendant croissant, si notre milieu social contient une doctrine vraiment propre à diriger une telle élaboration. Or, vous savez. Monsieur, mieux que personne, combien cette compétence appartient à la philosophie positive que j'ai construite.
En terminant,' il y a dix ans, mon ouvrage fondamental, j'y posai toutes les bases essentielles d'une politique vraiment historique où la conception de l'avenir reposait enfin sur l'appréciation du passé, d'après une saine théorie de l'ensemble du mouvement humain. Mais elle ne pouvait activement surgir sans acquérir préalablement assez de précision pour s'appliquer à la présente transition occidentale, en réglant l'intercalation nécessaire entre le régime préparatoire de l'humanité et l'état définitif. Tel fut le principal objet de mon cours public de 1847, que votre civique sollicitude
honora d'une constante assiduité. Cette opération complémentaire fut alors exécutée autant que le permettait la situation monarchique^ en appliquant déjà ma devise fondamentale^ Ordre et Progrès, L'explosion républicaine ayante Tannée suivante, irrévocablement dissipé les mensonges officiels^ je pus aussitôt développer, et même propager cette nouvelle politique^ ouvertement destinée désormais à diriger le mouvement occidental, en écartant sans retour toutes les autres doctrines^ théologiques ou métaphysiques, comme étant à la fois anarchiques et rétrogrades. Ce double essor caractérisa surtout le cours annuel pour lequel vous m'avez si dignement procuré l'autorisation du premier gouvernement qui ait jusqu'ici respecté pleinement ma juste indépendance spirituelle, laborieusement conquise enfin par une vie de dévouement.
Mais ce développement public et cette propagation directe de la politique positive devaient naturellement ofTrir deux phases distinctes. En décomposant les divers partis actuels^ pour les absorber dans le vrai parti constructeur, le positivisme doit également rallier tous les dignes conservateurs qui ne sont pas essentiellement rétrogrades et tous les révolutionnaires honnêtes qui ne sont pas radicalement anarchiques. Néanmoins^ ces deux sortes de conversions ne sauraient être simultanées, sauf d'heureuses exceptions personnelles. En effet, les conservateurs doivent^ en général^ repousser instinctivement toute grande innovation, afin que leur état empirique ne les expose point à accueillir des doctrines vraiment nuisibles, qui pullulent aujourd'hui. Cependant une véritable réorganisation exige qu'on abandonne toutes les anciennes doctrines, dont l'impuissance ou le danger ont engendré l'anarchie actuelle. De là résulte, pour la philosophie régénératrice^ l'obligation de s'adresser d'abord aux révolutionnaires, seuls disposés jusqu'ici à changer radicalement leurs opinions, quand on peut assez surmonter les préjugés métaphysiques qui leur sont propres. C'est donc sur eux que j'ai principalement dirigé mon action philosophique pendant les trois années qui viennent de s'écouler^ dans une situation qui d'ailleurs inspirait à de tels esprits une activité prononcée^ quoique trop souvent vicieuse. Vous connaissez déjà les succès profonds que l'école positive^ malgré sa faible extension actuelle, a vraiment obtenus dans ce camp social. Je crois pourtant devoir les caractériser ici par un résultat décisif, propre à démontrer la suffisante efficacité de cette opération initiale, et l'opportunité des effbrts que je vais maintenant diriger sur l'autre camp.
Dans le discours fondamental qui, en 1848, résuma, d'après mon cours de 1847, l'ensemble du positivisme, je réduisis le contraste de la nouvelle école envers toutes les autres sectes rénovatrices à l'ordre suivant lequel s'y trouvent conçues et traitées les deux grandes questions occidentales, régénération de l'éducation et systématisation du travail. Les positivistes sont aigourd'hui les seuls qui, plaçant le problème spirituel avant la recherche temporelle, fondent la réorganisation industrielle sur la rénovation intellectuelle et morale. Tous les autres réformateurs, malgré leurs innombrables divergences, s'accordent, au contraire, à régler immédia-