PREFACE DU TOME DEUIIEME. XXIX
tement la société matérielle^ sans avoir aucunement discipliné les opinions et les mœurs. D serait superflu d'insister auprès de vous sur l'immense opposition de principes et de conduite qui résulte d'une telle transposition. En la rappelant ici^ je ne veux que mieux mesurer les vraies <3onversions révolutionnaires, qui ne peuvent devenir assez complètes qu*en aboutissant à cette difficile rectification. Or, ce grand résultat se trouve maintenant réalisé chez d'éminents prolétaires, capables de le propager par leurs propres efforts^ sans qu'une telle sollicitude doive m'absorber plus longtemps. Vous avez^ en effets dignement apprécié, dans notre heureuse entrevue du 28 novembre 1851, l'admirable décision des anciens communistes lyonnais récenmient convertis au positivisme. Malgré les sophismes métaphysiques de deux représentants en tournée anarchique^ ils ont solennellement déclaré que ia régénération morale du peuple doit précéder son affranchissement matériel.
Une telle efficacité permet^ et même prescrit, à la saine philosophie et à la vraie religion, de diriger désormais leur principale attention sociale sur les conservateurs sincères. Elles peuvent maintenant surmonter ainsi leur répugnance empirique; puisque d'irrécusables expériences constatent déjà l'aptitude réelle du positivisme à discipliner radicalement les plus ardents révolutionnaires, en faisant accepter l'ordre au nom du progrès. Je dois donc désormais développer surtout la seconde partie de ma mission sociale, faire dignement accepter le progrès au nom de Tordre, en m'adressant de préférence aux actives sollicitudes conservatrices. Tel sera le principal caractère de mon cours prochain, dans une situation qui procure enfin à la question d'ordre son ascendant normal. En un temps où le progrès consiste surtout à construire, je puis espérer de le faire suffisanunent apprécier comme le développement nécessaire de l'ordre.
Malgré les discoureurs académiques, cet immense problème reste, sans doate, posé et conçu d^une manière trop étroite chez les dignes praticiens qui seuls le traitent sérieusement. Néanmoins, je dois aisément parvenir à lui procurer toute l'extension convenable, d'après sa nature éminemment synthétique. Ayant pu surmonter assez les préjugés révolutionnaijres pour faire enfin comprendre l'intime solidarité qui lie le progrès matériel au progrès moral sous l'entremise du progrès intellectuel, j'obtiendrai mieux une équivalente appréciation envers les trois modes correspondants de l'ordre humain. Tous ceux qui sont sincèrement voués à maintenir l'ordre matériel au milieu du désordre intellectuel et moral sentent déjà que leur tâche deviendra bientôt insurmontable, si l'on ne poursuit pas convenablement la réorganisation spirituelle. Cette conviction pousse même leur empirisme à invoquer socialement la religion catholique, qui semble aiigourd'hui la seule source possible d'une telle discipline. Mais cet appel d'un désespoir indépendant de toute croyance sincère n'empêche jamais le sentiment secret de l'impuissance radicale d'une doctrine qui, depuis la fin du moyen âge, laisse de plus en plus dissoudre les opinions et les mœurs, sans pouvoir seulement éviter de compromettre tout ce qu'elle veut protéger.
La pratique, privée et publique, indique de plus en plus que l'état de révolte où se trouve la raison moderne ne peut être surmonté que par une philosophie pleinement positive, seule capable d'établir aujourd'hui des convictions fixes et communes d'après de véritables démonstrations, et de substituer enfin la paisible détermination des devoirs à l'orageuse discussion des droits. Mieux que les catholiques, les positivistes veulent irrévocablement écarter les influences métaphysiques, qui ne conduisent jamais qu'à des fluctuations indéfinies. Gomme eux, nous entreprenons de ramener l'Occident à une religion universelle, vraiment capable de régler et de rallier les esprits et les cœurs, et sans laquelle l'anarchie moderne ne saurait trouver d'issue. En réclamant le libre essor de leur doctrine avec la profonde vénération que nous inspirent ses anciens bienfaits, nous demandons, pour nous-mêmes, une équivalente liberté, mais sans attendre d'eux une semblable justice. C'est ensuite aux praticiens, publics et privés, qu'il appartiendra de choisir dignement entre les deux religions, d'après leur efficacité sociale, jugée par le raisonnement et l'observation.
Je dois ainsi compter que le gouvernement continuera d'accorder à mon libre apostolat les facilités que méritent aujourd'hui tous les penseurs qui respectent et secondent l'ordre matériel, seul objet essehtiel des sollicitudes officielles. Aucun concours de votes ne saurait conférer au pouvoir républicain la faculté de prescrire ou de proscrire des opinions envers lesquelles ses commettants sont encore plus incompétents que lui-même. Son juste contrôle s'y borne donc à réprimer les prédications vraiment anarchiques. Mais, dans un milieu dégagé de tout fanatisme, un système qui consolide les diverses bases essentielles de la société sera toujours respecté temporellement, quoiqu'il prenne sur la terre le po' d d'appui que le ciel ne fournit plus. La crise qui vient de faire heureusement prévaloir la question d'ordre et le pouvoir central doit même garantir davantage 'mon indépendance philosophique, en indiquant mieux l'opportunité de la doctrine la plus propre à développer aujourd'hui le respect de l'ordre et la condensation du pouvoir. En consacrant des autorités empiriques, au nom du passé et de l'avenir, elle seule peut leur attirer une sincère vénération, que n'obtiendra jamais une puissance purement matérielle, fondant l'obéissance sur la force, sans invoquer la raison ni inspirer l'amour.
Vous, Monsieur, qui, depuis trente ans, observez avec soin ma marche philosophique, vous savez que dès lors j'eus directement pour but avoué de reconstruire dignement le pouvoir spirituel, admirablement ébauché au moyen âge. Agissant seul sur les volontés, ce pouvoir peut seul sanctifier tous les autres ; tandis que ses vrais organes, même isolés et pauvres, peuvent, dans leur sphère légitime, surmonter toutes les puissances provenues du nombre ou de la richesse, parce que seuls ils représentent l'ensemble de l'humanité. Mais sa reconstruction défmitive, quoique exigeant une tête unique, devait successivement offrir deux parties très distinctes, pour correspondre aux deux faces, l'une intellectuelle, l'autre morale, de la maladie occidentale, comme aux deux éléments, la foi et l'amour, de la religion qui la guérira. Les sentiments, malgré leur altération croissante,