THÉORIE POSITIVE DE L'UNITË HUMAINE
D'abord spontanée , puis inspirée, et ensuite révélée^ la religion devient enfin démontrée. Sa constitution normale doit ss^tisfaire à la fois le sentiment^ l'imagination ^ et le raisonnement ^ sources respectives de ses trois modes préparatoires. En outre ^ eUe embrassera directement l'activité ^ que ne purent jamais consacrer assez ni le fétichisme ^ ni même le polythéisme ^ ni surtout le monothéisme. Ses conditions finales devenant ainsi appréciables > et sa marche préHminaire étant désormais accompUe 5 il y a lieu de construire sa théorie générale , jusqu'alors incompatible avec des wxes trop étroites et des préfé^ renées trop exclusives. L'ensemble du passé humain fournit maintenant à cette construction des bases vraiment suffisantes. Car, lés trois régimes provisoires flifllôrent assez pour que leurs principaux caractères communs puissent aussi convenir à l'ordre défiûitif ^ dont la véritable nature est d'ailleurs indiquée par leur succession nécessaire. Il faut coni^acrer à cette théorie le premier chapitre de ce volume, afin que l'étude abstraite de l'état social repose dur une appréciation systématique de son fondement Uttlversel.
Avant tout ^ je dois ici dissiper le vague et rincertitude que présente encore la signification générale du mot religion. Les meilleurs esprits y confondent presque toujours le but essentiel avec des moyens temporaires. On n'a pas même fixé la destination principale 5 alternativement rapportée au sentiment et à rintelligence. £n outre, la pluralité souvent attribuée à ce terme indique assez que son sens fondamental ne fut jamais saisi nettement.
Dans ce traité , la religion sera toujours caractérisée par Fétat de pleine harmonie propre à l'existence humaine , tant collective qu'individuelle , quand toutes ses parties quelconques sont dignement coordonnées. Cette définition , seule commune aux divers cas principaux y concerne également le cœur et l'esprit , dont le concours est indispensable à une telle unité. La religion constitue donc , pour l'âme y un consensus normal exactement comparable à celui de la santé envers le corps. D'après l'intime solidarité entre le moral et le physique , le rapprochement de ces deux états généraux pourrait même s'étendre jusqu'à concevoir le second comme embrassé par le premier. Cette absorption serait entièrement conforme à l'usage constant des théocraties initiales, où chaque prescriptioniiygiénique émanait d'un précepte religieux. La séparation crois* santé des deux règles ne fut qu'un résultat passager de la décomposition nécessaire du premier régime humain. Mais l'ordre final devant développer beaucoup leur connexité naturelle , cette plénitude systématique de la religion y convient davantage qu'envers l'âge primitif.
Une telle définition exclut toute pluralité; en sorte que désormais il serait autant irrationpel de supposer plusieurs religions que plusieurs santés. En l'un et l'autre cas, l'unité, morale ou physique, comporte seulement divers degrés de réalisation. L'évolution fondamentale de l'humanité , comme
Tensemble de la hiérarchie animale^ présente^ à tous égards ^ une harmonie de plus en plus complète à mesure qu'on s'approche des types supérieurs. Mais la nature de cette unité reste toujours la même , malgré les inégalités quelconques de son essor effectif.
La seule distinction admissible tient aux deux modes différents de notre existence, tantôt individuelle 5 tantôt collective. Quoique toujours liés de plus en plus, ces deux modes ne seront jamais confondus , et chacun d'eux suscite une attribution correspondante de la religion. Cet état synthétique consiste ainsi , tantôt à régler chaque existence personnelle, tantôt à rallier les diverses individualités. Néanmoins , l'importance de cette distinction ne doit jamais faire méconnaître la liaison fondamentale de ces deux aptitudes. Leur concours naturel constitue la première notion générale qu'exige la théorie positive de la religion , qui ne serait point systématisable si ces deux destinations humaines ne coïncidaient pas.
Mais leur convergence spontanée résulte de l'identité nécessaire entre tous les éléments respectifs des deux existences. Notre vie personnelle et notre vie sociale ne peuvent radicalement différer qu'en grandeur et en durée, par suite en vitesse, jamais en principe , ni en but , ni donc en moyens. Il n'en serait plus ainsi chez une espèce vraiment insociable, où l'unité individuelle et l'harmonie collective pourraient exiger des conditions très-distinctes , et même opposées. Tels sont , en effet , beaucoup de carnassiers , dont le consensus personnel repose habituellement sur le pur égoîsme , suivant mes explications antérieures. Mais l'homme , mieux qu'aucun autre animal sociable, tend de plus en plus vers une unité vraiment altruiste, moins facile à réaliser que l'unité égoïste , quoique très-supérieure en plénitude et en stabilité. Dans ce cas, seul
10 StSTÈME DE POLITIQUE POSITltfi.
appréciable ici , régler et rallier exigent nécèssairettieiit les mêmes conditions fondamentales.
Envers riotelligence^ cette coinôidence nfttarelle se manifesté surtout en considérant que la diversité des individus ne surpasse pas réellement celle des états successl£s de chaque esprit d'après Tensêmble de ses dépendances^ extérieures ou intérieures. Toute doctrine propre à régler pleinement un seul entende-^ ment^ devient^ par cela même, capable de rallier graduellement les autres cerveaux^ dont le nombre ne peut Jamais influer que sur la rapidité du concours. Ce critérium naturel constitua toujours la source secrète de la confiance involontaire des divers rénovateurs philosophiques dans l'ascendant social de tout système dignement sanctionné par cette épreuve personnelle. La fixité de leurs propres convictions en assurait nécessairement Ftiniversalité finale.
Mais la concordance spontanée de nos deux aptitudes rell^ gieuses est encore plus directe et plus sensible dans la vie affective que dans la vie spéculative. J'ai déjà expliqué, en biologie, comment, chez toute espèce sociable, le^ sentiments qui rallient sont aussi les plus propres à régler. La discipline individuelle d'un animal Insociable ne peut , il est vrai , résulter que d'une suffisante prépondérance habituelle de quelque instinct personnel. Aussi l'unité morale y reste-t-elle ordinairement Imparfaite et précaire, d'après l'antagonisme nécessaire de divers penchants égoïstes, dont chacun réclame une indispensable satisfaction. Une véritable discipline affective, à la fols complète et durable , ne peut s'établir et se développer que sous runiforme subordination de tous ces sentiments personnels ant sentiments sociaux. C'est surtout à ce titre qu'une telle unité n'appartient pleinement qu'à l'homme.
Quant à la vie active, la liaison naturelle entre régler et rallier résulte de bette doublé convergence , soit envers les intll-
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nations qui déterminent âotre conduite , soit envers les opinions (fui la modifient L'activité de tout animal sociable ne peut être soutenue tpi'en restant conciliante. Ciiez les espèces insociables, la conduite manque habituellement d'unité , et son incohérence comporte rarement de vraies prévisions. Elle ne pourrait s'y régulariser que si la personnalité s'y concentrait en un seul penchant , ce qui n'a lieu que dans les animaux très-inférieurs.
Ayant asseîE démontré la connexité nécessaire de!i deux aptl»mdes religieuses , je pourrai désormais employer alternativement Tune ou l'autre pour caractériser l'unité humaine. Leur accord fondamental n'est , sans doute , pleinement développé que sous le positivisme définitif^ vers lequel tend directement Télite actuelle de notre espèce. Tant que prévalut le théologisme provisohre^ l'une d'elles domina l'autre, suivant la nature plus ou moins sociale des croyances dirigeantes. Le polythéisme, rallia beaU'Cbup plus qu'il ne régla , tandis que le monothéisme ne pouvait guère rallier qu'en réglant. Mais ces diversités temporaires firent elles-mêmes ressortir déjà la liaison normale de^ deux aptitudes y dont chacune devint ainsi la base indirecte dé l'autre.
Cette première notion commence à constituer la théorie générale de \k religion y en conciliant radicalement les deux conditions permanentôis qui doivent y sembler également propres à définir l'état isynthétlqué. Je dois maintenant poursuivre une telle construction par l'examen , plus difficile et moins préparé, des deux bases, extérieure et intérieure, dont l'intime combla nalson permet seule de régler et de rallier.
Tout état religieux exige le concours continu de deux influences spontanées: l'une objective, essentiellement intellectuelle ; l'autre subjective , purement morale. C'est ainsi que la religion se rapporte à la fols au raisonnement et au sentiment , dont chacun serait Isolément imptoprë à établhr une véritable
unité, individuelle ou collective. D'une part, il faut que l'intelligence nous fasse concevoir au dehors une puissance assez supérieure pour que notre existence doive s'y subordonner toujours. Mais, d'un autre côté, il est autant indispensable d'être intérieurement animé d'une affection capable de rallier habituellement toutes les autres. Ces deux conditions fondamentales tendent naturellement à se combiner, puisque la soumission extérieure seconde nécessairement la discipline inté« rieure, qui, à son tour, y dispose spontanément
L'extrême difficulté que présente aujourd'hui la condition intellectuelle entraine souvent à concevoir l'unité humaine d'après la seule condition morale. C'est, en effet, le sentiment seul qui maintient habituellement une certaine convergence au milieu de l'anarchie actuelle. Mais l'imperfection trop évidente d'un tel ordre , privé ou public, suffirait à vérifier l'insuffisance nécessaire de ce principe exclusif pour rallier ou pour régler.
Quand même notre constitution cérébrale permettrait davantage la prépondérance de nos meilleurs instincts, leur empire habituel n'établirait aucune véritable unité, surtout active, sans une base objective que l'intelligence peut seule fournir. Lorsque cette croyance à une puissance extérieure se trouve incomplète ou chancelante, les plus purs sentiments n'empêchent jamais d'immenses divagations ni de profondes dissidences. Que seraitce donc si l'on supposait l'existence humaine entièrement indépendante du dehors ? Dans cette chimérique hypothèse , outre que notre activité perdrait aussitôt toute destmation réelle » notre bienveillance prendrait elle-même un caractère vague , jusqu'à ce qu'elle s'épuisât par un exercice stérile et bicohérent
Pour nous régler ou nous rallier, la religion doit donc , avant tout , nous subordonner à une puissance extérieure , dont l'irrésistible suprématie ne nous laisse aucune incertitude. Ce
grand dogme sociologique n'est , au fond , que le plein développement de la notion fondamentale élaborée par la vraie Mologie snr la subordination nécessaire de l'organisme envers le milieu. Au début du siècle actuel, cette intime dépendance restait encore méconnue profondément par les plus éminents penseurs. Son appréciation graduelle constitue la principale acquisition scientifique de notre temps, quoique jusqu'ici elle demeure trop peu systématique. On ne peut la bien concevoir qu'en la bornant d'abord à l'existence végétative, première base de toute vie plus élevée. Dans ce cas irrécusable, on reconnaît aussitôt que l'intervention continue du milieu est triplement indispensable à l'être , soit pour lui fournir les matériaux de son alimentation , soit en stimulant sa vitalité , soit afin d'en régulariser l'exercice. Or, les mêmes influences extérieures s'étendent ensuite à l'animalité proprement dite , où la sen^ilité et la contractilité s'y subordonnent pareillement Si l'on passe enfin aux plus hautes fonctions humaines, on y voit aussi une semblable dépendance envers le milieu , soit comme aliment, soit comme stimulant, soit comme régulateur de l'existence cérébrale. Celle-ci donc, outre qu'elle repose sur les deux vitalités inférieures, se trouve, autant qu'elles, directement subordonnée au dehors. La saine biologie procure ainsi une consistance vraiment inébranlable à la théorie positive de la religion, en y démontrant la nécessité générale d'une constante prépondérance extérieure pour permettre Funité humaine, même purement individuelle.
Mais cette explication biologique est très-propre à prouver aussi que la condition morale de l'état synthétique importe davantage que sa condition intellectuelle. En eflfet, celle-ci doit toujours se trouver plus ou moins satisfaite spontanément chez toutes les espèces capables d'apprécier assez leur situation fondamentale. Car, l'invariable dépendance de l'être envers
14 SYSTÈME Dfi POLITIQUE POSITIVE.
le nUlieu n'offre aucun caractère fortuit, et pe comporte jamais U moindre équivoque. Inhérente II l'existence de tout ovg2^ nisme, i\ faudrait plus d'effort intellectuel pour la nier qof pour l'admettre. Même parmi nous, le plus orgueilleux rôveur ne peut sérieusement parvenir à méconnaître complètement une sul)ordination qui détermine sa conduite habitueUe. An contraire , la condition morale de la véritable unité , q[i|o!gae non moins indispensable que sa condition intellectuelle , se trouve, par sa nature, beaucoup plus susceptible d'avortemeot Elle est tellement peu liée à la constitution des êtres vivanl9> qu'elle manque réellement chez un grand nombre d'espèee^ Sfins doute , elle existe partout oii il y a sociabilité. Mais la vie collective n'étant pleinement développable que dans nqtrç race, l'affection religieuse ne peut guère acquérir nUleors un essor décisif; tandis que la croyance correspondante surgit assez chez d'autres animaux supérieurs. L'importance de la première , sans être moindre que celle de la seconde , oIRre donc plus d'embarras pour son appréciation systématiqiie , manquée, en effet, par toutes les écoles théologico-métaphysiques.
Afin de la mieux caractériser, reprenons un moment la dis* position théorique qui prévalut plus ou moins jusqu'à l'époque très- récente où la biologie démontra suffisamment l'existence naturelle des affections bienveillantes. L'unité morale ne pou-r vait alors résulter que d'un principe égoïste. Or, j'ai assea prouvé déjà l'inaptitude spontanée d'un tel régulateur. Le sentiment de la dépendance extérieure ne saurait y suppléer réellement. Quelque profonde que puisse être cette crqyance, elle inspire tout au plus une résignation forcée, si le dehors oppose une résistance évidemment insurmontable. Mais cette triste situation morale diffère beaucoup d'une véritable discipline affective, qui doit toujours être libre pour devenir plei-
STATIQUE SOG|AI(Pt -^ CH4PITaB PflEMIER. 15
nement efflcace, il est aisé de le sentir en comparant Tétat moral d'an chien domestique avec celui d'un lion captif. Quand wa iQOgue ei^périence inspire au second une passive résignation « l'imité morale n'existe point en lui : il flotte sans cesse entre une lutte impuissante et une ignoble torpeur, Au contraire, l'essor affectif du premier devient direct et continu aussitôt qu'il a pu subordonner ses penchants égoïstes à ses instincts sympathiques. La comparaison se trouve encore plus décisive en opposant l'esclave antique au prolétaire moderne. Qaoique tous deux^ sous le rapport matériel , présentent à p^u prés la même existence personnelle, tant active que passive, la HHMTté de celui-ci le rend seul susceptible d'une véritable unité annale , en permettant l'essor de ses affections bienveillantes, b plus dure condition de l'ancien esclavage devait consister, diei les belles âmes, à ne pouvoir jamais vivre réellement pour aatmi , leur office étant toujours forcé , ou du moins supposé tel. On sent aussi combien la conviction habituelle de l'assii^ettissement extérieur est loin de suffire à Tunité humahie , quoiqu'elle y soit indispensable à un certain degré. Car, lorsque cette dépendance devient trop intense, elle empêche même la discipline affective qgi tend à résulter d'un essor spontané des instincts altruistes. Le bonheur et la dignité de tout être anhné exigent donc le concours habituel d'une nécessité sentie et d'une libre sympathie.
Pour achever d'apprécier la seconde condition religieuse, il but l'envisager comme la principale source de son indispensable harmonie avec la première . Celle-ci étant , par sa nature, biflexible , du moins quant à ses prescriptions essentielles , cet accord doit surtout résulter de l'autre, qui seule dispose l'être à la soumission volontaire , mal distinguée jusqu'ici, d'une servilité dégradante , faute d une saine théorie morale. On voit ainsi que, parmi mes trois organes cérébraux des instincts
altruistes, le sentiment religieux dépend principalement de l'organe moyen , consacré à la vénération. Car, telle est la dis position sympathique qui convient le mieux envers une puissance supérieure. Mais, outre la réaction vitale de cet organe moyen sur les deux extrêmes qui l'embrassent, ceux-ci doivent aussi participer directement , quoique à un moindre degré , à l'affection composée d'où résulte la religion. En effet, pour que la soumission soit complète , il faut que l'amour se joigne an respect ; et leur combinaison s'opère, d'ailleurs, spontanément par la reconnaissance qui dérive de tous deux. Une telle relation semble d'abord limitée au plus spécial des penchants sympathiques, l'attachement proprement dit. Mais elle s'étend aussi au suprême organe altruiste, celui de la bienveillance miiverselle, d'où dépend davantage la pleine unité affective, n suffît pour cela que cette inclination appartienne également à l'être extérieur dont la prépondérance détermine notre subordination. Or, une pareille similitude n'a rien de fortuit, vu l'universalité naturelle des bienfaits correspondants, qu'aucun des divers subordonnés ne saurait s'approprier exclusivement. Dès lors, le respect fondamental qu'inspire la suprême puissance excite aussi la bienveillance générale chez chaque adorateur d'un tel type. Mais cette appréciation finale de l'affection religieuse manifeste directement un dernier attribut de l'ordre extérieur correspondant. Il faut, en effet, que ce pouvoir suprême comporte, de notre part, un véritable attachement; ce qui exige que sa propre bonté puisse modifier l'exercice direct de son autorité. Cette condition complémentaire de l'état religieux lie mieux ses deux conditions principales , la foi et l'amour. Elle se trouva remplie spontanément dans la première synthèse humaine : mais le besoin d'y satisfaire tendit , au contraire, à retarder l'avéaement de l'unité finale, comme je l'expliquerai ci-dessous.
Ayant ainsi complété l'appréciation systématique de Taffec* tion religieuse^ on admire la sagacité , profonde quoique empiriqae^ que manifesta, dans une étude aussi difficile, le premier fondateur de la théorie cérébrale. En érigeant l'organe de la vénération en siège essentiel de la religiosité , le génie de Gall ne commit réellement d'autre erreur capitale que de regarder comme purement morale une disposition qui est également intellectuelle. Mais ce vice philosophique, peu sensible en biologie, produit, en sociologie, d'immenses aberrations. En y cachant la base objective de l'unité humaine, il rend impossible tonte véritable histoire générale de la religion , faute de comprendre la source normale de variations inhérente à nos opinions successives sur l'ordre extérieur. Dès lors, il fait supposer absolues des conceptions nécessairement relatives.
L'état religieux repose donc sur la combinaison permanente de deux conditions également fondamentales , aimer et croire, ^ qui, quoique profondément distinctes, doivent naturellement concourir. Chacune d'elles, outre sa nécessité propre, ajoute à l'autre un complément indispensable à sa pleine efficacité. Dans notre chétive constitution cérébrale , la foi ne saurait être entière sans l'amour, à quelque degré que parvienne la démonstration. Mais, en sens inverse, le meilleur cœur ne peut aimer assez une puissance extérieure dont l'existence comporte des doutes habituels. Si donc l'amour excite à croire en surmontant l'orgueil, la foi dispose à aimer en prescrivant la soumission.
Tels sont , en général , les offices respectiùi du sentiment et de la raison dans notre prlucipale construction, la constitution graduelle , spontanée ou systématique , de l'unité humaine , destinée à régulariser notre activité , individuelle ou collective. Pendant que l'harmonie morale s'établit en subordonnant Tégolsme à l'altruisme , la cohérence mentale repose sur la
prépondérance de Tordre extérieur. D'une part , tontes nos inclinations se rallient sous la seule affection qui puisse les dlBcipliner : d'une autre part ^ toutes nos conceptions se coordonnent d'après un spectacle indépendant de nous. En même temps , cette économie extérieure devient la base directe de notre conduite , toujours destinée à la subir dignement on à la modifier sagement. L'être se trouve ainsi lié ^ en dedans et au dehors^ par l'entière convergence de ses sentiments et de ses pensées vers la puissance supérieure qui détermine ses actes. Alors il y a vraiment religion, c'est-à-dire unité complète , tous les moteurs Internes étant coordonnés entre enx y et leur ensemble librement soumis à la fatalité extérieure; La composition même de ce mot admirable résumera désormais cette théorie générale^ en rappelant «deux liaisons successives ; de manière à faire sentir que la véritable unité consiste & lier . le dedans et le relier au dehors. Telle est l'Issue finale da grand dualisme positif entre l'organisme et le milieu ^ ou plutôt entre l'homme et le monde , ou , mieux encore , entre l'humanité et la terre.
Mais , pour achever de caractériser cette théorie fondamentale de l'unité , je dois ajouter que l'état synthétique y suppose lui-même une combinaison permanente de ses deux éléments généraux^ l'un affectif^ l'autre spéculatif. Or^ malgré leur affinité naturelle , ce concours Indispensable peut souvent devenir Insuffisant , dans les orages que suscite la complication totale de notre organisme , Individuel et collectif. Quelquefois même, cette convergence se trouve exceptionnellement remplacée par une opposition plus ou moins violente. Cette lutte entre l'esprit et le cœur constitue le principal caractère des grandes révolutions humaines, tant personnelles que sociales. La plus profonde d'entre elles est surtout remarquable par l'Immense anarchie mentale et morale qui tourmente notre Occident
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depuis rtrrévocable rupture de la deruière synthèse prorisoiré. Ainsi f le concours naturel entre Famour et la foi ne constitue point un véritable équilibre , mais un mouvement continu ^ dont la loi consiste à tendre toujours vers une meilleure union« Lt degiré de plénitude successivement propre à cette combi* naison fondamentale fournira^ dans ce traité > la principale mesure du perfectionnement humain. Notre nature 9 indivi» duelie ou collective ^ devient donc de plus en plus religieuse ^ quelque étrange que doive sembler aujourd'hui une telle loL
Ayant assez déterminé maintenant ^ d'al)ord la double destination qui caractérise la religion > et ensuite les deux condt> tiOBs dont le concours lui sert de base , il me reste , pour compléter sa théorie abstraite , à définir sa composition gé^ nérale*
Cette troisième appréciation essentielle ^ beaucoup plus (licll^ que la précédente ^ en résulte naturellement. Puisque la religion concerne à la fois Tesprit et le cceur^ il faut donc qu'elle se compose toujours d'une partie intellectuelle et d'une partie morale. La première constitue le dogme proprement dit 5 qui conMste à déterminer Fensembie de l'ordre extérieuc auquel notre unité est nécessairement subordonnée. Suivant le priii>dpe de la dépendance croissante , cette économie naturelle doit être appréciée , d'abord comme cosmologique, puis comme biologique, et enfin comme sociologique. Cette hiérarchie po«dtive ayant assez caractérisé la suprême puissance , on passé régulièrement de la première partie de la religion à la seconde, en continuant la même progression fondamentale du dehors an dedans. L'esprit étant ainsi discipliné , il reste à régler le cœur. Du domaine de la foi on vient alors à celui de l'amour. Telle est du moins la marche systématique qui construit l'état définitif de l'unité humaine , personnelle ou sociale. Mais , en l'un et l'autre cas, l'essor spontané procède ordinairement
en sens inverse^ du dedans au dehors , de l'amour à la foi.
Quoi qu'il en soit de cette différence entre la voie objective et la voie subjective , les deux parties essentielles de la religion demeurent toujours profondément distinctes. Le dc^^e ne comporte aucune autre division que la succession , logique et scientifique 5 des trois ordres nécessaires de la hiérarchie naturelle. Mais cette indispensable classification ne doit jamais altérer l'unité fondamentale de l'économie extérieure , que la religion apprécie toi^jours dans son ensemble. Il en est autrement pour sa partie morale ^ qu'il faut enfin décomposer d'après la distinction inévitable entre les sentiments et les actes.
L'amour doit à la fois dominer les uns et présider aux autres. Mais ces deux attributions directes du principe suprême ne sauraient être confondues ^ puisque la première est purement intérieure^ tandis que la seconde concerne aussi le dehors. Conçues avec leur extension totalQ , elles constituent l'une te culte proprement dit , l'autre le régime ^ d'abord moral , puis même politique. Dans l'ensemble du système religieux 5 tous 46UX sont nécessairement subordonnés au dogme 5 qui leur fournit à la fois les conditions et les lois suivant lesquelles ils doivent régler^ le premier les sentiments ^ et le second la conduite ^ privée ou publique. Néanmoins^ à son tour, ce double domaine de l'amour réagit profondément sur le domaine unique de la foi , pour le ramener sans cesse à la destination subjective dont sa nature objective tend toujours à s'écarter.
Telle est donc la composition systématique de la religion , qui 5 devant instituer l'unité humaine > embrasse ainsi les trois faces essentielles de notre existence , penser, aimer, agir. Dans sa partie préliminaire , elle est surtout objective , tandis que sa partie centrale reste principalement subjective ; mais sa partie finale offre également ces deux caractères. Sa marche méthodique présente . du dehors au dedans , le type fonda-
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mental de toute hiérarchie réelle, puisque le ûùgme y sert de base au culte , comme celui-ci au régime. Cette coordination normale justifie l'usage universel qui caractérise surtout là religion par le culte ; car cette partie moyenne ^ ayant la première pour guide et la seconde pour but , devient apte à \e^ représenter essentiellement. Sa combinaison avec le régime reproduit la vraie division binaire de la religion^ en domaine de la foi et domaine de l'amour. Mais si , au contraire , le culte se réunissait au dogme ^ on obtiendrait un autre couple j entre l'élément théorique et l'élément pratique. Quoique cette seconde division de la religion pût convenir aux usages didactiques , la précédente reste très- préférable, même à cet égai^d; Car, la principale distinction pratique résulte certainement de ce que l'action humaine , individuelle ou collective , concerne tantôt notre condition extérieure , et tantôt notre propre nature , physique , intellectuelle , ou morale. Or, ce triple domaine intérieur, objet nécessaire de notre meilleure activité , appartient surtout au culte intégralement conçu. C'est donc au régime qu'il faut réunir celui-ci , pour apprécier la religion comme une simple combinaison : je n'ai momentanément indiqué l'autre mode qu'afin de mieux signaler l'aptitude spontanée du second élément religieux à représenter les deux autres. Mais je dois finalement préférer la progression normale qui décompose la religion en dogme , culte , et régime. L'ensemble de l'existence réelle se trouve ainsi condensé dans la religion complète , également scientifique , esthétique , et pratique ; de manière à combiner radicalement nos trois grandes constructions, la philosophie , la poésie et la politique. D'abord cette synthèse universelle systématise l'étude du vrai ; puis elle idéalise l'instinct du beau ; et enfin elle réalise l'accomplissement du bon.
Telle est la théorie abstraite de la religion , dont j'ai succès^
^a I^YSTÈlp Dip POUTIQUB POSIUY*.
ilivemeiit apprécié la destination 5 la nature 3 et la compositimi. K^is ce grapd sujet ne serait point ici assez élaboré si je lais^ sais indéterminé le caractère général de la ?éritable unité, lâ'ensemble de ces trois ordres de notions permet maintenant d'apprécier le mode synthétique le plus propre à atteindre le doubla but de la religion ^ à remplir ses deux conditions foQda^uentales, et ^ développer toutes ses parties essentielles. Cette eiiplication constitue naturellement le principal objet du chapitre actuel, qu^ fournit fousi la source universelle des diverses conceptions sociologiques, Tout le travail qui précède n'était 4^tio0 qu'à posçr \^ base systématique de cette construction dédsive.
Pour apprécier assez l'importance et la difficulté d'une telle exposition dogmatique , il faut aussi l'envisager comme exigeant un complément historique. Car^ la vraie religion ne pour yait se constituer que d'après une immense initiation 3 h peine accomplie aujourd'hui chez les populations d'élite. Le principe de l'unité finale serait donc imparfaitement caractérisé, si son ei^plicatton dûrecte n'était point suivie ici d'une appréciation générale du mode provisohre qui dut préparer son avènement complet.
Au premier "aspect, ce double travail actuel semble anticiper sur les domaines respectifs des deux volumes suivants, destinés ^ déterminer, l'un la marche réelle de l'évolution humaine, et l'autre la ns^ture propre du régime défiuitit Mais un meilleur examen représente bientôt cette manière de procéder comme pleinement conforme à Tenchainement systématique des diverses ))ranche$ de la sociologie , suivant la règle posée au préambule de ce volume A'^pr^s l'ensemble de mon discours préliminaire. Je ne fa|s ainsi que spécialiser davantage , envers la principale théorie statique , l'uniforme subordination alors rappelée de l'étQ^ç du progrès à celle de l'ordre, {^'évolution humaine ne
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pcHivant eoB^ter que dans le développ^oieiit codUph de rorrv ganinne fondamental, je dois ici détenqiner ce type naturel j, en le supposant d'abord complet. Cette détermination statique servira de base oniverselle à l'élaboration dynamique du trpÎT 8i^e YoUmie^ destiné surtout h expliquer la marche néces^i saire qui prépara l'avènement d'un tel régime. La relation n'est; pas moins normale envers le domaine du tome suivant. Eu effet 5 l'avenir humain ne peut que manifester l'ordre le pluf conforme h notre nature, et contenu^ en gern)e> dan^ nqtra premier état H faut donc apprécier ici le caractère général de ce régime^ dont mon quatrième volume expliquera Tessor dé-> (initif 5 d'après l'accomplissement de sa préparation nécessaire.
Cet avertissement logique indiquera ^ j'espère^ que l'ensemble de ce traité n'offre réellement aucun double emploi. Ma marche actuelle envers la religion s'appliquera pareillement^ dans les diapitres suivants , à toutes les autres parties essentielles de l'ordre sodal^ la famille^ le langage, etc. Chacune d'elles sera ooDsidérée ici quant au caractère général de sa constitution fondamentale , et quant à l'ensemble de la préparation natu-^ relie qu'exige sqn avènement décisif La marche eCTective de cette initiation et l'appréciation directe de l'état normal Pù ^e aboutit appartiendront respectivement à mes deux autres volumes ^ dont une telle base statique facilitera l'élaboration ^ans pouvoir nullement en dispenser.
En systématisant davantage ce contraste logique , on dpit finalement le rattacher à l'opposition entre le concret et l'abs* trait, laquelle, bien loin d'être absolue^ comporte beaucoup de degrés différents. Dans le volume actuel , chaque élément essentiel du grand organisme est étudié séparément de tous les autres 5 quant h sa propre nature et à sa formation nécessaire. in contraire, la dynamique sociale considérera toujours Tensemble de ces divers éléments, afin d'apprécier d'abord son
évolution totale et ensuite son harmonie finale. Pour tous les grands sujets sociologiques ^ il y a donc ici séparation simultanée et là combinaison successive. Quand mon traité sera complet , l'ensemble de son domaine s'y trouvera doublement contemplé^ d'abord dans l'espace , puis dans le temps; mais sans devoir susciter aucune répétition ni anticipation vicieuse. Cette grande harmonie logique ressemble à toutes celles que peut offrir, en un cas quelconque , la comparaison de l'étude statique à Tétude dynamique. Elle est surtout analogue à la relation instituée par Bichat entre la théorie fondamentale de l'organisme et la théorie directe de la vie. Son usage continu 5 que je me dispenserai de justifier envers les autres chapitres, ne peut donc susciter ici aucune grave difficulté aux lecteurs bien préparés. En étudiant la vitalité de chaque tissu et sa propre évolution, l'anatomie abstraite n'empiète nullement sur le domaine naturel de la vraie physiologie , où tous les tissus sont considérés dans leurs combinaisons en organes proprement dits. De même , la statique sociale , en appréciant l'existence abstraite de chaque élément fondamental et l'ensemble de sa préparation, req>ecte le champ systématique de la sociologie dynamique y qui combine ensuite toutes ces notions pour caractériser les états successifs de l'humanité.
Après cette explication logique, désormais applicable à tous les cas analogues sans aucun avis spécial, je dois directement poursuivre la grande construction propre à ce chapitre, en caractérisant d'abord le meilleur mode synthétique, et ensuite l'immense préparation qu'il exige.
Parmi les trois ordres de notions abstraites ci- dessus établis envers la destination, le fondement, et la composition de la religion , c'est surtout au second que se rapporte une telle détermination. Car, les conditions intellectuelles et morales de l'état religieux sont seules susceptibles de variations profondes
et directes. Le choix du principe d'unité doit donc essentiellement dépendre d'elles ^ quelque importante que devienne ensuite sa réaction nécessaire sur les deux autres classes de conâdérations. Quand nous aurons déterminé le mode synthétique le mieux coirforme à la nature et à la situation de l'humanité , il conviendra d'apprécier sa tendance spontanée à réaliser le plus possible la destination caractéristique de la religion et à développer sa constitution générale.
Chacune des deux sources connexes de l'unité humaine comporte directement de grands changements , dont la marche réelle n'offre rien d'arbitraire. La commune loi de ces variations quelconques consiste toujours^ comme envers toute autre évolution , à développer de plus en plus le principe correspondant^ soit le penchant régulateur, soit la croyance coordinatrice. Mais il existe , à cet égard , une différence essentielle entre l'amour et la foi , d'après la théorie cérébrale que j'ai établie dans le volume précédent. £n effet , la croyance se rapportant à une base objective , ses modifications nécessaires résultent immédiatement d'une appréciation de plus en plus exacte de l'ordre extérieur. Au contraire, l'impulsion subjective ne saurait être directement subordonnée à l'impression croissante d'un tel spectacle-, puisque la région affective du cerveau n'a point de relations propres avec le dehors. Quoique les penchants tendent spontanément à se développer, leur essor normal exige toujours une excitation extérieure, qui ne peut les atteindre que par l'intervention des deux autres régions cérébrales. Les variations régulières du sentiment résultent donc de la double réaction continue qu'il reçoit nécessairement de l'intelligence et de l'activité, dont il demeure le
commun moteur habituel. C'est ainsi que le monde extérieur
modifie radicalement les affections, sans avoir avec elles aucune.
relation directe. Il excite les unes et comprime les autres , sui-
vaut les opinions et les actes que provoque notre situation tliéor rique et p^ratique. Le milieu constitue donc le principal régulateur de Torganisme^ même quant aux fonctions cérébrales impaédiatement soustraites aux influences extérieures.
I^algré la permanence fondamentale de nos penchants, leur essor effectif varie nécessairement d'après le cours naturel do nos conceptions et de nos entreprises. Or^ les unes et les autres sq subordonnent de plus en plus à Tordre extérieur^ objet contiiia de notre contemplation et de notre activité. Voilà comment cet ordre indépendant de nous tend doublement à régler nos propres instincts^ soit par l'excitation résultée des notions qu'il procure 5 soit par l'exercice correspondant aux efforts qu'tt exige. Sans doute, cette double influence extérieure n'est pas k^ seule source biologique des modifications qu'éprouvent nos penchants. Ils sont ^ en outre , soumis aux impressions inté^ rieures qu'ils reçoivent des divers viscères végétatifs avec lesr quels ils ont des relations nerveuses , suivant le principe général de ma théorie cérébrale. Mais cette dernière classe dO modifications affectives y quoique très-importante dans l'étude propre de chaque existence individuelle^ reste purement secondaire en sociologie j par suite des discordances inhérentes à son origine interne. L'influence extérieure est seule assez continue et assez commune pour réagir profondément sur nos ifnpul-^ sions sociales i de plus en plus relatives à l'ordre correspoQ-^ dantf soit comme but^ soit même comme objet. Ainsi, par une coïncidence qui n'a rien de fortuit ^ la source de modifications affectives la mieux appréciable devient aussi la plus importante , quand on ne pousse pas l'étude positive de l'humanité jusqu'aux destinées secondaires de chaque organe individuel.
La vraie théorie de notre nature morale représente donc l'ordre extérieur comme tendant h régler de plus en plus^ nonseulement le cours naturel de nos opérations théoriques et pra-
STATIQIIB aOGULEf '^ CHAPITBE PREMIER. 37
tjqm, mais epcore l'essor effectif de nos penchants. C'est poQFqiioi les divers modes que comporte Tonité humaine doîfent surtout dépendre des opinions qui dominent envers cette économie pr0pondér^te. Malgré la faible influence diracte de l'intelligence dans Tensemble de notre constitution cérébrale j elle détermine finalement le caractère effectif de la religion^ pour l'individu, et surtout pour re«pôce, à chaque pbase c|e notre évolqtiop. £n faisant mieux connaître cet ordr^ naturel 5 la raison modifie davantage, non-seulement ractivité^ mais même le sentiment. Notre état synthétique devient plus complet , k mesure que nous acceptons mieux l'ascendant spéi culatif^ et enfi^ la suprématie affective ^ d'une économie extérieqre qui d'abord semblait uniquement concerner notre existence pratique. Sa prépondérance étant inévitable dans la vie active , la nature humaine ne comporterait point une véritable miité^ si nos opinions , et môme nos penchants, ne pouvaient anssi s*y subordonner. }jq meilleur mode synthétique , ou plutôt le seul complet et durable, consiste donc à étendre , d'à* bord à rintelligence, puis au sentiment, le régulateur externe qui nécessairement dirige toujours l'activité. Jusqu'à cet accord fondamental 3 la religiop devient insuffisante; car, nos troisi existences simultanées subissent alors des régimes différais et souvent contraire- Dans un organisme auSsi complexe 5 même individuel 5 et surtout collectif, le plein consensus vital ne peut s'établir que d'après cette uniforme prépondérance d'un ordre extérieur plus simple et, par suite, plus régulier. £n un mot , la principale diAculté religieuse consiste k obtenir que le dehors régie le dedans ^aps altérer sa qK)Qtanéité.
Pour apj^pier fissez une telle conciliation , il ue suffit pas de caractériser la relation totale de l'ordre extérieur avec les trois parties essentielles de l'existence humakie. Je dois maintenpt décoiuposer l'examen religieux de cette économie natu-
28 SYSTÈME DE POUTIQUE POSITIYE.
relie ^ conçue d'abord comme ane source de soumission , pois comme un but d'activité , et enfin comme un objet d'affection. Cette division résulte directement de ma hiérarcliie encyclopédique 5 qui conduit à considérer premièrement l'ensemble des lois réelles dans ses dispositions insurmontables^ ensuite^ qaant aux modifications qu'il comporte^ et finalement envers les phénomènes humains. La réaction religieuse de Tordre extérieur ne devient vraiment décisive que s'il embrasse également ces trois classes d'événements. C'est alors seulement que l'amoar et la foi peuvent habituellement concourir avec l'activité, de manière à constituer un état pleinement synthétique.
Toute l'eflScacité religieuse de Tordre extérieur repose d'abord sur l'invariabilité naturelle de ses diverses conditions fondamentales, entièrement indépendantes de nous, même quand elles nous concernent directement. Le besoin continu d'un tel régulateur n'est assez senti jusqu'à présent qu'envers notre existence pratique , qui se consumerait dans les vagues essais d'une activité indéfinie, si nos desseins n'étaient point fixés par des résistances invincibles. Mais cet ascendant externe n'est pas moins indispensable à notre intelligence , dont les divagations spontanées ne comporteraient autrement aucunes limites suffisantes.
Cette obligation de conformer nos actes et nos pensées à une fatalité extérieure, loin d*entraver notre évolution réelle, forme la première condition générale du perfectionnement humain. Pour en mieux apprécier Tinfluence, il sufi&rait de supposer à la terre une constitution astronomique qui rendit l'ordre naturel sufGlsamment irrégulier. Il ne faudrait pas cependant assimiler la planète humaine aux comètes proprement dites ^ surtout à courte période, où toute vie réelle, même purement végétative, devient incompatible avec des variations trop étendues et trop rapides. Sans aller jusqu'à cette fiction contradic-
toire^ on conçoit aisément des perturbations qui y tout en permettant notre existence y nous empêcheraient de connaître assez Tordre fondamental. Gela résulterait, par exemple 5 d'une grande multiplicité de planètes, peu excentriques, mais trèsvoisines et presque égales. Alors toute FéTolution humaine se trouverait extérieurement empêchée^ faute de la base objective qui seule procure une fixité suffisante à nos conceptions et à nos efforts.
Mais ia réaction religieuse de l'ordre naturel est encore plus importante 5 et pourtant moins appréciée^ quant au sentiment ^ qu'envers la raison et l'activité. C'est aiAsi que la foi commence à concourir directement avec l'amour pour subjuguer notre égoîsme. D'abord , la soumission forcée qu'inspire cette fatalité extérieure seconde beaucoup l'essor spontané des instincts sympathiques, en comprimant l'ensemble des penchants personnels. L'orgueil et la vanité ne sont pas à l'abri d'une telle discipline^ même envers nos constructions intellectuelles , toujours subordonnées à cette puissance indépendante. Ce frein universel constitue^ à tous égards^ la première base d'une moralité durable , en nous obligeant à chercher au dehors les fondements de notre propre conduite. La chimérique indépendance rêvée par l'orgueil métaphysique déterminerait bientôt une incurable prépondérance de la personnalité. En second lieu, cette constante nécessité extérieure ne tend pas moins à rallier qu'à fégler. Sa commune suprématie assimile involontairement ses divers sujets; elle y développe les dispositions qui rapprochent autant qu elle y contient les inclinations qui séparent. L'union mutuelle se présente à chacun comme sa principale ressource contre une telle destmée. Or, ce concours n'est jamais purement passif , même quand l'ordre extérieur resterait immodifiable, suivant ma supposition actuelle. Car, dans les chrconstances les plus irrésistibles , tout être animé conserve
devenue 5 en général^ plus régulière en nous qu'au dehors.
Cette subjectivité accessoire ^ vicieusement exagérée par les prétendus successeurs de Kant, conduit encore d'ignorants penseurs à un idéalisme non moins Immoral qa' absurde ^ qai consacre involontairement une complète personnalité 5 et rejette doctoralement toute vie collective. On fait ainsi dégénérer ^ en rétrogradation vers l'absolu la direction philosophique la plus propre à constituer l'esprit relatif^ d'après les diverses conditions cérébrales de chaque notion réelle. Mais, d'une autre part, les purs savants, et surtout les géomètres, faute d'un régime encyclopédique , aboutissent souvent , d'une manière inverse, à la même dégradation, en exagérant , à leur tour, l'indépendance de l'ordre naturel.
La saine philosophie marche fermement entre ces deux écueils continus. Elle représente toutes les lois réelles comme construites par nous avec des matériaux extérieurs. Appréciées objectivement, leur exactitude ne peut jamais être qu'approximative. Mais, étant destinées à nos seuls besoins, surtout actifs, ces approximations deviennent pleinement suffisantes, quand elles sont bien instituées d'après les exigences pratiques , qui fixent habituellement la précision convenable. Au delà de cette mesure principale, il reste souvent un degré normal de liberté théorique, dont nous devons sagement user pour mieux satisfaire nos pures inclinations mentales , d'abord scientifiques , puis même esthétiques. Envers les plus simples et les mieux élaborées de toutes les lois réelles, les géomètres, à leur insu, appliquent fréquemment cette précieuse faculté au juste perfectionnement de leurs conceptions fondamentales. Ils l'emploient surtout pour procurer aux relations abstraites une pleine continuité, indispensable à l'essor des spéculations mathématiques, mais que l'ordre extérieur démentirait toujours , si nous poussions trop loin son étude systématique. Par exemple, la loi newtonienne de la
gravitation ne convient pas mieux à toute distance que la loi de Mariotte à toute presâon. Elles fournissent pourtant des bases légitimes, Tune à notre mécanique céleste, l'autre à la théorie mathématique de nos gaz. Sans cette continuité subjective, leur usage rationnel deviendrait presque illusoire.
Notre construction fondamentale de Tordre universel résulta donc d'un concours nécessaire entre le dehors et le dedans. Les lois réelles , c'est-à-dire les faits généraux , ne sont jamais que des hypothèses assez confirmées par l'observation. Si l'harmonie n'existait nullement hors de nous, notre esprit serait entièrement incapable de la concevoir ; mais , en aucun cas , elle ne se vérifie autant que nous le supposons. Dans cette coopération continue , le monde fournit la matière et l'homme la forme de chaque notion positive. Or, la fusion de ces deux éléments ne devient possible que par des sacrifices mutuels. Un excès d'objectivité empêcherait toute vue générale, toujours fondée sur l'abstraction. Mais la décomposition qui nous permet d'abstraire resterait impossible, si nous n'écartions pas un excès naturel de subjectivité. Chaque homme, en se comparant aux autres, ôte spontanément à ses propres observations ce qu'elles ont d'abord de trop personnel, afin de permettre l'accord social qui constitue la principale destination de la vie contemplative. Mais le degré de subjectivité qui est commun à toute notre espèce persiste ordinairement , d'ailleurs sans aucun grave inconvénient. Nous ne pourrions le réduire que par le commerce intellectuel avec d'autres animaux, qui ne s'éta* but que rarement et pour des notions subalternes. D'ailleurs ^ quelques restrictions successives qu'éprouvât ainsi l'influence subjective , d'après un besoin croissant de s'entendre avec des intelligences plus diverses, jamais les conceptions ne parviendraient à une pure objectivité. Il est donc aussi impossible
34 SYSTÈME DE POLITIQUE POSITiT|E.
qu'inutile de déterminer exactement les participations respectives du dehors et du dedans à chaque notion réelle.
Cette appréciation philosophique explique seule Timmense difficulté propre à la découverte de Tordre universel , à peine suffisante aujourd'hui chez les penseurs d'élite. Si cet ordre étftît pleinement objectif ou purement subjectif^ il serait, de- »puls longtemps y saisi par nos observations ou émané de nos copceptions. Mais sa notion exige le concours de deux influences^ hétérogènes quoique inséparables^ dont la combi*naison n'a pu se développer que très*lentement. Les diverses lois irréductibles qui le composent forment une hiérarchie naturelle , où chaque catégorie repose sur la précédente , suivant leur généralité décroissante et leur complication croissante. Ainsi , leur saine appréciation a dû être successive. Pourtant , leur efficacité religieuse exige que leur ensemble comprenne les phénomènes les moins généraux et les plus complexes , qui seuls correspondent au vrai point de vue universel.
Afin de mieux caractériser la nature et la difficulté d'une telle construction , je dois ici distinguer seulement trois classes pria* çipales de lois réelles, d'après les trois fonctions fondamentales de Thumanité^ aimer, agir^ et penser. Le domaine le plus sub«* jectif comprend ainsi les lois morales^ tandis que les lois physiques composent le plus objectif. Entre ces deux extrêmes ^ les lois intellectuelles constituent à la fois la liaison et la séparation normales , d'après leur destination objective et leur origine subjective.
L'ébauche spontanée de toutes ces lois remdnte nécessairement jusqu'au premier exercice de la raison humaine^ toujours sollicitée par les divers besoins correspondants. Malgré leur complication supérieure , les lois morales absorbent d'abord la principale attention , comme directement relatives à nos plus grandes sollicitudes, et même liées spécialement aux deux
arts qui prévalent alors ^ la guerre et le gouvernement. Dans tous les monuments poétiques des civilisations inférieures » leur connaissance empirique se montre fort avancée , en un temps o&rbarmonie matérielle reste essentiellement méconnue. Néanmoins , cette culture spontanée ne saurait fonder aucune construction durable , puisque les lois morales y sont conçues isolémeni des lois physiques, dont elles dépendent nécessairement* Aussi l'essor spécial de celles-ci^ d'après l'activité correspondante y devient-il }e seul point de départ de notre évolution systématique. La construction décisive du dogme positif ne peut donc commencer que par l'ordre physique ^ et surtout mathématique f vu son indépendance naturelle. Mais cette élaboration rationnelle ne saurait acquérir un vrai caractère religieux qu'en s'étendant jusqu'à l'ordre morale seul arbitre direct de toute notre existence. Avant cette sainte extension^ la découdverte des lois matérielles ne comporte qu'un ascendant spécial, pour mieux régler l'activité correspondante. Or, les lois physi** ques ne sont directement susceptibles d'aucune liaison systématique avec les lois morales. Cette relation décisive ne peut s'établir que par l'entremise des lois intellectuelles, seules également liées aux deux domaines extrêmes. Voilà comment la construction religieuse se trouve finalement dépendre surtout de l'ordre mental , dont l'influence directe reste pourtant inférieure à celle des deux autres.
Son appréciation empirique coexiste nécessairement avec la leur. Car, on n'a jamais pu concevoir dépourvue de toutes lois propres la fonction qui seule nous dévoile , au dehors et au dedans, des lois quelconques. L'ordre mental se trouve toujours empreint indirectement dans nos moindres découvertes , phy* siques ou morales, puisqu'elles nous seraient éternellement impossibles s'il n'existait pas. Mais sa notion systématique offre néanmoins plus de difficultés qu'aucune autre , comme ne pou-
vant reposer réellement que sur l'évolution collective. L'existence privée permet de saisir spécialement les principales lois morales , quoiqu'elles s'y montrent d'abord incohérentes. Au contraire 5 le mouvement mental s'y trouve trop peu prononcé pour que ses lois essentielles y deviennent directement appréciables. Elles ne peuvent se manifester sans équivoque que dans la succession totale des grandes phases de l'humanité. Cette découverte décisive exige donc que le dogme positif s'empare du domaine social , ce qui le conduit aussitôt à se compléter^ en embrassant nécessairement l'ordre moral. Ainsi j la fondation des lois intellectuelles doit presque coïncider avec la construction directe de la vraie religion.
La difficulté principale de l'élaboration positive consiste donc dans la succession nécessaire de plusieurs grandes phases théoriques^ dont chacune dépend de la précédente^ et qui pourtant
ne deviennent religieusement efficaces que par leur combinaison totale. Chacun de ces degrés successifs exige des inductions qui lui sont propres ; mais elles ne peuvent jamais devenir systématiques que sous Timpulsion déductive résultée de tous les ordres moins compliqués. Sans cette subordination normale , conforme à la dépendance des phénomènes , les lois naturelles manqueraient de consistance autant que de rationalité. Dans une telle hiérarchie , les ordres inférieurs propagent en haut la régularité et la fixité directement propres à leur simplicité , tandis qu'ils acquièrent en retour la dignité inhérente au domahie supérieur. L'efficacité religieuse de la philosophie réelle dépend surtout de cette double communication entre ses divers éléments essentiels. Telles sont les conditions indispensables pour établir suffisamment Tinvariabilité fondamentale de Tordre universel, dontle meilleur type concernera toujours les phénomènes célestes^ comme seuls soustraits à toute intervention humaine. Mais , malgré la constante prépondérance de cette première
appréciation , le dogme positif doit aussi caractériser soigneusement les modifications normales que comporte presque toujours réconomie naturelle. Pour les bien concevoir, il faut d'abord reconnaître qu'elles n'offrent rien de fortuit. Car, elles résultent directement de la hiérarchie générale des phénomènes, où chaque ordre modifie tous ceux qui le dominent En effet , l'harmonie universelle exige autant cette réaction que cet empire. Il y aurait , sans doute, anarchie totale si les phénomènes plus particuliers n'étaient pas subordonnés aux plus généraux. Mais l'absence des modifications inverses établirait une confuse identité. La vraie distinction entre les grandes catégories naturelles repose essentiellement sur ces réactions nécessaires, faute desquelles les plus simples lois subsisteraient seules, n faut donc concevoir Tordre réel comme autant éloigné du chaos que de l'anarchie, ou comme supposant à la fois mouvement et fixité. Telle est, du moins, sa notion nécessaire dans tout monde compatible avec la vie ; ce qui constitue le seul cas digne d'examen.
En effet , la conception de Tordre universel comme plus ou moins modifiable , résulte directement du grand dualisme philosophique entre la nature morte et la nature vivante. D'abord, tout être vivant, fût-il réduit à Texistence végétative, modifie sans cesse le milieu qui le domine , d'après les matériaux qu'il y puise et les produits qu'il y verse. £n outre, il se modifie luimême , pour mieux adapter sa nature à sa situation. Ce double attribut s'étend toujours à mesure que Têtre devient plus élevé et plus développé. Or, il importe de reconnaître que Têtre ne crée jamais dans le milieu Taptitude aux modifications correspondantes :* il se borne à Ty utiliser. Si déjà le milieu n'était point modifiable en lui-même, une réaction aussi faible que Test nécessairement l'influence vitale ne pourrait en altérer la constitution. Aussi les changements qu'éprouve Tordre matériel,
38 SYSTÈME DE POUTIQUB POSITITE.
SOUS le seul cooflit des puissances inorganiques , sont-ils souvent supérieurs à tous ceux qui proviennent des êtres vivants. Ces êtres ne font donc que déterminer au deliors l'exercice d'une propriété sur laquelle repose leur existence. Mais cette relation constitue pourtant la seule destination nécessaire d'une telle aptitude extérieure. Quoique nous ne puissions aucunement concevoir la vie dans un milieu immodiflable , nous supposons aisément un pareil milieu , pourvu que rien n'y vive , comme dans quelques planètes inhabitables. La variabilité normale de l'ordre matériel se rapporte donc essentiellement à Texistence vitale ^ mais sans en provenir.
Ainsi, la considération de la vie peut seule systématiser toutes les modifications naturelles , même purement inorganiques. La notion de Tordre engendre alors celle du progrto, que j'ai déjà représentée , dans le dernier chapitre du volume précédent, comme ayant toujours une origine biologique. Sans les réactions vitales qu'éprouve continuellement un milieu modifiable , sa variabilité spontanée n'aboutirait à aucun résultat, régulier, et même elle ne comporterait qu'un exercice fortuit Il y aurait alors changement , mais non progrès. Celui-ci consiste toujours h améliorer l'ordre fondamental , par une vAtm de modifications graduellement relatives à un même but. Or, cette définition suppose doublement l'influence vitale j lott comme source nécessaire, soit conmie destination normale d*un tel travail. Le progrès matériel résulte déjà de la seule végétt* lité, qui a suffi pour modifier beaucoup l'écorce solide et Tenveloppe fluide de notre planète. Mais il se développe surtout par l'animalité , quand l'influence vitale reçoit continueUemeiit une impulsion à la fois intelligente et active. Son plein enor appartient donc à l'humanité, qui, en y appliquant des aptitudes supérieures , leur procure aussi une extension et une perpétuité ailleurs impossibles.
STATIQUE SOGIALB. -— GHAPITRB PBEMIER. S9
D'après ces explications 5 la variabilité secondaire n'est pas moins inhérente que Vimmnabilité principale à notre traie notion de Tordre universel. Il ne reste réellement inaltérable qu'envers les phénomènes les plus simples et les plus généraux de l'existence matérielle ^ ceux qui constituent la base mathématico-astronomique de toute l'économie naturelle. On doit même reconnaître que cette fixité n'est aucunement absolue ^ et qu'elle se rapporte surtout à notre situation ou à notre puissance. Nous concevons sans peine de graves modifications dans la constitution astronomique de la terre ^ quoique nos moyens matériels doivent toujours rester insuflSsants pour les résDiser. £n d'autres cas célestes, ces changements sont même incontestables 5 surtout envers les comètes ^ où les influences physicochimiques altèrent beaucoup l'état planétaire. La résistance conn ttnue du milieu général ^ propre à l'ensemble de notre système solaire^ suffirait^ d'ailleurs, pour y susciter partout des changements graduels ^ qui finiraient par devenir très-considérables dans un avenhr assez lointain. Mais^ quoiqu'il faille quelquefois contempler cette instabilité céleste 5 afin de mieux consolider aujourd'hui F esprit relatif^ on doit soigneusement éviter d'y attacher trop d'importance habituelle. Car, ces immenses chan« gements n'intéressent aucunement nos vraies destinées. Ils resteront encore très-minimes envers la planète humaine longtemps après que l'ensemble des autres lois naturelles y aura supprimé iaplus noble évolution. Notre constitution astronomique doit donc être conçue inaltérable pendant toute l'existence imaginable du yral Grand-Être. Quoique cette conviction générale ne soit aucunement indispensable à notre principale conduite , individuelle ou collective , elle assure mieux la fixité fondamentale de nos conceptions réelles , même envers les phénomènes supérieurs. Jcn'ai rappelé ici Finstabilité céleste que pour achever d'efifacer le caractère fortuit qui empêche encore la notion des modifications
Daturelles d'acquérir tonte sa portée philosophique. La vrate conception du progrès est , à tous égards , beaucoup plus récente et plus imparfaite que celle de l'ordre : cependant il faut désormais établir une exacte harmonie entre ces deux pensées mutuellement solidaires.
Pour mieux caractériser l'économie naturelle comme nécessairement modifiable 5 je dois rappeler ici qu'elle varie d'autant plus qu'on y considère des phénomènes plus élevés. Il n'y a de réellement immuable que Tordre céleste. Mais la plus noble existence inorganique comporte de grandes modifications 9 indispensables aux êtres vivants. Tous les phénomènes de ceux* et sont encore plus altérables , même quant aux fonctions matérielles. Cette variabilité normale augmente sans cesse à mesure qu'on y considère une plus éminente vitalité, d'abord phy« sique y puis intellectuelle , et enfin morale. La notion de l'ordre réel , comme naturellement modifiable , est donc liée tellement à l'état vital qu'elle se développe toujours avec lui.
Après l'avoir assez établie en elle-même, je dois maintenait apprécier dhrectement sa propre efficacité religieuse , en carao térisant successivement son influence nécessaire sur la raison^ l'activité , et le sentiment.
Ces modifications spontanées de Tordre universel font d'abord surgir la plus grande difficulté théorique que rencontre notre hitelligence en cherchant une pleine systématisation. Il faut^ en effet, les concilier avec Timmobllité fondamentale qu'elles semblent détruire. C'est surtout en vertu d'un tel conflit que toute notion systématique de l'économie extérieure reste long^temps bornée aux phénomènes réellement immodifiables. Même dans la nature inorganique , il n'y a pas trois siècles que les meilleurs esprits reconnaissent des lois spéciales pour les événements les plus complexes. La complication supérieure des phénomènes sociaux rend leurs variations plus profondes que
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITRE PJlBIilER. 41
toutes les autres, et pourtant leur harmonie nous importe davantage. De là résulte cette disposition contradictoire de r(»rgueil législatif qui, en refusant d'y admettre aucune loi naturelle, s'efforce d'y maintenir artificiellement un ordre inaltérable. Gomme la conciliation entre Tharmonie et le mouvement est là plus difficile et plus urgente que partout ailleurs, cette immense difficulté philosophique n'a pu être vraiment surmontée que par ma fondation de la science sociale.
On reconnaît ainsi que, pour tout accorder, il suffit de réduire toujours le progrès, suivant son origine biologique, à une i^mple évolution, sans jamais supposer aucune création proprement dite. Le même ascendant graduel des conceptions vitales entraine aussi la raison moderne à définir l'ordre comme développable, en écartant irrévocablement son antique immobilité. Alors les deux notions, qui semblaient d'abord incompatibles, se combinent intimement d'elles-mêmes, d'après ce seul principe : le progrès est le développement de Vordre, que j'ai établi pour lier partout les lois dynamiques aux lois statiques. Le cas social n'offre, à cet égard, d'autre particularité que d'en fournir la source nécessaire et la destination principale. Même envers les phénomènes les plus simples et les plus fixes , la notion philosophique de loi naturelle consiste toujours à saishr la constance dans la variété. Avant le premier essor des théories astronomiques, les variations résultées du double mouvement terrestre rendaient le spectacle du ciel aussi irrégulier que semble l'être aujourd'hui celui de l'humanité. Pour un vrai philosophe, il n'y a pas plus de loi sans variété que sans constance. Sauf les caractères particuliers h la nature vivante , et surtout sociale , la conciliation entre l'ordre et le progrès se retrouve partout, et jusque dans les moindres vérités mathématiques. Elle est nécessairement inhérente à la définition de toute loi naturelle comme un simple fait général , qui sup-
ta SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
pose toujours le concours réel de la liaison avec rettensfon.
Voilà comment une condition , qui parait d'abord contraire au dogme positif 5 aboutit enfin à le perfectionner essentielle^ ment. Mais elle y suscite une élaboration universelle , nusrt difficiie qu'importante ^ pour déterminer les limites générales des variations normales de Tordre réel. Cette détermination devient doublement indispensable , soit à l'explication des anomalies apparentes ^ soit à la systématisation des efforts pratiques. Elle offre à la fois plus d'embarras et plus de prix à mesure que les phénomènes se compliquent en s'élevant
Considérée en second lieu^ quant à l'activité^ la variabilité naturelle de l'ordre universel présente des propriétés encore plus capitjiles , mais aussi mieux appréciables. Si l'ensemble de ces modifications normales est conçu dans toute son extension systématique 5 il comprend même tout le champ réel de notre existence pratique. Il suffit d'y distinguer le progrès en objectif et subjectif, suivant que nous modifions ou le monde ou nous» mêmes. Quoique la puissance humaine ^ hidividuelle ou coUee» tive , se manifeste d'abord par l'empire extérieur^ elle est non mobis réelle et encore plus importante envers le domaine Intérieur. Suivant la loi générale ci-dessus rappelée pour la modlficabilité; ce second champ constitue même notre principale destination , comme permettant des améliorations à la fois plus étendues et plus précieuses. Ainsi se forme l'échelle élémentaire du progrès humain y d'abord purement matériel , ensoiCe physique^ puis intellectuel^ enfin et surtout moral. Cette gra« dation universelle résulte spontanément du classement naturel de nos fonctions essentielles , végétatives , animales , mentales, et sociales.
Une meilleure appréciation de l'ordre fondamental anoblit donc notre résignation nécessaire 5 en la convertissant en une soumission active. L'humanité tend ainsi vers son attitude nor-
stâuque 80GIalb« ^ chapitre premier. UZ
maie 5 comme suprême modératrice de l'économie naturelle, dont le sage perfectionnement devient le but continu de ses efforts providentiels, convenablement assistés par tous les agents 5 organiques et inorganiques, qui peuvent y concourir. Quoique le spectacle d'un tel progrès fasse quelquefois méconnattre Tordre universel^ cette aberration ne saurait persister chez ceux qui ont réellement participé à cette noble activité. Or, ils sentent aisément que le succès dépend toujours de notre sagesse beaucoup plus que de notre puissance. D'ailleurs 5 les deux éléments, moral et mental, de la sagesse humaine sont eux-mêmes assujettis à des lois indépendantes de nous, et seulement plus modifiables que toutes les autres. En un mot, l'ordre artificiel résulté de notre intervention repose nécessairement sur Tordre naturel que nous ne pouvons changer, et dont il constitue partout un prudent développement, surtout &kYen les plus nobles améliorations. C'est ainsi que Tactivité, UAn d'affaiblir la soumission, tend à la consolider, d'après les dangers propres aux entreprises mal conçues ou mal conduites. La première appréciation / de Tordre naturel est due bien davantage à la raison pratique qu'à d'orgueilleuses contempla* UooB. Partout le besoin de prévoir, afin de mieux agfa-, a suscité des efforts continus pour découvrir les lois réelles. Une telle destination fournira toujours la meilleure mesure du genre et da degré àe perfectionnement qu'il faut procurer à nos théories quelconques. Car, il est oiseux , et même vicieux , d'étudier Tordre naturel au delà de ce qu'exige la construction de Tordre artificiel. Mais cette prescription fondamentale dirige nos efforts théoriques sans les restreindre véritablement) puisque notre faible intelligence reste nécessairement au-des* souB d'un tel but, même envers les moindres phénomènes.
L'efficacité religieuse d'une semblable activité n'a guère besoin d'explication. Elle résulte aussitôt de ma seule définition
tik SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
de la religion ^ comme destinée à régler et à rallier. Gar^ il suffit de considérer que cette double discipline a pour bat nécessaire le perfectionnement universel, au lieu de se rapporter à la passive contemplation d'un ordre immobile. Autrement conçue , la religion prendrait un caractère abstrait , et mené vague y directement contraire à sa vraie nature. L'importance fondamentale de Tunité humaine consiste surtout à fournir la seule base normale que comporte notre activité, envisage dans toute son extension systématique.
Je suis ainsi conduit à compléter cette appréciation en caractérisant l'influence affective directement propre au complément élémentaire du dogme positif.
Si déjà la fixité essentielle de Tordre universel excite natorellement l'amour en comprimant l'égolsme et commandant l'union , sa modiûcabilité accessoire doit tendre davantage vers cette double efficacité morale. Une insuffisante systématisation de l'activité correspondante peut la faire dégénérer en impnl* sion purement personnelle. Mais , par sa nature , elle stimule toujours la sociabilité, en poussant au concours. Cette tendance caractérise tellement l'activité, qu'elle se développe même d'après un but destructeur, qui, chez les animaux comme parmi nous, produit souvent la coalition. La vie pratique dispose davantage à l'amour que la vie théorique , parce que le concours s'y montre plus indispensable. Quand elle est asseï développée , elle fait autant sentir la continuité historique que la simple solidarité. Par une réaction morale plus intime et pins directe, l'activité excite l'essor des affections sympathiques^ en leur procurant une satisfaction continue. Car, dans toute société réelle, chacun agit habituellement pour autrui, quoiqu'il n'ait pas toujours un digne sentiment de sa vraie fonction. Sans doute, cette excitation permanente ne dispense nullement d'une culture directe de l'amour universel , qu'elle serait im-
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITRE PREMIER. h5
puissante à susciter s'il n'existait pas spontanément. Mais elle est naturellement propre à seconder Tessor moral. La préoccupation habituelle du progrès humain constitue le meilleur préservatif contre le quiétisme affectif^ comme contre l'ascé* tisme contemplatif. Nos moindres actes peuvent ainsi acquérir m charme habituel^ tendant à développer toutes nos bonnes inclinations. En un mot , la pensée générale des modifications nécessaires de Tordre universel rappelle toujours le Grand- Être, qui est à la fois la source et le but de leur régularisation. L'inthne affinité qui existe naturellement entre les différentes sortes de progrès étend l'efficacité affective des plus simples perfectionnements ; que chacun sent ainsi liés à l'amélioration morale sans laquelle ils deviendraient tous illusoires. Enfin, l'appréciation correspondante des diverses imperfections réelles augmente l'efficacité religieuse d'une telle action en développant notre humilité nécessaire , surtout envers nos principaux attributs , qui sont aussi les plus imparfaits. Gela nous dispose à concevoir la subordination continue de la personnalité à la sociabilité comme le plus important et le plus difficile de tous les progrès compatibles avec l'ensemble de Tordre naturel. Si ses diverses imperfections étaient entièrement irréparables 9 nous les sentirions beaucoup moins , faute d'une active sollicitade habituelle.
J'ai assez caractérisé maintenant les deux attributs nécessaires de Tordre fondamental , d'abord sa fixité principale , et ensuite sa perfectibilité secondaire. Ces deux notions, qui semblèrent si longtemps incompatibles, sont désormais inséparables ^ en sorte que chacune peut se déduire de Tautre. Toute raison systématique repousse également une fatalité immodifiable et une perfectibilité illimitée. Cette conciliation générale entre la stabilité et le mouvement constitue le dogme positif. Dans [son usage théorique ^ elle unit directement les deux
U6 SYSTÈME DE POLITIQCfi POSITIVB.
aspects» statique et dynamique » d'uue doctrine quelconque» surtout vitale ou sociale. Son application pratique détermine le caractère normal de notre existence continue» soumifiiion active ou activité subordonnée.
Par cette double aptitude , le dogme positif devient le fonde^ ment rationnel de la religion» destinée à lier pour diriger. Mais une telle base doit sembler aussi insuffisante qu'indispensable» puisqu'elle ne concerne directement que deux des trois faces essentielles de la nature humaine. Uniquement relative à Yintelligence et à Tactivîté » elle parait laisser bors du dogme le sentiment» seul moteur réel de toute notre existence. Si cetta inmiense lacune devait persister» l'unité humaine deviendrait impossible » faute d'une suffisante combinaison entre ses deui conditions nécessaires» la foi et l'amour. A la vérité» oous venons de reconnaître combien les saines notions de l'ordrQ et du progrès tendent à seconder l'essor naturel des instincts sympathiques , surtout quand elles sont pleinement conciUées. Biais cette réaction indirecte ne saurait suffire pour compléter l'aptitude religieuse du dogme positif. Rien ne peut dispenser d'une culture spéciale et continue de l'amour universel» seule source intérieure de la vraie religion. Il faut même reconnaître que les réactions affectives ci«dessus appréciées sont gravement contre-balancées par d'autres tendances non moins propres au dogme positif. En effet» j'ai déjà déploré quelquefois» comme je devrai encore le faire souvent » la funeste influence morale qui accompagne presque toujours la culture intellectoeUe » surtout scientifique. On peut la caractériser comme consistant à développer la personnalité par l'exaltation de l'orgueil » et à comprimer la sociabilité par une concentration solitaire. Quoique ces deux tendances doivent être utilement contenues d'après une sage éducation , elles resteront toujours inhérentes à l'intensité des efforts individuels qu'exige notre pénible exercice
STATIQUB fiPCIAt». — CHÀPIXaB PASMIER. ft7
tbéoriqae. A on moindre degrés la vie pratique nom oflre natarellement les mêmes dangers moraux , comme exaltant Tcur*gueil et comprimant la sympathie. Si l'activité dispose miew qoe rinteUigence à sentir le concours ^ elle détermine aussi un ^tralaement plus habituel » et surtout plus universel^ qui rejette trop facilement la culture propre du cœur. Ces inconvénients théoriques et pratiques ne peuvent être corrigés par la religion que d'après une excitation systématique des affections bienveillantes. Il faut donc que le dogme positif comporte directement cette sainte destination. Apprécié d'ahord comme réglant l'intelligence 5 et ensuite comme guidant l'activité^ il doit enfin se montrer propre à systématiser le sentiment Cette dernière aptitude religieuse , seule pleinement décisive , ressort aassitôt d'une entière extension normale du dogme positif; Il suffit, en effet, que son développement systématique embrasse U partie la plus compliquée et la plus éminente de l'ordre naturel, celle qui régit l'existence et le mouvement de Tbuma* Qité, Tel est le troisième attribut fondamental qui me reste h cara(^ériser dans la foi positive , dès lors intimement combinée avec Tamour universel , de manière à constituer directement la vraie religion.
Mn de mieux saisir la principale notion ^ on doit remarquer d'abord qu'il ne s'agit nullement de fonder ici Tamour sur la foL D'après la vraie connaissance de l'homme, ces deux grandes conditions religieuses sont pleinement indépendantes l'une de l'autre, et chacune d'elles se développe spontanément. C'est surtout de cette double spontanéité que résulte à la fois la difficulté et l'importance de leur combinaison, naturelle ou artificielle. Dans toute saine éducation , les deux aptitudes surgissent et croissent ensemble , de manière à s'assister toujours. Hais l'anarchie actuelle confirme trop leur indépendance di* recte, souvent poussée ainsi jusqu'à l'opposition habituelle.
Le cas où Tamoiir conduit à la foi devient alors plus fréquent, et surtout plus efficace 5 que le cas inverse. Néanmoins , cette dernière réaction serait beaucoup moins exceptionnelle ^ la prétendue foi d'aujourd'hui n'était pas profondément incohérente. Ceux qui sont déjà parvenus à une véritable synthèse mentale se sentent ainsi entraînés fortement vers l'unité affective , à mohis que leur organisation morale ne soit trop défectueuse. Quoique la foi positive ne puisse aucunement faire naître l'amour universel, elle possède donc une aptitude directe à seconder son essor spontané , outre les tendances Indirectes appréciées ci-dessus.
Cette précieuse propriété s'y manifeste même quand son domahie reste réduit à la seule philosophie naturelle , comprenant Tensembie de théories qui précèdent et préparent la science finale. Les moindres études mathématiques peuvent ainsi inspirer un véritable attrait moral aux âmes bien nées qui les cultivent dignement. Il résulte de l'intime satisfaction que nous procure la pleine conviction d'une incontestable réalité ^ qui ^ surmontant notre personnalité, même mentale, nous subordonne librement à Tordre extérieur. Ce sentiment est souvent dénaturé, surtout aujourd'hui, par l'orgueil qu'excite la découverte ou la possession de telles vérités. Mais il peut exister avec une entière pureté, même de nos jours. Tous ceux qui, à quelques égards , sont vraiment sortis de la fluctuation métaphysique, ont certainement éprouvé combien cette sincère soumission de l'esprit affecte doucement le cœur. Il peut ainsi surgir un véritable amour, peu exalté mais très-stable , pour les lois générales qui dissipent alors Thésitation naturelle de nos appréciations. Car, l'homme est tellement disposé à l'affection qu'il l'étend sans effort aux objets inanimés, et même aux simples règles abstraites , pourvu qu'il leur reconnaisse une liaison quelconque avec sa propre existence. À mesure que la foi po-
STATIQUE SOaALE. — CHAPITRE PREMIER. ^ k^
sitive se développe et s'élève , nous aimons de plus en plus l'ordre naturel ^ et surtout le progrès correspondant. Cette fatalité graduellement mêlée de perfectibilité acquiert un prix croissant en réglant davantage notre existence active et passive. Des phénomènes plus spéciaux et plus compliqués ^ où rharmonie devient à la fois plus importante et plus difficile ^ nous font alors sentir combien notre sagesse serait vaine et notre puissance illusoire sans une telle base extérieure. Nous chérissons ainsi de plus en plus ce fondement nécessaire de toute évolution humaine ^ à mesure que ses bienfaits théoriques et pratiques se manifestent mieux. Une sincère humilité ^ même d'esprit , nous fait dignement reconnaître que nous sommes seulement propres à apprécier ce qui est pour améliorer ce qui sera^ en renonçant à rien créer.
Tous ces sentiments spontanés de soumission et de gratitude se trouvent même augmentés d'après la nature essentiellement objective du dogme positif. Car cette foi si précieuse devient ainsi on bienfait continuellement renouvelé^ inspirant une gratitude toujours nouvelle. Son premier fondement restera constamment inductif 7 puisqu'il résulte seulement d'une incessante vérification, jamais contredite, il est vrai, par aucune exception réelle, mais sans que nous puissions garantir rationnellement sa perpétuité nécessaire. Quoique cette conviction soit peu goûtée en un temps trop voisin du règne de l'absolu, elle est naturellement aussi propre à seconder la vraie moralité qu'à consolider la saine raison.
Enfin, ces diverses réactions affectives de la véritable foi s'accompagnent toujours d'une excitation encore plus directe des sentiments bienveillants, en considérant la source nécessaire de tant d'acquisitions importantes. Le savant le plus orgueilleux et le plus étroit ne saurait longtemps méconnaître combien ses propres découvertes dépendent de l'ensemble des travaux hu-
loains^ t^nl antérievrs qu'actuels. Quant aux?rals philosophes^ ils n'oubliept Jamais que la participation personnelle des plus puissants rénovateurs se trouve très-inférieure à cette préparation collective 5 dont la prépondérance est d'ailleurs croissante. Les grands suopès pratiques exigeant qn concours plus vaste et moins contestable inspirent davantage cette salutaire convietira. Ainsi , Torguail personnel tend à s'efil^cer sous une juste fierté collective , toujours tempérée par Timperfeotion constante de nos triomphes^ même envers les moindres difficultés q>éeulatives. Gtiaque saine initiation positive excite donc des sentiments continus de vénération et de reconnaissance , souvent poussés jq^u'à une admiration enthousiaste , pour le Grand-Être auquel sont dues touteii ces constructions théoriques et pratiques.
Telles sont les propriétés affectives directement inhérentes à la foi réelle , môme quand elle reste bornée à son domaine préliminaire. Elles furent peu senties jusqu'ici , d'après la pro« fonde irrationnalité de l'instruction correspondante, presque toujours dominée d'ailleurs par la fatale insurrection de l'esprit contre le cqsur. Mais elles comporteront un vaste et précieux essor, quand l'éducation régénérée tendra directement à constituer l'unité humaine , sous la mutuelle assistance de toutes nos facultés suivant leurs vraies lois respectives. Néanmoins ^ môme alors, le dogme positif resterait moralement insuffisant s'il ne teqdait pas d'une manière plus directe à faire converger tous nos sentiments vers l'amour universel. Or, la vraie foi^ complètement développée , remplit naturellement cette condi-' tion sacrée au delà de tout espoir antérieur. Car elle conduit nécessairement à fonder l'unité de conception sur le même Grand-Être qui déjà peut seul permettre l'unité d'affection el l'unité d'action. Il me reste à caractériser cette dernière ap** préciafibn religieuse, préparée tout à l'heure en jugeant mora^ lement la réaction historique des découvertes positives.
STATXQDB SOCIAtB. *- GHAPITRB PRIMIEB. 51
Quand la foi aura directement concouru avec l'amour^ Tunité humaine se trouvera pleinement établie. Ce concours décisif ne peut donc résulter que d'une notion fondamentale , à la fois spontanée et systématique ^ capable de condenser l'ensemble du dogme positif. On comprend ainsi l'extrême difficulté d'une telle conciliation , où réside le nœud essentiel de la vraie religion. Mais cette position finale de la question religieuse en indique aussi Tissue normale, consistant à rendre morale l'économie naturelle 5 qui conmnence par être purement phyrique si devient ensuite intellectuelle.
Le dogme poâtif » nécessairement borné d'abord aux phé- BoiDènes les plus simples et les plus généraux , tarde longtemps i nous manifester une existence vraiment douée d'affections et de volontés analogues aux nôtres , combinées avec une puissance supérieure. Or^ tant que cette condition n'est point asses remplie, les propriétés affectives ci-dessus attribuées à la fol réelle ne sauraient se développer convenablement. Quelque prédeuses que nous soient, en effet, la fixité essentielle de l'ordre naturel et sa perfectibilité accessoire, la satisfaction correspondante ne peut déterminer une véritable gratitude , si nos homms^es ne trouvent autour de nous que des êtres inanimée Tant que le spectacle extérieur n'a pu nous présenter des puissances susceptibles envers nous d'une vraie sympathie , it dogme positif ne pouvait encore suffire à nos besoins monoz. Faute d'objets réels, la vénération et la reconnaissance qu'inspirent les bienfaits continus de l'ordre naturel ont dû s'adresser à des êtres imaginaires, mais profondément sympatUqaes. L'unité dogmatique était, sans doute ^ incompatible avec il prépondérance provisoire de ces conceptions subjectives , qui ne pouvaient assez représenter l'objectivité nécessaire des notions pratiques. Néanmoins, la supériorité spontanée des exigences morales a dû faire longtemps prévaloir ces fictions
naïves^ sans lesquelles n'aurait pu surgir notre meilleure culture. Quoique de telles hypothèses n'aient Jamais expliqué suffisamment le spectacle extérieur^ elles ont toujours permis Fessor des sentiments qu'il nous inspire. Or^ cette première évolution , directement relative aux conditions intérieures de l'unité humaine ; importait davantage que le cours régulier de nos conceptions théoriques et même pratiques. Un exercice idéal mais continu devait ainsi développer nos instincts supérieurs, malgré leur faible énergie native et les difficultés de notre situation matérielle. D'ailleurs^ jusqu'à ce que Tordre réel commençât à être scientifiquement apprécié ^ les fictions propres à exciter l'amour permettaient aussi une foi suffisante. Quand le dogme positif devint systématique envers les plus simples phénomènes , surtout célestes ^ les conditions intellectuelles de l'unilé humaine manifestèrent bientôt leur incompatibilité radicale avec le régime qui convenait encore à ses conditions morales. Ce conflit nécessaire ^ graduellement développé depuis le premier essor de la science et de la philosophie grecque ^ constitue la source principale de la profonde anarchie propre aux modernes Occidentaux. Il a de plus en plus ébranlé le régime initial ^ à mesure que le dogme positif a fidt de nouvelles acquisitions essentielles. Mais ce régime , malgré sa décrépitude réelle , a toujours conservé son apparente prépondérance^ par la seule puissance des conditions morales^ tant que Tordre réel ne put y satisfaire autant que l'ordre chimérique. Or^ d'après la marche nécessaire du dogme positif ^ procédant sans cesse du monde à l'homme , il n'a dû prendre un caractère affectif que dans sa dernière élaboration, seule relative aux plus nobles phénomènes. Depuis que cette extension décisive s'est accomplie par ma fondation de la vraie science sociale , l'ordre réel peut entièrement remplacer Tordre fictif, aussi bien quant à l'amour que pour la foi. Alors surgit irrévo-?
cablement la véritable unité humaine, fondée sur la convergence totale du dogme positif vers une seule existence prépondérante ^ dont 1 irrécusable réalité touche aussi directement le cœur que l'esprit.
En effets l'appréciation graduelle de l'ordre fondamental nous dévoile ainsi une dernière classe de lois naturelles, plus cachées que toutes les autres ^ mais qui nous concernent de plus près. Le cours effectif de noire existence, quoique directement subordonné aux lois cosmologiques et biologiques ^ n'est point représenté suffisamment par leur ensemble. Nos princi* pales fonctions exigent certainement un autre genre d'explication, dont la nécessité spéciale, longtemps contestée, ressort, avec une irrésistible évidence , de leur essor complet Chacun de nous se sent toujours dominé par Tordre mathématicoastronomique , Tordre physico-chimique , et Tordre vitaL Mais une plus profonde appréciation lui montre aussi un dernier joug, non mouis invincible, quoique plus modifiable, résulté de Tensemble des lois , statiques et dynamiques , propres à l'ordre social. Gomme toutes les autres, cette fatalité complémentaire se fait d'abord sentir à nous par ses résultats physiques , ensuite par son influence intellectuelle , et enfin par sa suprématie morale. Depuis que la civilisation a vraiment surgi, diacun a reconnu que sa propre destinée était matériellement liée à celle de Tensemble de ses contemporains, et même de ses prédécesseurs. Un simple regard sur les produits usuels de Tindustrie humaine détruirait aussitôt les sophismes que pourrait susciter à cet égard une folle indépendance. Plus tard , la comparaison involontaire des divers états sociaux, simultanés ou successifs, manifeste aussi la dépendance intellectuelle de chaque homme envers Tensemble des autres. Le plus orgueilleux rêveur ne saurait méconnaître aujourd'hui la grande infiuence des temps et des lieux sur les opinions individuelles.
5& STStÈME m fOLITIQim POSTtm.
Enfin , même enVêin noâ phé&ômènefl lés pln^ spontanés ^ tiii etfttnéti ultérieur rend irrécusable la subordination constante de nos sentiments personnels à Tordre collectif Qnoiqftie chacun puisse modifier davantage ses alTectioQS que ses pensées, il reconnaît aisément la domination qu'exerce sur son propre état moral le caractère général de la sociabilité correspott» dante. Ainsi, sous tous les aspects, defpuis que les mtltatioiis sociales sont assez prononcées, Thomme se sent subordonné à l'humanité. Le langage suffirait seul pour rappeler à cUaéim que toute construction humaine résulte réelleméht d'un inw mensé concours dans le temps et dans l'espace.
Quoique cette dépendance continue de rindiridd envers l'espèce soit empiriquement appréciable depuis un grand nombre de siècles, son influence systématique exigeait la découverte des lois sociologiques* Jusque-là , tous les e&éts qui s'y rapportent étaient spontanément attribués aux volontés arbitraffës par lesquelles le régime fictif expliquait les événements sociâmL Mais ces derniers phénomènes étant désormais ramenés aussi « après tous les autres , à des lois invariables ^ le dogme positif devient enfin complet. L'ordre individuel s'y trouve snb^donné à Tordre social 5 comme Tordre social à Tordre Vital , et comme celui-^ci à Tordre matériel. Depuis Thaïes et Pyihagore^ une immense élaboration philosophique n'a jamais cessé de construire la notion systématique de Tordre universel , en étendant les premières vues scientifiques à des phénomènes toujours plus complexes et plus spéciaux. Cette longue préparation mentale est évidemment terminée par ma découverte des principales lois sociologiques. Alors le difficile trajet objectif du monde vers Thomme se trouve assez achevé pour constituer une foi complète et homogène. Sutigie des moindres conceptions mathématiques , elle s'élève insensiblement jusqu'aux plus sublimes spéculations morales , en construisant une sotte
d'ordre$ toujours plus nobles et plus modifiables. Le plus éminent de tous deyient le régulateur immédiat de nos destinées. Sa considération doit donc prévaloir pour l'appréciation systématique de chaque existence humaiiie; Elle y préside d'autant mieuK que ^ d'après la |constitntion générale de la hiérâi'cble nAtureUe, ce dernier ordre condense nécessâiréttieât rensemblé de ceux auxquels U est lui-même subordonné Chacun de nous, sans doute ^ subit directement toutes les fatalités extérieures , qoi D6 peurent atteindre l'espèce qu'en affectant les individus. Néanmoins , letir principale pre&sloti ne s'applique personnellement que d'une manière indirecte ^ par Tetitremise de l'huma- Bité. C'est surtout à travers l'orâfe social que chaque homme supporte le joug de l'ordre matériel et de Tordre vital , dont le poids individuel s'accroît ainsi de toute l'influence exercée sur l'ensemble deë contemporains et même des prédécesseurs. D'ailleurs , l'action providentielle de rhumaniié protêt chacun de ses serviteurs contre les ascendants moins nobles , qu'elle modifie de plus en plus.
Au reste, cette transmission indirecte deviendrait pleinement oonforme à la loi fondamentale du dassement naturel si l'on distinguait Tordre individuel de Tordre sodal proprement dit , c'est-à-dire collectif 5 en ajoutant un degré final à la hiérarchie générale des phénomènes^ Quoique ce nouveau degré différât beaucoup moins du précédent qu'en aucun autre cas ^ cependant il lui succéderait comme partout ailleurs ^ en tant que le plus particulier de tous et le plus dépendant. Je ferai souvent sentir combien il bnporte de prolonger jusqu'à ce terme ex- Uréme Timmense série qui ^ commençant au monde considéré sous son plus vaste aspect ^ aboutit à Thomme envisagé de la manière la plus précise. Ce perfectionnement définitif de ma hiérarchie encyclopédique doit seulement servir ici à ramener la remarque précédente aux relations normales de tous les
ordres naturels. £n effet, chacuu d'eux est surtout soumis à celui auquel ii succède objectivement, et qui lui transmet ia principale influence de ceux dont lui-même dépend. La hiérarchie naturelle devient ainsi mieux semblable à nos hiérarchies artificielles. Si c'est surtout à travers Tordre social que Tordre individuel éprouve la pression de tous les autres , de même le poids principal de Tordre matériel sur Tordre social s'exerce par Tentremise de Tordre vital , qui les sépare et les réunit Une pareille remarque convient aux subdivisions quelconques de la hiérarchie générale, comme Tindique mon traité philosophique. Ainsi, Tordre vital, quoique directement soumis à Tordre physique proprement dit , en subit la principale influence au travers de Tordre chimique. Pareillement , celui-ci , malgré sa dépendance directe envers Tordre astronomique , lui est surtout assujetti par Tintermédiaire de Tordre physique.
Sans développer davantage une telle appréciation , elle suffit ici pour confirmer la condensation finale du dogme positif dans son domaine sociologique. Ainsi, en cherchant seulement à compléter la notion de Tordre réel , on y établit spontanément la seule unité qu'il comporte. D'après la subordination objective qui caractérise la hiérarchie générale des phénomènes. Tordre universel devient essentiellement réductible à Tordre humain^ dernier terme de toutes les influences appréciables. Ce résumé convient d'autant mieux qu'il embrasse à la fois Tordre naturel et Tordre artificiel, en y considérant Téconomie réelle, d'abord comme indépendante de nous dans ses dispositions principales, ensuite comme accessoirement perfectible sous notre sage intervention. £n même temps, notre intelligence se place ainsi au seul point de vue qui puisse rallier toutes nos spéculations, lesquelles, subjectivement appréciées, constituent toujours de simples phénomènes humains, personnels ou sociaux.
La foi positive parvient donc à sa véritable unité , tant objec-
STATIQUB SOCIALE. — CHAPITRB PREMIER. 57
tive que subjective ^ par une conséquence nécessaire de son éyolution normale, en condensant Tensemble des lois réelles aatonr de l'être collectif qui règle immédiatement nos destinées d'après sa propre fatalité modifiée par sa providence. Dès lors^ ime telle foi se concilie pleinement avec l'amour, en dirigeant vers ce Grand-Être, éminemment sympathique, tous les hom« mages que mérite la bienfaisante domination de Tordre universeL A la vérité , cet être immense et étemel n'a point créé les matériaux qu'emploie sa sage activité, ni les lois qui déterminent ses résultats. Mais une appréciation absolue convient encore moins au cœur qu'à l'esprit. L'ordre naturel est certainement assez imparfait pour que ses bienfaits ne se réalisent envers nous que d*une manière indirecte , par l'afTectueux ministère de l'être actif et intelligent sans lequel notre existence deviendrait presque intolérable. Or, une telle conviction autorise assez chacun de nous à diriger vers l'Humanité toute sa juste reconnaissance , même quand il existerait une providence encore plus éminente , d'où émanerait la puissance de notre commune mère. L'ensemble des études positives exclut radicacalement cette dernière hypothèse. Mais, au fond, sa discussion spéciale est devenue aussi oiseuse pour le cœur que pour l'esprit ; ou , plutôt , elle offre à tous deux des dangers équiralents* Nos vrais besoins intellectuels, théoriques et pratiques, exigent seulement la connaissance de l'ordre universel, que nous devons subir et modifier. Si sa source pouvait nous être connue , nous devrions nous abstenir de la chercher, afin de ne pas détourner nos efforts spéculatifs de leur vraie destination, l'amélioration continue de notre condition et de notre nature. Il en est de même, et à un plus haut degré , sous l'aspect moral. Notre reconnaissance , personnelle ou collective , pour les bienfaits de l'ordre réel doit se borner à leur auteur immédiat, dont l'existence et l'activité nous sont continuelle-
58 STSttMB DB POUTIQUE t>OSITlVBi
nie&t appréciables. Ainsi dirigée , elle s'épanctiefà de tuanière à développer pleinement la haute amélioration morale qne doivent nous procurer ces justes hommages. Quand mêmn notre mère commune trouverait^ dans Tordre réel, une providence supérieure à la sienne > ce ne serait point à nous qu'il appartiendrait de lui faire directement remonter notre ctratl^ tude. Gar^ une telle discontinuité morale , outre ^n injustice évidente^ deviendrait aussitôt contraire à la principale destl^ nation de notre culte, en nous détournant de Tadoration imnié^ diàte, seule pleinement conforme à notre nature aftective. Le régime provisoire qui finit de nos jours n'a que trop ïnanUëMé ce grave danger, puisque là plupart dès remereiments adressés à l'être fictif 7 tonstituaient autant d'actes d'ingratitude envers l'Humanité, seul autetir i^eldei bienfaits correspondants» En un mot, notre reconnaissante doit considérer les prMuits^ sans remonter aux matéfiatii > qui n'oflirent prei^que jamais un mérite suffisant. Même danS l'ordre réel, il importe encore davantage au coeur qU'à l'esprit de he franchir aucun intermé^ diairë essenttel. Â plus forte raison , nos a£R3Ctlons doivent^-elies être encore mieux préservées que nos pensées de toute destination chimérique , quand leur véritable cours est devenu po»sible. Si l'adoration des puissances fictives fut moralement indispensable tattt que le vrai Grand-Être ne pouvait assez surgir^ elle ne tendrait désormais qu'à nous détourner du seul culte qui puisse nous améliorer. Geux donc qui s'eflFbrcent de la prolonger aujourd'hui la tournent , à leur insu , contre sa «juste destination , consistant à diriger Tessor provisoire de nos meilleurs sentiments, sous la régence de Dieu, pendant la longue minorité de l'Humanité.
Ainsi , la foi réelle se concilie pleinement avec le véritalile amour, aussitôt que le dogme positif se coordonne en se complétant. L'unité humaine s'établit irrévocablement sur des bases
STATIQUE SOCIALSi -^ CSiAnTBB ntfillIER. 59
«NfèreiiWBt puisées daAs me saine appréciation générale de notre condition et de nôtre natare. Une étude approfondie de Tordre nMversel nons y révèle enfin l'existence prépondérante M vrai Grand'-Être ipii^ destiné à le perfectionner sans cesse ea s'y conformant toujours « nous en représente le mieux te t^taMe ensemble. Cette incontestable providence, arbitre Mprâme de notre sort, devient naturellement le centre com*- Ml de nos aflTections , de nos pensées ^ et de nos actions. Qioiqae ce Grand^Être surpasse évidemment tonte fbrce bdttaine^ même collective , sà constitution nécessaire et sa propice destinée le rendent éminemment sympatbique envers tons ses lerviteors. Le moindre d'entre nous peut et doit aspirer constamment à le conserver et même à l'améliorer. Ce bnt normal ée toute notre activité > privée ou pnbUqûe, détermine le vrai Gftractèrê général du reste de notre existence, affective et ^colative , toujours vouée à Faimer et à le connaître, afin de le servir dignement , par tin sage emploi de tous les moyens qu'il BOUS fodrnit Réciproquement > ce service continu, en consolidant notre véritable unité, nous rend à la fois meilleurs et plus lienreu. Son dernier résultat nécessaire con^ste ft bons ineor> porer irrévocablement an Grand-Être dont nou6 avons ainsi secondé le développement.
Tel est donc req>rit général de la vraie religion > indiqué d^ par mon discours préliminaire. Je dois réserver pour le quatrième volume son expoiHtion directe et qiéciale, alors toùéée sur une préparation historique conduisant à une apprédation comparative. Mais il faut ici préciser davantage la notion fondamentale où abontit enfin l'ensemble du dogme positif ^ en caractérisant mieux la nature composée et relative de la suprême existence.
Cet immense et étemel organisme se distingue surtout des autres êtres comme étant formé d'éléments séparables , dont
chacun peut sentir sa propre coopération , et par suite la vonloir^ ou même la refuser^ du moins tant qu'elle demeure directe. Ses attributs essentiels et ses conditions indispensables résultent également de cette indépendance partielle , qui permet un vaste concours ^ mais aussi de profonds conflits. En un mot, la principale supériorité du Grand-Être consiste en ce que ses organes sont eux-mêmes des êtres , individuels ou coUectiCs. Toutes ses fonctions^ affectives ^ spéculatives, et actives 5 sont donc exercées finalement par des individus quelconques , dont la libre intervention est indispensable, quoique chaque refus personnel puisse ordinairement se trouver compensé d'après d'autres assentiments. Mais, pour éclaircir assez une telle notion, je dois maintenant distinguer les deux existences propres aux vrais éléments humains, que mon discours préliminaire avait pu envisager sous un aspect unique , sans susciter alors aucun inconvénient durable.
La puissance suprême est la résultante continue de toutes les forces susceptibles de concourir volontairement au perfectionnement universel , sans même excepter nos dignes auxiliaires anhnaux. Chacun de ses vrais éléments comporte deux existences successives : l'une objective , toujours passagère, oii il sert directement le Grand-Être , d'après l'ensemble des préparations antérieures; l'autre subjective, naturellement perpétuelle, où son service se prolonge indirectement , par les résultats qu'il laisse à ses successeurs. A proprement parler, chaque homme ne peut presque Jamais devenir un organe de l'Humanité que dans cette seconde vie. La première ne constitue réellement qu'une épreuve destinée à mériter cette incorporation finale, qui ne doit ordinairement s'obtenir qu'après l'entier achèvement de l'existence objective. Ainsi , Findividu n'est point encore un véritable organe du Grand-Être ; mais il asphre à le devenir par ses services comme être disthicL Son Uidépendaace
STATIQUE SOaALE. — CHÂPITBE PREMIER. 61
relatiye ne se rapporte qu*à cette première vie^ pendant laqaelle il reste immédiatement soumis à Tordre universel ^ à la fois matériel , vital , et social. Incorpé à TÊtre-Supréme , il en devient vraiment inséparable. Soustrait , dès lors, à toutes lois physiques , il ne demeure assujetti qu'aux lois supérieures qui régissent directement l'évolution fondamentale de THumanité. C'est d'un tel passage à la vie subjective que dépend la principale extension du grand organisme. Les autres êtres ne s'accroissent que d'après la loi de rénovation élémentaire , par la prépondérance de l'absorption sur l'exhalation. Mais, outre cette source d'expansion 5 la suprême puissance augmente surtout en vertu de la perpétuité subjective des dignes serviteurs objectifs. Ainsi , les existences subjectives prévalent nécessairement, et de plus en plus , tant en nombre qu'en durée, dans la composition totale de l'Humanité. C'est surtout à ce titre que son pouvoir surpasse toujours celui d'une collection quelconque d'individualités. L'insurrection même de presque toute la population objective contre l'ensemble des impulsions subjectives D'empêcberait point l'évolution humaine de suivre son cours. Quelques serviteurs restés fidèles pourraient dignement surmonter cette révolte, en rattachant leurs efforts aux racines involontairement laissées dans tous les cœurs et tous les esprits par la suite des générations antérieures , dont ils seraient alors lesseuls vrais successeurs. En un mot, les vivants sont toujours, et de plus en plus, dominés parles morts. Mais, pour prévenir, à cet égard, toute aberration ontologique chez les penseurs trop abstraits , il suffit de bien concevoir la prépondérance nécessaire des organes subjectife. Chacun d'eux résulte toujours d'une existence objective , et son exercice exige le concours d'une autre. L'homme sert donc comme être pendant sa vie proprement dite , et comme organe après sa mort individuelle , qui transforme finalement sa vie objective en une vie subjective.
99 ntfliMB M FOUTIQUE POtlTIVI.
Dans la première existence , 11 reçoit gratoitement et emploie Ubrcineot des ressources de tons genres accumulées par le Grand-Être; dans la seconde , il concourt à diriger Tusage continu de l'ensemble des moyens humains , s'il a dignement rempH son office personnel Son individualité constitue à la fois la con* dltion essentielle et le principal danger de sa coopération objective , pour y subordonner convenablement i'égolsme inévitable à l'altruisme indispensable. Quand son service est devenu subjectif 5 l'ascendant continu de la sociabilité sur la personna* Uté s'y établit spontanément. Car, non-seulement rilumanité na se compose que des existences susceptibles d*aisimilation , nuds elle n'admet , de ciiacune d'elles , que la partie incorporable^ en oubliant tout écart individuel.
Dans cette sommaire systématisation , je ne puis espérer d'é* dalrcir entièrement , même pour U» esprits bien préparés , la plus vaste et la plus difficile des conceptions positives, celle qui résume naturellement l'ensemble du dogme réel. Néanmoins 9 je devais directement caractériser ici ce centre nécessaire de la vraie religion. Tout le reste de ce traité éclaircira de plus en plus cette tbéorie fondamentale , d'après une appttcation continue, explicite ou implicite. Mon dernier volun» achèvera de lu développer, comme base générale de notre régime déûnitif.
Ces premières explications directes suffisent Ici pour caractériser le principe fondamental de la vraie religion , o(i tout se rapporte k l'Humanité. Mats la nature composée du Grand- Être suscite une diaiculté essentielle qui . Intéressant surtout le culte 9 alTecte aussi le dogme , et même le régime. En eflèt , ce contre de Tunité humaine semble ainsi ne comporter ancune représentation personnelle. Je dois compléter les indications précédentes en exposant à cet égard une solution dédslve, qui sera ultérieurement développée.
STAUQUB SOCIALfif — CHAPITRE PREMIER. 6S
L'iiHie normale d'ooe telle difficulté résulte naturellement de Fensemble des caractères propres au véritable Être-Su*prtme. Quoique e8$entiellement composé d'existences subjeç-< ttves , il ne fonctionne directement que par des agents objecllby qui sont des êtres individuels , de la même nature que loi 5 seulement moins éminents et moins durables. Chacun de C88 organes personnels devient donc capable de représenter, à qoelques égards, le Grand-Être, après y avoir été dignement kKorporé. Le culte des hommes vraiment supérieurs forme aW une partie essentielle du culte de THumanité. Même pendant sa vie objective, chacun d'eux constitue une cer-* taipQ per^nnification du Grand-Être. Toutefois, cette repré* lotion exige qu'on écarte idéalement les graves imperfectkmi qui altèrent souvent les meilleurs naturels. La diversité des types individuels et la connexité de leurs offices sociaux lacDitent cette abstraction indispensable , surtout quand une satoe éducation fait universellement ressortir les traits essentiels de THumanité.
£over9 les attributs qui doivent directement prévaloir, l'ordre naturel fournit aussitôt une multitude de personnifications vi- Tintes de TÊtre-Suprême. Car, d'après les caractères propres aq sexe affectif, telle est , pour tout homme bien né , l'aptiiode spontanée de toute digne femme. Quand l'ordre artificiel aora, sous ce rapport , assez développé Tordre naturel , cette WDpriôté universelle fournira la principale solution des difficultés religieuses inhérentes à la composition nécessaire du înii Grand-Être, Supérieures par l'amour, mieux disposées à toujours subordonner au sentiment l'intelligence et l'activité , ^ femmes constituent spontanément des êtres intermédiaires entre l'Humanité et les hommes. Telle est leur sublime destii^n, aux yeux de la religion démontrée. Le Grand-Être teor confie spécialement sa providence morale , pour entretenir
6& SYSTÈBIE DE POLITIQUE POSITITB.
la cnlture directe et continue de l'affection universelle , an milieu des tendances ^ théoriques ou pratiques , qui nous en dé* tournent sans cesse. Cette commune aptitude du sexe aimant devient encore plus sensible par l'uniformité des natures et des situations féminines. Enlin^ ce suprême office est aussi celui pour lequel l'influence subjective prolonge le mieux Taction objective. Gar^ aucune digne femme ne peut réellement mourir, quant à sa principale fonction.
Une telle attribution ne doit pas seulement être appréciée comme générale , mais surtout comme spéciale. Outre Tinfluence uniforme de toute femme sur tout homme pour le rattacher à l'Humanité , Timportance et la difficulté d'un tel office exigent que chacun de nous soit toujours placé sous la providence particulière d'un de ces anges , qui en répond au Grand- Être. Ce gardien moral comporte trois types naturels ^ la mère^ l'épouse 5 et la fille , dont chacun fournit beaucoup de dérivations , que j'expliquerai dans mon volume final. Leur ensemble embrasse les trois modes élémentaires de la solidarité , obéis- • sance , union , et protection ^ comme aussi les trois ordres de continuité , en nous liant au passé , au présent , et à l'avenir. D'après ma doctrine cérébrale , chacun d'eux correspond spécialement à l'un de nos trois instincts altruistes, la vénération 5 l'attachement, et la bonté. Cette théorie indique assez que, potor obtenir une sauvegarde complète , il faut habituellement combiner les trois anges , en suppléant aux lacunes naturelles par des types artificiels. Leur union spontanée constitue le premier degré de la généralisation mentale et morale qui doit peu à peu nous élever jusqu'au Grand-Être.
D'après ce complément d'indication , la notion fondamentale qui condense le dogme positif n'offre plus aucune lacune capable d'altérer son efficacité religieuse. Ainsi liés à la suprématie collective par des individualités intermédiaires , tant
objectives qae sabjectives, nous sentons mieux et nous développons davantage la sympathie propre à une telle homogénéité. La prépondérance du vrai Grand-Être se rapporte unipement à notre faiblesse , personnelle ou sociale. Son existence est toujours soumise à l'ensemble de Tordre naturel ^ dont elle constitue seulement le plus noble élément. Mais sa dépendance nécessaire , qui d'ailleurs n'altère aucunement sa supériorité relative 5 devient la principale source de son aptitude religieuse. Gar^ ses destinées peuvent amsi être , d'une part prévues 5 et , d'une autre part^ améliorées. La foi et l'amour se trouvent alors consolidées et développées par une activité dont diaque opération comporte un caractère vraiment religieux. A diaque phase ou mode quelconques de notre existence y individuelle ou collective , on doit toujours appliquer la formule sacrée des positivistes : V Amour pour principe ^ V Ordre pour hase, et le Progrès pour but. La véritable unité est donc constituée enfin par la religion de l'Humanité. Gette seule doctrine vraiment universelle peut être indifléremment caractérisée comme la religion de lamour^ la religion de l'ordre , ou la religion du progrès , suivant que Ton apprécie son aptitude morale , sa nature intellectuelle , ou sa destination active. En rapportant tout àTHumaDîté^ ces trois appréciations générales tendent nécessairement à se confondre. Gar, l'amour cherche Tordre et pousse au progrès; l'ordre consolide l'amour et dirige le progrès ; enfin , le progrès développe l'ordre et ramène à l'amour. Ainsi conduites , l'affection , la spéculation , et l'action tendent également au service continu du Grand- Être, dont chaque individualité peut devenir un organe éternel.
J'ai assez caractérisé ici le seul mode synthétique qui puisse pleinement satisfaire aux deux conditions fondamentales de Vanité. Pour achever de l'apprécier, je dois maintenant le
66 SYI^TËME DE POLITIQUE POSITIVE.
considérer par rapport à la destination de la religion > et suite quant à sa composition.
L'unité personnelle et Tunité sociale constituent le double but de la religion. Or^ envers ctiacune d'elles y il devient fàdle de reconnaître que la synthèse fondée sur rHumanité est b seule complète et durable , comme étant seule vraiment conforme à notre nature.
Aucun autre principe ne pourrait établir une pareille har* monie entre les trois parties essentielles de chaque existence. £n rapportant tout à THumanité , l'affection ^ la spéculation^ et Taction développent aussitôt leurs relations normales. L'ae» tivité y directement consacrée à servir le Grand-Être y se troum noblement subordonnée au sentiment £n même temps ^ Fin* telligence accepte pleinement son véritable office, pour éclairer r activité. Le cœur prévaut donc sur l'esprit et sur le caractère ^ d'une manière à la fois plus spontanée et plus systématique que sous tout autre régime.
D'une telle harmonie totale résultent des harmonies partielles, également propres à consolider et à développer nos diverses fonctions essentielles.
La discipline affective s'établit dès lors par l'excitation dlrecle et continue des nobles penchants qui , quoique les moins énergiques en eux-mêmes, sont à la fois les plus doux à éprouver et les mieux susceptibles d'un vaste essor. Sans doute un td régime exige une lutte habituelle contre l'ascendant spontané des instincts égoïstes. Mais le combat intérieur serait beaucoup plus prononcé et bien moins susceptible d'issue sous le règne de la personnalité. Car, outre qu'il faudrait alors comprimer les impulsions bienveillantes, on devrait surtout contenir l'an* tagonisme mutuel des différentes inclinations inférieures. Mfime quand l'une d'elles aurait prévalu., l'énergie intérieure viendrait échouer dans 1 msurmontable lutte ainsi engagée ennis
Vmôre tntérieiir contre lequel le régime égoïste institae né* cessairement une insarrection permanente. Au contraire, la restriction continue qae le régime altruiste impose aux instincts personnels est seule susceptible d'un vrai succès. Outre Fappui décisif que lui fournit naturellement Tordre extérieur ^ elle n'exige nullement le sacrifice total de la personnalité , mais seulement sa subordination possible à la socabiilité. La religion de l'Humanité anoblit même nos plus grossiers Instincts pendant qu'elle les discipline. Car les sœns de tous genres qu'exige habituellement la conservation de l'individu s'y trouvent sanctifiés comme permettant à chacun de mieux accomplir son ofllee social ; tant qu'ils n'excèdent point les limites normales donc ils sont trop disposés à s'écarter. La saine religion condamne d'ailleurs les austérités habituelles qui, quoique inspirées par des sentiments respectables , altéreraient la valeur to« taie de dhaque vrai serviteur de l'Humanité , ou troubleraient sa fonction ordinaire. On doit aussi reconnaître que le régime altruiste , non-seulement consacre les justes sollicitudes per** sonnelles^ mais seconde beaucoup leur ensemble , en tendant à consoUder la santé physique ^ suivant l'heureuse remarque de quelques médedns. La pleine sécurité et la douce expansion que BOUS procure habituellement une active prépondérance des bons s«itiments facilitent directement notre harmonie matérielle. En développant ultérieurement la liaison nerveuse^ indiqaée dans le volume précédent , entre les viscères végétatifs et la région affective du cerveau^ je systématiserai cette irrécusable réaction, et j'en déduirai de nouveaux moyens pour perfeefionner mutuellement le moral et le physique.
Quant à l'harmonie spéculative, on pourrait d'abord craindre que le féghne altruiste hii fftt peu favoraUe, si l'on appréciait nal la lengiie insurrection de Te^t eontre le cceur chez les noderMs eecMestMi. Mais ce fatal confiit n'indique nuHemenl
une incompatibilité finale ^ puisque c'est la raison même qui en a découvert Tissue systématique 5 en poussant Tétude positive de Tordre universel jusqu'au terme où la foi concourt directement avec Famour. La religion de THumanité a d'abord surgi comme une simple philosophie destinée seulement à instituer une harmonie réelle et durable entre toutes nos saines conceptions 5 logiques et scientifiques. £lle n'a librement ramené l'esprit sous la juste domination du cœur qu'après M avoir pleinement assuré les satisfactions normales que réclamait l'insurrection moderne. Cette prépondérance nécessaire, loin de restreindre l'essor réel de nos spéculations , le consolide et le développe tout en le réglant. Amsi préservées des questions insolubles et des divagations oiseuses^ nos forces contemplatives et méditatives tendent mieux à satisfaire nos yrais besoins théoriques, de liaison ou d'extension. L'harmonie logique se trouve enfin fondée sur la concordance directe entre la méthode objective et la méthode subjective^ d'après la double nature de l'unité positive^ àla fois intérieure et extérieure. Car, objectivement , le Grand-Être est aussi extérieur à chacun de nous que les autres existences réelles; tandis que 9 subjectivement , nous en faisons partie^ du moins en espérance. Une telle unité condense naturellement toutes nos théories scientifiques ; puisque l'ordre social suppose évidemment l'ordre vital, comme celui-ci l'ordre matériel. Le régUne altruiste appelle directement notre intelligence à l'essor continu des spéculations les plus nobles et les plus difficiles , sans jamais négliger les études inférieures , également indispensables pour la méthode et la doctrine. Enfin 9 cette excitation continue de la raison s'y concilie pleinement avec le libre essor de l'imagination. L'art se troiuve profondément incorporé à la religion de l'Humanité , pour en idéaliser dignement le dogme, le culte, et même le régUne. Voué surtout à l'expression animée de nos meilleurs sentiments > seuls
susceptibles d'expression habituelle , il constitue Texerdce in tellectnel le mieux adapté à l'ensemble de notre nature. Sa culture assidue et unanime est religieusement consacrée comme un moyen , puissant quoiqu'indirect , d'amélioration morale. Elle fournit mentalement le meilleur préservatif ou correctif de la sécheresse inhérente aux spéculations scientifiques, même les mieux purgées d'orgueil.
Appréciée en dernier lieu envers l'activité, l'unité altruiste lui devient évidemment plus favorable qu'aucune autre. La vie pratique échappait nécessairement à toutes les synthèses provisoires, en vertu de sa réalité caractéristique. Au contraire, c'est d'elle qu'émana d'abord le principe positif, étendu ensuite à l'existence contemplative , et finalement à la vie affective. Dans le vrai régime religieux , l'activité lie toujours la foi et Tamour, comme but de l'une et résultat de l'autre. Les moindres opérations s'anoblissent quand on les rapporte à l'Humanité. Leur réaction morale seconde naturellement Fessor familier des bons sentiments d'après l'intime connexité qui existe nécessairement entre tous les genres de progrès. C'est seulement ainsi que vivre pour autrui peut réellement devenir chez tous le bonheur suprême , puisque les travaux habituels
de chacun sont essentiellement destinés aux autres ; en sorte qu'il suffit que chaque serviteur sente dignement sa propre fonction. Mais, outre cette commune tendance des différents arts spéciaux^ une sollicitude unanime cultive sans cesse l'art général du perfectionnement humain. Quoique sa sublime culture exige des organes systématiques , chacun s'associe à cet office prépondérant, d'abord quant à soi, puis envers autrui. Ainsi l'activité émanée de l'amour tend ensuite à l'exciter. En même temps, elle fournit le meilleur régulateur de l'intelligence, en la poussant à étudier Tordre universel pour le perfectionner. D'après cette triple appréciation, on reconnaît que, en se
70 SY.STf:.ME DE POLITIQUE POSlTlVfi.
bornant même à l'unité personnelle , U tendrait bénir la site eitérienre qni nous impose le régime altruiste oonme acole base d'une harmonie réelle et stable : car il devient anssi Tantque garantie du vrai bonheur individueL Sanctionnant à Jamais les vagues inspirations qui surgirent sous la dernière sjoXbèm provisobre , la raison systématique érige en Uens principau de chaque homme les trois conditions fondamentales de Texisteiioe sociale 9 Famour^ la foi , et l'espérance.^a première constitue la source intérieure de T unités dont la seconde fournit le fondement extérieur; tandis que la troisième ^ toujours liée à Tac* tivité , devient d'abord le résultat et ensuite le stbnulant de chacune des deux autres. Cet ordre naturel semble altéré dans les temps d'anarchie, sociale ou personnelle^ qui paraissent laisser seulement subsister l'espérance 9 inséparable de toute vie. Mais un meilleur examen la montre alors rattadbée à on régime antérieur d'amour et de foi qui survit empiriquement à ses garanties systématiques. D'ailleurs une tendance trop fréquente au désespoir privé ou public confirme spécialement , dans ces états exceptionnels, combien l'amour et la fol scmt indispensables à l'espérance. Quoi qu'il en soit, l'ensemble de ces trois qualités caractérise notre véritable unité à la fois affective , spéculative , et active. A mesure que l'ordre occidental fe rétablira, on sentira , mieux qu'au moyen âge, que ces trois conditions essentielles du bien public fournissent aussi les prin** cipales sources du bonheur privé.
La religion de l'Humanité étant reconnue seule propre à constituer pleinement l'unité personnelle, sa prééminence est encore moins contestable envers l'unité sociale. Car, cette aptitude à rallier résulte directement de son principe affectif et de sa base spéculative, qui tendent également à réunir tous les hommes dans un même sentiment et une môme croyance* Ni la théorie positive de notre nature ni l'étude bisUniqQe de
STATIQUE SOCIALE. **- CHAPITRE PftEMIER. ti
BOlr« éiQhklkfA M permette&t de conctroir aucufi autre réglûMs qui puisse établir une active communaiité d'amour et de foi entre tous les membres de notre espèce. Enfants du même Grand-Être^ tous deviennent d'abord ses serviteurs objectifi», et enfin ses organes subjectifs* Cette immense connexité ttë peut se borner au présent : le cœur et l'esprit s'accordent à y comprendre l'ensemble du passé et l'ensemble de l'avenir bu^ mains» l'un comme source^ l'autre comme but néce^aires. Une telle continuité successive caractérise davantage la vraie religion que la simple solidarité actuelle. Elle y détermine la véritable destination de notre existence objective, transmettre amélioré à nos successeurs l'héritage progressif que nous avons reçu de nos prédécesseurs. Ainsi conçu dans son ensemble , le service de l'Humanité devient essentiellement gratuit. Car, chaque génération doit rendre gratuitement à la suivante ce qu'elle-même reçut gratuitement de la précédente. L'amélioration qu'elle y syoute ne constitue jamais qu'une faible fraction , d'ailleurs toujours décroissante , de la valeur totale. Il faut étendre à la répartition individuelle la notion ainéi résultée de la transmission collective. Quand j'établirai, dans la suite de ce volume « la théorie positive du salaire, je montrerai qu'il ne paye jamais la partie essentielle du service correspondant, mais seulement sa partie matérielle. Tout travail humain consomme certains matériaux , qui ont besoin d'être renouvelés , soit pour remplacer les provisions, soit pour réparer les instruments. Le salaire consiste toujours dans ce double renouvellement, sans concerner jamais le service rendu, qui ne peut être dignement récompensé que d'après une juste réciprocité. Cette appréciation , déjà reconnue envers les plus hautes fonctions sociales, est systématisée, par la religion de l'Humanité, pour toute coopération réelle« Elle nous purifiera des altérations moraks résultées du régime égoïste, et qtd entraveraient
le régime altruiste , en y excitant l'essor habitoe! des sentiments qu'il doit comprimer.
Telle est l'aptitude sociale de la vraie religion que toute association durable a toujours tendu spontanément vers une semblable synthèse. Les bons sentiments peuvent seuls nous réunir, et jamais l'intérêt n'a déterminé des liaisons stables, même avec peu d'extension. Aussi retrouve-t-on partout la consécration des efforts individuels d'après une destination collective et continue, dont la notion, de plus en plus généralisée, prépara graduellement la conception et le sentiment du Grand- Être. Même quand l'association n'a qu'un but destructeur, elle repose encore sur l'affection mutuelle , alors bornée seulement à une population spéciale. Toutefois, cette activité militaire s'oppose directement à Tunité morale , en excitant habituellement des sentiments hostiles envers la majeure partie de l'humanité. C'est pourquoi le cœur exige, encore plus que l'esprit, l'extension totale de la communauté humaine à l'ensemble de notrç espèce. Aucun antagonisme collectif entre les divers serviteurs de l'Humanité ne peut habituellement se concilier ni avec la notion , ni surtout avec le sentiment , du vrai Grand- Être. Néanmoins, Tordre naturel empêchera toujours l'extoision absolue du régime altruiste. Car, l'union ne franchira jamais les limites de notre espèce , sauf les races animales qui peuvent réellement s'y associer. Hors de cette vaste coalition , destinée à l'exploitation du domaine terrestre , notre planète présente encore une foule d'êtres sensibles qui ne sont point assimilables , et envers lesquels notre activité restera destructive, sans qu'aucun sophisme puisse nous dissimuler cette cruelle nécessité. La synthèse altruiste doit donc être toujours relative, quoique son domaine s'étende constamment. Même quand la personnalité serait assez subordonnée à la sociabilité, cet égolsme collectif ne permettra jamais que l'amour devienne
pkiDeinait universel. Ces limites nécessaires ne sauraient pourtant altérer notre enthousiasme ^ quoiqu'on doive aujourd'hui les considérer pour mieux éliminer l'absolu. Il faut seulement déplorer que les imperfections naturelles de l'ordre universel nous interdisent un plein essor des affections disposées à tout embrasser.
Pour compléter l'appréciation sociale de la vrai synthèse, on doit remarquer son aptitude spontanée à rallier sans comprimer. Car, la saine notion du Grand-Être consacre autant l'hidépendance que le concours, comme également nécessaire au service fondamental; puisque toutes les fonctions collectives exigent finalement des organes individuels. Une sincère impulsion sociale ne méconnaît jamais la liberté personnelle que faute de lumière^ et même d'extension. Ce conflit résulte surtout d'une grossière ébauche , mentale et morale ^ de la synthèse altruiste 9 quand elle se borne à la solidarité 5 en négligeant la continuité. Il faut donc s'inquiéter peu d'une telle aberration , directement contraire aux conceptions et aux sentiments qui caractérisent le mieux la religion systématique de l'Humanité. Envers le vrai Grand-Être , le service subjectif domine de plus en plus le service objectif. Or, la subjectivité suppose toujours des sources individuelles, que leur libre concours peut seul convertir en impulsions collectives. Loin d'altérer l'indépendance , la religion positive la sanctifie et la développe, en lui offrant une noble destination. Indispensable à la dignité personnelle , cette condition n'importe pas moins au service social, que paralyserait toute oppression. Le vrai concours doit toujours être facultatif, sauf la juste appréciation des motifs qui détermineraient à le refuser. En un mot, le régime altruiste suppose et produit la confiance, comme il exige et développe la responsabilité. D'une autre part , il consacre directement toutes les vraies supériorités , naturelles ou ac-
lit SYSikMlC DE [POLITIQUE POSITITE.
quises^ eu vouant toujours les forts au senrice dd ftlMM^ Mil de disperser la puissance^ spirituelle on temporelle > Il là tm^ centre systématiquement , pour la mieux adapter à son ofBcë social. En appréciant le passé ^ il honore dignement les éi&t nentes individualités dont cliacune a tant influé sur remeinUK des destinées humaines. La religion positive insph*e à tous hSS serviteurs du Grand-Être une sainte émulation pour le représenter autant que possible. Elle appelle la vénérattcm ttnltef' selle sur chaque personnalité vraiment digne. Son avénemimt normal peut seul contenir aujourd'hui les tendances , avetigMls ou envieuses, qui poussent à comprimer les inégalités réelles au lieu de les utiliser. Un juste sentiment de la valeur liifllVlduelle doit habituellement seconder la moralité positHre» «& disposant à mieux combattre les Impulsions videuses qui altéreraient une force consacrée au Grand-Être.
La supériorité nécessaire de la synthèse altruiste enveri la double destination fondamentale de la religion doit adsri la rendre plus propre qu'aucune autre à en développer convenablement toutes les parties essentielles. Cette appréciation com* plémentaire devient donc une suite naturelle de la précédente , de manière h pouvoir être ici caractérisée plus rapidement.
Il faut d'abord reconnaître la pleine harmonie qui s'établit ainsi entre les trois éléments généraux de la religion. Le dogiM^ le culte, et le régime ne furent vraiment combinés que sons la théocratie initiale. Cette antique union , consolidée par l'institution des castes, devint bientôt incompatible avec Tessor res^ pectif , d'abord de la politique, puis de la poésie, et même enfin de la philosophie , qui ne se développèrent qu'en se séparant de plus en plus. Dans la synthèse positive, elles s'unissent irrévocablement sans jamais se confondre , d'après l'harmonie naturelle de leurs destinations caractéristiques. Toujours dominées également par l'amour universel , elles s'occupent respective-
ment d'étudier, de célébrer^ et de servir le Grand Être auquel se rapporte toute Texistence humaioe. Aucune division de facuUés n'entrave leurs relations normales. Car, le cœur, Tesprit, et le caractère coopèrent nécessairement à chacun de nos travaux essentiels 9 quoique d*une manière plus ou moins directe. Bn consacrant cette sytiergie cérébrale , la religion positive la développe beaucoup et l'utilise toujours.
C'est surtout envers le dogme qu'une telle connexité doit d^iJbord devenir précieuse, pour réparer le fatal isolement fd entrave , depuis si longtemps ^ l'essor spéculatif* Déjà se trouve accomplie 9 chez chaque vrai positiviste , la récondliation fondamentale, à la fois spontanée et systématique, entre le cceur et l'esprit, au commun profit de tous deux. Quoique récemment instituée, elle vient d'exercer une immense réaction théorique. Car, je lui dois la fondation systématique de la logique positive > par la concordance générale , établie dans le premier volume de ce traité , entre la méthode objective et la méthode subjective ^ désormais également indispensables à chaque forte élaboration abstraite. Toutes deux conviennent à la nature du Grand Être , suivant que Ton considère sa dépendance ou sa prééminence envers les autres existences réelles. La première voie montre les fondements nécessaires de l'ordre universel, et la seconde ses prmcipales lois. Elles sont également indispensables à l'activité , puisque l'une préside surtout au progrès le plus simple, et l'autre au plus noble. Quand cette réaction normale du cceur sur l'esprit sera devenue assez familière , elle produira des résultats théoriques impossibles au moyen âge, sous une synthèse mentalement oppressive. Chacun sentira, mieux qu'alors, combien les dignes effosions morales peuvent habituellement seconder les vrais efforts intellectuels. Base systématique de la foi , la science acquiert ainsi une sainteté supérieure à sa première consécration théo-
cratiqae. Nos moindres théories prendront bientôt un charme et une dignité qu'elles ne semblent pas comporter, en développant la profonde réaction qui appartient directement aux lois les plus simples et les plus générales.
L'universelle connexité entre les divers éléments de la vraie religion n'est pas moins sensible ni moins importante envers le culte que pour le dogme. Car, les relations naturelles dà sentiment avec l'intelligence et l'activité se trouvent ainsi systématisées , de manière à mieux développer leur efficacité morale. La poésie a plus besoin que la science de cette consécration positive 5 comme ayant moins participé à l'ancienne consécration théologique ; mais aussi sa sanction finale est encore plus directe , d'après une meilleure affinité avec le principe aflèctlf de la synthèse altruiste. Si la science devient la base du dogme, la poésie reste l'âme du culte , dont l'importance est plus immédiate et plus pure , aussi bien que plus usuelle. Après l'habitude des bonnes actions, rien ne tend mieux à développer les histincts sympathiques que la pratique familière des dignes eflhsions. Purgée enfin de tout caractère égoïste , la prière comporte désormais une pleine expansion directe de nos meilleurs sentiments. £n acquérant ainsi plus d'efficacité morale , elle devient aussi mieux usuelle, puisqu'elle s'adresse à des êtres mieux connus et plus sympathiques. Prier, c'est tout ensemble aimer et penser, si la prière reste purement mentale; tantôt aimer en pensant, et tantôt penser en aimant, suivant la disposition dominante. Mais, si la prière devient aussi orale, selon sa vraie nature, alors prier constitue à la fois aimer, penser, et même aghr. Ainsi, la prière purifiée offre le meilleur résumé de la vie; et, réciproquement, la vie, sous son plus noble aspect, consiste en une longue prière. Le moindre domicile contient, davantage que sous le polythéisme , une sorte de temple privé où le culte des véritables anges gardiens appelle journeHement cha-
que positiviste à une salutaire adoration des meilleures per* sonnifications de l'Humanité* Or, ces saints épanchements exigeant un emploi continu des images chéries , ils suscitent toujours une véritable élaboration poétique. La mémoire la mieux ornée ne peut jamais qu'y seconder Toriginalité directe , puisque Tidéalisation y est particulière à chaque cas. Quand réducation universelle sera devenue assez esthétique, les arts spéciaux viendront habituellement assister Tart fondamental, pour rendre ce culte domestique plus touchant et plus efficace. Cest ainsi que les meilleures affections pousseront naturelle* ment chaque positiviste ù développer la vie subjective au delà de toute possibilité antérieure. Son importance suprême , dans l'ensemble de la religion humaine , lui procurera des encouragements , à la fois publics et privés , d'où résultera bientôt son perfectionnement systématique. Une meilleure connaissance des diverses lois positives de notre nature permettra de fonder ce progrès capital sur un concours habituel de toutes les théories objectives. Par ce saint commerce entre la science et Tart, ia réaction morale de Tesprit deviendra le digne équivalent de la réaction mentale du cœur.
Quant ^u régime, enfin, il serait ici superflu de prouver spécialement la tendance nécessaire de la religion positive à le développer, en le systématisant d'après ses vraies relations avec le dc^me et le culte. Car, c'est envers Tactivité qu'une telle synthèse manifeste le mieux sa supériorité naturelle et directe , puisque l'existence pratique échappa toujours à la coordination antérieure, même sous le polythéisme. Désormais incorporée à la vraie religion, elle y devient, comme dans la vie réelle, le but définitif du dogme et du culte , ainsi préservés de toute déviation ascétique ou quiétiste , suivant Timpulsion du véritable amour, toujours avide du bien effectif. Cette systématisation du régime lui procure un caractère plus rationnel et plus noble ,
même dans sa partie la j^os matérielle^ dès lofs UérarcU* qoement liée à la iilus éminente. Une telle connexité entre les moindres prc^^ du corps et les meilleurs perfectionnements de l*âme développe également et mntnellement tontes les amé' iiorations réelles. Je dois snrtont indiquer ici comment le régime se lie directement an culte , et même au dogme , dans sa partie supérieure. En effet , malgré que la morale ait finalement en vue les actions , elle s'attache d'abord aux sentiments , qii sont leurs principales sources. Ainsi conçue, elle se lie an cidte, qui , directement voué à l'expansion normale des melUenres affections , tend indirectement à les développer. Quoique cette réaction de Fart comporte moins d'efficacité morale que la pratique immédiate du bien , sa continuité plus aisée lui procure beaucoup de prix envers le plus important et le plos dlAelle de tous les perfectionnements. D'une autre part y le régime , outre l'entremise normale du cuite , se lie directement à l'ensemble du dogme , d'après la dépendance naturelle de la tbéorie du progrès envers celle de Tordre. Ses diverses règks générales acquièrent ainsi une autorité systématique ansri propre à développer qu'à consolider leur ascendant pratique, surtout quant aux plus nobles prescriptions , tant exposées aux atteintes sophistiques que suggèrent les insthicts à contenir. L'ensemble de la morale devient mâme une sorte de prolongement nécessaire du dogme positif, quand on étend la hiérarchie encyclopédique jusqu'à l'ordre individuel , qui en constitue le terme naturel , comme je l'ai remarqué déjà. Car, la ssbordination normale de la personnalité à la sociabilité n*est alors qu'une dernière application capitale de la loi fondamen* taie , qui partout subordonne objectivement l'ordre le plus pw^ ticulier au plus général. La dépendance précédemment in*quée sous l'aspect théorique convient également à TapprédatiOB pratique. Ainsi , rindividuaUté se subordonne à la sociaMé ,
STATIQUE SOCIALE. — CHAPllUE PREMIER. 79
comaie celle-ci à la Titalité , déjà subordonnée pareillement à la malériaUté , premier domaine objectif et dernier terme subjectif de rbarmonie universelle.
J'ai maintenant assez caractérisé^ sous tous les aspects essentiels, le seul mode synthétique qui conrienne pleinement à la nature humaine. Son développement direct et spécial app^irtient au dernier volume de ce traité , quand son avènement décisif se trouvera convenablement démontré d'après l'ensemble du passé. Mais, pour compléter ma théorie générale de la religion 5 11 me reste ici^ comme je Tai d'abord annoncé, ï caractériser sommairement la longue et dlfScile initiation ^exigeait l'établissement de la véritable unité.
Les diverses explications précédentes ont dû faire implicitement sentir qu'une telle synthèse ne comportait point un essor immédiat, malgré la spontanéité des tendances qui nous y poussent toujours. Il sera donc facile maintenant de motiver directement sa préparation nécessaire. Elle est également exigée par la nature intellectuelle et par la source morale de la vraie religion.
D'abord, la foi doit y être essentiellement objective y puisque le dogme positif consiste dans la connaissance réelle de l'ordre universel. Les inspirations subjectives ne peuvent concourir à l'élaboration de ses divers éléments que par une influence secondaire, assez indiquée ci-dessus, en fournissant les hypotlvèses destinées à devenir des lois, d'après leur vérification extérieure* Quand la systématisation positive est enfin possible, la subjectivité commence à prévaloir, comme seule capable de coordonner les matériaux obtenus, suivant les explications de mon premier volume. Mais ce terme n'arrive que d'après une entière extension de l'eiH^rit scientifique jusqu'aux phénomènes les moins généraux et les plus compliqués. Avant que cette condition soit assez remplie , la prépondérance de la subjecti*
80 SYSTÈME D£ POUTIQUË POSiTI?E.
vite vicierait radicalement toutes nos théories. Or, on tel accomplissement ne saurait être prompt ^ puisque la découverte de Tordre naturel n'a dû se faire que successivement , en procédant toujours du monde vers Tliomme , ou des phénomènes les plus généraux aux plus particuliers.
Mais, d'un autre côté, eu vertu même de cette marche caractéristique, Tobjectivité ne put jamais construire une synthèse quelconque. Si son impuissance à systématiser est aujourd'hui reconnue d'après vingt siècles de stériles efforts , à plus forte raison était-elle inévitable avant l'acquisition de matériaux positifs. Toute synthèse doit donc être subjective, quoiqu'elle ne comporte de réalité que d'après une base objective , dont l'élaboration dure longtemps. Néanmoins, l'homme ne peut jamais se passer d'une synthèse quelconque , pour coordonner ses pensées, de manière à diriger sa conduite. Une telle situation mentale n'admet d'autre issue que la construction , entièrement subjective, d'une synthèse heureusement spontanée, mais nécessairement chimérique, et dès lors purement provisohre.
Or, cette solution initiale, sans laquelle notre raison ne pouvait surgir, résulte naturellement de nos tendances primitlTes vers les conceptions absolues, qui nous dispenseraient de toutes recherches spéciales , en nous permettant de déduire toujours sans avoh: jamais induit. Les lois réelles, c'est-à-dire les faits généraux , n'ont pu se manifester que fort tard , même envers les moindres phénomènes célestes. Tant qu'elles restent mconnues, l'esprit humain poursuit nécessairement la vainc détermination des carnes^ c'est-à-dhre, des origkies et des destinations absolues. Cette recherche , alors animée par l'espoir d'un empire illimité sur un monde où l'ordre semble arbitraire, peut seule dissiper notre torpeur initiale. Un tel problème ne comporte, même aujourd'hui, d'autre solution que celle qui surgit d'abord , l'explication du monde d'après l'homme , sod-
vant rassimilation spontanée de*la nature morte à la nature Tirante. Ainsi s'institue directement la méthode subjective, dont le libre essor n'éprouve alors aucune entrave objective. En un mot 5 dans cette philosophie intuitive ^ qui cherche l'es*sence de tout^ les volontés tiennent lieu des lois. Une pareille synthèse^ qui maintenant convient aussi peu à la spéculation qu'à l'action^ fut longtemps autant hidispensable à celle-ci qu'à celle-là. Nous y retomberons toujours quand nous voudrons agir systématiquement, sur des phénomènes dont nous ignorons les lois spéciales. Il faut bien, en effet, que, faute de notions extérieures, notre sagesse suive des impulsions mtédeares, plutôt morales que mentales, à moins qu'elle ne s'abstienne totalement, ce qui devient souvent impossible*
Le premier état de notre intelligence ne permet donc aucune harmonie durable entre la raison pratique et la raison théorique. Tandis que l'une, exclusivement objective, n'ofGre que des faits isol^, l'autre, purement subjective , ne présente que des généralités incapables de lier les notions particulières. Quoique guidée par de faux rapprochements , celle-ci tend toujours à la prévision systématique , là même où Ton y renonce ensuite. Mais celle-là prépare aussi l'état normal,- en découvrant partout quelques lois empiriques, qui permettent des l^vtsions réelles en plusieurs cas usuels. Notre initiation mentale^consiste surtout à combiner assez ces deux tendances simul* tanées vers la réalité des notions et vers la généralité des conceptions. Cette combinaison ne devient possible qu'en corrigeant les excès respectife d'objectivité et de subjectivité. Or, l'ensemble des impulsions pratiques y dispose naturellement , en faisant de plus en plus sentir que ces deux vices opposés empêchent également de prévoir pour mieux agir. Car, Fun entrave toute induction générale, et l'aulre toute déduction réelle. Akisi suivit graduellement la double prépondérance de
'étade des lois sur la cmmaisslSuice des faits et sur la rediercbe des causes.
Comparée à la synthèse définitive , cette synthèse provis<rire offre des similitudes essentielles sous de profondes différences. Sa spontanéité caractéristiq[ue la rend entièrement subjective ; mais sa destination exige qu'on la croie objective. Par là s'an* nonce , et même se prépare , la conciliation finale des deux grandes conditions spéculatives. Chaque synthèse repose sur la prépondérance du type humain : mais il est personnel dans Tune et social dans l'autre. Leur principale différence résulte de la nature absolue de la première^ opposée à la relativité de la seconde. Ce contraste scientifique est complété par leur contraste logique, consistant surtout en ce que lés hypothèses primitives ne sont jamais vérifiables , tandis que les hypothèses définitives le sont toujours. D'après l'ensemble de ces apfoAtiens 5 les deux synthèses tendent à devenir inconciliables^ à mesure que la dernière développe ses vrais caractères.
En second lieu^ l'appréciation sociale manifeste encore mieux Timpossibilité initiale de la véritable unité et le besoin d'un régime préparatoire. Outre que le Grand-Être ne serait point apprécié alors^ il n'y est pas même assez formé. Son essor décisif suppose une longue évolution ^ à laquelle doivent pré^der des fictions spontanées. L'amour^ à peine suffisant aujoord'hoif reste d'abord tellement restreint , que la haine domine enven la presque totalité de notre e^èce. Toute l'activité collective émane alors des instincts inférieurs. Ne pouvant entrepreadre la conquête d'un monde qui semble aussi invincible qu'inexj^ cable ^ chaque association partielle s'efforce surtout de sosmettre les autres. Mais cette tendance , d'abord aveuglément destructive 5 se régularise en se développant. Elle institnc spontanément la sociabilité préliminaire , en cimentant l'anioB intérieure , et poussant à l'incorporation extérieure. La Batiie
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITRE PREMIER. 8i
prépare PHumaoité^ et Fégolsme national dispose à Famour imiyerseL
Ce régime guerrier, comme le dogme fictif, dememre toujonrs incomplet , par suite de leur commune opposition aux exigences pratiques. L'activité industrielle surgit sous l'un, de même que l'esprit positif sous l'autre. Ainsi se développent les éléments définitifs pendant Timparfaîte^domination des éléments primitifs, jusqu'à ce que l'accroissement de ceux-là et le décroissement de ceux-ci amènent des luttes qui accélèrent l'avénement nécessaire de la véritable unité.
Les deux puissances provisoires tendent chacune à dominer sans partage. Néanmoins, leur rivalité naturelle peut être assez contenue par une affinité spontanée, qui leur permet longtemps de se combiner. L'esprit absolu du dogme fictif et te caractère égoïste du régime guerrier sont trop analogues j^our rester toujours inconciliables. En se combinant, l'un étend sa prépon^rance, et l'autre augmente sa consistance. Alors les opinions non démontrables et les autorités non discutaUes s'appuient mutuellement. De leur connexité résulte d'abord la consolidation du régime initial, mais ensuite sa tendance à dominer au delà de sa destination normale. Toutefofe, S(tt élément temporel reste davantage compatible que son âémeat spiriturt avec l'essor de la synthèse finale. Il n'est point destiné^ comme celui-ci , à une entière extinction ; car il peut cesser de prévaloir sans perdre tonte efficacité. L'activité milit^Ér» conservera toujours un office subalterne envers les existences humaines et les organisations animales qui violent oa repoussent Fharmonie universelle sans pouvoir y être ramenées. Mais la foi surnaturelle a déjà perdu toute véritable utilité duz les populations d'élite ; elle doit enfin s'éteindre partout, pvbque son autorité ne peut jamais accepter la subaltemité. 4pcès avoir earaetérisé FensemMe de la synthèse provisoh^,
84 SYSTÈME 0£ POUTIQLË POSITIVE.
il fout apprécier ici les principales transformations qu'elle a dû snccessiyement éprouver pour préparer de plus en pins Favénement de la synthèse définitive.
Le dogme fictif consiste toujours à expliquer le monde par rhomme^ en attribuant tout à des volontés analogues aux nôtres. Or^ cette philosophie initiale comporte deux modes très-dilTérents^ l'un direct ^ lautre indirect, suivant que ces volontés souveraines résident dans les corps eux-mêmes. , ou seulement dans des êtres surnaturels. C*est ce qui distingue les deux principaux états successif de la religion absolue^ d'abord le pur fétichisme 9 ensuite le théologisme proprement dit^ précurseurs nécessaires du positivisme. Tous deux interprètent la nature morte d'après la nature vivante^ et suppléent aux lois physiques par l'ébauche immédiate des lois morales. Mais fis diffèrent profondément quant à la conception de la matière, que le premier suppose vivante et le second inerte. Le passage de l'un à l'autre mode constitue réellement la plus grande transformation propre à la synthèse provisoise. Néanmoins , ce passage s'accomplit naturellement, à mesure que l'observation concrète développe Tobservadon abstraite. L'esprit humain étend alors aux propriétés l'explication fondamentale qu'il bornait d'abord aux substances. Or, ces conceptions moins particulières ne peuvent prévaloir sans rapporter les volontés dominantes à des êtres distincts des corps eux-mêmes. Chacun de ces êtres personnifie la propriété commune^ indépendamment des diverses substances qui en ont d'abord suggéré la notion comparative. Dès lors chaque corps devient essentielle^ ment passif , et doit toute son existence au dieu qui le dirige sans y résider.
£n exanûnant les enfants ^ et même les animaux, on recon* naît aisément que le dogme fétichique constitue seul le début spontané de cette religion absolue qui devait précéder et pré-
parer la religion relative. Il n'oflfre d'autre vice philosophique que la confusion , d'abord inévitable , entre le monde inorganique et la nature vivante, dont la vraie distinction reste encore si méconnue par tant de docteurs actuels. Au fond, le penseur fétichiste , qui ne sait pas distinguer l'activité d'avec la vie , se trouve moins éloigné de la vérité scientifique que le rêveur théologiste qui , malgré l'évidence , regarde la matière comme passive. L'un observe, sans doute, d'une manière trop peu approfondie ; mais l'autre accorde à l'imagination ime influence exorbitante. Dans la religion spontanée , la subjectivité se borne à suppléer au raisonnement , alors impossible faute de matériaux , par le sentiment , dont la prépondérance normale est d'abord si prononcée. Mais la religion inspirée fait directement prévaloir l'impulsion subjective , au delà même de ce qu'exigeait la recherche initiale des causes. A la vérité , elle devient ainsi plus propre à seconder l'essor décisif de l'imagination humaine. Mais le fétichisme comportait aussi , sous d'autres formes , une pleine évolution esthétique , et il consacrait mieux l'ascendant du cœur. Si donc la religion alïsolue avait dû persister toujours , elle aurait certainement conservé le mode spontané. C'est au fétichisme que nous revenons, et non au théologisme , quand une forte passion ramène passagèrement les meilleurs esprits à la vaine recherche des causes. Ainsi , la substitution de l'un à l'autre suffirait pour confirmer la destinée purement provisoire de la religion absolue, qui n'a pu nulle part maintenir le mode le mieux adapté à sa nature. Le théologisme concourut intellectuellement, surtout dans l'âge polythéique , à préparer le positivisme, ne fût-ce qu'en refusant la vie à la matière. Mais cette aptitude, quoique indispensable à l'évolution originale, n'aurait point, à ]>eaucoup près , le même prix pour une évolution communiquée ou dirigée. Alors il serait possible d'accomplir directe-
ment le paiMge da féUditome ao posUMioie, eo MUoi tMt mode théologlqae propremeDldit, ri quelques cas fropartanti^ Individuels ou collectifs 9 exigeaient réellemeol cet e/fort systématique. Il suffirait , en eiTet , d'jr faire assez apprécier la vraie distinction entre l'activité et la vie ^ cooiDe Je Pexpltqueral dans la suite*
Cette considération éventuelle est surtout destinée Id à montrer que Timportance historique du théologisme concerne davantage la sociabilité que rinteiligencc« Sa principale efflc»dté doit même être plut/>t regardée comme politique que comme morale* Car^ sous ce dernier aspect , le /éticblsme ne le cède point au polythéisme. L'harmonie affective s'y troave même plus directe et plus complète , comme le conAnne k long et opiniâtre attachement de notre espèce k ce naïf début, encore si sensible aujourd'hui. Mais cette supériorité morale de la religion spontanée se borne nécessairement k reilstence privée* La vie publique ne pouvait réellement se développer, ni même surgir^ que sous le théologisme*
£n effet , le culte féUchique est trop particulier pour sosdlcr aucune doctrine vraiment commune* Il ne comporte, di moins , cette aptitude que pendant sa dernière phase , kffsqu'il parvient k Tétat astrolatrique, d'où il passe UentM ai mode polytliéique* De plus , le dogme absolu reste fort Incomplet tant qu'il n'excède point son début spontané* Cafi il y demeure essentiellement borné au monde extérieur, saai embrasser le domaine humain , oh il puise , au contraire , sa explications physiques. Mais, quand le polythéisme retln toute activité k la matière , et transporte les volontés donÉ nautes k des êtres imaginaires qui n'ont aucun siège exclusif ^ alors leur empire s'étend jusqu'aux phénomènes de rbomoc et de la société , bientôt devenus leur prindpale attribntk** C'est ainsi que Tébaucbe naturelle des ivéculatloiii moralci
acquiert d^à un caractère moins empirique , comme le fi d'abord le fétichisme envers les lois matérielles.
La notion générale de celles-ci éprouve même une heureuse réaction d'après cette grande révolution théorique. De là résulte^ CD effet 5 la première conception directe de Tordre matériel , aalrement assimilé à Tordre social. Car, les deux acceptions i, différentes que nous ofl^re le mot ordre toîncidaient essentiellement chez les penseurs primitifis j aux yeux desquels tout wtrim^emenî supposait un commandement Les suprêmes fo- \mté»y qui partout suppléent d'abord aux lois , produisirent à ta fois des causes en philosophie et i\Q^ droits en politique. Sans jamais abdiquer la surintendance du monde matériel 5 les dieux^ haUtuellement préoccupés du monde moral et social ^ abandonnaient le cours ordinahre des phénomènes physiques aux usages réguliers qu'ils y avaient établis autant pour leur propre convenance que pour Tutilité de Thomme.
Enfin ) ce premier essor théologiquè de nos plus hautes conceptions comporte aussi une profondejefficacité politique , en consolidant tous les pouvoirs spontanés par une consécration snliamaine , d'abord ébauchée dans Tastrolatrie. Néanmoins, pour que cette réaction se développe 5 il faut que Tactivité collective ait déjà surgi, d'après une tendance habituelle vers la conquête. Or^ cela suppose Texistence agricole , ou du moins Hstorale i et surtout Tétablissêment de Tesclavage, remplaçant enfin les massacres primitifs.
Tel est le double aspect 9 mental et social , sous lequel Farénement du théologisme devint profondément indispensable k l'ensemble de Tinitiation humaine. Intimement mêlés à nos destinées , ces êtres fictifs purent y représenter spontanément te vrai Grand-Être , pendant sa minorité nécessaire. Quoique knn suprêmes volontés dussent sembler arbitraires^ , le besoin fc les pénétrer 7 introduisit graduellement toute la régularité
compatible avec notre propre état. L'indétermination inhérente à lenr nature purement subjective permit de transporter aox dieux chaque saine tendance suggérée par l'instinct cnritSBant de l'impulsion sociale. Ainsi devenus, à notre insa^ les organes spontanés de nos affections et opinions coUectiTes ^ les dieux procuraient à ces dispositions naissantes une consistance qo'eDes ne pouvaient autrement acquérir. Cette indispensable consécration dut presque toujours s'appliquer exclusivement à des tendances salutaires y seules susceptibles de nous rallier envers des croyances aussi vagues. En un mot y l'assemblée des dieux constituait une sorte de conseil de régence , alors investi de la tutelle de l'Humanité. Or, cette régence dut y en général j représenter convenablement l'impulsion confuse et inaperçue dn Grand-Être , dont la seconde enfance avait su instituer idéalement un tel ministère.
Le fétichisme dut tout ébaucher^ mais U put rarement constituer; car, ses croyances étaient aussi mobiles que particulières. Il n'accomplit assez qu'une seule évolution fondamentale , directement propre à sa nature , et première source nécessaire de notre essor intellectuel. EUe concerne la logique du oceor^ c'est-à-dire la combinaison des idées d'après la connexité des sentiments , d'où résulte aussitôt la méthode purement sobjective. Cette marche pouvait seule éveiller notre intelligence^ en faisant spontanément surgir de nos impulsions affectives les premières hypothèses capables de lier et diriger nos observa* tiens , alors dépourvues de tout guide rationnel. La meilleiire culture ne nous empêchera jamais de retomber dans une semblable disposition y quand nous voudrons conjecturer sur des événements dont nous ignorons les lois , même empiriques, n faut bien que nos émotions dissipent alors l'incertitude laissée par nos spéculations; car, d'un autre côté y il n'est pas toujours possible ni convenable de suspendre le jugement. Base Intel-
lectuelle du régime fétichique^ cette méthode snbjectiTe s'y développe rapidement , d'après un exercice habituel. Sa domination spontanée rend alors familier le précepte le plus fondamental de notre vraie sagesse , la prépondérance continue du cœur sur l'esprit. Jamais le théologisme ne put ensuite le faire autant ressortir^ même dans la synthèse monothéique. Le po^ttvisme pouvait seul lui procurer une consistance pleinement sy^matique , sans altérer aucunement sa naïveté primitive. JJnsi , le principal fondement de la religion relative se trouve déjà posé spontanément par le début nécessaire de la religion absolue.
Mais^ quelle que soit l'importance , trop méconnue jusqu'ici, de ce premier pas 5 l'initiation humaine dut surtout s'accomplir sous le théologisme proprement dit ^ toujours issu d'ailleurs du fétichisme primordial , dont Tinfluence directe n'y fut jamais éteinte^ même dans son déclin actuel. La principale supériorité de ce second mode religieux dépend néanmoins de son aptitude naturelle à constituer un sacerdoce distinct ^ centre ultérieur de toute l'évolution préparatoire. Tant que le fétichisme n'aboutit point à l'astrolâtrie , le culte , quoique très-développé, n'y exige aucun prêtre spécial; puisque chaque adorateur peut s'adresser sans intermédiaires à des puissances toujours pré* sentes et matériellement accessibles. Mais^ quand les dieux ont prévalu 5 l'appréciation et la transmission des volontés et des liommages exigent bientôt l'interprétation sacerdotale. Ainsi surgit, souvent même pendant l'existence nomade, une corporation spéculative, naturellement investie d'une haute prépondérance sociale. C'est d'une telle théocratie, beaucoup plus que ÙB la théologie et théolâtrie correspondantes, que dépend réellement l'ensemble de l'initiation humaine après la décadence da féticbisme. Tous les pouvoirs essentiels y ont puisé jusqu'ici leur consécration nécessaire ; toutes les institutions principales
s'est prolongée Jusqu'à l'état présent des populations d*élite y quelques modifications qu'y aient apportées les révolutions ultérieures. Quand ce régime peut se développer assez , le polythéisme s'y montre essentiellement conservateur. Il est surtout caractérisé par l'institution des castes , où la domination héréditaire du sacerdoce constitue le principal lien politique. L'aptitude évidente d'un tel régime à conserver nos premières acquisitions de tous genres^ et sa pleine conformité avec les tendances naturelles qui prévalent alors ^ lui procurent une admirable consistance. Mais l'ordre y devient bientôt contraire à tout grand progrès, qui ne peut surgir qu'en échappant à cette discipline oppressive.
Une telle issue résulte naturellement de l'activité guerrière^ dont la prépondérance caractérise le second mode polythéique. Mais celui-ci présente deux cas très-diflférents , selon que l'ensemble des conditions, intérieures et extérieures, hiterdit ou permet le développement complet du système de conquête, qui constitue la tendance normale de l'existence militaire.
Dans le premier cas, cette activité détermine implicitement une précieuse réaction mentale, d'où dépendit la principale préparation de l'esprit occidental d'après la grande élaboration grecque. Ayant heureusement brisé le joug théocratique , le principe militaire, contenu par l'ensemble de la situation, pousse alors toutes les hautes intelligences vers la culture spéculative, d'abord esthétique, puis scientifique, et enfin philosophique. Il ne conserve d'activité essentielle que celle qu'exige la digne préservation de ce libre foyer théorique contre l'invasion du théocratisme oriental. Mais, en secondant les nobles penseurs d'où dépendait alors notre essor, ce polythéisme intellectuel détermine finalement une profonde dégradation dans l'ensemble de la population correspondante , où prévaut alors le genre d'existence qui convient le moins à notre nature. En
STATIQGË SOUAI£. — GBAPITBE PBEMIO. 03
déplorant oette Êitalité qui dore encore^ il font surtout apprécier ses immenses résultats pour ravénement normal y et même le service étemel, du vrai Grand- Être ^ dont la providence S3^stématiqne doit enfin développer dignement une sollicitude ^ciale envers la nation ainsi sacrifiée.
Son influence esthétique ne se borne point aux admirables productions qui ont alors caractérisé irrévocablement notre essor poétique et artistique. Elle consiste surtout dans sa tentance^ plus intime et plus populaire ^ à développer le second élément nécessaire du vrai régime logique. Le polythéisme pouvait seul faire ainsi surgir partout la logique des images ^ qui consolide et perfectionne la logique des sentiments^ fondée par le fétichisme. Outre sa destination esthétique , ce nouvel élément logique exerça longtemps une puissante réaction théorique^ en secondant Fessor de l'esprit inductif ^ pendant l'élaboratbn objective du polythéisme. Cet emplrâ continu des images pour faciliter alors des inductions fictives préparait déjà leur aptitude finale envers les inductions réelles. Ainsi se confirme de plus en plus l'admirable tendance de la synthèse provisoire à ébaucher spontanément toutes les évolutions que doit systématiser la synthèse définitive. Malgré les prétentions doctorales d'une orgueilleuse philosophie , nos principales institutions sont toujours essentiellement dues à la raison commune, guidée par les naïves croyances qui pouvaient seules dissiper notre torpeur initiale.
Quant à l'essor scientifique , l'élaboration grecque ne doit pas seulement être appréciée d'après ses importants résultats ^édaux. Assez préparé par l'exercice concret , l'esprit positif y ébauche librement sa culture abstraite, en posant déjà les premières bases mathématiques et surtout astronomiques du dogme définitil Quoique bornée mévitablement au plus simple âément de Tordre matériel^ cette construction décisive suscite
9à SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
aussitôt une immense réaction mentale , qui , d'après un tel type, tend de plus en plus à substituer partout les lois aux volontés.
Mais la spécialité nécessaire de Fesprit scientifique ne lui permettait point d'être l'organe direct de cette tendance générale^ dès lors échue à l'esprit métaphysique. Celui-ci nedifière essentiellement de l'esprit tbéologique qu'en remplaçant les dieux par des entités^ pour traiter les mêmes questions absolues. En ôtant aux solutions antérieures toute leur consistance mentale , une telle substitution empêche leur efficacité organique, surtout dans l'application sociale 5 et jusque envers les doctrines théoriques^ ou elle introduit des doutes qu'elle ne peut jamais dissiper. Cette eiiicacité négative de l'ontologie grecque a été utilisée ensuite pour dissoudre l'excès de tbécdogisme qui entravait notre dernière préparation. De plus^ l'esprit métaphysique a directement secondé l'initiation humaiie^ en osant déjà entreprendre une synthèse objective , d*après les premiers fondements résultés de l'essor scientifique. L'inlattgable accession de ces orgueilleuses tentatives malgré kar commun avortement^ fit même ressortir davantage le besoin d'une meilleure systématisation , qui exigeait une suffisante estension de la positivité rationnelle. Ces incessantes variatioiis ont toujours développé la prépondérance de la théorie loglfoe qui constituait l'élément le plus précieux et le plus fixe û^wm telle philosophie. Ainsi s'annonçait confusément 5 au milieu des synthèses objectives , la tendance croissante de notre intelligence vers une synthèse essentiellement subjective , seule capable de remplacer enfin la systématisation théologique. M^i ces divers services théoriques^ bornés à quelques penseur», où ils étaient d'ailleurs très-altérés par l'orgueil ^ ne fieront Jor mais oublier les immenses ravages moraux d'une phUosophie qui^ mettait l'esprit aa-d«ssas de tarait > aboutit mèine k VwÊt^
stauqub sociale, —chapitre premier. 95.
versell^ pK^pon^érance des moindres facultés mentales^ pnlsqae l-expression y domine bientôt la conception.
Telle fut la triple réaction intellectuelle du polythéisme militaire succédant à la théocratie initiale chez une population oui néanmoins le système de conquête ne put se développer assez. U faut mahitenant caractériser l'efficacité directe que doit ensuite exercer l'activité guerrière dans le cas normal qui lui permit de tendre librement vers sa destination essentielle. Son influence , alors plus pure et plus complète ^ concerne surtout la sociabilité^ quoiqu'elle ait fini par assister aussi le mouvement intellectuel 5 en propageant dignement l'élaboration grecque. Ainsi s'accomplit la plus importante et la plus difficile des diverses préparations qu'exigeait l'avènement final du Grand- Être ^ dont chaque peuple tend d'abord à devenir le noyau central. Ces efforts universels ne comportent un grand résultat social que d'après la prépondérance graduelle d'une seule population, appelée, par l'ensemble de ses conditions intérieures et extérieures, à dominer dignement toutes les nations assimilables. Quelques siècles d'une admirable activité militaire, d'abord spontanée, puis systématique, suffirent pour incorporer la in^eure partie de la race blanche autour d'un centre provisoire. Le polythéisme ne pouvait mieux préparer le positivisme qu'en préiddant à cette première formation dédsive du vrai Grand-Être, qui dès lors tendit , en effet, à reuû^lacer ses dirins précurseurs. Ce résultat devint d'autant plus caractéristique qu'il annonçait aussi l'activité normale de l'humanité régénérée. £n comprimant partout une vahie ardeur guerrière, l'incorporation romaine y substitua naturellement l'essor industriel, seul susceptible d'universalité. Aussi l'état final de notre espèce fut-il dès lors senti, et même poursuivi, par tous les iioblcfi cœurs.
Outre cei immenses résultats, une telle opération sociale dut
longtemps améliorer le peuple qui la dirigeait; tandis que révolution intellectuelle propre à ses prédécesseurs grecs les avait finalement dégradés. Car y elle ne put réussir que par le concours actif et permanent de tous les citoyens. L'union intérieure y constituait la condition fondamentale de Tincorporation extérieure. Ainsi le polythéisme romain consacrait antairt que possible notre existence normale^ en subordonnant partout la spéculation à Faction, et en imprimant à celle-ci un profond caractère social Quand Tassimilation politique fut assez avancée pour attirer l'attention générale vers le mouvement intellectuel^ ce noble système seconda spontanément une évolotion qu'il avait dû jusqu'alors dédaigner. Cette aptitude naturelle du régime romain à accueillir tous les progrès ultérieurs contraste surtout avec l'impuissance nécessaire de la civilisation grecque qui, contraire à l'ordre normal, ne put jamais suppléer au prompt épuisement de sa destination exceptionnelle.
Pour apprécier assez le polythéisme social, il faut aussi caractériser directement son efficacité morale. Car, il fut, soin ce rapport, autant supérieur au polythéisme intellectuel que celui-ci l'avait été au polythéisme conservateur. Quoique toute morale théologique soit naturellement égoïste, son influence réelle dépend toujours davantage de la situation que de la doctrine. Il en était surtout ainsi dans l'antiquité polythéique, où les libres inspirations d'où émanèrent les croyan* ces n'avaient jamais pu tendre à régler directement la vie humaine. La consécration naturelle qu'y trouvèrent nos penchants quelconques était même indispensable au véritable essor moral. Nous ne pouvions autrement discerner quelles inclinations il faudrait ensuite contenir ou développer. Mais, si cette vaste expérience était alors nécessaire à la moralité future ^ elle offrait d'abord un immense danger, en secondant la prépondérance spontanée des instmcts personnels. Une telle len-
dance ne pouvait être combattue que par une discipline émanée de la situation 5 et qui même n'y aurait jamais surgi sans l'entière subordination de la puissance spirituelle à l'autorité temporelle. Or, le seul cas assez favorable dut résulter de l'essor décisif du système de conquête. Pendant plusieurs siècles , une noble activité publique vint ainsi dominer la vie privée ^ de manière à contenir dignement la personnalité spontanée de la morale antique. Quoique l'enthousiasme civique ne fût , au dehors^ qu'une sorte d'égolsme collectif^ il devait souvent déterminer, au dedans 9 d'admirabies dévouements.
Cette comparaison morale des trois régimes polytbéiques devient surtout appréciable envers la condition sociale du sexe spécialement destiné à représenter le Grand-Être. Son perfectionnement y qui constitue la principale mesure de la vraie civilisation, fut essentiellement ébauché, comme tout autre progrès^ par la théocratie initiale. Mais il s'y borne à consacrer rmstitution fondamentale du mariage dans le mode le plus imparfait, d'où le polythéisme conservateur ne put jamais se dégager. Les vices naturels de la polygamie sont trop faciles à sentir pour que la sagesse sacerdotale l'eût systématiquement sanctionnée sans une nécessité supérieure qui l'imposait alors ^ outre l'entraînement spontané de la brutalité masculine, toujours si difficile à contenir chez les grands. £n effet, il fallait, ayant tout, garantir, sous une forme quelconque, l'institution conjugale, en obligeant l'homme à nourrir la femme. Or^ les fortunes sont alors tellement concentrées que la théocratie ne pouvait consolider cette première condition sans autoriser, et même encourager, la polygamie. Mais, quand l'activité guerrière eut prévalu, une nouvelle nécessité prescrivit la monogamie, seule assez conforme à une telle existence ^ oii d'ailleurs l'esclavage fournissait à l'instinct sexuel des compensations natoreUes de ses entraves légales. Ce second état du mariage resta
98 SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIV^t
néanmoins aussi imparfait que possible che% les Grecs j^ sauf ]ie perfectionnement spontané des règles propres aux iQceste3.- Leur inertie militaire les dispensait de se confier aux femmes, et leurs goûts intellectuels les détournaient de la société féminine. Ainsi ^ le plein développement de la monogamie antique échut au polythéisme romain, qui éleva naturellement la dignité des épouses et des mères. La vie privée devint alors la princl^ pale consolation habituelle des fatigues militaires et des luîtes politiques. Investies enfin d'une confiance indispensable à des époux souvent absents y les femmes furent appelées a diriger l'éducation morale^ à laquelle se subordonna tout office pédagogique. L'impulsion continue d'une noble activité publique imprima d'ailleurs aux deux sexes un caractère de sévérité qui leur fit mieux apprécier la pureté.
Tels sont les trois états successifs du polythéisme , d'abord conservateur, puis intellectuel, et enfin social, dirigeant, cbeï nos divers ancêtres occidentaux , la principale initiatiou humaine. Mais , malgré la nécessité des deux autres régbnes , le premier constituait seul un véritable système, embrassant ^ à sa manière, l'ensemble de notre existence. Si le théologisme devait toujours durer, ce serait uniquement sous ce mode primitif , quoique le fétichisme caractérisât encore mieux la stabilité de la religion absolue. Comparés à la théocratie égyptienuei le polythéisme grec et le polythéisme romain n'oflfrent réellement que de grandes transitions, destinées i. développa respectivement rintelligence et l'activité , affranchies d'un joug oppressif. Leur avènement suffirait pour confirmer la nature purement provisoire du système théologique ; car, chacun d'eux perdit tous ses caractères après avoir assez rempli son office spécial , auquel il ne pouvait survivre.
Mais le dernier régime conduisit réellement l'antiquité jus-' qu'au seuil de notre véritable état final, tant iptelleçtuel qu^ ^
cial. Sons Fimpulsion grecque^ les penseurs romaius s'afifranchirent bientôt des croyances polythéiques, ej même ils parvinrent souvent à une entière émancipation. L'influence pratique les disposait , d'ailleurs , à sentir assez l'inanité radicale des diverses doctrines métaphysiques. Ils tendaient directement vers le dogme positif, fondé sur Texistence naturelle de l'ordre universel, formulée depuis longtemps, autant que le permettait l'état scientifique , par le plus grand des philosophes. Envers la sociabilité, les impulsions rénovatrices étaient encore moins équivoques , parce qu'elles ressortaient mieux de la situation fondamentale. L'existence de l'activité guerrière , d'après une suffisante extension du système de conquête , ne laissait désormais à l'existence militaire qu'un office purement défensif , destiné surtout à protéger l'essor industriel, qui déjà tendait à prévaloir. Toutes les nobles âmes commençaient à pressentir, et même à poursuivre, l'irrévocable transformation de la théocratie initiale en une pure sociocratie, qui vouerait chaque force particulière au service continu de l'Humanité. Cet état normal fut même regardé d'abord, par les grands esprits, comme beaucoup plus prochain qu'il ne pouvait l'être. Ils se trouvèrent ainsi entraînés à repousser longtemps la transition fmale qui devait seule y conduire, ne la jugeant propre qu'à le retarder. Une évolution dirigée systématiquement pourrait, sans doute , amener maintenant au positivisme les diverses nations polythéistes, en leur évitant toute phase monothéique. Puisque les fétichistes comporteraient, au besoin, une telle accélération, j'en devrai expliquer ultérieurement les conditions et la marche envers les nombreuses populations qui nous offrent encore un état analogue à celui de nos divers ancêtres , égyptiens , grecs ou romains. Mais cette heureuse faculté n'existait aucunement pour l'évolution originale , oii rien ne pouvait dispenser le théologisme d'une laborieuse terminaison monothéique.
Toutefois , cette extrême phase de la synthèse provisoire ne fdt vraiment nécessaire que sous le rapport social. Gar^ notre intelligence serait mieux guidée par un polythéisme sagement condensé que par aucun monothéisme. En eifet ^ l'unité suma-' turelle^ même avec ses correctifs catholiques, ne peut assez représenter la diversité fondamentale que nous offrent, soit le monde extérieur^ soit notre propre constitution. Aussi le mo« nothéisme ne put -il jamais surmonter entièrement la dernière protestation que lui opposa l'esprit polythéique dans la doctrine des deux principes. Un polythéisme vraiment systématique exigerait même au delà d'un tel dualisme. Il ne pourrait assez rempUr son office logique et scientifique sans admettre autant de grands dieux qu'il existe réellement de catégories essentielles dans l'ensemble des phénomènes. Les vrais philosophes devront amsi modifier un jour le polythéisme actuel , pour y substituer paisiblement le positivisme,* quand une digne protection dispensera TAsie et l'Océanie des longues préparations sociales qu'exigea la marche occidentale.
Une telle intervention consisterait surtout à perfectionner lu mode original suivant lequel s'accomplit la concentration spontanée du polythéisme. En effet, l'unité théologique correspondit au même besoin continu de généralisation théorique qui d'abord avait substitué les dieux aux fétiches. Son avènement naturel résulta d'une simple extension du dogme complémentaire , par lequel le polythéisme représentait ce qu'il y a d'évidemment régulier dans les phénomènes de tous genres. Car, un dieu spécial pour l'invariabilité y avait été institué , sous le nom de destin, avec une certaine juridiction nécessaire sur les autres divinités. Quand le besoin d'unité se fit assez sentir, on se borna donc à rendre cette prépondérance plus complète et plus active, en réduisant les anciens dieux à Tétat de simples ministres. Or, il suffirait aujourd'hui de modifier systématique-
ment cette mardie spontanée ^ pour rendre le polythéisme aisément transformable en positivisme. Il faudrait seulement décomposer le destin général en autant de destins spéciaux qu'en exige rétude réelle de la nature physique, intellectuelle, et morale. Cette modification, pleinement conforme à l'esprit polythéique, permettrait d'éviter le vague spéculatif du monothéisme , qui a tant entravé l'élaboration de l'unité finale , par une vaine recherche de l'universalité objective. Ainsi devenues immuables, les volontés surnaturelles disparaîtraient bientôt sous les lois naturelles qui correspondraient à ces divers destins.
Sans insister davantage sur cette indication anticipée, elle prouve ici qu'une telle marche ne pouvait convenir à l'évolution originale de l'esprit théologique. Car, son succès actuel supposerait une exacte connaissance de l'ordre universel chez ceux qui voudraient instituer dignement cette transition directe du polythéisme au posîvitisme. Le monothéisme fut donc indispensable d'abord à notre essor intellectuel , quoiqu'il l'ait ensuite gêné.
Nous lui devons surtout le développement populaire du troisième élément essentiel de la logique humaine ^ l'art de combiner les idées d'après les signes correspondants. Comme cet art complète l'iDstitution fondamentale de nos procédés rationnels, il a naturellement usurpé la fonction de désigner leur ensemble. La logique des signes nous fait encore oublier beaucoup trop la logique des images émanée du polythéisme , et surtout la logique des sentiments résultée du fétichisme. Malgré son ascendant doctoral , la première n'est pas cependant la plus précieuse pour découvrir la vérité , même abstraite , ni seulement pour la propager. Sa supériorité propre concerne essentiellement la déduction , que les signes rendent plus facile et plus rapide , au risque toutefois de la confusion et du verbiage. Quant h l'induction , les images y conviennent mieux ,
dr02 SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
fliirioiiit lorsqtte les sentiments les anfanent. Néanmoliis^ lessif^oes étant «enls assez facultaitifs , ce privilège naturel conservera éoujours une grande importance à leur usage rationnel. En le consacrant, le positivisme le combinera dignement avec les deux antres modes logiques , que les femmes et les prolétaires n'ont jamais cessé de pr^érer. Or, sa source monothéiqoe est irrécusaUe, malgré les prétentions de f ontologie grecque. Car, l'unité divine suscitait naturellement, chez tous les esprits, des méditations générales où les images se trouvaient interdites, sans que les sentiments pussent y suppléer, faute de netteté on de précision. Les signes y devenaient donc la seule ressource habituelle de notre intelligence , qui s'est ainsi familiarisée avec leur emploi prépondérant, aisément étendu ensuite à des sujets quelconques. Quand cette pratique a trop prévalu , surtout en Orient, chez des peuples mal préparés au monothéisme , elle y a souvent engendré, sous le nom de cabale, un genre particulier d'aberrations mentales, qui expose à de graves dangers moraux et sociaux. Mais ces déviations ne sauraient altérer ni la valeur propre d'une telle institution , ni l'aptitude naturelle du monothéisme à la développer. C'est ainsi que le début , le milieu , et le déclin de la religion préliminaire ont respectivement fondé les trois parties essentielles de la vraie logique, dont la religion finale vient aujourd'hui construire Tensemble normal. On voit aussi que cet essor populaire de la logique des signes dut alors coïncider avec la prépondérance non moins universelle de l'esprit déductif. Car, la systématisation des croyances força partout à tirer, de quelques principes inaltérables , une foule de conséquences pratiques, et même théoriques. Quoiqu'un tel exercice religieux convienne à toutes les populations monothéiques, il dut principalement se développer en Occident , oii la division des deux pouvoirs suscitait des discussions habituelles. La religion du moyen âge nous poussa donc
STATI<JÛfe SOCIALE. — CHAPITRE PREMIER. 103
à déduire par lés lignes , comme celle de Fantiquité nous avait coBdtdts à Itidtlii^e par les images. En logique , autant qu'en morale 5 notre véritable initiation résulta toujours d'une longue élaboration populaire , d'après les croyances universelles, sans auCtiUë tnlpokion doctorale. C'est seulement aujourd'hui que des inâaeiices vraiment systématiques peuvent utilement diriger cet essor spontané.
Pour caractériser maintenant la principale destination de la dernière pbàse théôlôgique , il faut la regarder comme concernant surtout rinltiation morale de l'humanité.
L'antiquité flVait asséss développé, d'abord la vie spéculative, pttls la vie acUVe. Elle avait même assez consacré la prépondérance nottnale de la seconde sur la première. Celte double préparation élait profondément eUtacitiéè chez toutes les populations pleinement soumises à Tinfluence gréco-roniàine. Mais elle ne pouvait aucunement suflBre pour compléter l'initiation occidentale, puisqu'elle n'embrassait point le sentiment, aussi supérieur à l'activité que celle-d à rintèlligence. Ce centre normal de l'existence humaine exigeait donc une troisième transition , qui lui fût essentiellement consacrée. Telle était la dernière condition indispensable à la transformation finale de la thédcfâtie eh sodocrâtiè.
Cette jpréparàtlott donipiiétnéntaire devait surtout consister
dans Une première systématisation *de la morale universelle ,
qtti fendit partout à substituer enfm les devoirs aux droits. La
jtrincipale épteuve de son efficacité résulterait de son aptitude
à diriger une grande transfôrnîàtion sociale, alors prescrite par
la situation Occidentale , en présidant à l'abolition , graduelle
mais complète, de l'esclavage, sàhs laquelle l'initiation humaine
ne pouvait plus faire aucun pas capital. Quand cette extrême
préparation serait assei accomplie , les éléments essentiels du
syètèmë déflnitifpoorralent développer leûi^ essor décisif, sous la
tutelle décroissante da dernier régime provisoire. La mardie fondamentale de l'initiation humaine assignait donc au moyen âge une double mission caractéristique^ systématiser la morale, et affranchir les travailleurs. Or^ ce grand office social exigeait d'abord une dernière transformation de la religion absolue^ qui 5 primitivement spontanée et ensuite inspirée 5 devait alors devenir révélée.
Toute l'efficacité morale du polythéisme romain dépendait de sa destination politique. Quand l'activité guerrière fut essentiellement épuisée d'après une suffisante incorporation^ les croyances antiques manifestèrent bientôt leur impuissance nécessaire contre la corruption incomparable résultée alors de l'oisiveté et de la richesse. La morale théologique ne pouvait être systématisée sans l'unité surnaturelle 5 seule capable d'y rallier les doctrines et d'y sanctionner les préceptes. Émané de l'ensemble des antécédents intellectuels , le monothéisme était profondément réclamé par la situation sociale , comme aboutissant normal des divers polythéismes, depuis que TextincUon des nationalités faisait sentir le besoin d'une croyance cornmmie^ propre à consacrer la fraternité universelle.
Pour accomplir son office moral ^ cette extrême transition devait surtout s'appuyer sur la vie future ^ qui n'avait £adt qae seconder le théologisme antérieur^ où l'action divine était immédiate. Sa prépondérance agrandit alors le domaine réel de notre raison ^ à laquelle la foi surnaturelle abandonnait ainsi le présent , comme elle lui avait jadis livré le passé en renonçant à la métempsycose. En se concentrant désormais sur Taveiiir, Fautorité sacerdotale s'y construisit un empûre exclusif, dont la constante suprématie ne pouvait être méconnue d'aucun croyant.
Une telle construction exigeait naturellement une autre cmd:tion dogmatique 9 qui formera toujours le principal caractère
propre à la dernière synthèse provisoire. En effet ^ la foi monotliéique > fondée sor la critique du polythéisme^ avait été forcée d'aotoriser Texercice de la discussion rationnelle. Mais elle éprouvait aussi le besoin d'échapper à l'activité dissolvante de l'esprit métaphysique, tout en continuant d'employer ce dangereux auxiliahre. Cette difficile conciliation exigeait que le nouveau dogme résultât d'une révélation surnaturelle , sans laquelle ces vagues croyances ne comportaient aucune consistance mentale, ni surtout la moindre efficacité sociale. Le monothéisme ne pouvait pas se contenter, comme le polythéisme , de traditions confuses et mobiles. Cette concentration était trop artificielle pour se passer d'un code religieux, dont l'autorité supposait une source divine.
Telles sont les condiiions communes à tous les monothéismes qui eurent une véritable existence historique. Mais elles étaient loin de suffire à la destination morale du monothéisme occidental. Ce grand office dépendait surtout d'une admirable institation sociale, devenue le principal attribut du vrai cathoUcisme , la séparation normale des deux puissances élémentaires , nécessairement confondues dans toute l'antiquité. L'insuffisance morale du christianisme , là où cette condition politique ne put être assez remplie, suffirait pour montrer que l'utilité réelle du monothéisme occidental consistait essentiellement à fournir alors la base dogmatique d'une telle division. C'est surtout ainsi que la préparation catholique fut vraiment indispensable à notre initiation.
Quelque imparfaite que dut être cette première séparation des deux pouvoirs , elle résultait naturellement de la situation correspondante , depuis que l'influence grecque et l'action romarne s'étaient assez combinées. Le monothéisme y émanait de simples philosophes , qui , malgré leurs aberrations pédantopratiques , conservaient toujours une attitude purement spécu-
i06 SYSTÈME DE POLITIQUE POSmtE.
latlve, sous la résistance nécessaire du régime polythéltltle. Son ascendant graduel ne pouvait donc provenir que â*tine libre appréciation de sa supériorité morale^ seule capable de lui procurer Fassentiment universel. Chacun sentait de plus en plus que la confusion des deux pouvoirs ^ Jadis Indispensable h. la conquête ; se bornait alors à sanctionner une dépravation efifrénée. On comprit ainsi que les règles morales ne ^doivéxtt pas être confiées à ceux-là même qui en comportent la ^rlnd-^ pale application. Leur pleine efficacité exigeait que le sacerdoce correspondant ne pût jamais dominer que sur lés esprits et les cœurs, mais en devenant ^ dans ce domaine normal, entièrement indépendant de Tautorité politique. Or, ees deui conditions ressortaient spontanément de la longue prépondérance légale du polytiiéisme. En même temps , rincorpotation romaine tendait évidemment à se dissoudre , par une suite naturelle de son immense extension. Un pouvoir purement spirituel devenait seul capable alors de rallier librement , d'après une éducation commune , des populations trop hétérogènes pour supporter davantage la concentration temporelle. G^est ainsi que les tendances politiques concoururent avec les dispositions intellectuelles et les besoins moraux pour ébaucher la séparation spontanée des deux puissances sociales. Une telle division constitue réellement toute la supériorité esseutléUe du monothéisme occidental sur le monothéisme oriental. GaT, la morale de Tislamisme est aussi satisfaisante que celle dti câ-* tliolicisme ^ et sa doctrine choque moins la raison. Sa moindre! efficacité sociale ne tient donc qu'à la situation sacerdotale. Dans cette théocratie militaire , le sacerdoce , toujours oppresseur ou opprimé 5 comme dans Tantiquité y ne fut jamais conduit à développer assez la prépondérance normale des sentiments sur les pensées et les actes. La tendance spontanée de tout monothéisme , même jttlf y vers ude teUé cfnhtiré ûi put
ûefenàt 4édsive tpi'cn Ocddent, d'après rensemble des antécédents intellectuels et «ocianx. Pour remonter habituellement jusqu'aux sources aflfectives de nos vices et de nos vertus, îl fallait que le sacerdoce fût constitué de manière à juger et conseffler notre conduite, mais sans pouvoir la diriger immédiatement Or, cette constitution émanait directement de la situation occidentale , môme après le triomplie légal de la nouvelle foi. En adoptant le catholicisme , les chefs polythéistes reconnaissaient , sans doute , sa suprématie morale ; mais ils restaient ^ en général , aussi éloignés qu'auparavant de lui céder la domination politique^
Cette séparation des deux pouvoirs était tellement liée à la destination sociale du monothéisme occidental, que toute l'élaboration de la synthèse révélée s'y rapporte essentiellement. On comprend ainsi comment son vrai fondateur, l'incomparable saint-Paul , put , dès le début , en systématiser les dogmes et les institutions , que ses principaux successeurs développèrent à mesure des besoins. Un but aussi déterminé et aussi dominant contenait, chez tous les penseurs dignes de l'apprécier, les divagations propres à l'esprit théologique. Le lecteur reconnaîtra , dans le volume suivant , que cette grande destination justifie pleinement le catholicisme du moyen âge contre les diverses inculpations modernes. Même les dogmes les moins rationnels méritent, au point de vue historique, le profond respect de tout philosophe capable de juger leurs vraies relations avec la mission morale de ce système provisoire.
Je me bornerai à citer ici le dogme de l'incarnation divine, qui , en y joignant ses divers compléments nécessaires , constitue réellement la seule différence essentielle entre les deux révélations occidentale et orientale. Cette opposition théorique correspond , en effet, au contraste pratique entre la séparation et la conftision des deux pouvobrs sociaux. En maintenant , et
même augmentant , leur concentration , comme l'exigeait une tliéocratie militaire , la révélation musulmane a pu et dû se simplifier autant que possible , pour éviter toute résistance sacerdotale à rentière domination des successeurs du prophète. Mais le catholicisme n'aurait point assez séparé les deux puissances , s'il n'eût pas ainsi donné au sacerdoce un chef surnaturel , qui pouvait seul garantir son indépendance sociale. Les sympathies de la plupart des rois envers l'arianisme suffiraient pour confirmer qu'ils sentaient ^ à leur manière ^ Tefficadté d'une telle garantie. En empruntant au polythéisme l'hypothèse de l'incarnation ^ le catholicisme lui procura donc , non -seulement une plus grande dignité dogmatique , mais surtout un meilleur caractère social. Ce divin médiateur annonçait d'ailleurs confusément la tendance croissante de l'humanité à tirer de son propre sein sa suprême providence. Le type humain avait spontanément fourni la base générale du fétichisme , mais sans y revêtir aucune forme déterminée , et en y conservant seulement notre constitution morale. Il prévalut davantage dans le polythéisme^ où Fimagmation imprima librement aux puissances directrices l'ensemble des divers attributs propres à notre nature idéalisée. Le catholicisme fit mieux ressortir cette tendance, en la concentrant sur la suprême unité, oii les deux natures se combinèrent sans se confondre. Une telle progression devait enfin conduire à l'entière élimination de l'être fictif, quand l'être réel aurait acquis assez de grandeur et de consistance pour remplacer entièrement son précurseur nécessaire.
Malgré la séparation fondamentale des deux pouvoirs ^ complétée par toutes les croyances et les institutions destinées fi la consolider, l'efiicacité sociale du système catholique demeurerait inexplicable sans le concours continu des influences pratiques spontanément émanées de la nouvelle situation ocddentale. Ce n'est point le catholicisme qui a déterminé les.prin-
STATiQU£ SOCIALE. — CUAPIXEE PREMIER. 109
cipales transformations politiques qui caractérisent le moyen âge : il n'a fait que les systématiser en les consacrant, quand elles se conciliaient assez avec sa propre nature. Lui-même n'aurait jamais surgi sans Timpulsion préalable des tendances sociales qui modifièrent profondément l'existence militaire 5 alors passée de la conquête à la défense y de manière à indiquer une prochaine prépondérance de l'activité pacifique 5 exigeant une régénération morale. Pour organiser un régime conquérant 9 l'islamisme dut concentrer le plus possible les deux puissances ; quoique son admirable fondateur ne méconnût point l'importance de leur division. Mais le catholicisme devait les séparer, afin de constituer le régime défensif. Tous les caractères essentiels de ce nouvel état précédèrent, en effet, la construction catholique , et guidèrent même le puis* sant génie d'où elle émanait. Quoiqu'on les attribue communément aux invasions germaniques, j'ai démontré qu'ils résultèrent spontanément du suffisant accomplissement de la conquête romaine. On l'avait déjà reconnu quant à la transformation de l'esclavage en servage , alors préparée par la réduction de la traite à l'intérieur de l'empire. Mais cela n'est pas moins évident pour les deux autres conditions de la situation féodale, d'abord la décomposition politique , et ensuite la hiérarchie territoriale. Ce double attribut correspondait à Favénement nécessaire du régime défensif, oîi l'activité devenait habituellement locale.
Sans être vraiment indispensables à ces diverses transformations sociales, les invasions, d'ailleurs inévitables, durent, en général, les mieux consolider, et surtout les développer davantage. En effet, l'activité défensive prévalait plus évidemment chez des populations où le système de conquête n'avait pu encore surgir. Aussi incapables de conquérir que d'être conquises, ces tribus nomades voulaient alors passer commodément à l'état
agricole 5 en se fixant sur un sol déjà cultivé. Ces expédltioDS exceptionnelles curent donc pour but, non la domination, mais rétablissement. Elles ont même prévenu , chez ces peuples, le développement d'une phase militaire analogue à celle de la société romaine, et qu'ils auraient parcourue s'ils fussent devenus sédentaires suivant le mode normal. Leur propre polythéisme , évidemment conforme à une telle tendance , entravait, au contraire, leur nouvelle destination. Ils furent ainsi disposés à lui préférer la religion qu'ils trouvaient établie dans le pays qu'ils adoptaient , et qui seule convenait à l'existence qu'ils avaient en vue. L'unique opposition sérieuse serait émanée, à cet égard, de leurs castes sacerdotales, si celles-ci n'avaient pas été naturellement subalternisées , depuis longtemps, par les chefs militaires, avant que la théocratie pût s'enraciner chez des nomades. Ainsi s'explique leur facile conversion au catholicisme , quelquefois même avant les invasions définitives. L'insuflisance ordinaire de leur préparation intellectuelle se trouvait heureusement compensée par la plénitude décisive de leur disposition sociale. Ils prirent donc avec franchise et développèrent bientôt les mœurs convenables h la situation qu'ils choisissaient. Leur génie pratique corrigea, beaucoup l'ascétisme et le quiétisme inhérents aux croyances, catholiques, tandis que leur généreuse activité contenait l'égoîsme chrétien. Dans leur caractère guerrier, on démêle aisément , même au début , une tendance spontanée vers l'existence pacifique y qui transformerait chacun d'eux en un simple directeur agricole. Aussi firent-ils bientôt prévaloir la transformation décisive de l'esclavage en servage , d'où devait résulter graduellement l'entière émancipation des travailleurs. Les influences catholiques se bornèrent, sous ce rapport, à consacrer les impulsions temporelles. Il en fut encore plus ainsi envers la dispersion politique et la subordination féodale, garanties na-
turelles de Fiadépendance et du concours^ qae ces guerriers appréciaient également, et dont la doctrine catholique secoo^ liait mal la conciliation habituelle.
Toutefois^ comme ces populations avaient franchi la phase romaine , leur nouvelle existence se trouvait naturellement trop pacifique pour satisfaire une activité qui n'était point épuisée par son cours spontané. De là résulta la turbulence militaire qui distingue les mœurs féodales des mœurs romaines^ où Taction collective absorbait les conflits privés. Mais cette différence, que le sacerdoce ne put surmonter assez, n'empêcha point la féodalité de devenir la principale source des plus grands résultats du moyen âge, envers lesquels on a beaucoup exagéré Tefficacité du catholicisme. Cela est évident pour la chevalerie, où Tessor social fut plutôt contrarié qu'assisté par une doctrine incapable de l'apprécier. Une pareille institution se trouvait tellement liée à la situation et indépendante de la croyance, qu'elle surgit partout où prévalut l'existence correspondante , non-seulement chez les musulmans d'alors, mais même parmi certains polythéistes actuels. Le catholicisme participa davantage à la digne émancipation des femmes occidentales. Mais son influence propre et directe s'y borne à la pureté , que nous lui devons essentiellement, et sans laquelle la liberté féminine eût aussitôt dégénéré en une corruption effrénée, également funeste aux deux sexes. Quant à la tendresse, qui constitue pourtant le principal caractère de cette admirable évolution, dont la pureté n'était que le préambule indispensable, elle émanait uniquement de l'existence féodale, malgré la résistance catholique.
On ne peut, en général, apprécier sainement le moyen âge sans y suivre toujours l'influence simultanée des deux éléments hétérogènes qui s'y trouvèrent forcément combmés. Malgré la. divisioQ dei^ deu^ pouvoirs, d'ailleurs si imparfaite, les vices
intellectuels et les dangers moraux propres au monothéisme troublèrent nécessairement l'oflice social du sacerdoce catlio* lique. Il n'aurait pu systématiser la situation correspondante si celle-ci n'eût constamment suscité des impulsions pratiques qui tendaient spontanément à la régler. La discipline catholique ne pouvait assez convenir qu'à la vie privée. Sans l'influence féodale, elle aurait été profondément nuisible à la vie puhUque. Pour caractériser assez la combinaison nécessaire de ces deux éléments généraux ^ de manière à déterminer sa durée normale; il faut considérer le double système de guerres défensives qui dut succéder à l'établissement fondamental. Le succès des invasions tendait à les renouveler indéfinîmeut^ si les premiers conquérants n'avaient énergiquement contenu les autres irruptions. Mais cette longue réaction offrait deux cas distincts et successifs 5 suivant qu'elle concernait des peuples susceptibles dincorporation occidentale ou des nations inconciliables. Il fallait d'abord contenir^ par un sage mélange de concession et de résistance, les tribus polythéistes, en les obligeant à devenir agricoles sur leur propre sol, quelque défavorable qu'il fût Elles pouvaient alors s'adjoindre au système occidental ^ sous la seule condition naturelle d'embrasser le catholicisme, symbole normal de l'occidentalité. Mais, quand la nouvelle incorporation serait ainsi complétée , elle trouverait un vaste office collectif, éminemment propre à la consolider et à la développer, dans l'irrévocable répression des invasions musulmanes. L'Occident ne pouvait espérer aucune conciliation avec un monothéisme qui aspirait autant que le catholicisme à l'ascendant universel, et qui , en même temps, dirigeait un système de conquête analogue à celui de la phase romaine. Toute l'efficacité de cette lutte nécessaire devait se borner à répartir le grand empire entre ces deux régimes incompatibles. Quand une telle circonscription territoriale aurait acquis asâei de
STATIQUB SOGULfi. -* CHAPITRE PREIUEB. 113
fixité, la compression mutuelle achèverait de consolider la principale destination sociale de cette double transition, en faisant mieux prévaloir partout l'activité pacifique. Alors, les deux monothéismes, également dépourvus d'universalité, tendraient à se dissoudre rapidement, faute d'un grand but pratique, en préparant, chacun à sa manière ^ l'élaboration directe de la vraie synthèse. Elle seule devait terminer dignement cet antagonisme final, dont rensen]i)le avait, de part et d'autre , mis en pleine évidence la nature purement provisoire du régime théologique et militaire.
La transition catholico-féodale méritera toujours beaucoup d'attention et de reconnaissance pour avoir mieux ébauché qu'aucune autre l'état normal de l'humanité, dont elle dirigeait la dernière préparation fondamentale. Déjà la double transition {lolythéique conduisit jusqu'à pressentir cette existence définitive , qui devait devenir plus appréciable à mesure que sa réa* lisation approchait. Ces nobles traditions, jamais perdues chez les dignes chefis, surtout temporels, poussèrent constamment le moyen âge à construire autant que possible le système entrevu par l'antiquité. Quoique des tentatives aussi prématurées ne comportassent aucun succès durable, elles étaient non moins indispensables qu'inévitables pour caractériser assez l'immense fondation réservée à notre siècle. Sous tous les aspects essentiels, le moyen âge a vraiment posé le problème fondamental que nous devons aujourd'hui résoudre ; et même il a souvent indiqué l'esprit général de la solution. Pour sentir l'importance de ses efforts, et bien juger leur avortement naturel, il faut savoir qu'aucun grand problème ne saurait être assez posé sans une solution quelconque.
Envers l'intelligence, j'ai signalé ci-dessus l'aptitude néces« saire du monothéisme à développer le dernier élément général de la logique humaine. Il suffit ici de compléter cette indication
it& ftTBTÈllE DS POUTIQUE POSITITB.
m y spédflftiit la teodaoce pariiculière du monotliéisme ùmà^ dental. La séparation des deux pouvoirs et la systémttisatloi de la morale suscitaient constamment, chez les populatiom t^atlioliques 5 des habitudes universelles de discus^on et de méditation , les plus propres à culliver partout la logique des signes 9 d*après son application continue h nos principales spiculations. Un culte qui consacrait les images , et qui surtout exerçait toujours les sentiments, poussait d'ailleurs à combiner directement ce troisième élément rationnel avec les deux précédents.
Outre sa haute destination pratique, cette rationalité occidentale trouva même un exercice théorique, et partout populaire» dans les efforts spontanés que suscitait partout le monothéisme pour concevoir enfin Tordre universel , dont la notion génénde était contraire à la spécialité et à l'incohérence des «ncienoei explications théologiques. Quoique le catholicisme , justement absorbé par sa mission sociale , n'eût pu ni dû s'incorporer profondément le mouvement intellectuel d'où émanait sa doctrine, sa discipline scientifique fut, au moyen flge, d'une admirable libéralité. La subordination tant reprochée de la raison envers la foi , ne tendait alors qu'à contenir des médi* talions prématurées sur les théories morales, en concentrant mieux les efforts théoriques vers le seul domaine qui tàt asaex accessible , et dont la culture devait d'ailleurs préparer toute élaboration supérieure. Entre cessages limites, la discipline catlio» Hque accueillit toujours le dogme transitoire construit d'avaact par Aristote pour abriter la culture positive sous le patronage tbéologique. Cette étrange combinaison d*une volonté absolue avec des lois immuables fut même consacrée dans la grande transaction scolaslique qui termina le moyen âge , quand le catholicisme , ayant accompli son principal office , cessa rédUe^ ment d^trc actif : il n'aurait pu l'adopter plus tôt sans se dénâ->
STAtlQUB SOCIAL^ «— GBAPITHB PB^HIEB. i^S
tmr radicalement. Çn un mot, sa discipline ne fu( alors hostUe qu'envers l'esprit métapliysique , et Fon doit aujourd'iiui fegrelter qu'elle ne Tait point empoché davantage de troubler l'essQr spoQtané de l'esprit positif, dont U conserva lopgtefpp? la tutelle spéciale.
la, théologie du moyen Age était d'autant mieux fondée à ei^clure rpntologje du domaine moral et social , que le dogme (Catholique avait \raiment établi la i^eule ti)éprie qui pût en diriger la première culture systématique, du moins pour la viç privée , base normale de la vie publique. Son véritable créa^ tçur po3a complètement le principe général de l'antagonisme continu entre la nature et la grâce , qui était alors aussi convenable à la théorie qu'indispensable à la pratique. £n signalant à celle-ci la grande lutte qui caractérise la vie humaine, il ouvrait ^ celle-là l'étude régulière de notre çonstilution mo* raie. C'était le seul correctif normal que comportât le caraç-r tère égohte de toute synthèse monothéique , où l'on ne peut admettre l'existence naturelle des affections purement bjeU'^ veillantes sans y empêcher une suffisante systématisation , §t par suite une véritable elQçapiié, Tandis que les intérêts ima» ginaires permettaient h la mora)e pratique d^ discipliner le| Intérêts réels, la morale théorique pouvait indirectement con-^ sacrer les bqns sentiments à titre d'inspiri^t^ons divines. Si le positivisme doit, sous l'un et l'autre aspect, surpasser beau* coup le catholicisme, c'est uniquement d'après sa réalité carac-r téristique? qui le pousse à remplacer une ténébreuse unit^ morale par une saine théorie cérébrale, ouvrant ^ l'esprit ^icntifique l'ancien domaine de I4 grâce , dernier apanage du céleste régent. Quand l'ontologie voulut, fi cet égard, rem*pLicer 1;^ théologie , elle ne put, comme toujours, que tout désorganiser sans rien construire , puisqu'elle conserva cctie vicieuse unUé en supprimant non correctif né(:psfîais ç , dp m»^*
nière à en manifester davantage la hideur théorique et pratique.
En spécifiant cette appréciation envers les spéculations sociales^ on reconnaît aussi que le moyen âge y ébaucha uo pas capital y quoique le catholicisme ne pût les embrasser qu'em* pirlquement y sous la seule impulsion de son office politique^ d'après la séparation des deux pouvoirs. On voit, en effets poindre alors la grande notion du progrès humain ^ qui devait fonder la sociologie 5 en se combinant avec la notion de Tordre^ qu*Aristote avait déjà systématisée autant qu*elle peut l'être isolément. Si ce temps eût comporté Textension décisive dé la positivité rationnelle à de tels phénomènes, elle y aurait trouvé une base expérimentale vraiment suffisante. Car, les trois termes indispensables pour découvrir une progres^on quelconque y résultaient réellement de la comparaison naturelle entre le régime monothéique et les deux régimes polythéiques^ dont la combinaison avait dirigé sa fondation. Déjà la conviction pratique de la supériorité des Romains sur les Grecs aTaft indiqué aux derniers penseurs de l'antiquité un progrès irrécusable, au milieu des préjugés théocratiques qui consacraient rimmobilité et même la rétrogradation. Un sentiment plus profond et plus universel élevait le moyen âge au-dessus de la phase romaine : du moins les seuls lettrés , alors peu influents, combattaient cette appréciation populaire. Il suffisait de la combiner avec la conviction antérieure pour ébaucher la démonstration du progrès humain, surtout moral et politique. Mais la théorie dominante ne pouvait apercevoir ces faits généraux, parce que le catholicisme s'était trouvé conduit à méconnaître ses antécédents grecs et romains. Pour mieux consolider une révélation indispensable à sa destination sociale^ il avait dû se rattacher exclusivement au monothéisme eicep* ijonnel qui distinguait depuis longtemps une petite province
STATIQl]|£ SOCIALE' — GHAPITIUS PBEMIER. 117
asiatique» Néanmoins , la prépondérance dogmatique de cette liaison factice, aussi nuisible au cœur qu*à l'esprit y n'empêcha jamais les penseurs féodaux d'apprécier leurs vrais précurseurs sociaux. Ainsi; la notion du progrès commença dès lors à surgir empiriquement , même dans l'existence collective, quoique l'inspiration théorique y contrariât l'impulsion pratique. Mais ces deux influeuces s'accordaient pleinement envers la vie privée , où le perfectionnement était d'ailleurs plus profond et plus évident. Pendant tout le moyen âge , tous les Occidentaux furent essentiellement préoccupés de la plus noble sollicitude habituelle, consistant à améliorer nos sentiments, et même nos pensées, pour perfectionner notre conduite. Le but égoïste que la théologie assignait à cette tendance continue devait la rendre plus énergique , quoiqu'il en souillât la pureté. C'est ainsi que la notion du progrès humain devint profondément familière aux populations occidentales. Elle se développa même , à un moindre degré , chez les musulmans / malgré la confusion des deux puissances, comme inhérente à toute morale monothéique, qui suppose toujours un type écrit, auquel chaque croyant doit se conformer de plus en plus. Par cette influence normale et continue, le monothéisme, oriental ou occidental , tendait à compenser sa fatale inaptitude théorique envers l'existence collective. Une fois implantée radicalement dans la vie privée, la conception du progrès humain devait bientôt s'étendre à la vie publique , d'après leur inthne connexité.
Toutes les propriétés intellectuelles de la synthèse catholique se rattachaient à la systématisation morale qui constituait le principal office du sacerdoce indépendant. Il fut ainsi conduit, dès le début, à fonder un premier système d'éducation universelle , toujours destiné à diriger l'ensemble de la vie humaine, en suppléant à la base objective par la révélation. La morale
lift 8YSTÈMB DE POLITIQUE POSITIVE.
obtint alort Tascéndant général qui lui appartient datt^ liôtrt existence normale. Quoilîùê essenilellemeiit personnelle, le sacef docfe retendit dignement à la vie domestique , et ttiêtne là sagesse teknporelle l'appliqua spontanément à la vie publlqlllS^ en sorte c|ue toutes les relations humaines se trouvèrent notablement améliorées. Nos principaux sentiments furent assujellb à une admirable discipline, qui s'efforçait habittiélléitlent fle déraciner jusqu'aux n^oindres germes de corrttptloti. GétUs culture du cœur, partout préférée à celle dtê Telsprlt, siiHdlatt, d'ailleurs, la coordination de la vie subjective, qdl , ébiAUéë du fétichisme, et développée par le polythéisme, b^ pt^avtit recevoir que du monoihéisme sa première systématlsatliEillb Même sous Taspcct spéculatif, un tel règne annonçait d^ l'état final;, en Introduisant, à sa manière > dans lédacatWii universelle , l'histoire générale de l'humanité.
Quelque imparfaites que dussent être ces premières tentât tives pour systématiser la vie humaine > elles méritent d'atitait plus d'adniiratlon et de reconnaissance que la sagesse sacerd6«tale et Tlnstinct public y luttèrent presque toujoult tottlre ItH vices Intellectuels et les dangers moraux de lu doëtrinii dlfl^ géante. N'ayant pu devenir systématique que da)M 6o!t d^tOfl, le théologisme fournissait un vague principe de coûrdMaUM mentale par l'unité surnaturelle , et une base impâré de dtsclpllnc morale par le satut persouYiel. Mais tel était aloK le besoin de tout régler que des moyctts qùelcoïkq\flr^ suiteia1%«lit pour utiliser déjîi les dispositions occidentales. A son débet) iè théologismc avait dû laisser tios penchants s^ilvre ess^t!\eïlemcnt leur cours spontané , afin de manifester leu\^ vrafes leifrdancos. Dans son (iéclin, il dut, an contraire, sWoWetdè les discipliner pour raractéi îser leurs relatlotis muttïelles , tM manière h préparer leur systématisation finale. En l'un et l'autre iras , notre nature et notre sojgesse (^ntinrent les tMli^lll
ST^TIQCB BOGIALfi* — GBAnrTRfi PRBMIER. 110
iflipettèctîoDS de nos doetrines. Ki llmpalssance morale du polythéisme ni rinsuffisan^ sociale du monothéisme ne réalisèrent jamais les dangers pratiques cotrespondants aux vices théoriques. Telle est la douceur naturelle deé bons sentiments (pÊti de quelque excitation que provienne leur éveil » ils tendent à se dév9sloK)er par lenl- propre charme^ quand ils ont une fois m^, même d'après ton motif personnel , trop souvent Indls^ pensable & leur torpeur primitive. Quoique le dévouement fût (Mimntidé au nom d'un égolsme insurmontable , Tabnégation b&Mtuelle et la pratique de la vie intérieure devaient ^ à un tHre quelcotiqne^ produire de profondes Améliorations ^ qui ne pouvaient atérs être autrement obtenues. L^nUé morale ainsi âaborén par le théologisme déclinant fournissait, au moyen âge , iimnge àMidpée de celte que fonde aujourd'hui le posi* tivfeme unissant. Sn eompensntlon de leur earadère vague ^ te» ctof aMreSBlnmaturelles cemitnuaient d'ailleurs à consacrer spon^ tanément nos meilleures di^sitions. Si fensemble des êtres £k:tifs avait d*nliord tendu k représenter provisoirement VHh^ manité 9 cette aptitude devenait alors plus nette et plus déci^ sive par leur cowdetisation en un seul , dont les volontés pkis réguliènes devaient mieux correspondre à Tordre tlntverscL Mais toutes ces propriféiés exigeaient l'indépendance du sacer* doce, et devaient cesser quand fi perdrait le caractère progrès^ sif d'oà eUe résultait.
On ne sàiinM mieux apprécier cette mémorable transitif que d'après ses lendaices sociales , tant entravées par la doc^ irine dirigeante, det obstacle continu n'empêcha point le moyen âge éc préparer directement la sociocraHe finale, soit en ébauchant ses principales conditions, soit en faisant surgk* sa éiéments essentiels.
Sous le premier aspect, nous lui devons d'aimrd le seul eibrt sfiiémlIqM pow abolir ]« régime dus cnstes , qui, qaoiqnt
profondément modiGé par le polythéisme militaire, formall toujours le fond général de l'organisation politique* Il subit alors une atteinte décisive d'après le célibat ecclésiastique, qui, détruisant enfin Fhérédité des principales fonctions, annonçait une semblable tendance envers tous les autres offices. Cette disposition s'étendit bientôt à l'ordre temporel, où la transmission héréditaire fut souvent restreinte par dés conditions d'aptitude, à chaque degré de la hiérarchie féodale. En second lieu, la systématisation de la morale universelle, devenue l'apanage normal d'un sacerdoce indépendant, conduisit alors à substituer déjà les devohrs aux droits, malgré la tendance naturelle du principe théologique à instituer des pouvoirs indiscutables. L'ensemble de l'éducation et du régUnc propres au moyen âge y disposait toujours à contrôler la vie réelle, privée ou publique, conformément à la doctrine universelle» Cette tendance générale fut régularisée par la législation, qui partout consacra la révocation des offices , et même la confiscation des biens, pour punir ou réparer la violation des devoirs. Or, une telle discipline, toujours réglée par une appréciation publique de l'intérêt commun, différait beaucoup de la conduite arbitraire inhérente à la source théocratique des anciennes autorités. Elle indiquait une transformation directe et croissante de la théocratie en sociocratie. Cette tendance finale devint encore plus décisive dans les relations internationales, d'après le nouveau caractère que prit alors l'agrégation occidentale. A l'incorporation forcée qui résultait de la conquête romaine , le moyen âge substitua une association vraiment libre, fondée sur la communauté de foi et d'éducation, sans aucune autre autorité commune que le pouvoir spirituel correspondant. Préparée par l'établissement germanique, cette grande transformation politique s'accomplit quand la nouvelle incorporatien fut assez formée , sous la dictature nécessaire de
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITRE PRElilEIU 121
riDComparable Cliarleinafirne. Consolidée et développée dans les croisades, elle manifesta sa vraie nature, à la fin du moyen âge, en déterminant, malgré d'impérieux souvenirs et de puissantes influences, le changement caractéristique du centre occidental. Irrévocablement transporté de Rome à Paris, ce centre indiqua la substitution d'une véritable république occidentale à l'ancien empire d'Occident, dès lors réduit à un titre illusoire. Devenue libre, l'incorporation devait s'accomplir autour de la population moyenne , tandis que forcée elle avait pa se rattacher à une extrémité.
Ces trois résultats politiques du moyen âge ont toujours laissé des traces ineffaçables, quoique trop altérés par l'anarchie moderne. Il en est de même pour la conciliation normale que l'ensemble du régime féodal introduisit enfin entre l'indépen* dance et le concours, et qui fut si noblement caractérisée dans la chevalerie. Mais l'influence la plus décisive de cette admirable transition consiste à nous avoir légué à la fois le principal problème social et les éléments essentiels de sa solution finale, ^ émancipant les femmes et faisant surgir les prolétaires.
Préparée par la pureté chrétienne et accomplie par la tendresse féodale, la libération domestique du sexe affectif modifia pipfondément les mœurs occidentales. En développant Félément le plus caractéristique et le plus spontané de la véritable force morale, elle annonçait dignement la prépondérance finale de l'amour universel. Quoique l'influence féminine ne fût alors organisée que chez les classes supérieures, elle devait surtout se caractériser , après l'entière abolition du servag<», dans les iiamilles où la richesse et la grandeur ne peuvent point la dénaturer. Malgré sa restriction aristocratique, cette nouvelle impulsion réagit, au moyen âge, sur l'ensemble de Texistence humaine. Elle tendit même à modifier déjà les croyances occidentales, en forçant le catholicisme à mieux consacrer la ten-
132 STSTËMB DB POLITIQUE KMfTlVt.
dresBe. D'admirables eflbrts furent alors tentés pour IttMItûer le culte systématique de la Femme, précurseur nécessaire dé radoratfou de rilumanilé. On leur dut, au principal «iètle dtt moyen âge, la prépondérance croissante du type le plun suave que comportât la révélation occidentale. Cette médiatrice yralment humaine annonçait mieux que le divin médiateur Tétat normal de notre culte. Son ascendant graduel , à la fols syslé* maiique et spontané, devenait d'autant plus déci^f que les âkncs supérieures s'efforçaient alors d'Iiumaniser ce type itlëal, en repoussant le zèle mystique qui tendait à le dénaturer. Left principales effusions de Dante envers là nouvelle déesse s'appliqueront désormais à l'adoratiou de la Femme et de l*fltima'nité , surtout dans le tercet carattérfsllque :
In te mïseilcoTàla , in te pietate.
In te magnifteenaà, la te B*iid«na Quantunque in creatura è di bonUte.
Mais cet avènement social des femmes « lie nécessafreoitat à celui des prolétaires, chei lesquels l'influence féminiiie doit être plus complète , et même plus pure, que partout alllears^ Ainsi, le principal résultat du moyen Age consiste, à«toitt égards , dans l'affraochissement des travailleurs , quand la tr«»formation de l'esclavage en servage eut assez préparé Tesis* tence Industrielle sous la tutelle féodale.
Cette immense révxi^lution poussa directement l'Occident jtmla sociocratie imale^ soit par ses coasécluenccs pratiques^ soft aussi par ses réactions ttiéoriionies. En faisant prévaloir l'activité pacifique , elle devait bientôt amioncer la maturité du vrai Grand'Être, dont la notion générale cessaK ainsi d*étre ooatradictoire , puisque ses diverses parties essentielles tendaient dès lors à se combiner IntimoBeaL La divisitM Bécessaire
STATIQtrE StOCIALE. — CHAPITRE PRElUER. 12S
iw entlrepl'^etirs et les ttàvailleurs ne tarda point à suivre l'entière Rbolitioti du setva^ , même avant la fin du moyett âg*. Ce priemler germe de l'organisation induslriclle manifestait le besoin d'une régénération complète , destinée à remplacer df^eittent les garanties du servage ehvors une population desorWiris livrée à tons les dangers de son insuffisance matétielle. Une telle sollicitude devait s'aggraver à mesure que les chefs industriels 9 trop préoccupés de leur propre élévation > aspirtîraient à sùccédbr aux pouvoirs féodaux , dans un régime qui consacrait rinfluence politique de la richesse. En mênfie iMIps, la nouvelle activité pratique tendait dîrectemr*nt à faire partout prévaloir le dogme positif, en développant à la fois la notion de Tordre universel et le besoin de le perfectionner. L'essor du prolétariat occidental disposait à concevoir enfin le Trai bonheur humain comme consistant surtout dans un digne eterciee des aifeciîons bienveillantes, domestiques ou sociales, «cols biens susceptibles d'universalité, el propres à remplacer Ions les autres. Pour assurer aux classes inféneures celte utilque -compêfftt&tîbn de lenr situation matérielle , il fallait que ce BoMe but devint habituellement la principale destinatioti dei grands W des riches, et la condition normale de leur suprématie naturelle. Or , une telle morale était incompatible avee l'esprit chimérique et te caractère égoïste du ihéologisme même le plus pur. Elle ne pouvait émaner que de la religion positive, seule capable de substituer les devoirs relatifs aux droits ab- Wos, en Insliluant des autorités toujours discutables.
rénsemble des indications précédentes montre combien la transilloiti catholico-féodale a préparé, et même ébauche, l'étal normnl de Thumanité. Mais si, sous tous les aspects essentiels, Dons devons seulement réaliser aujourd'hui le programme du moyMi âge, il importe de sentir que cette réalisation exigeait mi changement total de système poflRiqae et refigleux. Le rè^
i2k SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
gime de cette grande époque ne pouvait , à aucun égard , résoudre suffisamment les questions fondamentales qu'il était destiné à poser irrévocablement. Moins durable que tout antre mode de la religion provisoire ^ le monothéisme se décomposait spontanément 9 à mesure qu'il développait son efiBciadté intellectuelle et sociale. Je dois terminer son appréciation soiih maire en indiquant cette contradiction nécessaire entre les principaux caractères de la dernière initiation humaine.
Comparée aux deux précédentes , cette extrême transition de la théocratie à la sociocratie offrait le même vice radical, son exclusive compétence envers la préparation qui lui était dévolue f sans pouvoir la combiner assez avec les autres conditions fondamentales. La civilisation grecque sacrifiait tout k Fintelligence ^ et le régime romain faisait trop prévaloir l'activité. A son tour 5 Tordre catholico-féodal exagéra rascendant normal du sentiment, et tendit à le rendre inconciliable avec Tessor théorique et pratique qu'il doit diriger. Cette exagération était autant indispensable qu'inévitable ^ pour faire alors ressortir assez le principal élément humain , auparavant com- • primé par une vicieuse subordination. Mais elle annonçait la \ fragilité du régime correspondant, toujours exposé aux regrets ' spontanés des esprits les plus cultivés et des caractères les plus énergiques. Son insuffisance devait choquer d'autant plus que, deslmé à constituer l'unité humaine , il se montrait impaissant à combiner nos divers attributs essentiels. Aussi sa complète splendeur^ limitée réellement au douzième siècle, âura-t*elle encore moins que celle des deux autres transitions , malgré sa préparation plus laborieuse. En se promettant toujours un éternel ascendant, le monothéisme^ tant oriental qu'occidental, décelait involontairement sa fragilité naturelle ; tandis que le fétichisme et le polythéisme furent trop enracinés pour éproover jamais le besoin de se rassurer ainsi.
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITRE PRBlUER. 425
Aucune systématisatioii partielle ne saurait être durable, en* core moins pour le sentiment qu*envers Tintelligence ou Tactivité. D'après l'intime connexité des trois éléments humains , toate culture trop exclusive devient enfin contradictoire. L'innriDsance théorique et pratique de la synthèse catholique dentt finalement détruire son efficacité morale, en la rendant hostile à deux évolutions non moins indispensables qu'inévitiUes. Ainsi, les cœurs fidèles repoussaient l'avenir le plus feforable au sentiment, pour conserver un régime réellement tndé sur Tégolsme; tandis que les esprits émancipés rejetaient Il culture la plus importante, d'après son apparente solidarité nec ulie doctrine oppressive. Un tel régime ne comportait une hante efficacité que par les eiTorts constants du pouvoir spiritael contre les vices intellectuels et les dangers moraux des croyances dominantes. Son utilité devait donc cesser quand le Bcerdoce perdrait à la fois son indépendance politique et sa Boralité sociale.
Les conditions fondamentales de ce régime offraient autant dlnstabilité que sa destination caractéristique. £n comparant Favénement du monothéisme avec sa domination^ on reconnaît Vie, émané de la discussion, il devait ensuite succomber sous «De, ne pouvant pas plus la surmonter que l'éviter. Cette situation contradictoire résultait directement de l'unité surnaturelle, ■fime dans Tislamisme : mais le catholicisme devait surtout la développer , d'après la séparation des deux pouvoirs. Parmi tons ces esprits appelés sans cesse à discuter les conséquences, I s'en trouverait nécessairement qui oseraient examiner aussi lesprindpes. Or, les croyances monothéiques étaient incapa- Hes de résister aux conOits rationnels qu'elles provoquaient Uplns admirable des institutions catholiques, condensant, en un seul acte mystique , le dogme et le régime autant que le cohc, choquait teUement l'intelligence qu'elle révolta toi^ours
126 ST8TÈIIE DE POLITIQUE POSITITfi.
Jes esprits trop théoriques et suscita même des doutes affreux chez les meilleurs cœurs.
II n*y avait pas plus de stabilité dans les conditious socialei de la Irausilion calholico-féodalc. Si l'anlique activité militaire dut ôlre purement provisoire , à plus forte ruison quand , an moyen Age, la conquête fut remplacée par la défense» qui perdit toute importance habituelle aussitôt que les diverses la^ vasious générales se trouvèrent irrévocablement repoussées. Envers la sociabilité ^ comme pour Tintelligence , oûeax ce régime accomplissait son principal oiDce moins il pouvait durer. Car, il n'était point susceptible de diriger Ja nouvelte activité quil faisait surgir. L'existence industrielle deveDitt incompatible avec Tesprit théologique , soit en substituant lei lois iKiturelIcs aux volontés surnaturelles , soit en détournant de Tavenir céleste par la préoccupation du bonheur tenreitre. Elle aurait pu respecter davantage la domination féodale, û celle-ci s'était transformée assez tôt. Mais , avant que l'aristo^ cralio modili;\l ses mœurs militaires , Tessor industriel avait spontanément suscité , dans tout l'Occident , des cbeld pratt* ques mieux adoptés à la nouvelle vie , et toujours pressés û% transformer leur asceniiaut civil en une domination poUtiqun» ^
Knlin , la fragilité du régime propre au moyen âge $n m^ nifeste surtout dans la comparaison de ses deux sortes de con->' ditions , intellectuelles et sociales. (Mir, leur harmonie génftr raie « (araclôrisée par la division des deux pouvoir^i fflt toujours précaire « et aboutit à des conflits irréparables, qnaiMi la destination commune cessa de contenir assez leur^ d|vert genres spontanées. Maigre sa profonde coopération à r^n:' semble de Tiniiiation occidentale , une telle séparation étatt trop piématurêe pour subsister alors. Llle u*y résulta jamgif quu d'un équilibre forcé entre deux puissances dont chacuna aspirait sans cesse à la domination al)solue , quoique la sUna-*
STATIQUI 80CI1LB. -^ CHAPITIE PREMIER. 427
lion Tep privai toujours. Au nom d'une Tolonté Irrésistible , le Mcerdoce ne pouvait se borner à conseiller que quand des obstacles insurmontables reiupéchaient de commander. L'autorité militaire n'accepte guère mieux le partage , vu la concentration qu'exigent ses opérations , même purement défen- «ves. C'est pourquoi la séparation normale des deux puissances appartient uoiquement au régime final, oii Tesprit positif et l'activité industrielle y tendent simultanément d'après leur caractère également relatif, Tunité s'y trouvant maintenue par U commune prépondérance de l'ordre naturel. Une telle divi« liOQy qui eût été radicalement subversive dans l'antiquité, dut aussi détruire le régime du moyen âge, mais seulement quand Q eut accompli sa destination essentielle.
Ainsi 9 le dernier état de la religion absolue trouva sa ruine né-^ teaNiire dans les conséquences naturelles de sa principale înstitu* (toiiir Jusqu'alors aucun régime n'avait péri que par ses conflits iveo les pouvoirs qui devaient lui succéder. Mais la constitu* (ton cathoUco-féodale était tellement transitoire qu'elle suc* comba sous le seul antagonisme spontané de ses propres élé* ments généraux. Son irrévocable décadence suivit de près son dernier office essentiel, quand les invasions musulmanes se trouvèrent assez contenues par les croisades. Cette lutte finale des deux monolhéismes devint également décisive contre l'un et l'autre. I^e catholicisme dut surtout y sentir bientôt l'inartt^ radicale de ses prétentions continues à une universalité iicompatible avec toute religion absolue et réservée seulement \ la religion relative. £n même temps, sa doctrine, silabo* deusement construite , se trouvait directement compromise fir son contraste inévitable avec la simplicité de l'islamisme , depuis que la complication chrétienne avait perdu sa principale destination. Sous l'aspect social , ce grand résultat politifne de l'ensemble du moyen âge dut aussi déterminer la
transformation décisive de l'existence occidentale. La prépon-^ dérance y déjà très-modiiiée , de l'activité militaire perdit aUnra son dernier fondement général, et la vie. industrielle tendifl partout à prévaloir rapidement. Enfin , ce partage irréparable de l'ancien monde romain entre deux cultes incompatibles SII&citait un besoin croissant de cherclier, liors de tout tbéologisme, la seule croyance propre à rallier toutes les parties de la race blanche , et ensuite l'ensemble de notre espèce.
Mais ce déclin nécessaire du monothéisme dut profondé* ment différer de celui du polythéisme , en ce qu'il ne pat être aucunement compensé par Tavénement graduel d^un meilleor système. La religion finale pouvait seule succéder dignement à cette extrême phase de la religion préliminaire , en remplissant mieux toutes les conditions intellectuelles et sociales. Or, ses éléments essentiels n'étaient point assez élaborés alors pour qu'on pût même saisir déjà leur tendance naturelle vers une autre systématisation , plus complète et plus stable que celle d'où l'Occident se dégageait avec une ardeur unanime. Tonte la profondeur des vues philosophiques dirigées par une saine théorie historique suffit à peine pour manifester anjoard'hnl ce mouvement fondamental, qui dut rester longtemps imperceptible. Ni l'esprit positif ni l'activité industrielle ne pouvaient devenir assez caractéristiques tant que le régime théologiqoe et militaire conserverait une véritable consistance. L'ébranlé» ment radical qui suivit sa chute était même indispensable à U raison moderne pour élever son essor objectif jusqu'à la conception d'un nouveau système universel. Il fallait aussi que tous les motifs de guerre eussent été successivement épuisés, ^pendant une longue anarchie européenne , avant que la pré*' pondérance spontanée de la vie industrielle annonçât partonl la régénération prochaiDe de l'existence pratique.
Telles sont les sources naturelles de la fatalité sans exemple
STATIQUB SOCIALE* — CHAPITBE PREMIER. 129
qui fit succéder au moyen âge une immense révolution occidentale^ dont la vraie terminaison commence maintenant cliez la nation centrale. Quoique Félaboration organique y ait toujours accompagné de plus en plus le mouvement critique , la spécialité nécessaire de Tune et la généralité spontanée de l'autre y laissent prévaloir le caractère négatif pendant tout le cours des cinq derniers siècles. L'élite de l'humanité fut alors entraînée à détruire un système qui semblait universel , sans s'efforcer aucunement de le remplacer, et en perdant de plus en plus toute vue d'ensemble. On s'éloigna du moyen âge avec une aversion plus aveugle et plus ingrate , mais moins profonde et moins unanime ^ que celle dont lui-même avait frappé l'antiquité. Pressés de développer l'intelligence et l'activité qu'il n'avait pu consacrer assez , les modernes occidentaux furent naturellement saisis d'une admiration croissante envers leurs prédécesseurs grecs et romains. Quoique ce retour spontané tendit à renouer enfin la chaîne des temps, la continuité humaine se trouva rompue par ce fatal divorce avec le moyen âge. La culture morale , qu'il avait si dignement instituée , fut Uentôt assez abandonnée pour faire craindre un irréparable ascendant du matérialisme scientifique et de Fégolsme industriel. Un acharnement unanime s'attacha surtout au principal dief-d'ceuvre de la sagesse humaine , la séparation catholique des deux puissances élémentaires. Ainsi , pendant que l'occident poursuivait avec ardeur le développement matériel et le progrès intellectuel , il dédaignait de plus en plus le perfectfonnement moral, fondement nécessaire de toute véritable amélioration sociale. Le genre d'esprit qui semblait alors prévaloir était le moins disposé à subir Fascendant normal du cœur, contre lequel il ne cessa de protester. Car, l'entier épuisement du théologisme et l'impuissance actuelle du positivisme devaient y susciter la prépondérance passagère de l'ontolo-
i30 SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
gisme. Toujours inspiré par l'orgueil y et ne pouvant Jamais aboutir qu'au doute , l'esprit métaphysique dirigea spôntam^ment cette longue insurrection 9 quoique sa présidence y restât plus nominale que réelle. Sa nature purement subversive s'étatt trouvée dissimulée tant qu'il avait agi sur un excès de théoiogisme, que son influence dissolvante avait utilement réduit ^ sans en altérer l'aptitude organique. Mais la synthèse catholique amplifia réellement la philosophie surnaturelle autant que le permettait sa destination occidentale^ quoique l'islainisme promit une réduction plus complète quand les motife sodam d'une telle complication ne furent plus assez sentis. Le domahie rationnel se trouva donc livré longtemps à l'esprit Hiétaphysique , dont la négativité caractéristique put alors se développer librement, jusqu'à ce que la philosophie naturelle eAt assez grandi pour terminer l'interrègne théorique.
Dans cette profonde anarchie mentale et morale, la sodélé occidentale fut préservée de sa dissolulion matérielle par la dictature spontanée que le pouvoir temporel obtint partout, sous divers modes , d'après ses luttes nécessaires contre le potvoir spirituel , qui aspirait finalement à la pure théocratie. Td fut le dernier service essentiel que l'évolution moderne dut à la division des deux puissances. Car, sans les résultats naturris de cette séparation, FOccklent ne pouvait alors trouver d'Issoe entre une oppression dégradante et une entière dissolutloB. Une heureuse usurpation temporelle, surtout monarchique, mais quelquefois aristocratique « réduisit partout le désordre à la décomposition nécessaire de la disdpline iotellectuelte et affective propre au moyen âge. Tant que cette longue dictature n'eut pas acquis toute son extension , elle seconda q^OBtanémenty et même systématiquement , le laborieux essor des nouveaux éléments organiques. £lle ne devint irrévocableeieit. rétrognide quo vers la fin du dix-septième siède, quand Ia.
STATIQUE SOGIAIE. — CHAPITRE PftEMlER. 131
pjyeine satisfaction de son ambition politique lui permit de
sentir avec effroi la tendance ra(}icaieuient anarchique du
ipouvement qu'elle avait jusqu'alors favprisé. Ce mouvement
était (devenu d'autant plps menaçant que^ d'abord purement
l^pontané , il prit ensuite un caractère syst/é^iatique , sous Tas-
jcendant croissant de l'esprit métaphysique, érigeant en dogmes
aJbsQlus les priQcipales doptripes dissolvantes, et prétendant
régénérer ainsi TOccident. Malgré les gray^s danger^ inhérents
i^ sa tendance rétrograde, la nouvelle dictature temporelle
cpntipua donc à représenter seule les conditions d'ordre , chez
des populations de plus en pins livrées aux impulsions anar-
icbiques. Cette orageuse situation devait persister jusqu'à ce
qae la double élaboration positive , dans sa lente ascjension du
particulier au général, pût devenir assez complète et assez
systématique pour construire directement le régime définitif
Mais cette longue lutte ne suspendit jamais la tendance secrète qui poussait nécessairement la sociabilité moderne vers on système où Taptitude morale du moyen âge sie combinerait profondément avec les propriétés théoriques et pratiques de l'antiquité gréco-romaine. Tant que la décomposition du régime iC^tlmlico- féodal demeura simplement spontanée, toutes les classes occidentales participèrent sans contestation à un mouyement dont personne ne sentait la vraie nature. Il n'en fut {lus ainsi quand Tavénement d'une doctrine purement négative Tint annoncer une rupture irrévocable avec Tordre d'oîi émanait la société moderne. Alors surgirent , pendant trois siècles, des divisions profondes entre tous les éléments occidentaux, au sein de chaque nation, de chaque classe, et même de chaque bmiUe. Les uns s'attachèrent à un ordre devenu rétrograde, ci les autres poursuivirent un progrès resté anarchique, suivant ^ la nature, l'éducation , et la situation leur faisaient mieux leDtir le besoin de conserver l'ancienne discipline ou celui de
développer les nouvelles forces. Or, ces opiniâtres divergences manifestèrent partout et la caducité d'une religion qui ne pouvait maintenir ses propres institutions et l'inanité d'une philosophie qui ne tendait qu'à tout détruire sans rien construire. Un tel conflit 5 interdisant à chaque parti la possibilité d'un plein succès 5 rendit de plus en plus urgente une nouvelle synthèse, capable de concilier enfin l'ordre et le progrès, également chers aux populations modernes. Outre la persistance naturelle des mœurs catholiques et féodales, au milieu de leurs graves altérations , la propagation de Tesprît positif et surtout l'extension de la vie industrielle continrent beaucoup les tendances anarchiques. D'ailleurs, la haine du moyen âge ne dominait réellement que chez ceux qui participaient activement aux luttes révolutionnaires, et principalement parmi les
lettrés. La masse des occidentaux ne pouvait oublier entièrement cette source universelle de notre civilisation. Jamais les femmes ne cessèrent de regretter le régime qui avait noblement constitué leur dignité sociale. Pendant cette longue anarchie, elles préludèrent spontanément à leur destination systématique, en exerçant, dans tout l'Occident, une véritable providence morale , qui nous préserva seule d'une entière déperdition de» principaux progrès dus au moyen âge. De même , les prolétaires ne pouvaient oublier que cette grande époque les avalt^ affranchis , et ils devaient repousser les prédilections des lettrés envers la société gréco-romaine , fondée sur l'esclavage des travailleurs. Ils durent aussi déplorer de plus en plus une anar «chie morale dont le poids principal retombait sur eux, d'apr&s l'égoïsme croissant de leurs chefs industriels. Ces dispositions spontanées des principales forces modernes empêchaient à 1^ fois la rétrogradation et l'anarchie , sans dissimuler l'urgence des garanties systématiques. Elles indiquèrent toujours le besaîD d'une doctrine qui pût dignement accepter l'ensemble de Théri-
tage humain , en combinant la consécration du moyen âge avec l'admiration de l'antiquité.
La longue durée de cette orageuse préparation fut surtout due à la lenteur nécessaire de la double élaboration qui pouvait seule y mettre un terme décisif^ en élevant enfin le mouvement positif à la même généralité que le mouvement négatif. Dans l'existence pratique^ il fallait que l'essor industriel eût assez prévalu pour manifester partout l'avénemeut du vrai Grand- Être et son activité pacifique, d'après une irrévocable cessation des conflits militaires , devenus antipathiques aux mœurs occidentales. Sous l'aspect théorique, l'esprit positif, borné si longtemps à Tordre matériel, devait s'étendre à Tordre vital, afin d'aborder dignement l'ordre social , qui doit compléter et coordonner son domaine. Irrévocablement établie dans les théories cosmologiques par la doctrine du mouvement de la terre, la relativité se consolida par les conceptions biologiques, d'après Tensemble des études anatomiques et zoologiques. En même temps, la prépondérance croissante du point de vue bistorique préparait aussi les spéculations sociales à subir bientôt cette transformation décisive.
Toutes ces conditions intellectuelles «et morales sont désormais remplies suffisamment, en résultat général d'une évolution exceptionnelle , qui sera soigneusement étudiée dans le volume suivant, quoique je ne doive aucunement l'apprécier ici. Une paL\ sans exemple a pleinement dévoilé l'extinction spontanée de la guerre et la tendance décisive des populations modernes à constituer finalement une immense famille , dont l'activité pratique consiste à exploiter le domaine terrestre au service continu de THumanité. Du même mouvement scientifique qui garantit Témancipation occidentale^^ surgit enfin une philosophie, à la fois indulgente et énergique, qui concilie radicaleloent Tordre et le progrès, en combinant Tensemble de l'avenir
arec celai da passé ^ d'après Tentlère substltotion âd relatif à l'absolu. Elle serait assez caractérisée par sa double aptitude à mieux apprécier le moyen âge que les plus systématiqdes rétrogrades, tout en éliminant davantage le tbéologisme c(ue les plus bardis révolutionnaires.
Ce concours spontané des deux mouvements tbéorlque et pratique fait aujourd'hui converger, en Occident, tous les sentiments et toutes les pensées vers la vraie religion, dont le laborieux avènement est enfin complet, tandis qu'elle oUte li seule issue d'une incomparable anarcbie. Le tbéologiAme et là guerre, qui devaient présider à Finitiation bumaine, ont Ir^é-^ vocablement disparu chez Télite de notre espèce. Ufie syùtbè^ universelle , où l'amour et la foi conduisent également à l'Htimanité, vient discipliner l'intelligence et sanctifier l'activité en les subordonnant au sentiment. Depuis le fétichisme priiùitif 5 qui ébaucha tout sans rien constituer, la théocratie Initiale i, seule embrassé, à sa manière, l'ensemble dé notre exlsténee^ mais en fondant une harmonie bientôt contraire au développement. Entre ce régime provisoire et la sociocratie définititè , lé passé humain ne présente réellement qtie la suc(;eàsioii ixàtttrelie de trois transitions nécessaires, bh les ttois évolotions partielles, mentale, pratique, et morale, sont respectlveident dirigées par les trois théologismés. Le polythéisme greà , lé polythéisme romain, et le catholicisme, qu'on îicftirrait Justement nommer le polythéisme du moyen âge , ont assez atedmpli ces trois préparations indispensables , mais en coiBacraiit à chacune d'elles une culture trop exclusive. Il n'aj)partlent qu'à la religion positive d'établir entre elles une Irt^rocablc harmonie , à la fois spontanée et systéiUatique. Sur mi dogme inébranlable, et d'après un culte complet, elle fondé un régime où rintelligence , l'activité, et le sentiment, trottveront simultanément un meilleur essor que sôus les trds
STATIQUE SOCIALE. — CHAPITRE PBEaiIERe 135
régimes partiels qui deraient séparer la sociocratie de la tbéocrKie.
Les apôtres de rHumanîté détiennent donc les vrais snecesseors à la fois des penseurs grecs, des chefs romains, et des grands hommes du moyen âge. Autant conservateurs que régénérateurs^ fis acceptent FensemMe des divers programmes antérieurs, et combinent leurs destinations respectives, en ABbstitHant aux itiodes provitoires les moyens définitifs qui cou- TieiHtenl le mien à notre nature, dont la vraie théorie les goMe teneurs. Ils éprouvent surtout une profonde vénération ravers le moyen ftge , pour avoir admirablement ébauché Tétat Bonnal 4e Botre espèce^ d'après une séparation prématurée entre la puissance morale et le pouvoir politique. Leur reconndasmee remonte sans effort Jusqu'à la pure théocratie, d'où mai toote construction , et dont la sociocratie ne diffère inleileetdellemeDt que d'après la connaissance systématique de la aatore humaine, succédant enfin à sa première appréciation empUrifue. Mais la digne attitude de la religion relative envers la religioif al^solue qui dut la préparer se manifeste principalemeAt par sa pleine réhabilitation du fétichisme. Le positivisme ^honorera toujours d'emprunter à ce système spontané la méthode subjective, seule source possible de l'unité mentale. 11 se berne à transformer en un caractère sagement relatif le caractère purement absolu qu'elle dut conserver tant qu'on Aercba les causes ad Meu des lois. Tout le progrès théorique aecompli jiisqu'ici consliste essentiellement , d'une part , à constater Flmpossibilité d'une synthèse objective, et , d'une autre part, à fidre surgir^ des travaux qu'elle suscita, la base scientifique d'une meilleure synthèse subjective. Si le positivisme ne Mère mentalement du fétichisme qu'en cessant de confondre l'attivité avec la vie , l'affinité morale est encore plus complète et plus tfrecte entre ces deux systèmes extrêmes. Consacrant,
i'Mamn a %si matii/rr^! , Vntilïvftr^ftnit pré^fHmûArzncê do iMmUoitiil iU w. m A\s)Swf,n^Mi afrffdfv#;monl qu'en remplaçant Tadaratti dai matériaux par celle de» prodnito.
i;ne telle appréciation mentale et VKrtale de TeiMembb! i paMé humain confirme pleinement la mpérUftiié myrmak * ropportonlié actuelle de la reliirfon po^tive. Rien ne peu mieux compter la réalité et la maturité du Gnnù-hre qi eetus parfaite «ympatliie entre le» pion nyMém^Uqinm et la» pli spontané» de tow» mm nrnzntm, ijenr entière concordance rém la principale difficulté tbéoriiiue, comtbtant à expliquer nod paMé pour en déduire notre avenir^ de manière à pouvoir dé ormato construire notre rraie providence. Kn même tinnp notre préparation morale %e montre almd terminée ^ puii^» la continuité complétant la Milidarité, rien n'empêche mai tenant la prépondérance normale du tatntimmi M>daL i7€ afin de bien établir déj^ cette double coniictlon qne ce toi chapitre devait insteter sur Tappréciatlim f^énérale de Tinitiatii humaine , particulièrement enrer» la phaiie la plm» propre caractérbier «on ememble et «a tendance. f>a théorie po^tf de Tunité exiiceait que %m examen Atrtui, AU complété p rétude Mammaire de m préparation néceMairet amâtOst^ Jmiqu^à reconnaître mm avènement iiFf irtématique. Han« aoticfp réellement mr mon trofarième volume, ce préambule ((éoér m'y facilitera beaucoup la ffrznâe démonstration hlitorfqi dont Je vien» Mmlement d*'ndiquer la marche et Teftprit Fofcvqi la reli^m embraie toule notre existence, mm histoire di résumer toute notre évolution. I/ensemble de notre passé eo sista surtout k préparer la synthèse relative et altruiste par synthèse absolue et éflfoiste , qui seule pouvait d'abord surgi
CAtUe explication historique ayant complété mon exposiUi dogmatique^ J'ai assez établi la théorie générale de la rellgfoi que tout le renfle de ce traité devra consolider et développe
Soivaot le plan indiqué au début de ce volume , je dois mainteoant procéder à une équivalente appréciation statique envers chaque partie essentielle de l'existence humaine^ sous rimpulsion systématique résultée partout de ce chapitre fondaneiilal.
138 STSTtME DB K)LITIQUB fOSlTITS»
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