LOIS GÉNÉRALES DU MOUVEMENT INTELLECTUEL ET SOQAL
D'après Tensemble du volame précédent y le type normal de Vexistence humaine consiste surtout dans l'état de pleine unité. Toute notre évolution , individuelle ou collective , se réduit «K«>ic à développer et consolider une telle harmonie.
Ainsi conçue^ la série sociale devient un simple prolongement de la vraie hiérarchie animale. Gar^ les termes successifis de Tune^ comme les degrés simultanés de l'autre^ présentent un continuel accroissement de complication, qui rendrait contradictoire l'existence^ s'il n'était pas toujours accompagné d'un perfectionnement de l'unité générale. Déjà la nature vitale y même chez les moindres types , surpasse, sous ce double aspect , toutes les économies inorganiques. En montant l'échelle biologique y on aboutit ensuite à l'être le plus complexe et le plus harmonique. Là commence enfin un nouveau développement de l'état synthétique , d'après l'évolution collective de cette espèce prépondérante. Alors la continuité vient compléter la simple solidarité , de manière à perfectionner de plus en plus l'harmonie qui caractérise le Grand-Être.
10 BTITfclR M POUnOim KSITITB.
Mon second volume a démontré que toute la statique sociale peut se condenser dans le seul principe de la coopération ^ pourvu qu'il s'étende au concours des générations autant qu'à celui des familles. Or, ce double essor de la convergence sociale développe de plus en plus l'unité personnelle. Par là s'établit une connexité croissante entre les deux attributs essentiels de la religion , lier et régler.
Toute l'étude systématique de l'évolution humaine doit dpnc consister à développer son unique loi : l'homme devient de plus en plus religieux. En effet y la dynamique sociale se réduit à rexplication du passé d'après ce principe fondamental^ émané de la sociologie statique. Il indique aussi la marche naturelle de l'avenir, qui tendra toujours à réaliser davantage le type d*unité déterminé par le volume précédent, sans que cette progression perpétuelle puisse Jamais aboutir exactement à la limite ainsi posée.
Une telle subordination générale des notions dynamiques aux conceptions statiques assure d'avance la pleine ratlon»iMd de l'élaboration historique à laquelle r» volume est consacré. Mais y quoique le principe du développement religieux doive finalement résumer tout notre travail, son application directe ne saurait y suffire. Nous en devons d'abord déduire les lois propres à chaque aspect essentiel du mouvement humain , et qui seules peuvent immédiatement expliquer l'histoire. Tel est l'objet du présent chapitre , sans lequel le spectacle historique resterait inintelligible.
Ces lois dynamiques semblent devoir être au nombre de trois , afln de correspondre exactement aux divers éléments statiques de la nature humaine , le sentiment , Vlntelligenee , et l'activité. Mais II faut d'abord reconnaître qu'elles se réduisent nécessairement à deux, l'une pour l'évolution théorique , l'autre envers l'essor pratique. Quant au développement. aOèctlf, H ne
DYNAMIQUE SOClàJJi. — CIUPITU PREIflER. il
comporte poiot une loi logiquement distincte ; son explication n'exige que le principe général sur raccroissement d'unité, lorsqu'elle est assez préparée par les deux autres études du mouvement humain.
Pour motiver cette importante différence , il suffit de rappeler que 9 d'après la Ibéorie cérébrale établie dans le premier volume de ce traité, la région affective du cerveau n'a pas de relation directe avec le monde extérieur. Celui-ci n'agit sur elle que par l'entremise de l'appareil contemplatif et de l'appareil actif, seuls immédiatement liés au dehors» Ainsi , l'influence mu^ tuelle des familles et des générations ne peut point modifler directement nos penchants. £ile ne les affecte que par suite des changements qu^elle apporte dans nos pensées et nos actes. St notre situation théorique et pratique devenait immuable, on ne saurait comprendre aucune altération universelle et régalière de notre état moral. Il ne comporterait alors que les variations individuelles dues aux influences végétatives, dont les lois, i>ra«aue inconnues jusqu'ici , n'admettent pas de résultats col* lectifs vraiment noUMes» vu leur neutralisation spontanée entre les divers tf pes humains. Réciproquement, nos penchants n'affeotent notre évolution sociale qu'en modifiant nos opinions et notre conduite. C'est donc seulement sur l'intelligence et l'activité que porte directement tout le tnonvement normal de l'humanité,
Nos modifications collectives , tant actives que passives , sa trouvent ainsi réglées « finalement, par l'ordre extérieur, dont nos propres instincts subissent indirectement l'ascendant né* cessaire. Si ceux-ci pouvaient habituellement avoir des relations dhrectes avec le dehors, les perturbations irrégulières qu'ils reçoivent des viscères végétatif empêcheraient toute harmonie humaine. Mais la prépondérance extérieure contient ces altérations toujours imminentes, eu agiisaut uniformémeut et conti* naellemeut «ur tous l#s individus.
C'est seulement pendant nos maladies , corporelles ou cérébrales ^ que le trouble Intérieur domine exceptionnellement ce régulateur externe, de manière à constituer une rupture passagère de notre unité caractéristique. On conçoit ainsi toute la portée philosophique de ma conception scientifique sur l'isolement nerveux de la région affective du cerveau. Cette notion est tellement indispensable à la théorie positive de notre existence^ et par suite de notre évolution, que ses conséquences sociologiques sufiBraient pour la motiver indirectement , outre les considérations biologiques qui l'ont directement établie.
Quoi qu'il en soit, nous sommes maintenant autorisés à réduire la fondation systématique des lois générales du mouvement humain aux deux règles connexes qu'exige distinctement l'essor simultané de l'intelligence et de l'activité. La marche du perfectionnement affectif est assez tracée d'avance par le principe universel qui rend l'homme plus sympathique à mesure qu'il devient plus synthétique et plus synergique. Nous devrons toutefois apprécier avec soin, dans l'explication a^" duelle du spectacle historique, cette prérieuoc reaction moraledu progrès théorique et pratique, ainsi poussé jusqu'à perfectionner la source intérieure de l'unité humaine. Mais la dynamique sociale ne doit immédiatement étudier que le mouvement continu des opinions et des actes, d'après le développement de la situation extérieure qui domine l'ensemble des destinées du vrai Grand-Être. L'influence nécessaire de ce double essor direct sur le perfectionnement indirect de l'existence affective y fournit ensuite la meilleure mesure de sa véritable importance. Car, notre vie consistant surtout dans l'unité, dont la source est toujours morale , il faut regarder comme illusoires tous les pas théoriques et pratiques qui ne tendraient poUit finalement à développer cette harmonie caractéristique, soit individuelle, soit collective.
Les lois fondamentales de l'évolution humabie étant aUisi ré-
duites à deux , respectivement propres à l'intelligence et à Tactivité. Je dois, avant de les établir, déterminer d'abord leur vraie coordination. Elle offre une apparente anomalie^ en accordant la prépondérance au moins énergique des trois éléments généraux de notre constitution cérébrale. Un usage encore universel fait pourtant consister surtout le développement de l'humanité dans la marche de l'intelligence. Mon véritable père spirituel, le grand Gondorcet, construisit ainsi le titre général de son esquisse historique , quoiqu'elle embrasse , à sa manière, l'ensemble de l'existence humaine.
Il faut, sans doute ^ attribuer maintenant une telle habitude au régime métaphysique qui réduit notre nature à la seule spéculation, en négligeant l'affection, et même l'action, faute de pouvoir les représenter distinctivement par ses vaines théories. Néanmoins, elle résulte principalement d'un motif très-légitime, confusément apprécié jusqu'ici , qui la fera subsister, d'après les rectifications convenables, quand la saine philosophie aura pré- ^^n. Car, rintelligence, quoique moins puissante en elle-même que l'activité , sembu cependant influer davantage sur l'évolutionhumaine, surlout collective. Mais, au fond, l'appréciation dynamique reste entièrement conforme au point de vue statique, en reconnaissant que la spéculation est toujours dirigée essentiellement par l'action, qui ne lui permet que des écarts partiels et passagers.
Pour expliquer cette suprématie, il faut regarder l'intelligence et Tactivité comme tendant spontanément vers une même destination générale. Tordre universel, que l'une s'efforce de connaître afin que l'autre parvienne à le modifier. Cette économie prépondérante, à laquelle nos besoins corporels subordonnent toute notre existence pratique, fournit aussi les matériaux nécessaires de nos spéculations quelconques. Le champ de rintelligence se trouvant ainsi coïncider avec celui de l'acti-
Notre intelligence fut toujours occupée essentiellement à connaître ou modifier Tordre universel , même quand elle s'efforçait d'en pénétrer les causes, et surtout depuis qu'elle se contente d*en découvrir les lois. L'évolution mentale de Thumanité doit donc embrasser toutes nos pensées principales envers cet immense domaine qui comprend notre propre nature , personnelle ou sociale. Mais on peut les réduire immédiatement aux conceptions théoriques , d'où dérive nécessairement la systématisation des notions pratiques, n faudra seulement avoir convenablement égard à la réaction spontanée de cellesci sur celles-là 9 sans laquelle on ne pourrait assez expliquer l'évolution spéculative.
Cette considération prévaut surtout tant qu'il n'existe point une suffisante harmonie entre ces deux ordres de pensées ^ ce qui comprend jusqu'ici la msjeure partie du passé. Les principales modifications de la raison théorique furent alors déterminées par les exigences continues de la raison pratique » aspirant toujours à des conceptions capables de la guider vers son inflexible destination. Toutefois , quelque grande ^r«'«<^ P^ J^* mais être cette influence modllicatrice , la loi fondamentale du mouvement intellectuel en reste radicalement indépendante. Notre étude dynamique est donc réductible à l'appréciation directe de l'essor théorique.
Ainsi simplifiée, Thistoire systématique des pensées humaines doit encore être décomposée conformément à la constltion générale du cerveau qui les produit ; c'est-à-dire suivant qu'elles concernent surtout le sentiment, Tintelligence, ou l'activité. Quoique ces trois puissances concourent toujours dans nos résultats quelconques, tant théoriques que pratiques, leur diversité naturelle domine nécessairement l'ensemble de nos spéculations. L'étude complète de l'ordre universel exige donc trois classes simultanées de tréories disthictes, morales, Intel-
lectuelles, et physiques. Ces dernières contemplent à la fois le inonde extérieur et notre propre corps, double objet spontané de nos eflbrts pratiques. Les deux autres apprécient respectivement les Impulsions qui nous dirigent et les notions qui nous guident.
Notre mouvement intellectuel embrasse à la fois ces trois sortes de conceptions, d'ailleurs relatives aux lois ou aux causes des phénomènes correspondants. Mais sa règle fondamentale doit essentiellement concerner la marche propre de l'esprit qui juge tout. Car révolution spontanée de l'entendement hu-
main domine nécessairement l'histoire de nos opinions envers le monde moral et le monde physique. Ainsi, l'étude dynamique à laquelle ce chapitre est consacré subit enfin une troisième réduction essentielle, en se bornant directement à déterndner la marche propre de notre intelligence, Indépendamment de toute destination spéciale.
Mais, après avoir établi cette filiation fondamentale de nos pensées quelconques, il faudra caractériser aus^ l'ordre général suivant lequel y participent nos diverses théories d'après la nature de leurs objets respectifs. Sans un tel complément, l'étude du mouvement intellectuel resterait insufftante pour expliquer les variations historiques des opinions humaines. On voit donc que la conception positive de notre évolution mentale exige finalement deux lois distinctes, quoique inséparables : l'une, de filiation, commune à toutes nos théories; l'autre , de classement, qui les coordonne suivant leurs domaines. La seconde se présente ici comme dynamiquement subordonnée à la première. Néanmoins, la suite de ce traité démontrera qu'elle en est statiquement indépendante, ainsi que l'indique déjà la fréquente application que j'ai faite de chacune dans les deux volumes précédents, d'après mon ouvrage fondamental.
L'objet et le plan de ce chapitre iniiial étant assez caracté-
risés^ je dois maintenant procéder à rexplication propre de s.i principale théorie, en établissant directement la loi générale de la filiation historique des conceptions humaines.
Cette étude dynamique repose nécessairement^ comme toute autre, et même davantage, sur la doctrine statique correspondante, li faut donc résumer d'abord les vues fondamentales du volume précédent envers Fexistence intellectuelle, afin de les rendre assez précises et cohérentes pour diriger ensuite Tapprédation systématique d'un tel mouvement
Toute l'économie de l'entendement humain se trouve réglée d'après la loi générale de Tordre réel, qui partout subordonne les plus nobles phénomènes aux plus grossiers, toujours plus simples et plus réguliers. En effet, cette règle universelle établit d'abord la subordination totale de l'homme envers le monde , comme celle de chaque être vivant envers le milieu correspondant. Or le principe essentiel de la constitution intellectuelle résulte aussitôt d'une juste extension de celte dépendance biologique jusqu'aux fonctions mentales. Car il consiste, d'après l'aperçu fondamental d'Aristote , éclalrcl par Leibnilz, et complété par Kant, dans la subordination nécessaire et continue de nos constructions subjectives à leurs matériaux objectifs. Mais, au point de vue biologique , une telle dépendance cérébrale est entièrement semblable à celle des fonctions corporelles envers le milieu qui domhie toute l'existence vitale.
Il fournit à chacune d'elles Faliment, le stimulant, et lé régulateur , sans lesquels Tactivité spontanée de Tôtre vivant ne comporterait aucun résultat normal. C'est à ce triple titre qu'il régit aussi l'entendement lui-même. Ainsi, la véritable économie intellectuelle, entrevue par le plus émluent et le plus antique de mes précurseurs, devient, sous le positivisme, une simple application de la principale loi biologique, laquelle, à son tour, rentre pareillement dans la règle universelle de Tordre naturel
DTNAMQUË l^GiALË. — GâAPItRË PREMIER. 19
Utie (elle i^oniiejilté procttté au lumineux aphorisme d'Aristote une coDstetance inébranlable ^ qui désormais surmontera spontanéiuent tous les sophismes.
outre cette systématisation finale^ le principe statique de rentendement iiumain reçoit du positivisme un complément nécessaire , sans lequel il ne pourrait devenir assez applicable à la dynamique intellectuelle. Pour que le subjectif se subordonne pleinement à Tobjectif , 11 ne suffit pas que le fond de nos pensées émane toujours de no's sensations. Il faut encore que les images intérieures soient plus faibles que les impressions extérieures qui liîUf correspondent. C'est seulement ainsi qu'il peut S'établir ttUé véritable subordination du cerveau envers un milieu vraiment prépondérant. Sans une telle condition , le commerce luental de Thomme avec le monde ne comporterait aucune règle fixe. Car, nos impressions intérieures viendraient toujours troubler les impulsions extérieures , au point d'empécher souvent nos moindres appréciations. La confusion pourrait d^autant plus devenir Insurmontable que le même objet suscite firéquemmeut , d'après la diversité desp circonstances^ plusieurs images différentes, dont chacune tendrait à dominer, si la commuue prépondérance du dehors né comprimait pas Tanarchie au dedans.
Afin de mieux caractériser cette secondé condition de Thar • monte mentale , il faut noter que Tesprit n'est jamais passif dans ses relations avec le monde. L'état du sujet apporte toujours une modification quelconque aux Impressions venues de robjeL Mlême envers les moindres jugements, le cerveau fournit seul l'hypothèse d'après laquelle chaque groupe de sensations détermine l'être correspondant. Quoiqu'il ne puisse rinstituer que d'après des éléments primitivement émanés du dehors, leurs diverses applications et combhiaisons lui permettent un choix assez varié pour introduhre souvent la confusion et
même Terreur , si ses propres dispositions sont perturbatrices.
L'intelligence se trouve placée constamment entre deux obligations opposées y dont Tune tend à la rendre trop passive et l'autre trop active. Car^ elle doit à la fois s'efforcer de refléter fidèlement le monde exlérieur^ et former le lien sans lequel les impressions qu'elle reçoit de lui resteraient incohérentes. Or , cette indispensable conciliation deviendrait fréquemment impossible , si les souvenirs pouvaient acquérir autant d'énergie et de netteté que les sensations.
On voit que l'aphorisme d'Aristote ne suffisait pas pour fonder la statique intellectuelle ^ avant que le positivisme y Joignit ce complément général. Tous deux dérivent également de la grande loi biologique qui subordonne l'homme au monda £lle conduit, en effet, à l'un ou à l'autre, selon qu'on apprécie l'influence extérieure comme alimentaire et stimulante 5 ou comme régulatrice.
Quoique la seconde condition de l'harmonie mentale soit uniquement destinée à compléter la première, et malgré qu'elles proviennent de la même;, source naturelle, elles sont tellement distinctes que leur coexistence habituelle peut exceptionnellement cesser. Tel est, en effet, le cas général de la folie proprement dite , toujours caractérisée par l'excès de subjectivité , comme l'idiotisme par le défaut. Le dehors ne cesse point alors de fournir tous les matériaux des constructions du dedans. Dans les rêves et les délires les plus prononcés, on peut toujours démêler Torigine extérieure des éléments propres aux conceptions cérébrales. La perturbation consiste seulement en ce que les souvenirs deviennent plus vifs et plus nets que les sensations, par suite de la surexcitation Interne. Dès lors, le dehors ne peut point régler le dedans , quoiqu'il continue de l'alimenter et même de le stimuler. Voilà pourquoi le principe d'Aristote ne permettait aucunement d'instituer la théorie de la
folie , dont le contraste peut seul faire assez comprendre Tétat normal. On conçoit ainsi toute l'importance , même statique ^ de la loi positiviste , pendant que Ton constate sa pleine indépendance, malgré la systématisation commune qui combine finalement ces deux conditions nécessaires et suflOsantes de rharmonie mentale.
Cette dilBcile explication devait ici m'occuper d'autant plus qu'elle concerne directement le véritable lien entre l'étude de l'existence et celle du mouvement , dans la théorie positive de l'entendement humain. En effet, d'une part, la subordination convenable du subjectif envers l'objectif caractérise l'état normal de toute intelligence. D'un autre côté, la subjectivité domine réellement l'objectivité dans certains cas pathologiques, intermittents ou même continus. Ainsi , d'après le principe de Broussais sur l'identité radicale entre la maladie et la santé , la subordination mentale du dedans au dehors comporte nécessairement beaucoup de degrés distincts entre les deux limites opposées qui constituent l'idiotisme et la folie.
Tout le mouvement intellectuel consiste dans la succession normale de ces variations spontanées , dont il faut ici déterminer la loi générale. Quoiqu'elle ne puisse être découverte que d'après révolution collective , seule à Ij fois assez développée et assez régulière , les indications précédentes montrent qu'elle doit aussi s'appliquer à la vie individuelle. Chacun pourrait même l'y vérifier aisément à l'aide des rêves, qui constituent des états intermédiaires entre la raison et la folie , ou plutôt des aliénations passagères mais réelles , et souvent très-caractérisées.
Depuis que le positivisme substitue partout le relatif à l'absolu^ l'harmonie mentale ne doit plus être conçue avec cette immobilité complète que lui supposèrent les théologiens, et surtout les métaphysiciens, contrairement à toute idée systématique
du progrès humain. L'équilibre qu'elle exige entre les inspirations du dedans et les impressions du dehors est éminemment modifiable, sans que ses variations quelconques deviennent ja* mais arbitraires, même au degré pathologique. C'est h décoq^ yrir leur loi générale que consiste ici la principale difficulté 4o la sociologie dynamique. Tous les modes que comporte succe«-* sivement un tel équilibre dans l'évolution collective de Thumanité se retrouvent simultanément chez les divers types individuels. Ce rapprochement général confirme également la relativité nécessaire de la vérité sociale et de la raison per^ sonnellc.
Pour découvrir la loi constante suivant laquelle se sqccèdeot les divers états de l'harmonie mentale « il faut recourir au prin*cipe général qui lie toujours les recherches dynamiques aux théories statiques. Le progrès ne pouvant jamais être que le dé-^ veloppcment de Tordre , il suffit ici de rappeler que Téquilibr^ intellectuel consiste dans la subordination du subjectif à l'objectif. Dès iors, le perfectionnement spéculatif doit se rédoifiÇ à soumettre de plus en plus le dedans au dehors,
Quelle que soit cette soumission, nos doctrines ne représentent jamais le monde extérieur avec une entière exactitude, que d'ailleurs nos besoins n'exigent pas. La vérité» pour chaque cas, social ou personnel, consiste dans le degré d'approximation que comporte alors une telle représentation. Car, la logique positive se réduit toujours à construire la plus simple hypotlièse compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus.
Toute complication superflue, outre qu'elle susciterait un travail stérile , deviendrait aussitôt une véritable aberration , même quand de meilleurs documents la motiveraient plus tard, Sans cette règle, en effet, l'excès de subjectivité n'a plus de limites, et l'esprit tend vers la folie , comme le fait pleinement
sentir Tadmirable tableau de Cervantes. Seulement, h mesure que nos observations se développent nous sommes forcés de compliquer nos théories pour obtenir une représentation suflisante. Une vicieuse persistance dans la simplicité primitive tendrait alors vers ridiotismc , sous prétexte de stabilité.
Vu la nécessité de cette marche logique , notre intelligence s'y conforma toujours essentiellement , mais longtemps à son insu. La prépondérance continue de la vie active, qui sans cesse pousse nos théories à combiner la réalité avec la simplicité, explique assez une telle spontanéité. C'est ainsi que l'ensemble du mouvement intellectuel consiste à représenter de mieux en mieux le spectacle extérieur d'après la complication graduelle des conceptions intérieures.
Afm d'éclaircir assez cette explication fondamentale, il faut toutefois y distinguer soigneusement Tûge préparatoire et Tétut normal. Car la subjectivité ne varie point de la même manière dans les deux cas.
Pendant notre longue enfance, individuelle ou collective, c'est-à-dire tant que la recherche des causes prévaut sur Té* tude des lois , le progrès de la raison humaine consiste surtout h restreindre de plus en plus nos inspirations intérieures pour les mieux conformer aux impressions extérieures. Avant que l'observation puisse nous dévoiler aucune analogie capable de guider notre tendance synthétique, nous sommes forcés de puiser en nous-mêmes toutes les liaisons; en sorte que nos premiers pas résultent toujours d'une logique purement subjective, dont la domination est alors presque illimitée. Dès que surgit la méthode objective , elle réagit de plus en plus contre ce régime initial, auquel elle s'efforce ensuite de substituer sa propre prépondérance. Cette nouvelle disposition , déjà très-prononcée dans la dernière antiriuilé , caractérise surtout la raison moderne j pendant la préparation spéciale qu'exige l'esprit positil
24 STSTËME DE POLITIQUE POSimE.
On voit ainsi que, depub noire premier essor jusqu'à notre présente virilité , la sobjectivité , d'al>ord prépondérante , participe de moins en moins à nos constructions mentales « ce qui semble contraire à la règle précédente sur le sens général du mouvement intellectuel.
Mais^ quelque prolongé que doive être cet âge préparatoire, à peine accompli maintenant chez les meilleurs esprits, il ne saurait constituer l'état normal de la raison humaine. Quand la religion universelle aura suffisamment prévalu , Timmense avenir ouvert à notre intelligence nous ferait bientôt oublier un tel passé , si chaque évolution individuelle ne devait point en reproduire toujours l'équivalent essentiel. Loin que la méthode objective obtienne jamais un ascendant comparable à celui que posséda jadis la méthode subjective, celle ci, convenablement régénérée 9 reprendra bientôt une digne domination, qui deviendra dès lors inaltérable, comme seule source possible de toute synthèse.
J*ai déjà fourni Texemple décisif de ce régime final en ébauchant ainsi la systématisation de la biologie au début de ce traité , dont renscmbie sera surtout caractérisé d*aprè$ une telle logique, graduellement préparée par mon ouvrage fondamental. Sans doute, rnntiqae prépondérance de la subjectivité tendrait maintenant vers la folle , en négligeant les données extérieures, nu nom do la dignité. Mais, malgré nos préjugés scientifiques, Il faut également reconnaître que le moderne ascendant de Tobjectivité pousse actuellement à Fidiotisme , en comprimant la spontanéité mentale , sous prétexte de réalité.
Entre cet empirisme et ce mysticisme , écueils permanents de la raison humaine, le véritable esprit positif institue aujourd'hui la voie normale , d'après une exacte appréciation de la nature et de la destination de nos saines théories. Subordonnant toujours rimaginatlon à Tobservation, ce régime final déve-
loppe néanmoins toute Tactivité de notre intelligence , qui peut seule instituer un commerce où le dehors ne fournit que des matériaux. Autant éloigné de Tabsolu quant à l'objet qu'envers le sujet, il réduit tous nos efforts théoriques à représenter assez Tordre extérieur pour que notre sagesse pratique puisse l'améliorer systématiquement
Dans cet état normal , la participation de la subjectivité deviendra certainement croissante, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Car, il faudra bien que nos hypothèses, toujours émanées d'elle, se compliquent graduellement , afin de représenter suffisamment des observations de plus en plus complètes et précises , à mesure que nos besoins développeront notre activité réfléchie , à peine ébauchée aujourd'hui. La destination pratique de l'ensemble des vraies théories conduira même à rejeter souvent des faits inopportuns , dont Tappréciation vicieuse , ou seulement prématurée , entraverait nos constructions au nom d'une vaine exactitude , que l'application n'exigerait pas.
Sous la discipline religieuse , l'esprit scientifique , n'oubliant jamais son ))rincipal office , reprendra dignement sa liberté rationnelle, maintenant comprimée par des scrupules empiriques. Une théorie sera jugée admissible quand , confrontée aux phénomènes essentiels, elle les expliquera suffisamment, avant que son institution subjective se trouve accompagnée d'une confirmation objective , et lors même que ce complément de démonstration ne pourrait jamais se réaliser.
Je n'hésitai point à m'attribuer déjà ce privilège normal , après en avoir assez rempli les conditions naturelles, envers la doctrine cérébrale établie dans le premier volume de ce traité. L'application décisive que j'en ai faite au tome deuxième , et l'usage plus étendu qu'en offrira tout le reste de ma construction religieuse, surmonteront bientôt les résistances académiques y quoique la vérification anatomique puisse rester long-
temps insufDsante. Car rautorité logique résultée d'une intime liaison aux plus grandes conceptions théoriques et aux plus importantes notions pratiques ne tardera pas à prévaloir , chez les bons esprits, sur le crédit presque superstitieux qu'on accorde encore aux faits spéciaux.
Mais cette prépondérance finale de la subjectivité doit beaucoup différer de son ascendant initial , d'après la substitution fondamentale du relatif à l'absolu. Pour pénétrer les causes , nos fictions synthétiques, seuls guides possibles de nos premiers pas intellectuels, doivent avoir un libre cours, sans respecter les condiGons de réalité que ne comporte point un tel domaine. Il suffit que ces constructions initiales satisfassent à nos principales convenances cérébrales, en généralisant et coordonnant nos conceptions spontanées. La recherche des lois, tant qu'elle n'est pas systématisée , développe, au contraire, une prétention non moins absolue à la connaissance objective. Alors la dignité rationnelle se trouve sacrifiée à la réalité matérielle. Dans l'état normal , on reconnaît d'abord que le subjectif doit toujours se subordonner à Tobjectif. On complète ensuite ce principe fondamental en concevant cette subordination comme parement relative à nos besoins, auxquels il faut adapter nos moyens. Renonçant à toute synthèse objective , on institue une systématisation subjective, dont la destination pratique déter* mine la nature théorique.
Le changement définitif de notre régime logique se réduit donc à faire sciemment , pour diriger notre sage activité , ce qui d'abord s'effectua spontanément au profit d'une vaine curiosité. Nous formons librement des hypothèses vérifiables afin d'instituer des lois suffisantes pour notre conduite, sans aspirer davantage à la parfaite représentation du monde qu'à la pleine satisfaction de Tesprit. L'unité mentale n'est jamais cherchée indépendamment de l'unité générale qui résulte d'une juste su-
DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITBE PBEMIER. 27
bordination de la spéculation à raction» et de l'action à rafiection.
Cette explication caractérise asse^i^ la tendance nécessaire et continue du mouvement intellectuel considéré dans son en-* semble. Je puis donc établir directement la loi d'évolution qui règle notre marche graduelle vers cet état normal , si différent» du moins en apparence ^ de notre situation primitive. Une telle détermination , seule base possible de Tappréciation historique, constitue le principal objet de ce chapitre fondamental.
Le terme de cette préparation intellectuelle est ici connu suffisamment. Il consiste à subordonner assez le subjectif à Tob*jectif pour que Tordre logique représente Tordre physique , de manière à pouvoir convenablement remplacer Tobservation par la réflexion. Cette constitution théorique se trouve nettement expliquée dans le volume précédent , qui ne la caractérise pas seulement en elle-même » mais aussi d'après ses relations avec Tensemble de Vexistence humaine , tant sociale que person* nelle. Sa prépondérance systématique ne comporte plus qu'un développement graduel, toujours réglé d'avance, à Tabride toute révolution.
Comparativemeot à cet état défluitif , la marche préparatoire de l'entendement humain semble consister en une longue suite de changements radicaux. Mais la théorie positive de Tévolution mentale doit transformer une telle appréciation , qui romprait irrationnellement la conliouité dynamique. £n jugeant le passé, comme en concevant Tavenir, un vrai philosophe voit toujours se développer une même tendance vers la complète unité , dopt chaque génération se rapproche un peu plus que la précédente. Pour tout esprit sagement relatif, les opinions humaines se modifièrent jadis d'après Timpulsion qui dirige maintenant les véritables progrès théoriques , c'est-à-dire en améliorant Tharmonie entre les conceptions et les observa*
lions. Tel sera le résultat général de la saine doctrine historique.
Intégralement conçue , la loi fondamentale de l'évolution intellectuelle consiste dans le passage nécessaire de toutes les théories humaines par trois états successits. Le premier, théologique, ou fictif, est toujours provisoire; le second , métaphysique, ou abstrait, purement transitoire; et le troisième, positif ou scientifique , est seul définitif. Dans cette Loi des troii étais , je ne dois ici démontrer que la succession qui caractérise le régime préparatoire. Car, le volume précédent explique assez l'état final et la tendance générale vers sa pleine réalisation : le tome suivant achèvera d'ailleurs de préciser une telle exposition, en déterminant l'avenir humain. Il faut donc réduire la démonstration actuelie à la double préparation qu'exige ce régime, dont la sociologie dynamique doit surtout apprécier l'avènement , laissé naturellement indécis par la statique sociale.
Pour mieux concevoir l'état initial , on doit l'examiner d'abord dans l'existence individuelle , puis envers la vie collective.
La première appréciation consiste à reconnaître la nécessité primitive, surtout intellectuelle, mais aussi morale, de la synthèse fictive, qui dut longtemps rester autant indispensable qu'inévitable.
£lle fut principalement caractérisée par son incomparable spontanéité, due à sa parfaite convenance avec les besoins et les moyens propres à la situation originelle de l'intelligence. On doit chercher les causes tant qu'on ne peut encore découvrir les lois, qui ne sauraient être dévoilées que d'après une longue suite d'observations. Cette logfque initiale s'adapte naturellement à de telles questions. Sa solution , seule convenable envers elles, consiste à transporter partout le type humain, en concevant tous les phénomènes comme produits par des volontés
analogues aux nôtres, et seulement supérieures d'ordinaire, proportionnellement à leurs effets. Pour compléter la synthèse , on suppose que ces affections se rapportent essentiellement à notre propre destinée , le plus souvent en bien , mais quelquefois en mal. De là résulte aussitôt une harmonie provisoire entre l'homme et le monde , seule possible tant qu'on ignore l'immuable prépondérance de l'ordre extérieur. En un mot , les lois morales, naturellement ébauchées par tout essor humabi,
servent alors à concevoir les faits physiques, dont les lois propres sont primitivement inconnues.
Une semblable logique est tellement conforme à notre preipière situation, qu'elle se développe également chez les moindres intelligences, même animales > et parmi les plus grands esprits, quand ses conditions se trouvent réalisées. Tout effort théorique envers des événements dont les lois ne sont pas connues aspire spontanément à déterminer leurs causes, ce qui conduit toujours à supposer des volontés directrices. On ne peut se soustraire à cette double tendance qu'en s'abstenant de spéculer, ce qui n'est pas constamment possible, ni même convenable. Quelque maturité qu'acquière Jamais la raison humaine, chacun se sentira toujours enclin à tout animer pour suppléer à la loi par la cause.
Cette disposition ne se manifeste pas seulement quand une passion quelconque nous entraîne à des spéculations que nous pourrions éviter. Elle n'est pas mohis prononcée envers les questions les plus motivées, tant que les lois correspondantes restent inconnues. L'anarchie occidentale fournit aujourd'hui trop d'occasions de constater une pareille tendance envers les spéculations sociales , si souvent abordées par des esprits qui , n'y reconnaissant aucune loi nécessaire, y conçoivent tout d'après des volontés arbitraires, soit divines, soit humaines.
Au fond , cette logique initiale revient à substituer les médi-
30 SYSTÈME DE POLTTlQtE POSITIVE.
tatioDS aux contemplations, comme dans Tétai final , mais avec cette seule différence que Tinsplration subjective est dépourvue de base objective y non moins impossible alors pour les lois qu'inutile envers les causes. L*impulsion extérieure s'y trouve remplacée par rinspirntion affective , seule adaptée à de telles questions. Envers tous les événements qui nous Intéressent, la connaissance, au moins générale, d'un ordre invariable constitue Tunique frein que comporte notre tendance spontanée à former nos opinions d'après les espérances ou les craintes résultées de nos désirs. Ge n'est pas seulement en politique qu'on peut maintenant observer cette manière de penser. Les moindres conjectures physiques en présentent des exemples journaliers , quand leur formation rationnelle dépendrait des lois concrètes , ordinairement inconnues aujourd'hui. Faute de motifs extérieurs , Tesprit prononce nécessairement d'après les impulsions intérieures.
Cette marche n'est pas moins indispensable qu'inévitable , comme seule apte à dégager noire intelligence de sa torpeur initiale, en lui fournissant Tunique liaison que puissent alors comporter nos observations. Aucune conception réelle et durable ne peut , sans doute , surgir que d'après une base objective. Voilà pourquoi notre synthèse Initiale est nécessairement chimérique et passagère, en tant que purement fictive. Mais, réciproquement, il faut aussi reconnaître que les théories ne sont pas moins indispensables pour observer qu'afin de prévoir. Tout fait isolé devient impossible à retenir, et le plus souvent il reste inaperçu ; comme le prouvent tant d'événements physiques, célestes ou même terrestres , dépourvus d'Intérêt humain.
Ainsi, deux nécessités incompatibles, quoique également Insurmontables , renferment d'abord notre esprit dans un cercle qui n'admet d'autre issue que Tessor spontané de la synthèse
DTNAIIIQUE SOGliaE. — CHAPITRK PREM1£IU SI
fictive^ seule dtepeûsée dé tout préambule objectif^ comme cherchant la cause et non la loi. L*appréciatiou historique me fournira plusieurs occasions décisives de constater les ravages théoriques de Tempirtsmc moderne ^ quand il a, sous prétexte de réalité , supprimé prématurément ce lien primitif^ sans pouvoir encote instituer d'autres liaisons. Cette logique purement subjective y est donc , à l'origine , aussi normale que le sont aujourd'hui les meilleurs méthodes scientifiques. En fournissant alors Tunique moyen de lier les faits , elle permet seule de développer nos observations , de manière à préparer la synthèse finale.
Faute de réalité , ce premier régime théorique est radicalement impropre à diriger l'élaboration pratique, dont les invincibles exigences suscitent graduellement ses principales modifications. Cependant^ même à cet égard; 11 possède spontanément une importante aptitude 5 non pas mentale , mais morale^ qui le rend autant indispensable k l'éveil décisif de notre activité qu'à celui de notre*iûtelUgence. Elle résulte de la profonde stimulation qu'il imprime continuellement à nos vœux , et même Ix nos espérances 5 eu nous offrant la perspective d'un empire illimité sur le monde réel, d'après les volontés dominantes dont nous bivoquons l'assistance. Si la connaissance des lois naturelles avait été possible dès l'origine, elle aurait précédé l'essor, nécessairement très-lent , de notre puissance modificatrice. Dès lors, eUe aurait entravé radicalement notre activité, d'après le découragement suscité par l'immuabillté de l'ordre extérieur, dont les variations secondaires ne sauraient être appréciées en même temps que sa constitution essentieUe.
ces illusions spontanées soQt longtemps précieuses pour exciter Ténergie et mahitenir la persévérance qu'exigent nos premiers progrès industriels et les recherches scientifiques qu'ils susciteût. Même chez les modernes, des esprits philosophiques
en ont reconnu Timportance prolongée quant aux travaux astronomiques et chimiques. Lescbimères analogues, qui maintenant concernent le perfectionnement social, influent beaucoup sur l'ardeur universelle des occidentaux envers ces émlnentes améliorations, qu'entraverait une vicieuse appréciation des lois correspondantes. En général , il suffit de considérer les phénomènes les plus complexes pour reconnaître , chez la plupart des types actuels, la nécessité, tant morale qu'intellectuelle, de la synthèse fictive , qui convint d'abord à toutes les spéculations humaines.
Son aptitude esthétique est encore moins contestable que son efficacité théorique et pratique, comme résultant plus directement de sa spontanéité caractéristique. Animant tous les êtres, et leur attribuant toujours une destination humaine, la fol surnaturelle est éminemment propre à stimuler et diriger notre idéalité primitive, en instituant partout des sympathies qui provoquent l'expansion de nos sentiments quelconques. Cette propriété se trouve tellement prononcée qu'on ^ vicieusement supposé rimpossibilité d'en obtenir Téquivalent sous aucun autre régime intellectuel , quoique l'état final doive certainement surpasser, même à cet égard, la synthèse initiale, comme le prouvera mon dernier volume.
L'influence sociale de la foi primitive est beaucoup moins directe y et je dois l'expliquer davantage. Elle sera pleinement appréciée dans l'ensemble de ce volume. Mais il faut ici la caractériser sommairement
Quoiqu'elle résulte aussi de la spontanéité d'une telle synthèse , elle est étrangère k sa nature , qui toujours fut essentiellement personnelle. Émanée d'une inspiration intérieure, celte foi ne fait partout prévaloir le type humain que sous un mode nécessairement individuel, et jamais collectif. Chacun la produit ou la reçoit pour lui-même , comme s'il vivait isolé.
' *^ ttjBIAllIQUE SOCIALE. — CHAPITRE PREMIER. 55
AQflri se i|re]oppe-t-elle beaucoup sans exercer aucune réaction Miâale, faste de s'étendre aux phénomènes correspondants, son domaine se l)omant longtemps à Tordre matériel.
On doit même concevoir cette tendance personnelle comme une suite nécessaire de la spontanéité propre à la synthèse primitive. Il existe , en effet , une connexité naturelle entre Fégolsme et l'absolu. L'explication de tous les phénomènes par des volontés arbitraires et la subordination directe de chaque existence à des pouvoirs illimités doivent contiDueliement pousser à risoiement. Cette impulsion est tellement naturelle que la synthèse fidBve , quand elle devient pleinement systématique , se trouve nécessairement conduite à nier toute affection altruiste.
Mais, Tefficacité sociale de la foi primitive étant historiquement incontestable , elle doit être dogmatiquement explicable d* après une excitation, indirecte et pourtant continue, de ces mêmes penchants qu'une telle doctrine ne peut pas consacrer. Cette précieuse influence résulte de ses deux tendances , connexes quoique distinctes, à susciter des opinions communes, et à fonder des autorités spirituelles , double condition de toute véritable organisation sociale.
L'uniformité essentielle de la nature humaine nous dispose à penser tous de la même manière, quand nos situations sont assez semblables. Cette disposition ne saurait être annulée par le caractère vague inhérent aux croyances surnaturelles d'après leur source purement subjective. Outre que leur spontanéité tend à prévenir leur discordance , il faut surtout avoir égard à la sociabilité instinctive qui pousse secrètement chacun vers la communion intellectuelle , non moins précieuse au cœur qu*à l'esprit.
Envers les moindres opinions directement fondées sur une appréciation objective, on peut journellement constater le be-
^in d'an assentiment sans lequel personne n'acqaerralt assec de confiance dans ses propres Jugements. Le trouble profond que les meilleurs esprits subissent en fréquentant trop des allé* nés, prouve que cette influence mutuelle s*étend jusqu'aux cas pathologiques. Son intensité dépend davantage de la prépoa* dérancc du caractère que de la supériorité mentale.
Telle est la double voie suivant laquelle nos penchants sym* pathiques nous conduisent naturellement à l'uniformité des opinions quelconques, sans excepter celles qui résultent le plvs de nos propres inspirations. Cette tendance a d'autant plus d'empire qu'elle concerne des doctrines plus importantes, cn«> vers lesquelles nous éprouvons davantage le besoin d'accord.
Le vague même des croyances surnaturelles y devient soa*^ vent favorable, en disposant mieux aux modifications qu'exige l'ascendant spirituel des âmes fortes sur les faibles. Il facilite aussi la destination sociale que nos instincts altruistes procurent involontairement à ces dogmes peu déterminés. Cette direction finale se trouve même consolidée par l'ensemble de nos penchants égoïstes, qui poussent chacun à se garantir de Top^ pression des autres en invoquant les puissances surnaturelles , d'où procéda spontanément la première sanction de toute ûb^ cipline humaine. En outre, malgré leur nature antisociale, les croyances primitives développent habituellement, envers les êtres divins, des sentiments profonds de respect, et même d'amour, qui favorisent directement l'essor de nos affections mutuelles.
Quant à l'avènement spontané des autorités spirituelles d'a-^ près la synthèse fictive, il n'exige point ici d'explication développée, sauf les appréciations spéciales réservées à son étude historique. J'y dois pourtant distinguer deux sources vicieusement confondues, l'une commune à des croyances quelconques , l'autre propre à la foi surnaturelle. Toute doc*
DYNAMIQUE SOaALE. — CHAPITRE PEEMIER. 35
trine générale suppose un enseignement primitif, et même ane interprétation continue^ d'ailleurs empiriques ou systématiques, d*où résulte immédiatement une autorité spirituelle, qui s'étend bientôt à l'ensemble de chaque existence. La spontanéité de la synthèse fictive n*y dispense point d'un tel office ^ sans lequel son caractère vague interdirait une suffisante fixité comme une véritable communauté. Cette tendance augmente avec l'importance des doctrines, et se développe à mesure qu'elles deviennent plus uniformes. L'anarchie moderne a pu seule susciter le rêve subversif d'une foi sans organe. £n second lie% les interprètes spéciaux des croyances surnaturelles durent acquérir bientôt un ascendant sacré, d'après leur interyentlon nécessaire envers les puissances divines. Telle est la double source du caractère théocratique qu'offre primitivement ^toute autorité spirituelle.
Yoilà comment la synthèse fictive comporta longtemps une inrofonde efficacité sociale, malgré sa nature directement personnelle. On conçoit d'ailleurs que ses deux aptitudes à la communauté d'opinions et à l'ascendant spirituel durent se fortifier réciproquement L'autorité sacerdotale ne pouvait grandir sans la propagation des croyances surnaturelles. Mais elle contribua beaucoup à développer et consolider leur empire , que leur caractère vague exposait davantage à déchoir spontanément On doit même reconnaître que la principale utilité de la foi primitive fut toujours due au sacerdoce.
C'est ainsi que les besoins sociaux et les motifs moraux concourent naturellement avec la nécessité mentale pour démontrer que la synthèse fictive fut autant indispensable qu'inévitable, comme seule base possible de toute initiation humaine. Mais les mêmes considérations prouvent aussi que sa destination dut être, à tous égards, purement provisoire, jusqu'à ce que la foi positive se trouvât assez formée pour conduire au lieu de
36 STSTfelCB DE FOLITIQUE POSITIVE.
modifier. Sous rimpulsion continue da sentiment et de Tactlyité, même indépendamment des prédDections intellectaelles , la recherche des causes ^ le recours aux appuis chimériques ^ et la discipline surnaturelle , se restreignirent toujours aux cas restés encore inaccessibles à la positivité.
Aussitôt que la substitulion du relatif à l'absolu , du réel à rimaginaire, de l'altruisme à l'égolsme^ devient assez praticable ^ elle obtient partout un assentiment spontané ^ qui surmonte bientôt la résistance du système primitif. Celte tendance est tellement conforme à Tensemble de la nature humaine que souvent elle devance une suffisante opportunité^ comme j'aurai plusieurs occasions décisives de le prouver historiquement, même envers l'antiquilé la plus reculée. Il serait ici superflu d'insister davantage sur une explication tant |j|eparée par la première moitié de ce traité ^ dans lequel il ne me reste plus qu'à mieux étudier la double fatalité qui^ depuis le premier essor de l'humanité , dissont le théologisme et prépare le positivisme.
Entre ces deux systèmes incompatibles, l'esprit métaphysique institue spontanément une transition graduelle , à laquelle est bornée sa propre destination. Pour mieux caractériser cet étal intermédiaire , il faut d'abord indiquer les trois phases nécessaires de la synthèse fictive, quoique leur appréciation spéciale et leur enchaUiement général n'appartiennent point à ce chapitre. C'est dans le passage de l'une à l'autre que l'esprit métaphysique développe sa principale activité^ qui doit cesser quand la dernière se trouve accomplie.
L'ensemble de l'initiation humaine présente successivement la foi surnaturelle sous deux modes profondément distincts^ quoiqu'on les confonde ordinairement : d'abord le fétichisme ; ensuite le théologisme proprement dit , qui , seul assez connu maintenant, donne souvent son nom au système entier. Ces deux
états géoéraox de la synthèse fictive diffèrent radicalement par la manière d'y concevoir les volontés directrices. Dans le premier, plus spontané , elles appartiennent immédiatement aux corps dont elles expliquent les phénomènes. Mais le second, plus fictif, les attribue à des êtres indépendants des différentes existences que cbacun d'eux gouverne sans aucun siège déterminé. Ainsi, le type humain est plus direct et plus sensible pour le fétichiste, plus complet et plus modifiable pour le théolo-
gMe.
Ma%ré leur succession nécessaire , ces deux régimes fictifo ne se trouvent presque jamais séparés entièrement. Sous la prépondérance de chacun d'eux, on peut ordinairement constater Texistence accessoire de l'autre. Aussi le passage du fétichisme au théologisme s'est-il partout opéré presque insensiblement, quoiqu'il constitue la plus profonde et la plus décisive de nos révolutions préliminaires. Cette affinité résulte de ce que le premier système concerne surtout les êtres euxmêmes, et le second leurs divers phénomènes communs, suivant le progrès naturel de la contemplation humaine , individuelle ou collective. Or la prépondérance spontanée de l'un des deux modet ne saurait jamais produire l'entière désuétude de l'autre. L'esprit qui se borne le plus à la contemplation concrète se ttvre quelquefois à la contemplation abstraite, par exemple envers les maladies, et surtout pour la mort, partout personnifiée : la disposition inverse est mieux appréciable.
Quand le théologisme remplace , ou plutôt absorbe , le fétichisme, il comporte deux modes successifs, Tun polythéique, l'autre monothéique, dont la distinction reste irrécusable, quoique vicieusement exagérée d'ordinaire. Elle consiste moins dans la multiplicité ou l'unité surnaturelle que dans l'indépendance ou la subordination des différents êtres fictifs. Au fond , ils demeurent toujours tvès-nombreux tant que le théologisme
38 SYSTÈME DE POUTIQUE FOSITITE.
conserve une véritable activité , surtout sociale , on seulement intellectuelle. Mais la hiérarchie divine peut laisser à chacun d'eux un empire propre^ ou les transformer tous en ministres de leur chef suprême. La spontanéité du premier mode le rend à la fois plus complet et plus durable : il constitue y à tons égards, le principal état de la synthèse fictive. En tant que systématique 9 et dès lors discutable, le second ne comporte point une profonde consistance , mentale ou sociale. Il se réduit à ménager, entre le théologisme et le positivisme , une dernière transition organique , qui même n'est vraiment Indispensable qu'à révolution originale.
Tels sont les trois âges naturels de la synthèse fictive ^ dont le développement général , au lieu de lui procurer une augmentation d'intensité, la restreint de plus en plus, sousTlmpulsion croissante de la positivité. Mais l'élaboration de celleci conserve nécessairement un caractère de spécialité qui, quoique diminuant toujours^ l'empêche longtemps de réagir directement sur l'ensemble du régime intellectuel. Son insuffisance philosophique détermine la destination provisoire de l'esprit métaphysique , qui semble alors devenir l'agent essentiel d'une transition dont il ne peut jamais être que Torgane systématique.
A sa manière 5 l'ontologie n'est pas moins générale que la théologie , d'où elle émane. Elle aborde pareillement la recherche des causes, avec un caractère également absolu, mais en y substituant ses entités systématiques aux divinités spontanées. L'indétermination même de ses conceptions abstraites devient la source naturelle de leur aptitude transitoire. Car, chaque entité peut dès lors être envisagée ou comme le dieu spiritualisé qu'elle remplace, ou comme le phénomène généralisé qu'elle désigné /suivant que l'esprit se trouve plus rapproché du théologisme ou du positivisme. Aussi la célèbre con-
trofene entre les réalistes et les nominalistes constitne^t-eUe , envers an domaine quelconque , la principale crise propre à Fétat métaphysique.
Cette situation flottante de rintelligence humaine ne comporte jamais une véritable aptitude organique, même théorique , et surtout pratique. Toute rinfluence de Tesprit métaphysique se borne réellement à dissoudre l'esprit théologique^ sans le remplacer aucunement ^ vu son impuissance à rien construire. Il tente ensuite de ruiner aussi l'esprit positif^ afin de faire à la fois prévaloir ses entités sur les volontés et sur les lois. Mais là sa lutte devient vaine ^ faute d'une aflinité qui permette un vrai mélange. C'est pourquoi son ofiice^ intellectuel ou social y cesse nécessairement aussitôt que le régime fictif ne peut plus conduire Thumanité.
Quand Vontologisme agit sur un excès de théologisme , sa puissance dissolvante lui procure une véritable utilité , théorique et même pratique , quoique toujours négative. Telle est sa manière de concourir à nos révolutions préliminaires. Mais leurs résultats organiques appartiennent toujours à ce qui subsiste de théologisme après la corrosion métaphysique.
Le décroissement continu de l'esprit théologique n'est jamais dû réellement qu'à l'esprit positif, à mesure que les notions relatives remplacent les conceptions absolues. Dans la succes- «slon nécessaire des trois phases propres au régime fictif , la positivité constitue secrètement l'agent essentiel , quoique la métaphysique en devienne l'organe o£Qciel , d'après sa généralité naturelle. Une précédente induction annonce déjà que le passage du fétichisme au théologisme fut dû surtout à Tessor spontané de l'esprit positif^ s'élevant alors du concret à Tabstrait L'ontologie surgit d'une telle révolution plutôt qu'elle ne la dirigea. Son activité propre ne devient pleinement irrécusable qu'envers la substitution du monothéisme au polythéisme Mais
'lO SYSTÈME DE POUTIQUE POSITIVE.
elle n'y prévaut que d'après le secret appui résulté du progrès des connaissances positives , qui dispose même à sortir dès lors du régime théologique , prorogé seulement en vertu des nécessités sociales , comme l'expliquera son appréciation historique.
Dans l'état monothéique^ l'ontologie devient irrévocablement subversive, parce que sa puissance dissolvante ne s'exerce plus que sur un théologisme déjà réduit autant que le permet sa destination. On peut alors juger nettement la tendance né^ cessaire de tout esprit métaphysique à consacrer le doute philosophique, la corruption morale, et le désordre polilique. Néanmoins, Tanarchie moderne étant autant indispensable qu'inévilable , cette influence corrosive conserve une dernière utilité , jusqu'à ce que la positivité soit assez systématisée. Mais quand les lois ont acquis une généralité qui leur permet de remplacer à la fois les volontés et les entités , Tesprit métaphysique devient rétrograde sans cesser d'être anarchique. Séparé de la science d'où provenait toute sa force , comme de la théologie qui lui fournissait son unique destination , il aspire vainement à la domination absolue , au temps marqué pour son entière extinction. Il constitue , dès lors , le principal obstacle à l'avènement direct de la synthèse finale dont il avait indirectement facilité la préparation.
Tel est l'ensemble des considérations intellectuelles et sociales, d'où résulte la démonstration générale de ma Loi des trois états. Mais, avant de l'exposer, j'avais établi que, pour constituer pleinement la théorie fondamentale de l'évolution spéculative , il faut compléter l'étude de la filiation historique par celle du classement dogmatique. On peut maintenant apprécier combien cette seconde détermination importe à tout usage spécial de la première , et même à son éclaircissement général.
Quoique chaque classe de spéculations passe réellement par ees trois états successifs, toutes n'y procèdent point avec une égale vitesse. De là résulte que , jusqu'à l'entier accomplissement de l'initiation humaine , certaines théories sont déjà devenues positives , tandis que d'autres restent encore métaphysiques , ou même théologiques. Cette coexistence passagère des trois états intellectuels constitue aujourd'hui le seul fondement plausible des résistances que les penseurs arriérés opposent ^core à ma loi de filiation , qui , découverte depuis plus de trente ans, ne rencontra jamais d'autre objection sérieuse. Or, cette difficulté ne peut être vraiment surmontée que d*après la règle complémentaire qui subordonne nécessairement l'inégalité des vitesses à la diversité des phénomènes. Tel est le seul point de vue sous lequel l'examen de la loi de classement devienne indispensable icL Mais, outre cette destination dynamique , elle comporte directement une appréciation statique , que je dois indiquer aussi, quoique son principal développe* ment appartienne au volume suivant , pour constituer Irrévocablement la hiérarchie encyclopédique.
Cette seconde loi sociologique présente , par sa nature, deux caractères distincts, quoique inséparables, l'un subjectif, Tautre objectif, suivant qu'on rapplique à nos conceptions ou aux existences correspondantes. Le premier doit ici prévaloir, afin que la règle du classement concorde mieux avec celle de la filiation, qu'elle doit maintenant compléter pour leur commune destination historique.
Ainsi conçu logiquement. Tordre suivant lequel nos principales théories accomplissent l'évolution fondamentale résulte nécessairement de leur dépendance mutuelle. Toutes les sciences peuvent, sans doute, être ébauchées à la fois: leur usage pratique exige même cette culture shnuUanée. Mais elle ne peut concerner que les inductions propres à chaque classe
de spéculations. Or cet essor ioductif ne saurait fournir des principes suffisants qu'envers les plus simples études. Partout ailleurs , ils ne peuvent être établis qu'en subordonnant cbaqot genre d'inductions scientifiques à l'ensemble des déductions émanées des domaines moins compliqués , et dès lors moins dépendants. Ainsi nos diverses théories reposent dogmatique* ment les unes sur les autres, suivant un ordre invariable , qui doit régler historiquement leur avènement décisif, les plus in-* dépendantes ayant toujours dû se développer plus tôt.
Mais cet ordre de dépendance logique ne peut résulter qu^ de lu subordination naturelle des phénomènes correspondants. Telle est la base immuable que la saine philosophie fournil au classement tliéorique , dès lors exempt de toute fluctuation arbitraire. Le nœud de la seconde loi sociologique consista donc à déterminer l'ordre naturel de dépendance entre les divers phénomènes. On le découvre d'après le principe fonda* mental de la généralité décroissante ou de la complication croissante.
Des phénomènes plus généraux , c'est-à-dire communs à W plus grand nombre d'êtres ou d'existences , dominent toi^ours ceux qui le sont moins. Quoique ceux-ci ne cessent jamais <le suivre directement leurs lois propres, elles s'accomplissent constamment sous l'empire des autres , qu'elles ne font que modifier. En rangeant ainsi tous les divers phénomènes irré^ ductibles d*après le décroissement de leur généralité , on con* struit une hiérarchie naturelle , où chaque ordre domine le suivant et modifie le précédent. Tel est le fondement objectif de la seconde loi sociologique. Mais il faut le compléter par une double appréciation subjective , d'abord intellectuelle» puis morale , indispensable à son usage théorique ou pratique.
La première consiste à remarquer qu'il existe une coXndi«» dence constante et nécessahre entre le décroissement de la gé^
DYNAMIQUE SOCIALE. ~ CHAPITRE PREMIEB. ftS
néralité et T accroissement de la complication. En effet, les phénomènes communs à plus de cas doivent toujours être plus dégagés des influences propres à chacun. Cette simplicité supérieure des lois plus générales procure à leur étude plus de facilité logique , outre plus d'indépendance scientifique. Il s'ensuit un nouveau motif universel pour que Télaboration théorique se conforme scrupuleusement à renchatncment encyclopédique^ afin que Tesprit n*aborde jamais les spéculations plus difficiles sans les préparations successives résultées de celles qui le sont moins. Ce précepte logique resterait applicable quand même on supposerait que les divers domaines théoriques ne dépendent pas les uns des autres.
En second iieu^ le décroissement dégénérante coïncide toujours et nécessairement avec l'accroissement de dignité. Car^ le vrai type humain fournit naturellement la mesure universelle de la noblesse réelle des différents êtres appréciables 9 puisque nous ne connaissons aucune existence qui le surpasse. Or^ ce cas est aussi le plus spécial et le plus complexe de tous. Un examen comparatif de l'ensemble des états naturels confirme profondément cette dernière interprétation de ma seconde loi sociologique.
Depuis la simple existence mathématique 5 appréciée surtout chez les astres, jusqu'à la pleine existence humaine^ on peut construire, une immense série , principalement biologique , oit chaque terme est à la fois plus parlicuiierj plus compliqué , et plus éminent que tous les précédents. Cette hiérarchie permet d'apprécier la dignité croissante des diverses études positives , à mesure que leurs objets deviennent moins matériels ou plus humains. Elle systématise le noble préjugé qui toujours flétrit, sous le juste titre de matérialisme ^ la tendance spontanée des sciences inférieures à dominer et même absorber les supérieures, au nom de l'influence déductive. Mais elle confirme de nouveau
ilU SYSXÊM£ DE POUTIQUB POSITIVE.
la préparation nécessaire de celles-ci par celles-là, outre la dépendance de Tobjet et Tapprentissage du sujet , pour procéder toujours des spéculations les plus calmes aux plus passionnées.
Tel est le triple principe, d'abord ph3rsique, puis intellectuel, enfin moral, du vrai classement positif. Je dois maintenant l'appliquer à la construction générale de la série encyclopédique f mais en la rapportant surtout à sa destination historique.
La démonstration même du principe hiérarcliique indique au»ritôt , pour l'ensemble des tliéories réelles , une première progression pleinement conforme à Thistoire. Car il suffit de distinguer d'abord trois classes essentielles de lois naturelles^ morales, intellectuelles , et piiysiques , d'après la subordination ^ nécessaire des phénomènes correspondants.
Au début de ce chapitre, j'ébauchai cette division, en la déduisant subjectivement de la vraie constitution cérébrale» dont les trois éléments généraux sont le sentiment , l'intelligence, et l'activité. Mais il faut ici TinsUtuer objectivement par une première application historique du principe de classement
L'ordre physique ou extérieur, à la fois matériel et vital , est autant supérieur en généralité et en simplicité qu'inférieur en dignité à l'ordre huinaio, soit intellectuel, soit moral. Celui-ci s'accomplit sous la domination fondamentale de celui-là, qu'il modifie accessoirement Ainsi l'étude , plus facile et plus calme du premier, dut toujours devancer et préparer celle du second. De là résulta la division historique de l'ensemble de la philosophie en philosophie naturelle et philosophie morale.
Ce double domaine théorique fut nécessairement ébauché dès le début de la raison humaine. L'activité pratique , industrielle ou militaire , suscita spontanément la recherche des lois physiques qui régissent son exercice. En même temps , l'esprit sacerdotal et le sentiment féminin durent s'appliquer à l'étude de
DYNAIOQUC SOCIALE. — CHAPITRE PREIlltfo. 45
Tordre humain, afin de le modifier sagement. Mais cette seconde élaboration ne comportait réellement qne des succès empiriques et provisoires , puisque ia première devait y préparer une culture systématique et décisive. C'est pourquoi les vraies acquisitions théoriques propres à l'ensemble de notre initiation se rapportent exclusivement à la philosophie naturelle y OÙ même nos succès complets se bornent longtemps aux moindres études.
Quant à la division de Tordre humain en intellectuel et morale elle résulte aussi ^ quoique avec moins d'évidence, du principe hiérarchique. Car, le domaine spéculatif, outre sa moindre noblesse, est à la fois moins spécial et moins compliqué que le domaine affectif. La coïncidence nécessaire de ces trois motifs généraux devient mieux appréciable ici que partout ailleurs , d'après la conformité spontanée entre les deux modes , objectif et subjectif, que comporte une telle coordination. Il faut peu s'étonner que la constitution cérébrale s'accorde , à cet égard , avec la règle encyclopédique , puisque toutes deux reposent sur le même principe de classement.
L'ordre mental domine nécessairement l'ordre moral , quoique celui-ci te modifie profondément^ comme dans toute la hiérarchie positive. Car, chaque affection suppose d'abord une suffisante connaissance de l'objet correspondant Au contraire, les loir- intellectuelles ne sont subordonnées qu'aux lois physiques, tant matérielles que vitales. Leur étude propre se trouve spécialement préparée parla philosophie naturelle , dont l'essor décisif lui fournit spontanément un précieux ensemble de faits logiques, d'oîi résulte sa seule base solide. En effet, les lois de l'entendement se reflètent nécessairement dans toutes les recherches qu'il accomplit Mais , le vrai développement théorique ne pouvant être que collectif, on ne peut assez apprécier la science intellectuelle qu'en Tidentifiant avec la sociologie pro-
A6 SYSTÈME DB POLITIQUE POSITITi;
prement dite » (eile qae Je Tai fondée , après avoir irrtl6€a« blement écarté le vain isolement qui caractérise la méthode métaphysique.
Aucune des véritables lois, même statiques, et surtout dynamiques , propres à l'intelligence , ne saurait être connue que d'après un suffisant exercice. Sans doute , leur analogie nécessaire avec celle des autres fonctions vitales comporte envers elles de précieuses indications. Mais il n'en peut résulter qa une vérification indispensable et jamais une découverte décisive. Il iàut étendre ce jugement jusqu'aux lumières directes fournies par l'étude intellectuelle des animaux. £ile est toujours trop peu caractérisée pour dévoiler de telles lois , quoiqu'elle soit très-propre à les consolider, et même à les perfectionner, comme je rétablis dans le premier volume de ce traité. Cette difficile manifestation appartient exclusivement au cas le plus complet et le seul décisif, résulté de l'exercice positif de U raison humaine.
Or l'existence individuelle ne saurait , à cet égard , fournir assez de champ, même quand on y pourrait écarter les influences émanées de la vie collective. En effet, le progrès vralmenC propre à chaque entendement reste toujours trop peu prononcé , même chez les esprits d élite , pour dévoiler la marche générale du mouvement mental. C'est donc uniquement par l'étude positive de la grande évolution humaine que l'on peut découvrir les lois réelles de Tintelligence. Quand elles sont ainsi trouvées, la vie individuelle leur procure la meilleure vérification possible, vu la similitude fondamentale qui doit toujours exister entre l'essor personnel et le développement social. Après que la marche de l'espèce m'eut dévoilé la loi des trois états , je la confirmai très* utilement par rindlvidn, dont l'étude propre ne me Taurait jamais manifestée. Il faut même concevoir ce rapprochement général comme destiné surtout à mieux apprécier
OYNAI^UB lOGIALB^ ^ CHAPITEB PUMIBR. M
et j[>erfecUoiiner darantage révolution personnelle , qui ne Mirait comporter un meilleur type.
Pour sentir assez que Tétode propre de rintelligence rentre entièrement dans la sociologie , 11 importe de reconnaître que les lois mentales ne sauraient être manifestées par une seule pbase historique , mais uniquement d'après l'ensemble de l'é- Tolullon accomplie maintenant. En effet 5 tout ce passé ne comprend que notre complète initiation , poussée jusqu'à Favénesient de l'état normal 1 pleinement appréciable aujourd'hui^ qnoiquHl ne soit pas encore réalisé. Or, tant que l'âge préliminaire n'est point terminé , on ne saurait juger la nature ni la marche d'une raison trop peu caractérisée, dont chaque organe partiel, monothéiste, polythéiste, ou même fétichiste, pourrait également s'ériger en type universel. Envers l'espèce encore davantage que quant à Tlndlvidu , l'étude intellectuelle ne peut devenir décisive qu'en examinant l'état adulte, mais après avoir assez considéré sa préparation graduelle.
Ce précepte nécessaire est aujourd'hui trop confirmé par les • ^ dissidences radicales que suscitent toujours les notions quelconques relatives à la théorie de l'entendement humain. Après vingt-deux siècles, l'aperçu fondamental d'Âristose subit essentiellement les mêmes contestations et méprises que parmi les sophistes contemporains» J'ose assurer que ma création de la fiOdologie , et par suite le plein avènement du positivisme , ne tlirent pas seulement Indispensables pour compléter et systématiser ce principe , mais aussi pour l'établir Irrévocablement. Toute appréciation réelle des lois mentales appartient donc à l'tftude positive de l'ensemble du développement de l'humanité.
Mais, réciproquement, la sociologie se réduit essentlellettient à la vraie science de l'entendement. Car l'étude , statique ou dynamique, de l'esprit humain comprend autant l'exercice de la raison pratique que l'essor de la raison théorique. Quoi-
que celle-ci doive prévaloir dans la démonstration de la loi fondamentale du mouvement intellectuel , celle-là domine réellement pour l'appréciation historique ^ comme principale source des modifications successives du régime mental ^ suivant l'indication initiale de ce cbapitre. Ainsi conçue dans toute sa véritable étendue, la science de Tesprit compose nécessairement la très-majeure partie de la sociologie.
Celle-ci doit, en effet, outre l'intelligence, embrasser aussi Tactivité , en laissant à la morale Tétude propre et directe da sentiment, comme moteur suprême de Texistence humaine. Or les principaux résultats de notre activité , personnelle ou sociale , dépendent nécessairement de notre intelligence. Quand Tétude de celle-ci se trouve normalement instituée, de manière à compléter la connaissance théorique de Tordre naturel par l'appréciation pratique des moyens propres à le modifier, il ne reste, envers l'activité, qu'à considérer sa destination nécessaire. Tel doit être, en efifet, le domaine normal de la troisième loi sociologique, comme je l'ai d'abord annoncé. Mais, quoique ce complément soit indispensable, il ne saurait empêcher de reconnaître que la sociologie consiste essentiellement daas l'étude totale de l'intelligence humaine.
Après une telle science, la progression fondamentale d'où doit résulter la vraie hiérarchie encyclopédique ne me laisse plus à caractériser sommairement que son troisième terme, l'étude des lois morales, aboutissant nécessaire de toutes nos saines spéculations.
Ce domaine final est à la fois plus spécial, plus complexe, et plus éminent que celui de la sociologie proprement dite , qui vient d'être exactement apprécié. En efifet, la vie acUve, et même la vie spéculative , appartiennent davantage à l'ensemble des existences réelles que la vie affective , du moins en considérant celle-ci dans son entière plénitude, caractérisée surtout
* ^,«^,^-iQUB SOCIALE. — CHAPITRE PREIUEB. k^
par ht sodaBilité. Au-dessous du degré biologique où les sexes se séparent complètement, commence une immense série d'animaux nécessairement étrangers à toute association, et qui pour* tant continuent d'agir, et même de penser, ne fût-ce que pour se nourhr. En second lieu, les lois morales sont nécessairement plus compliquées que les lois intellectuelles ou sociologiques, à l'ensemble desquelles leur propre exercice reste toujours subordonné , tout en le modiûant profondément. Quoique, dans la vraie constitution de notre unité , Tintelligence et l'activité deviennent seulement les ministres nécessaires du sentiment , ce centre de l'existence ne peut subir et modifier les impulsions extérieures que par cette double entremise. Ainsi Tétude positive de son domaine propre se complique toujours de celles qui concernent les deux autres régions cérébrales. Mais, à ce titre même, cette science devient, en troisième lieu, H plus éminente de toutes , soit par la dignité supérieure de son, objet essentiel, d'où surgit le type unique de la vraie noblesse , soit aussi d'après sa plénitude théorique.
Jusque-là, nos spéculations quelconques ne peuvent être que préliminaires, sans excepter celles de la sociologie proprement dite. Elles se bornent à préparer graduellement, par l'étude abstraite, d*abord de la matérialité et de la vitalité, puis de l'intelligence, l'appréciation concrète du seul objet final de toute théorie humaine, l'homme lui-même, dans son indivisible existence. C'est uniquement là que finit la science, devenue ainsi synthétique , après avoir successivement condensé ses conceptions analytiques. Alors elle s'unit systématiquement à l'art , toujours obligé spontanément d*envisager l'ensemble de Tordre à modifier. Voilà comment s'établit enfin la constitution normale de la raison humaine, où tous les efforts, théoriques et pratiques, convergent directement vers leur sainte destination, la conservation et le perfectionnement du vrai Grand-Être.
50 ftYSTÈME DE POLITIQUB POSmvi.
La dénomination usuelle de cette science Gnale rappelle trop exclusivement son objet prépondérant. Elle doit pourtant être soigneusement conservée^ afin de nous familiariser davantage avec le principe fondamental de la véritable unité. Le sentiment constitue, en effet , le domaine essentiel de la morale , tant théorique que pratique , puisqu'il domine Fexistence et dirige la conduite. Son étude systématique n'avait pu jusqu'alors être qu'ébaucliée / ou plutôt préparée ^ d'abord indirectement en biologie 9 puis directement en sociologie, où prévalent immédiatement l'intelligence et l'activité. La morale peut seule en instituer l'appréciation propre ^ en la combinant dignement^ non-seulement avec l'influence du monde et de la société, mais encore avec la réaction affective des viscères végétatifs , essen« tiellement négligeable partout ailleurs. Cette intime relation entre l'existence corporelle et Téconomie cérébrale devait, en effet, être écartée, en biologie comme prématurée, et en sociologie comme insensible envers l'ordre collectif. Mais, dans l'étude définitive de l'ordre individuel, elle acquiert une importance capitale , à la fois tl)éorique et pratique , qui ne permet point de l'y négliger, sous peine d'avortement radical. On achève ainsi de sentir combien la morale diffère réellement de la socio» logic , et la surpasse nécessairement en plénitude comme en dignité, quoiqu'elle lui soit objectivement subordonnée.
Telle est la suffisante appréciation de la principale progression théorique , commençant par la philosophie naturelle , et aboutissant à la morale , d'après la sociologie. Cette échelle générale de Tordre, d'abord physique, puis intellectuel, et enfin moral, se trouve spontanément conforme à celle du. progrès. Une telle connexité achève de caractériser la réalité et la portée de cette progression fondamentale.
Néanmoins, elle ne suffit pas pour constituer directement la hiérarchie encyclopédique » dont la destination habituelle ,
DirNAMIQUB SOGUiS. •— CHAPITES PnSMIEfi. 51
«Mm pratique, et surtout théorique, eiige une série plus développée, Hdis il est aisé d'en déduire 1 échelle complète. Car jCelà consiste ^ décomposer assez le premier terme pour caracériser Tavénement et la filiation de ses éléments irréductibles. En elTet , la sociologie et la morale n'exigeni , ni même n'admettent, aucun partage; leur enchalnernent mutuel est d'ailleurs direct et sensible. Au contraire , le domaine total de la philosophie naturelle reste trop hétérogène , et n'indique point assez l'origine des théories physiques ni leur liaison avec les théories intellectuelles ou morales.
Il y faut d'abord distinguer deux grandes sciences , la cos* nologie et la biologie» qui respectivement étudient l'ordre matériel et l'ordre vital. Celle-ci doit rester indivise, et se lie évidemment à la double élude de l'grdre humain. Mais celle-là comporte, et même exige, un nouveau partage, puisqu'on n'y conçoit encore ni Favénement ni la filiation. Aussi cette seconde décomposition n'est-elle pas moins ancienne que la première.
Elle consiste à distinguer, en cosmologie, l'étude purement mathématique , et l'étude directement physique. L'une apprécie seulement l'existence universelle , réduite à ses trois attributs nécessaires, le nombre, l'étendue, et le mouvement Cette sdence initiale comporte , à ce triple titre , un avènement vraiment spontané, puisque le moindre exercice de la raison humaine fait bientôt surgir les premières notions numériques, géométriques, et mécaniques. Tel est donc le fondement nécessaire, même scientifique, et surtout logique, non-seulement de la cosmologie, mais aussi de l'ensemble de la saine philosophie, vouée à l'étude systématique de Tordre réel. Malgré son triple objet, sa conception doit rester unique, sauf les distributions intérieures, vu Tintime connexité de ses trois aspects.
5*2 SYSTÈME DE POUTIQUfi POSITIVE.
La seconde partie de la cosmologie ^ qui pent garder le
général de physique , embrasse seule Tétude directe de rordM'
■.* ' ■* matériel , envers laquelle la mathématique devient slmplemMi'
préparatoire. Mais on y sent le becoin d une nouvelle décomposition. Car^ ainsi conçue synthétiquement, elle ne manifeste pas suffisamment ses liaisons, même avec la mathématique » et surtout envers la biologie. Pour établir la continuité tbéorique^ il faut donc en détacher, d'après une application plus précise du principe hiérarchique , deux branches essentielles, respectivement liées à ces deux sciences ,. en laissant au tronc le titre collectif. C'est ainsi que la physique proprement dite se rattache à la mathématique par Taslronomie , et à la biolo^ par la chimie. La continuité systématique se trouve alors tellement instituée que les espri^ peu philosophiques hésitent souvent entre les vraies attributions de deux sciences conséootives.
Ainsi partagée successivement en quatre sciences irrédactibles y l'étude générale de la matérialité détermine finalement . une constitution scptenairç dans la série encyclopédique, d'abord purement ternaire. La marche que je viens d* esquisser envers rétat définitif n'est pas moins historique que celle de rinstitution primitive. En eflTet, Tantiquité ne culUvait, en philosophie naturelle, que la mathématique, rastronomie, etJa biologie, confusément ébauchées, presque en même temps^0Fprès nos divers besoins physiques. Quoique la conception systématique d'Aristote sur les quatre éléments préparât Tavénement de la chimie, il ne surgit qu'au moyen âge, sons rimpulsion industrielle. Enfin la continuité théorique se compléta, dans lOccident moderne, par Tinstitution de la physique proprement dite , qui ne pouvait devenir distincte qu'après les deux sciences entre lesquelles elle devait fonder nne transition positive.
OTNAMiQU£ SOGlAtE. — CHAPITRE PREMIER. 5S
Tel est donc Tordre naturel suivant lequel se développent les différenles classes des spéculations humaines , d'après la généralité et simplicité décroissantes ou la dignité croissante des phénomènes correspondants, mathématiques, astronomiques^ physiques, chimiques, vitaux, sociaux, et enfin moraux. Cette série fondamentale se manifeste même dans Tessor théologique de nos diverses théories en partant du fétichisme spontané. Mais elle caractérise surtout leur avènement successif à Tétat positif d*aprè$ la transition métaphysique.
Pour compléter Finstitution historique de mon échelle encyclopédique , il importe de sentir que , vu sa source objective , elle détermine autant Tordre concret des êtres ou des existences que Tordre abstrait des phénomènes. La coordination systématique des conceptions pratiques coïncide donc avec celle des conceptions théoriques ; en sorte que Tenchatnement et le classement des arts sont les mêmes que ceux des sciences. On lie directement ces deux appréciations en complétant le principe hiérarchique par cet axiome général : les phénomènes deviennent plus modifiables à mesure qu'ils se compliquent davantage. Ainsi, la modificabilité et la dignité suivent nécessairement la même marche.
La seconde loi sociologique étant assez démontrée , la double théorie de l'évolution mentale se trouve pleinement établie. Il me reste maintenant à la lier au véritable ensemble du développement social , d'après la règle générale qui détermine la marche propre à l'activité.
Envers cette troisième et dernière loi fondamentale de la sociologie dynamique , la principale difficulté consiste à bien circonscrire son domaine spécial Après un tel préambule , sa démonstration n'exigera point d'effort essentiel, tant elle ressort spontanément, soit d'une vraie connaissance de la nature humaine , soit d'une saine appréciation du passé social.
5& SYSTÈUB DB POLITIQUE POSITITE.
Il faut d'abord distinguer deux sortes d*activité ^ Tune théorique qui seconde rintelligence , l'autre pratique qui la do« mine. Toutes deux présentent le même caractère biologique^ l'exercice musculaire sous l'Impulsion de la région active da Éerveau sollicitée par un instinct quelconque. Mais ^es diffèrent sociologiquement, d'après la destination et le résultat des mouvements accomplis. £n efTet, la première se borne à tnanifester l'état intérieur de l'être animé ; tandis que^ dans la seconde^ il modifie le monde extérieur. Outre son intensité su* périeure y celle-ci mérite , d'après une telle influence, de garder seule le nom caractéristique, suivant Tusage universel. Ce sont pourtant les mêmes muscles, en général, qui servent à l'expression, vocale et mimique, des pensées ou des sentiments, comoie à Faction externe.
Quoique cette distinction soit purement sociologique, elle offre beaucoup d'importance, d'après sa relation naturelle avec la division fondamentale des deux pouvoirs humains. Une existence entièrement spéculative n*est qu'une chimère anti-sociale. Tout penseur se trouve naturellement enclin à communiquef le^ résultat de ses contemplations et méditations. Or, une telle communication constitue le genre d'activité propre à la classe spé* culative. Le philosophe qui refuserait toujours de transmettre au dehors les produits de ses efforts théoriques deviendrait tm vrai parasite, recevant tout de la société sans lui rendrS rleli. Son devoir est donc de parler et d*écrire conformément à Sà destination civique. Quoique cette sorte d'action ne comporte pas, comme l'autre, des résultats matériels, elle offre souvent des dangers équivalents. En un mot, suivant les explications du volume précédent , les théoriciens agissent sur les hommes et les praticiens sur les choses : ceux-là modifient notre propre nature autant que ceux-ci notre situation extérieure.
Mais, quoique l'aetivlté théorique soit ausM réelle ôtlIOti
moitis IfDportatite que Tactiilté pratique , elle doit être complètement écartée ici, puisqu'elle n'exige aucune nouvelle lot sociologique. Subordonnée Si l'intelligence , elle en suit nécesêairement la marche. Toutes les notions qui lui sont propres appartiennent à la théorie du langage j essentiellement établie dans le volume précédent , sauf le complément dynamique qui résultera .Naturellement de l'appréciation historique ^ pouf manifestéf lés variations normales de la communication humaine.
Je dois donc concentrer ici rattention sur Factivité proprement diil/qui modifie continuellement le monde extérieur conforlhément aux exigences fondamentales de notre constitution intérieure, corporelle ou cérébrale. Cette élaboration permanente fait naître j en sociologie , de nouvelles influences, qui s*y compliquent avec celles de Tlntelligence , en tendant toujours aies doffltnef. Mais son appréciation dynamique exige d'abord une seconde distinction, complément nécessaire de la précédente.
Elle consiste à séparer habituellement Tappréciation des moyens et celle du but. Car la première dépend encore de rintelligence ^ et, par conséquent, la troisième loi sociologique ne s'y rapporte point. Quelle que soit la direction de notre activité 9 nous y pratiquons des procédés essentiellement dus à l'esprit, dont ils composent même le principal domaine, puisque la spéculation est surtout destinée à les perfectionner. Leur appréciation dynamique appartient donc fi la double loi de l'évolution mentale, envisagée dans toute son étendue naturelle^ suivant les précédentes explications. Ainsi , la troisième loi sociologique se réduit finalement à régler la succession générale des variations propres à notre destination pratique. Tout domaine plus étendu la rendrait nécessairement confuse , en mêlant irratlonnellement à l'évolution active les influences appréciées déjà pour l'évolution spéculative.
56 SYSTÈME DE POUnQUE PO0mVE.
Instituée ainsi, cette recherche ne saurait o0Hr aucune difficulté capitale. Car Tensemble de nos exigences matérielles ne comporte directement qu'une seule source de satisfaction, le travail proprement dit , c'est-à-dire notre action utile sur le milieu humain. Tel est le mode systématisé déjà par la statique sociale, comme exclusivement convenable à notre existence normale. Mals^ en le caractérisant^ j'ai fait alors pressentir que son ascendant final doit être précédé par la prépondérance provisoire d'une autre sorte d'activité, destinée à durer, quoique toujours décroissante, autant que l'initiation humaine, dont elle devient un élément nécessaire. Yoici le moment d'eiq^uer directement cette distinction essentielle , qui constitue le propre domaine de la troisième loi sociologique.
Le travail ne devient finalement l'unique source de satlsfac^ tion matérielle qu'envers l'ensemble de la population humaine. Mais, pour chaque association partielle, une autre solntioa «a présente d'abord, comme plus prompte et plus spontanée » eti obtenant sur certains hommes un empire assez durable, aulogue à celui que notre espèce exerce sur ses auxiliaires animaux. Le travail direct n'est indispensable qu'à la production, et non à la transmission , de laquelle seule dépend l'efficacité finale des accumulations. Ainsi, l'échange forcé, c'est-à-dire la conquête, peut dispenser de l'échange volontaire pour nourrir ceux qui, dédaignant l'activité pacifique, ne sauraient pourtant obtenir habituellement de véritables dons. Quoique ce mode d'alimentation ne puisse convenir à tous, chacun s'y trouve disposé par l'espoir d'en mieux remplir les conditions. Telle est donc, au début, notre principale activité, surtout collective , à laquelle toutefois le travail se mêle toujours, vu Thucertitude naturelle des résultats militaires.
Deux hiclinations très-prononcées nous y poussent spontanément, la répugnance qu'inspire longtemps toute élaboration
jonmalidre, et Fimpulsion directe de rinstinct destructeur. Celai-ci f toujours plus énergique que l'iastinct constructeur, se trouve d'ailleurs développé continuelleinent par Texercice inhérent à notre alimentation carnassière. La constitution céré* ; brale et l'économie corporelle concourent donc à faire prévaloir Tactivité guerrière sur l'activité pacifique , au début de toute association humaine.
Un tel régime doit maintenant être apprécié comme autant indispensable qu'inévitable. £n considérant d'abord son influence individuelle , il peut seul développer primitivement les principales qualités de l'homme , tant mentales que morales. Quoique la paresse du corps et de l'esprit contribiijQtd|' beaucoqi à sa prépondérance initiale^ il ne tarde point à stinmler habituellement l'un et l'autre , parce que l'attaque suscite la défense. La guerre constitue bientôt la plus difficile et la plus périlleuse de toutes les chasses, vu Téquivalence spé- ^ claie entre la proie et le chasseur. Chacune des aptitudes qui concernent, soit l'activité , soit même l'intelligence ^ s'y trouve sans cesse excitée, d'après les efforts et les ruses qu'elle exige des d^Mtf pvtSi L'influence affective de la vie guerrière est m^lls favorable 5 vu la stimulation directe des divers instincts personnels. Cependant, elle cultive spécialement, quoique dans un cercle trop restreint, rattachement mutuel, la vénération envers 4es jchefs, et même la bonté pour les inférieurs. Mais cette trifrfe réaction sympathique ne peut être assez appréciée qu'en examinant l'efficacité collective , qui constitua longtemps le principal privilège de l'existence militaire.
Cet admirable caract^é résulte spontanément de ce qu'une telle activité ne peut jamais réussir sans une association quelconque. Même à l'état rudimentaire, fût-elle réduite au simple brigandage , la guerre exige nécessairement une solidarité partielle 9 an inoins temporaire , mais toujours profonde , et qui
dès lors tend à persister quand son but est atteint. Le besold d*union , pour la défense et surtout pour l'attaque , y devient tellement sensible qu*il surmonte naturellement toute personnalité. Ainsi s'établit une discipline habituelle , où chacufl trouvé la principale garantie de sa propre conservation. Pour bien apprécier cette influence sociale , il sutnt de considérer Teflsemble des énergiques tendances qui nous éloignent d*une su* bordination contraire à notre imperrection morale. C'est pourquoi la vie guerrière doit être longtemps regardée comme la meilleure école de Tobéissance et la principale source du commandement. La facilité de juger les qualités qu'elle exige ^ surtout dans son état primitif, y dispose l'ensemble des coopé • rateurs à respecter les vraies supériorités et blâmer les prétentions mal fondées. En même temps, les succès y sont de nature Si développer la générosité des chefs, qui peuvent aisément distribuer des récompenses presque inépuisables.
Toutes ces propriétés normales de l'existence militaire forment longtemps un profond contraste avec les tendances inhérentes à la vie industrielle. L'exercice de celle-ci commence par être essentiellement personnel , ou du moins purement dômes* tique. Ce caractère égoïste y persiste même quand rindoMriê a pris un vaste développement , comme on le voit trop aujodrd'hui. De là résulte le principal obstacle à la systémâlisatiott normale de la vie pacifique , tandis que l'aptitude m6falé de Texistence militaire rend celle-ci facilement susceptible d'une pleine organisation. Voilà comment se trouve neutralisée Jusqu'ici la supériorité naturelle de la seule activité qui comporte un essor universel et continu. Quelle que soit l'utilité publique des services Industriels , tant qu'elle n*est pas convenablement sentie par chaque coopérateur privé , sa principale réaction mo* raie ne saurait se développer. Malgré la noblesse supérieure de rinstlnct constructeur , l'instinct destructeur reste plus digne
DYNAMIQUE SOCIALE. -^ CfiAPITËE PREMIER. M
comme pins énergique , si celui-ci ft*exerce habitaellement d'a« près une deslination sociale et celui-là pour une satisfaction personnelle. L'intime moralité propre à l'échange volontaire tend même à s'effacer entièreitient , quand le contraste entre 16 travail et la conquête iÛBble réduit à remplacer la violence pat la fraude/
Mais, outre cette stlpérlorlté morale qui caractérise long^ temps la vie guerrière , il faut surtout apprécier ici son efflca* cité politique , principale source de sa deslination tiécessaire pour rensembte de l'initiation humaine.
L'attention doit alors se concentrer sur la conquête systématisée, qui constitue le résultat normal de Factivlté militaire convenablement développée. Elle détermine naturellement deui wmsformatlons connexes, également indispensables à notre
préparation , l'extension de la société parmi les vainqueurs , et la prépondérance des habitudes industrielles chez les vaincus.
Il en est du travail comme de la science. Quoique l'nn et l'autre comportent exclusivement une véritable universalité , les principes opposés peuvent seuls présider au premier agrandissement des relations humaines. Les motifs d'une telle nécessité sont, des deux parts, essentiellement analogues : en sorte que ma précédente démonstration pour l'évolution théorique me permet ici de faciliter et d'abréger rexpltcation propre à Télolution pratique. Car l'essor industriel se trouve d'abord renfermé dans un cercle que la guerre peut seule ouvrir , comme l'essor scientifique envers le théologisme. De chaque côté, la difficulté résulte de Tôpposition naturelle entre deux exigences équivalentes , et la solution est pareillement due à la spontanéité des Issues.
En effet, quoique l'association humaine ne puisse s'étendre complètement que par le travail, le développement initial de ce^ lui-ci suppose la préexistence des grandes sociétés , que la
guerre peut donc seule fonder. Or, cette formation décisive s*accomplit naturellement , d*après la tendance spontanée de l'activité militaire vers rétablissement d*une domination universelle. Dans l'élaboration historique , j'expliquerai les conditions spéciales qu'exige la suffisante réalisation d'une telle disposition , qui y commune à toutes les populations bumaines , dut pourtant avorter le plus souvent. Il ne s^agit ici que da principe général , évidemment incontestable. Malgré les dangers essentiels et rinstabilité naturelle de ces grandes incorporations militaires, leur existence fut d'abord indispensable à l'élaboration industrielle. Quoique la communauté mentale , même théologique, pût aussi susciter dès lors de vastes associations y cette union spirituelle ne comporta de plénitude et de consistance que chez des populations déjà rapprochées par la conquête, comme je l'expliquerai plus tard.
On doit , ea second lieu , reconnaître que le développement systématique de l'activité militaire fournit d'abord le seul moyen de faire prévaloir, parmi les vaincus, l'existence industrielle, suivant l'incomparable hémistiche de Txx^Wtipadsque imponere morem. La conquête opère collectivement ce que l'esclavage produit individuellement ^ l'impossibilité d'améliorer la situation autrement que par le travail. Nos premières tendances guerrières sont tellement prononcées partout qu'elles nous entraîneraient sans cesse à des luttes stériles si l'irrésistible compression résultée d'une domination commune ne venait point nous interdire toute activité destructive. Car, notre répugnance collective pour l'existence laborieuse surpasse notre antipathie individuelle. Même chez les populations modernes^ où l'immense majorité se trouve depuis longtemps habituée à vivre du travail , il n'est encore que trop facile de pousser à la conquête en excitant Torgueil et la vanité , qui d'ailleurs couvrent souvent la cupidité. Les guerres acharnées qui surgirent,
DYNAMIQUE SOCIALE. — CflAPITBE PIEMIEB. ^1
au moyeo fige, entre les cités Italiennes à peine affiranchies par rindostrie^ montrent clairement combien la pression du dehors resta longtemps indispensable à la pacification intérieure. Ce besoin dure naturellement autant que Tensemble de la préparation humaine, c'est-à-dire Jusqu'à ce que les mœurs et les opinions propres à notre état normal aient assez prévalu.
Telles sont les diverses propriétés morales et politiques en vertu desquelles la sociabilité militaire préside nécessairement à ressor initial de notre espèce. Ainsi la troisième loi sociologique se trouve démontrée quant au seul terme qui présentât une haute difficulté. Car le volume précédent me dispense ici de toute ^pllcatlon nouvelle envers l'état final.
La prépondérance décisive de la vie industrielle dans l'Occident moderne est déjà devenue incontestable pour les observateurs judicieux. Je dois seulement remarquer ici que l'ensemble de ma démonstration sur l'ascendant initial de l'activité guerrièr&représenie cette nécessité comme évidemment provisoire. Qnô^e les vaines luttes des peuplades primitives paraissent inépuisables , il n'en peut être ainsi du système de conquêtes qui constitue la grande destination sociale de la guerre. Il cesse nécessairement aussitôt qu'il a pris toute l'extension qu'il comporte. Alors surgit directement l'existence industrielle « indirectement préparée par le régime militaire , dont les principaux organes pressentirent toujours une telle terminaison. Si donc la loi générale de l'évolution pratique était réductible à ses deux termes extrêmes, on devrait la regarder comme ayant été plus ou moins connue de tout temps. Au milieu des populations les plus gueixières, la4)oésie proclama toujours Tavénement final d'une sociabilité pacifique.
Mais, quelque naturelle que soit la succession des deux états extrêmes, leur opposition exige un état intermédiaire, propre à diriger cette transition nécessaire , comme la métaphysique
6S StBTËIIB DB POUTlQim FOSITIVI.
entre la théologie et la science. Or cet élément indispensable de la troisième loi sociologique resta méconnu Jusqu'à moi , faute d*une saine appréciation du moyen âge. Depuis que les mœurs modernes sont assez caractérisées, plaideurs penseurs en avalent systématiquement proclamé le vrai contraste gêné* rai avec celles de Tantiquité. Quoique la nécessité primitive de la civilisation militaire fût alors trop peu sentie , Tirrévocable prépondérance de la vie industrielle était déjà conçue dignement. En ce sens. Hume doit être regardé comme le fondateur de la loi d'évolution temporelle, judicieusement éclaircie w* suite par M. Dunoyer, sous la lumineuse impulsion résultée de la révolution française. Mais personne ne détermina le terme moyen , sans lequel la loi ne comportait qu'une faible aptitude historique.
L'ensemble de mes méditations sociologiques ayant été bientôt dirigé vers l'appréciation du moyen âge , comme nœud es* sentiel d'une vraie philosophie de Thisloire , Je ne tardai point à combler cette profonde lacune, en déterminant cet état in« termédiaire. Guidé par ma loi d'évolution spirituelle, je reconnus que ractivité défensive dut alors remplir, dans Tordre pratique , un office transitoire essentiellement analogue II la destination théorique de l'esprit métaphysique.
En effet, le développement total du système de conquête propre à Tantiquilé n'aurait pu déterminer l'avènement direct de la civilisation industrielle que s'il eût embrassé l'ensemble de notre espèce. Une telle plénitude étant impossible, l'activité militaire continua de prévaloir chez les peuplades échappées à rincorporation graduelle. Mais dès lors elle se dirigea surtout contre la population dominante, qui fut donc conduite, d'abord spontanément, puis systématiquement, à changer l'attaque en défense. C'est ainsi que la civilisation féodale dut succéder à U sociabilité conquérante, de manière à mieux préparer le ré-
DYNilgQUi 80GUI4. ~ GHAPITRB PREMIEB. Q|
gime industriel. Tel fut le principe général d*après lequel J'accomplis Texplication temporelle du moyen âge /.dont De Maistre avait entrevu Tappréciation spirituelle. Voilà comment la troi^ a sième loi sociologique appartient réellement au positivisme 5 quoiqu'elle lui soit moins propre que les deux autres. On peut ici remarquer un nouvel exemple essentiel de la fataUté logique qui place la saine appréciation de tout état intermédiaire après eelle des deux extrêmes qu'il doit lier.
Il me reste maintenant h caractériser la concordance néceslaire entre cette règle générale de l'évolution temporelle et la double loi qui régit l'évolution spirituelle. Leur coQibinaison finale 5 seule pleinement décisive pour leur commune destina* tlon^ fera mieux sentir la profonde impuissance de tous les «ftrçus partiels enverji^ J^trciMêine loi sociologique. Mais elle démontrera surtout qu'ua'tël système est aussi suffisant que nécessaire pour construire directement la philosophie de l'histoire, sous l'inspiration dogmatique de la statique sociale.
Ces trois mode& consécutifs de l'activiié , la conquête , la défense^ et le traiftily correspondent exactement aux trois états successif de l'intelligence, la iictlon, l'abstraction, et la démonstration. De cette corrélation fondamentale résulte aussitôt l'explication générale des trois âges naturels de l'humanité. Sa longue enfance, qui remplit toute l'antiquité, dut être essentiellement théologique et militaire ; son adolescence, au moyen Ige, fut métaphysique et féodale; enfin, sa maturité, à peine appréciable depuis quelques siècles , est nécessairement posi* tive et industrielle.
Afin de bien concevoir ce triple dualisme, il faut, comme envers ses éléments, apprécier d'abord les deux couples extrêmes, et ensuite le couple moyen.
Malgré la diversité de source et de caractère, l'autorité théologique et la puissance militaire présentent assez d'affinité pour
ÙU SYSTÈME «I^POLITIQUE POSITlfS.
se combiner autant qne le comporte leur nature et l'exige lenr destination. Car, les croyances indémontrables et les commaa* déments indiscutables doivent s'assister mutuellement. Le polythéisme , qui constitua le principal état de la synthèse fictive , s'adapta spontanément au système de conquête^ but essentiel de la guerre, en permettant la pleine incorporation des vaincus. Néanmoins , la tendance nécessairement absolue qui fut également propre aux deux pouvoirs primitifs les empêcha toujours de s'allier complètement. Aspirant Tun et l'autre à rentière domination, leur combinaison supposait l'abandon préalable d'une indépendance pareillement chère à chacun d'eux. C'est pourquoi^ malgré leur coexistence spontanée et leur solidarité politique 9 la civilisation ancienne fut souvent troublée , mais quelquefois secondée, par leur rivalité continue. Leur harmonie œ devint suflisante que quand Tun se trouva soumis à l'autre , soit que la guerre servit à propager la domination théocratique , oo le théologisme à consacrer Tascendant militaire. ^\ Entre les deux pouvoirs définitifs ^ l'union est naturellement plus complète et plus durable, parce qu'elle n'exige le sacrifice d'aucune indépendance légitime. Alors le conseil devient démontrable, et le commandement discutable. PareilleoieDt étrangers à toute prétention mystérieuse, et tous deux émanés directement des dispositions fondamentales de la nature humaine, le sacerdoce et le gouvernement concourent librement à diriger la vie réelle, privée ou publique. Chacun d*eux y trouve spontanément sa destination propre , d'après la division nécessaire entre la spéculation et l'action. Sans revenir id sur les explications statiques du volume précédent, je dois seulement ajouter que le développement quelconque des deux puissances théorique et pratique ne pourra jamais susciter au régime moderne des perturbations comparables à celles de l'ordre ancien. Car leur séparation normale, qui fut alors contraire à
tr
leur nature absolue , se trouve maiotenant devenue autant inévitable qu'indispensable, en vertu de leur caractère relatif. L'étude systématique de l'ordre réel et le sage essor des modifications qu'il comporte sont trop connexes pour ne pas susciter une intime alliance entre leurs organes respectifs. £n même temps, la double impossibilité, pour la richesse, d'obtenir l'ascendant intellectuel, et, pour la science, d'absorber l'empire matériel, restera toujours d'une telle évidence qu'aucune usurpation profonde ne pourra jamais réussir. Ainsi, les luttes inévitables que comporte le dualisme positif tiennent seulement aux conflits naturels des passions humaines, sans aucune source spécialement due au régime correspondant. Un vicieux antagonisme entre l'orgueil et la vanité disposera quelquefois la pratique à dédaigner les lumières théoriques, et plus souvent la théorie à méconnaître sa destination pratique.
Pour achever de comprendre les deux couples extrêmes propres à l'évolution humaine, il convient d'y remarquer l'antipathie naturelle de chaque élément spirituel envers l'autre élément temporel. Quoique l'esprit théologique ne soit pas historiquement incompatible avec l'essor industriel^ il ne peut le consacrer sans une véritable inconséquence , qui d'ailleurs fut tonjours spontanée. Car, l'industrie supposant partout des lois immuables, elle se trouve dogmatiquement opposée à la théologie, qui fait constamment prévaloir des volontés arbitraires. De même ^ l'assistance secondaire que se prêtent naturellement la science et la guerre ne saurait dissimuler leur antipathie radicale. L'esprit positif repousse autant la domination mUitaire que celle-ci redoute la discussion positive.
Il est maintenant facile de compléter cette appréciation dynamique de l'harmonie sociale en caractérisant le dualisme intermédiaire.
En plaçant au moyen âge le, principal état métaphysique , je
M BYSTÈMB DB POLITIQUE fOUWfM.
semble d'abord méconnaître la nature purement négative que J'attribuai précédemment à la philosophie ontologique. Mais œtte apparente contradiction résulte seulement de ce qu'on ne Juge aujourd'hui cet esprit que d'après sa dégradation moderne , sans remonter à son essor le plus honorable. L'action corrosive propre à la métaphysique s'y développe quand elle veut dominer le théologisme au lieu de le modifier par une dissolution graduelle. Mais , tant que Tontologie reste subordonnée à la théologie , son caractère purement négatif se trouve contenu , de manière à susciter seulement d'utiles transformations, qui demeurent compatibles avec une destination organique. Tel Ait le cas du moyen âge. Au fond ^ le polythéisme constitue seul le véritable état théologique 5 où l'imagination prévaut librement. Le monothéisme résulte toujours d'une théologie essentiellement métaphysique , qui restreint la fiction par le raisonnement
D'après cet éclaircissement spécial^ on peut aisément apprécier l'harmonie spontanée des deux éléments propres au moyen flge. Néanmoins, ce couple transitoire ne saurait offrir une connexité comparable h celle du couple définitif, ou même du provisoire.
Ce n'est pas seulement par leur nature également vague et leur caractère pareillement équivoque que se rapprochent les deux pouvoirs intermédiaires. Il existe une aflBnité plus profonde entre l'instinct féodal propre à la guerre défensive et l'esprit monothéique résulté d'une action modérée de l'ontologisme sur le théologisme. £n effet , le monothéisme convient autant à la défense que le polythéisme à la conquête. Les sei^ gneurs féodaux formèrent, entre les commandants militaires et les chefs industriels , une transition aussi complète que celle de l'ontologie entre la théologie et la science. On peut même démêler dans la féodalité l'équivalent temporel des tendances négatives qui disthoguent la spiritualité métaphysique. Car
DYNAMIQUE SÛCUU. -^ GHÂf ITfl£ Pl|£Ml£R. 61
Vtnati^ct F^Yolationnaire des moderDes oocidentaui remoDte jusqu'aux dispçfôiUons vicieuses à indépendance absolue qui devinrent 5 ap moyen âge^ assez habituelles pour qu'une irrationneUe exagération ait osé taxer d'anarcbie cette grande transition organique. ^
Tels sont les trois dualismes dont la succession nécessabre constitue enfin la tbéorie fondamentale de révolution bumaUie , préalablement réduite à ses éléments essentiels > d'après les explications baitiales de ce chapitre. Mais ^ pour construUre la vraie philosophie de Tbistoire^ il ne suffît pas d'avobr établi d'abord les lois dynamiques respectivement propres à Thitelligence et Tactivité , puis leur pleine concordance naturelle. 11 faut aussi que leur application historique reste toujours subordonnée à la théorie statique de Tunité , qui réduit l'élément théorique et Téléroent pratique à ne jamais être que les ministres nécessabres de Vêlement moral
Dans toute existence normale^ raffection domine sans cesse la spéculation et Faction , quoique leur intervention lui soit indispensable pour subir et modifier les impressions extérieures. C'est donc là que doit être finalement rapporté chaque pas théorique ou pratique. Notre évolution consistant^ au fond ^ à développer notre unité» il faut traiter comme avortés, ou regarder comme purement préparatoires, tous les progrès de rintelligence et de Tactivité qui n'influent pobit sur le sentiment, source exclusive d'une telle harmonie.
Telle est l'unique mesure qui convienne finalement h l'ensemble de l'essor humain , si bien qualifié de civilisaiion y puisqu'il émane toigours de l'union civique. L'appréciation historian^ v^ x^ Aoraii pta puussée jusque-là resterait profondement insuffisante. Elle pourrait même devenir dangereuse, comme on l'a trop souvent éprouvé , parce qu'elle disposerait à négliger les bifluences morales pour concentrer l'attention
sur le mouvement théorique et pratique ^ seul apparent dans un tel spectacle 9 malgré sa subalternité nécessaire.
Cette dégénération n'est plus possible quand la sociologie dynamique se subordonne dignement à la statique sociale , que. J'ai d^ord construite pour lui servir de guide universel. En étudiant l'existence avant le mouvement, on ne saurait méconnaître que le sentiment constitue le principe de Tordre, dont le progrès ne peut jamais être que le développement. Quoique Tin* telligence et l'activité deviennent ensuite les agents nécessaires d'un tel essor 5 sa source affective reste toujours appréciable.
Alalgré cette dépendance fondamentale , le sentiment constitue autant le but principal que le mobile essentiel du vrai progrès humain , puisque notre perfectionnement moral a plus d'importance ^ publique et privée ^ qu'aucune amélioration théorique ou pratique. On peut donc demander en quoi consiste sa propre évolution générale. Elle n'exige point, sans doute, une loi distincte. Car, d'après les explications placées au début de ce chapitre , il faut toujours concevoir le mouvement affectif comme la résultante des réactions finales dues au mouvement spéculatif et au mouvement actif. Néanmoins, il convient d'apprécier la marche générale de cette résultante, seule décisive, d'après les évolutions propres à ses deux composantes.
Cet extrême complément de ma théorie dynamique consiste à reconnaître, envers le sentiment, trois états successifs, dont la correspondance spontanée avec ceux de l'intelligence et de l'activité devient ici la suite nécessaire d'une telle connexité. En effet, l'instinct social dut être purement civique dans l'antiquité, puis collectif au moyen âge, pour devenir finalement universel, comme l'indiquent ses aspirations modernes. Car re»prH^k4o^ logique et l'activité militaire tendaient également à rendre partielles toutes les associations anciennes, qui ne purent jamais s*agrandir beaucoup que par voie d'incorporation forcée. On
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reconnaît encore mieux la tendance naturelle de la science et de Tindustrie à constituer enfin Tassimilation universelle qui caractérise Tétat social de Thumanité. Entre ces deux systèmes de sociabilité, le moyen âge institua, comme à tout autre égard» une transition spontanée» en introduisant une libre agrégation collective, sous Timpulsion combinée du monothéisme et de la défense, ralliant ainsi des populations indépendantes. Cette tendance au concours volontaire devint tellement prononcée qu'elle suscita déjà, tant en Orient qu'en Occident, d'admirables aspirations à Funiversalité sociale. Quoiqu'elles fussent alors incompatibles avec Tétat théorique et pratique , leur essor populaire n'en fut pas moins décisif pour signaler irrévocablement la constitution finale de l'humanité.
La loi que je viens d'assigner à l'évolution affective comporte indirectement une confirmation décisive , d'après l'intime corrélation qui doit toujours exister entre Textension de l'altruisme et la restriction de Tégolsme. Car Tensemble de la civilisation présente évidemment une diminution continue dans la prépondérance, et même l'intensité, des penchants personnels, sauf les oscillations, d'ailleurs plus apparentes que réelles, propres aux temps anarchiques. Il suffit ici de citer les deux cas principaux^ en signalant le décroissement collectif que subissent toujours Thistinct nutritif et l'instinct sexuel , comme dans Tévoinaon individuelle.
Quoique ce progrès négatif ne comporte pas des phases aussi tranchées que Tessor positif de la sociabilité , il en fournit une précieuse vérification générale. En effet, cette purification croissante constitue alternativement le résultat et la garantie du développement sympathique. L'amélioration continue du sort des £onn«» ci rcAicuaiuu graducUe de leur influence fournissent la meilleure mesure de cette progression « à la fois négative et positive , vers la vraie perfection morale.
Envers cette loi des trois modes affectifs^ on doit aussi remarquer Inexacte harmonie entre les deux points de vue, statique et dynaxnique, propres à Tensetoble de notre nature. Car, le sentiment étant plus puissant que rintelligence et Tactivité, son évolution devait être plus prononcée que la leur, quoiqu'elle ne pût en offrir que la résultante. Ot, c'est ce qui ressort de la sommaire exposition qal précède , où les trois systèmes de sociabilité se montrent plus tranchés, et pourtant mieux liés, que leurs correspondants théoriques et pratiques. Toutefols , il ne faut jamais oublier que cette évidence supérieure envers le mouvement résultant est surtout due à rapprécialidn préalable de ses deux cotnposants.
Quoique cette dernière loi dynamique ne soit pas logtqtiément distincte des précédentes, sa haute importance et son lYéquent usage permettent, et peut-être exigent, de la traiter ici comme telle, sans craindre d'ailleurs aucune grave méprise. On reconnaît alors quatre lois sociologiques. Mais leur nombre peut encore se réduire à trois , si ToU combine irrévocablement les deux premières, dont Tintime connexlté prévatidra le plus souvent dans l'étude du mouvement intellectuel. !l existerait ainsi trois lois d'évôldtiofi, respectivement propres aux trois éléments humains, la spéculation, l'action, et TafTectlon. La suite de ce volume me cotiduira fréquemment à préférer cette dernière appréciation, mais en prévenant toute équivoque. C'est ainsi que les biologistes peuvent compléter Utilement rensembte résulté de la combinaison entre les trois lois de la végétalité et les trois lots dé Vatiimallté, en y Joignant une septième loi relative à l'hérédité vitale , quoiqu'elle rentre logiquement dans les antres.
La théorie fondamentale de l'évolution humaine est a^èï établie maintenant pour présider à la construction directe de la philosophie de l'histoire. Néanmôlnè, elle coftcèrué Sèulé-
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ment le moayemeDt original résulté toojoars de la saccession naturelle des populations les plus avancées. C'est pourquoi je dois> avant de terminer ce chapitre initial, y caractériser encore les modifications normales que comporte une telle marche envers les civilisations retardées. Soit qu'elles restent livrées à leur essor spontané , soit surtout qu'il subisse Tintervention systématique de l'avant-garde humaine , Fart social , et même la sociologie, ont besoin de déterminer la nature et retendue de ces variations. Toutefois , il faut maintenant instituer seulement le principe philosophique d'une telle appréciation, que doit ensuite développer le cours normal de Félaboratlon historique.
Ce complément général de la dynamique sociale doit fournir à la saine politique la théorie positive des transitions artlflclelles. Il repose nécessairement sur la doctrine statique de la modificablUté, qui complète et termine le volume précédent. Or, j'ai démontré que cette théorie se condense entièrement dans ce principe universel , résulté de Textênslon systématique du grand aphorisme de Broussais t tome modification, artificielle ou naturelle, de Tordre réel concerne seulement l'Intensité des phénomènes correspondants. Si Ton réduit le mot ardre à signifier cnTang^fiie?)^ suivant sa véritable acception philosophique, cette règle générale devient une conséquence nécessaire du dogme fondamental de la religion positive , rinvariabillté des lois quelconques. Gar^ elle consiste à reconnaître que , malgré les variations de degré, les phénomènes conservent toujours le même arrangement ; tout changement de nature proprement dit, e'est-à-dlre de classe, étant d'ailleurs reconnu contradictoire. En supposant la disposition mutuelle aussi variable que la propre quantité , la fixité d'espèce deviendrait insuffisante pour consntuer une économie susceptible de prévision rationnelle ^ et , par ëulte , de modification volontaire.
Toute notre existence l'éeiie exige donc que les variations
de l*ordre universel se bornent toujours à l'intensité des phénomènes, sans affecter jamais leur succession, pas plus que leur nature. Alors, quelque étendus ou compliqués que puissent devenir ces changements, ils ne sauraient empêcher une véritable prévision , propre à guider Tinter vention. Seulement les résultats, théoriques ou pratiques, pourront ofTrir ainsi de grandes difficultés envers la vraie quantité des effets considérés. Telle est la conception définitive du principe de la modifica* bilité , désormais inséparable du dogme positiviste.
£n rappliquant au mouvement social, on distingue aisément ce qu'il y a de variable et d'immuable dans l'évolution humaine, caractérisée par l'ensemble des lois que je viens de démontrer.
D'abord, le sens général de la progression, individuelle ou collective , ne peut jamais changer. Car, le progrès reste toujours le simple développement de l'ordre, dont il produirait alors raltération radicale , de manière à rendre impossible , non-seulement la liaison des vues dynamiques aux conceptions stiitiques, mais la propre réalité de celles-ci, ce qui détruirait toute la science. La rétrogradation , personnelle ou sociale , ne peut jamais être que partielle et temporaire, même dans les cas exceptionnels. Elle se réduit ordinairement à la fausse apparence résultée d'une exploration trop détaillée du mouvement humain, qui constitue toujours une progression oscillatoire. Si l'attention se concentre sur un élément de Torbite ondulée , au lieu de suivre la trajectoire moyenne , on pourra juger rétrograde une marche qui ne cessera pas d'être directe. Notre évolution ne pouvant être que le développement de notre nature, les trois lois que je viens d'y reconnaître consistent, au fond, en ce que nous devenons toujours plus intémgents, pins acUfs, et plus aimants. Comment une telle marche serait-elle susceptible d'inversion , sans tendre aussitôt vers la mort? Or,
c'est ici la vie que nous étudions, d* abord quant à sa longue préparation 9 ensuite dans sa maturité naissante. Il s'écoulera beaucoup de siècles encore avant que le vrai Grand-Être doive s'occuper de son propre déclin , pour le prévoir et le régler, autant que possible, comme toute autre destinée appréciable et modifiable.
D'ailleurs 9 en approfondissant la notion de mortf on reconnaît qu'elle ne concerne directement que l'existence corporelle, ou même seulement la vie végétative. £lle ne s'étend aux fonctions cérébrales que d'après leur fatale dépendance envers l'économie nutritive. Aussi ces éminents attributs se perpétuent- ils par l'existence subjective , quand leur organe personnel obtient une succession objective 5 qui , se multipliant de plus en plus , l'incorpore définitivement à l'Humanité.
En second lieu , la disposition mutuelle des diverses pbasas humaines ne saurait davantage changer que leur commune direction, pas plus dans l'espèce que chez l'individu. Car, chacune d'elles constituant un nouveau pas vers leur but général, il faudrait que le sens de l'évolution totale se trouvât altéré pour que leur arrangement pût être interverti. Toute saine interprétation du spectacle historique confirmera cette double immuabilité. Les irrationnelles hypothèses de cert<iins érudits sur une prétendue antériorité de Télat positif envers l'état théologique ont été renversées irrévocablement d'après une meilleure érudition. Il en est de même pour la doctrine des chrétiens à l'égard du polythéisme et dû fétichisme, qu'ils supposent provenus de la dégénération d'un monothéisme primitif Ces difl(érentes aberrations, athées ou théistes, ne résultent que de Tempirisme qui , surtout sous le régime de Tabsolu, dispose vaacun a transporter partout ses propres opinions.
L'arrangement des phases humaines, individuelles ou collectives, est tellement fixe qu'il persiste même dans les oscilla-
tiODS qui paraissent rétrogrades. Quand la positifité se trouve le mieux établie , une passion énergique, sans durer asseï pour déterminer une véritable maladie, peut temporairement rame« ner Tesprit à l'état métaphysique ou théologique, au point de reproduire le fétichisme primitif A plus forte raison , les individus et les peuples qui ne sont point encore sortis du régime fictif, ce qui comprend presque tous les cas réalisés jusqu'ici , peuvent-ils revenir exceptionnellement aux phases antérieures» qui ne constituent, au fond, que des degrés inégaux d'une même synthèse. Le principe de la modificabilité se vérifie alors avec une pleine évidence.
Mais, quoiqu'il semble contredit par le retour momentané du positivisme au théologisme > il ne s'y trouve pas démenti davantage aux yeux du vrai philosophe qui, respectant toujours la continuité mentale , conçoit aussi ces deux états comme des degrés diOérents d'un même travail. En effet , j'ai prouvé cidessus que leur diversité se borne à constituer une inégale subordination du subjectif envers l'objectif» Le développement hormal de la raison humaine augmente toujours cette sottilitèsion spontanée , du moins jusqu'à des limites qui ne sont pas encore atteintes , quoique je les aie précédemment indiquées. Mais un trouble suffisant peut , au contraire , la diminuer etceptlonnellement , sans aller d'ailleurs jusqu'à la folle proprement dite , laquelle est toujours caractérisée par une telle allération , suivant mes explications antérieures.
Toutes les variations mentales, même maladives^ se réduisent donc à de simples changements d'intensité, conformément à la loi de modificabilité. Quoiqu'elles puissent durer davantage , de manière à devenir mieux appréciables , chez les peuples que parmi les individus, elles n'y sont pas réellement plus profondes. On doit même reconnaître que leur intensité s'y trouve moindre, puisque les réactions végétatives assujettissent Tes-
prit persônttel à des perturbations dont Fesprit social reste exempt 5 eomme je l'ai ci-dessus expli(}ué.
Quoi qu*il en soit, dans la succession, normale ou anormale, de ces diiterents degrés qui produisent les diverses phases humaines, la continuité demeure toujours intacte. On ne passe de Tun à l'autre qu'à travers leurs intermédiaires , en quelque sens qtie la marche s'accomplisse. Ainsi l'ordre des phases reste in- Yariable. Reconnue d'abord envers révolution spécuiatire , à la fois mieux appréciable et plus altérable , celle llxité peut être aisément étendue à révolution active, et mCme à révolution affective , sans que j'aie besoin d^y revenir spécialétnettt.
Je me borne seulement à consigner ici la précieuse observation, déjà citée dans mes cours publics , sur ma propre maladie cérébrale de 1826 , mentionnée par la préface finale de mon ouvrage fondamental. Une empirique médication ayant prolongé ce trouble pendant huit mois, il en résulta la possibilité de mieux apprécier mes divers états. Or, l'ensemble de cette oscillation exceptionnelle nie fit doublement vérifier ma récente déeouverte envers la principale loi de l'évolution humaine , dont je parcourus alors toutes les phases essentielles, d*abord en sens inverse , puis en seus direct , Sans que leur ordre changeât jamais.
Le trimestre oit l'influence médicale développa la maladie tte fit graduellement descendre du positivisme jusqu'au fétichisme, eu m*arf étant d*abord au monothéisme , puis davantage au polythéisme. Dans les citiq mois suivants, à mesure que, malgré les remèdes, ma spontanéité ramena l'existence normale, Je remontai lentement du fétichisme au polythéisme , et de celui-ei au monothéisme, d'oii je revins promptement à ma positivité préalable. En me procurant aussitôt une confirmation décisive de ma loi des trois états, et me faisant mieux sentir la relativité nécessaire de toutes nos conceptions, ce terrible épisode mè
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peruiit ensuite de m'ideotifier davantage avec Tune quelconque des phases humaines, d'après ma propre expérience. Le profit continu que j*en ai tiré pour l'ensemble de mes méditations historiques me donne lieu d'espérer que mes lecteurs convenablement préparés pourront utiliser aussi cette sommaire indication d'une anomalie mémorable. D'ailleurs, la parfaite continuité des travaux qui la suivirent avec ceux qui l'avaient précédée démontre clairement que cette grave perturbation ne constitua, dans mon évolution totale , qu'une simple oscillation, à laquelle des influences exceplionnelles procurèrent plus d'amplitude qu'à celles des rêves et des passions.
Afin de préciser assez mon appréciation générale des variations que comporte l'évolution fondamentale de l' Humanité, je dois ajouter ici que ces changements de vitesse peuvent s'é* tendre , surtout chez l'individu, jusqu'à rendre insensibles les degrés intermédiaires.
Rien ne peut dispenser l'esprit humain , pas plus personnel que social, de commencer par le fétichisme, puisque cet état surgit spontanément avant que notre raison admette aucune intervention , empirique ou systématique , et même antérieurement au langage artificiel. Quoique l'autre extrémité de la progression théorique puisse être modifiée davantage , jamais on n'empêchera notre intelligence d'aboutir à la pleine positivité, si son exercice dure suflBsamment. Mais, entre ces deux termes opposés, la vitesse avec laquelle sont parcourus les états qui les lient graduellement comporte assez d'augmentation pour équivaloir à la suppression de certaines phases intermédiaires, et même de toutes. Le chapitre suivant prouvera que le positivisme pourrait immédiatement succéder au fétichisme, sans s'arrêter au polythéisme , et moins encore au nionôtBéisinêrTJD doit user rarement d'une telle faculté pour les individus, comme Je l'expliquerai bientôt ; mais elle peut devenir très-précieuse
envers les peuples , quoique ce cas soit plus difficile. Si donc Taccélération artificielle du mouvement bumain est susceptible d'éviter toute station polytbéique y à plus forte raison serait-il possible de francbir le monothéisme, ainsi que le démontrera mon troisième chapitre, le passage immédiat du polythéisme au positivisme se réalisera fréquemment dans l'évolution personnelle ^ même spontanée , quand l'éducation occidentale sera dignement réorganisée > comme divers exemples l'indiquent déjà. Mais il doit surtout acquérir une importance capitale pour Tessor collectif ^ puisque les plus nombreuses populations sont encore polythéistes. Le volume suivant développera convenablement ce noble domaine que la vraie théorie du mouvement humain vient ouvrir systématiquement à notre sagesse pratique envers des phénomènes éminemment modifiables. Mais on sent déjà que là, comme ailleurs, et même davantage vu la difficulté supérieure , notre puissance pour le progrès repose nécessairement, d'abord sur la connaissance de l'ordre, ensuite sur le respect continu de ses dispositions fondamentales.
L'ensemble de ce chapitre initial constitue suffisamment la théorie positive de l'évolution humaine, sauf les éclaircissements qui ne peuvent résulter que de son application graduelle. En effet , le système des trois lois propres à la dynamique sociale- institue déjà la coordination générale du spectacle historique. Je dois donc procéder maintenant*à l'examen direct et spécial de ses diverses phases essentielles, afin d'apprécier, outre le vrai caractère de chacune d'elles, son enchaînement propre envers la précédente et la suivante, d'après le plan qu'in-
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7S SYSTÈME 09 POLITIQUE POSTTIVK.
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