APPRÉCIATION GÉNÉRALE DU RÉGINE SPONTANÉ DE L'HUMANITÉ
J'ai précédemment démontré la division nécessaire de Tinltiation humaine en deux âges généraux, l*un fétichique, l'autre tbéologique, respectivement caractérisés par la spontanéité de la synthèse fictive et sa systématisation. Pour mieux expliquer le premier 9 je dois ici présenter un éclaircissement préalable sur la conception fondamentale de notre nature » afin de lui procurer toute la précision qu'exige maintenant son application dynamique.
Quoique Tuniverselle prépondérance du sentiment soit asseï appréciée 9 son service continu par l'hitelligence et Factivité laisse encore un degré d'incertitude qui pourrait entraver Félaboration historique. Car, en les représentant toutes deux comme ses ministres nectaires » on ne détermine pas leur subordination mutuelle. Qn semble même concevoir entre elles une sorte d'égalité ^ qui deviendrait contradictaicâ-^uuiixi^apiu»^ risme d'après lequel j'ai résumé l'harmonie humaine : /4gir par affecliofiy et penser pour agir. Suivant ce vers dogmatique, l'activité constituerait seule le ministre direct du sentiment , et
DYNAIIIQUB SOCIALE. — CHAPITRB DEUXIÈME. 79
rintelligence ne servirait que comme soas-ministre. Il importe ici de dissiper cette apparente contradiction^ avant d'étudier l'essor effectif d'une telle économie.
Cette explication préliminaire dépend de la distinction générale introduite 5 dans le chapitre précédent^ au début de la théorie de révolution active. Mais il faut maintenant la conce-^ voir d'une manière plus complète et plus systématique , en reconnaissant^ entre l'intelligence et l'activité, deux relations inverses , qui sont également normales sans être pareillement importantes.
En effet , le service habituel du sentiment exige alternativement la satisfaction des impulsions et la communication des émotions. Ses deux ministres^ théorique et pratique^ concourent toujours à ce double office , qui constitue toute leur destination. Mais chacun d'eux y devient principal et l'autre secondaire, suivant 1^ nature du besoin qu'éprouve le moteur suprême de toute notre existence.
Quand l'instinct nous pousse à modifier le monde extérieur, c'est l'activité qui prévaut, et rintelligence se borne à la conseiller. Ce cas étant le plus essentiel et le plus fréquent, j'ai dû formuler d'après lui l'harmonie humaine , en construisant le vers systématique rappelé ci-dessus. Le premier hémistiche caractérise l'activité directe où le courage domine , et le second Factivité réfléchie où la prudence préside. Quoique celle-ci devienne seule efficace dès que l'opération se complique, l'autre doit pourtant la précéder toujours , non-seulement afin d'ébaucher une solution quelconque, mais aussi pour préparer la saine appréciation du cas. Car, l'esprit hq|Daln , plus apte à perfectionner ou'à créer, ne peut bien asseoir ses spéculations que sur une première exécution de l'entreprise qu'il poursuit Alors sa faiblesse lui permet d'étudier avec fruit cette œuvre spontanée , de manière à l'améliorer systématiquement. Il aurait , ao
contraire 9 médité trop vaguement et sans résultat , faute d'une telle base empirique, fournie par Tinstinct à ses contemplations spéciales. Voilà donc en quoi consiste rbarmonie la plus ordinaire et la plus importante de la nature humaine : Tintelligence n*y fait qu'assister l'activité pour satisfaire le sentiment, dont elle n'est tins! que le sous-ministre.
Mais l'économie devient inverse dans le second cas général du service affectif. Quand nous éprouvons le besoin de communiquer nos émotions, l'esprit s'élève à la dignité de principal ministre du cœur, et l'activité se borne h fournir les moyens nécessaires d*expression matérielle que l'intelligence peut seule employer suivant leur destination morale. Sans que l'exposition constitue la plus éminente de nos cinq fonctions mentales, elle devient à la fois le motif habituel de leur combinaison totale et le but direct de leur plein exercice. Outre que nos conceptions sont toujours destinées finalement à la communication, c'est uniquement d'après une telle aptitude qu'on peut bien apprécier leur propre maturité , suivant les explications spéciales du volume précédent.
Ce second mode général de l'harmonie humabie n'est pas , sans doute, aussi fondamental que le premier. Néanmoins , sa nécessité normale reste pareillement incontestable. Pour la mieux sentir, on doit surtout considérer sa destination sociale. Dans l'existence personnelle, l'expression ne sert directement qn'à Tépanchement. Mais, outre cette satisfaction solitaire, nous l'employons principalement à communiquer aux autres nos propre;^ affections, afin d'obtenir, soit leur simple sympatbie, soit mi^me leur concours effectif. Quoique, sous ce dernier aspect, le but soit alors ^activité , l'inlelligence prévaut tant qu'il faut provoquer ce ccHieert préalable.
L'harmonie humaiiié exigç donc le concours inégal de deux modes opposés, où les dieâx ministres nécessaires du moteur
SQpréme obtiennent alternativement la présidence normale de son service continu. Quand Tintelligence a surtout une destination esthétique , elle domine Tactivité, qui devient purement théorique 9 suivant la distinction établie au chapitre précédent. Lorsque, au contraire, l'activité reste essentiellement pratique, rintelligence s'y subordonne pour lui fournir une préparation scientifique.
On conçoit maintenant pourquoi j'ai dû placer ici ce complément d'explication statique y qui va comporter immédiatement une Impoilante destination dynamique. En elTet, ces deux modes inverses, quoique toujours coexistants, conviennent davantage, l'un à la spontanéité fétichique, Tautre à la systématisation tbéologique. Or, sans un tel préambule , l'habitude • depuis longtemps dominante, de considérer trop exclusivement le second, eût empêché de bien appliquer le premier aux cas historiques qu'il peut seul caractériser.
L'examen systématique de l'état fétlchlque se trouve ainsi préparé suffisamment Je dois donc exposer directement cette théorie dynamique , en y distinguant deux appréciations générales. Tune abstraite, l'autre concrète. Quand la première aura caractérisé séparément les diverses propriétés essentielles du fétichisme , la seconde expliquera , d'après leur ensemble, les résultats nécessaires du régime correspondant. Une telle division équivaut, au fond, à considérer successivement l'existence personnelle et le développement sociaL La marche normale de cette double étude consiste à suivre l'ordre du chapitre précédent envers l'évolution totale de l'humanité , en examinant d'abord rintelligence, puis l'activité, ||0ur aboutir convenablement au sentiment, d'où résulte toujours le jugement final de chaque phase humabie.
Je suis ici dispensé de revenir dogmatiquement sur la distinction fondamentale entre Tesprit fétlchlque qui anime di-
rectement toas les êtres naturels et Tesprit théologique qui les soumet passivement à des puissances surnaturelles. Quiconque persisterait maintenant à confondre ces deux manières de concevoir les causes 9 manifesterait, par cela seul, une inaptitude radicale aux études sociologiques. Mais je dois spécialement comparer ces deux états généraux de la pliilosophie primitive, pour démontrer, contrairement au préjugé dominant , que le premier surpasse autant le second en rectitude qu'en spontanéité. Ce double contraste fournira la meilleure appréciation des propriétés mentales du fétichisme.
Au chapitre suivant, Tétudè directe du polythéisme prouvera que son avènement importa davantage au développement de la sociabilité qu'au progrès de Tintelligence. Il en sera de môme, à plus forte raison, quand j'examinerai le monothéisme. Cette double conclusion doit beaucoup confirmer ma démonstration fondamentale sur la uature purement provisoire d'une synthèse dont l'autorilé pratique ne peut augmenter qu'en diminuant son empire théorique. Mais je ne pose ici que Iç prinrcipe d'un tel jugement, en établissant la supériorité mentale du premier régime propre à l'initiation humaine.
La prééminence n'est pas douteuse quant à la spontanéité. Outre que l'histoire trouve toujours le fétichisme au début de chaque civilisation, l'évolution personnelle manifeste, avec une pleine évidence , ce point de départ nécessaire de toute intelligence, tant humaine qu'animale. Les meiUenrs esprits peuvent encore, et pourront toujours, confirmer sur euxmêmes notre tendance involontaire vers uqe telle manière (le philosopher, quand nous cherchons la cause fautq de connaître la loi.
Tout vrai théoricien doit ouvertement avouer et subir n^ve-r ment cette nécessité mentale , qui ramène souvent la raison la mieux cultivée au pur régime de Tenfance. Pourvu qu'on ne se
DTNABUQCB SOGIALB. — CHAPITRE DBinUÈMS. 8S
méprame jamais sur leur nature y ces expUcatloas conflenrero&t sans cesse une partie de lear ulllité primitive , non-seulement envers le discours qu'elles animent^ mais aussi quant à la pensée elle-même , qu'elles secondent par des liens passagers.
Nous n'éviterions une telle disposition qu'en renonçant à toute réflexion sur les cas nombreux dont les lois spéciales ne nous sont aucunement connues. Or, cette prétendue sagesse ne serait pas toujours convenable , quand môme elle resterait constamment facultative. Car une explication'quelconque devientsouvent indispensable, comme au début de l'humanité, pour * prévenir une torpeur théorique qui serait plus ftineste que ces puériles spéculations.
Il est aisé de le sentir maintenant à l'égard des éminentes conceptions qui, chez la plupart des esprits actuels, échappent encore à la positivité rationnelle. Si tous ceux qui regardent le monde moral comme ne comportant aucune loi naturelle s'abstenaient aujourd'hui de contempler ce noble domahie, ils tendraient à la fois vers la dégradation mentale et l'indifférence sociale. Le bien public exige seulement que ces intelligences arriérées, reconnaissant leur inaptitude politique^, n'aspirent plus à conduire les affaires générales de l'humanité.
Envers la plupart des questions concrètes, c'est-Mire dans presque tous les cas pratiques , l'ordre réel ne nous sera jamais assez connu pour dispenser de tout recours secondaire à la synthèse Active. Car nos spéculations abstraites comportent seules une pleine positivité. L'ascendant déductif qu'elles exercent de plus en plus sur l'ensemble des recherches concrètes améliore graduellement Tinstitution logique de celles-ci. Néanmoins, cette suprême tefluence ysu£Bra rarement à la découverte des lois correspondantes , qui ne pourront guère surgir que d'après un sage empirisme. Or, un tel recours ne permet pas beaucoup de succès complets, même quant aux moindres
cas, VU la difficulté d'apercevoir directement l'ordre composé sans le conclure des théories élémentaires.
Les deux modes 5 empirique et systématique , propres à la positivité ne peuvent donc pas se servir toujours de complément mutuel. Ainsi leur concours ne dispensera jamais d'invoquer accessoirement la synthèse fictive, quoiqu elle doive participer de moins en moins à nos élaborations concrètes, après avoir déjà perdu toute influence abstraite. Mais le mélange d'inductions empiriques et de déductions systématiques qui caractérisera sans cesse la raison pratique se compliquera constamment d'une coopération hétérogène de la méthode initiale.
Notre retour involontaire à la logique primitive ne se borne i donc pas aux cas exceptionnels où les passions nous entraînent à des spéculations que nous pourrions écarler. Il se manifeste aussi pour les études les mieux motivées. La discipline qui convient à son incorporation normale au régime définitif de la raison humaine sera directement appréciée dans le volume suivant, quand Télaboration historique aura pleinement dissipé tous nos;préjugés théoriques, tant scientifiques que théologiques ou métaphysiques.
Quel que soit le motif, passager ou permanent, qui ramène notre intelligence à remploi spontané de la méthode fictive, on doit remarquer que nous y préférons naturellement le mode fétichique aux hypothèses, moins directes et plus compliquées, qui lui succédèrent. Un tel retour ne peut ici convenir qu'aux spéculations essentiellement soustraites à xe régime primitif. Or, ce ne sont pohit alors des divinités ou des enUtés que nous rétablissons involontairement pour pénétrer les causes quand nous ignorons les lois. Nous revenons toujours à supposer directement vivants les êtres qui nous occupent, en expliquant par leurs propres affections les phénomènes correspondants. Chez les esprits pleinement émancipés, cette disposition nata-
relie fait aisément franchir rintervalle plus étenda qui les sépare da régime initial. Parmi les divers théoiogistes , elle surmonte Vantipatbie superstitieuse résultée de leurs croyances habituelles.
Une telle démonstration rend hicontestable la supériorité théorique du fétichisme sur le théologisme , quant à la spontanéité , qui constitue la principale propriété de la synthèse fictive^ comme guide primitif de la raison humaine. Mais il faut maintenant reconnaître aussi la même prééminence envers la rectitude logique et scientifique. En prenant la positivilé complète pour type normal de notre maturité mentale 5 le fétichiste s'en trouve moins éloigné qu'aucun théologiste. Son approximation générée de la réalité est plus exacte autant que plus naturelle : nous ne la dépassons effectivement que dans l'état scientifique. C'est pourquoi le fétichisme prévaudrait encore partout si les exigences sociales n'avaient point forcé nos ancêtres à prendre la voie du théologisme dans leur préparation * nécessaire du positivisme.
Afin de mieux établir cette importante notion ^ directement contraire à toutes les opinions actuelles, Je dois continuer à comparer surtout le fétichisme avec le polythéisme y qui constitue y à tous égards ^ le principal théologisme. Outre que la démonstration devient plus décisive ainsi pour les penseurs vraiment libres^ elle choque moins ceux qui conservent des sympathies théologiques 5 dont très-peu d'esprits sont aujourd'hui dégagés complètement. Car, ces inclinations arriérées ne se rapportent maintenant qu'au monothéisme, du moins en Occident, quoique le polythéisme les méritât davantage. ''' L'hypothèse du polythéiste est théoriquement inférieure à celle du fétichiste 5 tant pour la méthode qu'envers la doctrine.
Sous l'aspect logique , celle-ci se trouve spontanément con-
86 STSTÈME DE POLITIQUE POSITITE.
fonne à la règle fondamentale de la positivité > qne celIe^Ui choque directement. En effets Fane est finalement vérifiablej tandis que l'autre ne le devient Jamais. Attribuer la vie au monde extérieur y constitue 5 sans doute y une erreur capitale ; mais on peut la constater pleinement 9 et dès lors s'en afflranchir. n n'en est plus ainid quand on remplace les volontés directes par des volontés indirectes , appartenant à des êtres purement Imaginaires. Car Teiistence de ceux-ci ne comorte pas davantage une négation décisive qu'une affirmation démontrablOi Alors Tbypotbèse devient insaisissable , et sa do«mination théorique ne peut cesser que d'après une entière désuétude du régime des causes quand le régime des lois prévaut irrévocablement. L'esprit pourrait , an contraire , passer sans discontinuité des habitudes purement fétichiques aux'dls^ positions vraiment scientifiques, en concevant son état initial comme une 'première approximation de la réalité. En efltet» l'hypothèse de la vie immédiate convient autant à l'étude rela<tive des lois qu'à la détermination absolue des causes ; tandis que les divinités ou les entités ne peuvent directement servir qu'à concevoir celles-ci.
Ainsi , la méthode fétichique ouvre la marche normale de la vraie logique y dont la méthode théologique s'écarte radicalement. L'une se borne spontanément au degré de subjectivité qui nous est indispensable ; au lieu que l'autre devient beaucoup plus subjective que ne l'exige sa destination théorique. C'est d'après notre juste répugnance envers cet excès de fiction que nous préférons naturellement le mode fétichique quand nous aspirons exceptionnellement à la cause faute de la loi. En transportant la même préférence à l'évolution totale de l'humanité , la spontanéité supérieure d'un tel régime se trouve expliquée par sa plus grande simplicité. Si, pour mieux caractériser cette comparaison générale, on la prolonge jusqu'au
degré pathologique , Je ne doute pas que raliénation mentale y surtout chronique y ne soit plus fréquente et plus opiniâtre chez les théologistes que parmi les fétichistes : comme le vérifieront. J'espère , les voyageurs Judicieux.
Considérée maintenant du point de vue scientifique proprement dit^ la supériorité théorique du premier régime des causes reste pareillement incontestable. On doit d'abord distinguer deux cas généraux dans la doctrine fétichique y suivant qu'elle s^applique au monde inorganique on bien à la nature vivante.
Envers celle-ci, son erreur, très-excusable , se borne à Vexagération des analogies fondamentales qui rapprochent véritablement l'homme des animaux , et même des végétaux. Outre que cette tendance reste longtemps inévitable , elle fortifie d'abord nos facultés synthétiques, et sa réaction morale développe nos instincts sympathiques. Sous l'un et l'autre aspect , la doctrine théologique pèche davantage en sens inverse. Car le théologiste exagère les différences beaucoup plus que le fétichiste les ressemblances. En nous représentant les êtres vivants comme essentiellement passifs^ pour expliquer toute activité réelle par les influences surnaturelles , le second régime des causes nous éloigne directement du véritable état scientifique , vers lequel le premier nous pousse. L'existence humaine se trouve alor$ séparée irrationnellement de l'ensemble des êtres que le fétichisme nous avait trop assimilés. Outre ses vices moraux, qui seront appréciés ci-dessous , la doctrine théologique est donc plus éloignée de la vérité que la doctrine fétichique , à l'égard du monde vivant.
Quant à la nature inerte, le fétichisme devient moins satisfaisant^ quoiqu'il reste également excusable. Il y continue d'ailleurs à surpasser autant le ihéologisme pour la doctrine qu'envers la méthode. Scientifiquement appréciée , son erreur consiste alors à ne pas distinguer la vie proprement dite et Tac-
dvilé spontanée. Or^ cette confusion doit sembler d'autant plus Inévitable alors qu^elle persiste aujourd'hui chez la plupart des esprits cultivés ; comme rindiquent surtout les conceptions des biologistes athées ou panthéistes. Une telle confusion nous éloigne moins de la vérité que ne le fait, en sens inverse, l'hypothèse cosmologique introduite par le théologisme , où la matière est supposée toujours passive.
Lorsqu'on aspire à pénétrer les causes proprement dites , on peut éviter d'attribuer les événements physiques, célestes ou terrestres à des êtres surnaturels^ mais on ne saurait se dispenser d*y supposer aux corps des affections et des volontés assimilables à celles de Thomme. En renonçant ensuite à rien connaître au delà des lois réelles, c'est-à-dire quand on se borne à chercher les faits généraux , on écarte ce rapprochement hypothétique entre la mort et la vie, comme incompatible avec la régularité supérieure de Tordre matériel. Mais la division fondamentale de la science physique en cosmologie et biologie maintient partout l'activité spontanée, après Télimination des attributs humains que le fétichisme y joignait. Sans une telle activité , seulement plus intense et plus varii>e chez les êtres vivants , Tensemble de l'ordre naturel deviendrait Udntel- Ugible.
En appréciant le théologisme comme nécessaire à révolution sociale de Thumanité , pour passer du régime fétichique à l'état positif 9 on doit regretter que cette longue transition ait tant altéré la rectitude initiale de notre intelligence. Même aujourd'hui, les sciences les moins imparfaites conservent de profondes traces des vires propres au second mode général de la synthèse abiolue. Déjà mon ouvrage fondamental signala cette irrationnelle influence jusque dans les études mathématiques j où les priccipales conceptions sont encore dénaturées par la ténébreuse hypothèse de l'inertie matérielle.
AUisiy le fétichisme surpasse tliéoriquement le tbéologisme, en doclriDe comme en méthode , même envers le monde inor« ganique. Jusqu'aa plein avènement da positivisme , son ensemble constitua réellement la meilleure manifestation de la saine logique et la meilleure approximation de Tordre général. Cette conclusion devient surtout irrécusable d'après la progression encyclopédique établie ^ dans le chapitre précédent, comme la plus convenable aux apprécialions historiques, en divisant les lois naturelles en physiques , intellectuelles, et morales.
En effet, les premières durent longtemps échapper profondément à nos recherches , tant que la spéculation abstraite ne put se dégager assez de l'élaboration concrète. Au contraire , les dernières reçurent toujours un développement spontané d*aprèsles moindres contacts humains, même purement domestiques. Leur essor initial , quoique nécessairement empirique, fut beaucoup plus efficace que ne le suppose la raison moderne, qui lui doit encore ses meilleures notions à cet égard. Quant aux lois intellectuelles, elles ne purent être ébauchées qu'en dernier lien, soit systématiquement, soit même empiriquement, vu la fatalité logique toujours propre aux cas intermédiaires. Outre que leur étude distincte dut attendre le tardif avènement d'un vrai sacerdoce , les prêtres ne pouvaient, à beaucoup près, y réussir autant que les femmes pour les lois morales et même les chefs pratiques envers les lois physiques. Jusqu'à l'entier accomplissement de rinitiation humaine, la vraie connaissance de notre entendement ne comportait aucun progrès décisif, comme le témoigne trop son état présent.
C'est donc sar l'ordre moral et Tordre physique que dut se concentrer longtemps notre attention théorique , sous la stimulation continue du sentiment et de l'activité. L'ordre intellectael ne put être profondément considéré que lorsque surgit le
besoin philosophique d'une pleine systématisation mentale, qui dépendait surtout de lui. Mais son appréciation réelle dut surpasser tous les elTorts des penseurs , jusqu'à ce que révolution collective de l'humanité vint y fournir une base suffisante , suivant les explications décisives du chapitre précédent
Ainsi posée ^ la question encyclopédique consistait, au début de notre raison , à combiner directement la science physique et la science morale, en appliquant Tune à Tautre, autant que le permettait leur hétérogénéité naturelle, qui ne devient surmontable que d'après la science intermédiaire. Or, des deux modes généraux que comportait une telle combinaison , celui que nous préférons finalement ne pouvait d'abord convenir aucunement, faute d'une base objective. Malgré sa complication supérieure, qui n'était point alors appréciable, l'ordre moral se trouvant, à l'origine, beaucoup moins ignoré que l'ordre physique , il dut exclusivement présider à la synthèse universelle. Outre l'impossibilité de procéder autrement , cette marche se conformait seule au précepte fondamental de la saine logique , qui prescrit toujours de passer du plus connu aU moins connu. Ainsi surgit la synthèse fictive , suppléant aux lois physiques par les causes morales.
Le fétichisme constitue, d'après ce qui précède , son meilleur mode logique et scientifique, en attribuant tous les phénomènes matériels aux aûections directes des êtres correspondants. Son ascendant spontané doit donc être jugé comme aussi normal, au début de l'humanité , que la prépondérance systématique du positivisme dans nôtre état final. Malgré leur apparente opposition, beaucoup plus réelle historiquement que dogmatiquement, ces deux régimes extrêmes conviennent également k la situation correspondante de notre intelligence. C'est seulement le régime intermédiaire institué par le thcologisroe qui
DYNAMIQUE SOCIALE. — CHÂPITBE DStDOÈME. 91
devint vraiment contraire aax lois générales de la raison htt» maine , quoiqu'il fût profondément motivé d'après les nécessités sociales.
Quand une telle destination cesse de justifier sa prépondérance transitoire^ son Irrationalité naturelle se manifeste Irréensablement , même lorsqu'il a subi toutes les «réductions qu'il comporte. On peut aujourd'hui la constater directement , jusque chez les athées et panthéistes^ qui ^ parodiant la posltlvlté» constituent , au fond, les derniers représentants de l'esprit théologique. Devenus , sans aucune excuse sociale , les plus Inconséquents organes du régime des causes. Ils continuent la recherche de l'absolu, tout en proscrivant l'unique solution qu'elle permit Ils dénaturent profondément la synthèse initiale, en lui faisant perdre son heureuse subjectivité, pour la rendre vainement objective , d'après leur matérialisme caractéristique , qui s'efforce d'expliquer la nature morale par le monde physique , en abusant de la vraie subordination encyclopédique. Les fétichistes actuels auraient trop d'avantages s'ils comparaient leurs naïves théories aux ténébreuses rêveries de ces orgueilleux docteurs. Mais, en restreignant le parallèle historique aux divers régimes préparatoires qui vraiment dirigèrent l'esprit humain, sans s'occuper des intelligences maladives ou déviées, on doit conclure que le plus antique et le plus spontané fut aussi le meilleur sous tous les aspects théoriques.
Pour qu'une telle conclusion acquière toute sa force sociologique , Il faut la rattacher directement au principe universel de la logique positive : subordonner convenablement le subjectif à l'objectif, en construisant toujours la plus simple hypothèse qui puisse représenter l'ensemble des observations. Or, cette soumission fondamentale de l'homme au monde se trouve Instituée autant que possible par le fétichisme , puisqu'il la
pousse Jusqu'à Tadoration de la matière^ d'après les affectioiis et les volontés qu'il attribue aux corps extérieurs. Quant à l'hypothèse qui lui sert de base générale^ je viens de démontrer assez sa supériorité totale sur les autres opinions que suscite la recherche des causes. La subordination du subjectif à l'objectif ne pouvait primitivement résulter que d'une telle synthèse. Mais , en outre , aucun autre régime intellectuel ne fut. Jusqu'au positivisme^ aussi propre à cette principale destination de toutes nos théories.
Quoique la raison humaine devint ensuite de plus en plus soumise à l'économie extérieure 5 ce développement effectif de la discipline mentale ne résulta point des opinions dominantes. Il doit être attribué toujours à la réaction croissante de l'esprit positif , dont l'essor spontané remplaça graduellement les causes absolues par les lois relatives. En transportant aux moteurs imaginaires les volontés que le fétichisme sup-. posait aux corps réels, le théologisme tendit à dispenser notre intelligence de toute vraie soumission à l'ordre naturel , dont la conception usuelle subissait ainsi l'ascendant Indirect de nos propres dispositions. Cette dégénération, toujours imminente, ne fut assez contenue que par la discipline sacerdotale, d'après les habitudes résultées des impulsions pratiques. Les fétichistes , longtemps dépourvus de sacerdoce , évitaient spontanément ces déviations subjectives^ en attribuant directement les volontés dominantes aux êtres naturels, dont l'existence appréciée réglait alors l'Imagination humaine. Ainsi, la première synthèse fictive interdisait comme sacrilèges des divagatioà^ que la seconde autorisait et même Inspirait^ malgré tous les efforts théocratlques.
Cette haute aptitude de la philosophie fétichique n'est méconnue par les penseurs modernes que faute de se placer aa polBt de vue convefiable. Fiers de leur demi-émancipation , ite
oublient que les fétichistes croyaient profondément à la réalité des dogmes primitifs. Quoique purement subjective au fond, cette doctrine de la vitalité matérielle comporta d'abord autant d'efficacité mentale que d'après une source objective. Seulement, son empire ne pouvait être ainsi que provisoire3 puis(iue l'étude graduelle de l'ordre extérieur devait ensuite interdire de plus en plus de l'assimiler au type humain. Mais, loin d'être toujours hostile à cet essor scientifique , comme on le suppose aujourd'hui y le régime fétichique en seconda longtemps la préparation spontanée, puisqu'il consacra l'observation concrète, d'où devait surgir la contemplation abstraite.
Faute de la relativité systématique que le positivisme fait seul prévaloir, on reproche encore au fétichisme une tendance dont les vrais philosophes doivent le féliciter profondément , quand on l'accuse d'accorder au sentiment trop d'ascendant sur rinlelligence. On oublie ainsi que la synthèse initiale, nécessairement dépourvue de base objective , se trouvait forcée d'emprunter au coeur son principe théorique.
D'après la doctrine fondamentale établie dans ce traité sur la vraie nature de l'unité , la coordination finale des spéculations humaines repose aussi sur l'afTection. Car, telle est l'unique source de la systématisation universelle, sans laquelle la synthèse théorique resterait impossible. Seulement , ce principe d'amour prescrit directement à notre intelligence de se subordonner à l'ordre extérieur, dont l'appréciation objective révèle la prépondérance. Mais, avant que cette nécessité fondamentale pût être démontrée , il fallait bien que le cœur y suppléât, en fournissant, outre l'impulsion spirituelle, l'inspiration théorique, d'où résulta le fétichisme. Ainsi, môme sous cet aspect, la synthèse primitive se présente comme non moins irréprochable que la synthèse finale, quand on la rapporte à la situation correspondante de l'entendement humain. Sans cette
9/i SYSTÈMB DE POLITIQUE POSiriYB.
iniliattve spontanée du cœur, la profonde insuiBsance de l'esprit eût alors empêché toute issue spéculative.
Cet ascendant théorique du sentiment constituerait maintenant un excès de subjectivité , très-voisin de la folie, dont 0 ne différerait môme qu'autant qu'un tel état intellectuel resterait personnellement apprécié. Nous succombons souvent 9 envers les cas nombreux où les lois spéciales demeurent inconnues » à la tentation naturelle de fonder nos opinions sur dos désirs. Mais 9 outre, que ces croyances spontanées ne perdent pas ordinairement, nous reconnaissons presque toujours leur oarac^ tère illusoire, du moins après une courte épreuve. Si, devenues habituelles, nous perdions la conviction de leur hianité, bous serions vraiment aliénés envers Tordre correspondant , eomme dans les rêves prolongés.
Pourtant , l'état primitif de la raison humaine doit être jugé pleinement normal , quoique ces deux conditions de l'aUéiiation moderne s'y trouvassent profondément remplies, ohes tous les cerveaux et pour toutes les spéculations. Cette apparente contradiction se dissipe aisément d'après mes explications antérieures sur la nature éminemment relative de la folie^ dont l'examen biologique doit toujours se subordonner à l'appréciation sociologique , puisque l'espèce domhie Tindivida L'étendue, la persistance, et l'unanimité des prétendues aberrations féticbiques suffiraient même à tout vrai philosophe pour considérer leur ensemble comme constituant alors le meilleur système que comportât notre situation théorique.
Outre cette justification relative , la tendance primitive à croire ce qu'on désire doit être directement jugée conforme à l'esprit fondamental de la saine logique. Sans indiquer ici sa réaction morale , qui sera ci-dessous appréciée , je continue h caractériser seulement son influence intellectuelle. Il faut alors considérer une telle disposition comme le complément néces-
saire do principe universel sur la simplicité des hypothèses.
En effets cette prescription générale n'est pas moins normale afli^Teinent que spéculativement. Gar^ toute synthèse exige qpe nous rapportions à notre propre destinée Tappréciation de Tordre extérieur, à moins de chercher l'absolu , plus vicieux Qliliectivement que subjectivement. La connaissance réelle de réconomie naturelle peut seule contenir notre entraînement spontané vers les opinions qui favorisent le mieux nos instincts dominants. Mais , en outre , cette prédilection reste théoriquement légitime, tant qu'elle concourt à faciliter la synthèse modverselle , en augmentant à la fois la simplicité de nos hypothèses et notre union avec le dehors.
Sans que l'ordre réel nous soit aussi favorable que le rêve roptimisme monolhéique ^ l'existence et le progrès de l'humanité prouvent qu'il ne nous est pas radicalement hostile ^ et même qu'il nous devient de plus en plus propice , surtout d'après notre sage intervention. Puisque nous devons principalement étudier ses bonnes dispositions, afin de les mieux développer, il importe que notre propre tendance nous prépare à les discerner. L'admiration préalable, reconnue indispensable à Tappréciation du beau , ne convient pas moins à l'étude du vrai comme à l'élaboration du bon.
Toute tendance antipathique qui n'est point assez motivée devient aussi contraire au développement de l'esprit qu'à la satisfaction du cœur. Ainsi , dans la situation primitive de notre intelligence, où , faute de base extérieure, le principe théorique émane nécessairement de l'inspiration morale, il doit provenir surtout de nos inclinations bienveillantes. Le désespoir, le dénigrement ^ et le soupçon devraient donc être alors écartés systématiquement, même envers l'ordre matériel, s'ils ne se trouvaient pas spontanément contraires à nos tendances dominantes. Car ils poussent à compliquer nos hypothèses ^ de
manière à nous éloigner de la vérité. Malgré rimperfectton plus grande de Tordre humain , c'est surtout à son étude réelle que conviennent ces prescriptions générales. On n'appréciera Jamais le vrai spectacle historique sans une profonde vénération envers l'ensemble du passé.
Quoique Tordre individuel soit encore plus imparfait en vertu de sa complication supérieure, tout esprit sage étendra Jusquelà notre prédilection spontanée pour les hypothèses les plus favorables 9 comme étant nécessairement plus simples que celles qu'inspirent la crainte et la défiance. Je me suis souvent félicité d'avoir presque toujours suivi cette règle dans mes Jugements sur les personnes^ même quand Texpérionce a flnalement contredit mes premières suppositions. En effet , tout soupçon qui n'est pas encore motivé constitue, envers de tels problèmes, une complication logique aussi vicieuse que celle du géomètre surchargeant la courbe au deb de ce qu'indique actuellement Téquation. Dans l'un et Tautre cas , la confirmation ultérieure resterait également fortuite, et ne dissiperait pas Tirrationalité de cette déviation. Que la complication superflue de nos hypothèses provienne du cœur ou de l'esprit , elle tend toujours à nous entraîner vers des aberrations indéfinies , en déterminant un excès de subjectivité qui ne comporte aucun frein direct. Ainsi , la naïve confiance des fétichistes doit être finalement jugée comme aussi favorable à notre développement inteUectuel qu*à notre amélioration morale, tant qu'elle demeure compatible avec Tappréciation effective de Tordre naturel. Ce régime de notre enfance convient autant à notre maturité^ qui seulement doit toujours le modifier suivant le progrès de nos vraies connaissances, en y remplaçant Tabsolu par le relatif.
Nos saines théories ne pouvant et ne devant offrir que des approximations constamment imparfaites du spectacle exté-
rieur, leur nature et leur destination laissent à notre intelligence une certaine liberté, qu'il convient d'appliquer à mieux satisfaire nos bonnes inclinations. Il faut, avant tout, employer cette faculté pour simplifier davantage nos hypothèses, afin de faciliter leur usage spéculatif. Nous sommes ensuite autorisés, et môme invités, à les embellir autant que le permet l'indétermination qui s'y trouve encore, puisqu'ellesdeviennent ainsi plus favorables à nos méditations. Enfin , nous devons aussi perfectionner leur caractère moral, comme pouvant influer beaucoup sur les réactions affectives qui se lient à tout exercice intellec* tuel. Tel est le triple complément, scientifique, esthétique, et sympathique, qu'exige le principe fondamental de la saine logique sur la construction des hypothèses quelconques, conçues d*abord objectivement, puis subjectivement.
Son digne emploi peut seul régulariser le concours spontané des signes, des images, et des sentiments, pour seconder l'élaboration théorique. Depuis le divorce que développa l'anarchie moderne entre l'esprit et le cceur, on estime moins la moralité des hypothèses que leur beauté et surtout leur simplicité. Cependant son influence réelle sur nos opérations mentales est , au fond, plus grande, quoique plus indirecte, aux yeux de quiconque apprécie bien l'ensemble de notre constitution cérébrale. Elle acquiert une importance croissante à mesure que nos spéculations se compliquent. Les fétichistes ont donc inauguré spontanément la vraie logique, en appliquant au monde extérieur, seul objet de leurs théories , l'heureux instinct qui suppose partout la perfection morale, sans laquelle l'embellissement esthétique et la simplification scientifique ne suffisent Jamais à nos besoins spéculatifs. Cette disposition normale se trouvera consacrée par le régime final, qui l'utilisera davantage, en la destinant surtout aux études les plus nobles et les plus difficUea. Devenue relative au lieu de rester absolue , elle se déve-
loppera plus librement, en s' affranchissant des scrupules objectifs par son institution subjective.
Pour achever de caractériser la nature théorique du fétichisme, je dois encore apprécier Timmense lacune que présente nécessairement ce système initial envers l'ensemble des spéculations supérieures. Son principe fondamental consistant à transporter partout le type humain ^ Tordre moral et social ne pouvait point y devenir un objet continu d'études synthétiques. Regardées alors comme suffisamment connues d'après leur ébauche empirique y les loisc supérieures servaient seule^ ment à nous expliquer le spectacle inférieur, dont la prépon* dérance matérielle était déjà sentie profondément. Tout retour théorique sur notre propre nature , individuelle ou collective , aurait été primitivement non moins impossible qu'inopportun. L'esprit fétichique resta toujours incapable d'un tel raffinement, et ne tenta jamais de s'élever, envers ce grand domaine, au-dessus du pur empirisme.
Cette lacune inévitable ne pouvait être d'abord comblée que par le polythéisme , qui tire de là son principal mérite théorique , comme je l'expliquerai spécialement dans le chapitre suivant. Les moteurs fictifs étant dès lors séparés des corps réels, leur influence put désormais s'étendre au delà de la destination matérielle qui d'abord avait exclusivement prévalu. Quoique cet office primitif ne cessât point de constituer la principale attribution des dieux , on les introduisit bientôt dans les explications morales, et même intellectuelles, quand le développement des aifaires humaines suscita graduoUement un tel essor spéculatif.
Mais la supériorité théorique du polythéisme sur le fétichisme sera jugée, à cet égard, plus apparente que réelle, si l'on considère le peu de succès que comporta longtemps l'étude systématique de notre nature. Ce suprême domaine spéculatif
ne poayait être cUgnement abordé qu'après un suffisant essor des diverses sciences inférieures. Tant que Tordre matériel , et même Tordre vital , ne furent point assez appréciables , c'està-dire jusqu'à nos jours, aucune théorie décisive ne devait surgir envers Tordre humain. Sous Taspect moral , sa vraie connaissance ne dépassa jamais les résultats spontanés de l'empirisme féminin.
Quant à Tintelllgence , les efforts continus du sacerdoce , suivis de ceux des philosophes proprement dits, furent encore moins efficaces pour instituer son élude systématique. Juge direct de tout excepté de lui-même , Tentendement humain ne peut être connu qu'indirectement , d'après son suffisant exercice, surtout collectif, à peme décisif aujourd'hui, comme je l'ai précédemment expliqué. Sauf Tincomparable aperçu d' Arlstote, toujours contesté jusqu'au positivisme, son étude théorique ne suscita jamais que des divagations contradictoires , an milieu desquelles on aperçoit difficilement quelques lumières purement empiriques.
L'impuissance nécessaire du fétichisme envers les spéculations supérieures ne tendit donc point à retarder véritablement la marche générale de Tesprit humain. Aux yeux d'un vrai philosophe , la naïve ignorance qui distingue, à cet égard , les humbles penseurs de TÂfriqne centrale est plus estimable, même en rationalité, que le pompeux verbiage des superbes docteurs germaniques. Car^ elle résulte d'un sentiment réel , quoique confus, de la précocité de telles théories pour quiconque reste dépourvu de la base scientifique , à laquelle nos métaphysiciens sont plus honteusement étrangers que les moindres nègres.
Toute l'efficacité que procure au théologisme son privilège spontané de s'étendre jusqu'à l'ordre humaio , inaccessible au féticliisme , cûoceme uniquement la destination sociale , et }a-
mais Taptitade théoriqne, comme Je Texpliquerai bientôt. Quelque peu satisfaisantes que fussent réellement les explications théologiques des phénomènes intellectuels et moraux , leur essor permit au sacerdoce d'augmenter sa consistance systématique, de manière à mieux développer son autorité politique. Ainsi, l'infériorité du fétichisme à cet égard tendit seulement à l'empêcher davantage de diriger Textension graduelle de l'association humaine , mais sans altérer véritablement son Influence intellectuelle.
En approfondissant cette dernière considération , on recon naît même qu'une telle impuissance réagit heureusement sur la principale destination théorique de la première causalité. Car, j'ai démontré ci-dessus que Tofiice intellectuel du fétichisme consistait surtout à fonder la logique humaine, d'après une ébauche décisive de la subordination du subjectif envers l'objectif. Or, en se restreignant à Tordre extérieur, il consolida mieux la soumission de l'homme au monde , qu'il avait énergiquement instituée. Toute vaine préoccupation de l'ordre humain eût alors troublé profondément la conviction naissante de notre intelligence sur l'inflexible prépondérance de la matérialité, premier fondement d'une construction quelconque. Si Ton considère , en effet, les graves altérations suscitées à cet égard par Tesprit théologique , on sentira que la réduction de la philosophie fétichique au domaine matériel et vital ne fut pas moins indispensable qulnévitable.
Après une telle appréciation de la seule imperfection théorique propre au fétichisme, sa supériorité mentale sur toute autre synthèse fictive devient pleinement irrécusable, sans exiger désormais une nouvelle explication abstraite, sauf les éclaircissements qui résulteront de l'examen concret Outre sa difficulté naturelle, cette démonstration capitale est trop contraire à toutes les opinions actuelles pour que j'eusse pu me
dispenser de la développer avec soin , sous peine de ne pouvoir Tutiliser assez dans l'ensemble de Télaboration historique, qu'elle affectera profondément Mais ici, comme envers la théorie générale de rinitiation intellectuelle , Je devais principalement expliquer l'efficacité, scientifique et logique, de la causalité directe , dont nos préjugés méconnaissent radicalement la supériorité réelle sur tous les autres modes destinés à concevoir les causes.
Quant à l'aptitude esthétique du fétichisme , elle est trop évidente pour exiger maintenant un examen spécial Car, le système qui nous assimile directement tous les êtres, Jusqu'aux plus inertes, convient éminemment à notre essor poétique, musical, et même plastique. Si le principal développement des beauxarts fut dû néanmoins au polythéisme, je prouverai bientôt que cette efficacité résulta davantage des réactions sociales que de la puissance esthétique. Les formes de l'art durent seules être fortement affectées par le dogme théologique , qui n'était aucunement indispensable à l'imagination. En supposant le fétichisme développé dans une vaste société, la poésie générale, et ses deux auxiliaires spéciaux, y recevraient une impulsion, non moins décisive et plas affectueuse, que sous le meilleur régime polythéique, de manière à mieux tendre, comme la science et l'industrie, vers leur état final.
L'appréciation abstraite du fétichisme devait ici concerner principalement ses propriétés Intellectuelles , seules radicalement méconnues aujourd'hui Mais, d'après les motifs appliqués déjà, dans le chapitre précédent, à l'ensemble du régime fictif, je suis maintenant dispensé d'Insister beaucoup sur l'Influence active et l'aptitude affective , sauf les développements propres aux résultats concrets. Je dois néanmoins caractériser nettement l'une et l'autre, afin que l'examen de ceux-ci se trouve assez préparé , sans toutefois le devancer aucunement.
Envers raclivilé , le système féllchique semblerait radicalement vicieux , si Ton devait juger un régime quelconque d'après sa doctrine , sans la rapporter à la situation correspondante. Mais il suffît ici de rappeler la fatale méprise ainsi commise^ par l'élite des Romains^ à Tégard du catholicisme naissant , potlr prémunir tout lecteur judicieux contre cette tendance à séparer irrationnellement les divers aspects essentiels d'une existence indivisible. Or, d'après les relations nécessaires , on appréciei'a sainement la véritable Iniluence du fétichisme sur notre évolution active , tant industrielle que militaire.
Quant à la première^ un tel régime convint spontanément à nos principaux besoins primitifs. Sa doctrine ^ 11 est vrai, tendit directement à contenir notre activité. Car, en instituant l'adoration de la matière, elle semblait nous interdire, comme sacrilège, toute modification du milieu. Mais le caractère, éminemment concret et spécial, du culte correspondant autorisait naturellement les Inconséquences que subit toujours une synthèse contraire à quelque tendance essentielle de l'humanité.
D'abord , l'adoration fétichlque concerne ordinairement des êtres individuels, et ne s'étend presque jamais à leurs espèces. Cette restriction devient évidente envers le monde inorganique, et même pour le règne végétal, qui fournissent les principaux fétiches. Mais elle a pareillement lieu presque toujours quant aux animaux. Si quelques races obtiennent une adoration collective, cette exception est due à Tinfluence sacerdotale , que le fétichisme développe tardivement, comme je l'expliquerai ci-dessous. Un tel privilège résulte alors d'une utilité sociale, surtout destructive, reconnue chez certaines espèces.
En second lieu , le culte des fétichistes n'est guère moins spécial quant au sujet qu*envers l'objet. Quoiqu*il existe des fëti-
DYNAMIQUE SOGIALK. — CHAPITRE DEUXIÈME. lOS
ches de peuplade , le plus soavent chaque famille adore surtout des êtres qui lui sont propres 9 et beaucoup de consécrations restent même particulières à Tindividu. Cette restriction se trouverait, au besoin^ assez constatée par les animosités privées dont elle devient la source fréquente.
Si Von combine ces deux motifs généraux ^ on sentira combien sont peu fondés les reproches d'inertie Industrielle que semble d'abord mériter Fadoration fétichique , et qui convien-dralent beaucoup mieux au culte monoihéique. La consécration de certains animaux ^ végétaux, ou minéraux, n'empêche personne de modifier, et même de détruire, les espèces dont Us font partie. Chaque fétichiste ne respecte habituellement aucun des êtres choisis pour l'objet d'un culte purement privé par des familles autres que la sienne. - v
Ainsi , la reUgion primitive laisse naturellement une double issue au genre d'activité qu'elle parait nous interdire. Mais il importe surtout de reconnaître maintenant que sa tendance conservatrice se trouve en pleine harmonie avec les principaux besoins de notre situation initiale.
En effet , rinstinct destructeur étant plus énergique en nous que l'instinct constructeur, d'abord en vertu de notre constitution cérébrale, puis d'après nos habitudes carnassières, son activité prévaut fortement en un temps qui n'admet aucune discipline régulière^ D'une autre part, la situation primitive de Thuipanité fonmit continuellement à cette prépondérance snontanée un légitime emploi , pour écarter les obstacles matériels que renconti;e nécessairement la civilisation naissante. Sans les vastes destructions d'animaux accomplies par les peuplades de chasseurs, et sans les ravages analogues que les populations pastorales exercent ensuite sur les végétaux, nous ne serions jamais entrés en possession de notre planète.
Or, celte activité destructive, k la fois spontanée et motivée.
lO/l SYSTÈME D£ POUTIQUE POSITIVE.
ne comportait alors d'autre frein habituel que l'adoration matérielle qui caractérise le fétichisme. Faute d'une telle discipline religieuse^ indépendante de tout sacerdoce, l'aveugle énergie des générations destinées à déblayer le théâtre humain aurait fait disparaître beaucoup d'espèces , animales ou végétales, dont l'utilité réelle ne pouvait d'abord être assez sentie. Pour mieux apprécier cet immense bienfait du fétichisme y on peut considérer Tardeur destructive que développent brutalement les hommes civilisés, quand des circonstances exceptionnelles suspendent suffisamment la répression continue de ce puissant instinct.
Mais, outre ce frein nécessaire de notre principale activité primitive, la religion initiale facilite spécialement nos premières conquêtes indq^trielles. Trop préoccupés aujourd'hui des modifications inorganiques , nous oublions que les acquisitions de l'humanité durent surtout consister alors dans la domestication de certaines espèces vivantes, d'al)ord même animales. Quoique l'importance et la difficulté d'une telle association soient habituellement méconnues depuis que le monothéisme a prévalu, chacun peut aisément les apprécier, en supposant qu'elle vint à nous manquer. Même en se bornant aux animaux , pour que l'hypothèse devienne plus plausible, on sent aussitôt que la privation d'une seule race principale bouleverserait aujour-' d'hui l'industrie humaine. Cependant nous conserverions encore tous les résultats dus à de tels auxiliaires depuis le début de notre civilisation. En surmontant l'entraînement empirique des modernes Occidentaux vers les arts mécaniques et chimiques, on reconnaît, avec toute l'antiquité, que l'agriculture constitue nécessairement l'industrie la plus essentielle. Or, son principal essor repose doublement sur la domestication des animaux disciplinables, malgré l'importance exagérée qu'on attache maintenant à leurs substituts inorganiques.
L'aptitude spontanée du fétichisme envers cette association fondamentale, partout instituée sous ce régime , deviendra pleinement irrécusable pour quiconque écartera suffisamment les orgueilleux préjugés qui nous empêchent de Lien comprendre une telle opération. Nous attribuons surtout ce grand résultat à Theureux concours de la ruse avec la force, qui nous soumit d'abord certains animaux, dont les descendants sont héréditairement disciplinés. Or, cette appréciation banale, inspirée par la sécheresse et rignorancSb monothéiques, n'est pas moins frivole qu'ingrate. Elle oublie que l'association reste éminemment volontaire chez toute espèce vraiment utile, et que l'alliance primitive fut toujours due principalement aux mceurs fraternelles que le fétichisme fit prévaloir envers les animaux. Il suffit ici de reconnaître que si le cheval et le chien voulaient , même aujourd'hui , se soustraire à la domination humaine , nous pourrions difficilement les y ramener. A plus forte raison , leur libre assentiment se trouva-t-il indispensable à la domestication primitive de ces éminents auxiliaires.
Cette précieuse alliance , source réelle de nos principaux succès pratiques, tant militaires qu'industriels, (ut spontanément instituée par les mœurs fétichiques, les plus propres de toutes à faire goûter aux espèces sociables la douceur et l'utilité d'une telle union. Sans anticiper ici sur les explications spécialement réservées à l'appréciation concrète , je dois pourtant 7 caractériser le principe et la nature d'une semblable aptitude.
Elle résulte dhrectement de l'adoration universelle qu'institue la religion primitive. Quoique ce culte s'étende rarement à l'ensemble d'une espèce, et qu'il n'embrasse même pas toutes les races, son exercice habituel suffit pour inspirer, envers un animal quelconque , les dispositions les plus favo-
rables à nos dignes relations avec lui. Les croyances fêtichiques nous imposent^ à l'égard des êtres animés, une fraternité plus raisonnable et plus utile que le cruel orgueil des monothéistes. Tous ceux qui connaissent réellement les mœurs animales savent aujourd'hui combien ces sentiments notis importent pour obtenir la confiance et déterminer la soumission de nos libres auxiliaires.
Quoique la loi d'hérédité facilite, depuis longtemps, leur domestication, ce concours' ne se maintiendra jamais sans recourir aux dignes habitudes qui nous le procurèrent d'abord. Si cette importante association n'embrassa presque jamais de nouvelles espèces sous les divers régimes qui succédèrent au fétichisme 9 on doit surtout l'attribuer à leur insuffisance nécessaire envers la libéralité de mœurs et la réalité de vues qu'exige une telle extension. En systématisant nos dispositions primitives, après les avoir dignement appréciées, la religion finale lear procurera nécessairement un meilleur essor , comme je l'expliquerai dans le volume suivant.
Malgré les exagérations inséparables de toute croyance absolue 9 le fétichisme fut doue éminemment favorable à notre évolution pratique, en déterminant spontanément, d'abord la conservation , puis l'association , des animaux disciplinables. Sans être aussi sensible, ni même aussi complète, envers les végétaux utiles , sa salutaire influence y resta longtemps indispensable à l'essor agricole. Cette double aptitude appartint directement au dogme fétichiste ^ indépendamment de l'impul'^ sion sacerdotale qui la . régularisa tardivement ; tandis qne le monothéisme, dont la doctrine est maintenant si vantée, ne dut son utilité réelle qu'à la sagesse continue d'un sacerdoce progressif.
Telles sont les propriétés industrielles du fétichisme , admirablement adaptées à la situation correspondante. Quant à son
efficacité militaire , elle est certainement inférieure , qaolqn'on la conteste moins. A la vérité , le vaste essor qa'il imprime à Tactivité destructive y dispose naturellement à la guerre , dont un tel exercice suscite souvent des occasions spéciales. On doit même reconnaître que la restriction nécessaire de chaque religion fétichique pousse directement les diverses populations primitives à des hostilités presque continues , à la fois privées et publiques.
Mais ces luttes acharnées sont loin d'instituer encore la véritable guerre, celle qui méritera toujours la profonde attention, et j'ose dire l'admiration respectueuse du vrai philosophe , en vertu de sa grande destination sociale , assez démontrée par le chapitre précédent. De telles habitudes ne comportent, à cet égard; qu'une efficacité purement préparatoire , d'ailleurs moindre que celle du préambule industriel. Leur principale influence historique fut même indirecte, et plus négative que positive; car la compression radicale de ces stériles conflits devint ensuite le plus noble motif de la domination militaire.
Le système de conquête propre à l'antiquité resta longtemps incompatible avec les croyances fétichiques, même quand elles eurent institué l'existence sédentaire , première condition de son essor. En effet , leur grande diversité nationale ne permettait point l'incorporation des populations soumises , et consacrait difficilement Tesclavage individuel. Toutes les luttes fétichlques aboutissent à Textermination des vaincus , sauf les modifications personnelles dues aux adoptions fréquentes. C'est exclusivement au polythéisme qu'appartient l'essor des conquêtes, comme l'expliquera la suite de l'appréciation historique. Le fétichisme y devint pourtant propre, quand il s'éleva jusqu'à l'astrolâtrie , vu l'extension supérieure que son dogme comporta dès lors. Mais ce tardif avènement reste trop
voisin de Fâge polylhéique pour avoir pu développer l'aptitude conquérante du régime fétichique , du moins chez les populations dont Tessor social s'est historiquement accompli.
Après avoir ainsi caractérisé les propriétés pratiques du fétichisme y je dois compléter son appréciation abstraite en expliquant sommairement sa puissance affective.
L'évolution du sentiment ne peut jamais être que la résultante continue des réactions morales respectivement dues aux évolutions simultanées de l'intelligence et de l'activité. Ce principe^ établi dans le chapitre précédent^ permet seul d'expliquer ici les contradictions que présente partout l'observation des mœurs fétichiqùes. En effet ^ les deux influences générales qui concourent à leur formation sont ordinairement opposées, quoique nullement égales.
Aucune doctrine absolue ne put être aussi favorable que celle du fétichisme à l'essor direct et continu de nos instincts sympathiques. Émané de l'inspiration intérieure , son principe fut nécessairement personnel , comme celui de toute synthèse fictive, toujours incapable de consacrer l'existence sociale, que le positivisme devait seul systématiser. Mais cette religion primitive sera jugée individuelle plutôt qu'égoïste , si l'on considère la nature , et non la source , de son dogme fondamental Car, il nous inspire envers tous les êtres, même inertes, des dispositions éminemment propres à cultiver habituellement nos meilleures affections.
Quoique Tadoration y résulte toujours de motifs personnels , sa spontanéité parfaite corrige le caractère profondément égoïste que la systématisation monothéique devait seule développer complètement dans la synthèse absolue. Lors même que ce culte s'étend à des puissances malfaisantes, ouvertement admises par la naïveté fétichique , il détermine une vénération qui toujours ennoblit la crainte correspondante. Dans tous les
autres cas , qui sont beaucoup plus nombreux, les hommages habituels reposent sur Famour et la reconnaissance.
Ces dispositions , dont la source reste toujours personnelle , ne sauraient, sans doute, nous inspirer des penchants vraiment désintéressés, s'ils étaient réellement étrangers à notre nature. Mais elles sont très-propres à développer nos sympathies innées. Elles agissent alors comme les tendances analogues que cultive le monothéisme , dont on a tant vanté Faptitude morale. Cette influence sympathique est à la fois plus étendue et plus spontanée dans le fétichisme que sous aucun des régimes qui le séparent du positivisme. On ne peut l'apprécier sainement que depuis la moderne démonstration de l'existence na« turelle des affections bienveillantes.
En considérant maintenant la réaction sociale du culte fétichique , ces habitudes universelles de confiance et de respect, poussées jusqu'à l'adoration , doivent heureusement modifier les moeurs inspirées alors par une activité principalement destructive. Cet antagonisme continu des deux influences, théorique et pratique, qui règlent notre essor moral, permet seul de comprendre l'incomparable tendresse que l'on observe souvent chez des populations anthropophages. Mais l'influence générale du fétichisme sur la sociabilité ne peut être bien jugée qu'en la décomposant en privée et publique ; car son aptitude diffère beaucoup dans les deux cas.
Sous le premier aspect , l'efficacité de la religion primitive est vraiment admirable. On lui doit certainement la constitution de la famille humaine, base nécessaire de tout ordre social. Envers ces relations élémentaires , la restriction propre aui^ croyances fétichiques tend même à fortifier le lien fondamental , en concentrant davantage les affections ainsi consacrées. Les trois éléments, actif, affecUf, et spéculatif, de toute association humaine commencent dès lors à se caractériser
distinctement dans cliaque famille, aussitôt que la situation matérielle permet aux femmes et aux vieillards de modifier assez la domination des chefs adultes.
Quoique rénerg:ie primitive de Finstinct sexuel ait partout établi la polygamie , il ne faut pas juger cette institution ini-* ttale d'après l'aveugle réprobation qu'elle inspire aux modernes Occidentaux. Malgré sa double imperfection , conjugale et maternelle y elle constitue toujours le premier mode du mariage bumain , dont elle réalise , à certains degrés , les propriétés générales. L'exagération chrétienne qui la représente comme incompatible avec toute tendresse habituelle se trouve démentie, même aujourd'hui , par la fréquente expérience des Orientaux les mieux civilisés.
En détournant les femmes de l'existence pratique, ce régime pouvait seul ébaucher alors leur influence morale, déjà plus réelle qu'apparente , même sur les époux ^ et surtout envers les fils 9 dont l'éducation leur est spontanément confiée. On doit d'ailleurs regarder les dépenses qu'il nécessite habitueUe*ment comme ayant d'abord fourni l'un des principaux moteurs des accumulations matérielles qu'exige l'ensemble de l'essor humain , et qui pourtant restent longtemps difficiles à former. Ainsi l'élément affectif du pouvoir modérateur se trouve déji constitué nettement dans la famille fétichique , où son influene^ devient aisément appréciable chez la plupart des populations nègres.
Il en est de même^ au fond, pour l'élément spéculatif ^ malgré les méprises fondées sur l'abandon des vieillards. Car^ cette conduite résulte habituellement d'une extrême misère j trop commune aux familles primitives. Dans les cas pleinement caractérisés y elle indique si peu l'indifférence des fils que diaque victime se prépare noblement , même dès l'enfance ^ à subir solennellement une telle fatalité ^ souvent accomplie au milieu
DYNAMIQUE SOCtAlB. — CHAPITRB DEUXIÈME. 111
des plus touchantes manifestatioDs. Elle doit seulement être ran< gée parmi les exigences extérieures propres à la première enfance de rHumanité , quand la providence du Grand-Être ne peut encore modifier assez Tordre matériel. Mais, avant la scène finale , la vénération inspirée par l'âge institue toujours une puissance domestique qui tempère, suivant les conseils de l'expérience, la prépondérance nécessaire du chef actif.
Cette sainte influence devient déjà plus auguste après la mort. Le fétichisme est éminemment propre à la consacrer ainsi, par Tessor spontané du culte des ancêtres, qui remonte partout jusqu'à la religion primitive. Son institution naturelle se trouve alors indépendante du dogme subtil propre au polythéisme, attribuant nos principaux phénomènes à des êtres intérieurs susceptibles d'exister à part. £lle résulte directement du prin* clpe fétichique , où , la vie étant supposée universelle , la mort se présente comme prolongeant, sous un nouveau mode, une existence que chacun accorde aux moindres corps. La religion primitive institue donc Faulorité spirituelle , non-seulement objective, mais même subjective, propre à la vieillesse, et d'où résulte ensuite le pouvoir sacerdotal , dont le nom rappelle partout l'origine domestique.
Ainsi, dans l'association élémentaire, le fétichisme consacre spontanément l'ébauche décisive de nos meilleurs sentiments, tant de continuité que de solidarité. Mais son influence ne saurait être aussi favorable envers des relations plus étendues. Nous lui devons la famille , et même l'ébauche de la cité, sans qu'il puisse instituer l'église , sauf à Tétat d'astrolâtrie, qui bientôt le transforme en polythéisme, comme je l'expliquerai ci-dessous.
I3ne telle restriction sociale devient la suite nécessaire du peu d'extension dogmatique que comportent les croyances fétichiques^ malgré leur universelle spontanéité. Mais il importe beaucoup de bien apprécier cette insuffisance , qui fournit à la
philosophie de l'histoire la seule explication générale de la prUidpale destination du théologisme dans l'évolution orighnale de l'Humanité.
L'union domestique, fondée sur Tamour, est naturellement consacrée par le fétichisme , comme je viens de le montrer. Il peut ébaucher aussi l'association civique , déterminée par l'activité. Car on lui doit la fixité de résidence , sans laquelle une telle connexité ne saurait assez surgir. Mais il ne suffit point pour instituer le lien plus étendu , quoique moins intense , qui résulte seulement de la foi. Loin de rapprocher ainsi des cités indépendantes, la religion primitive suscite entre elles des conflits habituels , d'après leurs divergences naturelles envers des croyances essentiellement domestiques et presque personnelles. C'est uniquement sous le polythéisme que peut commencer l'église proprement dite , c'est-à-dire une société purement spirituelle, plus vaste que les associations temporelles dont elle Institue la seule liaison permanente. Malgré leur analogie spontanée , les diverses croyances fétichiques ne sont point assez semblables pour unir des populations que ne rallie pas directement le sentiment habituel d'une active coopération, même quand les travaux pratiques s'y trouveraient conciliables.
Toute l'aptitude afTective du fétichisme étant ainsi caractérisée et limitée, j'ai maintenant achevé l'appréciation abstraite de la religion primitive. D'après l'ensemble de cette difficile explication, on peut déjà regarder ce système initial comme essentiellement supérieur à tous ceux qui le séparèrent du positivisme final, avec lequel il offrit nécessairement une affinité fondamentale , que j'ai dû faire pressentir.
Cette conclusion générale se trouvera profondément fortifiée par l'appréciation concrète, que je dois actuellement exposer. Mais il faut préalablement établir une distinction âssentielle , incidemment employée ci-dessus, entre les deux phases néces-
saires (la fétichisme^ qui, d'abord parement spontané, devint ensaite vraiment systématique, avant d'engendrer le polythéisme. Les principaux résultats concernant à la fois les deux modes, leur examen général resterait trop confus, ou ne serait point assez synthétique , si je n'y pouvais introduire convenablement une telle succession.
L'ensemble de l'appréciation abstraite du régime fétichique le représente comme essentiellement conservateur. Éminemment conforme aux premiers besoins de Tintelligence, et spontanément favorable à Tactivité correspondante, il consacre dignement les sentiments fondamentaux dont le développement et la consolidation déterminent la principale destination de l'état social. Son seul défaut capital, l'impuissance à former de vastes associations, tend môme à mieux unir les membres de chaque peuplade.
On dqit donc s'étonner peu que ce régime ait partout inspiré, plus qu'aucun autre, un opiniâtre attachement, trop témoigné, de nos Jours, par les déplorables victimes d'un infâme trafic. Malgré la Jactance monothéique , le fétichisme constitue , nonseulement la plus ancienne, mais aussi la plus durable de toutes les synthèses provisoires, puisqu'il subsiste encore chez beaucoup de populations. Si la religion fictive avait dû toujours prévaloir, ce mode primitif eût certainement caractérisé sa domination éternelle.
NéanmoUis, un tel régime ayant d'abord surgi partout , et se trouvant aujourd'hui restreint à la minorité de notre espèce, sa nature, quoique très-conservatrice, coihporte donc des changements spontanés. Les attribuer aux invasions ne ferait que reculer la difficulté, qui subsisterait tout entière envers les vahiqueiirs. Car, les hostilités mutuelles des fétichistes ne peuvent d'ailleurs modifier aucunement leur foi respective. Aussi le présent chapitre aboutira -t- il à démontrer la génération
114 STSTËIIB DK POLITIQUK POSITIVS.
spoDtaDée du polythéisme par le fétichisme. Sans anticiper Ici sur celte explication finale^ Je me trouve involontairement conduit à la préparer, en caractérisant, pour faciliter l'appréciation concrète 9 la principale modification propre au régime fétichique.
Dans son universelle adoration de la matière , le fétichisme n'accorde d'abord aucune distinction aux corps célestes. Rapportant tout à sa propre destinée 5 Thomme adresse longtemps ses principaux hommages aux êtres terrestres , même animés, qui lui semblent exercer sur elle une influence supérieure à celle des astres. Malgré sa prétendue évidence, la subordination des saisons envers le soleil dut être tardivement reconnue, surtout dans les régions équatoriales , où le pur fétichisme persiste encore. £n des temps très-postérieurs, on voit partout les premiers philosophes faire dilficilement prévaloir une telle notion. Au sein même du monothéisme, les principaux phénomènes de notre atmosphère conservent plus de considération que tous ceux du ciel , et fournissent le caractère prépondérant de la puissance surnaturelle.
Cependant , la régularité du spectacle céleste dut enfin attirer une attention habituelle quand l'esprit positif surgit spontanément, sous les inspirations fétichiqueSf d'après les premières notions mathématiques , comme je vais l'expliquer. Un tel progrès spéculatif se lie naturellement à la grande révolution sociale, ci-dessous appréciée, qui fit irrévocablement prévaloir la vie sédentaire. La fixité du cours apparent des astres ne pouvait, en effet, ressortir assez chez des populations toujours errantes. Mais elle dut être bientôt reconnue par des observateurs domiciliés, d'abord envers les étoiles, puis quant au soleil et même à la lune, enfin pour les principales planètet»
Alors le fétichisme parvint graduellement à Fétat d'astrolâtrie, d'après l'importance croissante de l'adoration céleste. Ces
DTNAHIQUB iOCIAUB. — CHAPITRE DEUXIÈME. 115
nouveau fétiches tendirent à prévaloir sur tous les autres , de manière à systématiser le culte primitif, à mesure qu*on apprécia leur régularité caractéristique et lear situation inaccessible. Mais cette prépondérance ne put devenir décisive que sous rinfluence du sacerdoce^ dont le propre essor s'y trouvait profondément lié.
Le fétichisme doit longtemps subsister sans exiger, ni même comporter, aucun prêlre spécial Tant que ses croyances restent essentiellement domestiques, chaque chef de famille préside spontanément au culte de ces êtres pleinement accessibles, dont les volontés admettent une interprétation directe. Seulement, quand la vieillesse est assez instituée, elle obtient, d'après sa connaissance supérieure des rites sacrés, un crédit religieux qui fortifie son influence consultative. Néanmoins, Jusqu'à Tavénement de Tastrolâtrie, le fétichisme ne peut admettre de sacerdoce proprement dit qu'envers les fétiches publics, dont les attrilnitions spéciales limitent naturellement Taulorilé de leurs prêtres. Cette constitution change graduellement quand le culte céleste tend ^ prévaloir sur les adorations terrestres.
En tant qu'inaccessibles , les fcHiihes sidéraux suscitent bientôt on sacerdoce distinct, afin d'interpréter les volontés et de transmettre les hommages. Leur régularité consolide et développe une telle tendance , en faisant espérer de mieux connaître leurs desseins que ceux des autres puissances surhumaines. Aux yeux de chaque croyant, cette révélation plus complète exige pourtant une préparation spéciale, à laquelle peu se trouvent propres. Toutefois, l'élude des étoiles n'offre de vraies difficultés qu'aux populations nomades, et devient bientôt vulgaire chez les fétichistes domiciliés, d*après sa relation normale avec les travaux agricoles. Mais elle n'y conserve d'importance qu'en se subordonnant désormais à la théorie du soleil, de la lune, et même des planètes, Or, une telle attribu-
tien appartient exclusivement au sacerdoce proprement dit Voilà comment les deux caractères essentiels des fétiches célestes concoururent spontanément à déterminer partout la formation d'une corporation sacerdotale^ qui dut ensuite développer beaucoup l'adoration d'où elle surgit.
Nos habitudes scientifiques disposent à s'étonner que je n'aie point encore introduit , dans une telle explication , le troisième attribut de ces êtres , qui seuls comportent une adoration universelle^ comme également appréciables chez tous les peuples. Mais^ outre que l'universalité de ce spectacle n'a de valeur réelle que d'après 1 importance directe qu'il présente, elle fut reconnue plus tardivement que son double caractère principal. La diversité des aspects célestes dans les différentes stations terrestres dut longtemps offrir de grandes difficultés, même envers les étoiles , pour saisir nettement le spectacle commun.
C'est d'ailleurs au sacerdoce seul qu'il faut rapporter la première appréciation décisive d'une telle identité, d'après la fixité des constellations 9 malgré leur hauteur variable. Â plus forte raison était-il exclusivement propre à la reconnaître envers les planètes. La difficulté devient alors assez grande pour que Vénus ait conservé, pendant toute l'antiquité, les deux noms dus aux deux astres distincts que semblait naturellement indiquer l'alternance périodique de ses déplacements apparents, selon qu'ils précèdent on suivent ceux du soleil.
Ainsi, l'universalité du spectacle céleste ne figure qu'au dernier rang dans l'appréciation sociologique de l'astrolâtrie, principalement relative à l'avènement décisif du sacerdoce. Or, on voit que ce troisième caractère des fétiches sidéraux , loin de concourir à cette transformation sociale , ne put être assez reconnu que d'après son accomplissement. Mais, quoiqu'il n'ait pu participer à la formation du sacerdoce , il a dû beaucoup influer sur son extension et sa consolidation.
Soas ce rapport ^ son importance devient finalement prépondérante, puisque le fétichisme se trouve ainsi corrigé radicalement du seul défaut essentiel que manifeste Tappréciation abstraite du régime primitif. Car, cette religion provisoire comporterait dès lors plus d'universalité que le théologisme transitoire, et même autant que le positivisme définitif, sauf l'extension supérieure de celui-ci d'après sa réalité théorique et sa moralité pratique. Quoique Favénement nécessaire du poly* théisme n'ait permis nulle part un suffisant essor de celte éminente aptitude, l'histoire présente pourtant plusieurs cas décisifis de Vunion astrolâtrique chez de vastes populations , politiquement indépendantes les unes des autres.
Ce n'était point ici le lieu d'apprécier directement l'influence capitale de l'astrolâtrie sur la transformation graduelle du fétichisme en théologisme, examinée à la fin du chapitre actuel. J'ai dû maintenant me borner à caractériser le profond changement qu'éprouve la religion primitive, quand prévaut l'adoration céleste. Outre ses suites naturelles « c'est même la première révolution importante que subisse l'humanité , dont les opinions, les mœurs, et même le gouvernement s'y modifient simultanément.
Elle serait mieux appréciée si l'on n'oubliait pas sa connexité nécessaire avec les deux plus grands événements sociaux, l'institution du domicile, et l'établissement du sacerdoce. Quoi qu'il en soit , Je ne dois pas terminer son examen préliminahre sans y faire déjà remarquer Finfluence secrète, mais décisive, de la positivité naissante. Car, si le régime astrolâtrique assista beaucoup le développement des études célestes, il surgit d'abord de leur ébauche spontanée.
Je puis maintenant procéder, sans lacune, ni confusion, à Fappréciation concrète du fétichisme; c'est-à-dire au jugement définitif de Fensemble des résultats, intellectuels et sociaux.
dus au concours effectif des propriétés essentielles caractérisées par son appréciation abstraite. Quoique je doive y considérer surtout les cas les plus complets, il faut concevoir cet examen comme applicable à toutes les situations bistoriques. Slais, pour que cette universalité ne présente aucune difficulté grave, j'invite le lecteur h n'oublier jamais la grande influence qu'exerça longtemps le milieu matériel sur le développement humain, surtout pratique, et même théorique.
Avant que Thumanité naissante pût assez modifier sa planète, elle lui fut subordonnée plus étroitement qu'on ne le suppose aujourd'hui. En écartant les irrationnelles conceptions sur les climats, on ne saurait méconnaître les perturbations secondaires que l'ensemble de chaque milieu dut toujours apporter, de moins en moins, dans la vitesse de l'évolution correspondante La dynamique sociale ne devant pas aujourd'hui les apprécier spécialement, sauf en quelques cas exceptionnels, il fallait ici signaler d'avance cette réserve nécessaire , sans laquelle mes indications historiques pourraient souvent sembler paradoxales.
Pour que les résultats spéculatifs du fétichisme puissent être assez jugés, on doit examiner séparément, d'abord son efficacité philosophique, puis son influence scientifique, enfin son essor esthétique; suivant l'ordre qui convient envers tout régime vraiment synthétique.
Sous le premier aspect, mon appréciation abstraite du système félichlque motive assez l'admiration qu'il mérite, comme ayant, à tous égards, ébauché dignement l'éducation fondamentale de la raison humaine. Quoique l'ignorance et l'aveuglement qu'inspire envers lui le théologisme, surtout monothéique, aient toujours méconnu cet immense bienfait, la religion finale lui procurera bientôt une gratitude unanime et perpétuelle. A mesure que notre évolution spontanée sera mieux comprise et
plus respectée 5 chacun bénira, d'après ses souvenirs person- Dcb^ ce régime nécessaire de notre enfance, tant individuelle que collective. En le comparant aux autres modes de la synthèse absolue, la suite de ce volume confirmera sa supériorité théorique , malgré son infériorité politique. Mais je dois ici caractériser directement ses principaux résultats philosophiques.
Ils sont dus , comme tous les autres , à l'ensemble de ses propriétés, tant morales que mentales. Car, ce régime, quoique plus spontané que les suivants, fut réellement plus synthétique, sans être autant systématique. Malgré l'apparente con-« tradiction qu'offre aujourd'hui ce dernier contraste, il convient à toutes les phases de l'initiation humaine. En effet, la pria* cipale aptitude de la synthèse fictive résultant de sa spontanéité, sa plénitude et son homogénéité doivent toujours diminuer à mesure qu'on la coordonne davantage. Le raisonnement Tient alors y troubler de plus en plus la prépondérance du sentiment.
Un tel conflit se prolonge et s'aggrave jusqu'à Tavénement du régime final, que sa réalité caractéristique conduit à prendre l'affèctioii pour base nécessaire de la vraie systématisation, aussi complète qu homogène. Si déjà nous regardons comme toujours connexes les qualités de synthétique et systématique , c'est d'après un aperçu confus de l'état normal , en oubliant le régUne préparatoire , oU ces deux attributs durent profondément contraster. Cette conciliation définitive entre le sentiment et le raisonnement, se trouvait même annoncée dans la synthèse fétichique, où la prépondérance du premier et l'impuissance du second furent également spontanées , sans pouvoir encore susciter aucune oppression mutuelle.
Mieux on compare le fétichisme et le positivisme , plus on reconnaît leur affinité fondamentale. Quoique ces deux syn-
thèses extrêmes soient Tune spontanée et l'autre systématique, elles offrent une équivalente subjectivité » condition nécessaire de toute liaison universelle. Leur opposition essentielle se réduit au contraste général entre le caractère absolu de la première et Tesprit relatif de la seconde ; conformément à leurs tendances respectives vers les causes ou vers les lois, comme à leur propre emploi du type humain , personnel ou social. Or, ces diversités radicales, dont la manifestation fut d'ailleurs tardive, ne déterminèrent d'abord aucun antagonisme. Car, l'absolu fétichique diffère beaucoup de l'absolu théologique , en ce que l'un résulte instinctivement d'une insurmontable nécessité , tandis que l'autre suppose une préférence réfléchie de la recherche des causes sur l'étude des lois. L'ascendant spontané du premier n'est point hostile à l'essor simultané de la positivité , qui ne peut , au contraire , se développer ensuite qu'en réduisant toujours la prépondérance du second.
 tous les titres essentiels, l'influence philosophique du fétichisme se trouve admirablement conforme aux meilleurs préceptes du positivisme ; ce qui motive davantage leur avènement respectif. La prépondérance fondamentale du cœur sur l'esprit , que la systématisation flnale établit péniblement dans un milieu vicié par la théologie et la métaphysique , émana sans effort de la spontanéité primitive. Cet unique principe de la synthèse humaine conduisit , dès le début , à constituer Instinctivement la vraie logique, toujours restée populaire, malgré les altérations doctorales , celle qui fait dignement concourir les sentiments, les Images, et les signes à l'élaboration des pensées.
Sous l'Impulsion fétichique , l'Influence affective y prévalut spontanément, comme elle prévaudra systématiquement quand la discipline positive surmontera les résistances des sophistes qui prétendent régler l'esprit sans aucune participation du cœur.
L'heureuse disposition des fétichistes à la confiance habituelle envers les êtres et les événements quelconques est éminemment conforme à la vraie rationalité. Car elle conduit à simplifier davantage toutes nos hypothèses. En effet , leur simplification consiste dans Féllmination , artificielle ou naturelle, de chaque influence purement subjective qui reste étrangère à leur destination objective. Or, qu'une telle complication soit morale ou mentale, Fépuration devient également convenable, et son im-
portance se proportionne à l'intensité réelle des perturbations quelconques.
La touchante logique des moindres nègres est donc plus sage que notre sécheresse académique, qui, sous le prétexte empirique d'une impartialité toujours impossible , consacre ordinairement le soupçon et la crainte. J'ai déjà remarqué d^ailleurs que le principe fétichlque se trouve spontanément conforme à la condition fondamentale de l'institution des saines hypothèses. Car, celles qu'il inspire sont toujours susceptibles de vérification, et dès lors comportent une réfutation décisive , à laquelle échappent les suppositions théologiques ou métaphysiques, dont l'emphre ne cesse que par désuétude.
Enfin, quoique le fétichisme se dirige nécessairement vers les causes, son dogme conviendrait d'abord envers les lois, si leur étude pouvait alors surgir. Il résulte, en effet, d'une assimilation générale entre les deux éléments fondamentaux du grand dualisme théorique , l'existence inorganique et l'activité vitale. Avant que leurs différences devinssent assez appréciables, 11 fallait exagérer leurs ressemblances pour découvrir leur vraie subordination.
On doit donc remonter jusqu'au fétichisme afin de concevohr la véritable institution d'une logique qui , malgré le stupide orgueil de nos pédants , perdrait nécessairement sa principale valeur si elle n'était point populaire et perpétuelle. Mais , ou-
tre cette fondation spontanée de la saine méthode , la religion primitive manifesta sa puissance philosoptiique par des résul-* tats directement relatifs à la doctrine. Us ont subi raltération théologlco*métaphysique sans cesser de guider l'ensemble des pensées humaines^ et n*attendent que la systématisation positive pour servir de base éternelle à nos méditations normales.
Le premier consiste dans la subordination nécessaire de l'homme au mopde / consacrée par le fétichisme d*après Tado-^ ration de la matière , seul mode que comportât alors cette iO" stitution fondamentale. Précédemment appréciée sons l'aspect théorique 5 elle doit être ici Jugée suivant l'ensemble de sa destination ^ non moins sociale qu'intellectuelle. On reproche vainement au fétichisme d'avoir trop matérialisé ce premier fondement de toute la sagesse humaine^ tant pratique que théorique. Car notre raison doit d'abord reconnaître l'universelle prépondérance de la force matérielle , avant d'aspirer à la modifier par la puissance morale , dont la destination ne pourrait être autrement conçue. Il suffit d'observer la marche spontanée des enfants et des classes naïves pour constater notre prédilection initiale envers la supériorité physique , sans laquelle les autres qualités deviendraient illusoires. Elle est à la fois mieux susceptible d'appréciation et plus indispensable & nos premiers besoins.
Faute d'un tel ascendant ^ l'ordre humain ne pourrait pas exister davantage que l'ordre extérieur. Il importe même à la consolidation de notre moralité, toujours incompatible avec la vaine indépendance rêvée par d'orgueilleux sophistes. Car, cette soumission habituelle constitue réellement la première base de notre principal perfectionnement, qui suppose constamment une véritable humilité , mieux ébauchée par l'instinct félichiqu^ que sous la discipline théologtqne.
Envers cette institution spontanée de notre subordination
DYNAMIQUE 80GIALB. — CBAPITRB DEUXIÈME. 19S
fondamentale , la systématisation finale n'accomplira de rectification essentielle qu'à l'égard du fatalisme qui l'accompagna t^Jours d'après le caractère absolu de toute synthèse fictive. Mais ce vice , qui se développa seulement sous le tliéologisme, est d'autant moins imputable au fétichisme que, notre aptitude à modifier Tordre matériel ne comportant d'abord aucun essor décisif, elle ne pouvait davantage être aperçue que compromise. Cette impossibilité concourut même à mieux établir le dogme fondamental de toute sagesse.
Notre évolution pratique exige , encore plus que notre essor théorique , nn sentiment prolongé de la prépondérance extérieure, afin que notre activité se trouve assez préservée des di« vagatîons qui lui sont propres. Or, si nous avions pu d'abord modifier beaucoup Tordre matériel , nous n'aurions pas suffisamment reconnu son ascendant continu. Chacun devrait aujourd'hui concevoir aisément une telle tendance d'après la difficulté qu'éprouvent tant de docteurs à sentir l'invariabilité des lois relatives aux phénomènes les plus modifiables. Puisque Tordre réel semble encore incompatible avec la modificabilité, les fétichistes durent donc consolider sa conception initiale par un fatalisme complet , que d'ailleurs leur raison pratique éluda comme la nôtre.
Cette grande construction , trop voilée ensuite sous les caprices divins , fut essentiellement due au fétichisme pur, c'està'dire pleinement spontané. Mais elle reçut de Tastrolâtrie us précieux complément, qu il importe de caractériser comme la souche historique de notre essor scientifique proprement dit. En faisant prévalobr Tadoration céleste sur le culte terrestre, la phase finale du fétichisme perfectionna la conception initiale de Tordre matériel. Car elle ébauchait ainsi le second degré de subordination des phénomènes plus particuliers envers de plus généraux.
La notion primitive de Tordre extérieur ne distinguait point la matérialité de la vitalité. Néanmoins y elle subordonnait à leur ensemble celui de l'existence humaine, quoiqu'elle y pu^ sât son type spontané. Cela suffisait pour instituer une ébauche décisive du principe universel de la systématisation finale , en soumettant déjà la noblesse à la force. Mais Tastrolâtrie compléta ce début 9 en séparant la vitalité de la matérialité 5 comme autant subordonnée que notre existence à Tordre céleste. Quoique les phénomènes propres à les lier dussent encore maintenir entre elles une confusion qui ne put réellement cesser qu'au moyen âge, on reconnut dès lors T^iniverselle prépondérance des phénomènes les plus généraux et les moins modifiables.
Mnsi, la conception encyclopédique du positivisme doit au fétichisme, d'abord son principe général, puis son premier pas décisif. Tous ceux qui savent discerner la valeur des pensées malgré l'impuissance des discours reconnaîtront ce double service. Sous le deruier aspect, la religion primitive doit même être appréciée comme la vraie source de la méthode objective qui détermine aujourd'hui la réorganisation finale de la synthèse subjective , après Tavoir graduellement modifiée par une lente élaboration scientifique.
La pleine subjectivité n'appartient qu'au fétichisme proprement dit. C'est seulement dans ce début spontané que notre intelligence procède directement de Thomme vers le monde , puisqu'elle fonde sur le type humain l'explication absolue de Tordre extérieur. Mais Tastrolâtrie institue la marche inverse , en subordonnant tous les phénomènes, même matériels, aux événements les plus éloignés de Thomme. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier l'intime dislocation qu*un tel contraste devait graduellement introduire au sein d'un système qui perdit son homogénéité primitive. Néanmoins, tout en réservant cet exa-
DYNAMIQUE SCKHALE. — CHAPITRE DBUXIÈltE. 125
iDen pour la fin du chapitre , je deyais maintenaDt signaler, comme un second service inférieur au premier, Tavénement de la méthode objective sous le fétichisme 5 qui contient ainsi tous les germes du mouvement philosophique.
Il faut^ en troisième lieu^ reporter également à la philosophie fétichique la notion capitale de la fixité des espèces naturelles^ qui, trop altérée sous le théologisme, et mal respectée par Teropirisme scientifique , fournit au positivisme un dernier préambule nécessaire. En attribuant directement aux corps réels toutes les volontés directrices, le fétichisme consacra Vindépendance et la perpétuité de chacun d'eux , avec les seules exagérations qui fussent inséparables d'une conception absolue, dont l'efficacité se trouva d'ailleurs fortifiée ainsi. Cet immense service , faute duquel nous tendrions vers des divagations illimitées, fut radicalement compromis quand le théologisme transporta les influences surhumaines à des êtres purement imaginaires, maîtres capricieux d'une matière devenue entièrement passive. La suite de ce volume indiquera tout le danger que courut dès lors la raison humaine , dont la rectitude naturelle put seule résister aux séductions esthétiques des métamorphoses, toujours ingénieuses et souvent touchantes, qu'autorisait un tel dogme sans pouvoir les régler. Mais je dois ici noter seulement l'importance systématique de l'aperçu fétichiste envers le principe positiviste.
Elle résulte de ce que toute notion de l'ordre réel se dissoudrait nécessairement si les espèces, c'est-à-dire les substances, pouvaient arbitrairement changer. Car, les lois naturelles se rapportant toujours à la constance de Tarrangement général entre des phénomènes simultanés ou successifs, elles deviendraient incompatibles avec la variation indéfinie du siège propre à chacun d'eux. Si, comme le suppose toute foi théologique, les espèces animales, végétales, et même minérales , pouvaient
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Be remplacer mnttiellement au gré des puissances divines , les événements qui s'y passent pourraient-ils comporter aucune autre fixité que celie qui conviendrait aux suprêmes caprices? La science moderne a trop subi, surtout en biologie ^ celte tendance subversive, distinctement sensible aujourd'hui Jusque chez les athées les plus fiers de leur demi-émancip'ation. C*est donc au fétichisme purement spontané que la raison humaine restera toujours redevable de ce complément nécessaire du vrai régime philosophique.
Pour achever d'apprécier le triple service que je viens de caractériser^ il importe de sentir combien son efficacité finale exigea qu'il émanât d'abord de la seule croyance vraiment universelle qui pût prévaloir jusqu'ici. Malgré les révolutions successives de l'esprit humain^ le fétichisme spontané régla nécessairement toutes les intelligences primitives, comme il ne cessera Jamais de diriger notre premier essor individuel. Son influence philosophique s'est donc exercée partout, et même toujours prolongée à travers les altérations quelconques, sans cesser d'atteindre jusqu'aux moindres entendements. Le positivisme doit dignement remonter à ce seul fond commun pour systématiser enfin la religion universelle, que le fétichisme ébaucha spontanément. Car la popularité finale des principales conceptions scientifiques resterait toujous impossible sans cette préparation féticbique, qui dispose déjà les esprits incultes à mieui^ accueillir la saine philosophie que ne le permet ailleurs l'influence métaphysico- théologique.
L'efficacité théorique du fétichisme dut surtout consister & poser spontanément ces fondements généraux de toutes nos spéculations. Il ne put donc faire déjà surgir aucune ébauche décisive des théories spéciales réservées aux régimes uUérleurs, quand la culture abstraite se dégagerait de l'élaboration concrète sous l'impulsion théologique. Pourtant nous lui devons
DYNAMIQUI SOCIALE. «^ GfiAPITBI MUXIÈMB. 137
aturi le premier essor de la science proprement dite , d'après les spéculations élémentaires qu'il comporta réellement chez tontes les intelligences ^ antérieurement aux études sacerdotales.
Cette influence scientifique du fétichisme 9 outre sa moindre importance ^ ne lui fut pas autant propre que Tefficadté philosophique ci-dessus appréciée. En effets celle-ci résulta dogmatiquement de la reh'gion primilive^ qui resta toujours étrangère à celle-là^ quoique sans la repousser. L'étude des lois ne pouvait d'abord surgir qu'envers des phénomènes assez simples pour avoir échappé spontanément au régime des causes.
Or^ cela se réduit aux premières spéculations numériques, y compris la partie purement arithmétique de Tastronomie. Quant à la géométrie, son nom suffirait pour indiquer l'impossibilité de sa culture rationnelle avant la prépondérance de la vie sédentaire et l'avènement du sacerdoce , double caractère social de la phase astrolâtrique, où le fétichisme touche au théologisme. A plus forte raison^ faut-il renvoyer à l'appréciation du polythéisme l'examen historique des premières découvertes décisives en astronomie géométrique » malgré leur préparation spéciale pendant le dernier âge fétichique. Mais il n'en est pas de même envers l'arithmétique et la partie correapondanto de l'astronomie , toujours accessible à nos efforts spéculatifs 5 sous les vicissitudes de l'existence nomade.
Quelque borné que fût ce champ primitif de la positivité rationnelle, et malgré le dédain qu'il inspire à l'empirisme académique, il offrira constamment une grande importance aux vrais philosophes. Ils y verront toujours le seul domaine initial où Tétude des lois pût se caractériser sous le principal ascendant de la doctrine des causes. L'essor ultérieur de i'esprit positif devait reposer sur cet avènement spontané des conceptions numériques 9 naturellement liées à toutes les autres d'après la
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même simpUcité qai les préserva d'abord da régime absola.
n est vrai que la sabtilité méUphysiqae s'efforça, dans l'antiqiiitéy de les y faire aussi rentrer, en cherchant les causes proprement dites des principales propriétés reconnuesanxnombres. Mais la naïveté fétichique était incapable de ce vain raffinement, qni constituait alors, comme de nos jours, une véritable maladie de l'esprit humain , demandant la cause quoiqu'il connaisse la loi. Les phénomènes numériques sont, en vertu de leur suprême simplicité , les seuls où les faits généraux deviennent induclivement appréciables , sans exiger aucune indication déductive émanée de spéculations moins spéciales. C'est pourquoi les penseurs fétichistes, heureux de pouvoir y saisir les premières lois abstraites, furent toujours détournés d*en pénétrer les causes, dont la recherche n'était fondée, partout ailleurs 9 que sur Tignorance des lois correspondantes.
On doit d'abord reconnaître que Tinstitution de la numération, base primitive de tout le système scientifique, appartient essentiellement à l'âge fétichique, quoique son principal développement ait eu lieu sous le polythéisme, d'après les impulsions pratiques. Toujours liée à nos besoins, elle offre à notre aptitude théorique une première destination essentielle, qui cultive sans effort nos facultés de généraliser et de coordonner. Cette origine reculée ne peut être méconnue qu'en confondant la hiérarchie des nombres d'après leur formation collective avec leur notation spéciale. Quoique l'établissement systématique de celle-ci fut nécessairement tardif, la conception spontanée de celle-là remonte certainement au premier exercice de la raison humaine, même avant que le langage devint assez développé pour lui fournir les meilleurs termes. Or, c'est d'une telle pensée que résulta surtout l'efficacité théorique de ce début du génie abstrait, sauf l'importance spéciale des artifices de nomenclature et de notation.
DYNAMIQUE SOGIALtif— CHAPITRE DEUXIÈME. 129
Mais il De fam point isoler la naméralion proprement dite des premiers calculs numériques, dont elle fournit la base universelle, et qu'elle fut surtout destinée à faciliter. U importe même d'y joindre les spéculations moins directes envers les ^propriétés' élémentaires des nombres. Ce triple essor arithmétique constitue , pour l'évolution collective , un mouvement unique, comme le conflrme la marche spontanée de nos enifants, qui commencent ainsi leur initiation décisive à la positivité rationnelle.
La partie supérieure de ce premier domaine théorique exige ici quelques explications spéciales sur la véritable origine de certaines spéculations numériques,, qui, d'abord très-saines sous la spontanéité fëtichique, furent ensuite viciées par les mystères métaphysiques. Elles concernent ce qu'on peut justement nommer les propriétés philosophiques ou religieuses des nombres, méconnues de nos docteurs académiques. Leur juste appréciatio^^éservée à la sociologie, repose sur l'aptitude logique des trois premiers nombres , indiquée déjà dans l'introduction fondamentale de ce traité.
D'ingénieuses expériences ont démontré que , chez les ani- Maux, la numération distincte cesse au delà de trois. Mais on tenterait vainement d'attribuer à notre espèce un privilège plus étendu, qui tient seulement à l'assistance sociale des signes, faute desquels nous sommes aussi dhrectement incapables qu'eux de compter nettement au-dessus de cette limite universelle. U faut d'ailleurs, dans les deux cas, considérer seulement la coexistence abstraite, toujours confuse après trois, tandis que la coexistence concrète peut être, de part et d'autre, exactement appréciée au delà , les objets y dispensant des mots. C'est uniquement d'une telle abstraction que dépend le principal caractère philosophique de chaque nombre, vu son attribution logique. En approfondissant ce phénomène intellectuel, on y re-
jiSO SYSTÈM£ 0£ POLITIQUE POSITIVE.
comialt la soarce des propriétés mentales que j'assignai précédemment aux nombres sacrés , parmi lesquels un représente toute systématisation , deuo; distingue toujours la combinaison, et trois défioit partout la progression.
Une existence quelconque, dynamiquement considéré^oflfre trois états successifs ^ un commepcement^ un milieu, une fin. Statiquement envisagée , sa constitution résuite du concours permanent entre deux éléments opposés mais comparables. Conçue dans son ensemble , elle se présente toujours comme une. Ainsij toute construction où ne prévaut pas Tunité de principe j toute composition plus que binaire, et toute succession dépassant trois degrés^ sont nécessairement vicieuses, l'opération étant mal instituée ou restant inachevée. Une synthèse pleinement subjective dispose les penseurs fétichistes à* sentir ces propriétés fondamentales des seuls nombres que Ton conçoive sans signes ^ surtout quand la numération naissante concentre Fattention vers les rudiments arithmétiques.
Toutes les spéculations philosophiques sur les nombres résultent de la subordination des autres envers ceux-là. Elles doivent donc concerner surtout ceux qui j ne comportant aucun partage 5 sont justement qualifiés de premiers, comme racines universelles. On explique ainsi la prédilection spontanée qu'ils inspirent partout. Il suffît ici de la spécifier envers le nombre sept, qui dérive doublement des trois radicaux, en faisant suivre ou précéder d'une synthèse, tantôt un couple de progressions , tantôt une progression de couples ^ suivant que sa destination est statique ou dynamique. Cette double aptitude logique, pleinement indépendante des signes, s'exerça profondément chez toutes les intelligences, quoique ses lois positives fussent ignorées jusqu'ici; comme la pesanteur nous dominait avant que son étude scientifique devint accessible.
Telle est^ à mes yeux, la véritable origine de l'institution
DYNAMIQUE SOCIALE. — CHÀPITaE DEUXIÈME. ISl
universelle de la semaine. Cette souree essentiellewenv sut^ective peut seule expliquer comment elle précéda partout Tastro* l&trie , à laquelle onrattacbe vainement sa formation objective. J'ose assurer que des observateurs rationnels la retrouveront chez des peuplade qui n'ont pas encore remarqué le nombre des planètes.
Quant k rébaucbe féticbique de l'arithmétique céleste , en écartant de vains dénombrements d'étoiles, on lui reconnaît plus d'extension et d'importance que ne le supposent les astronomes. Elle dut précéder et préparer la géométrie céleste , comme celle>-ci la mécanique céleste , quoique la distance dogmatique soit plus petite et la dépendance moins essentielle dans le premier cas que dans le second. Maintenant elle se trouve *libsôrbée par la coordination finale de l'astronomie , où son influence n'est point appréciable.
Son propre domaine comprend l'ensemble des notions astronomiques qui n'exigent qu'une exacte supputation , sans aucune théorie géométrique. Or» ces déterminations purement numériques toent Icmgtemps plus multipliées et plus importantes qu'on ne le conçoit aujourd'hui. Elles embrassèrent toujours les approximations directes envers les principales périodes propres à chaque planète , et lear comparaison avec l'année solaire ou sidérale. Mais, outre ce champ élémentaire , elles comprirent d'abord, quoique d'une manière nécessairement empirique , les principaux événements résultés des situations mutuelles, qui furent ainsi susceptibles de quelque prévision avant que leur vraie théorie devint possible. On a beaucoup exagéré l'importance des castes sacerdotales envers ces calculs astronomiques, qui supposaient seulement la numération assistée d'une écriture quelconque. Avant môme que l'astrolâtrie eut surgi 5 les vieillards précurseurs des prêtres purent, quoique nomades, aisément ébaucher toutes ces supputations.
Lear Importance concrète ne doit ici nullement amoindrir ite mérite supérieur des spéculations abstraites que j'ai d'abord appréciées. C'est surtout à celles-ci que l'esprit humain sera toujours redevable de son premier essor mathématique, éveil décisif du vrai génie scientifique. L'introduction de ce traité signale déjà leur portée philosophique , comme révélation initiale du dogme positiviste , puisque la moindre prévision réeUe , même purement numérique » suppose l'invariabilité fondamentale de l'ordre naturel^ tant en nous qu'au dehors.
Ayant assez caractérisé les services philosophiques et scien-* tifiques du fétichisme , je dois terminer son examen théorique , en appréciant ses résultats esthétiques.
Us sont de deux sortes : les uns généraux et définitifs , concernent la formation essentielle de la langue humaine; les* autres ^ spéciaux et préparatoires , se rapportent à l'ébauche décisive des divers beaux-arts , dont l'ensemble complète Tinstitution du langage.
D'après le volume précédent^ cette institution fondamentale consiste dans une suffisante harmonie entre les deux modes simultanés que tous les animaux supérieurs emploient spontanément pour communiquer leurs affections et leurs pensées, en s'adressant à la vue et à l'ouïe. Partout prévalent d'abord les moyens mimiques, comme plus naturels et plus expressifs. Mais ensuite, chez une espèce quelconque , ils se subordonnent aux moyens phoniques, plus complets et plus usuels. Cette universelle subordination constitue le point de départ nécessaire pour l'essor graduel de la langue humaine au-dessus de toutes les autres.
Le progrès consiste ici , comme ailleurs , à développer la double destination, affective et intellectuelle, d'un langage quelconque. Mais, dans cet essor spontané, plus ou moins commun à toutes les espèces sociables, l'humanité se distingue
par sa tendance à faire toajonrs prévaloir la communication " des pensées, théoriques et pratiques, sur celle des sentiments. La première , en effet , concerne davantage la vie publique , principal caractère de notre race ; tandis que la seconde se rapporte surtout à la vie privée 5 seule développable partout.
Néanmoins 5 l'accroissement de la destination intellectuelle par rapport à la destination affective constitue la loi générale des variations de chaque langage animal , d'après celles de la société correspondante, où Vessor mental devient à la fois résultat et moyen. Car cette disposition détermine partout la subordination finale de Tart mimique à Tart phonique. Notre espèce ne présente que le développement le plus prononcé d'urne telle tendance , conformément à sa sociaUté supérieure.
Toutefois , cet accroissement continu , comme celui de la subordination correspondante du subjectif à l'objectif, n'appartient réellement qu'à notre âge d'initiation. Quand ce long préambule sera partout accompli, l'état normal de l'humanité relèvera, dans le langage , l'importance du sentiment, pendant qu'il augmentera, pour la pensée, l'influence de l'inspirafion, d'après les hidications du chapitre précédent. Mais ce iFest point ici qu'il convient de développer une distinction naturellement réservée au tome suivant, et seulement annoncée maintenant afin de prévenir toute vicieuse interprétation d'une marche qui doit seule m'occuper actuellement Je continuerai donc à l'apprécier comme si jamais elle ne devait changer , sans craindre dorénavant aucune grave méprise.
Suivant cette loi dynamique de tout langage , l'essor décisif de celui qui nous est propre présente deux progressions connexes, l'une envers l'art phonique, l'autre quant à l'assistance qu'il reçoit de l'art mimique , également dérivées de l'ascendant universel des sons sur les gestes. La première consiste en
deux transformatioDs successives , où rbnmanité tend à tendre sa langue phonique plus intellectuelle qu'afftective , d'abord en subordonnant la musique à la poésie proprement dite, puis celle-ci même à la simple prose, dernier mode général du discours usuel. Dans la seconde, l'art mimique engendre successivement les deux principaux arts de la forme, d'abord la sculpture , puis la peinture , afin de suppléer à l'impuissance naturelle de l'art phonique pour perpétuer ses impressions. Sous l'impulsion continue de cette destination ^ le concours spontané de ces deux moyens de fixité conduit à fonder l'écriture proprement dite. Mais elle reste longtemps à Vmt hiéroglyphique , oil le langage visuel ^ quoiqu'il se subordonne dès lors au langage oral , en demeure pleinement distinct, et constitue un système de signes directement appréciable. La subordination plus complète , par laquelle les formes se bornent à traduire les sons pour les fixer ^ dans l'écriture alphabétique ou syllabique , s'établit beaucoup plus tard , et détermine l'entière systématisation du langage humain.
Excepté cette institution finale , qui n'appartient qu'au polythéisme , le fétichisme préside certainement à toutes ces transformations successives , d'où résulte la fondation décisive de la langue propre à fhumanlté , statiquement appréciée dans le volume précédent. €et immense service de nos plus lointains ancêtres fournit l'un des exemples les plus caractéristiques de l'aveuglement et de l'ingratitude que développe le régime monothéique envers tous les états antérieurs, d'après son inaptitude à les juger. Même en partant de nos langues actuelles^ on peut reconnaître que leur fond commun remonte nécessairement jusqu*au premier âge fétichique.
n suffirait, pour n'en pas douter, de remarquer combien le caractère affectif y domine encore , malgré le long essor de Tlntelligence, qui s'y borne à modifier l'impulsion initiale du sen-
MÉênt. Les deux^^prlncipanx éléments du discours humain abondent déjà dans toutes les langues féticbiques, généralement riches en sulytantife et même en verbes ^ conformément Si rascendant prononcé que possède alors rappréciaUon con- ;^crète. Ce motif spontané les rend, il est vrai, pauvres en adjectifs, et surtout en substantife abstraits, qui ne se développent qu'envers les phénomènes collectivement envisagés. Mais eUes n'en contiennent pas moins tous les éléments essentiels du langage le plus complet
Atissi multipliées que les croyances et les sociétés correspondantes , elles présentent partout les communs attributs qui témoignent la prépondérance du sentiment sur Vinteiligence et de la vie privée sur la vie publique. Malgré leur diversité natinrelle , que des observateurs superficiels ont beaucoup exagérée, leur affinité fondamentale fait déjà sentir la liaison finale entre l'universalité de la religion et celle du langage , simultanément ébauchées par la spontanéité fétichique. L'absence de dédkiaisons, et même de conjugaisons, y résulte de leur caractère affectif, sans altérer gravement une communication purement orale, où les moyens mimiques suppléent toujours aux m(0j|||fts phoniques.
n 'z fiUlu toute rirrationalité qui , jusqu'à l'avènement du positivisme, distingua la théorie générale des signes humains, IKrar empêcher les meilleurs esprits de regarder la religion primitive comme la source nécessaire d'une institution à laquelle dut concourtr l'ensemble de notre espèce. Seule pleinement tpontanée et vraiment universelle , elle pouvait seule diriger partout les efforts populaires d'après lesquels s'accomplirent successivement les grandes révolutions destinées à préparer la formation décisive de la langue humaine, à peine distincte d'abord des autres langages animaux. Dans un siècle trèsédairé, l'empereur Auguste remarquait sagement combien son
autocratie sans exemple était radicalemeçt impuissante pour modifier, même légèrement, Valphabet romain. Cette noble soumission du pouvoir personnel à la raison sociale aurait dû déterminer Torgueil théorique à mieux sentir Torigine essentiellement populaire , et par suite la source féticbique , de toutes les institutions importantes qui concernent le langage humain.
Sa partie éminemment esthétique , comprenant Tensemble des beaux-arts proprement dits, où le sentiment prévaut ouvertement sur l'intelligence , n'exige point ici de telles explications, même envers la poésie, parce que Tefflcacité du fétichisme s'y trouve moins contestée. Quoique notre principal essor esthétique ait dû s'accomplir sous le polythéisme, en vertu des moti£s que j'apprécierai dans son examen historique, le lecteur doit déjà sentir que la nature de la religion primitive comportait, à cet égard, des résultats très-supérieurs aux effets accomplis. Plus spontanée et plus affectueuse qu'aucun autre, elle rendait plus dbrecte et plus familière la double relation d'après lesquelles les images servent à mieux rattacher les signes aux sentiments.
Malgré la supériorité nécessaire du polythéisme pont^évelopper notre imagination envers les existences inurement idéales, la prééminence naturelle du fétichisme à l'égard des êtres réels le rendait , au fond , plus poétique , en faisant davantage prévaloir nos meilleures sympathies. GoQ^me le culte correspondant, cet art primitif concerna surtout le monde ma* tériel, que nous avons depuis qualifié tristement d'inerte, paro^ qu'il a perdu, mais non sans retour, la vie qui, l'animant alors à nos yeux, l'adaptait seule aux chants humains. Néanmokis, outre sa fidèle peinture des animaux , la poésie féticbique s'est heureusement étendue à l'Idéalisation de nos principaux sentiments, par des tableaux incomparables de l'existence dômes-
tiqoeilAieux goûtée chez nos premiers ancêtres que parmi ions lem^ successeurs. Ellen'esl restée vraiment inférieure qu'envers la vie publique 9 faute d'une sufl^ole extension de Tassociation humaine. Si les vastes sociétés que comporta Tastrolâtrie avaient pu durer assez , leur développement spontané nous aurait, sans doute laissé des monuments épiques et dramatiques équivalents aux grandes compositions poly thélqnes et probablement plus touchants:>é
Quant aux arts spéciaux , 11 suffirait ici d'indiquer le plus naturel et le plus éipressif , la mimique proprement dite , afin de '^ faire sentir combien ie fétichisme leur fut toujours favorable. Il faut même remonter jusqu'aux temps où le langage phonique n'avait pas irrévocablement prévalu pour trouver les meilleurs types de la danse , qui depuis a graduellement dégénéré sous tous les aspects essentiels^ au point de ne plus mériter aujourd'hui le nom d'art. C'est dans la sculpture et la peinture qu'on doit suivre la vraie succession esthétique de la mimique initiale.
Or, leur ébauche décisive appartient certainement au fétichisme , surtout quant à la première, dont les artistes nègres nous oflDrent encore des exemples si remarquables, malgré l'imperfection des instruments. Tout cet essor artistique est tellement, propre au régime fétichique qu'il se développa surtout pendant sa première phase, qui fut aussi la plus durable. Néanmdbiis, la prépondérance de la vie sédentaire étant naturelle- ^ meut indispensable à la peinture , cet art appartient davantage à la phase astrolâtrique, âge normal de cette révolution sociale. Malgré la brutale destruction accomplie, en Amérique et dans la Malaisie», par les conquérants monothéistes, quelques débris décisifs attestent aujourd'hui l'aptitude pittoresque du dernier régime fétichique.
Je suis d'ailleurs dispensé d'étehdre spécialement cette ap-
pféciation historique au plus aflèctaeax des beau-arts* L'aptiUrie étant , au fond , la même pour goûter que pour produire, sauf l'inégalité du degré , la profonde influence de la musique sur les féticliistes actuels indkliérait assez leur vocatioil spontanée, constatée d'ailleurs par des résultats directs, dont la ra« reté n'a rien d'étrange. Un essor aussi conforme au caractère fondadllDtal de la reUglon primitive se partage naturellement centre ses deux grandes phases. La mélocUe appartient surtout au fétichisme spontané ; mais l'harmonie etmimence à se développer sous le régime astrolâtrique.
Tous les résultais théoriqueÉ'du fétidrisme étant désormais Jugés , Je dois maintenant caractériser son efficacité pratique^. Quand j'appréciais abstraiti$ment Taptitude correspondante,!^ iMNds seMMient considérer la destination active, indépendam- ' ment des moyens spéciaux , parce que leur essor n^artenait réellement à Tévolutioçi mentale. Mais ici lés^tontéptloni pra* tiques deviennent inséparables de leur réalisation , tandis qw j'ai dû réduire aux effets purement théoriques Tapprédaifon concrète du développement intellectuel.
Ce domaine technique comprend seulement les divetiharts destinés à modifier Tordre extérieur, soit matériel , soit mêmn '^^ vital , afin d'améliorer la situation humaine. Quant à ceux qui perfectionnent notre propre nature, leur ensemble indivisible constitue le plus éminent des arts, entièrement séparé des autres, dont 11 doit toujours diriger l'emploi. Malgré sa cnlturéMiverselle, c^ art social, ou plutôt moral, forme Tapanag^lpontané du sexe aimant et devient surtout l'attribution systématique du sacerdoce. Son examen historique rentre dans Tappréciadon concrète de notre évolution affective ou sociale, «ans concerner l'activité , dont la partie théorique se confond avec l'essor, cidessus caractérisé, de nos moyens d'expression.
Le fétichisme ébaucha réellement tous les branches essen^
tielles du vrai domaine pratique^ tant organique qu'inorganique.
Dans l^ordfe vVbA , nous lui devons la domestication des ani-
mmxy comnie }e l'ai déjà remarqué Cette association décisive^
première base de notiie constitution industrielle, ne fit uitérieu-
rement aucuift progrès capital Elle appartenait naturellement à
la religion primitive , qui nous inspirait envers lesAÉUnaux^des -
' mcEurs vraiment fraternelles , seules susceptibles de produire
4^ un tel résultat. Malgré les exagérations alors^^hérentea» au
, caractère absolu d# nos croyances , cette fraternité spontanée
annonce déjà notre état normal , qui la conciliera pleinement
arec toute inégalité réelle , comme ih-doit même le faire entre
,, les divet^éléments de notre espèce. W
La vra?é hiéijarchie liumaine constitue seulemnt le sommet de la hiérarcbie animale 5 dans laquelle 1& motifs du classement universel deviennent seulement plus prononcés. Systématiquement comparées, chacune d'elles peut servir de type à l'autre, **•'
tantôt pour la pré^oi^antôt pour l'intensité, des distinctions essentielles, tot^tWJn^latires au degré d'unité. Or le fétichisme prépif a directement cette conception finale , en instituant , entre tous les êtres ^ une assimilation fondamentale. Un naît stinci^ressentit alors l'ensemble de la destination buifiaine p' sainement que ne put le fsdre ensuite une vaine raison. Car il faut attribuer au régime féticbique la première ébauche de la grande notion, établie dans ^introduction de ce traité , qui représente l'ordre vital, sous la direction de l'Humanité, modifiant graduellement Tordre matériel qui le domine toujours.
Il importe beaucoup de rattacher à nos premiers ancêtres cette appréciation définitive de la vraie politique , consistant à perfectionner sans cesse l'ensemble du monde réel par le plus vaste essor d'une sage activité. Or une telle filiation devient incontestable quand on reconnaît que le fétiphisme sanctionna
I!i0 ' SYSTÈME DE POLITIQUE POSITltK* ^
seal jusqu'ici les (taspositions morales qu'exige en nous cette éternelle synergie de la vitalité contre la matérialité. En effets non-seulement la fraternité reste toujours compatible avec l'inégalité , mais elle constitue la première condition de toute vraie subordination ; puisque des êtres antagonistes ne sauraient composer aucune hiérarchie.
Outre cette efficacité morale ^ la domestication des animaux indique aussi ^ chez les fétichistes, des résultats intellectuels^ trop dédaignés aujourd'hui. Car une telle opération ne put s'accomplir sans être accompagnés» et même précédée, de connaissances réelles sur les êtres correspondants. Leur prix sera mieux senti quand on regardera l'étud^ morale et mentale des animaux comme n'ayantifoit ensuite aucun progrès décisif jusqu'à l'avènement du positivisme. En laissant prévaloir envers eux un cruel orgueil ^ le théologisme , surtout monothéique y était peu propre à seconder une appréciation qui ne peut jamais réussir sans sympathie. '
C'est ici que je devais caractériser cette supériorité ^ même actuelte i des connaissances fétichiques sur nos vaines dissertations ^ puisqu'elle se rapporte uniquement à l'essor pratique , au lieu de figurer parmi les résultats théoriques. Quoi qu'il en soit; ces notions appartiennent tellement au fétichisme qu'on les retrouve même parmi les tribus de chasseurs, dont quelquesunes emploient déjà le cheval ^ et surtout chez les peuplades pastorales , où la domestication animale est souvent développée. Tout cet essor pratique précède essentiellement l'influence sacerdotale , qui se borne ordinairement à le régulariser et à le consolider.
L'es mêmes connaissances spéciales se rattachent aussi, quoique moins complètement , aux vastes destructions que les fétichistes durent accomplir pour permettre à rt)umanité la possession réelle du domaine terrestre. VaUiement l'orgueil théorique s'ef-
DYNAMIQUE SOCIALE. — - CHAPITBB DEUIIÈME. Ul
force-t-il de dissimuler un tel service en attribuant ses principaux résultats à de prétendues révolutions ptiysiques. Envers les grands animaux^ seuls concurrents redoutables, la destruction des races indisciplinables appartient autant aux populations primitives quef^corporalion des espèces associables , m la connexité naturelle de ces deux opérations. r*
Quant aux arts inorganiques y le fétichisme ébaucha certainement les principaux de ceux qui concernent nos besoins niatériels les plus directs , nourriture , vêtement , et même logement Le peu d'essor des professions correspondantes y tient beaucoup moins à Tinaptitude technique qu'à rinsnfl&sante extendon de l'association humaine. Nous en pouvons juger directement d'après les ouvrages remarquables que produisent les fétichistes actuels avec des instruments grossiers. Malgré la piompte destruction des grandes sociétés fondées sur l'astrolâ? trie , elles ont 9g^ duré pour laisser d'irrécusables témoignages de leur habileté dans presque tous les arts mécaniques. Ainsi le régime fétichique ne présente, à.cet égard, d'autre vice réel que de ne pas s'adapter assez à la formation des vastes associations^
Envers ce domaine technique , il faut ici sentir spécialement l'importance d'une appréciation toujours synthétique , qui ne néglige jamais aucun des aspects essentiels de notre indivisible nature. Une telle nécessité vient d'être pleinement prouvée en attribuant aux dispositions morales les principaux succès indus-* triels de l'humanité. Mais elle s'étend même aux arts les moins éminents, qui, d'après leur destination humaine, ne sauraient être jugé shistoriquement selon des vues purement matérielles. Je me borne à l'indiquer envers le vêtement , où Ton doit surtout apprécier une hdstitution morale et sociale, au lieu d'une simple efficacité physique. Son début universel prouve clairement qu'on y chercha moins une protection matérielle qu'une
142 SYSXJ^S DE POUTIQUB POSITIVB.
ik-
intime parificatioD. L^ commence réellemeQt la noble discipline instituée par rhomme pour améliorer directement sa V ]propre nature par une répression continue de ses penchants les plus grossiers et les plo9 énergiques.
Une lutte aussi nécessaire à^ notre conservation ne pouvait i^ajoumer jusqu'au tardif avènement du sacerdoce auquel on
attribue sa fondation » qu'il put seulement systématiser. Les
dangers propres au libre essor de Tinstinct sexuel durent étire bientM appréciés par les femmes qu'il menaçait et les vieillards qu'il ne dominait plus. Cette double sagesse spontanée fut toujours plus efficace jusqu'ici que toute influence sacerd<|ti)i* jjjll^ développer l'institution du vêtement , et môme les autres pratiques qui concernent notre épuration personnellt . ^^v
Relativement aux arts intermédiaires entre le domaine Inorganique et le domaine organique de l'industrie hunudae , l'iUisuffisance du fétichisme doit être aussi jugée plus apparente que réelle. Car nous lui somm^ certainement redevables de Tiiistitution du feU; première base de toutes nos opérations chimiques» dont elle surmonta d'avance la principale difficulté. On y volt le dogme primitif étendre spontanément sa sanction universelle» longtemps avant l'astrolâtrie, jusqu'il des états purement artificiels» dont la conservation exigeait d'abord une telle adoration , réglée ensuite par le sacerdoce. ^
Il fsÉl donc rapporter au fétichisme l'institution décisive de l'ensemble du domaine technique» supérieur» infèrteur> et même moyen , sans reconnaître d'autres graves imperfections que celles qui résultèrent de son insuffisante aptitude envers la vie publique.
Pour compléter l'appréciation concrète du régime fétichique» je n'ai plus qu'à juger ses résultats sociaux.
Son examen abstrait a déjà caractérisé sa pleine aptitude envers la famille, dont tous les éléments s'y développent
DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITRE OEp]|lÈM£. Ift3
spontanément I qoand le mUieu n'est pas trop défavorable.
Ce que Je dis alors de la polygamie fait assez sentir qa'elle ne doit pas ^6tre jugée par comparaison aux meilleurs modes qia» comporia pins tard le mariage humain , mais en la rapportant à l'état parement anim^t^ l'avait précédée. 11 faudryi, toujours remonter jusqu'à cette institution primiUve pour ap-' pr^cier la transformation graduelle de l'instinct sexuel, disposant l'homme à subir de plus en plus la Juste influence de la femme. La réclusion qu'exige un tel mariage témoigne déjà l'importance que le sexe , dominant attache au sexe z^ mant. Elle indique même, avec une exagératioa nécessaire , l'existence purement domestique qui convient sans cesse à celui-ci 5 dont la liberté primitive ne résultait que d'un brutal abfMft^iL D'ailleurs, la conlrainte s'y trouve compensée par qp loisir qui peut sêal permettre le premier essor des vraies qo^tés féminines.
Le principe fondamental de la constitution domestique : L'homme daU nourrir la femme ne pouvait surgir sous une forme plus décisive» Dans l'ensemble des mœurs primiUves , la polygamie fournit souvent un précieux correctif des terribles anlmosités qui séparent alors les ^diverses peuplades. Son influence ^nd à modérer leurs luttes en multipliant les alliances des familles. Quelquefo|| elle' unit ainsi des tribus opposées , en appropriant au vainqueur les veuves ou les filles du vaincu. Uéme en des temfis très-postérieurs, cette institution peut conserver une aptitude exclusive à récompenser dignement les services et le dévouement des femmes. Les musulmans ont fourni beaucoup d'exemples d'une juste transformation des esclaves en épouses, motivée sur la reconnaissance ou T admiration. Une équivalente générosité ne pourra se régulariser sous de meilleurs modes que d'après un suffisant essor des mœurs normales de l'humanité.
\ktx SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE*
Dans cette première constitution domealiqpe^ il faut aussi «1^ distinguer l'avènement spontané du principe de l'adoption, déjà caractérisé par un fréquent exercice ^ digne annonce de Textension systématique que lui réserve notre régime final. Gomme la polygamie , une telle pratiq^ répare souvent les principaux désastres des guerres fétichiques^ en agrégeant les fils des vaincus aux familles des vainqueurs. Les deux institutions sont d'ailleurs connexes sous un double aspect ^ puisque |f les mœurs polygames disposent à l'adoption , soit parmi les possesseurs de plusieurs^liÂimes, soit chez ceux qui n'en ont aucune.
On doit également attribuer au régime primitif la fondation spontanée d'une autre institution domestique^ dont le mode Initiai fut longtemps nécessaire , et qui , régénérée depuis l'émancipation personnelle, conservera toujours une haute efficacité. Quoique le principal développement de l'esclavage se rapporte naturellement à l'âge polythéique^ seul compatible avec sa principale destination , son origine remonte certainement jusqu'au fétichisme. Il y devient, comme la polygamie et l'adoption, une compensation fréquente des ravages militaires, quand la situation matérielle est assez améliorée pour que le vainqueur puisse utiliser le travail du vaincu ; ce qu'on observe souvent parmi les peuples pasteurs, et quelquefois même chez les chasseurs à cheval.
Quant à la vie civique , l'appréciation abstraite du fétichisme prouve déjà qu'il y convient beaucoup moins qu'envers l'existence domestique. J'ai pourtant montré qu'on lui doit autant l'ébauche de la cité que celle de la famille, quoiqu'il n'ait pu la développer au même degré. La touchante affection de chaque nègre pour sa peuplade nous indique l'aptitude spontanée de la religion primitive à constituer fortement des sociétés assez restreintes. Mais le régime fétichique s'oppose double-
ment à l'extension directe de l'association humalDe, d'abord par la multiplicité des croyances^ puis en contrariant Tayénement décisif de l'autorité spirituelle. Sa tendance temporelle concourt naturellement à la même imperfection , puisqu'il ne comporte aucun vaste essor de l'autorité militaire ^ seule dé- ▼eloppable alors.
Mais rinsuffisance radicale du fétichisme envers la vie publique ne l'empêcha point de présider exclusivement à la première des révolutions sociales , à celle qui devint, au fond^ la plus décisive , en fournissant la base nécessaire de toutes les autres. En effet, j'ai prouvé queThumanité devra toujours à son régime primitif l'établissement de la vie sédentaire et Tavénement d'un sacerdoce distinct. Ces deux immenses services sociaux se trouvent naturellement connexes ^ d'après leur liaison respective avec l'astrolatrie, préparée par l'un et suivie de l'autre. J'ai déjà caractérisé suffisamment celui-ci, dont le développement appartient aux temps ultérieurs. Mais le premier doit être ici jugé spécialement, comme principal résultat social du régime fétichique.
L'aptitude de la religion primitive est, à cet égard, incontestable , puisqu'elle résulte directement de Tadoratlon matérielle qui caractérise son culte. Notre attachement au sol natal dut recevoir une puissante sanction quand nos principaux hommages s'adressèrent habituellement à des êtres qui s'y trouvaient fixés. Rien n'est comparable aux affections locales des fétichistes, même dans les milieux défavorables. L'essor continu de la vie publique put seul inspirer ensuite un patriotisme plus complet quoique moins spontané.
Sans ces naïves inclinations, dignement consacrées par la religion initiale, les énergiques penchants qui poussent l'homme au vagabondage n'auraient jamais permis une exis* tcnce sédentaire dont les principaux avantages ne deviennent
1A6 STSXÈM£ Dis POLIilQUB POSITIVE,
appréciables que d'après son suffisant essor. C'est donc en Tain qu'on attribue communément à des calculs fondés sur la nécessité matérielleune telle transformation, où la difficulté reste aussi méconnue que l'importance, et qui ne put résulter que d'une impulsion religieuse. L'ensemble du régime féticbiqne tendait d'ailleurs à la seconder, en faisant profondément apprécier les liens domestiques, toujours incomplets sanslaflxité du domicile, h laquelle ils disposent même les animaux. Sou9 m aspect plus spécial , on doit regarder la polygamie comme ayant beaucoup fortifié cette tendance générale, en nous détournant davantage de la vie errante.
On se forme ordiqairement une notion exagérée d'une telle transformation , quand on la fait consister en un brusque pas^ sage du vagabondage complet à la résidence immuable. Le premier état n'exista jamais que chez des types exceptionnels « qyl u'pqt pas encore disparu. D'une autre part, le secQo4 resta longtemps insuffisant. Là, comme partout ailleurs, il faut dpnc reconnaître une lente gradation. Pour concevoir asseï cette révolution décisive , il importe même d'y rattacbef l'in^ stitution générale de la propriété territoriale.
Tous les objets d'un usage exclusif et continu furent toujours assujettis à Tappropriation personnelle , du moins chei les hommes libres. Sans le désordre social suscité par l'anar^* chle moderne , on ne comprendrait pas la douloureuse anO" malie qui nous montre couvent le défaut de propriété du mobilier, et même du vêtement, en dehors de Tesdavage, Olais Tappropriation du sol est une iusUtution beaucoup plus tar-* dive , dont les racines sont moins naturelles. £ile ne cppvieiit même ^ l'universalité ivs familles que relativement au domicile, qui cousUiue le complément malériil du vêtement et du mobilier, tandis que, sous 1 aspect moral , il devient le siège néces^ saire du culte privé, A cela près, la plupart des citoyens doivent
DYNAMlQtm SOaALB. — CSAPITIifi DEUXIÈME. U?
toujours rester étrangers à la propriété du sol i dont la destination sociale exige la concentration personnelle. Les explications du volume précédent , complétées par celles du suivaoti ne comportent aucun doute à cetégivrd^ même chez les travailleurs agricoles. Mais on n*en doit pas conclure que le sol soit resté disponible jusqu'au plein établissement de Texistenca sédentaire.
Antérieurement li l'appropriation personnelle , il subit longtemps une appropriation collective, trop méconnue aujour* d'bui 9 quoique nous puissions eu observer encore des exemples nombreux et décisifs. Ce premier genre de propriété dut toujours exister, même chez les moindres peuplades de chasseurs, qui possèdent nécessairement le vaste territoire indispensable à leur existence. Leur vagabondage , en apparence illimité , se borne toujours à cette enceinte naturelle, ordinairement entourée de semblables circonscriptions. Même quand elle reste libre, la tribu qui la possède ne Tabandonne que d'après rentier épuisement des moyens de subsistance qu'elle lui fournit. Celte appropriation collective est ordinairement liée à Textension effective du culte et du langage correspondants. Elle constitue essentiellement un vasle domaine domestique, puisque chaque peuplade se regarde habituellement comme provenue d'une même famille. Les cessions consenties par les tribus fétichiques suffiraient pour constater la réalité d'une telle possession, trop conGrmée par leurs fréquentes hostilités.
Entre cette appropriation collective et la pleine appropriation personnelle, il faut aussi remarquer une dernière transition naturelle, par laquelle commence la prépondérance de la vie agricole, sans que l'existence soit encore devenue vraiment sédentaire. La peuplade y cède, pour quelques années, unQ partie de son domaine aux familles qui veulent la cultiver afin de s'en approprier les produits principaux. Abisi survient une
i&8 SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
sorte de fermage collectif ^ ordiDairement aussi gratuit que passager.
Voilà comment rappropriation collective du sol^ commune à toutes les peuplades primitives, conduit à son appropriation domestique et partielle , à mesure que la culture prévaut sur la chasse et le pâturage. Car, on sent bientôt Timportance d'une telle possession pour le succès permanent d'une semblable industrie. Mais ce motif matériel n'aurait pas d'abord attaché chaque famille au sol correspondant si les impulsions morales résultées du fétichisme n'avaient spontanément déterminé cette fixité, dont les avantages pratiques ne sont point appréciables avant sa suffisante réalisation.
Cette double préparation d'une institution nécessairement tardive caractérise assez la profonde irrationnalité des diverses rêveries métaphysiques, les unes anarchiques , les autres rétrogrades, qui font subitement succéder l'appropriation actuelle du sol occidental à son entière disponibilité.
Outre ses grands résultats théoriques , et même pratiques , le fétichisme , malgré son insuffisance naturelle envers la vie publique, ajoute donc une haute efficacité civique à son admhrable influence domestique. Mais un tel service coïncide nécessairement avec sa prochaine dissolution , d'après sa transformation finale en polythéisme , spontanément émanée de sa phase astrolâtrlque. Je dois maintenant apprécier cette transition fondamentale , qui peut seule compléter enfin mon examen général de notre régime primitif, en le liant dhrectement à l'ensemble de ma construction historique.
Quelles que soient les hautes propriétés, intellectuelles ou morales, du fétichisme, et malgré ses grands résultats, théoriques ou pratiques , sa profonde insuffisance politique le représente comme un état purement provisoire, admirablement convenable à noire enfance, mais tendant ensuite à rétemiser.
DYN/UHIQUE SOCIALE. — CHAPITRE DEUXIÈME. ik^
Car, il devenait ainsi contraire à la formation du Grand-Être » dont il ébauchait, à tout autre égard, les principaux attributs. L'Humanité ne s*y trouvait annoncée que par une multitude de petits noyaux, aspirant chacun à l'expansion universelle » et tous incapables d'y parvenir.
Une telle dispenrïon interdisait même au fétichisme le suffisant essor de ses diverses aptitudes.
Le sentiment , qu'il consacrait profondément , ne pouvait s'y développer que dans l'existence privée. Or, celle-ci, quand elle ne se lie point à la vie publique , manque autant de consistance que de dignité. Par là , le fétichisme se bornait donc à poser la base nécessaire de l'état social, mais sans pouvohr le constituer. En provoquant notre essor affectif, il ne le poussait point vers son but principal.
Son Insuffisance politique devenait plus défavorable encore à l'activité, qui se trouvait ainsi dépourvue de toute grande destination habituelle, soit industrielle, soit militaire.
Envers Tintelligence , qui formait son domaine le plus complet , le fétichisme pouvait seulement satisfaire notre première enfance, où l'observation prévaut sur la réflexion, et même la contemplation des êtres sur celle des événements. Le besoin du second régime préparatoire ayant surtout dépendu de cette imperfection du premier, je dois ici l'examiner davantage que les précédentes.
Après avoir admirablement fondé notre conception spontanée de l'ensemble du monde réel , le fétichisme devenait radicalement impropre à diriger notre construction systématique de l'harmonie universelle. Car, l'ordre naturel ne peut nous être vraiment connu qu'envers les phénomènes simples, et jamais quant aux existences composées. En même temps, les lois abstraites peuvent seules diriger notre activité, qui concerne toujours les propriétés et non les substances. Ainsi, le fétichisme ,
150 SYSTÈME ÛÊ POLITIQUE POSrnTE.
en consacrant Tobservalion exclusivement synthétique, instituait seulement un pur empirisme, aussi stérile pour la pratique quincompalible avec la théorie.
Il prépara la saine philosophie en proclamant la fixité des espèces quelconques, première base de tout ordre réel. Mais il ne put ensuite diriger Téiaboration de l'harmonie naturelle, consistant dans la constance des relations de succession ou de slmititudc entre les divers phénomènes , dont Tlnlensité seule est variable. Cette imrouabiiité de leur arrangement au milieu de leurs changements de degrés échappe nécessairement fi la contemptation concrète, exclusivement consacrée par le fétichisme. £n effet , la variation d'Intensité ne permet de saisir la constance de disposition que quand on considère les phénomènes généraux au lieu des corps particuliers.
Directement envisagés, ceux-ci paraissent ainsi comporter des perturbotions arbitraires, qui nous susciteraient des divagations indéfinies, si le fétichisme ne nous opposait point la fixité des espèces. Mais, ce dogme restant alors absolu, les êtres auxquels il s'applique semblent, d'une autre part, exempts de toute modification, artifidelle ou naturelle, sauf l'explication des changements réels d'après la conception de nouvelles substances, pareillement immobiles. Saisir la constance au milieu de la variété, subordonner les variations factices aux' lois spontanées, têts sont les vrais caractères respectifs de l'esprit théorique et de l'esprit pratique. Or, le fétichisme les entrave également, en nous laissant toujours flotter entre rimmobillté complète et le désordre illimité.
Sous quelque aspect qu'on l'apprécie, ce régime intellectuel et social doit donc cesser entièrement, pour ne pas rendre finalement impossibles les divers progrès qu'il prépara. Mais, quoique sa persistance caractéristique l'ait fait durer davantage qu'aucun autre système provisoire, sa dissolution naturelle,
DTO^MIQtTB SOCIALE. — CHAPITRE DEUXIÈME. 151
OU plutôt sa transformation spontanée, devint autant inévitable qu'indispensable. La plus décisive et la plus difficile de toutes les révolutions propres à l^initiation humaine s'accomplit réellement sans susciter aucune lutte prononcée. Son heureuse spontanéité, qui contribue maintenant à faire méconnaître sa haute importance , résulta de la lacune fondamentale que laissait le dogme félichique envers la contemplation abstraite, d'où dépend surtout la méditation scientifique. Car, la contemplation concrète , qui ne convient qu*à la méditation esthétique, ne put jamais suffire à nos besoins, théoriques ou pratiques, toujours plus relatif k la conception qu'à l'expression. *
Quelque profond contraste qu'offrent philosophiquement l'inertie et l'activité successivement attribuées à la matière, l'esprit humain passe spontanément de la seconde hypothèse à la première , lorsqu'il commence à faire prévaloir l'élude des événements sur l'examen des êtres. L'évolution personnelle reproduit Journellement cette transition décisive , quand l'observation analytique succède, chez nos enfants, à lobservation synthétique. En effet, il suffît alors d'étendre aux événements l'explication d'abord usitée envers les êtres pour que les dietkt se substituent aux fétiches, en rendant passive l'existence active de chaque matière.
Ainsi conduite à considérer toute propriété commune à plusieurs corps indépendamment de chacun d'eux, l'intelligence qui cherche les causes faute des lois attribue tiaturellement ce phénomène à quelque volonté surnalurelle , qui ne peut plus siéger dans aucune des substances réelles. Mais cet être purement subjectif reste toujours conçu d'après quelqu'un des types objectifs qu'il généralise par abstraction. Un seul exemple décisif éclaircira suffisamment cette double opération, tellement naturelle à notre intelligence que les enfants Taccompiissent
spontanément pendant leur second âge^ et quelquefois avant la fin du premier.
La contemplation .concrète n'a jamais pu dominer assez pour nous interdire toute contemplation abstraite. Chez les moindres peuplades, la notion générale de la mort surgit toujours d'une comparaison spontanée entre quelques cas particuliers , envers lesquels on saisit vivement le fatal phénomène qui leur est commun. Les lacunes du langage ne peuvent tromper, à cet égard, que des observateurs superficiels.
Aujourd'htri , ce fait général suscite seulement une conception abstraite , fixée par une dénomination spéciale , dans toute intelligence qui, désabusée des causes, aspire uniquement aux lois , en rattachant chaque phénomène à d'autres d'après une relation observée ou prévue. Mais le régime absolu , seul convenable à notre enfance , individuelle ou collective , conduit à procéder tout autrement La mort y devient un être distinct , caractérisé d'après une image générale , et dont l'empire arbitraire explique les divers effets particuliers. Quant à sa propre personnification, elle résulte toujours d'une simple idéalisation
de quelque type individuel. Plusieurs phénomènes pathologiques nous fournissent encore des exemples habituels de la même marche, surtout sensible envers la fièvre.
C'est ainsi que le mélange nécessaire de la contemplation abstraite avec la contemplation concrète suscita toujours quelques germes de vrai polythéisme au sein du plus pur fétichisme. Les impulsions pratiques ont graduellement développé cette coexistence , en dirigeant notre intelligence vers l'étude des lois générales, seules susceptibles de régler notre conduite, et qui ne peuvent concerner que les phénomènes, unique domaine normal de nos spéculations et de notre activité. On doit donc rapporter à la positivité naissante la transformation spontanée du fétichisme en polythéisme, quand Tétude des événe-
ments prévaut sur Tobservation des êtres , devenue seulement sa base nécessaire, puisque toute propriété suppose un siège convenable.
Il est aisé maintenant de A>mpléter une telle explication, en caractérisant l'aptitude générale de la phase astrolâtrique à seconder profondément cette révolution graduelle , déjà fort élaborée avant Tavénement naturel de l'adoration céleste. En effet, l'existence inaccessible des astres, leur régularité spéciale, et même l'universalité de leur spectacle , constituent autant de motifs* d'y rattacher tous les phénomènes terrestres qui ne s'adaptent pas facilement aux personnifications polythéiques. Ainsi se forme graduellement la première astrologie , fille de l'astrolâtrie et mère de l'astronomie » en exagérant spontanément la subordination réelle de la terre envers le ciel.
Cette tendance scientifique se trouve profondément fortifiée par le caractère logique qui distingue l'étude des astres, où la contemplation abstraite et la contemplation concrète diffèrent moins qu'en aucun autre cas encyclopédique. Enfin, les influences sociales concoururent beaucoup à développer une telle transition. Car, le sacerdoce né de l'astrolâtrie dut toujours augmenter son domaine théorique et son autorité pratique, en restreignant les explications purement fétichiques, de manièiV à systématiser davantage la foi primitive. Il est vrai que les astres ainsi conçus ne coïncident point avec les dieux correspondants. Mais les noms usuels de ceux-ci suffiraient pour indiquer comment ils dérivèrent toujours de ceux-là, quand l'extension des attributions terrestres, et surtout humaines, obligea d'appliquer aux corps célestes la transformation universelle.
Dans cette génération spontanée de l'esprit théologique par l'esprit fétichique , sous l'impulsion latente de l'esprit positif, il faut aussi remarquer une émanation accessoire , qui montre la
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naissance réelle de Tesprit métaphysique , entremettear natarel de totttes nos révolutions mentales. Les entités sont, en effet. Intermédiaires entre les fétiches et les dieux, comme étant, par une conciliation mystérieuse , inséparables des élres et pourtant aussi générales que les phénomènes. Mais ce caractère équivoque^ qui ne comporte aucune image nette, indique assez qu'elles n'ont pu surgir que d'après les puissances surnaturelles. A mesure que l'avènement des dieux rendait les corps passifs, l'activité de ceux-ci devait être remplacée par une aptitude spéciale à subir l'influence divine^ qui ne pouvait régir de loin les substances particulières sans y laisser, à titre de ministre, une émanation fixe. Cet esprit ontologique se montre ainsi, dès sa naissance ^ critique envers le système qu'il modifie , quoiqu'il reste organique tant que prévaut celui qu'il seconde.
Tel est le principe général de la plus grande révolution propre à l'ensemble de Tinitiation humaine, et dont les conséquences essentielles se rapportent naturellement aux chapitres suivants. Elle sera jugée presque autant sociale qu'intellectaélle, si l'on considère la phase finale du fétichisme comme une transition normale vers le polythéisme. Car, elle se trouve ainsi liée aux plus grandes modifications, temporelle 'et spirituelle, que comportât jusquici l'Humanité^ par Tavénement, à peu près simultané^ de inexistence sédentaire et d'un sacerdoce distinct
Je dois maintenant terminer ce chapitre décisif en y posaât la base théorique d'une appréciation générale qui prendra, dans le volume suivant, une haute importance pratique.
En caractérisant le fétichisme , J'ai souvent été conduit à démontrer son alFinilé fondamentale avec le positivisme. Ce rapprochement direct entre nos deux régimes extrêmes iùtéfes^e radicalement la vraie philosophie de 1 histoire , où l'ufiitë de
conception resterait impossible sans une telle conformité. Savant rannonce du volume précédent, on reconnaît maintenant que le positivisme diffère seulement du fétichisme par sa distinction théorique entre la vie et Factivité^ d*où résulte sa substitution pratique du culte des produits à celui des matériaux.
D'après cette intime nffinilé, l'humanité pourrait donc passer, sans aucun intermédiaire y de son existence primitive à son état final, en évitant tous les dangers , intellectuels et moraux, propres \ la transition théologique , suivie de Tanarchie métaphysique. Mais un tel espoir resterait chimérique, même mentalement, et surtout socialement, envers révolution originale, qui dut toujours s'accomplir empiriquement, suivant la marche spontanée que je viens d'expliquer, et dont la vérification constante exclut toute autre supposition. Il ne devient réalisable que pour un développement , individuel ou collectif, qui peut être systématiquement dirigé d'après une suffisante connaissance des lois sociologiques , permettant de mieux cultiver les contacts et dissoudre les conflits entre les deux régimes extrêmes.
Ce cas comportera, dans le volume suivant, une précieuse explication envers les nombreux fétichistes de l'Afrique centrale, heureusement soustraits à Tempirisme occidental. Mats cette application collective ayant seule caractérisé suffisamment une telle rénovation , je pourrai l'élendre convenablement au perfectionnement, plus facile quoique moins complet, de Tévolution individuelle. Je dois tel me borner à Tindication générale du principe correspoudaut
On peut le réduire à décomposer le dogme fétichique entre les deux éléments essentiels qui s'y trouvent nécessairement confondus. Embrassant l'ensemble de l'ordre extérieur, et ne laissant en dehors que Tordre humain, d'où dérive son type
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spontané d'explication universelle^ ce système comprend à la fols le monde inorganique et le règne vivant. Son principe n'exige de rectification radicale qu'envers le premier, et constitue seulement une exagération générale quant au second.
Il est donc possible de conduire directement l'esprit fétichique à distinguer l'activité d'avec la vie, en lui développant les différences réelles qui séparent essentiellement les deux spectacles naturels qu'il contemple sans cesse. L'astrolâtrie facilite beaucoup une telle appréciation, en faisant mieux contraster la ^régularité céleste et l'instabilité vitale. Mais cette transition est assez normale pour convenir même au fétichisme primitif. Je ne pourrai la faire pleinement concevoir que si ce volume se trouve étudié par quelque penseur nègre, comme le permet aujourd'hui l'intime mélange de toutes les civilisations.
Quand la philosophie fétichique peut subir cette décomposition décisive , elle doit passer rapidement à l'état positif. Car, le dualisme théorique entre la mort et la vie, qui ne comporte qu'une synthèse relative, remplace ainsi la confuse unité que cdhsacrait la synthèse absolue. Alors les lois écartent irrévocablement les causes, sans que la systématisation cesse d'être subjective, d'après l'immuable prépondérance du type humain^ où seulement l'espèce succède à l'individu.
Tandis que ce changement consolide et systématise la philosophie fondée par nos premiers ancêtres, l'immense lacune qu'elle dut offrir d'abord se trouve entièrement comblée. Car Tordre vital , ainsi distingué de J'ordre matériel , le lie profondément à Tordre humain , de manière à constituer enfin un système vraiment complet. Le principal office intellectuel qui dut appartenir au théologisme devient alors superflu, puisque la plénitude théorique est mieux instituée par là , comme la destination pratique, seul motif réel des croyances intermédiaires.
Ayant totalement accompli Tappréclation historique du fétichisme ^ Je dois appliquer les nouvelles lumières qu'elle me fournit sur Tensemble de l'évolution humaine à perfectionner^ dans le chapitre suivant, mon ancien Jugement général du principal état théologique.
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