CHAPITRE SIXIÈME
THiORlB POSITIVE DE LA TRANSITION GATHOUCO-FÉODALB «
APPRtoATION GÉNI^RALE DO MONOTHI^ISIIE DÉFENSIF.
La civilisation propre au moyen âge fut caractérisée par le concours continu de deux éléments hétérogènes vers une double destination. D*une part, lès deux transitions précédentes avaient assez développé Tintelligence et Tactivilé pour faire prévaloir le besoin de régler nus forces théoriques et pratiques. Tel devint le but général de la transition consacrée au sentiment, moteur nécessaire de toute notre existence. En second lieu 9 la transition atTective devait spécialement préparer i*élat final, en instituant Témancipation domestique des femmes et la libération personnelle des travailleurs Cet office particulier se liait doublement à la fonction universelle, comme épreuve, et comme moyen , en manifestant la réalité de la systématisation humaine, et fondant la meilleure garantie de son eflicacité. Les deux éléments nécessaires de la troisième transition concoururent spontanément à chacune de ces missions connexes. Mais la destination générale appartint surtout au principe catholique , tandis que l'impulsion féodale prévalut envers le service spécial.
418 StSTÈUE DE POLrnQVB POSITIVE.
£d comparant ces deux attributions simultanées ^ on reconnatt que la seconde comporta seule un succès décisif, confonne à la situation et compatible avec la doctrine. La première dut doublement avorter, soit parce que les forces à régler n'avsdent poiut acquis encore leur vrai caractère , soit d'après Tinsufl^sance , mentale et sociale , de la croyance dirigeante. Car, il fallait surtout discipliner les éléments essentiels de Tordre Dormal , Fesprit positif et l'activité pacifique, qui cependant ne pouvaieut alors être assez prononcés. D'une autre part, un dogme, naturellement impropre à représenter la vie publique, devenait nécessairement incapable de la coordonner. Toutefois, cet inévitable avortement ne doit jamais empêcher d'apprécier l'admirable tentative du moyen âge envers la systématisation bumaine. Sans pouvoir réussir, elle marqua le but et signala les conditions 9 de manière à constituer un irrécusable programme de la vraie régénération. Je ferai même sentir que, sous les principaux aspects, surtout sociaux, elle ébaucha l'état normal, autant que le permettaient alors la doctrine et le mitletL
Pour rendre une pleine justice au monothéisme occidental, on doit le regarder comme destiné seulement à diriger la transition afloctlve , tandis que ses partisans s'obstinent aveuglément à lui rapporter une irrévocable systématisation , ob son impuissance devient incontestable. Afin de mieux écarter ces dispositions empiriques, qui s*opposcnt à toute saine appréciation, 11 conUcnt ici de caractériser directement l'inaptitude radicale du théologlsme envers une véritable coordination.
D'après l'ensemble de ce volume , le mérite fondamental de la synthèse fictive consista dans sa parfaite spontanéité. Mais une telle aptitude n'appartint, avec tme entière pureté, qu'au fétichisme initial. Il posa naturellement la double base, objective et subjective, de la vraie systématisation, en subordonnant l'homme au monde et faisant prévaloir le cœur sur l'esprit» sans
BYNAldQtfË SÔCIâLK. ^ CfiAl^ITlB SHUÈME. &19
lanfail téofef une eonstrnctioD tpû devait longietnps rester impossible. Le théologisme , caractérisé surtout par l*état théo^ cratique ^ s'anuouce , au contraire , comme essentiellement systématique. Sa concentration monotliéi(|ue dut ensuite dévelop^ per^ autant que possible ^ une telle tendance , mais de manière à constater irrévocablement Tinaptitude du régime des causes envers une coordination réservée à celui des lois.
Cette impuissance nécessaire du tbéologlsme résulte de sa nature fictive* Aucune systématisation partielle n'étant possible^ le positivisme devient seul capable^ en vertu de sa pleine réalité, de construire une vraie synthèse. Toute doctrine à laquelle échappe une des trois parties essentielles de Texistence humaine se trouve dès lors impropre à rien systématiser. Or, parmi les trois modes successifs de la philosophie absolue, le fétichisme put seul embrasser directement la vie afTeciive. Si le polythéisme favorisa davantage l'intelligence et ractivilé , ce fut bien plus sous les impulsions empiriques que d'après sa propre nature , et d'ailleurs en altérant la prépondérance du sentiment. Le monothéisme ne parut, en Occident, rétablir l'empire du cœur qu'en vertu des influences émanées de la si^ tuation^ qui le poussèrent, en Orient, à consacrer surtout la vie guerrière. Ces deux résultats opposés furent également étrangers aui dogmes correspondants , et provinrent uniquement d'un milieu tendant à séparer ou confondre les deux pouvoirs humains
Toujours hostile à Tintelllgence, le monothéisme put seconder le sentiment ou Tactivilé , suivant les impulsions propres à la situation correspondante, mais sans aucune aptitude directe, comparable à celles qui caractérisaient respectivement le féti^ chisme ou le polythéisme. Or, sous ces impulsions indirectes, il peut même favoriser 1 essor théorique, comme; on le voit, en Ocddent» tant que le sacerdoce y reste digne. Cette concen-
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tratfon du tbéologfsme fait mieux ressortir son Impuissance systématique 5 d'après rincotiérence d'une doctrine qui» poussée à tout coordonner, ne put même résoudre ses propres contradictions. Directement fondé sur le sentiment, le fétichisme fat seul conforme au vrai caractère de la religion absolue, toujours incompatible avec le raisonnement, que le théologlsme , surtout monottiéique, s'efforça d'y développer. La religion relative est exclusivement apte , vu son esprit positif, à supporter un véritable examen, qui, loin d'y conduire au scepticisme, aboutit à la vraie systématisation. .
En ne demandant point au monothéisme ce qu'il ne pouvait accomplir, quoiqu*il dût y prétendre , on trouvera que , réduit à diriger la dernière des transitions occidentales, il remplit dignement sa mission réelle. Malgré que ce succès ne doive être rapporté nullement à sa doctrine , il exigeait pourtant qu*eUe pût permettre la réaction émanée du concours naturel entre la sagesse du sacerdoce et l'impulsion du milieu. Cette aptitude y résulta de la flexibilité propre à la fol fictive, et qui subsista même sous sa concentration monothéique, comme le prouve trop l'ensemble des dissidences qu'elle y suscita.
Un tel préambule ayant assez caractérisé la disposition qu^exige une étude judicieuse île la transition affective^ je dois directement commencer cet examen par une détermination plus précise de sa destination générale , d'après la théorie établie au troisième chapitre.
Suivant le principe que j'y posai, la transition finale de l'Occident dut joindre, à son but moral, une mission intellectuelle, également conforme à l'activité passagère qu'elle devait consacrer. Cest ici le lieu d'expliquer spécialement la conciliation spontanée de ces deux destinations , qui d'abord semblent peu compatibles. Sans cet éclaircissement direct, on ne saurait bien concevoir l'appréciation abstraite, et surtout concrète, de la
DYNAMIQUE SOaAIE. — CHAPITBE SIXIÈME. !i2\
troisième transition , faute de pouvoir y combiner assez le principe cattiolique et Fimpulsion féodale, qui ne doivent jamais s'y séparer.
Dans ma répartiUon générale de IMnitiation humaine entre les trois modes propres à la religion absolue , j'assignai spécialement au fétichisme Tessor décisif du sentiment, au polythéisme celui de Tactivité^ celui de l'intelligence au monothéisme. Mais , en spécifiant la marche totale de notre éducation morale , Je regardai le monothéisme comme destiné surtout à développer la bonté, quand le fétichisme et le polythéisme auraient assez cultivé respectivement l'attachement et la vénération. Or, ces deux destinations, en apparence divergentes, convergent pleinement vers la consécration finale de la tran^tion monothéique à régler l'ensemble des forces humaines d'après leur évolution caractéristique pendant les deux transitions polythéiques.
Afin de mieux expliquer cçtte concordance naturelle, il faut d'abord comparer une telle tentative avec la discipline instituée par la théocratie. Leur principale différence consiste en ce que celle-ci régla nos forces avant qu'elies fussent assez développées, tandis que l'autre entreprit de les discipliner après une culture décisive De là résultèrent le succès de la première opération et l'avortement de la seconde. Mais cette diversité d'issue ne doit jamais empêcher de sentir la dignité supérieure de la tentative propre au moyen âge , où le problème humain fut enfin abordé dans toute sa difficulté , dont la solution était réservée au positivisme. Car l'efficacité de la discipline théocratique provint surtout de ce que la question s'y trouva naturellement restreinte à consolider l'ordre sans instituer le progrès II faut, au contraire, attribuer l*échec du monothéisme à ce que, succédant à l'essor caractéristique de l'intelligence et de l'activité, sa tentative dut respecter à la fois les conditions opposées
&22 ST8TÈ1IB ra POLITIQUE POSITTHI.
4u perfectionnemeot et de la conservation , que le poidtlvteiDe peut seul concilier. C'est pourquoi la règle ibéocraliqqe s'éti|«blit empiriquement, d*après la domination spontanée de la caste sacerdotale; tandis que la transition nooQtbéique ff'ef- Ibrça d*infttltuer une discipline systématique» quoique (ondte sur une doctrine insuffisante.
Sous une telle obligation^ le monothéisme, surtout OGddeQtal, se trouva nécessairement conduit à développer TiPtelUgence , en lui proposant sans cesse la plus complète et la plus difficile de toutes les questions, à laquelle se subordonnent fioalement nos problèmes quelconques. Quoique la solution fût alors impossible 9 Texercice continu que suscita cette grapde recherche comporta néanmoins une haute efficacité, tant mentale que morale. L'éducation intellectuelle y devint d'autant plus décisive qu'elle s'étendit naturellement i toq^ lef rsoigs» en vertu de la division spontanée des deux puissances. Ne pouvant pas commander» comme dans la ihéocral}es )e sacerdoce catholique dut s'efforcer de faire participer l'ensemblç des croyants à son élaboration systématique, afln de mieui assurer un libre ass^^niiment sur lequel reposait sa principale autorité. La culture mentale à laquelle fut ^insi conduit le moyen âge diffère essentiellement de celle qui caractérise la transition grecque. En elfet, celle-ci, bornée aux esprits d'élite^ avait élaboré les bases théoriques de notre état flnal» au sein d*une population qui ne pouvait s'intéresser à de tels efforts que d'après les effets esthétiques qui s'y rattachaient. Aussi celte Ipintakic préparation ne put-elle susciter qu'qpe dégradation exceptionuelle dans un milieu sacrifié; tandis que )a transition catholique, tentant de systématiser la morale humaine, développa , chez tous les Occidentaux , des habitu^Qf déciaivea <jle discussion rationnelle.
Considérée maintenant sous Fs^odCt ^XtotHU» cette deaUnatfqD
DTNABIIQUIS SOCIAI^ — CHAPITRE SIXIÈME. kll
^éoérate du moyen ûfe tendit à cultiver spécialement l'amour universel Une telle disposition y résulta d'abord des aspirations spontanées ii l'universalité spirituel e qui détermina le vrai nom de la doctrine occidentale. Nais elle y fut aussi due ensuite à la direction particulière que prit naturellement la discipline catholique vers les classes supérieuresi jusqu'alors sonstraites à toute obligation involontaire. Destinée à régler les forces humaines» la morale monothéique dut alors concerner surtout leurs organes spéciaux , jusqu'à ce que sa décadence la conduisit à restreindre aux inférieurs ses prescriptions habituelles. Or, tint qu'elle resta principalement occupée à discipliner le commandement, elle dut susciter une culture spéciale de la bonté proprement dite , qui se distingue des deux autres sentiments sociaux, comme directement destinée à guider notre conduite envers nos subordonnés quelconques. Cette suprême sympathie n'avait pu précédemment être développée que d'une manière indirecte, ^us les impulsions empiriques émanées de la situatioOi 1^ monothéisme occidental l'érigea , pour la première foi», en obligation normale, surtout prescrite aux divers supérieurs.
On reconnaît ainsi que la destination sociale de la troisième transition dut naturellement concilier son office aflectif et sa mission intellectuelle , qui d'abord paraissent diverger. Car ce but général poussa continuellement Tensemble des occidentaux vers un exercice décisif de l'esprit, tandis qu'il provoqua, parmi les chefs, un essor habituel de la bonté. Quoique cette double préparation convint surtout à Tétat final , elle se trouva conforme au genre d'activité collective qui distingua le moyen âge. En effet, la transformation de la conquête en défense, sans laisser déjà prévaloir la vie industrielle, rendit alors intermittent l'essor militaire. Ainsi devenu discontinu, le commandement accepta mieux la discussion et comporta davantage la
ti2U STSTÈSfE DE POUTIQUE POSITITE.
culture aflrecli?e, afin d'assurer une obéissance plus volontaire.
La séparation spontanée des deui pouvoirs et ia prépondérance nécessaire de l'activité défensive constituent donc les sources connexes de ce double caractère du moyen âge. Une doctrine^ qui 9 par sa nature^ dispose rhomme à s'isoler et le détourne d'examiner, comme le témoignent les cas spontanés^ put ainsi , pendant plusieurs siècles, diriger la diffusion de l'exercice intellectuel et Tessor du principal instinct sympathique.
La destination totale de la transition finale se trouvant assez éclalrcic 9 d'après cette explication de ses apparentes incohérences, je dois maintenant accomplir son appréciation directe, d'abord abstraite, puis concrète. Gomme envers les états précédents, une telle division consiste à distinguer entre les propriétés et les résultats. Mais elle devient ici plus prononcée que dans les autres cas , vu le contraste continu des deni éléments , spirituel et temporel, qui caractérisent la moins durable des trois transitions occidentales.. Quoiqu'ils doivent toujours concourir à chacune de ces appréciations, cependant le principe catholique prévaut pour l'examen abstrait et Timpulsion féodale dans le jugement concret L'activité passagère et variable qui domine envers celui-ci m'y forcera de répartir Tétude des résultats entre les trois phases dont la succession compose i^ensemble du moyen âge.
Pour Tappréciatlon abstraite de la transition affective, il faut suivre la marche normale des chapitres précédents, en considérant d'abord les propriétés philosophiques et scientifiques, puis les aptitudes esthétiques et pratiques, enfin les attributs moraux et poliliques. Mais ce triple examen doit être ici précédé d'une détermination plus précise du vrai caractère propre à Tensemble de la doctrine monothélque. Quoique son apparente inflexibilité rende d'abord confuse la variété de ses influences réelles, on reconnaîtra finalement que* dans un mi-
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lieu coDveDable, et sous un digne sacerdoce, elle put s'adapter aux diverses tenc^nces dont elle dut alors devenir l'organe systématique. Résultée d*une réduction générale du théologisme, elle poussa l'Occident à se dégager irrévocablement de la synthèse fictive , qu'elle sembla pourtant consolider en la concentrant , de manière à mieux manifester sa nature absolue. Une telle Impulsion exige donc une explication préalable, sans laquelle aucune appréciation du moyen 'âge ne pourrait devenir assez complète.
Il faut, pour cela, distinguer, dans le monothéisme, comme je l'ai fait envers le polythéisme, deux modes toujours simultanés, spécialement adaptés, l'un à l'ensemble des croyants, Tautre aux esprits cultivés. Sans que celui-ci pût jamais prévaloir, son influence dut augmenter à mesure que la culture intellectuelle devint plus populaire, pendant une transition qui poussait à la propager. Le mélange nécessaire de ces deux modes, qui comportent beaucoup d*intercalations, doit donc acquérir ici plus de poids que dans les cas précédents.
Toutefois, leur distinction ne saurait être entièrement assimilée à celle que présenta le polythéisme, suivant sa manière d'émaner du fétichisme, spontanément par la contemplation abstraite, ou systématiquement d'après l'astrolâtrie. En effet, le monothéisme occidental ne put jamais dériver que du polythéisme spontané, propre aux populations militaires, préservées du régime théocratique. Le polythéisme systématique des castes sacerdotales dut seulement produire le monothéisme exceptionnel qui distingua la théocratie juive. Mais, quoique issu toujours du polythéisme progressif, sans aucune participation du polythéisme conservateur, le monothéisme normal offrit naturellement deux modes distincts. Leur différence, moins prononcée que celle des deux modes polythéiques, résulte de la subdivision du polythéisme militaire en intellectuel et social.
tS6 vfvnm m poutjoue fosmn»
J'ai safiisamiBeQt expliqué coiDineot TélaboratlOQ grecque fC Tessor romain concoururent k l'^véneipciu dq monotbeiwe occideptal» l'une par les discussions philosophiques* Tiatre d'après les impulsions politiqufit» Quoique celte seconde 9Q9ro9 ait nécessairement prévalu , la première exerça cependant nn^ notable influence » plus nuisiMe qu'utile, sur la préparation , et même lu construction, de la doctrine catholique. La diversité de ces origines suscita deux monothéismes simultané9f qui peuvent conserver les qualifications propres aux deux poiy^ théismes successifs « dont ils offrirent respectivement la réduction par conceotration. Car le catholicisme tendit h devenir intellectuel ou social , suivant qu'il lol^it davantage tlnfluenç^ grecque ou la réaction romaine. Ainii comparas, ces depx modes dv monothéisme occidental comporteraient mémp lai titres de systématique et spontané i d*aJi)QrA appUquéi k \à principale divisiop du polythéisme.
Sous quelque nom qq'oq le» désigne j o^dolt mrtfiut lea dittinguer d'après Tharpiopie . toujours ioiparfait^ et précaire , n^ais k divers degrés» entrQ les ^en éléments pécçmirei de la foi mpoothéique, le raisonnement et la révéiatiQS- Celle-ci* d'où dépendit toute reQicacité, mentale et morale, d'que teUe doctrine, prévalut spontaqéinent daD9 le catbolieisqie populaire^ essentiellement dominé par l'impulsiop soclaliQ émanée de la civilisaUop romaine, Envers des dogmes indémontrahlev , rinspiration pratique dispose toujours h remplir le^ conditions qu'exige leur vraie destination, en y réservant le raisonnement pour éiai>orer les conséquences au lieu de poser les principes. Une tendance inverse caractérise le monothéUme systématique, construit surtout par i^esprit grec , d'où provinrent ta plupart des hérésies. Quoique la révélation y fût admise , elle y reposait sur le rs^tooupement, dont Tautonté s'étendit môm^ jusqu'à prouver V«û»leftne divine, de maolèr^ k déterminer «wnite
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tODS ses attributs essentiels. Le contraste des deux nodes se maniresta, dès le début, envers l'assistance que le catholicisme devait retirer de sa liaison spontanée avec le monothéisme Juif. En effet, Timpulsion romaine consacra sans effort un lie» tendant à restreindre les divagations et consolider les résultats, tandis que Tinfluence grecque sanctionna difficilement une eon*nexité contraire à ses prétentions dogmatiques.
Mais, en approfondissant davantage ce concours historique, on y démêle un autre élément, qui mérite mieux la quaUAca^ tion d'intellectuel J'ai dû seulement considérer ci-dessus le monothéisme grec d'après son développement le plus étendu , qui correspond à la dégénération de l'esprit philosophique, quand , à partir de Socrate et Platon y les discoureurs prévalent sur les penseurs. Or, avant cette Irréparable dégradation , la vraie philosophie avait irrévocablement suiigi, dans la Grèce, diaprés l'admirable succession des trois écoles appréciées au quatrième chapitre* Pendant trois siècles, de dignes penseurs y devinrent naturellement les véritables héritiers de la sagesse théocratique et les précurseurs réels du sacerdoce sodoerttlque. Quoique Justement préoccupés de leurs constractIOBs théoriques, ils avalent tons prévu la nécessité, mentale et no-* raie , de la transition monothélque. Sans concourir k la pr^ parer, le plus érainent d'entre eux élabora le mode qui devait la mieux adapter aux besoins intellectuels, quand ils viendraient à prévaloir, après Fépuisemeqt de la destination sociale. Tel fut l'objet anticipé de la conception accessoire par laquelle Aristote s'efforça de réduire, autant que possible, le théologisme, en y combinant une volonté suprême avec des lois Immuables.
Historiquement examiné, ce monothéisme, seul vraiment systématique, dérive, en effet, du polythéisme correspondant, émané de Pastrolfttrie. Car eelle-ci , toujours caraelérlsée par
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l'astrologie, iDstitaa spoDtanémeDt la combinaison du régime des lois avec le règne des volontés, qa elle tendit à restreindre gradaellemcnt Le polythéisme qu'elle engendra ne cessa Jamais de développer la même tendance , sous l'Impulsion sacerdotale. Principal héritier du génie théocratique , l'incomparable philosophe compléta systématiquement cette extrême transformation de la synthèse provisoire, en pressentant les besoins intellectuels de l'Occident, avec la liberté propre à la situation grecque. Il lui suffit d'ériger le moteur suprême en ordonnateur général des lois réelles , toujours assisté par deux mbilstres, seuls responsables, la Nature et la Fortune , entités destinées à représenter respectivement l'ensemble des lois connues et celui des lois inconnues.
Une telle conception restait d'ailleurs compatible avec la croyance aux êtres intermédiaires, propres à seconder le goavemement général du monde et de Thomme. Elle pouvait aussi comporter toutes les révélations qui deviendraient nécessaires. Sa source astrolâtrique se trouve confirmée par la sanction implicite que ce mode obtint spontanément dans la théocratie monothéique , qui n'aurait pu l'admettre sans une origine commune. Mais cette unique consécration, chez une naUon exceptionnelle et sous un régime factice, vérifie aussi qu'une telle doctrine ne pouvait jamais devenir vraiment populaire. Sans choquer aucune des conditions fondamentales de l'efficacité monothéique , elle était trop abstraite pour ne pas rester toujours bornée aux esprits cultivés , tant que le catholicisme prévalut réellement, quoique un vain déisme ait ensuite tenté de la vulgariser.
Cette restriction naturelle ne put cependant empêcher ce monothéisme systématique d'exercer une influence croissante sur l'ensemble de la transition affective. Il fut essentiellement adopté par le vrai fondateur du catholicisme, profondément
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familier avec les véritables penseurs de la Grèce, dont il rattacha les vues philosophiques à sa destination sociale. On ne saurait, en effet, méconnaître une affinité spontanée entre cette conception d*Aristote et la théorie de Saint-Paul sur l'antagonisme de la nature envers la grâce. Le constructeur romain dut seulement y compléter le fondateur grec , en spécifiant une réserve indispensable à l'efficacité morale de la transition monothéique. Eile consistait à conférer exclusivement au moteur suprême le gouvernement spécial et direct des affections humaines, en laissant à ses ministres métaphysiques toute l'administration de l'ordre extérieur , tant vital que matériel Qaant à l'ordre social proprement dit , il ne peut dogmatiquement exister pour le théologisme , toujours incapable de s'élever au point de vue collectif» qu'il remplace par des considérations individuelles. Envers l'Intelligence, qui lie nécessairement le dedans au dehors, rattribution dut rester indécise, pendant toute la durée de la transition monolhéique, mais avec une tendance croissante à faire prévaloir le Ciel sur Dieu , comme le prouve l'extension continue de l'astrologie.
Malgré cette diversité nécessaire, le monothéisme de SaUit- Paul ne devint Jamais contraire à celui d'Aristote. Car, le prince des philosophes, plus préoccupé, conformément à son milieu, des besoins intellectuels de la transition finale que de ses conditions morales, négligea de stipuler une telle réserve, mais sans interdire la possibilité de compléter ainsi sa doctrine théologique. Sous cet aspect , comme envers tous ceux que J'ai déjà signalés, il laissa toujours à sa construction munothéique le juste degré d'indétermination qui permettrait d'y remplir ultérieurement les diverses conditions qu'il dut alors écarter.
D*après l'ensemble de l'explication précédente , on ne doit finalement reconnaître que deux souches essentielles, sociale et mentale, au monothéisme occidental, en éliminant irrévo-
tlO »YBfrËIIB 01 POUTIQVB POSITITIi
«tblemeDl la value eiitreiniM des discoureurs frecs^ malgré Itur bruyaute influeDce. L'une spontanée^ Tautfe systématique, tUes devaieut respectiveAent satisfaire la raison commune et l'espril cuiavéi sans que leur usage simultané pûl susciter aucoo conflit supérieur à la sagesse théorique digneroetit guidée par l'impulsion pratique. Quoique le pretnier monothéisme tehde davantage au plein ihéologisme et le second au pur positivisme» leur destination sociale dut toujours permettre de les accorder, tant que le sacerdoce resterait au ni?eau de sa vraie mlssiOD. Car lea explications surnaturelles ne prévalurent jamais qw fiuite de théories réelles, et personne d'ailleurs ne s'y refus* quand elles satisfirent un besoin véritable. Les esprits sans cuW tare soat mieux disposés que les lettrés à remplacer, autant que possible, des volontés arbitraires par des lois immuables, qui leur offrent , outre plus d*attrait théorique , une plus grande aptitude pratique ^ en permettant seules une prévision propre à diriger Faction. £n même temps y la pensée systématique dispose davantage que la raison spontanée à respecter les absur- dites mentales qui se trouvent provisohrement liées à des nécessités morales. Tous les Occidentaux tendirent ainsi vers la situation normale qu'exigeait la transition affective, en appliquant le monothéisme à sa destination sociale, sans cesser de poursuivre sa réduction intellectuelle au seul domaine des lois inconnues, variable suivant la culture.
Le vrai catholicisme constitue donc une combinaison néces^ sabre entre le monothéisme social de Sabit-Paul et le mono*' théisme intellectuel d^Âristote, qui condensent respectivement le polythéisme spontané , fondé sur la contemplation abstraite 5 et le polythéisme systématique, émané de l'astro-lâtrie. Toujours conciliables par un digne sacerdoce, leur judicieux usage permit de satisfaire à la fois les besoins, souvent opposés déjà, du deor et de l'esprit, en laissant alterna^
DTNAMfQin SCOÂii. -^ «flAMlki KUÈIIE. ftM
tlvcmeikt préfalolr It révélatioii et lé raisonflement Cette coii'ceptiod générale, qui doit dominer Fensemble de ce cUapitre^ me conduit naturellement à l'appréciation directe des propriétés philosophiques du monothéisme occidental.
afin de mieux sentir comment elles furent dues à la sagesse da sacerdoce sous l'Impulsion du milieu , Il faut d'abord carac^ tériser incohérence nécessaire de la doctrine fondamentale. J'ai déjà prou? é que la nature fictif e du théologlsme interdit sa systématisation^ les eonceptions réelles étant seules toujours conséquentes. %t polythéisme atrait spontanément évité l'incohérence , en n'aspirant point à la rationaUté , dans uâe con-* struction où rimagination prévalait. Mais le monothéisme , forcé d'incorporer le raisonnement à la synthèse absolue, dont le sentiment constituait l'unique principe 9 accomplit oM éoucentraUon nécessairement contradictoire. Car, il dut conférer au moteur suprême une omnipotence incompatible avec les autres attributs , intellecuiela et norauii y qu'exigeait un tel type.
D'après la pluralité des anciens dieux , aucun d'eux ne corn* portait la toute-puissance y et chacun pouvait dés lors offrir des imperfections^ de cœur ou d'esprit , qui n'altéraient Jamais sa supériorité 9 caractérisée surtout par l'immortalité. Partant du type humain , Vidéalité se bornait , envers eux « à dépasser la réalité plus que dans les cas naturels 5 comme le permettait alors rignorance des lois physiques , confusément rapportées au Destin. L'imagination avait ainsi créé des êtres qui ne nous surpassaient qu'en puissance , afin de produire les effets qu'on leur attribuait 9 sans que leur notion perdit jamais le caractère relatit Mais Tunité divine força d'instituer un type de perfection absolue , embrassant à la fois les trois attributs de l'ho-^ manité, l'affection , la spéculation , et l'action. Or, celte conception devint nécessairement oontradictoirei vu rimposBibUit<
de concilier l*oinnipoteDce d'un tel clief avec son intelligence et sa bonté pareillement infinies. Pour que cet être tout -puissant ne nous fût point inférieur par le cœur ou Tesprity le monde qu'il avait construit ne devrait offrir aucune de ces imperfections radicales que les sopbismes monotliélques ne purent jamais dissimuler. Même dans cette hypotlièse , les indications propres à rinlroduction de ce traité signalent , à cet égard, une incohérence plus profonde; car, nos facultés, morales et mentales, devant surtout salisfaire nos exigences pratiques 9 l'omnipotence exclut nécessairement toute sagesse et toute bonté.
Ces intimes contradictions ne pourraient cesser qu'en neutralisant la suprématie matérielle par la médiocrité du cœur et de l'esprit. Une telle fiction détruisant aussitôt l'aptitude morale et sociale où réside le principal mérite du théologisme , je ne la mentionne que pour faire mieux ressortir Timpossibilité d*éluder l'incobérence monothéique autrement que d'après une destination transitoire. Le sentiment confus de cette tendance contradictoire inspira l'hérésie qui relarda le plus le plein avènement du catholicisme , en tentant d arrêter la con ccntration du polythéisme au simple dualisme entre le dieu du bien et celui du mal , sans la pousser jusqu'à l'unité. Mais cet expédient, imaginé pour satisfaire l'intelligence, ne pouvait l'empéçher de regretter la libre spécialité des explications polythéiques, dont la systématisation artificielle exigerait un plus grand nombre de divinités, afin de représenter assez la diversité des phénomènes. Sans pouvoir vraiment contenter l'esprit , ce dualisme serait devenu directement contraire à la destination sociale de la transition affective, en interdisant la coordination provisoire de la morale universelle. C*est pourquoi l'instinct occidental repoussa finalement le manichéisme , quoique cette hérésie soit toujours restée assez accréditée pour qu'on puisse
Juger directement sa désastreuse influence sur le cœur. L' anarchie moderne a fait prévaloir, envers le monothéisme, une disposition absolue qui n'existait point au moyen âge, où, préoccupé de sa transition finale, lOccident n'appréciait, dans le catholicisme , que son aptitude à la diriger, sans lui demander une issue alors indéterminée.
En remontant systématiquement au point de vue où nos ancêtres se trouvaient spontanément placés, on reconnaît bientôt que, malgré Timperfection radicale de sa doctrine, les propriétés philosophiques du monothéisme occidental furent assez conformes à sa destination passagère.
Négativement envisagé , les vrais philosophes sentent aujourd'hui , mieux que ses principaux défenseurs, sa tendance vraiment admirable à dégager Tesprit humain des conceptions théologiques, autant que le permettait alors Tefficacité qu'elles devaient conserver. Celle disposition, que le contraste polythéique peut seule rendre assez sensible, se manifeste d'abord par les restrictions de la sagesse catholique envers les miracles. La notion même de miracle, étrangère au polythéisme, où rien ne devenait miraculeux parce que tout restait merveilleux , prouve combien la conccplion d'Aristote avait dominé celle de Saint-Paul dans réiaboralion du monothéisme occidental. Car la croyance à la suspension exceptionnelle des lois naturelles suppose que leur empire hablluel est généralement reconnu, conformément à la prépondérance spontanée des impulsions pratiques envers Tavénemcnt et Tapplication du catholicisme. Outre sa propre inclination, le sacerdoce, surtout central, devait d'ailleurs apporter une sollicitude continue à restreindre spécialement une faculté qui tendait^ans cesse à compromettre la constitution catholique. NéaniRns, il ne pouvait la supprimer entièrement, parce qu'elle reste inséparable du dogme monotbéique , où l'ordre naturel n*est jamais consacré
que par la volonté sarnalarelle. Ces anomalies se trouvèrent spontanément restreintes anx lois physiques ^ plus indoctives que dédoctives, sans pouvoir surmonter rindivisibilité de Téco- Bomie humaine , aucune fiction n'ayant même osé di^aiser Dleo des lois logiques.
n faut , en second lieu , remarquer ici la tendance da eatbo- Uoisme à réduire , autant que possible , les oracles et les Pévékitioiis sous rimpulsion combinée de ses dispositions inteUee* taeUes et de ses sollicitudes sociales. Moins liées que les miracles proprement dits au principe monothéique, ces eommunicatiov surnaturelles purent être davantage restreintes. Très-maltipllées sons le polythéisme , et trop fréquentes même chex les Juife , elles auraient exposé le catbolictsme à des perturbations incompatibles avec sa vraie desthiation. Il concentra tout les oracles sur le chef visible de TÉglise , ainsi devenu l'Ialeifrèle perqianent des préceptes divbis , afin de constituer le Juge général des Occidentaux. Quant aux révélations exceptionadlet , eUes furent aisément contenues par un sacerdoce dont elles auraient compromis Tascendaut^ et qui put les borner à des cas secondaires, au nom de la révélation fondamentale, toujours pourvue d'explications régulières.
On doit enfin noter, comme caractérisant le véritable esprit du catholicisme , sa réduction générale de la vie théologique au seul domaine strictement nécessaire. En subordonnant la création des âmes à la formation des corps , il supprima radioalemeut une classe de divagations que le polythéisme avait beaucoup développées envers la série des existeiices individuelles , principalement depuis la réformation iHMiddique. Ce dogme , propre au monothéisme, surtout occidental , tendait à mieux concentrer fliollicitude de chacun sur la vie future , devenue la base essentielle du pouvoir spirituel. Dans un milieu moins préparé par la civilisation romaine , cette entière
ftuppressioii du passé personnel aurait spécialement entravé la filiation sociale. Mais^ au moyen âge, elle dispos TOccident ^ la ^ntir davantage, en préservant les souvenirs réels de toute concurrence chimérique*
Les propriétés positives de la philosophie catholique ne sont point aussi décisives que cette triple iuiluence négative. Gependant> ^e prépara directement Tétat final de notre intelligence, en même twp^ qu'elle accéléra la terminaison de son régime prélindnaire. U suffit ici de caractériser sa principale aptitude, d'abord quant à la méthode , puis envers la doctrine.
Sous le premier aspect y elle compléta Félaboration préparatoire de la logique humaine , par Tessor universel de son troisième élément. Le fétichisme l'avait spontanément fondée sur la prépondérance continue du sentiment, en liant nos diverses pensées d'après les affe'ctions correspondantes. Mais, quoique cette connexité soit seule conforme à Tensemble de la constitution cérébrale, même chez les animaux , elle ne saurait jamais devenir assez précise, et surtout assez facultative, pour sufiire à nos besoins logiques , inductifs ou déduclife. Le polythéisme y dut incorporer un second élément , mieux modifiable , en faisant nécessairement un emploi décisif des images , trop restreintes sous le fétichisme. Elles peuvent, en effet, servir d'intermédiaires entre nos sentiments et nos conceptions, puisqu'elles s'y rattachent également, de manière à produire une combinaison plus spéciale ^ quoique moms directe. Toutefois , leur disponibilité reste insuffisante , et concourt à l'infériorité réelle de lia logique animale, essenlieUement bornée à cet auxiliaire. La raison humaine, outre sa supériorité naturelle, se développe davantage en s' aidant des signes artificiels, afin de perfectionner la liaison des images aux pensées ou même aux sentiments, et l'élaboration immédiate de nos méditation^ quelconques, surtout abstraites.
436 STSTÈMB DE POLITIQUE POSITITE.
Cette aptitude complémentaire y provient de ce que seuls Us sont assez facultatifs pour instituer des relations précises^ quoique indirectes et précaires. On conçoit ainsi rexagération empirique qui, jasqu'à i'avénement du positivisme, semble réduire notre logique à ce dernier élément , destiné seulement à mieux combiner les deux principaux , que les animaux emploient comme nous, mais sans utiliser celui-là. Néanmoins, cette irrationnelle appréciation, due surtout àTorgueil métaphysique, ne doit jamais dissimuler Timportance d*un tel complément, faute duquel notre espèce s'éloignerait moins des races voisines Plus perfectible qu'aucun autre « en tant que mieux modifiable , ce deruier élément se développe davantage avec la civilisation humaine, qui Jamais ne s'en trouva totalement dépourvue. Malgré cette perpétuité nécessaire, la logique des signes ne put devenir assez caractéristique pendant l'&ge fétichique, ni même à Tétat polytbélque, faute d'une destination déci$i\e^ que le monothéisme devait seul lui procurer. Aspirant à systématiser la doctrine universelle , il suscita partout une élaboration déductive, où les signes devinrent naturellement indispensables ; outre Tabcrration qui le disposa souvent à proscrire ou restreindre 1 emploi des images. Mais cette aptitude appartiifl surtout au monothéisme occidental, qui, seul séparant les deux pouvoirs sociaux, dut pousser habituellement à la discussion, privée et publique , des conséquences pratiques de la théorie dominante.
Envers la doctrine proprement dite, Tinfluence philosophique du catholicisme serait devenue désastreuse sans Tensemble des antécéJents polythéiques. Car Tuniformité des explications monothéiques comprimerait tout essor spéculatif chez des intelligences qui n'auraient pas reçu d'autre culture. Mais, la préparation grecque et la civilisation romaine préservant roccident d*un tel danger, la transition catholique y
tendit , aa contraire , à seconder le développement théorique , en y combinant une salutaire discipline avec une grande destination.
Notre double enfance ayant dû cultiver spécialement la contemplation, d'abord concrète, puis abstraite, notre adolescence devait compléter cette initiation mentale en disposant surtout à la méditation. Or, le monotiiéLsme convenait autant à la réflexion que le fétichisme à Tobscrvation des êtres, et le polythéisme à celle des événements II était surtout propre à développer la déduction , après que notre seconde enfance avait ébauché Tinduction , directement liée à la contemplation abstraite. Son impulsion permanente dirigea tous les esprits vers une synthèse complète, fondée sur la révélation, qui dut y dispenser provisoirement de base objective. Cette unanime élaboration se trouvait toujours consacrée par deux destinations connexes, l'une imaginaire, Taulre réelle, mais également efficaces pendant toute la durée de la transition monothéique. En effet , la méditation devait alors conduire à la contemplation divine par Tamélioration morale. De ce double but résulta la meilleure consécration de la règle théocratiquc qui subordonnait toutes nos études à celle de la nature humaine.
Commune aux divers monolhéismes, cette tendanre synthétique dut surtout distinguer celui de TOccident, d'après la se-* paration des deux pouvoirs sociaux , qui, faisant prévaloir la culture et Tappréciation des sentiments, plaça le sacerdoce et le public à la vraie source de la coordination générale. Quoique la systématisation de la morale restât alors provisoire, faute de préparation objective, elle éleva la connaissance de Thomme au-dessus du mode théocratiquc, où Taulorilé dispensait l'empirisme de toute coordination. Jusqu'à ravénement du positivisme, l'ensemble de notre nature ne put être autant conçu que dans cette élaboration catholique, qui^ vouée au
gouvernement des âmes, évita spontanément rirrationnelle séparation entre le cœur et l'esprit, due à la métaphy^que grecque, et développée par Tanarcbie moderne.
Plus spécialement examinée , cette influence pbUosopbiqae du monothéisme se confond avec son efficacité scientifiqpie, que je dois maintenant caractériser, sauf les éclaircissements réservés à l'appréciation concrète.
Quoique le polythéisme ait d'abord secondé Tessor théorique en lui procurant à la fois des matériaux et des liaisons, il finit par entraver son développement et sa propagation en opposant aux lois générales des volontés trop particulières. Si l'ensemble de notre évolution n'avait pas naturellement réduit la science ancienne au premier couple encyclopédique, l'élaboration du suivant serciit devenue incompatible avec les croyances de notre seconde enfance, qui partout repoussaient spécialement la pensée humaine d'après l'influence Aviné. Mais, dans le domaine astronomique, le conflit se trouvait tellement engagé déjà que les découvertes de Thaïes n'auraient pu même être complétées et divulguées par l'École d'Alexandrie si le polythéisme avait vraiment prévalu.
Le monothéisme, surtout occidental, institua spontanément un régime plus favorable au développement scientifique, tant que dura la transition affective. En disposant à concevoir partout des liaisons, quoiqa' elles dussent alors être babituellemept vagues et souvent chimériques, il prépara la raison commune à l'adoption des théories réelles , et consacra la prépondérance empirique de Iti conception sur l'expression. Il poussa les esprits cultivés à perfectionner la philosophie naturelle, tant qu'elle resterait compatible avec la suprématie divine, qui concentrée alors vers les phénomènes humains, laissait un libre champ à Tétude générale de Tordre matériel, et même vital. Dès son début, le catholicisme s'incorpora le principal ensem-
DYNAMIQUE fiOGIALE. — OIAPITBE HXIÈME. &ftd
ble de rastronomie grecque ^ et lai procura bientôt une utile sanction en le liant à son culte. Quoique cette comiexité ne fût aucunement comparable à celle qu'établit la théocratie, elle tenéit pourtant à 8*en rapprocber» sous l'entrenise du moM"^ théisme hébraïque, pn^ndémenC empreint d'asifolâtrie. Envers le reste de ht philosophie naturdie , qui ne comportait encore que Taccumulation des matériaux, la transition affective seconda spécialement l'essor ^décisif de la chimie, d'après rbrrévocalM prépondéranoe Térs laquelle. tendait alors Texistence industrielle. La Hologie y fut mieux cultivée , outre ses applicft^ tioDS médicales, quand on eut pleinement rétai>U Tinhumatim des morts, consacrée par la vie pacifique des peuples théocratiques, mais suspendu chez les nations guerrières, obligées de brûler les corps pour en conserver des restes quelcoÉ^ ques.
Âppiédée dans son ensemble, cette constitution catholique du mouvement scientifique, loin d'être hostile au vrai progrès, comportait même un «èMr supérieur ft celui dont le mo|^ âge était susceptible sous les mefUeures Impulsions. Dignement préoccupé de la morale, à la fois théorique et pratique, le sacerdoce devait en sentir spontanément la relation nécessaire avec toute la philosophie naturelle, de manière à seconder le ped'ectionnement ûe ^llè-ci> quoiqde sans pouvoir «'y livrer suffisamment Tant que dura son véHtable ascendant, le catholicisme encouragea les travaux des aatrologneB et des alchimistes, Chez lesquels se concentrait alors la culture desMlenëes extérieures. En y faisant respecter la doctrine occidentale , 11 n'entrava nullement les progrès correspondants, et consacra la Juste subordination dés pensées indi?iduelles aux traditions collectives, suivant Tadmirable maxime de VfmiMian : Omni$ raiio, €€ naturalis inve^igatio^ /idem sequi débet , non prêeedere^ nec infringere. On doit même regretter que ce fïrein salutaire
kkO SYSTÈME DE POUTIQUE POSimT.
n'ait pas assez prévala poar consenrer à l*esprit tbéologfqne Tétode générale de l'ordre bamaln jusqu'à ce qu'elle devint yraiment accessible à Tesprit positif, sans le désastreux interrègne résulté de lambitlon métapbysique. Pour établir la division normale entre la tbéorie et la pratique, cette constitnUon spéculative manqua seulement d'une doctrine encyclopédiqaey dont les éléments ne sont suffisamment élaborés que de nos Jours. Nab elle prépara le mieux possible une telle fondation, en déterminant l'irrévocable séparation de la classe contemplative, qui n'avait pu surgir, dans Tâge ihéocratique, qu'avec nne domination corruptrice, trop regrettée par la pédantocràtie, andeone et moderne.
On doit surtout rapporter à l'élément spirituel de la transition alTectivc l'aptitude tliéorique dont j*y viens d'apprécier les deux aspects généraux. Mais il n'y faut jamais oublier la partidpa* tion continue de l'influeDce temporelle, émanée du public ou du gouvernement, soit pour préveoir ou réparer les déviations tbéologiques, soii même afin de modifier spécialement le système catholique par des inipulsioos direcies. L'examen concret me donnera lieu de caractériser la réaction décisive du sentiment féodal sur le culte et le dogme propres à la république occidentale.
Ce concours devient plus complet envers l'évolution esthétique du moyen Age, dont je dois ici caractériser l'ensemble, ses principaux développements restant réservés à l'étude des résultats.
En y considérant d'abord la préparation la plus générale, il faut remarquer l'aptitude directe de la transition aflTcctive à coordonner la vie subjective. Le polythéisme avait partout développé l'existence idéale, en procurant h chacun des rapports continus avec des êtres fictifs. Mais l'efficacité mentale et morale de ces relations familières s'y trouvait altérée par leur in-
DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITRE SIXIÈME. hki
cohérence, faute de leur conceutration spontanée vers un but déterminé. Ce complément résulta nécessairement de la tran sition monothéique, où toutes les pensées surnaturelles, liées par Tunité divine, tendirent au salut éternel, consistant surtout à contempler le moteur suprême. Un tel régime acheva de disposer l'imagination occidentale à la culture unanime et continue qu'exige notre état Giial, .afin de nous faire assez sentir nos liens normaux avec l'ensemble de nos prédécesseurs et celui de nos successeurs.
Je dois apprécier, en second lieu , l'aptitude esthétique du mo^en âge, d'après la nouveUe élaboration qu'il fit subir au langage humain. Fondé sur le sentiment par le fétichisme, il avait reçu du polythéisme un développement où l'imagination dominait. Le monothéisme dut coqipléter cette préparation^ en accordant au raisonnement une influence auparavant impossible. Tel éit le principal caractère que présente alors la reconstruction de la langue occidentale , d'après la base romaine , modifiée par les contacts germaniques, dans un milieu qui déjà sentait l'essor décisif de la rationalité pacifique Dépositaire naturel de l'ancien langage, ci directeur normal des mœurs communes, le sacerdoce catholique dut prévaloir dans cette universelle coopération, essentiellement propre aux trois populations vraiment connexes, italienne, espagnole , et française, seules assez préparées. Si le lien spirituel de l'Occident avait pu persister , celte triple nationalité se serait développée sans perdre l'uniformité de sa nouvelle langue, qui bientôt aurait absorbé l'idiome septentrional. Mais , quoique l'anarchie moderne ait retardé ce résultat, le moyen ilge en prépara Tavénement nécessaire, diaprés un digne pressentiment de l'existence normale.
Relativement à l'art proprement dit , la transition affective remplit spontanément la condition fondamentale de son véri-
hhl STSTÈMB DE POUTIQUE POSITIVE.
table essor 9 en sasdtant partout des nneurs idéalisâmes. Cette aptitude du milieu fut mai secondée par la doctrine, où la révélation et le raisonnement s'accordaient à repousser Tinaglnation, au point que, sauf d'admirables hymnes, le diristianisme n'inspira jamais d'autre poésie qu'un rêve initial sur le Jugement dernier. Mais l'influence temporelle compensa plef- Aement cette infériorité spirituelle y d'après le caractère défèn- 8lf qu'offrit alors l'activité guerrière, dont les princIpaleB entreprises furent mieux susceptibles d'idéalisation que toutes les luttes antérieures. En même temps , le développement général de l'existence domestique devenait éminemment favorable à l'art. La poésie pouvait aussi commencer à s'empare^ du domaine historique , qui doit finalement y préval(rir : Tévo* Ittton occidentale foumiisait.déjà le champ suffisant, surtout d'après l'avènement du monothéisme , et l'avenir s'annonçatt assez pour qu'on pût l'Idéaliser.
Tous ces attributs esthétiques furent essentiellement neutra<» Usés, ou plutôt leur efficacité se trouva gravement ajournée, par l'instabilité naturelle de la situation correspondante. Outre des mcrars pleinement idéalisables, l'art exigé qu'elles persistent assez pour être dignement chantées ; ce qiH devenait tecompatible avec la rapidité nécessaire de la transition défensive, où chaque transformation se trouvait accomplie avant qu'on pût la bien sentir. La difficile élaboration de la langue occidentale dut d'ailleurs retarder Tessor poétique, qui ne comporie jamais un langage éteint, quoique Dante ait luimême tenté d'abord de procéder ainsi , tant le nouvel idiome excitait encore de défiance avant cette épreuve décisive.
Néanmoins, d'admirables ébauches de compositions chevaleresques témoignèrent partout, dans la dernière phase du moyen âge , la tendance esthétique d'une civilisation mieux disposée que la précédente à s'incorporer l'art. La cottsttti-
DYNAMIQUE SOaALE. — CHAPITRE SIXIÈME. &&S
tion plus rationnelle du nouveau langage y suscita même on perfectionnement général du style poétique par l'introductioti de la rime^ destinée à compenser llnfériorité phonique quil encourait ainsi. €ette institution, qui convient pareillement mx langues les plus musicales , même naissantes y Ait immédiatement éprouvée envers des hynÉies latins ^ où, malgré nos préjugés pédàntesqties , elle consdtve une évidente améHo^ ration.
Dans les deu^ arts spéciaux , qui, moins précis qM l'art général, pouvaient alors se mieux Mer au culte, le progrès du moyen âge devint incontestable, d'abord pour la tnusique> tant insttumentale que yocale , où surgirent enfin de vastes compositions, puis quant au moins idéal des arts plastiques. Les constructions théocratiques firent seules comparables, en puissance esthétique, à ces sublimes cathédrales^ où la concentration monothéique rendit pins nette l'expression reAglease, sans en altéreir la majesté. Spontanément convertis en sanc* tuaires de tous les arts , les temples occidentaux devinrent surtout favorables au développement de la sculpture, qui, malgré l'imperfection technique et la grossièreté des matériaux, produisit souvent de vrais chefs-d œuvre, pleinement conformée à leur auguste desliuation. Outre ces admirables résultats, il faut apprécier aussi la constitution esthétique, qui^ faisait prévaloir le type théocratique sur Fanarcbie grecque , prépiara naturellement le régime sociocratique, en érigeant de nouveau Tart en office sacerdotal. Quoique cette tendance, comme toutes celles du moyen âge , n'ait pu se développer asBéB-, un exercice décisif permet d'en apprécier l'ébauche, quand m a suffisamment surmouté les pr^ugés modernes, où la vraie source des succès propres aux trois derniers iriècles se trouve radicalement méconnue.
L'ensemble de ces indications suffit ici pour caractériser
HhU STSTËME K POLITIQCE POSITITE.
raptitode estbétiqoe da monothéisiDe défeosir, dont je dote mainleBaol examiner r influence praliqne. Elle fut, à toos égards, essenlieUemenl due an milieu, sonnontant one doctrine incapable de consacrer aucune acti?ité. Quoique cette impuissance soit toujours inliérente à la synth^se absolue, elle y de? int plus complète diaprés la concentration monotbâque. Sans pouvoir s'incorporer la vie active, le fctichisme en avait spontanément secondé l*essor lotal, développé sous l'assistance du polythéisme, conservateur et progressif, pour rélaboratlon individuelle de Findustrie et révolution coUective de la guerre, liais le monothéisme, exclusivement occupé de lier chaque homme à Dieu , fit complètement abstraction de notre existeoce matérielle , où le concours social ne peut jamab être écarté. Il tendit pourtant à consacrer vaguement la transformation défensive de ractivité militaire, et même l'avènement occidental de la vie pacifique, quoique cette double influence appartint surtout au sacerdoce, sage directeur de la foi commune. Le vrai type de l'existence chrétienne sanctionne directement l'Inertie pratique , spécialement recommandée d'après la malédiction divine du travail et la réprobation absolue de la guerre.
Malgré ces obstacles dogmatiques, la situation propre au moyen âge y développa toujours la double activité qu'exigeait la transiilon finale de l'Occident pour compléter la préparation, individuelle et collective, de la vie normale. L'examen concret me permettra d'apprécier l'admirable système d'expéditions défensives où la guerre acheva dignement sa mission nécessaire. Quoique j'y doive aussi renvoyer l'explication gé- ; nérale du développement industriel , son ensemble comporte ici des indications fondamentales sur l'aptitude du moyen âge envers toutes les conditions essentielles de l'activité pacifique, dès lors dirigée vers sa transformation sociale.
DYNAMIQUE SOaAtE. — CHAPITRE SIXIÈME, kUS
Sons son principal aspect, c'est-à-dire envers les travailleurs, la transition affuctive.manifesta cette influence croissante, d'abord en changeant l'esclavage en servage, puis en abolissant la servitude personnelle, (*nfin par la libération civique. Quand cette issue fut assez réalisée, le moyen âge fil bientôt surgir l'ébauche spontanée de la constitution industrielle , en suscitant, d'une part, la séparation décisive entre les entrepreneurs et les opérateurs, d'une autre part, la principale hiérarchie des chefs pratiques. En troisième lieu , malgré la rapidité de celte transition , l'activiié pacifique y montra son caractère technique, qui résume nalurcllement ses attributs sociaux, en tendant à remplacer déjà la force humaine par les agents extérieurs, d'après l'Irrévocable abolition de l'esclavage occi-^ dental.
Ayant abstrailement accompli l'appréciation intellectuelle, d'abord théorique, puis esthétique, enfin pratique, du monothéisme défensif , je dois achever de préparer son jugement concret en caractérisant ses propriétés morales et polliiques , où réside son principal mérite.
Pour les bien concevoir, il faut, comme envers l'aptitude mentale , définir préalablement les obstacles dogmatiques que durent y surmonter la sagesse du sacerdoce et l'impulsion du milieu.
Isolément examinée , la doctrine catholique est plus défavorable à la sociabililé qu'à l'intelligence, d'après une autre conséquence générale du principe fondamental. Car l'omnipotence consacre davantage l'égolsme que la stupidité, d'abord dans le type divin, puis parmi ses adorateurs. Nos affections étant surtout destinées à nous faire surmonter les obstacles, théoriques et pratiques , propres à la situation humaine, elles ne peuvent suivre aucun cours normal chez un être affranchi de toute nécessité. Pouvant toujoui's remplacer le raisonne-
4à6 sTsitn D£ PounQfiE rosmvi.
■eut par oae ooDtenplatioB directe et ipécUe , il ne ooni' porte Jamais de vraie Buédiution, oonme Dante le aeatU profondémeot, manie parmi les aagesb Ses désirs qnelanqoes étant aussitôt réalisés^ on ne peut anssi iev concevoir d'aatie soorce que de purs caprices, sans ancnne impolskin a(kprédable do dedans ni dn dehors, liais on doit smloil reconnaître que ces impénétrables fantaisies resteni nécesairement personnelles; en sorte que la formule métaphysiqiie, vivre en soi pour soi , convient également aux deux modes extrêmes de la vitalité. Le type divin se rapproche ainsi dn dernier degré d'animalité , le seul où Texistence , réduite à la vie nutritive f demeure entièrement individuelle.
Cette sublime consécration de Tégolsme absolu tend dhnectement à neutraliser Tessor sympalbique du croyant monothéiste, dont le salut étemel doit consister en une tdie contemplation, à laquelle chacun se prépare pendant la vie temporaire. Mais, de plus, l'existence terrestre étant alors vouée à sa destination céleste^ les inclinations altruistes y produisent une coupable diversion^ interdite au vrai dévot au nom de ses meilleurs intérêts y toujours nécessairement personnels. Outre rimpuissaoce générale du tbéologisme à représenter le point de vue social, le monothéisme se trouve ainsi poussé spécialement à nier la spontanéité des aflections bienveillantes, compatibles avec le polythéisme. En efifet, elles empêcheraient cette systématisation d'une vie passagère, dont la destination individuelle rappelle toujours la sentence de Corneille : Où toiM lu hommes vont, aucuns ne vont ensemble. Pendant son déclin, le catholicisme s'est efforcé de conserver des adhésions privées, surtout féminines, en prônant son aptitude à perpétuer nos meilleurs liens, au mépris des conditions normales que sa foi dut toujours prescrire à la simultanéité du salut. A mesure qu'il abandonnait la morale pour préserver le dogme , il ten-
J)YNAIIIQUI SOCIALE. — CfiAPITBB SDUÈBIE. Ukl
tait d'accréditer partout ce sophisme ^ que les protestants et les déistes ont ensuite exploité, malgré la contradicdon directe qui résulte de son application universelle. Car , même en limitant cet espoir d'union éternelle aux principaux amis du croyant ainsi séduit, son exten^on à la plupart des familles assurerait le salut universel , malgré la doctrine qui dut toujours rendre incertain et rare T avènement des élus.
Ni régolme absolu du type suprême , ni la négation dogmatique des affections désintéressées, ni la consécration directe d'une insurmontable personnalité, ne purent cependant empêcher le catholicisme de participer admirablement à l'évolution affective du moyen âge. Car nos instincts altruites et les réactions pratiques propres à les développer devaient assez surmonter cette triple influence, tant qu'un digne sacerdoce neutralisa suffisanmienl les dangers moraux , comme les vices intellectuels , de la doctrine occidentale. Le principe catholique surpassa même le sentiment féodal pour la discipline individuelle; ils perfectionnèrent également l'existence domestique; mais l'impulsion temporelle prévalut nécessairement envers l'amélioration de la vie sociale.
Quelque pernicieuse que doive devenir toute négation systématique des penchants bienveillants, il ne faut jamais confondre, à cet égard, la théologie avec la métaphysique, qui seule développa pleinement, pendant l'anarchie moderne, la turpitude, théorique et pratique, d'une telle doctrine. Au moyen âge , la grâce surnaturelle compensait , quoique imparfaitement, ces inclinations naturelles , suivant l'admirable définitionde Thomas- à- Kempis : Gratta, sive dilectio, où l'inspiration divine remplace Timpulsion humaine. En même temps, la discipline permanente imposée aux instincts personnels, d'après la prépondérance des intérêts célestes sur les intérêts terrestres, devait indirectement seconder l'essor spontané des
hhS STSTÈlfE DE POirriQUE POSITITE.
aflèctioDS ainsi mécoDiracs. D'aiHeors, ramonr dlfio, quoiqu'il ne pût Jamais deTeoir Traimeot désintéressé, foornissait alors une issue directe à des sentiments qu*nn exercice quelconque tend à développer. Toutes ces compensations, théoriques et pratiques, disparurent quand la métaphysique s'empara de celte doctrine, dont Tancienne influence ne doit pas être Jugée d*aprës ses ravages modernes, que le positivisme fera seul cesser.
La morale individuelle constitue l\inique domaine qui convienne directement à la discipline théologique,. surtout depuis le monothéisme, dogmatiquement incompatible avec Texistence collective , où son influence ne saurait jamais devenir immédiate ni systématique. Mais, envers ce fondement général du régime humain, le catholicisme réalisa d'admirables perfectionnements, quoiqu'il dût y maintenir, et même y consacrer davantage, la personnalité des motifs, en résen'anl au positivisme leur transformation sociale. Le principal progrès, trop méconnu maintenant, y consista dans la prépondérance normale que la culture des sentiments obtint alors sur i*accomplissemcnt des actes, d'après la séparation spontanée entre le conseil et le' commandement, duc davantage à la situation qu'à la doctrine. Tant que le sacerdoce avait pu directement prescrire la conduite , il ne s'était point cflbrcé de régler les alTections qui l'inspirent, quoique leur ascendant ne lui fût pas Inconnu, comme le témoignent les livres théocratiques, surtout juifs. Cette disposition naturelle, où concourent notre orgueil et notre inertie, ne serait pas même rectifiée par le positivisme, malgré sa théorie de la constitution humaine , s'il ne devait point réduire irrévocablement la classe contemplative à sa vraie destination. Mais, quand les prêtres ne peuvent point commander l(*s actes, ils entreprennent, comme les femmes, de modifier les volontés. Telle est la transformation
que fit enfin surgir la situation occidentale au moyen âge , où le sacerdoce régla les tendances^ faute de dominer les résultats.
Vraiment opportune déjà, cette institution fondamentale, quelle que fût sa source historique , persista nécessairement, même à travers les graves altérations émanées de Tanarcliie DQoderne. Elle caractérisera toujours le premier pas de l'Occident vers, la saine morale, à la fois théorique et pratique, en systématisant Tuniverselle prépondérance du sentiment, spontanément'proclamée par le fétichisme, mais devenu trop implicite sous le double polythéisme. Au moyen âge, Tamélloration directe de nos propres dispositions suscite, enfin, dans tout roccident, une culture décisive, où l'on apprécie moins les résultats extérieurs de chaque conduite que les tendances intérieures qu'elle manifeste ou provoque.
Spécialement envisagée, cette discipline catholique de l'existence individuelle se rapporta surtout au plus perturbateur de tous nos penchants. L'instinct nutritif avait été mieux réglé par la théocratie qu'il ne put l'être sous le catholicisme, malgré l'efficacité personnelle et la réaction sociale des prescriptions relatives au jeûne. Il faut étendre le même jugement aux autres habitudes quiconcernent notre conservation matérielle, et principalement aux institutions de propreté, publique et privée, alors trop compromises d'après Tincurie catholique, malgré les dispositions spontanées de rOccident. Étroitement préoccupé
de la pureté morale, le catholicisme oublia que la purification physique constitue nécessairement le premier degré de la discipline individuelle, ainsi négligé comme inutile au salut éternel. Mais la transition affective développe une incontestable supériorité quant à Tinstinct sexuel, qui ne pouvait auparavant être assez réglé, parce qu'il dépend davantage des impulsions cérébrales que desi>esoins corporels.
a 50 sttrrtdiS M ik)LmQtJfi ràsittvft.
Plus modifiable qu'âacun autre, eb tant que relatif à ûeA ellgénces aisément réductibles^ il est plus susceptilile d'une vt-
cieuse persistance , en vertu même de sa moindre nécessité^ dans une constitution où les tendances sont mal proportionnées aux résultats, surtout à cet égard. C'est pourquoi sa vraie discipline Alt et sera toujours regardée comme le principal trïoin'phe de la sagesse humaine , qui ne saurait rencontrer ailleurs un concours équivalent de Timportance du but avec la difficulté des moyens. Une telle répression se trouvait réservée au catho* licisme, comme exigeant directement notre plus intime culture, négligée jusqu'au moyen âge. Elle dut spécialement inspirer la sollicitude dominante d*un sacerdoce que le célibat poustoit à régler surtout ctiez lui même ces puissantes tentations. LeH vrais prêtres purent ainsi reconnaître , mieux que les dignes femmes, Timportance capitale de la pureté séïuellé pour Ytlùh semble du perO^ictionUélttent humain, bon-seulémettt ittofal, mais aussi ttietttal, et même corporel.
Après ce pas décisif, qui, malgré d'anarchiques altérations , affectera toujours nos destinées, le principal mérite de la morale catholique consista dans le règlement direct de notre meilleure personnalité, que sa dignité supérieure rend à la fols plus dangereuse et moins disciplinable. L'orgueil et la vanité n'avaient jamais comporté de répression spéciale, et chacun se sentait même enclin à s'en honorer individuellement, quoique souvent choqué de leurs résultats chez les autres. Mais le bj?soin occidental de discipliner les forces humaines dut pousser le catholicisme à régler les sentiments qtii déterminaient alors leurs principaux abus , comme ils avaient d'abonl dirigé levr essor décisif. Pi'écurseur spontané du principe positif, TiUsthicl catholique osa dignement ériger ces deiix puissants mobiles en Infirmités radicales de la nature humaine. Quoique la presCrip^ tlon de l'humilité dût partager le discrédit de la doctkiM qui
DYNAMIQUB SO€IALB. — CHAPITEB SIXIÈME. 4SI
rinaugiira^ le positivisme lui procure une consistanee inébranlable^ en Tincorporant à la notion fondamentale de notre per<^ fectionnement) oti Ton suppose nécessairement le sentiment continu de notre imperfection.
Je dois enfin signaleir» dans la systématisation catholique de la morale individuelle , on troisième progrès , consistant dans FinterdictiOD générale du suicide. Malgré ses motifs égoïstes et son caractère absolu, cette innovation, dédaignée pendant Tanarchie moderne 5 concourut à préparer les Occidentaux au régime sociocralique, où les enfants de l'humanité disposeront moins arbitrairement de leur vie que des autres moyens dus et voués au Grand-Être. Une règle aussi contraire aux mœurs antérieures ne pouvait s'introduire que d'après une doctrine où chacun, isolé par la suprême domination, devenait coupable en brisant à son gré les liens providentiels.
Envers l'existence domestique, la transition affective accomplit deux améliorations décisives, où ses deux éléments prirent une égale part: la juste émancipation des femmes; le digne règlement de l'autorité paternelle et conjugale.
Quant à la première, trop exclusivement attribuée au prin« dpe catholique, il n'y put iniluer qu'en instituant la pureté, comme je viens de l'expliquer. Les mœurs romaines indiquaient assez, depuis la dictature, que> sans un tel prélambuie, la libération privée du sexe affectif, au lieu de permettre l'essor de la vraie tendresse, aurait suscité des désordres universels. Mais, d'après cette base, le sentiment féodal présida seul aux principaux perfectionnements de la monogamie occidentale, à laquelle le catholicisme dut préférer le commun célibat, eu traitant le mariage comme une concession exigée par notre vicieuse nature. Outre Tinfluence affective toujours propre à la vie civique, une existence plus sédentaire, en vertu d'une activite motns continue, manifesta davantage aux chefs pratiques
Ii52 SYSTÈ|f£ DE POLITIQUE POSITIVE.
la dignité de la femme et le prix des liens domestiques. TeUe fat la principale source de l'indissolubilité du mariage et de la liberté féminine^ double condition, graduellement sentie ^ de refûcaclté morale du sexe affectif d'où le sexe actif faisait enfin dépendre son bonheur et son perfectionnement Ces émotions décisives devaient rester essentiellement inertes chez un sacerdoce célibataire, qui ne pouvait assez comprendre que les satisfactions chamelles. Il ne sut pas même honorer le veuvage aussi dignement que dans les divers régimes antérieurs , puisqu'il lui préféra toujours la virginité.
Relativement à la discipline Intérieure de la famille , Tlnfluence du catholicisme surpassa celle de la féodalité, mais sans comporter des fruits aussi décisifs qu'envers le perfectionnement principal , où l'impulsion pratique avait prévalu. L'intervention normale du sacerdoce dans l'existence domestique fut d'ailleurs Indépendante de la doctrine occidentale , et due seulement à la séparation spontanée des deux puissances , de manière à cesser graduellement quand cette division prématurée disparut sous l'usurpation temporelle. Néanmoins, le monothéisme défenslf put assez durer pour rompre irrévocablement la suprématie absolue des chefs de famille , conservée dans la civilisation romaine, surtout envers les enfants. Destiné, dès son début, à régler les forces humaines, le sacerdoce catholique devint alors le digne organe des tendances sociocratiques de l'Occident, où nul pouvoir n'admettrait une vraie discipline^ tant que la plus précieuse des propriétés resterait arbitrairement régie. En vertu même d'une telle connexlté, le sentiment féodal , malgré ses vœux exagérés d'indépendance personnelle , seconda spontanément une Innovation conforme, à sa disposition civique, déjà prononcée quant aux biens matériels, qui cependant la comportaient moins.
L'aptitude morale du monothéisme défenslf étant assez ap-
DYNAMIQUE SOCIALE. — GHAPiliE SIXIÈME. /!|53
préciée envers l'existence privée , d'abord individuelle » puis domestique 9 il me reste à la caractériser dans la vie publique^ d*abord au dedans , puis au dehors. Mais , pour mieux juger ce principal office de la sagesse catholique et de TinspiratioD féodale , je dois préalablement définir davantage les obstacles généraux que leur suscita la doctrine occidentale. Sans un tel préambule , on ne saurait assez comprendre la situation contradictoire d'un sacerdoce obligé de systématiser un régime incompatible avec son dogme; en sorte que les impulsions pratiques durent alors devenir la principale source des succès obtenus.
Notre existence ne peut être vraiment réglée que d'après ce résumé général : l'amour universel appliquant l'activité collective à modifier sagement l'ordre fondamental. Or, la doctrine monothéique était directement contraire à l'ensemble de ce tableau. Jamais elle ne put concilier la préoccupation du salut avec les sollicitudes civiques , chacun ne pouvant se vouer à Dieu qu'en s'isolant du monde. Elle fut toujours plus hostile à la continuité qu'à la solidarité , d'après sa réprobation nécessaire de tous nos prédécesseurs polythéistes ou fétichistes. L'adoption des antécédents hébraïques tendait à compenser cette anarchique rupture de la filiation humaine , si l'ingratitude collective des chrétiens envers les juifs n'avait pas neutralisé ce lien artificiel. Même envers les ancêtres privés , le culte du passé, soigneusement institué par le polythéisme , reçut du catholicisme une grave altération , chaque croyant, préoccupé de son propre salut , pouvant , sans hérésie , supposer la damnation de tous les autres hommes. Le rétablissement spontané de Tinhumation théocratique, quand sa suspension militaire eut cessé , doit être attribué davantage à la vénération féodale qu'au respect catholique, qui Taurait volontiers bornée aux saints.
k&U SYSTÈME DE POUTIQCE POSITITB.
Une telle foi ne pouvant rester vraiment conséquente, le sacerdoce qui rappliqua dut aisément trouver, dans la fleiibilité théologique 9 malgré la concentration roonothéique, des ressources propres h concilier assez la théorie avec la pratique , tant qu'il demeura digne de son office. La doctrine chrétieime subit ; dès son triomphe , deux contradictions nécessaires ^ qu'un fanatisme exceptionnel put seul contester, et qui la disposèrent continuellement à d'autres inconséquences. Son type d'existence ne se réalisa pleinement que chez les solitaires de la Thébalde, qui , réduisant autant que possible nos exigences •matérielles, y pourvoyaient directement par leur propre travail ; pour se vouer à leur salut , sans remords comme sans diversions. Mais la préoccupation céleste devenait incompatible^ même moralement, avec la vie active, en suscitant un ascétisme où le pieux oisif oubliait le inonde par lequel il était gratuitement nourri. Cette tendance , souvent vériûée pendant la décomposition du catholicisme , et surtout sous Tanarchie protestante , fut suffisamment contenue au moyen âge , où le sacerdoce sut empiriquement consacrer les devoirs pratiques de chaque croyant. En second lieu , l'incomparable puissance des peines éternelles ne détermina Jamais TOccident à renoncer aux répressions temporelles, quoique la discipline spirituelle fût plus précise et plus complète. La division des deux pouvoirs conduisit même le sacerdoce catholique h sanctionner spécialement cette inconséquence chrétienne, en réclamant ces décisions pour les tribunaux ecclésiastiques, seuls capables d'apprécier le crinDe puisqu'il jugeaient le péché.
Outre sa souplesse nécessaire , trop contatée par tant d'iiérésies, le dogme monothéique pouvait, sous de sages interprèles, accueillir indirectement les inspirations sociales, d'après leur doubla affinité , d'une part avec l'amour divin , de l'autre avec le progrès moral.
DTNAWIQfJE SOGI^E. — GHAPIT3K aiXIÈME. 455
Qqoicpie le polythéisme e{lt bumanisé le plos possible les types suroatorels , rincaroaliQ» du moteur universel devait ma- Oifester davantage notre tendance croissante vers une bopiogônéité réelle entre les adorateurs et les êtres adorés. Gpp)plétée d*aboFd d'après rinstîtuiion de la trinité, qui perpétuait une conformité passagère , puis dans celle du mystère où cbacnn s'incorporait souvent la Divinité , celte assimilation permit au dien dq nioyen âge dolTrir aux cœurs occidentaux uue image anticipée de THumanité. Le rapprocb0ment devint plus efficace ^ mesure que le cattiolicisme remplaça Tadoraiion des anges par le culte des saints , qui diminua les inconvénients propres au caractère absolu d'une telle comparaison, outre qu*il compensait imparfaitement i'apotbéose polytbéique, J^p second lieu , des réactions sociales plus précises et plus Ulr rectes, quQiquQ n^oins syntbétiquas^ durent f^lors résulter de l'active consécration des mppotbéistes i surtout pcpidentaui^ y ^ 1a poursuite continue i]^ nptre pprfeçlionnemeut moral. Les deu)L influence!; devii^r^m ponp^i^es d'après 1^ réduction normale de ^Intervention divipe au gouverpement spécial de nos meilleures aOéctipus. Upe (o\^ copdpits , ppr des motifs quelconques, à fair^ justement prévaloir Ij^ culture du cœur, les Occidentaux dur^Ut se trouver bjeutO^ auieués à lui procurer toute sou extepsiop uaturelle , pialgré les restrictions dogmatiques qui d'abord eu altéraient l'eflijcacité. La destination sociale pouvant seule développer, et même consolider, If^mélioration aQecUve, l'inaptitude du monotiiéisme envers ce terme nécessaire du progrès mpra) , qu'il avait inauguré , constitua seulement une contradiction décisive sans arrêter un essor pleinement opportup.
Mais ce^ diverses influences du catbolici^çme ét^i/spt ^pp vjigues et trop indirectes ppuf procurer à la transitjpu aifj^ptiy^ le^ nrPBriétfés po]iti^e§ qu'/ixige^ei4 «e» grmÉf ftmU^iêêf
temporaires ou permanents. Us seraient toujours restés impossiblesy ou devenus insuffisants, si l'impulsion du milieu , qui fut la principale source de ces réactions dogmatiques, ne les avait continuellement ranimées^ pour les préserver de leur dégénération mystique, constamment imminente sous une telle foL Les mœurs pratiques , émanées elles-méms de la situation occident taie 9 déterminèrent alors sa prépondérance envers le perfectionnement de la morale publique , dû davantage à la féodalité qn*au catholicisme.
Quoique la chevalerie, qui résuma spontanément l'ensemble temporel du moyen âge, n*ait pu formuler qu'au seizième siècle sa règle générale de conduite , par son dernier représentant , cette incomparable sentence caractérisait toute la civilisation féodale. Fais ce que dois, advienne que pourra, constituera toujours la première manifestation de notre tendance directe à sortir du régime égoïste pour instituer Texistence altruiste. Une telle maxime se trouvait d'avance résumée par une expression décisive, profondément familière à nos ancêtres, et qui même conserve aujourd'hui sa plénitude, du moins officielle , chez les Occidentaux où le régime féodal persista le mieux. Car le mot Loyauté combine ' admirablement les deux qualités essentielles xlu moyen âge , le dévouement et la sincérité. Je dois d'ailleurs noter que la morale chevaleresque , ainsi formulée doublement, indique une émancipation mentale plus complète qu'on ne l'a cru jus<|u'ici , puisque cette prescription du devoir, indépendamment des conséquences quelconques, s'étend même à l'avenir surnaturel. Dans un régime déjà fondé sur l'opinion publique , où chacun aspirait davantage à revivre en autrui qu'au ciel, la certitude d'une éternelle souffrance ne pouvait arrêter l'accomplissement d'une obligation sociale. Condorcet signala justement, comme type de cette disposition pratique, le cas du duel, où les meilleurs
DliN^UdlQUE SOCIALE. — CHAPITRE SIXIÈME. ^57
croyants bravèrent 9 pendant plusieurs siècles, toutes les menaces chrétiennes; tandis que la prépondérance des mœurs industrielles suffit aujourd'hui pour dissiper cette coutume militaire. • *
Toutes ces tendances de la morale chevaleresque résultèrent surtout de la situation féodale , caractérisée par la transformation défensive de l'activité collective. Avant de s'éteindre ^en Occident 9 l'existence guerrière exerçait spontanément sa meilleure réaction affective. Devenue défensive , en restant collective y l'activité militaire comportait une pleine moralité ^ toujours incompatible avec son essor antérieur, où l'ardeur et l'importance du succès rendaient peu scrupuleux sur les moyens 9 en manifestant davantage les actes que les sentiments. C'est seulement au moyen âge que le respect continu de la vérité prévalut irrévocablement avec l'accomplissement des promesses quelconques et Tborreur de toute trahison. Ainsi se trouva spontanément posée la base générale de la morale sociocratique^ que le positivisme se borne à condenser dans l'obligation de vivre au grand jour. L'examen concret va me permettre de spécifier^ par des résultats décisifs ^ la tendance du moyen âge vers la sociocratle , alors développée avec plus de constance et de netteté que pendant la transition romaine y malgré la résistance dogmatique. On n'y peut attribuer au catholicisme d'autre influence propre qu'une impulsion , plus négative que positive , d'après sa suppression radicale de Thérédilé sacerdotale, dernier vestige réel de l'institution des castes 5 dont elle avait marqué le début
Cette dispositioù sociale, principale source du célibat ecclésiastique, permet ici de résoudre l'apparente anomalie résultée de l'extension que le moyen âge sembla procurer à l'autorité de la naissance. L'avènement du mérite restant alors prématuré , malgré les aspirations catholiques et les pressentiments
kSB BYSTfeMB DB POLITIQUE POSTHYE.
féodaai , le progrès s'accordait avec l'ordre poar exiger one telle restauration , dans une siloation où la succession élective aurait pleinement développé ses tendances subversives. SpoBtanément conforme à la nature défensive de Tactivîté colleotive, coinpe à son exercice intermittent, l'hérédité devint, au moyen âge, une garantie nécessaire du double résultat propre i la transition affective , surtout envers l'émancipation des travailleurst Au fond, le pouvoir y fut attribué davantage à la richesse qu*à la naissance, qui procurait moins d'ascendant politique que dans Tantiquité , quand elle se trouvait réduite à son isrédlt moral, Les obligations croissantes que le régime féodal prescrivit h la possession territoriale, plus aristocratique cependant qu'aucune autre, vont bientôt montrer combien ThérédiCé, déjà devenue spontanément sociocratique, différait alors de son type tbéocratique.
Pour cooïpléter ce jugement abstrait des propriétés sociales du moyed âge, il suffit ici de les indiquer sommairement envers les plus vastes relations humaines. Dans l'ordre purement occidental, le catholicisine dut y concourir directemeot avec la féodalité, d'après une foi coininune, régie par un même sacerdoce, tandis que la convergence défensive et la conformité de mœurs instituaient l'homogénéité pratique. Amsi put surgir le principal résultat du moQothéisoie défensif , la substitution décisive de l'agrégation libre à l'incorporation forcée, chez les cinq peur pies assez préparés. Mais, hors de l'Occident, l'impulsion temporelle reprend alors sa supériorité politique sur l'iospiratioB spirituelle , contrairement à leur contraste normal. £n effet , malgré ses prétendons à l'universalité , la toi catholique dut toujours consacrer, par son caractère exclusif, la haine et l'oppression des populations qui la rejetaient Ces aspirations empiriques devinrent aussi dérisoires que funestes, quand un autre osonotbéîsnie , non moins absolu , vint irrévocableiDttit parr
tager Tancien domaiDe romain entre deux cultes inconciliables. L'essor simultané de la clievalerie chez ces deux populations prouva bientôt que la similitude y môme imparfaite , de leurs situations sociales y secondait mieux qu'aucun tliéologisme^ islamique ou catholique , Tuniversalité vers laquelle tendait le régime humain.
Avant de commencer le jugement concret du monothéisme défensif*. dont je viens d'achever l'appréciation abstraite^ je dois la résumer par un tableau synthétique de la constitution catholico-féodale , sans lequel les principaux résultats de la transition alTective ne sauraient être assez expliqués.
Sous quelque aspect qu'on examine le régime propre au moyen âge » on le voit toujours émaner, ou de la séparation des deux pouvoirs , ou de la transformation de l'activité mili^ taire. Ces deux caractère fondamentaux déterminèrent , l'un Tensemble de la constitution catholique , l'autre celui de la constitution féodale. Ainsi provenae d'une seule source , chacune d'elles fut pleinement homogène, et leur harmonie mutuelle résulta de la connexité spontanée de leurs bases respectives.
Dans le catholicisme, cette filiation sodalp ne se borne point au régiiQfi proprement dit i elle domine aussi le culte, et même le dogme, le chapitre précédent démontre comment, dès i'o^ rigine du monothéisme occidental, le besoin de séparer les deux puissances, pour systématiser la morale universelle, détermina le caractère qui distingue sa révélation. Or , cette incarnation nécessaire conduisit natiirellement aux institutions dogma»tiques qui devaient là compléter : d'une part, la chute et la ^rédemption ; de l'autre, la trtnité combinée avec )ç mystère eucharistique. L'ensemble de ces cinq dogmes constitue une doctrine vraiment indivis! tde , qme la sociologie peut seiil^ exrpliquir, en 4évoUaDl sa destination traasttoin^ d'abord dans le
tout, puis envers les parties» dont chacune concourt spécialement au but social. Cette appiéciatlon historique peut être aisément étendue aux institutions secondaires, comme le purgatoire, le culte des saints, la confession avec absolution , etc. On les trouvera toujours motivées, ou par la mis^on morale d'un tel système , où d*après l'Uidépendance spirituelle qu'exigeait son efficacité. La damnation de tous les non-croyants* qui dut finalement inspirer, au cœur plus qu'à Tesprit, d'invlDcibles répugnances , devint nécessaire pour consolider la foi^ condition fondamentale de toute la constitution monothéique.
En voyant le grand Mahomet pleurer^ sur la tombe de sa mère, par le regret de ne pouvoir pas prier pour elle , on reconnaît combien une telle réprobation se trouvait indispensable à la condstance d'une doctrine indémontrable. Sans cette douloureuse exclusion, dont Tefficacité fut d'ailleurs plus passagère que sa distinction 9 Tesprit de discussion inhérent au monothéisme, surtout occidental, n'aurait jamais permis l'accomplissement des résultats moraux de la transition affective , ainsi livrée à des doutes indéfinis. Le positivisme, quoiqu'il doive aussi recommander sa propre foi, pourra seul respecter des croyances quelconques, soit qu'il apprécie leurs tendances nécessaires vers sa doctrine, soit que sa théorie de la nature humaine le préserve d'exagérer l'influence des convictions sur la conduite.
Quant à la constitution intérieure du sacerdoce catholique , elle fut toujours altérée par un intime conflit entre le principe de la naissance, qu'elle dut écarter, et celui du mérite, dont l'avènement restait prématuré ; ce qui la conduisit à trop conserver l'élection. La tendance révolutionnaire s'y trouvant ainsi consacrée, son inévitable extension troubla souvent l'ascendant central, qui ne pouvait surmonter une influence à laquelle chaque pape devait sa propre élévation. Au fond, les conciles constituèrent toujours un embarras pour la papauté , qui , sans
eux, aurait mieux traité les questions incidentes sur la croyance ou la discipline. Le positivisme pourra seul développer pleinement l'autorité spirituelle, en la préservant de toute assemblée officielle, d'après une doctrine constamment démontrable, où le nombre ne saurait Jamais être invoqué comme expédient final contre le doute. En second lieu, la constitution sacerdotale du catholicisme fut essentiellement contradictoire envers le célibat ecclésiastique , indispensable à Tabolition de l'hérédité , précieux pour l'indépendance, mais contraire à la destination morale du moyen âge. Ces deux vices généraux durent altérer l'ensemble de cette hiérarchie, dont les priSfcipaux mérites émanèrent de la sagesse pontificale, tandis que ses défauts provinrent surtout de la doctrine ou des circonstances. Puisque Tavénement social du vrai sacerdoce était alors prématuré, son organisation intérieure devait être troublée par son incohérence extérieure.
Spontanément conforme à l'ensemble de la situation occidentale, la constitution féodale offrit, malgré les préjugés modernes, une meilleure harmonie entre son principe général et ses institutions essentielles. Fondée sur la transformation de la conquête en défense, et destinée à diriger l'émancipation gra-^ duelle des travailleurs, elle présenta toujours une pleine opportunité, source de sa cohérence. Ces deux attributions générales , non moins connexes que celles du catholicisme, suffisent pour expliquer entièrement la féodalité. Déjà j'ai montré comment s'y rattachent ses deux caractères essentiels, la substitution du servage à l'esclavage , et la décomposition hiérarchique du commandement, envers lesquels l'examen concret va compléter mes indications. JLl suffit ici d'y joindre la sommaire appréciation du principe politique et du résumé social d'un tel
régime.
On doit regarder la féodalité comme ayant inauguré, par une
662 tTSTfeMB DE POLITIQUE POSITIVE.
application décisive quoique passagère j la règle générale de la biérarchie temporelle. Jusqu'alors compliqué d'influences théo^ craliques, l'ordre politique proprement dit commence, au moyen âge, à s'en affranchir irrévocablement^ pouf se réduire à la subordination spontanée des forces matérielles , que le sacerdoce doit ensuite systématiser. Rien ne fut mieux conforme que la progression féodale à la répartition naturelle de Tascen* dant temporel, suivant l'intensité des moyens d'action. Là Juste réciprocité constituée alors entre l'obéissance et la protection proclama la vraie loi de la hiérarchie politique, empiriquement appliquée auparavant sans avoir pu distinctement surgir, va rintime confusion des deux autorités élémentaires. Ainsi s'éta^ but enfln, mais envers un régime transitoire, la concUiaUon fondamentale entre l'indépendance et le concours, qu'il fôut maintenant Instituer dans l'ordre final.
Elle se trouve alors caractérisée admirablement par l'essôr décisif de la chevalerie , où le dévouement et la liberté s'élèvent simultanément jusqu'à leurs limites naturelles. Quoique le protectorat volontaire et gratuit ait toujours existé, jamais il ne put, avant le moyen âge, susciter une institution spéciale. L'activité militaire devait devenir défensive, et par suite intermittente, pour que ses meilleurs organes, à la fois plus disponibles et mieux moralises , vouassent leurs forces , individuelles et collectives , à la libre répression ou réparation dés iniquités sociales. Si le défaut de centralisation politique dut alors augmenter l'importance d'une telle institution , ce besoin spécial , que compensait d'ailleurs l'influence spirituelle, ne pouvait atl»cunement déterminer l'avènement de ce complément né( essabre d'une civilisation quelconque Comme l'activité collective, dont elle est inséparable , la chevalerie surgit nécessairement sous l'impulsion militaire, quoique sa vraie nature doive se . mieux concilier avec l'existence industrielle, qui, dignement
systématisée 9 lui procurera seule un plein développeiâént.
La double constitution que je viens de résumer^ d'après Tensemble de l'appréciation abstraite , me conduit maintenant à commencer l'examen concret du monotliéisme déHeusif en ca-> ractérisant d'abord le siècle équivoque gui réunit OU sépare le moyen âge et l'antiquité^ Car c'est alors que tous ses éléments essentiels durent naturellement recevoir une élaboration dé^ cisive. Ainsi se trouvera comblée la lacune volontaire envers le quatrième Siècle, où l'épuisement de la dictature romaine prépara directement Tavénement calbollco-féodal, mais sans pouvoir encore le laisser ouvertement prévaloir.
Inauguré par, un double symptôme, l'adoption légale du monothéisme et le déplacement officiel du centre politique ^ te siècle exceptionnel ouvrit une issue décisive, quoique ina-^ perçue, à la rénovation spontanée que la situation occidentale préparait depuis César, La connexité de ces deux résolutions fut toujours sentie, au moyen âge, même chez ceux qui la déploraient, comme le témoigne ce vers de Dante sur Constantin : Per cedtr al pastor si fece greco. Car le système catiioltque , condensé dans sa constitution sacerdotale, dont la papauté formait le nœud, ne pouvait se développer tant que la foi nouvelle, toujours incapable de surmonter la discussion, restait dépourvue d'une sanction légale. Les trois siècles antérieurs ayant assez élaboré toute sa doctrine, non*«éulement envers le dogmi^ et le culte, mais aussi quant au régime, même ecclésiastique, ses principales institutions durent alors surgir irrévocablement, sauf leur essor ultérieur. Pour substituer une éduca^ tion nouvelle à celle que le polythéisme procurait aili Occidentaux, le monothéisme dut organiser, au dedans comme aa dehors, la coordination indispensable à ses prétentions systé* #natiques. Il y fut spontanément assisté par son adoption générale des antécédents hébraïques, qu'il s\A heureosement
h6U SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
combiner avec ses emprunts naturels à la synthèse romaine , sauf sa double ingratitude envers ces services directs et spéciaux. A cela près, le nom de Rome transporta justement son incomparable prestige à ceux qui devenaient alors les vrais héritiers du polythéisme social, à mesure que leur destination pratique les dégageait mieux de la dégénération grecque, <|^ormais concentrée chez leurs rivaux byzantins.
Temporeliement appréciée , la révolution du quatrième siècle commença directement Téiaboration féodale, en déterminant, par son propre avènement, la décomposition politique qui devait constituer le principal caractère du régime défensif. Le partage officiel de Fempire fut ajourné jusijyi'à la fin de ce siècle , d'après la centralisation qu'exigeait alors Forganisatlon légale du catholicisme , dignement présidée par le grand Théodose, qui seul répara suffisamment la folle rétrogradation d'an sophiste couronné. Mais la division réelle, intermittente pendant le siècle précédent, devint continue quand la dictature eut quitté son vrai siège. Les invasions nomades, qui purent auparavant aboutir à des transactions volontaires, se convertirent alors en usurpations violentes du territoire occidental. D'abord l'Orient se trouvait irrévocablement séparé de VOccident, conformément à l'en^mble de leurs discordances antérieures, déjà si prononcées, au début de la dictature, que la poésie les faisait remonter jusqu'à la lutte homérique. En outre, le monde vraiment romain se décomposait alors en États de plus en plus indépendants , dont le centre spirituel devrait finalement changer. L'inféodation hiérarchique, et même la tendance chevaleresque , commencèrent k devenir partout appréciables de manière à susciter déjà quelques types personnels, surtout Téminent Aetius, également décisif sous Tuu et Taulre aspect * f
Outre leur essor respectif, les deux éléments généraux du
monothéisme défensif contractèrent spontanément leur alliance nécessaire^ pendant ces mouvements caractéristiques. Seule autorité pleinement reconnue , le sacerdoce odcidental y consacra dignement toutes les tendances sociales, même temporelles, tant au dehors qu'au dedans. Meilleur représentant des mœurs romaines que le pouvoir officiel, il sut néanmoins sympathiser convenablement avec les instincts germaniques^ dont Il avait pressenti la réaction nécessaire, qu'il s*eflbrça de régler d'avance par de sages missions, souvent périlleuses.
Ainsi préparée directement^ mon explication concrète du monothéisme défensif doit ici commencer d'après la répartition générale de la transition affective en trois phases successives, composées chacune d'environ trois siècles. La première, depuis le début du cinquième siècle jusqu'à la fin du septième^ correspond à l'établissement fondamental de la nouvelle occidentalité, sous l'ensemble des conflits spirituels et temporels. Pendant la seconde, qui finit avec le dixième siècle, cette agrégation se consolide et se complète en développant la guerre défensive envers les populations polythéistes, seules vraiment incorporables à la catholicité. La troisième phase ^ proloTigée jusqu'à la fin du treizième siècle, termine la fondation de la république occidentale, d'après son activité collective contre les invasions monothéistes, qui ne comportaient aucune issue par assimilation. Quoique cette division sociologique doive rester formulée temporellement, comme celle de la transition romaine, principale source d'un tel mouvement, elle va présenter spirituellement des caractères moins saillants» mais aussi déclsUls, naturellement liés à ceux-ci.
Suivant ce plan , réprésenté , sans fortuite , par la succession des trois dynasties françaises, je dois d'abord apprécier les invasions nécessaires dont la suffisante répression détermina la destination politique du moyen âge.
46(i SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
D'après le chapitre précédent , l'incorporation romaine ne put jamais embrasser réellement ni les nations théocratiqaes^ faute de pouvoir les assimiler^ ni les populations nomades, qui ne pouvaient pas même être conquises. Les premières n'étaient point susceptibles de réagir, du moins directement^ contre une telle domination ^ quelque oppressive qu'elle devint envers elles. Mais les autres^ dont le genre de vie eugeait un vaste territoire^ de plus en plus restreint d'après l'extension romaine, se trouvèrent ainsi poussées vers l'existence sédentaire avant que leur propre évolution les y conduisit spontanément Pour devenir agricoles, elles furent bientôt disposées à quitter les lieux peu favorables où la pression romaine les avait graduellement reléguées^ afin d'obtenir, en Occident, par des concessions libres ou forcées , un sol plus convenable et mieax préparé. Restées incapables du véritable essor militaire , ces peuplades accomplirent^ avec un succès croissant, des invasions, auparavant inconnues, consistant davantage à s'établir qu'à conquérir. Quand elles eurent ainsi posé le premier fondement de la vie guerrière, son évolution s'y trouva continue par les obstacles résultés d'abord de leur compression mutuelle, puis de leur commune résistance aux compétiteurs attirés par leur exemple. Dès lors leurs tendances naturelles vers la conquête cédèrent au besoin de consolider et développer l'établissement, mais sans éteindre des aspirations qui, n'ayant pu suivre le cours normal, suscitèrent, au moyen âge, des perturbations exceptionnelles, dont quelques vestiges subsistent encore.
Ce conflit nécessaire , qui , par des réactions de pins en plus vastes, mêla profondément la race jaune à la race blanche, doit être finalemeut regardé comme favorable à l'ensemble de la transition affective, qu'il rendit plus facile , et même plus prompte , tant spirituellement que temporellement Outre que
plusieurs tribus se trouvaient déjà converties à la doctrine occidentale , celles qui l'adoptèrent après leur établissement offrirent peu d'obstacles à l'apostolat catholique. En effet, leur polythéisme , d'ailleurs récent , et nullement enclin à la théocratie, devenait directement contraire à leur nouvelle existence, ^ue la foi monothéique pouvait seule sanctionner, malgré la faible résistance de leur propre sacerdoce, dont le crédit n'avait pu s'établir assez. L'exagération qui leur attribue la constitution féodale repose sur leur affinité spontanée envers ses principales dispositions, la transformation de l'esclavage en servage , et la décomposition hiérarchique du commandement , mieux adoptées quand on n*aspirc point aux conquêtes que lorsqu'on y renonce. Tout le régime du moyen âge n'offre de vraiment profire aux origines germaniques que Tusage du duel, résulté d'un insuffisant épuisement de l'essor militaire, et d'autant plus tenace que l'invasion fut plus tardive, comme le témoigne indirectement la tendance plus processive d'une province française.
Il faut donc s'étonner peu que, dès cette première phase, et même avant que la succession des invasions eût pu cesser assCz, les mœurs féodales fussent déjà devenues pleinement appréciables. Le siècle qui s'ouvrit par le saccagement de Rome aboutit à la noble domination du grand Théodoric , type initial dé la transition finale. Quoique le besoin d'indépendance dût •alors prévaloir après une concentration excessive, le caractère sociocratique de la nouvelle occidentalité surgit tellement, même envers la propriété, que des chefs puissants acceptent, et souvent sollicitent, des domaines purement temporaires. Une prédilection spontanée pour la vie rurale seconde la double émancipation des femmes et des travailleurs, en facilitant l'appréciation du sexe affectif et la transformation décisive de l'esclavage. L'influence féminine s'y manifesta par trois types di-
gneioent sanctifiés; Tadmirable épouse du fondateur de la monarchie française , Ttiumble vierge devant lajquelle sut s'incliner un énergique envahisseur^ et la noble esclave qu'aucun préjugé n'empêcha d'élever au premier trône de l'Occident. On apprécie surtout les mœurs de cette phase trop méconnue d'après leur profond contraste avec celles du siècle exceptionnel 9 OÙ le triomphe du monothéisme avait pourtant modifié déjà l'existence romaine. Cette comparaison décisive doit aujourd'hui conduire les vrais philosophes à respecter l'exs^ération poétique qui fit remonter le début spécial de la chevalerie Jusqu'au premier avènement de ses principaux caractères^ quoique leur essor ne pût y devenir complet.
On ne doit point hésiter à placer là l'origine nécessaire de la vie industrielle, d'après la tranafonnation de l'esclavage en servage, essentiellement propre à la phase initiale du moyen ûge. En effet, dans l'esclavage antique, le travailleur, toujours susceptible d'être vendu, dépourvu de toutes relations domestiques, et même étranger au culte commun j représentait une institution aussi durable que le système de conquêtes dont elle formait la base privée. Au contraire, le serf, incorporé profondément au sol, pleinement admis à la vie de famille, et participant à l'essor religieux, offrit une existence nécessairement passagère, qui bientôt conduisit à l'entière libération , également secondée par les opinions et les mœurs. La phase initiale sufQt pour que cette situation intermédiaire développât l'apprentissage général de la vie industrielle, en liant le travail à l'indépendance, comme l'exige l'antipathie qu'il nous inspire d'abord. Toutefois, l'affranchisseuiient des serfs agricoles se trouva retardé spécialement, outre l'essor moins actif et le caractère moins social de leur industrie, par la résidence rurale des chefs temporels, qui le rendait à la fois moins urgent et plus difficile. Mais cet Inconvénient
secondaire se trouva pleinement compensé , pour Tenseroble de Texislence occidentale, d'après l'irrévocable épuration que cette vie seigneuriale détermina spontanément chez la masse des populations urbaines. Tous ces plébéiens oisifs^ que le patriciat romain devait amuser et nourrir, devinrent les hommes d'armes des chefs féodaux, quand ils ne furent pas réduits en servage : or, les Invasions germaniques pouvaient seules accomplir cette précieuse transformation.
Une telle phase dut être éminemment favorable à Tintervention spirituelle , qui , malgré son essor ultérieur , ne comporta Jamais autant de noblesse et de pureté , ni môme d'efficacité, surtout morale. Outre que le clergé, toujours romain alors , devenait ainsi plus propre à protéger les sujets nationaux auprès des maîtres étrangers , il trouvait ceux-ci mieux disposés à subir le juste ascendant du saint organe d'une civilisation dont ils sentaient la supériorité. Son action normale fut secondée, non-seulement par l'assistance féminine, spontanément sympathique au culte où les sentiments prévalaient sur les actes, mais , d'une manière plus spéciale, d'après les institutions monastiques, qui placèrent chaque château sous l'influence d'une abbaye. Quand l'existence contemplative, trop oiseuse chez des solitaires peu subordonnés, fut dignement réglée par Safnt-Benolt, elle rendit de précieux services, mo rayx, intellectuels, et même matériels, limités toutefois à cette phase, au delà de laquelle les couvents devinrent plus nuisibles qu'utiles. Au dedans, une telle institution alimenta noblement le clergé séculier, alors personnifié dans l'éminent évêque de Séville; tandis que, au dehors, elle développa l'admirable système de missions où le complément de l'occidentalité romaine fut préparé par le grand pape digne de réhabiliter Trajan.
En même temps , cet état monastique représenta convena*
blement le juste degré d'abnégation matérielle qui conTient à ^indépendance spirituelle, trop corrompue quand la richesse, surtout territoriale, prévalut chez le sacerdoce occidental Quoique cette altération fût la suite de la précocité générale qui caractérise la séparation catholique des deux pouvoirs , on regrettera toujours le mode d'entretien propre à cette phase , où Texistence ecclésiastique reposa, presque autant qu'à l'origine, sur de libres donations, principalement privées. La juste indépendance ainsi consolidée permit au clergé d'accomplir alors une intervention domestique, plus difficile et plus importante que ses triomphes politiques, en imposant aux nouveaux chefe les conditions essentielles du mariage occidental , malgré les obstacles résultés de leurs prédilections ariennes. Pour mieux apprécier un tel succès, il faut l'opposer à Tinsuffisantc influence du sacerdoce byzantin , qui , sous la vame orthodoxie des chefs temporels , trouvait en eux une tendance hivhicible à maintenir la suprématie romaine du pouvoir pratique. Quoique la division des deux puissances n'ait jamais pu se réaliser dans l'Église grecque , ainsi séparée du vrai catholicisme longtemps avant son schisme officiel , ce clergé rendit alors d'utiles services, en compensant la juste suspension que les besoins sociaux imposaient à l'essor intellectuel de l'Occident
Le dernier siècle de cette phase initiale vit surgir, en Orient ^ une révolution décisive, qui réagit sur l'ensemble de la transition affective , mais dont il faut ici caractériser le principe généraL
Un clief incomparable , par le concours du cœur avec l'écrit et le caractère, accomplit, en temps opportun, un ébranlement sans exemple, qui combina profondément les deux caractères essentiels du moyen âge, l'aspiration à l'universalité religieuse, et rinstallation d'une population nouvelle. En instituant le monothéisme islamique , Mahomet présenta dignement une nou-
velle solotion du grand problème qui préoccupait autant TOrient que roccident. Son admirable empirisme avait confusément senti l'incompatibilité radicale de la séparation des deux pouvoirs avec le principe théologique, d'après la nullité du sacerdoce grec et l'insuflBsance de TÉglise romaine. Il fut donc conduit à maintenir leur concentration polythéique, quoique il eût reconna les avantages moraux et politiques de leur vraie division, réservée à la foi démontrable. Ainsi rapproché davantage du monothéisme hébraïque , qu'un tel messie aurait restauré , le grand prophète se préserva des tendances théocratiques par le caractère militaire, en procurant à son dogme la simplicité convenable à ce régime , et d'ailleurs propre à faciliter une pleine émancipation. Cette combinaison satisfit aux tendances spontanées de son peuple vers la conquête universelle y que Mahomet sut transformer, au nom de la foi nouvelle, en un simple établissement, plus conforme au mode germanique qu'au type romain. Après avoir empiriquement tenté d'absorber aussi l'Occident, Tislamisme le laissa finalement au catholicisme, en se bornant à la domination orientale, Jusqu'à ce que ces deux monothôismes, mutuellement neutralisés, se trouvassent simultanément dissous, pendant la révolution moderne.
Cette phase fondamentale produisit donc , au milieu d'une apparente dissolution , un meilleur développement de l'occi* dentallté, par l'ensemble des contacts décisifs que contractèrent déjà toutes les populations restées étrangères au régime théocratiqne. Un tel mélange, où manqua seule la race noire, tendit de plus en plus à faciliter la conception et seconder l'avènement du Grand -Être, en manifestant la convergence spontanée des mouvements partiels. On put dès lors sentir, mieux que sous l'incorporation forcée, combien l'initiative dévolue à l'Occident devait finalement aboutir à la régénération universelle, pleine-
U12 iTSTfeME fJK POLITIOCE POSITITE.
ment éteodac aux grandes théocraties, qui, dans leur apparente inertie y attendaient l'issae de la transition homaine.
A(in de mieux apprécier la seconde phase da monothéisoie défensif y il y faut spécialement appliquer la loi générale établie ^ au début de ce volume, sur TéTolntion fondamentale de la sodabililé, d'abord civique ^ puis coUectiTe, enfin onifertelle. C'est alors^ en effet , qne commence distinctement le second mode, qui devait caractériser le moyen âge, comme le premier convient à la civilisation ancieime y et le dernier définira l'existence moderne quand elle sera systématisée. La phase initiale avait irrévocablement détruit l'incorporation forcée^ en maintenant les liens formés pendant sa durée, mais sans pouvoir Caire surgir la libre agrégation qui devait la remplacer.
Pour concevoir Favénement de l'occidentalîté nouvelle , on doit le regarder comme résulté du concours spontané de deux conditions nécessaires, l'une temporelle, l'autre spirituelle, également propres à la situation correspondante. La première consista dans la commune défense des établissements formés pendant la pliasc initiale contre des invasions que les succès antérieurs tendaient h perpétuer. Mais cette activité collective n'aurait pu constituer lo nouveau système occidental, si le sarordocc n'avait pas institue directement un lien général, en (Hendant h la vie pul)lique une influence morale essentiellement l)ornéc jusqu'alors àrexistence privée. D'après ce double besoin, la seconde pliasc d(ilerniina, dans chacun des deux pouvoirs, une concentration qui la distingue profondément de la précédente. L'indépendance qu'cxigça celle-ci, pour permetmettre aux nouveaux éléments un essor décisif, fut alors remplacée par une dictature indispensable au concours défensif contre des invasions toujours imminentes, auxquelles il fallait poser un terme irrévocable. £n même temps ^ la constitution «allioliquc devait so concienser davantage autour de la pa-
pauté> seule capable de procurer à son action occidentale assez de consistance et de continuité. Ces deux concentrations simultanées devinrent naturellement connexes d'après la terminaison des expéditions défensives propres à cette seconde phase , où les invasions polythéiques furent contenues en convertissant les peuplades correspondantes, pour les incorporer k la nouvelle occidentallté.
Quoique Télaboration temporelle ait alors dû prévaloir, 11 convient ici de caractériser d'abord l'essor spirituel , consistant surtout dans Tapplication spontanée du catholicisme à l'existence politique^ comme consécrateur et régulateur. Cette ex« tension normale du pouvoir théorique commença, dès le début de la seconde phase, par la consultation décisive de la papauté sur le changement de dynastie que Taristocratle française avait justement reconnu nécessaire au développement de ractivité défensive. Une telle occasion manifesta pleinement le caractère sociocratique que la politique occidentale avait irrévocablement acquis pendant la transition romaine. En effet, les motifs de la réponse y furent aussi purement humains que ceux de la demande , et non moins exempts de toute consécration surnaturelle envers l'hérédité , désormais Instituée comme garantie d'aptitude et de sécurité, sans aucun prestige absolu. Le juste succès de ce sage conseil devint l'origine directe de l'autorité politique des papes, dans un milieu qui, pendant la phase précédente, ayant librement érigé le catholicisme en arbitre systématique de l'existence privée, dut alors lui confier aussi le règlement moral de la vie publique.
Mais ce complément naturel ne put se réaliser que d'après une institution doublement funeste, suite nécessaire de la précocité qui caractérise , au moyen âge , la séparation des deux pouvoirs. Une morale purement Individuelle, où l'existence domestique n'était rentrée qu'empiriquement , se trouvait In-
klU SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
capable d'embrasser directement la vie politiqne. Cette exten* sien factice da calholicisme devait essentiellement reposer sur l'ascendant social de son principal organe , qni ne pouvait devenir efficace qne d'après ane suffisante indépendance. Or, une doctrine incompétente n'était point susceptible de procurer une telle garantie , qui dès lors exigea l'élévation temporelle du clergé , sans laquelle il n'aurait pu surmonter les forces qu'il ftit chargé de régler. Ainsi surgit la domination territoriale artificiellement annexée à la papauté par la sagesse des dictateurs occidentaux, qui sentirent alors la nécessité de cette condition permanente , sans pouvoir en apprécier les dangers ultérieurs, qu'il importe ici de caractériser.
Ils consistèrent surtout en ce qu'une telle anomalie devait concourir à la corruption morale* du sacerdoce , et rendre impossible l'unité politique de l'Italie. Sous le premier aspect , on ne peut douter que cette principauté papale , dont chaque évêché tenta , comme toute abbaye , d'obtenir l'équivalent , n'ait beaucoup développé les tendances théocratlques inhérentes au monothéisme , et spécialement fortifiées par la consécration du type juif. Tant que le clergé séculier conserva réellement une destination sociale , cette dégénération ne se manifesta que dans les institutions monastiques qui, déjà privées de leur but civique, exigèrent, dès le milieu de celte phase , une réforme aussi vaine que noble. Mais , avant la fin du moyen ûge , la dégradation s'était étendue à l'ensemble du sacerdoce, de manière à déterminer son irrévocable déclin, comme je l'expliquerai bientôt. En second lieu , la principauté jointe au siège papal dut toujours empêcher la réunion de l'Italie sous un seul gouvernement , dont les papes seraient naturellement devenus les vassaux , contrairement à la dignité normale de leur office occidental. Toutes les sollicitudes temporelles durent ainsi concourir avec leur propre politique pour
DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITRE SIXIÈME. hl5
empêcher même qu'il surgît jamais ^ en Italie, aucune puissance capable de prévaloir sur les petits États qui s*y multiplièrent au moyen âge, suivant la tendance universelle. Yoilii comment fut irrévocablement détruite une nationalité collective, qui liée à la transition romaine, dut cesser avec elle, quoiqu'elle ait ensuite inspiré toujours de vains regrets, et souvent des tentatives déplorables, que le positivisme peut seul dissiper irrévocablement.
En achevant d'apprécier Tessor spirituel pendant cette seconde phase , il y faut remarquer le complément de l'élaboration du catholicisme par le développement du culte des saints, jusqu'alors insuffisant, faute d'antécédents, sous un dogme forcé de réprouver tous les types étrangers. Les siens se trouvèrent assez multipliés d'après la phase initiale pour permettre une digne extension de cette institution nécessaire , dont la meilleure application concerne ce temps d'abnégation et d'eflBcacité. Sa réaction améliora la constitution dogmatique du catholicisme , en y réglant le genre et le degré de polythéisme qu'exigea la destination populaire de la foi monothéique, ainsi pourvue d'une juste spécialité d'adoration et même d'explication. Les irrationnelles critiques des protestants et des déistes doivent , à cet égard , mieux disposer les philosophes à sentir le mérite d'un culte qui poussait à la sociolâtrie en faisant prévaloir les types humains , tandis que le régime correspondant tendait vers la sociocratie. Sous ce double aspect , le contraste du monothéisme byzantin peut aussi concourir à caractériser davantage le vrai catholicisme. Une population qui , pour compenser la sécheresse monothéique , accueillait avidement les fées arabes et Scandinaves, avait besoin que le développement de Tinstitution des. saints vint rhieux alimenter son cœur et même son esprit. Cette condition se trouva pleinement réalisée, puisque ces types devinrent plus
spéciaux que les dieux , dont chacuo ne resta jamais pourvu d'un département unique , aûn que son indépendance ne le ftt point ainsi confondre avec les fétiches correspondants.
Outre son efficacité morale ^ le culte des saints exerça mentalement une importante réaction y par la vulgarisation spontanée des notions historiques naturellement attachées à chaque biographie^ et Jusque aux légendes spéciales. Quoique le catholicisme^ aveuglément restreint à son propre passée fût incompatible avec le véritable esprit de l'histoire , le sacerdoce s'efforça d'y compenser ce vice, en instituant l'histoire ecdé* siastique, liée à l'ensemble des antécédents Juifis, et même à la dictature romaine. Ainsi surgit , en Occident, un point de vue historique plus abstrait et plus universel que celui de l'antiquité, toujours bornée à des annales purement nationales. L'éducation du clergé pouvait seule développer convenablement une telle amélioration, dont chaque siècle augmentait la portée. Mais, outre son introduction sommaire dans l'instructraction commune, cet enseignement abstrait se trouva surtout popularisé, sous forme concrète, d'après la célébration des saints, qui familiarisa les occidentaux avec les principales phases de la catholicité.
La supériorité nécessaire de l'élaboration temporelle sur l'essor spirituel pendant toute la seconde phase , se manifeste nettement quand on y compare les illustrations personnelles. Aucun nom vraiment éminent ne surgit alors du sacerdoce , même central , tandis que la situation dictatoriale suscita trois types admirables, quoique inégaux, qui toujours caractériseront les trois siècles de Gharlemagne, d'Alfred, et d'Othou. Ce contraste, qui devint inverse dans la phase suivante, résulta, des deux parts, d'une grande destination, d'abord temporelle, puis spirituelle.
Tout le premier système des guerres défensives propres au
moyen âge , consiste à compléter Toccidentalité par Tirrévocable adjonction des polythéistes nomades ^ en les poussant à devenir sédentaires sar le sol quelconque qu'ils occupaient alors f et consolidant leur incorporation d'après leur conversion. Uii concours sans exemple de compression et de concession put seul terminer une suite d'invasions qui menaçait d's^ourner indéfiniment l'essor de la civilisation pacifique , devenu déjà le but commun des principales aspirations,- temporelles et spirituelles. Il fallait d'abord que l'Occident montrât sa force pour que des peuplades peu disposées à surmonter les difficultés agricoles prissent enfin la résolution de se fixer aux lieux défavorables où la résistance antérieure les avait reléguées. Mais le succès d*une telle manifestation exigeait ensuite qu'elles fussent dignement incorporées au système occidental, sous l'unique condition d'adopter la foi catholique, alors érigée en symbole du progrès social. £n retour d'une civilisation qu'il apprécia bientôt , ce complément germanique devint la barrière spéciale de la transition affective contre les invasions septentrionales , de manière à refouler vers l'Est les expéditions ultérieures des nomades polythéistes, dès lors émanés surtout de la race jaune.
D'après sa nature et ses conditions, une telle opération, quoique destinée à l'ensemble des Occidentaux , dut être instituée par le peuple central , seul assez consistant déjà pour la diriger. L'Italie ne pouvait y prendre aucune part essentielle , vu s»n défaut radical de condensation politique , cidessus expliqué : la Germanie s'en trouvait exclue, du moins au début , puisqu'elle en était l'objet , quoiqu'elle concourût dignement à la compléter, surtout sous le grand Othon. Quant à l'élément britannique , malgré son irrévocable incorporation pendant la première phase , il restait trop imparfait pour satisfaire au delà de ses propres sollicitudes. Enfin , le succès de
riD?asion masulmane , qui menaçait tout roccident d'ane intolérable oppression y ne permettait point à l'Espagne de participer à la commune défense autrement que par Thérolque lutte qu'elle soutenait déjà contre ses dominateurs. C'est ainsi que le monothéisme défensif se concentra d'abord en France y où la dictature nécessaire de l'incomparable Gbarlemagne pourvut systématiquement à tous les besoins occidentaux , tant spirituels que temporels. Presque aussi grand que César et mieux placé , sa suprématie politique , dont il ne s'exagéra
point la durée, fonda la république occidentale , de manière à consacrer rbrrévocable destruction de l'empire d'Occident, maigré les protestations byzantines. Ses succès militaires n'altérant jamais sa prédilection personnelle pour l'activité pacifique , il devint spontanément le meilleur représentant des tendances sociocratiques, auxquelles, dans la même position , Alfred aurait fourni pourtant un type plus pur.
Cette fondation de la république occidentale tendit naturellement à déplacer le centre du système. Quoique une telle réaction n'ait pu se consolider et se développer que sous la phase suivante, j'en dois ici marquer l'origine, parce que ce changement caractérise sensiblement la substitution décisive de l'association libre à l'agrégation forcée. Tant que celle-ci prévalut, le centre politique de l'Occident dut rester placé sur sa circonférence territoriale , d'après les explications spéciales du chapitre précédent. Mais la libre incorporation exigeait que la population centrale fût partout entourée des divers éléments du concours volontaire, afin de fonder sa présidence, essentiellement morale^ sur l'ensemble des fatalités sociologiques, sans aucune oppression politique. Voilà comment toute la transition affective se trouve résumée par le déplacement de la métropole occidentale, irrévocablement transférée de Rome à Paris avant la fin du moyen âge.
DTNAMlQUfi SOCIALE. — CHAPITRE SIXIÈME. U19
On complète aisément l'appréciation générale de la seconde phase, en y caractérisant le mouvement intellectuel, qui devint déjà plus prononcé , quoiqu'il y dût rester secondaire , vu le Juste ascendant des besoins sociaux. Le génie occidental se trouve alors capable d'élaborer directement son nouveau langage, dont les contacts antérieurs avaient assez fixé les conditions fondamentales. Ce travail s'accomplit, comme sous la théocratie, par le concours cogtinu de la spontanéité populaire avec la systématisation pontificale , qui sut y combiner heureusèment les deux occidentalités. Il réagit bientôt sur la constitution du sacerdoce , qui , resté dépositaire de l'ancienne langue , la fit habituellement servir à mieux diriger et concentrer davantage son oiBce universel. Elle lui permit surtout de réaliser les sages interdictions de la phase précédente contre la lecture vulgaire des livres juifs , qui ne pouvaient entretenir que des aspirations rétrogrades au monothéisme théocratique.
Quant à la culture spéculative , théorique et même esthétique, elle dut aldrs rester essentiellement suspendue en Occident, sans jamais y susciter pouctant aucune répugnance, populaire ni sacerdotale , et seulement d'après les exigences supérieures de la situation correspondante. Mais l'islamisme put, à cet égard, compenser l'impuissance du catholicisme, mieux que ne le fit, sous la phase précédente, le monothéisme byzantin. Ayant conservé la confusion antérieure des deux pouvoirs, il se trouva spontanément dispensé des lentes et pénibles élaborations qu'imposait à l'Occident une séparation prématurée , vraiment inconciliable avec le principe théologique. On peut, en effet, confirmer toutes mes explications sur la complication nécessaire du dogme et du culte catholiques en vertu de cette division, en voyant la destination inverse conduire à la simplification caractéristique de l'islamisme. Une telle
kSQ SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
, oompensatioD permit au génie masulman de développer bleatôt ses teDdaoces sociocratiques, surtout vers Tart et la science, dont il fournit; dès celte phase , ses meilleurs types, pour le double essor, seul possible alors, de rarcbitecture sacr^ et du système astronomique. Le grand nom d'Albategnios représente suffisamment la juste consécration qae Tislamisme procura spontanément à la philosophie naturelle, en faisant émaner d'un jeune prince le perfectionnement de toutes les études cosmologiques. Avant la lin de cette phase , les écoles de Séville et de Gordoue étaient assez appréciées, même du sacerdoce, pour que les meilleurs Occidentaux, surmontant les antipathies théologiques , allassent y recevoir un complément d'éducation qui ne pouvait alors surgir ailleurs.
Pendant que s'accomplissait partout le mouvement, intellectuel et politique , propre à cette seconde partie de la transition affective, les éléments généraux de l'ordre final y commençaient directement leur évolution décisive. Jl serait ici superflu de s'arrêter spécialement à l'émancipation féminine, qui^ déjà constituée sous la phase initiale, ne put alors que se consolider et se dévelopi)er , en préparant le complément que lui réservait Tinstitution chevaleresque. iMais j'y dois caractériser le premier avènement des classes industrielles, d'après l'irrévocable abolition du servage dans les villes et bourgs, malgré la conservation de la servitude rurale , qui ne put cesser qu'en s'appuyant sur cet affranchissement décisif. Ainsi réduite aux populations concentrées, d'où devait surtout dépendre l'organisation du travail occidental, la libération personnelle des opérateurs leur permit de mieux développer les caractères essentiels de la nouvelle activité, d'abord hidividuelle, mais bientôt collective. Toutefois, cette tendance finale ne put s'y manifester que sous la phase suivante, par l'avénement des entrepreneurs, alors confondus avec les travailleurs.
L'industrie manufacturière s'y borne aux opérations résultées * d'une demande spéciale ^ quoique le commerce institue déjà de vastes expéditions, en liant les principaux centres aux foyers musulmans , d'après la conquête de TEspagne. iMais cette restriction nécessaire du travail primitif se trouva spontanément compensée par une sécurité matérielle qui permit de mieux élaborer les mœurs industrielles. .
Si l'ensemble de ma théorie historique pouvait maintenant laisser quelques doutes sur la destination purement transitoire dû monothéisme défensif , ils seraient aisément dissipés d'après l'examen général de sa principale phase ^ gui seule me reste à juger. Des trois siècles qui la composent^ le premier compléta l'élaboration de la constitution catholico-féodale , dont le dernier commença l'irrévocable dissolution ; en sorte que celui du milieu marque l'unique époque de sa vraie splendeur , liée à sa pleine efficacité , nécessairement passagère.
La première phase du moyen âge dut faire prévaloir Tindépendance , et la seconde le concours ; tandis que la troisième se trouva surtout caractérisée par sa tendance à concilier directement ces deux conditions fondaipenlales de la vraie sociabilité. Telle fut la destination normale de la hiérarchie féodale ^ qui n'avait pu jusqu'alors s'établir pleinement ^ faute d'une situation qui fît également sentir ces deux besoins continus. Depuis que la république occidentale était fondée^ la dictature que son avènement avait exigée devenait contraire h sa constitution, en disposant h reproddre le régime de Tincorporatlon forcée. Mais les prétendus successeurs de Charleroagne s'efforcèrent vainement de prolonger une concentration passagère 5 alors incompatible avec le déloppement social. Cette phase s'ouvrit , comme la précédente , par un changement dynastique dans la yionarchie centrale , dont le chef devait se transformer désormais en président de la hiérarchie
hH2 SYSTÈME U£ POLlTlQli£ POSITIVE.
«féodale 9 qui fut mieux caractérisée en France que parlont ailleurs.
Une telle institution , outre son aptitude directe à satisCadre les besoins permanents de Tactifité défensive , fournit le prunier type de l'organisation normale du pouvoir pratique. Car la pleine concentration ne convient babitnellement qu'à la puissance théorique, qui resterait naturellement condensée chez un seul cerveau , si ce suprême oigane de la synthèse ta^maine pouvait assez communiquer son influence universelle sans des auxIRaires continus. Mais la constitution propre à Texistence pratique consiste^ au contraire, dans la coordination graduelle des forces indépendantes. Or, la hiérarchie féodale offre jusqu'ici Tunique modèle de cette organisation qui sqppqse (a division des deux pouvoirs^ mieux appréciée, au moyen âge, chez les praticiens que parmi les théoriciens. Ce plein avènement de la féodalité devenait tellement urgent que^ pour le rendre plus prompt et plus complet, rAngleterrau^phit aisément Fintervention exceptionnelle qui changea ses chelis aristocratiques, comme la France venait de le faire envers son chef monarchique d'après un motif éqqivalent.
Tandis que la subordination féodale instituait le concours , l'indépendance se consolidait d'après l'hérédité des fiefs, non moins utile aux vassaux qu'aux seigneurs, et déjà préparée par la transformation graduelle des bénéfices militaifes, d'abord temporaires, puis viagers. Une telle succession suffirait pour confirmer la source purcineut sociocratiquc de cette garantie nécessaire d'aptitude et de fixilé, déjà dégagée de tout caractère théocratique. Sa vraie nature se manife^a surtout dans les obligations décisives directement imposées à (a possession territoriale, avec la sanction, souvent appliquée, d'une confiscation régulière , à laquelle manqua seulement une moralité plus complète, réservée à li^systém^tisa^pfi finale (les conditions
DYNAMIQUE $OCIA{.fi. — GHAPITBB SIXIÈME. 483
nouvelles étaient alors devenues tellement opportunes» qu'elles se développèrent surtout d'après une transformation volontaire des alleux en fiefs , afin de remplacer un isolement illusoire et périlleux par une discipline normale et protectrice. Ainsi se trouva %>onlanément posé le principe dé liberté qui devra toujours diriger la substitution décisive de la propriété relative à la possession absolue , quand les règles générales de l'existence pratique seront assez ^tablies^
Ce développement complet de la vie féodale suscita bientôt l'essor connexe de l'influence féminine çt de l'institution chevaleresque > qui 5 distinctement surgies et graduellement étendues» n'avaient pu jusqu'alors se caractériser suffisamment, faute d'une situation convenable. La première phase ayant fondé les moeurs du château » la seconde manifesta celles de la cour ; en sorteque la double influence» privée et publique, propre au sexe affectif» se trouvait assez ébauchée déjà. Mais la troisième phase acheva seule de la constituer» d'après la combinaison spontanée de ces deux attributions dans chaque résidence féodale» où se mêlaient heureusement les familles. En môme temps» la tendance chevaleresque, bornée auparavant à des types purement individuels» quoique de plus en plus multipliés, se développa chez une classe nombreuse , régulièrement institdée, malgré la juste indépendance de ses membres , qui surent la concilier avec le concours. Cette constitution résulta du principe féodal qui dut concentrer les fiefs chez les atnés, afin d'en assurer le service et d'en garantir l'intégrité, ce qui laissa beaucoup de nobles aussi dépourvus de richesses que de fonctions , suivant les conditions de la vie chevaleresque. Ils restèrent néanmoins dévoués à leurs familles; comme les femmes, en obtenant plus d'hafluence» se subordonnèrent mieux à leurs époux» dont elles substituèrent alors le nom à celui de leur père, en instituant un usage d'abord purement aristocratique»
M^ SYSTÈME DE POLmQlIE POSTITTE.
fluis ensuite oniféheL Enfin, le type de Fexisteace prirée se compléta , même afant rentière abolition dn serrage, par l'extension et ramélioration de la domesticité, dès lors honorée d*après son application à toos les rangs, soit pendant l'édocatk», ou ponr son analogie avec déminentes fonctitas.
A cette pleine constitoUon de la féodalité , correspondit simultanément celle de la i>apanté , cenfjre nécessaire da catholicisme. Car, le pape devenait le chef normal de la république occidentale, dont le lien général consistait sealemënt dans la libre commonaaté d'éjucation, de colle, et de mœurs, systématisée par an même sacerdoce. L'empereur, désormais germanique d'après les nécessités déienshres, n'était plus qu'on symbole rétrograde, qui suscita» pendant toute cette phase, de graves colilsions, parce que la situation nouvelle ne pouvait èlie assez comprise daus aucun camp. Malgré ces obstsdes, toujours dus à la précocité de la division fondamentale, Tascendant papal se développa dignement, tant qu'il put conserver une deslinatiOD vrafment sociale comme régulaOsur occidental. Les trots siècles de cette phase finale se trouvèrept caractérisés par trois types éminents, Tincomparable Grégoire VU, principal organisateur de la vraie papauté, Theureux Aleiandre III , auquel en échut la meilleure applicatioiv, et le grand Innocent III , digne d'en terminer l'exercice normal.
Ces trois organes politiques du pouvoir spirituel obtinrent de nobles équivalents chez ses représentants moraux, qui, dépourvus de toute assistance temporelle^ fournirent à Faction sacerdotale des types plus purs. Le siècle d*Hildebrand fut aussi celui de la meilleure réforme des institutions monastiques, que Saiot-Bruuo s'eflbrça dignement de régénérer, sans pouvoir surmonter la fatalité résultée de Tépuisement de leur destination transitoire, bornée à la phase initiale. Elles ne servirent alors qu'à seconder les sollicitudes de la papauté pour
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consolider le célibat ecclésiastique 5 en un temps où la tendance universelle vers l'hérédité devait aisément s'étendre jusqu'au clergé /surtout d'après l'accroissement continu de ses richesses. Au douzième siècle , Tincomparable Saint-Bernard vint fournir, à tous égards 9 le meilleur type du catholicisme complet» surtout dans sa digne victoire sur un dangereux sophiste, honoré d'un amour immérité. Le siècte final fut noblement inauguré par le grand Saint-François , qui tenta vainement la seule réforme que comportât le catholicisme, en substituant un cl#gé nécess^rement pauvre au sacerdoce déplorablement enrichi.*
Pour apprécier complètement cette digne régénération, dont l'avortement spontané manifesta la fatalité qui ruina bientôt le système catholique, il faut envisager sa réaction sur le culte, et même le dogme. Quoique directement bornée au régime, elle se lia, dès l'origine, aux tendancesidu siècle des croisades vers la prépondérance de 1» Vierge, qui, depuis le double essor de l'influence féminine et des moeurs chevaleresques, représentait ipieux que Dieu le seul objet final des voeux occidentaux, l'Humanité. Saint-Bernard avait profondément sanctionné cette aspiration décisive , en s'efforçant de la systématiser, d'après une sage épuration ûu caractère mystique qui compromettait son efficacité sociale. Au treizième siècle , une tentative plus F.idicale, préparée par le pieux utd)[)iste que Dante installa dans son parSdis comme doué de l'esprit prophétique, s'accomitit SQus le digne prédécesseur de Saint -Bonaventure au gouvernement des franciscains. Son livre , aujourd'hui méconnu, mais alors organe des meilleures aspirations, s'efforça de faire noblement prévaloir la troisième personne de la trinité, pour inaugurer le règnesdu coeur, en écartant une loi provisoire qui {ep^ésentait l'ascendant de l'esprit.
, Cette stmve création de la Vierge , seul résultat vraiment
4S6 SYSTÈME DE POLITIQCE POSiTITE.
poétique du catholicisme j devint un produit collectif da génie occidental , comme on le reconnaît en la comparant an type b)zanUn, malgré ridentité de leurs sources dogmatiques. Son élaboration, graduellement préparée dès le début de la transition affective 9 appartient surtout à la troisième phase, sous l'impulsion de la chevalerie, qui- dut chercher au ciel la dame commune des cœurs inoccupés. En faisant habituellement prévaloir une telle adoration , on tendait à réparer le vice fondamental résulté de l'omnipotence du moteur suprême > ainsi remplace par une influence directement impuissante et parement médiatrice, qui ne devait librement développer que Tamour. Cette sainte idéalisation du type féqinin devhnt mieux apte que la nature divine à préparer la conception finale de l'Humanité, quoiqu'elle ne pût représenter assez TUitelligence et surtout l'activité, qui doivent céder au sentiment la personnification du Grand-Être. Aussi, malgré l'avortement nécessaire de la réforme du treizième siècle, ce culte^ précurseur spontané de la sociolâtric, grandit-il toujours, à travers l'anarchie moderne, chez les Occidentaux qui maintinrent le mieux la continuité morale et sociale.
Il me reste maintenant à caractériser, dans cette phase finale, Tessor politique, le mouvement intellectuel, et la transformation sociale.
Sous le premier aspect, elle acheva de constituer la république occidentale, principal résultat du moyen $ge, d'après un libre développement de son activité collective^ fondée sur la hiérarchie féodale. Les invasions musulmanes n'étant pomt susceptibles d'être contenues par l'incorporation catholique, leur répression nécessaire, jusqu'alors impossil^ie^ faute d'un suffisant concours, fil naitre une seconde suite ^'expéditions défensives entièrement différente de la prcuûère.'Dans»celle-ci, ta guerre ne fut portée sur le territoire d][)po$é que pour détêr-
DYNAMIQUE ^OCIALë. — CHAPITRE SIXIÈME. 6S7
miner ses maîtres polythéistes à s'y fKier déflnitivement , en se joignant librement à la npuvelle occidentalité ^ d'après une conversion déjà familière Soeurs tribus. Mais, envers des nations monothéistes 9 la défense dut prendre un caractère qui semblait davantage la transformer en une conquête , vainement rêvée , en efifety parles ambitions secondaires. Toutefois, les croisades restèrent essentiellement défensives, suivant l'admirable prévi* sion d'Hildebrand, qui, même avant sa papauté, les conçut Systématiquement, pour déterminer, au nom de la foi, seule Source d'union, la réaction décisive de l'occidentalité contre une imminente oppression.
En les cottsidérant ainsi , leur succès fut incontestable , puisque, à la fin du douzième siècle, roccident se trouvait aitrancbi de toute profonde inquiétude. Les croisades ne «se prolongèrent en3uite que sous une impulsion purement empirique, de moins en moins conforme aux dispositions universelles, mal- *|gré l'éminent Itnérite^ surtout moral, et même politique, du saint roi qui fts terjoiina. Délivré des alarmes extérieureis, l'Occident fut aussi dégagé des préoccupations intérieures, d'après l'admirable triomphe de la résistance espagnole, qui, depuis ses victoires décisives en Andalousie, ne redouta plus la domination mdSulmane. Ce double triomphe du catholicisme sur l'islamisme dut bientôt devenir également nuisible à ces deux synthèses transitoires^ car leurs aspirations absolues à l'universalité se neutralisèrent mutuellement d'après l'issue des vraies croisades, qui manifesta l'impossibilité de toute prépondérance. Mais un tel succès consolida profondément la république occidentale, dont tous les éléments y prirent une digne part, sous la libre pifsidence du centr.e français, ainsi confirmée irirévocablement par le commun assentiment qui surmonta les antipathies nationales. Le mode d'accomplissement de ces admil-ables expéditions iendit autant que leur source et leur des-
tiuatioD à développer» ((jgDement les mœurs féodales , caractérisées par la coDciliation entre rindépendance et le concoors. . Car, pendant ces longues luttes, TOcq^ent dut son salut à des services toujours volontaires, surgis de tous les rangs, et mène « émanés de tous les âges, sous le libre ascendant des meilleiirs ^ chefs, surtout dans l'expédition initiale, qui fut réellement la plus décisive , aiosi que la plus spontanée.
Quoique la culture intellectuelle dut Jusqu'à la fia do moyen âge , sefTacer sous les préoccufifitions sociales, son accélération esthétique, philosophique, et môme scientifique, suffirait pour distinguer cette phase de la précédente. La langue occidentale se trouvant assez formée, T art fondamental, devant idéaliser des mœurs fortement caractérisées, tendit alors, avec d'unanimes encouragements, vers un essor décisif, que ne comportait point la fatale instabilité de la transitioij affectife Mais les constructions sacrées, qui manifesteront toujours la puissance esthétique d'une foi complète et commune, môme puremenli passagère, appartiennent essentiellement à cette phase « et surtout au siècle des croisades, quoique leur libre exécution les ait quelquefois ajournées. Je ne dois signaler ici l'essor philosophique que comme un symptôme décisif de la tendance de VOccident à reprendre Vélaboration théorique susp<pdue, depuis son institution grecque, sous le juste ascendant de révolution sociale. Car cette ardeur unanime, qui d'ailleurs concourut à consolider et développer la présidence parisienne , ne comportait aucun résultat théorique, en honorant d'un empressement sans exemple la vainc reproduction d*une métaphysique épuisée et même jugée, du moins empiriquement. Mais il en fut autrement envers la science, qui, sans comporte^ alors»des créations décisives, fit déjà surgir, au sein du sacerdoce, trois types éminenls, Albert-le-Grand, Roger Bacon, et leur lien synthétique, rincomparabie Saint-Thomas d'Aquin, aussi grand
DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITRE SIXIÈME. liB9
d*esprit que de cœur. D'après rioiliation islamique de la phase précédeoCe, le génie catholique tendit à perfectionner toutes les parties de la philosop^ie^ naturelle, surtout l'astronomie et la biologie, en déyeloppant la science chimique destinée à les unir, et rattachée à la nouvlfte activité.
Cette constitution scientifique doit être appréciée comme xm premier pas vers la formation de la hiérarchie encyclopédique, restée impossible tant qu'il n'existait aucun intermédiaire entre Tétude du monde et celle de la vie. Désormais liées, leur ensemble tendit à transférer aux médecins, alors alchimistes et même astrologues , la direction générale de la culture théorique, auparavant concentrée cl^ez les géomètres, qui depuis ne l'ont jamais recouvrée pleinement. Une telle di^sition, d'autant plus décisive que, pendant tout le moyen âge, la médecine appafllnt essentiellement au clergé régulier, s'ai^corda sponta- Dément avec la combinaison permanente entre la philosophte et la science, séparées par la dégéuération grecque.
Résumé dans la digne consécration d'Aristote, ce concours normal des deux aspects, général et spécial, propres à l'esprit théorique , résulta naturellement, dès le début de la transition
affective , de la destination socisde du sacerdoce , ainsi conduit aux vues synthétiques. Obligé de régler la vie humaine, il dut bientôt sentir la relation nécessaire des lois 'morales tant aux lois physiques qu'aux lois intellectuelles. Mais cette tendance générale se frouva spécialement fortifiée, sous la troisième phase, d'après l'avènement décisif de l'existence industrielle, qui, faisant partout sentir l'importance de la prévision rationnelle, ))oussait h fonder la philosophie sur la science. ' #
Telle fut la double influence qui détermina raméliorfttion caractéristique dçs controverses métaphysiques au moyen âge, où, sans cpmporler aucun produit déterminé, la lutte du nomi-
490 systJlMe de politique ^positive.
nalisme contre le réalisme tendit à mieux poser la question synthétique. Pendant toute la phase Qpale, cette discussion indiqua de plus en plus une aspiration confuse à faire prévaloir l'unité subjective, en remplaçant les causes par les lois. Au Seizième siècle, on fut ainsi conduit à sanctionner rintroducUon continue de la science dans la constitution d'un enseignement d'abord destiné seulement aux ecclésiastiques, quand les écoles annexées aux cathédrales se transformèrent en universités. Quoiqu'il reposât sur le trivium littéraire gt métaphysique, le quadrivium scientifique y devenait régulièrement le complément nécessaire de la préparation théologique. Cette condition finale , qui se bornait toutefois à des études rudimentaires, où les grands thloridens de l'antiquité restaient Inconnus, ne fut essentiellement éludée qu'après le moyen âge, quand le jsacerdoce dégénéré restreignit son instruction habituelle.
L'avénemcnt déc)sif de l'existence industrielle devint, pendant tout le cours de la troisième phase, la suite naturelle et le complément nécessaire du double essor commencé d'après l'institution du servage et caractérisé par la libération^des travailleurs urbains. Personnellement aflranchis, ceux-ci ne tardèrent point â se dégager collectivement, d'une discipline qui ne pouvait régler une activité qu'elle n'avait point prévue. Dès le premier siècle de cette phase, les corporations industrielles obtinrent une existence civique, consacrée par leur adjonction à la hiérarchie féodale. Leur libération politique devint môme vicieuse , en y suscitant des aspirations rétrogrades à la vie militaire , quand elles se trouvèrent , comme en Italie , spontanément exemptes de la compression aristocratique, d'après la dispersion exceptionnelle ci-dessus expliquée. Mais, partout ailleurs, Tindustrie occidentale utilisa sageùient cette indépendance provisoire pour organiser et développer son activité caractéristique.
DYNâMIQP SOGIALl^-- CHAPITRE SIXIÈME. ^91
Cette élaboration socialg oRt surtout consister dans une séparation décisive entre les travailleurs et les entré)>reneurs. De là dépendait nécessairement la transfdfmation foiAlamentale^lu caractère industriel, qui, d'abord purement individuel, ne pouvait enfin devenir vraiment collectif que d'après la prépondé* rance normale des directeurs sur les opérateiirs. £n effets c'est seulement en tra^illant pour une destination future ou lointaine, mais acluellenent indéterminée , qu'on «peut habituellement sentir la^ dignité sociale d^ Tindustric , de manière à convertir des occupations personnelles^n fonctions civiques. Cet aiénement décisif des enlrepreneifs résulta spontanément de la phase précédente, où la libération de chaque travailleur dut souvent aboutir à des acconyilations suffisantes. Le commerce y parvint avant la fabrication , dont il aida l'extension p. qui constitue le nœud principal de l'organisation industrielle» d après son interposition normale entre la productidh des matériaux et la distribution de^résultats. Avant la fin du qioyen âge^ la république occidentale avait spontanément institué sa nouvelle activité , dont le commun essor survécut ensuite à la dissolution des lien% politiques et religieux «ans lesquels il fût resté d'abord impossible. Sagement réglées par d'éminents négociants « dignes précurseurs de la systématisation fins^e^ les relations du commerce italien avec la ligue germanique s'accomplirent sous l'entreqtise des villes flamandes, après la merveilleuse création de la Hollande.
Mais i%ii[anisatieB pacifique ne serait pourtant devenue jamais possible, si sa base agricole avait toujours sufii U servi-
tftde rurale qui l'empêchait de surgir. L«s entrepreneurs y
semblent d'abord, inversement à la marche ordinaire, s'élever
•avant les travailleurs; puisque les chefs féodaux tcndaieAt à se
. transformer en directeurs de domaines, à mesure que* cessait
leur activité militaire. Toutefois , une telle transformation res*
492 STSTËMJi DE POLITIQUE POSITIVE.
taK contraire à leurs m(£ar$5 c(ASe aux pr^gés universels, de manière à ne pouvoir jamais seresÉiser y sauf les cas ytiflciels qu'un prochain avenir réserve aux populations arriérées. Le sentimébt commun de cet|e oppositioi^ dut concourir à retarde^ Tabolition du servage^ural, en montrant Timpossi^lité d'instituer des exploitations assez supérieurq^à la q^ture sèrvile pouf renouveler Texisience agricole. Néanmoins • ce vaste complément de la libération personnelle s'accomplit spçntanément d'après le contours des impulsons morales a^c les conditions industrielles^ quand le prix4es libérations s/dSnvertiten^pcqoisition des produits faâhgués ou transportés par les villes. 14 bulle trop célèbre sur l'unif erselle abolition de resclava|l occidental , se réduisit à consacrer une tran^ormaûon es^ntiellement accomplie , que ces 4ll|aes motifs aflfôctèfent ^u, surtout dans lés domaines eccWsttstiques , ob les serfs étaient mieux traités. En voyant le servage persister eocore, malgré le christianisme ; chez les européens orientaux, on reconnaît aujourd'hui que la particîpatîon4^i catholicisme à sa su]^ression primitive fut dii^ au sacerdoce $ inspiré par la situation , indépendamment de la doctrine.
Ayant achevé d^pprécier fa dernière plfese du monothéisme défensifj'ai maintenant terminé le jugeniënt^oncret de la transition «ITective^ dont j'avais d*abbrd accoii^)li Texamen abstrait. Il me reste seulement à caractériser l'ensemble des résultats du moyen âge avec assez de précision pour expliquer l'avènement général de la révolution -exceptionnelle qui lui sucera. Celte conclusion fera sentir que la constitution catholKo-^éotraley loin dc<6e consolider en se développant, tendit à se dissoudre à mesure qu'elle accomplit sa destination transitoire.
l^us quelque aspect qu'on envisage la synthèse monothéique, on la juge radicalement contradictoire, de manière à ne com« porler*qu'un ascendant passager, uniquement fondé sur l'appli-*
DYNAMIQUE SOCIALE. — GHAPl|pfe SIXIÈME. ^ U9^
cation sociale. Aspirant toujours à Tuniversalité ^ bientôt elle manifesta son impuissaibe à la j^aBser, en susclÉnt, parmi ses propres sectateurs , dei; dissidences fLus iosurmoflables que celles qui les séparent des polypiéistes. La division ^ presque immédiate ; du catholicisme enjcoftiffin e%bysantin prouva qu'il ne pouvait pas même réunir spirituellement toutes les populations qui se trouvaient déjà ralliées tenforellement. Mais sa« lutte avec rislamisitbe éteignit finalement l'enthousiasme qu'entretenaity des deux parts, Ve^ir d'obtenir ainsi la communauté d'opinions et de Aœurs , partout cherchée de plus en plus. Car la partie monithéique de la race blanche fut 4^s lors partagée entre deux cultes inconciliables ^ tandis que la race jaune conservait le polythéisme et la race noire le féti-.
Aiisme.
Dans l'ensemble du* moyen âge, le mélange *des peuples
permit au monothéisme , tant oriental qu'occidental ^ d'accomplir sa principale mission, en préparant la conception finale de rnumaniléy d'après une communion provisoire assez étendue pour poser irrévocablement le problème de'VuniversalIté. Toutes les âmes se trouvèrent ainsi poussées^ à leur insu^ vers la recherche, longteii)ps indéterminée, d'une foi pfopre à rallier des esprits et dos cœors qie la synthèse absolue divisait de plus en plus. Après nous avoir mieux fait enti'evoir l'Humanité que ne l'avaient permis le polythéisme et le fétichisme, le monothéisme , suivant sa yature contradictoire , tendait à nous en écarter, en suscitant des divergences insurmontanles, nonseulement contraires à la solidarité , mais surtout h la continuité.
Cette incohérence générale devient mieux appréciable en la considérant séparément envers rintclligence et le sentiment, quand on a d'abord écarté l'activité, toujours incompatible avec la synthèse fictive. , .
69^ SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVBw
Né de la discassion, et conduit à rappliquer sans cesse^ principalement ea Occident , le monothéisgic resta pourtant incapable de surmonter directeme^ les controverses qu'il suscitait Toutes cclfts qui ruinèrent le catholicisme après le moyen âge avaient essentiellement surj[i pendant son avènement. Il ne put jamais les dissiper que provisoirement , à l'abri de sa destination sociale, seule source où les vrais philosophes doivent pui- ' ser une saine explication des dogmes monopiéiques. Une telle application fit aisément suppdHer des contradictiçns quelconques, tant qu'elle resta prépondérante. Quoique des types exceptionnels^ surtout issus de la vie igonastique , ne laissassent Jaiials suspendre la succession hérétique5 leur meilleurs efforts n'excitaient alors aucune s} mpathie chez un public plus occupé du but que des moyens ; en sorte que ces vicieuses tentatives furent aisément contenues ou réprimée^.
Elles obtinrent un autre accueil quand la morale universelle se trouva sulSisamment ébauchée et pleinement vulgarisée , de manière à mettre les moindres croyants au niveau des plu$ grands docteurs cn^rs ses préceptes fondamentaux^ dont la sage application présentait seule de vraies difficultés. Il fallait désormais régler surtout la nouvelle existence, à la fois rationnelle et pacifique y que le catholicisme concourut à faire irrévocablemeut surgir^ sans que sa discipline s'y pût adapter. Un tel besoin exigeant une appréciation synthétique du monde, de la vie , et de la société , l'élaboration objective instituée par la philosophie grecque devait alors être continuée jusqu'à ce qu'elle permît de construire directement la synthèse positive, seule capable de systématiser l'ordre occidental.
Quand l'instinct universel d'une telle nécessité fit prévaloir l'essor intellectuel, le catholicisme se montra nécessairement impropre à la diriger, et dès lors lui devint hostile, de manière à provoquer un réveil décisif des tendances hérétiques, (^'exis-
tence industrielle se trouvait assez prononcée déjà pour mani-fester son incompatibilité naturelle, tant mdfttalc que morale, avec un théoiogisme quelconque ^ surtout monothéique. Son impulsion hj^ituelle devait à la fois négliger Tavenir céleste d'après les sollicitudes terrestres ^ et substituer aux volontés arbitraires des lois imgiuabieS; seules sources d'une prévision susceptible de régler Faction.
Cette nouvelle disposition des esprits occidentaux se mani*^ Teste, au treizième siècle, par l'ascendant que le monothéisme d'Âristote aicquiert sur celui de Saint-Paul, avec une sorte de sanction officielle , ,d'après 1) consécration scolastique du prince des philosophes, qui n'avait jamais obtenu de tels honneurs. La source, essentlellendCnt astrolâtrique , de ce monothéisme iatellectuel devint alors pleinement appréciable, *vu l'extension croissante de l'astrologie , qui bientôt absorba les principaux départements des deux ministres métaphysiques qu'Aristote accordait au moteur suprême. Même les attributions morales que Saint-Paul «réserva spécialement à l'impulsion divine, en opposant la grâce à la nature, se trouvèrent gravement altérées déjà par l'influence astrologique; comme le témoigne tout le poëme de Dante. A ces nouvelles tendances, qu'il ne pouvait aucunement diriger, et dont l'issue restait partout hadéterminée, le catholicisme, sentant déjà son déclin, opposa des répressions violentes qui suscitèrent bientôt d'invincibles antipathies. Deux générations après que Saint-Bernard fournit le meilleur tyne de la discipline spirituelle, la papauté détourna contre l'hérésie l'institution des croisades, et consacra l'ordre monastique spécialement fondé pour conserver la foi par des moyens quelconques.
Moralement considérée, la nature contradictoire du monothéisme, surtout occidental, était devenue non moins incompatible avec sa domination , à mesure qu'il avait épuisé son effîca-
cité sociale. En faisant jastemént prévaloir raméUoralion
continue des senlimcnts^ il n'avait jamais pu propager bors
du sacerdoce, son dédain nécessaire de 1 existence civique.
Malgré ses prescriptions fondamentales sur le mépris du monde
et de l'opinion^ les plus pieux clievaliers aspirèrent autant que
leuift prédécesseurs romains à revivre Surtout dans le cœur et
l'esprit d' autrui. Jamais on ne cessa de regarder la vie publique
*comme la meilleure garantie de la consistance et de la dignité
qu'exigeait la vie privée , en retour de son indispensable prête paration à la vraie sociabilité. Quoique Texislencc naturelle
des penchants bienveillants restât méconnue théoriquement, l'instinct pratique faisait déjà sentir l'IntimQ contradiction qui fondait le perfectionnement moral sur un immense égolsme. Lcf problème occidental avait été posé/dèsTor^ne^ comme consistant à régler l'ensemble des forces humaines, toutes assez développées alors d'après leur essor spécial. Or , le catholicisme ne se trouvait compétent qu'envers l'existence personnelle > d'où son ascendant systématiqde s'étendait à peine aux relations domestiques , sans pouvoir aucunement embrasser la vie sociale, dont la prépondérance normale augmentait spontanément depuis l'aboliliou de Tesclavage.
Un essor industriel cl scientifique , qui devait aboutir à constituer la morale universelle, vagucnieut ébauchée alors; tel était rirrccusable programino surgi de la nouvelle situalion, où le catholicisme concourut h conduire l'Occident, mais en restant incapable de la comprendre assez pour la régler. C'est ainsi qu'il devint irrévocablement rétrograde , faute de pouvoir assister le mouvement intellectuel et social autrement que par sa résistance morale aux tendances anarchiques. Mais son opposition, même aidée du concours temporel, se trouvait d'avance annulée, d'après rantngonisme insurmontable qui lui présentait sans cesse la siaipliclté du dogme isla-
mique^ où les principales hérésies de VOccident étaient spontanément consacrées.
L'explication de l'incohérence nécessaire du monothéisme défensif n'oiTrait ici de difficultés qu'envers son élément spirituel, dont je devais Juger déûnitivement les prétentions systématiques. Quant à l'organisation temporelle de la transition affective^ Tingratitude moderne tend plutôt à faire méconnaître la vraie consistance du régime féodal^ qu'on osa souvent qualifier d*anarchique^ malgré son admirable tendance à constituer directement le type de la sociocratic.
On sent aisément que la défense occidentale devait offrir moins de consistance et comporter une moindre durée que l'incorporation romaine. Après la seconde phase du moyen âge, les incursions polythéiques ne pouvaient inspirer de graves alarmes, et la troisième dissipa toute inquiétude , au dedans comme au dehors^ envers l'invasion monothéique. La plupart des papes du treizième siècle encoururent le reproche empirique, devenu banal ensuite, d'abandonner les saints lieux aux infidèles, tant était déjà complète la sécurité des hommes d'État. Dès lors, l'organisation féodale perdait sa destination défensive; en sorte que son heureuse inaptitude envers la conquête ne lui permettait plus qu'un vague et stérilo exercice , moins collectif qu'individuel, qui tendait même à devenir bientôt perturbateur. Néanmoins, l'aristocratie occidentale conservait la supériorité de ses moeurs, qui longtemps servirent de type aux nouvelles classes pour la dignité personnelle et le dévouement social.
Cette efficlcaté spontanée ne pouvait cependant suffire pour prolonger un ascendant politique qui doit toujours reposer principalement sur l'aptitude normale à diriger Tactivité dominante. Mais j'ai déjà montré que les chefs féodaux ne purent pas même devenir des entrepreneurs agricoles , à plus forte
raison des banquiers, seuls susceptibles pourtant de r^l«r l'industrie. Outre que les mœurs occidentales consacrèrent longtemps une tendance inverse, restée trop sensible aujourd*bui, le chapitre suivant signalera la disposition des rois, surtout anglais, h maintenir Tactivité militaire, afin de prolonger leur dictature. La transformation industrielle de Texistence féodale étant ainsi devenue impossible, TOccident dut %^ trouver autant dépourvu de chefs pratiques que de guides théoriques, jusqu'à ce que le nouvel essor, spirituel et temporel, pût acquérir une suffisante généralité. Dès lors commença U révolution sans exemple , à laquelle je vais consacrer mon chapitre final , où j'expliquerai comment les nouveaux éléments s'élaborèrent empiriquement pendant que les anciens pouvoirs se décomposaient spontanément.
A la dissolution respective du catholicisme et de la féodalité, Je dois seulement ajouter Tallération simultanée de leur harmonie mutuelle, pour avoir assez caractérisé linstabilité nécessaire du monothéisme défensif Mais ce complément d'appréciation ne peut maintenant offrir aucune difficulté, d'après mes démonstrations antérieures sur rincompatibilité de la divis'on des deux puissances avec labsolu théologique et militaire. La présidence systématique que dut obtenir le sacerdoce du moyen âge le disposa de plus en plus à la dégénération théocratique , qui n'y fut suffisamment contenue que d'après la prépondérance de sa destination sociale, surmontant mémo la corruption spécialement résultée de la richesse. Quand le but commun fut assez atteint, la papauté du treizième sièclç aspira directement à la domination absolue, en instituant des croisades intérieures puur seconiler ses usurpations. En réprimant ces aberrations, d après un assentiment unanime/ les chefs temporels se trouvèrent, à leur tour, entraînés vers les déviations inverses, qtii^ moins dangereuses, devinrent plus du-
DYNAMXQUfi SOCIALIS. — C^PITBB SIXIÈME. 1^99
rables. Ces deux vices opposés se combinèrent exceptionnellement chez la célèbre corporation que les besoins spéciaux des croisades avaient fait d*abord instituer, pour combiner dignement l'activité guerrière et le caractère sacerdotal , sous Tadmirable discipline de Saint-Bernard. Premiers organes de Témancipation tliéologique, d'après leurs contacts musulmans^ les templiers^ doublement livrés à la corruption morale, développèrent bientôt une ambition effrénée, à la fois temporelle et spirituelle, plus subversive que celle des papes, mais mieux réprlmable.
Voilà comment la transition affective conduisit enfin TOccldent à la situation , jusqu'alors impossible, où Tordre humain perdait irrévocablement sa constitution primitive sans que Tétat final, qui seul devait lui succéder, devint encore appréciable. L'esprit d'ensemble et le sentiment du devoir durent ainsi s'effacer longtemps sous une anarchie croissante, f.iute de laquelle les nouveaux éléments n'auraient pu se développer assez, d'après leur incompatibilité naturelle avec la discipline ofllcielle. Je vais consacrer la fin de ce volume à celte révolution exceptionnelle , essentiellement commune à tout l'Occident, où le système théologique et militaire dut sembler prévaloir Jusq^*^ la 9u|]i$ante préparation de Tétat positit
tji;ii;iiaiTjififififtiijTVi)^ririJifinftriiiTirviriirriiivirii^ ^«— »^^i.«i.^...»^.^^^yi,.yi.