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CHAPITRE SEPTIÈME

TH^^ORIE POSim-E DE LA RÉVOLUTIO!! OCCIDBSTALE ,

oc ApPBéCIATlOX GÉ5ËRALE DC DOUBLE XOUTEXEXT MODEREE.

Quand le fétichisme eut constitué la famille , la théocr.atie organisa la société, d*après la double base que le premier âge avait posée en faisant prévaloir la vie sédentaice et surgir le sacerdoce. Mais cette systématisation initiale entrava finalement Tessor décisif des forces humaines qu'elle avait spontanément précédé. L'intelligence et Tactivité ne purent se développer suffisamment que chez les populations où l'impulsion militaire transforma bientôt le polythéisme conservateur en polythéisme progressif. Cette évolution nécessaire s'accomplit, dans l'antiquité, par deux transitions successives, l'une théorique, l'autre pratique, essentiellement propres à l'Occident, ainsi dégagé de la théocratie et poussé vers la sociocratie. D'après leur concours final, le monothéisme défcnsif vint, au moyen âge , diriger une dernière transition, spécialement relative au sentiment , pour discipliner des forces, actives et spéculatives, dont l'essor spontané manifestait le besoin de les régler. Ainsi s'épuisa l'efficacité mentale et sociale de la synthèse absolue, qui , naturellement destinée à fonder l'ordre , ne put ensuite

ébaucher le progrès qu'en lui laissant prendre un caractère de plus en plus révolutionnaire. En détruisant la théocratie sans pouvoir y substituer la sociocratie, les trois transitions exclusives durent développer cette tendance , prononcée surtout dans la dernière^ où la rupture directe de la continuité contrasta profondément avec uo but systématique.

Néanmoins ; une telle succession d'essors partiels compléta rinitiation humaine, d'après le fondement général établi par le fétichisme et la théocratie. Dans l'ensemble de cette préparation, on voit le fétichisme^ le polythéisme, et le monothéisme, présider respectivement à la culture universelle du sentiment , de Tactivité, et de Tintelligence. Ils dirigèrent, en même temps, notre éducation morale en développant spécialement d'abord l'attachement, puis la vénération, enfîn la bonté.

ËiLclusivement consacrée à l'intelligence , la première transition avait naturellement tendu vers la prépondérance totale de l'esprit. Mais la seconde rectifia cette aberration , en subordonnant irrévocablement la spéculation à l'action. La troisième compléta cette rectification, en faisant universellement prévaloir la culture des sentiments.

Sous cette triple influence, l'Occident semblait pouvoir instituer directement l'ordre final , dont le principe général devait résulter de la combinaison des deux dernières transitions élaborée d'après les moyens émanés de là première. Mais la troisième ayant rompu la conthiuité, cette fusion restait nécessairement impossible jusqu'à ce que les deux éléments de l'état normal, l'esprit relatif et l'activité pacifique, se trouvassent assez développés par un essor spécial. Car ils devaient seuls permettre de lier la juste prépondérance des sentiments sur les actes avec la digne subordination de la vie privée à la vie publique.

Irrévocablement siurgls de l'épuisement spontané de Facti-

503 HTSTÊME OE POLITIQUE POSITITE.

rite militaire et de l'esprit absolu » leur aTénemcnt décisif à la fin dn moyen âge fit directement ressortir la vraie nalore do problème l)umain. On n'avait, en effet, pu régler Jusqu'alors que des forces purement provisoires, dont Tofllce, nécessaire mab passager, se trouvait essentiellement accompli. Cetles qtt! devaient désormais prévaloir étaient éminemment disciplinablés, vu leur tendance spontanée à reconnatlre l'ascendant de l'affection sur l'action et la subordination de la théorie envers la pratique. Toutefois, cette double disposition ne pouvait 8*y manifester que d'après leur essor décisif, seul capable aussi de faire surgir les règles propres à leur exercice normal. Une telle préparation devait donc éire essentiellement ttnpU ri^ue, puisque le régime ancien, outre son épuisement radical, n'y convenait aucunement. La spécialité de Tcsprit relatif et là personnalité de racti\ité pacifique auraient pourtant exigé que leur él.'iboratlon caractéristique s'accomplit sous une Impublôn générale qui ne pouvait alors exister 11 fallut donc que la sjm* thèse finale reposât sur une analyse dispersive, et que l*esls^ tence Industrielle devint collective d'après une culture individuelle.

C'est ainsi que la succession des trois transitions qui devaient conduire l'Occident de la théocratie «^ la sociocratie se trouva nécessairement suivie d'une incomparable révolution où la décotnposilion ne semble accompagnée d'aucune recomposition. Néanmoins, ce double mouvement ne se distingua des caâ antérieurs qu'en ce que la démolition, seule appréciée, y concerna le système général de Tordre ancien , tandis que la construction , essentiellement méconnue , dut s'y borner aux éléments spéciaux de l'état final. Cette différence résulta nécessairement de la nature plus profonde de la rénovation qui devait alors s'accomplir, en changeant radicalement le régime humain, au lieu de le modifier. Ou^md l'Occident passa du polythéisme au

DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITRE âEPnÈME. Soi

monothéisine y rascension de Tun accompagna tôUjôtirs le déclin de Vautre» en prévenant toute anarchie, parce que la seconde synthèse émanait de la première , qui depuis longtemps en indiquait l'avènement. Au contraire, en sortant du théoiogisroe pour arriver au positivisme, on se trouva placé dans^ une sittiation profondément anarchique , en sentant la dissolution du régime ancien sans entrevoir aucunement Tordre nouveau. La conception de l'un exigeait , en effet , la destruction de l'autre , outre rélaboration directe de ses propres éléments, dont la convergence générale n'aurait pu se manifester tant que le système opposé* sembla subsister. Jusqu'à ce que la révolution occidentale touchât à son terme , les vues d'ensemble et les sentiments sociaux n'y purent donc recevoir aucune Impulsion vraiment décisive, vu Timpuissance de l'organisaiion ancienne et rinsuffisance de la nouvelle préparation.

Malgré les atteintes croissantes que les transitions exclusives portèrent à Tordre fondamental , leur caractère organique les préserva toujours d'une telle situation. En 'développant respectivement Tun des trois aspects généraux de Thumanité, chacune d'elles avait trop négligé les deux autres. Néanmoins, cette prépondérance exagérée, ou même vicieuse. Délaissa Jamais Texistence occidentale dépourvue de toute unité. Quoique la synthèse, en tant que pariiellc, dut toujours rester tasuffisante et précaire, la vie humaine, tant privée que publique, tte eessa point de s'y concentrer plus ou moins vers un but quelconque. Ce fut donc uniquement à Tissuc du moyen Age que TOccident, d'après Tépulsement du théoiogisme, manqua de direction générale , pendant les cinq siècles qui devaient l'écouler Jusqu'à Tavénement du positivisme.

Pour Juger sainement une telle révolution , il Importe de la eoiieefoif toujours comme plus Inteliectuellc que sociale , mal^

50A SYSTÈME DE POUTIQUE POSITITE.

gré le coDCOors Décessaire de ces deax caractères dans un mouvement qui devait aboutir à la régénération totale de rharoanité. Les deux dernières transitions avaient^ en eflel, assez préparé la sociabilité ^ tandis qne la culture de rinteUigence était restée essentiellement suspendue depuis rélaboratlon grecque. Sous l'impulsion catholico-féodale , rocddeni yenall d'accomplir paisiblement la plus difficile des révolutions temporelles, par rirrévocable abolition de Fesclayage; ce qni^ conjointement avec Témancipation féminine, fit directement surgir le fond général de la civilisation finale. U restait seulement à résoudre le grand problème «résulté de ce double avènement, en constituant dignement l'existence populaire, dès lors abandonnée aux eflbrts individuels, après avoir perdu les sollidtudes, domestiques et civiques, qui se rattachaient au servage. Mais, outre ses préparations sociales, une telle solution dépendait principalement de rinteUigence, comme devant surtout consister à systématiser réellement la morale universelle.

Dans le passage du polythéisme au monothéisme, seul mouvement qui comporte quelques comparaisons avec la révolution moderne, les diflicultés furent, au contraire, plus sociales quinlellectuelles. Car, il fallait surtout préparer la double transformation que la transition affective devait faire subir à l'cxiblence humaine; tandis que, mentalement, Teffort se réduisait cssenticilement à concentrer la synthèse antérieure, en vue de la séparation des deux puissances. Le théologisme ainsi modiûé pouvait suffire à la coordinatiun purement provisoire qu'exigeait alors la morale universelle, dont la systématisation finale devait dépendre d'une étude synthétique du monde, de la vie et de la société , d'après une longue et pénible élaboration. On doit donc regarder la révolution commencée au quatorzième siècle dans tout l'Occident comme consistant principalement k renouveler l'entendement humain, par Tirrévocable

substitQtion da relatif à l*absolu. C'est ainsi qu'elle devient vraiment incomparable , tant en difficulté qu'en Importance^ la rénovation sociale qui la terminera n'y constituant qu'une application décisive de la reconstruction religieuse.

Une telle appréciation conduit à mieux comprendre le caractère essentiellement anarchique d'un mouvement obligé de changer le régime intellectuel^ jusqu'alors préservé d'altérations radicales, malgré ses modifications croissantes. Gar^ cette conversion dut longtemps rester critique avant de pouvoir devenir organique, puisque la synthèse subjective s'y trouvait subordonnée à l'élaboration objective. Perdant ses anciens principes^ sans acquérir les nouveaux ^ la raison humaine fut alors obligée de construire provisoirement une doctrine négative > qui n'eut jamais d'analogue^ en systématisant l'absence de toute règle.

La révolution occidentale manifesta , dès son début, ce caractère exceptionnel^ tant pour Tintelligence qu'envers la sociabilité. Dans les insurrections du quatorzième siècle^ on voit déjà surgir partout la principale distinction entre les deux modes opposés que comporte l'instinct révolutionnaire , tantôt appuyé sur la liberté pour régénérer , tantôt aspirant à détruire par l'égalité. Mais la critique intellectuelle offre dès lors un contraste équivalent , suivant qu'y domine la tendance métaphysique ou le principe positif; l'une aboutissant au scepticisme tniversel, l'autre préparant une synthèse inaltérable. La révolution étant plus mentale que sociale , l'anarchie théorique y dut même dépasser le désordre pratique. Aussi fut-elle poussée jusqu'à nier directement toute autorité spirituelle, remplacée par l'individualisme absolu , comme à méconnaître toute subordination encyclopédique, en proclamant la spécialité théorique.

Toutefois, à quelque licence que soit parvenue une situation

§06 STSTtSIE DE POUTIQCE POSITITE.

qol se comportait point one disdpltoe complète , il importe de ffolfr qoe l'élat négatif y devint autant indispensable qolDéfftable, iortoot sous l'aspect intelleclucl. Qaoiqoe Foo doite respecter le tcpo de prolonger Tascendant da tliéologtsme Josqu'à l*avéncmcnt do positivisme, afiB d'éviter Tanarcfale, cette utopie n*était point, an fond, plos convenable qoe réalisable. Car , suivant la jusie appréciation de Diderot , rincrédaUlé constitue nécessxiircment le premier pas vers la saine philosophie, qui pourtant ne consiste nullement dans le doate. Un tel préambule devenait , à Tissue du moyen âge, d*aatant plus urgent que Tesprit ne pouvait alors éviter une rétrc^radallon totale sans one pleine émancipation. En effet, malgré les sophbmes ontologiques, le catholicisme avait fait subir au principe théologique toute la réductîon que comportait la situation occidentale C'est seulement en Orient que la foi monoihélque avait pu, sans inconséquence, se simplifier davantage. d*après la destination sociale de Hslnmisme^ où les deux pouvoirs restaient confondus. L'esprit occidental devait donc opter entre rentière conservation du système catholique et l'irrévocable élimination de tout théologisnie , en écartant les vaines transactions rêvées par Timpuissance et Tambition des métaphysiciens.

Or, une telle alternative ne pouvait susciter aucune hésitation tant que le caractère anarchique de la situation moderne demeura latent, c'est-à-dire pendant les deux premiers siècles de la révolution occidentale, en un mot jusqu^à Texplosion protestante. Car, en laissant pi évaloir les sollicitudes Intellectuelles, ou devait alors sentir que le catholicisme était devenu finalement incompatible avec Tessor théorique , dont le prolongement , d'après les bases grecques, constituait désormais le principal besoin de la raison humaine. La science pouvait seule permettre d'instituer une vraie discipline, d*a-

bord mentale, puis sociale, en dissipant les doutes Indéfinis que le théologismc faisait déjà surgir partout Outre Timportance de Télaboration objective pour le développement industriel, tous les bons esprits jugeaient opportun de fonder sur une foi démontrable le règne direct de i*Humanité, dont la conception devenait autant irrécusable que le sentiment. Une telle tendance constituait alors le résultat général d^aspiratlons catholiques combinées avec les réactions islamiques. Mais elle exigeait que la raison humaine se dégageât également des deux monothéismes y pour construire, hors de tout théologlsme, une ftf nthèse complète et durable, seule susceptible d'acquérir Tu- Diversalité toujours cherchée et jamais obtenue. Or, cette disposition était devenue , dans le dernier siècle du moyen Agé, familière aux vrais penseurs, tant orientaux qu'occidentaux. Quoique inspirée d'abord par les besoins intellectuels, la pleine émancipation se trouvait ensuite conforme aux exigences sociales Car, en devenant rétrograde, le catholicisme avait perdu sa moralité, faute de pouvoir conserver son indépendance spirituelle, qu'il échangea bientôt contre sa sécurité matérielle, quand les usurpations temporelles eurent irrévocablement prévalu. Dès lors, au lieu de régler les forts, sa discipline ne tendit qu*à leur soumettre aveuglément les faibles, en donnant an vague de ses doctrines une destination Inversé de celle qui Tbonora longtemps. Bornée d'abord aux puissances considérables, cette servilité finit par s'étendre aux moindres forces, de manière à soulever autant les nobles cœurs que les bons esprits. Le catholicisme était, en lui-même, si choquant pour rintelligencc et le sentiment, que son efficacité sociale avait seule fait supporter sa domination, dont nos pieux et chevaleresques ancêtres auraient , sans une telle diversion, senti comme nous les vices naturels. Quand, sa vraie destination étant épuisée, U ne prolongea son e^steoce oi&cielle qu'en

508 SYSTÈME DE POLITIQI'E POSITHE.

devenant non moins hostile ao progrès social qu'à Fessor intellectnely ces antipathies latentes suivirent librement leur cours normal. Chez tous les esprits doués de quelque vigueur, l'émancipation s'étendit jusqu'au principe divin, dont Tascendant autorisait les irrationalités qui révoltaient les intelligences médiocres, comme si rien devait sembler étrange à quiconque admet Fomnipotence.

Ayant irrévoRblement perdu son eflicacité morale et sociale, le monothéisme occidental ne méritait désormais aucun ménagement, sauf la reconnaissance due à ses anciens services. Car sa vainc domination était devenue aussi contraire à Tordre qu'au progrès, en interdisant l'élaboration directe de la synthèse relative , qui pouvait seule fonder une vraie discipline. Mon quatrième chapitre a déjà prouvé que Fessor de la science grecque fut radicalement entravé par le théologisme, sans lequel Fastronomie aurait alors accompli les pas décisifs qui furent ainsi réservés aux modernes. Or, cette opposition se rapporta surtout au prochain avènement du monothéisme, dont le caractère plus absolu repoussait davantage les théories posilivcs. Si donc la foi monothéique n'avait pas même permis de développer les lois physiques, clic devait principalement interdire de découvrir les lois inlellecluelles, et de concevoir les lois morales.

Faute de pouvoir embrasser aucun autre passé que le sien, le catholicisme empêchait nécessairement de s'élever au point de vue vraiment historique, malgré les dignes efforts du sacerdoce au moyen âge. Or, c'est seulement en contemplant Fenscmble de Finitiation humaine, surtout fétichique et polythéique, que Fon peut apercevoir les lois réelles du mouvement ' Intellectuel. Quant aux lois morales, le catholicisme interdisait même de supposer jamais accessible à la prévision rationnelle un domaine que la divinité s'était réservé spécialement; en

outre, il niait l'existence des penchants bienveillants, première base de la science affective. C'est de là que devait pourtant dépendre la construction directe de la synthèse finale, dont le catholicisme entravait ainsi les trois parties essentielles. Son opposition, fondée sur l'inertie et fortifiée par l'intérêt, devenait aussi contraire au sentiment qu'à l'intelligence, de manière à justifier les tendances dissolvantes.

Bornée à de simples modifications, suivant la disposition métaphysique, l'impulsion critique serait demeurée insuffisante; ou plutôt elle aurait suscité de nouveaux obstacles à la révolution occidentale, en y détournant d'une pleine régénération. D'après l'explication précédente , la démolition des croyances théologiques devait être radicale pour comporter une influence décisive, en permettant l'élaboration intellectuelle et préparant la construction morale. Sans cette émancipation complète, qui pouvait se concentrer sur le dogme fondamental, l'Occident aurait flotté toujours entre l'anarchie et la rétrogradation, sous de vaines transactions, aussi nuisibles à Tordre qu'au progrès. C'est ce que sentirent, en effet, 4)eaucoup de penseurs énergiques, dès le treizième siècle, qui fut, à tous égards, le précurseur direct de la révolution occidentale. L'incrédulité se développa surtout dans le sacerdoce régulier, plus enclin aux méditations décisives, et parmi les grands dignitaires du clergé séculier, mieux placés pour apprécier l'ensemble des tendances modernes.

Si cette révolution avait pu suivre une marche systématique, ce double centre d'émancipation aurait permis de la rendre à la fois plus paisible et plus rapide, en évitant les principaux conflits. Car, sous une digne impulsion, et d'après une saine éducation , les ordres monastiques pouvaient alors devenir la pépinière d'un sacerdoce philosophique, en propageant l'affranchisseioent intellectuel avec une sage circonspection, jamais

SIO STSTfJI£ DE KjUTIQCE POSmvi.

altérée pnr l*bfpocrisie. Une telle tnisforvuttoB eoBvesatt surioul :«ui frândsc;;iiii>y iu&iiiaé» de msnière A se rendre aisé- DeDt iiiiiépi'odautt de \2 pap^aié dégénérée, el toajours ditpo&és, de cœur comme d esprit, à la rénotalion religieuse. Oa aurait aia&i régularisé la tto-Jaiice spootanée des fenincs à convenir r.':doratioD prépon ïéraiile de la Vierge en préparation dlrecie au culte de rilumjiiité. Cette systématisaUon dn nonrcmeiit spirituel pouvait aussi seconder dignement la Juste conceotratiou que devait alorssubir l'autorité temporelle, sans y |icr> mettre icsgravesaitérationsqui troublèrent son efficacité sociale MaJsnne telle utopie n'est ici destinée qu'à mieux caractériser la principale source des ratalilés qui prévalurent. L'impossibilité de ce plan ne fut point, en eiïet, due essentiellement à la démoralisation du clergé , tant régulier que séculier, dégradé par la richesse et l'oisiveté, même cbcz les ordres men* diauts. Elle provint surtout de la contradiction mentale qu*oiïrait nécessairement l'insiilution de cette marche, qui supposait accomplie la révolution à diriger. Car celte conception n'aurait pu résulter que d'une théorie historique, dont la construction devait, au contraire, conslitucr le dernier produit du mouve* ment occidcnl il. Si son avènement cûl été possible au treizième siècle, il aurait bientôt surmonte les obstacles moraux, qui ne S'ag^^ravèrent surlout que Tautc d'une dogmatisation propre à ranimer les meilleurs inslincts^ affaissés par répuiscment dn théologisinc. Les nobles aspirations, sacerdotales el populaires, qui venaient de susciter tant d'efforts pour instituer dignement le gouvernement spirituel, auraient avidement accueilli la seule doctrine destinée à résoudre l'irrévocable problème du moyen âge. En renouvelant ainsi des tentatives qui ne pouvaient plus avorter, le clergé se serait trouvé préservé d'une corruption devenue plutôt un résultat de son impuissance qu'une source de sa dégradation.

La révoluUoD moderne étant surtout intellectuelle, il faut peu s*élonner que ses principales perturbations aient d^abord émanée de 1 interrègne théorique qui devait se développer après répuisement du Ihéologisme jusqu'à 1 avènement du posi* tivisme. Suivant riiypotbèse que je viens d'employer, celte lacune nécessaire suffit pour expliquer Tanarcbie croissante qui caractérisa le mouvement occidental. Car, on reconnaît ainsi l'opportunité du négativisme complet, inspiré par l'esprit po4tif, et toujours conciliable avec les ménagements qu'eiigcait la situation temporelle.

Outre cette principale impulsion, plus réelle qu'apparente, la même fatalité suscita le bruyant essor du négativisme incomplet^ émané des sources métaphysiques, et devenu le moteur essen* Uel des troubles occidentaux. Son interventiou fut inévitable ; puisque Tontologic, après avoir accompli la concentration mo** nothéique du polythéisme, ne put rester subordonnée à la théologie qu'autant que celle-ci conserva l'ascendant résulté des besoins moraux et politiques. Quand cette destination sociale se trouva radicalement épuisée, la métaphysique dut reprendre systématiquement les prétentions qu^elle avait toujours rappelées spontanément par ses tentatives hérétiques. Ayant prévalu, dès le treizième siècle, dans une éducation d'abord insti* tuée pour le sacerdoce, elle aspira directement au gouver* nement absolu de l'humanité, d'après une combinaison naturelle de la pédantocratie grecque avec les usurpations papales. ûr, cette vaine domination exigeait, alors comme aujourd'hui, que l'émancipation restât toujours Incomplète, afin de permettre à Tontologisme d'écarter également le positivisme et le théologisme. C'est ainsi que l'ambition politique des métaphysicien^ concourut avec leur impuissance mentale pour développer, dans tout l'Occident, une désastreuse hésitation entre la foi déchue et la seule qui pût la remplacer. Néanmoins, queb que dussent

:A2 système de poutiqce positive.

être les dangers de cette tendance éqoivoqae, elle devint le complément direct de la véritable émancipation , dont elle seconda d'ailleurs la propagation indirecte^ en y dlH>osaDl les esprits timides.

Concentré dans nn milieu d'élite , le plein négativisme pouvait bientôt dégénérer en un système d'tiypocrisie, oii le but général de la révolution occidentale aurait été négligé pour des satisfactions partielles. La participalion populaire n'était pas destinée seulement à surmonter les résistances politiques que susciterait Témancipation mentale. Il fallait surtout que le peuple intervint pour rappeler suffisamment la destination sociale du mouvement intellectuel, d'autant plus susceptible d'être méconnue que les diflicultés théoriques absorbaient davan-

tagc les penseurs modernes. Car le moyen âge léguait à roccident deux grands problèmes , également irrécusables , la digne incorporation du prolétariat h la civilisation industrielle, et le remplacement de la foi monolhéique par une synthèse démontrable. Les deux questions se trouvaient naturellement connexes, puisque la morale universelle, seule capable de discipliner Fexislence pratique, ne pouvait résulter que d'une systématisation positive. Aussi le peuple , incompétent pour la double solution, appliqua-t-il un intérêt croissant à des efforts théoriques où son instinct sentait confusément le germe nécessaire de la régénération sociale. Mais les penseurs, préoccupés d'une élaboration qui ne comporta jamais un plan général, l'auraient laissée, par une faiblesse mêlée d'incurie, dégénérer en divagations abstraites, si la réaction prolétaire, indiquant le but social, n'eût point rallié ces travaux autour de la seule unité possible.

Une telle coopération exigeait donc que la masse occidentale participât suflQsamment à l'émancipation moderne. Or, le négativisme complet supposait une culture supérieure à celle que

le moyen âge avait rendue universelle. C'est ainsi que les Occidentaux accueillirent^ pendant quelques siècles , les inconséquences métaphysiques qui prétendaient consolider les principes monothéiqucs en détruisant toutes les institutions de régime, de culte, et même de dogme , d'où dépendit leur consistance transitoire. Tant que cette émancipation équivoque resta purement spontanée^ elle seconda le véritable affrancliissement ; mais elle lui devint hoslile quand on s'efforça de la systématiser, pour satisfaire l'ambition métapliysique, au nom des antipathies soulevées par la résistance rétrograde.

Quels que fussent les dangers, intellectuels et sociaux, d'une telle incohérence , elle préserva pourtant la raison occidentale du trouble inhérent à l'état pleinement négatif. Car, malgré des espérances toujours déçues, chaque altération nouvelle d'une synthèse indivisible était d'abord accueillie comme une modification conservatrice , dont toute l'efiicacité se bornait cependant à préserver du scepticisme absolu. On peut aujourd'hui juger un tel office , en voyant les meilleurs prolétaires s'attacher opiniâtrement aux derniers lambeaux du théologisroe pour ne pas rester privés de toufe foi.

Parmi les esprits pleinement émancipés, le même besoin se satisfit d'après des doctrines non moins illusoires et plus précaires, mais essentiellement analogues. En renonçant au théologisme , ils n'avaient point rejeté le problème absolu dont il fournit l'unique solution. La plupart des intelligences , surtout cultivées, ne savent point attendre et douter en préparant, comme le firent les vrais philosophes de l'antiquité. C'est pourquoi la vainc recherche d'une synthèse objective, plus absolue qu'aucune théologie , se trouva reprise , dans l'Occident moderne, d'après les bases grecques, avec une ardeur augmentée par l'espoir de remplacer toute causalité surnaturelle. On aggravait ainsi l'inconséquence générale qui maintenait le but en

51i!l SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.

repoussant les moyens. Néanmoins^ on satisfaisait aussi le besoin plus prononcé d'éviter provisoirement une entière négativité^ que ces vaines doctrines s'efforçaient pourtant d'ériger j sous d'autres formes^ en type pliiiosophique. Cette illusion finale de la causalité devint surtout sensible chez les esprits livrés à l'étude des lois réelles , alors concentrée parmi les médecins, qui suscitèrent bientôt l'adage, déjà proverbial au seizième siècle, très mediciy quatuor athœi.

En jugeant ainsi la nature et la destination du mouvement moderne , j'ai réellement institué son examen abstrait, que je dois maintenant compléter en caractérisant son organisation et sa marche, pour procéder ensuite à son appréciation concrète. D'après le but exceptionnel de ce chapitre final, cette dernière étude exige ici plus d'extension qu'envers tous les cas antérieurs. Mais le jugement abstrait y demande moins d'explications qu'ailleurs.

Le nom d'organisation parait inapplicable à la transition exceptionnelle dont la nature, dispersive ou subversive, repoussait toute harmonie générale. Cependant je dois caractériser, sous ce titre, l'ensemble spontané des diverses forces qui concoururent habituellement au mouvement moderne. Il faut, pour cela, déterminer d'abord le champ nécessaire de l'évolu. tiou occidentale, tant négative que positive.

D'après les explications précédentes, la transition moderuQ embrassa simultanément l'intelligence et l'activité, mais en écartant toujours le sentiment. Un tel aperçu résume directement tous les caractères essentiels de la révolution occidentale. Eu tant que destinée à développer les éléments théoriques et pratiques de la civilisation finale , elle dut négliger le régulateur général de Texistence humaine. Car, vu la prépondérance qu'il venait d'acquérir au moyen âge, il ne pouvait alors inspirer qu'une discipline fondée sur les doctrines déchues et

dès lors hostile aux forces nouvelles* Quoiqu'elles ne puissent maintenant être réglées que par le sentiment, elles avaient d'abord besoin de se développer suffisamment , et le principe moral devait, en même temps , se dégager assez de la vicieuse solidarité contractée pendant sa culture décisive. ^Négativement envisagée, la préparation moderne exigeait que roccident renonçât provisoirement aux habitudes synthétiques qui prévalurent au moyen âge. En effet, la décomposition nécessaire du système catholiço-féodal , dernier mode de Tétat théologique et militaire, n'aurait pu s'accomplir si les vues d'ensemble, alors relatives à l'ordre ancien, av^aient conservé leur ascendant.

Ce double abandon constitue , à tous égards, la plus douloureuse exigence du mouvement moderne, ainsi devenu contradictoire; puisque, devant aboutir à la réorganisation, il repoussait cependant l'instinct synthétique. L'Occident se trouva conduit à méconnaître , et même réprouver , l'ensemble du moyen âge, et surtout la division fondamentale des deux puissances. Pourtant le problème final consistait essentiellement â combiner cette séparation avec la prépondérance décisive que la transition romaine avait procurée à la vie publique. Il est vrai que le développement continu de l'intelligence et de l'activité détermina spontanément une admiration universelle pour la civilisation ancienne, vicieusement jugée par le monothéisme défensif. Mais ce retour empirique était dû plutôt à la haine du moyen âge qu*à l'amour de l'antiquité ; comme le témoigna la préférence généralement accordée aux Grecs sur les Romains, suivant la nature, plus intellectuelle que sociale, de la révolution moderne. La chaîne des temps occidentaux se trouva dès lors rompue plus gravement que d'après la discontinuité due au catholicisme. Car on brisait ainsi Tunique lien entre la civilisation moderne et l'ancienne sociabilité , de manière à rendre impossible toute théorie historique, seule destinée

néanmoiiis à régler Tavenir humain 5 mieux pressenti sous b transitioii affective que pendant les deux antres.

Une diqposiUon aussi contradictoire ne pouvait univenèliement prévaloir, et devait surtout exciter les répugnances du cœur. C'est pourquoi, dès le début du mouvement moderne j les femmes, sans rien prononcer sur rantlqulté, regrettèrent spontanément le moyen âge. Elles seules pouvaient asses apprécier le sentiment pour approuver dignement la Juste prépmidérance que la civilisation catbolico- féodale lui procura sur rintelligence et même l'activité. La révolution occidentale ne leur inspira Jamais une véritable sympathie, comparable à celle qui leur fit Jadis accueillir Tavénement catholiffne. Mais cette sainte résistance du sexe affectif, loin de devoir être érigée en obstacle, mérite d'occuper le premier rang dans l'organisatii» du mouvement moderne , ainsi préservé nécessairement d'une rupture complète avec le moyen âge, entièrement résumé par la chevalerie. En conservant ce lien, sans lequel la soluUOn finale serait devenue impossible, les femmes concoururent profondément à l'ensemble de la révolution occidentale , malgré leur légitime répugnance envers une préparation subversive et dispersive, où le cœur ne trouvait aucun aliment. Leur constante antipathie indiqua spontanément la condition finale d'une telle transition^ qui ne pouvait aboutir à la vraie régénération sans une digne participation du sexe aimant , d'après un plein respect des exigences affectives , enfin satisfaites par le positivisme.

Ainsi , le moyen âge , en émancipant la femme , fournit la base générale de l'organisation propre au mouvement moderne, où cette influence radicale, qui, quoique passive, était universelle et continue, préserva l'ordre moral d'une entière dissolution. Sous une telle sauvegarde, le progrès pouvait longtemps rester dispersif , et même devenir finalement subversif, sans

que la civilisation occidentale se trouvât irrévocablement compromise. Après cette condition fondamentale , la constitution de la transition exceptionnelle fut surtout due à la réaction générale des forces spéciales que le moyen âge avait définitivement introduites comme éléments de Tordre final.

En reprenant Tessor scientifique de la Grèce , on dut alors le concentrer encore sur le premier couple encyclopédique ^ jusqu'à ce qu'il eût produit les résultats décisifs que le théologisme empêcha dans l'antiquité. Quand cette base théorique de la régénération mentale serait suffisamment posée ^ une rapide ébauche du reste de la philosophie naturelle devait bientôt conduire la raison moderne à l'élaboration directe de son principal domaine y conformément aux besoins sociaux. Ce plan , qui ne peut être systématiquement conçu qu'aujourd'hui, prévalut spontanément, dès le quatorzième siècle, d'après les lois nécessaires de l'évolution spéculative, dont l'ascendant, précédant leur découverte, dut involontairement régler une marche empirique. L'attrait qu'inspirait partout une élaboration abstraite, à laquelle l'instinct occidental rattachait déjà la principale issue |de la révolution moderne, suscita naturellement des efforts simultanés dans toutes les directions scientifiques. Mais ceux qui concernaient les études supérieures avortèrent essentiellement , sans rien produire que des matériaux, souvent équivoques; tandis que les recherches heureusement placées abouthrent à des résultats certains, seuls conservés maintenant.

Cette restriction longtemps nécessaire de la culture scientifique au domaine institué par l'antiquité ne ramena point l'esprit occidental an régime purement abstrait de la spécialité grecque. L'impulsion romaine et l'hafluence catholico-féodale avaient irrévocablement subordonné la théorie à la pratique , et manifesté la destination sociale des travaux spéculatifs, de

nofikre 1 dtarédStpr les rteèerclwi ojjwma. Eê rmoMioD déd!lre di doBalae trlfiiiqt ffitrodoctkm d« la cbiDie, conplétée |iar de ranaloiok . préieirait les étndes b d« lear anden isolemeot. La dégradaliOB^ nealile et defta^aots actnels^teiHlàiioos donner mefoose idée des deciof 9 k la fols alchiinlstes ^ astrologues, el mène algélMhiei, qoi MCcédêreDt alon aux moines dans la cvltare de la pUoftopbie natarelle. CondoiU à continuer^ sons rentremise arabe, les (ravaox d'Archimède, d'Apollonius, et snrtont d'HIppanjoe. ils se replacèrent mieux sous la discipUae philosophique instituée par Thaïes, Pythagore, et priocipalement Aristote.

Malgré Unsuffisance des impulsions systématiques., les théoriciens se sentaient chargés des destinées fondamentales de Ihumanité^ le déclin du monothéisme érigeant la construction d'une philosophie vraiment positive en unique base de la religion. L*élude graduelle de l'ordre universel avait alors acqub une importance auparavant impossible, et qui tendait à prévenir les travaux trop exclusifs , en disposant à cultiver le domaine infïTieur on vue de la destination supérieure. En même temps, le sentiment de l'hunianilé, déjà familier aux meilleurs Romains, était devenu plus pur et plus complet pendant la transition affective, tandis qu'elle avait empiriquement élaboré la conception correspondante. Cette double construction, seule capable de satisfaire h la fois l'esprit et le cœur, devait sembler ur^^enle d'après l'épuisement du théologisme. Tous les vrais penseurs regrettaient autant que les femmes, quoique d'une autre manière, l'admirable unité que procurait, au moyen âge, la concentration générale de l'existence humaine autour de Dieu. Sans revenir à cette condensation provisoire , ils aspiraient h la remplacer par une systématisation plus durable et plus complète, fondée sur l'Humanité. Mais ils sentaient qu'une

teAe solutton exigeait d'abord m suffisant accomplissement de l'élaboration scientifique, spontanément ennoblie et disciplinée d'après cette destination, quoique la conneiité ne pût alors être saisie qu'instinctivement.

Négativement apprécié, cet essor théorique réagit sur le mouvement de décomposition , en lui procurant à la fois plus de consistance et de sagesse. J*ai déjà montré que la pleine émancipation , seule décisive pour h régénération , tant sociale que mentale, émana toujours des inspirations scientifiques* Mais il faut d'ailleurs reconnaître que , sans une telle base , la critique incomplète développée par les métaphysiciens ne comportait aucun succès durable. Car les inconséquences qui la caractérisent ne lui permirent jamais de soutenir les controverses sérieuses qu^nstituèrent les vrais théologiens, contre lesquels l'ontologie ne réussit qu'en invoquant la passion au secours du sophisme. En même temps ^ l'influence scientifique préserva la raison moderne de la dégénération grecque^ vers laquelle tendait directement l'ascendant provisoire que la situation occidentale procurait à l'esprit métaphysique.

Sous l'aspect temporel , la transition exceptionnelle se trouva surtout régie par l'essor industriel , quoiqu'il ne pût alors être réglé que d'après son propre exercice; comme le fut jadis l'activité militaire. Malgré que la nouvelle existence n'eût point acquis encore un caractère vraiment collectif, elle y tendait directement depuis la séparation décisive entre les entrepreneurs et les travailleurs. Cette disposition croissante ennoblit, dès le début , les efi'orts individuels, d'où l'inslinct occidental sentait surgir un concours plus vaste et plus durable que la solidarité guerrière , désormais épuisée. En même temps, les habitudes d'ordre public, et même privé, qui sont propres à la vie industrielle, tendaient spontanément à la régler. Il fallait toutefois que les producteurs concentrassent leur existence vers

520 SYSTÈME DE POLinQUE POSITIVB.

sa destination sociale , en évitant les déviations inspirées p» les antécédents militaires ^ dont leurs propres préjugés consacrèrent longtemps la prépondérance naturelle. Mais cette restriction nécessaire fut suffisamment instituée, dans les cas principaux , par la compression émanée des anciens pouvoirs, comme je l'expliquerai ci-dessous. Cette discipline spontanée compensa provisoirement la fatalité qui ne permit aux éléments modernes de devenir systématisables qu'après une longue élaboration, nécessairement empirique et spéciale; tandis que l'ordre ancien dut être immédiatement synthétique.

Pour mieux apprécier la réaction continue de l'essor industriel sur la constitution générale du mouvement moderne, j'y dois caractériser séparément l'influence des entrepreneurs et celle des travailleurs. Mais il faut toujours restreindre cet examen aux industries urbaines, après avoir expliqué la nécessité qui priva l'industrie rurale de concourir à diriger la révolution occidentale, dont elle subit passivement les principales impulsions.

Cette exclusion , qui constitue encore un puissant obstacle à la systématisation réelle de l'existence pratique, ne résulta pas seulement de la nature plus étroite des conceptions agricoles et du caractère moins social des mœurs correspondantes. Elle fut alors due surtout à l'institution équivoque de cette industrie fondamentale, où les entrepreneurs ne pouvaient être en suffisante harmonie avec les travailleurs. Car la direction de l'agriculture appartint aux chefs féodaux , longtemps restés possesseurs des principaux domaines , et demeurés néanmoins étrangers aux mœurs industrielles d'après la persistance de leur caractère militaire , dont ils ne purent jamais se dégager assez, malgré la désuétude guerrière. Quoique la réunion du pouvoir politique à l'ascendant civil soit pleinement normale , elle doit toujours respecter l'homogénéité

nécessaire entre les organes généraux de la vie pratique et ses agents spéciaux. L'industrie rurale ne pouvait encore remplir suffisamment cette condition générale, malgré Finstitution des fermiers^ qui, même avec de longs baux, ne constituaient poioil de véritables entrepreneurs, et pourtant contribuaient à maintenir l'attitude équivoque des directeurs officiels.

Ainsi bornée au commerce et surtout à la fabrieâtion, la division occidentale entre les entrepreneurs et les travailleurs domina pourtant la réaction sociale par laquelle Tessor pratique concourut à l'organisation du mouvement moderne^

La prépondérance des directeurs , qui seule permit d'instituer de grandes opérations, devint la principale source de la transformation déci^ve vers laquelle tendit de plus en plus l'industrie moderne , pour s'élever de l'exercice individuel au caractère collectif. Cette disposition se trouva beaucoup fortifiée par l'introduction graduelle des machines, qui, depuis l'abolition de l'esclavage, faisait nécessairement partie de la constitution industrielle , où son influence développa la dignité des travailleurs autant que la puissance des entrepreneurs. Mais, à mesure que l'activité pacifique se développait et se régularisait, ses directeurs sentaient augmenter aussi leur responsabilité naturelle envers ses agents. Ils comprenaient de plus en plus quje le grand problème légué par le moyen âge sur l'incorporation sociale du prolétariat leur était principalement échu. Cette combinaison du pouvoir avec la destination devait inspirer aux dignes chefs un sentiment de grandeur civique , qui, loin de provenir seulement des instincts personnels , résultait surtout des inspirations sociales dues à leur éminente situation. Dans leurs aspirations spontanées à l'autorité politique , on ne pouvait blâmer que l'aveugle imitation des types féodaux, et la tendance à dédaigner leur propre classe, au

522 SYSTÈME DB POLITIQUE POftlttTE.

liea d*en devenir les régulateurs. Car il fallait qa'iuke dl^ ambition se développât cbez les directeurs Industrlèby pour qa*ils pussent^ suivant les lois de la civilisation modenie» remplacer les anciens cheb temporels , en écartaftt les fntermédiaires équivoques auxquels ils restèrent trof^ longtemps sabordonnés. '

Quant aux travailleurs, leur influence sociale JjAt d^, conformément à sa nature, plus morale que politique. Us proâirèrent au mouvement moderne la consistance résultée de leur nombre , et surtout la dignité propre à leur situation , qui rappelait toujours le problème pratique émané du moyen âge. Cet appel nécessaire à Tincorporation qui devait suivre l'âlflrancbissement ne se trouvait point annulé par les vicieuses aspirations qui poussaient souvent les travailleurs à devenir entrepreneurs, au delà des besoins que suscitait le renouvellement continu des cbefs pratiques. Quoique ces dispositions individuelles tendissent, d'après leur déplorable extendon, à dissimuler la question sociale sous une solution illusoire, cependant Favortement nécessaire de la plupart des cas maintenait spontanément l'Inflexible programme de l'exislence moderne. C'est surtout ainsi que , tout en développant une anarchie croissante^ la révolution occidentale acquit un caractère incomparable de grandeur morale, en poursuivant la régénération pratique d'une population dont la majeure partie avait jusqu'alors été sacrifiée.

Envers le mouvement négatif , l'influence Industrielle tendit spontanément à le consolider et môme à le régler. J'ai déjà montré comment elle disposa l'ensemble des Occidentaux à l'émancipalion radicale, en faisant graduellemet prévaloir la loi sur la cause et le bonheur terrestre sur le salut céleste. C'est surtout Tattrait universel Inspiré par le développement occidental de l'activité pacifique qui suscita l'antagonisme

entre le Monde et Dieu, vainement déploré chez les moralistes chrétiens 5 dont les plaintes annonçaient déjà le règne final de THumanité. Dans les conflits politiques que détermina la transition moderne , l'intervention des chefs industriels tendit ordinairement à faire prévaloir le meilleur parti, d*après leur prédilection naturelle pour Tinfluence la plus progressive. En même temps^ la vie pratique contint les impulsions subversives émanées de rémanclpation Incomplète y dont les ravages sociaux seraient devenus immenses chez les populations oisives de Tantiquité^ surtout grecque. La fatale rupture av%l; le moyen âge fut essentiellement atténuée par la reconnaissance spontanée des classes industrielles pour la transition qui les fit surgir. Cette sympathie nécessaire , qui consolida les justes regrets du sexe affectif^ dut surtout se développer chez les travailleurs, oubliant moins l'antique esclavage que les entrepreneurs livrés aux préoccupations pratiques , et même au vain désir de méconnaître leur humble origine.

Voilà comment les deux éléments, théorique et pratique, de la civilisation moderne tendirent séparément à diriger la révolution occidentale. Si maintenant on y considère leur ensemble, on reconnaît combien leur influence mutuelle dut fortifier l'action, positive ou négative, propre à chacun d'eux. L'affinité naturelle entre Vesprit scientifique et la vie industrielle se manifesta graduellement pendant leur essor simultané, qui déjà préparait, et "même annonçait, leur concours normal. Tandis que la science tendait à systématiser rindUstrie , celle-ci procurait à Tautre une destination inépuisable, d'où surgissait dès lors une discipline spontanée, propre à détourner des spéculations oiseuses. En poussant les praticiens à la pleine émancipation, les théoriciens y trouvèrent le milieu le mieux disposé pour seconder la rénovation totale de la raison humaine.

Telle fut donc la constitution fondamentale du double mou-

vement moderne, où la résistance féminine foarnit une garantie morale, d'après laquelle les forces théoriques et pratiques parent librement développer leurs réactions sociales, sans compromettre la civilisation occidentale. Mais ce principal ensemble se trouva spontanément assisté d'un appendice essentiel, que je dois sommairement caractériser.

Il consista dans Tinfluence esthétique , qui , faute de direction générale et de destination sociale , ne put exercer, sur la transition exceptionnelle, une action correspondante à l'admirable développement que l'art reçut alors. D'après les impulsions émanées du moyen âge, les plus prononcées et les plus populaires de nos facultés intellectuelles, naturellement liées à KMte notre existence, obtinrent, pendant ces cinq siècles, un essor que le passé n'avait Jamais comporté. Son influence sociale fut, dès l'origine, essentiellement négative , surtout spirituellement, malgré le caractère, toujours organique et synthétique, de Tart, alors maîtrisé par une situation irrésistible. U modifia pourtant^s influences matérialistes émanées du mouvement scientifique et les tendances égoïstes résultées de l'essor industriel. Quoique, sous ce double aspect, l'action esthétique restât inférieure à celle des femmes et même des prolétaires, elle les assista spontanément , malgré la constitution vicieuse de la classe transitoire qui conservait encore une attribution destinée à revenir au sacerdoce.

C'est ainsi que la révolution moderne se trouva réglée par le concours naturel des diverses forces qui devaient y préparer doublement la régénération finale. Si les influences émanées directement, ou même indirectement, du régime déchu s'étaient abstenues de toute participation à ce mouvement décisif, on voit maintenant qu'il aurait essentiellement suivi son cours nécessaire, sous la seule impulsion de ses propres éléments. Mais une telle neutralité n'étant point possible , je dois main-

DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITBJb: SEPTIÈME. 525

tenant compléter Tappréciation précédente, en déterminant là vraie coopération de ces forces hétérogènes , que leur éclat conduit à convertir en moteurs prépondérants d'une évolution qu'elles purent seulement seconder.

£n les rangeant, comme les influences principales , suivant leur importance décroissante, il faut 4^abord considérer la réaction sociale du pouvoir temporel, qui , dès la fin du moyen âge, avait irrévocablement subalternisé la puissance spirituelle. Il exerça le plus souvent une action salutaire , tant répressive que protectrice, sur Vensemble du mouvement moderne, jusqu'à ce que l'explosion des tendances anar^iques le poussât à la rétrogradation, bornée longtemps au sacerdoce. Sa principale eflScacité dut concerner la vraie liberté, condition fondamentale d'une telle transition, naturellement secondée par un pouvoir, aristocratique ou monarchique^ qui ne pouvait redouter un ébranlement plus intellectuel que social, d'abord hostile au seul clergé. Mais, dans l'essor pratique, rien ne devait autant altérer celte garantie nécessaire que les propres aberrations des classes industrielles , encore soumises aux Pi^^J^Srifl^ militaires, qui leur inspiraient souvent des tendances rétro- ' grades , surtout parmi les chefs. Tandis que les travailleurs manifestaient une répugnance instinctive pour la vie guerrière, l'ambition des entrepreneurs les poussait à de vicieuses conquêtes, d'abord destinées à subordonner les campagnes aux villes, mais bientôt dirigées contre les cités rivales. Or, cette dégénération , profondément funeste â l'Italie, d'a|)rès sa dispersion exceptionnelle, se trouva naturellement contenue, dans tout le reste de l'Occident, par la compression politique constamment émanée des anciens pouvoirs, qui s'y concentraient de plus en plus. Celui des deux éléments féodaux, central et surtout local, qui n'obtenait point cette dictature exerçait une réaction , plus pure et non moins utile , sur la transition mo-

526 SYSTÈMl DE POLITIQUE POSITIVE-

derne , en lui fourDissant longtemps des types de noblesse et de dévouement, où Tancienne hérédité manifesta sa dernière efficacité.

L'influence tliéologique dut être moins salutaire, parce qu'elle ne put s'exercer qu'en résistant. Mais cette opposition convenait à deijf tendances toujours dispersives et souvent sobversivcs, où Témancipation mentale poussait directement à la dégradation morale. On doit même regretter qu'une telle résistance n'ait point contenu davantage l'agitation métaphysique, condamnée à soulever les passions populaires contre une autorité quelconque, surtout spirituelle, de manière à prolonger indéûniment la révolution. Dans sa réaction scientifique , l'opposition catholique devint ordinairement plus utile que nuisible, parce qu'elle détourna les théoriciens du domaine supé- Heur, que les impulsions ontologiques les disposaient à cultiver avant que sa préparation encyclopédique pût être suffisante. Knfin, l'ancien sacerdoce exerça spontanément une meilleure influence , en faisant habituellement contraster sa prépondérance de la culture morale avec la désuétude croissante qui caractérisa le milieu révolutionnaire, quoique l'influence des femmes fût, à cet égard, plus pure et plus décisive.

Après ce double complément , que la constitution catholicoféodale fournit spontanément à Torganisation fondamentale du mouvement moderne , il me reste à juger rapidement le bruyant appendice auquel on attribue encore sa principale direction. Il consiste dans les deux classes connexes, mais distinctes, surgies pendant la dernière phase du monothéisme défensif, avec un caractère également équivoque , pour une destination pareillement transitoire, quoique inégalement efiicace. Les métaphysiciens et les légistes devinrent les organes respectifs, plus apparents que réels, de l'influence spirituelle et de Tautorité temporelle propres à la révolution occidentale, qui^ niant la

dWision des deux poavoirs^ se conforma pourtant à la séparation irrévocablement ébauchée au moyen âge.

Malgré rintime communauté d'origine, d'éducation, et même de mœurs, les juristes doivent toujours être distingués des ontologistes, au-dessus desquels la vie active les plaça bientôt. Issus de la féodalité, comme ceux-ci du clergé ^ longtemps ils méritèrent la confiance que l'aDcien pouvoir temporel et le nouvel élément pratique s'accordèrent à leur attribuer, d'après la généralité de leurs vues politiques. Organes passagers d^une fonction équivoque , qui confond l'appréciation spirituelle et la répression temporelle, ils furent, par cela même, incapables de commander, et se trouvèrent mieux disposés à fournir d futiles instruments aux forces susceptibles de prévaloir. Leurs corporations secondèrent spontanément le meilleur parti dans les principaux conflits, jusqu'à ce que leurs succès politiques les fissent tendre vers une domination non moins impossible que vicieuse. Sous l'aspect moral, les légistes modernes poursuivirent dignement la grande élaboration que Tantiquité leur avait léguée, par l'entremise du moyen âge, pour instituer empiriquement des règles de conduite, publique et privée, indépendantes de tout motif surnaturel.

Quant aux métaphysiciens, qui, malgré leurs formes pé^antesques, furent toujours, comme aujourd'hui, plus littéraires que philosophiques, leur influence resta, pendant toute la transition moderne, plus nuisible qu'utile, tant à l'esprit qu'au cœur. Produits parasites d'une ardeur théorique qui précédait fatalement sa vraie destination, ces discoureurs^ dignes successeurs des sophistes grecs, ne comportèrent d'autre eflicacité que celle, ci-dessus expliquée, de propager partout l'émancipation incomplète. Mais la nécessité d*un tel service, sans lelequel le peuple ne pouvait assez participer à l'ébranlement occidental, oblige à les classer, au dernier rang, parmi les

528 «rSTÈME D£ POUTIQU£ POSITIVE.

auxiliaires spontanés du mouvement moderne, outre leur diffusion d'une logique destinée à lier provisoirement nos abstractions.

Pour terminer Fappréciation abstraite de la révolution occidentale, je dois caractériser sa marctie nécessaire, d'où résultera le plan général de son examen concret.

Il faut d'abord reconnaître , contrairement à rirrationnelle opinion qui prévaut encore, que la transition moderne dut longtemps rester spontanée avant de devenir systématique. L'ancienne théorie de la nature humaine exagère l'influence de rintelligence sur la conduite au point de représenter la révolution occidentale comme résultée de Tavénement des doctrines négatives, dont la formation devient alors inexplicable. C'est pourquoi ce grand ébranlement est communément supposé commencer seulement au seizième siècle, en faisant rentrer les deux siècles précédents dans le moyen âge, malgré leur caractère essentiellement révolutionnaire. Quand mon traité fondamental posa les bases de la philosophie de Thistolre, construite dans ce volume, la principale difficulté que je dus surmonter, envers les temps modernes, concerna la rectification décisive de cette aberration radicale, qui réagit sur l'ensemble du passé. Maifi depuis 18/(1, tous les bons esprits ont adopté, plus ou moins explicitement, ma détermination du vrai point de départ du double mouvement moderne au début du quatorzième siècle.

Loin d'avoir engendré la révolution occidentale, la doctrine négative ne put surgir que d'un suffisant accomplissement de la décomposition, essentiellement spontanée, du système catholico-féodal, dont les principaux éléments étaient, dès le treizième siècle, devenus inconciliables. Car chacun des dogmes critiques consiste à consacrer indéfiniment, comme type normal, un état passager de non-gouvernement, qui dut précéder cette systématisation métaphysique, quoiqu'elle tendit ensuite à le déve-

lopper. On le reconnaît aisément envers le principe fondamental, qui n'aurait pu surgir sans une longue suite de discussions spontanées, où prévalut graduellement un esprit d'examen nécessairement incompatible avec la plénitude de la foi. C'est donc parce que les croyances antérieures se trouvèrent naturellement ébranlées que survint une liberté qui dépend uniquement de la situation mentale, sans qu'aucun décret puisse davantage la produire que l'empécber. Toujours propre à l'interrègne intellectuel, elle commence spontanément quand les principes qui dominaient l'esprit ont perdu leur ascendant, et cesse nécessairement aussitôt que prévaut une autre dogmatisation.

D'après cet(e rectiûcation fondamentale, la première pbase de la révolution occidentale, comprenant les quatorzième et quinzième siècles, consiste dans la suite naturelle de conflits décisifs qui s'accomplirent alors entre les princfpauii éléments, spirituels et temporels, de la constitution catbolico-féodale. Ces luttes, simple prolongement, à tous égards, de celles qui précédèrent la fin du moyen âge , déterminèrent graduellement l'irrévocable décomposition du système ancien , sans la participation d aucun négativisme, et même à Tinsu des divers coopérateurs. £n considérant surtout l'ordre spirituel, on voit alors le régime catholique se dissoudre radicalement, quoique le culte et le dogme restent intacts ; sauf l'essor continu de la pleine émancipation, qu'une telle situation dut naturellement propager parmi les esprits convenablement disposés.

Cette décomposition inaperçue rendit autant indispensable qu'inévitable la doctrine métaphysique destinée k vulgariser l'affranchissement incomplet, d'après lequel la masse occidentale devait participer à l'ébranlement, pour que la révolution iboderne pût atteindre son but social. Quoique la liberté de discussion restât^ pendant une telle phase, habituellement con-

530 SYSTÈME nS POUTIQUE POSITlTfi.

ceotrée dans le monde officiel^ son exercice ccmtinu l'étendu nécessairement à Tensetuble dn public , souvent invoqué par chaque parti. Lorsque cette disposition générale devint prononcée^ le fait actuel fut converti, sous Timpulsion physique, en un dogme étemel y et le principe fondamental de la doctrine négative se trouva directemement posé, sauf 4 ghr solennellement d'après une opportunité quelconque. Il compléta naturellement., pendant les deux crises politiques qae suscita son avènement, par les deux dogmes généraux qui coueernent la souveraineté populaire et*régalité sociale. Aiml surgit gradnelieraeiU un système exceptionnel de négation absolue, qui, sous chaque aspect, érigeait l'état de non-gouvernement en type de la régénération humaine.

Une telle consécration de l'anarchie moderne devait devenir aussi contraire à l'ordre final qu'au régime primitif, quand la démolition de celui-ci se trouverait assez accomplie pour permettre , et même exiger, une reconstruction directe. Mais, jusqu'à cette issue nécessaire de Tébranlement occideBtal, la doctrine révolutionnaire exerça naturellement on office indispensable , en manifestant 1 irréparable dissolution du système ancien, et préparant indirectement une vraie réorganisation, seul refuge contre une entière subversion. Outre les services immédiats que rendirent les dogmes anarchiques en neutralisant les tendances rétrogrades, il faut reconnaître que, sans leur triomphe passager, l'Occident n'aurait pu tendre irrévocablement vers l'existence normale, ni même eu découvrir nettement le principe fondamental.

C est ainsi que la révolution moderne dut naturellement oâfrïr deux modes, ou plutôt degrés successifs, l'un spontané, propre à ses deux premiers siècles, l'autre systématique, pendant les trois derniers. L:i phase initiale fui nécessairement commune à l'ensemble de l'Occident, sauf les diversités nationales, toujours

bornées aux résaltats provisoires de la déco!nposition principale, sans affecter jamais son accomplissement essentiel, éga* lemeDt décisif partout. Ou doit attribuer à la spontanéité de ce mouvement inaperçu la tendance empirique qui fit confondre ces deux siècles avec le moyen âge , dont ils paraissaient offrir une simple continuation , tant que l'explosion protestante n'avait point manifesté la dissolution consommée. Mais, quand le négativisme eut surgi, le désordre matériel, qui bientôt suivit Tanarchie spirituelle, signala trop tard les dangers de la situa-* tion occidentale, chez les populations où l'incorporation romaine avait assez préparé la transition affective. Le progrès étant alors devenu directement incompatible avec Tordre, TOccideot se trouva naturellement divisé, suivant que la doctrine négative y fut accueillie pour Tessor pratique, ou repoussée par l'instinct moral. Telles durent être les tendances respectives du couple septentrional et du couple méridional, suivant l'ensemble de leurs divers antécédents, avant et depuis Tavénement'de la république occidentale, ainsi dissoute provisoirement. Quant au peuple central , le principe rétrograde y prévalut officiellement sur l'impulsion anarcbique , conformé* ment aux sympathies locales, mais après une lutte assez prolongée pour disposer bientôt cette nation à l'émancipation radicale.

On doit regarder un tel partage de l'Occident comme aussi nécessaire envers la dissolution systématique que sa précédente unanimité dans la décomposition spontanée. Si celle-ci ne s'était point accomplie partout, la république occidentale se serait trouvée détruite sans pouvoir se reconstruire. Mais, si l'émancipation incomplète avait universellement prévalu, cette solution illusoire aurait indéfiniment détourné les Occidentaux d'une vraie régénération, quoique les principaux dangers de l'anarchie eussent continué de se développer. IVune autre part, le

5S2 SYSTÈME DE POLltlQtîK t»OSITIVB.

triomphe ananime de la résistance catboliqae serait devena la base d*aDe rétrogradation systématique , alors dirigée surtoat contre la pleine émancipation^ auparavant inaperçue, et même tolérée. Loin d'offrir nen de fortuit, ce partage fournit donc on caractère décisif pour la seconde partie de la révolution moderne. Mais, en la comparant à la première, on est bientôt conduit à la diviser en deux phases successives, dont la distinction dogmatique se trouve accompagnée aussi d'une restriction locale. Tant que la décomposition resta spontanée, elle ne comporta point de degrés, qui surgirent quand elle devint systématique; puisque la doctrine négative ne représenta d'abord qu'une émancipation incomplète, diversement disposée à se compléter. Le triomphe légal de cet affranchissement équivoque institua, chez le couple septentrional, une compression plus hostile à la régénération finale que la résistance du couple méridional Dès lors, la nation centrale, à laquelle appartenait, depuis la fondation de la république occidentale, la libre présidence du mouvement commun, dut prendre riniliativc d'un négativisme radical, ouvertement incompatible avec toute modification de l'ancien système. Préservée du protestantisme , elle put directement passer de Vétat catholique à la pleine émancipation, quoiqu'elle semblât d'abord s'arrêter au vain déisme qui ne diffère du christianisme décomposé qu'en rejetant la révélation, base nécessaire de tout monothéisme applicable. Les motifs cidessus indiqués pour représenter le degré primitif du négativisme comme autant indispensable qu'inévitable conviennent également à ce mode final, sans exiger ici des explications spéciales réservées à l'examen concret. Mais, si la révolution occidentale eût nécessairement avorté faute d'un tel complément, on voit aussi qu'il dut se restreindre au peuple central, quoiqu'une imitation empirique tendit ensuite à le propager vicieusement chez les deux couples extrêmes.

En combinant cette sabdivision avec la division principale^ on construit le plan général de la transition exceptionnelle partagée sociologiquement en trois phases successives^ suivant que la décomposition demeure spontanée ou devient systématique, d*abord incomplètement, puis complètement. La première comprend les quatorzième et quinzième siècles; la seconde aboutit au triomphe simultané du gallicanisme et de Fanglicanisme , au début de la dernière demi-génération du dix-septième siècle; la troisième conduit jusqu'à l'avènement de la crise française. Quoique leur distinction ne semble ici fondée que sur le mouvement de décomposition y l'examen concret va démontrer qu'elle convient pleinement au mouvement de recomposition, dont la nature moins prononcée m'interdisait de l'y faire d'abord participer.

Le cours de ces trois phases, spontanée, protestante, et déiste, ofinre un développement continu de tous les caractères, intellectuels ou sociaux , tant positifs que négatifs, précédemment assignés à la révolution occidentale. Â mesure que la foi se dissout, les esprits s'isolent et se rétrécissent, les notions de détail prévalent de plus en plus sur les vues d'ensemble. En même temps, l'anarchie mentale altère graduellement les préceptes moraux, d'abord dans la vie publique, puis envers les relations domestiques , et même enfin quant à l'existence personnelle. l}n égoïsme croissant tend à détruire les meilleures traditions du moyen âge , en surmontant de plus en plus la résistance féminine, sous les impulsions avouées de l'orgueil et de la vanité, qui laissent souvent apercevoir celles de la cupidité L'usurpation temporelle dissipant toute trace de la séparation normale entre les deux pouvoirs, la politique se matérialise, et partout on demande aux lois de régler ce qui dépend seulement des mœurs.

D'une autre part , malgré la spécialité croissante des études scientifiques, Télaboration théorique produit bientôt des résul-

sans re-pecter Tofllce moral qui jadis fonda son ascendant. Ainsi privée de sa destination sociaie, eiie subit partout nne corruption irréparabie, déjà signalée par Dante, d'après Saint- Bonaventure, chez l'ordre monastique le mieux insUtoé pour réformer le cierge. De là résultèrent les aspirations nnanioies du quinzième siècle à Tempirique rénovation* qui devait régénérer la tête et le corps du catholicisme sans altérer sa constitution fondamentale.

Quant à la décomposition temporelle, son résultat général, quoique équivalent contre le système ancien , ne pouvait être semblable, puisqull consista dans l'accroissement nécessaire des seules forces alors capables de préserver l'Occident d'une entière anarchie. Cette dictature fut fondée d'après une suite d'efforts ordinairement inspirés par une ambition empirique, souvent animée de tendances rétrogrades, surtout envers la guerre, qui, d'après l'impuissance papale, prit alors un vicieux essor , impossible au moyen âge. Hume a justement représenté la déplorable impulsion des Anglais contre la France comme due principalement à la coupable politique de leurs rois, aspirant à détourner aiusi les luttes intérieures que leur suscitait l'aristocratie. Lue tactique analogue peut seule expliquer aussi le prolongement exceptionnel que présente alors, en Espagne, la domination arabe, déjà ruinée irrévocablement au milieu du treizième siècle. Malgré ces déviations d'un pouvoir non moins dépourvu de conseil que de frein, la dictature temporelle conserva longtemps une influence autant favorable au progrès qu'indispensable à l'ordre.

On ne peut bien concevoir sa nature et sa destination qu'en distinguant d'abord ses deux modes généraux, l'un monarchique , Tautrc aristocratique.

Le premier devint seul pleinement normal, parce que la < oustitution féodale tendait spontanément à faire enfin préva*

loir le pouvoir central sur le pouvoir local, ne fût-ce que d'après les conOscations propres an régime des fiefs. Cette disposition primitive se développa graduellement à mesure que l'anarcbie spirituelle fit ressortir Turgence de la concentration temporelle, à laquelle tout s^adapta, principalement en France, où dès le moyen âge, le mouvement occidental se trouva mieux caractérisé. Sous l'éminent Louis XI, le meilleur type de la dictature moderne, la décomposition du système ancien et Télaboration des éléments du nouveau contrastent avec la situa« tion doublement arriérée des pays oii la noblesse tendait à prévaloir sur la royauté.

Néanmoins, ce second mode de concentration temporelle convint aux populations maritimes, mieux préservées de la guerre, et disposées davantage aux conquêtes commerciales, qui permettraient d'associer les chefs industriels à la prépondérance aristocratique. Ce cas exceptionnel, dont Venise Soumit le premier type , dut surtout se développer en Angleterre, où rintervention normande avait spontanément suscité la formation spéciale d'une classe intermédiaire entre la noblesse et la bourgeoisie. Mais la nature factice de la dictature incomplète se manifesta par la lenteur et la difficulté de son avènement, retardé jusqu'à Taccomplisement de la seconde phase; tandis que la dictature complète s*établit, en Espagne comme en France, dès la fin de la première.

Pendant que l'élément central du pouvoir temporel obtenait, dans la majeure partie de l'Occident, une prépondérance nécessaire, l'élément local compensait sa décadence politique en développant sa dignité morale.

Tant que dura cette phase, la noblesse, surtout en France, fournit aux nouvelles classes d'importants modèles de sentiments et de conduite, qui prouvèrent la salutaire efficacité que comporte l'hérédité des richesses > même séparée de celle des

fonctions. Mais cette influence appartint princip^leofteiil aa sexe affectif, dont la destination sociale dnt alors résider ehei l'aristocratie, seule assez imbne du moyen âge pour résisler clignement à Tanarciiie moderne. Néanmoins, une admiraUe anomalie annonça déjà la supériorité finale de la femme prolétaire^ d'après rincoinparal)le héroïne qui se dévoaa si préciensèment à Tindépendance française.

L'institution des armées soldées, et bientôt permasentes, graduellement développée dans tout le cours de cette phase^ fournit un témoignage général de la décadence radleale des mœurs militaires et de la prépondérance décisive de l'activité pacifique. Sans cette double impulsion , on ne poorralt expliquer la tendance unanime de l'Occident vers une ionovatioii Incompatible avec la dignité du caractère guerrier, qui J'aorail repoussée, tant que prévalurent les dispositions romaines ou féodales. La noblesse commença sa dégradation morale en acceptant un office qui la convertissait en instrument passif, plutM que de se placer à la tête des classes agricoles en dirigeant ses domaines ruraux. Néanmoins, une telle institution devint alors, pour la dictature monarchique, un précieux appui, sans la pousser encore aux déviations militaires. Employée d'abord comme n)oyen d ordre, elle annonça déjà sa transformation finale en inslrnment de police, quand l'Occident aurait épuisé toutes les sources exceplionnelles des guerres modernes. Les dépenses qu'elle suscita déterminèrent Tavénement, impossible au moyen Age, des impôis continus, qui tendirent bientôt à lier spontanément les fortunes privées aux besoins publics, de manière à préparer spécialement le régime sociocratique

Cette phase doit être regardée comme la plus favorable à la digne intervention des légistes, et surtout des juges, dont la subalternité politique, conforme à leur vraie n<ature, dut alois les préserver d'une ambition corruptrice. En participant utile-

ment à la concenlratlon temporelle , ils surent contenir, par Icnrs règles empiriques, les tendances arbitraires de la dictature quils secondaient. Leur influence se développa principalement envers la propriété , que le principe des confiscations , désormais privé des garanties féodales , menaçait d'une instabilité directement incompatible avec le libre essor de Texistence pratique. Ils ne purent prévenir ou ré;)arer ce danger qu'en rétablissant Findépendance consacrée par le régime romain , qui n'admettait point l'inviolabilité. Quoique ce retour à l'absolu théocratique devint, comparativement au moyen âge, une véritable rétrogradation 5 dont l'Occident subit aujourd'hui les réactions subversives, il était alors imposé par les besoins d'une situation où nulle autre garantie ne pouvait surgir.

Envers le mouvement de décomposition, l'ensemble de cette phase se trouve résumé d'après l'avènement décisif de la dictature temporelle- Car ce résultat représente aussi l'anarchie mentale et la corruption morale par la matérialité croissante des inspirations politiques, oti présida de plus en plus un égofsme avoué. Quoique cette dégradation n'ait été systématisée qu'en Italie , sous une personnification caractéristique , la dispersion propre à ce cas exceptionnel , où la grandeur des résultats ne dissimule plus la bassesse des moyens, s'y borne à mieux manifester une disposition devenue universelle.

Dans le mouvement positif de la première -phase moderne, je dois d'abord apprécier le progrès théorique , puis l'essor esthétique, enfin le développement industriel.

La culture abstraite ne pouvait alors produire aucun résultat décisif, ni scientifique, ni philosophique, parce que la pleine émancipation n'était point assez prononcée pour permettre d^ la rénovation de l'astronomie, principal domaine de l'élaboration objective. Quoique le déclin du monothéisme fit mieux ressortir l'importance de la foi positive ^ devenue la seule ga**

raDlie contre un sceptidsiDe absolu , cette décadence spontanée rendait plus grave et plus appréciable Tincompatibilité finale de la science réelle avec une théologie quelconque. L'esprit mathématique avait donc besoin de s'appuyer sur on affranchissement plus populaire pour proclamer irrévocablement le double mouvement de la terre. Ce pas décisif et la réaction philosophique qu*il devait produire furent cependant pressentis, mieux qu'auparavant, vers la fin de cette phase, par un penseur éminent quoique vague, dont Tavénement pontifical n'altéra point la pureté morale. Mais, outre le développement de la chimie et l'essor de l'anatomie humaine, une telle rénovation reçut alors sa dernière préparation , d'après l'extensicm connexe de l'algèbre et de la trigonométrie, depuis que ^ les Arabes ayant substitué les sinus aux cordes^ les Ocddentanx y joignirent les tangentes.

Sous cette phase, il faut surtout apprécier la constitution, à la fois dogmatique et personnelle, du mouvement théorique^ fondée sur les conceptions , vraiment encyclopédiques quoique nécessairement insuffisantes, qui prévalurent au treizième siècle.

Elle se résume entièrement dans la culture simultanée de l'astrologie et de l'alchimie , concentrée chez les médecins. Ce régime scientifique était très-supérieur à celui que les académies firent prévaloir vers la fin de la seconde phase, et surtout pendant la troisième. La situation mentale de l'Occident le priva seule de l'efficacité qu'il comportait spontanément.

On a trop peu senti l'importance encyclopédique de l'irrévocable introduction des conceptions chimiques dans le système de la philosophie naturelle. Surgi pendant la dernière phase du moyen âge, ce pas ne devint décisif que sous la première phase moderne, quand les médecins, succédant aux moines pour la culture scientifique , le dirigèrent spontanément vers sa principale destination, lier la biologie à la cosmologie. En même

temps, le dogme foodamental de rinvariabilité des lois naturelles subit ainsi sa transformation la plus difficile^ en s'étendant à des phénomènes éminemment modiGables , qui Orent enfin perdre au vrai fatalisme son caractère absolu , contraire à sa pleine généralisation.

Quoique Tastronomie et la chimie restassent trop séparées , faute de Tinterposition instituée sous la phase suivante^ cette lacune se trouvait plus apparente que réelle^ puisque la physique proprement dite était alors répartie confusément entre ces deux sciences. Rien n'empêchait donc de saisir les principaux rapports encyclopédiques , autant que le permettaient Textension scientifique et la disposition philosophique. Cette plénitude de vues théoriques, ensuite perdue jusqu'à l'avènement du po-* sitivisme, devint alors familière aux médecins, qui sentant l'importance, abstraite et concrète , de la chimie pour la biologie et l'art correspondant, ne pouvaieot point la séparer de l'astronomie. Ainsi rattachée, d'une part, à sa base mathématique, la philosophie naturelle tendait, d'une autre part, vers sa destination humaine, en ébauchant, sous l'aspect le plus simple et le plus général, l'étude positive d'une existence nécessairement indivisible. Les audacieux projets qui surgireot alors pour le perfectionnement matériel de 1 humanité, trop méconnus depuis la dispersion des pensées scientifiques, témoigneront toujours aux vrais philosophes la puissance de ce régime encyclopédique, dissous par l'anarchie académique.

Il tendit à modifier le système général de la raison humaine en développant, mieux qu'au moyen âge, l'ascendant du nominalisme sur le réalisme. Un tel triomphe constitua le pas le plus décisif vers l'avènement direct de la saine philosophie jusqu'à l'impulsion de Hume et l'élaboration de Kant. Outre qu'U annonçait la prépondérance finale de la loi sur la cause , il indiquait, au milieu de la préparation objective , le pressentiment

d'une synthèse subjective, d'après Timportance accordée à la logique artiOcielle comme lien provisoire de toutes nos pensées. Quoique les organes personnels de cette réaction philosophique fussent plus souvent des moines que des médecins , elle n*en doit pas moins ôtre essentiellement rapportée à la constitulion encyclopédique propre à ceux-ci. Cette appréciation dogmatique se trouve confirmée par la remarque hislorique sur rinclination des moines vers les études médicales, que plusieurs bulles papales durent alors leur interdire spécialement-

Au début de cette phase, sous l'impulsion inaperçue qui résultait de l'ensemble du moyen âge, Tessor esthétique du génie moderne produisit l'incomparable épopée où réside jusqu'ici le meilleur titre de Tart humain. Quoique inspiré pour l'Idéalisation du catholicisme , ce poëme caractéristique se trouva dominé par l'impulsion révolutionnaire. Outre des protestations spéciales, on l'y reconnaît surtout, d'après l'audace d'une conception générale qui suppose le déclin des croyances ainsi soumises au jugement esthétique , que le siècle précédent eût repousse comme sacrilège, tandis que, au suivant, il serait devenu superflu. Malgré la tendance de Dante à sentir seulement la constitution intellectuelle du moyen âge, il en retrace involontairement le caractère social, en subissant admirablement son influence morale, principalement témoignée dans la flétrissure de la trahison l ne annonce, vague mais profonde, de la régénération flnale compléta l'aptitude de cette composition à représenter Tensemble de la révolution moderne, et même le résumé de l'histoire humaine, quoique la filiation générale y fût troublée par un aveugle amour de l'antiquité.

L'impulsion résultée d'un tel début ne pouvait surmonter les entraves que l'art trouva bientôt dans une situation instable et confuse, où d'ailleurs l'inspiration fut altérée d'après les tendances classiques, qui préféraient les Grecs aux Romains, dont

^s légistes sentaient seuls la supériorité. Néanmoins, la réaction poétique se manifesta dignement, an quinzième siècle^ chez une classe naturellement préservée de cette dégénération, en suscitant les compositions mystiques, qui constituent le dernier produit du catliolicisme. I^ postérité ne cessera jamais d'admirer r^bauclie, grossière mais sublime , du tableau systématique de la nature humaine, qu'une vaine érudition ose maintenant contester à son humble auteur, afin d'en doter l'esprit métaphysique, qui s'y trouve justement flétri. Il suffit d'y remplacer I^u par l'Humanité pour y reconnaître le pressentiment spontané de notre existence normale, à travers une synthèse nécessairement imparfaite , toujours supérieure pourtant à la dispersion révolutionnaire. Quand cette substitution devient impossible , on peut aisément vérifier que cela tient seulement au caractère égoïste de la systématisation provisoire. Un tel ordre de compositions, essentiellement esthétiques malgré leur apparence théorique, caractérise sociologiquement le second siècle de la révolution occideotale. Le génie catholique, voué, dans le siècle précédent, au gouvernement spirituel, et dominé, dans le suivant, par les controverses défensives, ne pouvait trouver qu'alors la disposition, mentale et morale, qu'exigeaient ces tableaux mystiques, dont le prolongement féminin s'épuisa bientôt.

Envers le développement industriel de la phase initiale, je dois d'abord apprécier sa nature, puis sa constitution, enfin son résultat.

Sans qu'il pût négliger aucune des branches essentielles de la production matérielle , la fabrication dut pourtant y prévaloir, non-seulement sur l'agriculture, mais aussi sur le commerce, du moins extérieur. Car la dissolution politique de la république occidentale ne pouvait se trouver compensée par sa recomposition morale que quand l'essor industriel aurait

inspiré partout des sympathies pratiques, fortifiées d'après le concours théorique et même esthétique. Jusque-là, chaque peuple moderne, concentré vers sa propre élaboration, devait principalement développer les manufactures, avec le commerce intérieur qui leur correspond. Les inconvénients d*une telle restriction furent spontanément diminués, surtout en France, et même en Espagne, par Tavénement simultané de la dictature temporelle qui dut absorber les cités industrielles dans les grandes nationalités provisoirement instituées. Cette prépondérance naturellement accordée à Tindustrie la plus centrale et la mieux caractérisée devint favorable à la coordination générale de Tactivité pacifique, dont le contraste envers la vie guerrière devait ainsi ressortir davantage.

D'après une telle direction, Texistence industrielle tendit spontanément vers sa constitution normale, en élaborant les bases émanées du moyen âge. C'est alors que la division générale entre les entrepreneurs et les travailleurs , spécialement propre à la fabrication , dut recevoir son développement décisif, à mesure que la permanence des armées soldées éteignait l'activité militaire. Dégagée de tout service féodal, la population occidentale put se subordonner irrévocablement aux nouveaux directeurs de son existence pratique. Leur conduite ordinaire envers les prolétaires fut conforme, sous cette phase, à la récente confraternité, comme le vérifie la judicieuse remarque d'un historien anglais sur les salaires, alors supérieurs aux taux ultérieurs. Outre le caractère civique qu'acquit graduellement une telle solidarité, son application politique tendit à la cimenter dans les conflits dictatoriaux, où Tinstinct industriel préféra partout le parti qui, primitivement le plus faible, devait finalement prévaloir. Deux chefs éminents, l'un Français, l'autre Italien, qui n'eurent jamais de successeurs, fournirent déjà le digne type du patriciat Uidustriel. Leur conduite respec-

tive montra que Tactivité pacifique comportait la plénitude du dévouement social^ et même une profonde aptitude au gouvernement civique.

Il faut maintenant juger les résultats généraux de ce développement spontané , pour expliquer Tavénement industriel de la phase suivante.

Ces deux- siècles présentent un admirable concours d'améliorations pratiques, dont l'apparence fortuite dut subsister jusqu'à ce que mon traité fondamental y fit pénétrer l'apprédation sociologique. L'ensemble des attribulions, tant négatives que positives, propres à ceite phase, peut seul permettre d'y concevoir la vraie filiation de ces divers perfectionnements, toujours destinés à mieux développer ou consolider davantage l'existence industrielle.

Une telle destination semble d'abord inapplicable au cb jugement général que subit alors le système des armes, surtout offensives, et par suite défensives. Il est pourtant susceptible de s'y rattacher aisément, d'après la tendance évidente du nouveau mode à simplifier, sinon supprimer, l'apprentissage militaire, chez des peuples où l'activité pacifique devenait continue et la guerre exceptionnelle. On ne pourrait autrement expliquer comment Tluvention, très- facile et fort ancienne, des armes à feu ne s'introduisit, en Occident, que quand l'exigeait la nouvelle existence des populations avancées.

La même appréciation convient mieux à la découverte , plus importante et moins aisée , qui vint alors lier admirablement l'essor théorique et le développement pratique , en complétant l'institution fondamentale de l'écriture par l'accélération des copies. Malgré ses difficultés, elle dut alors s'accomplir, d'après ses préparations spéciales, pour satisfaire aux aspirations générales de roccident, où, depuis le douzième siècle, une tendance universelle vers l'histruction poussait à simplifier les

546 SYSTÈME De, POLITIQUE POSITTfE.

transcriptions. Quoique cet art exceptionnel ait dû, sons Panarchie moderne, seconder surtout des Impulsions Tîclenses , la régénération finale lui réserve une noble destination, quand il sera sagement réglé.

Pour compléter ces appréciations spéciales , il faut étendre Texplication sociologique au double progrès de la navigation, qui lie industriellement la première phase du mouvement moderne à la seconde. D'après les connaissances acquises depuis Félaboration grecque, et propagées, dans tout l'Occident, au moyen âge , on doit regarder comme ayant surgi , quand elles devinrent opportunes, rinstitution de la boussole et ses réactiOBS nautiques. Le développement intérieur poussant partout aux débouchés extérieurs, que les perturbations de TOccident devaient faire chercher au loin, un siècle dressais unanimes dut aboutir à la découverte de TAmérique et d*une route maritime ftrs rinde.

On peut confirmer cette tendance normale à caractériser Tavénement des améliorations pratiques d'après leur opportunité sociale, en considérant le progrès arithmétique propre à cette phase, il consiste dans la prépondérance simultanée qu'obtinrent alors le calcul décimal et la notation arabe, on plutôt hindoue. Familier aux esprits d'élite dès le début de la ti'oisième phase du moyen ûge, ce double perfectionnement ne dut devenir vulgaire que trois siècles après, qttand Texîstence huiustrielle en manifesta la principale destination. '^

Afin de mieux lier les deux aspects, positif et négatif, du mouvement propre à la phase initiale de la révolution moderne, il convient ici de noter que la spontanéité, d'abord appréciée envers la déconiposiiion, caractérise aussi la recomposition. Ni la science, ni Tart, ni l'industrie, ne pouvaient, en effet, recevoir des impulsions systématiques que d'après un développement capable d'inspirer et de diriger une telle inter-

fention. C'est pourquoi les explications précédentes ont partout montré que ce triple essor fut esseutiellenicnt spontané, sans aucune influence des encouragements artificiels réservés aux temps ultérieurs.

En abordant l'examen de la seconde phase moderne^ où le mouvement négatif se trouve entièrement dominé par l'explosion protestante, je dois accomplir une explication préliminaire, qui placera directement au point de vue qu'exige un tel Jugement. L'irrationnelle importance encore attachée à Tavénement de la doctrine critique concourt avec les vanités nationales pour représenter les peuples qui l'adoptèrent comme les plus avancés des Occidentaux. Cette illusion semble confirmée par le retard industriel, et même scientifique, des populations restées catholiques : il faut donc dissiper d'abord un tel prestige, devenu nuisible, non-seulement à la saine appréciation du passé, mais à la vraie conception de l'avenir, surtout prochain.

Sa rectification repose sur la combinaison décisive de deux motifs irrécusables, relatifs, l'un au jugement abstrait de cet ébranlement, l'autre au parallèle concret des peuples qui l'accueillirent ou le repoussèrent.

Considérée dans son ensemble, cotte négation empirique^ bornée d'abord au régime, puis étendue au culte, et finalement au dogme, constitue réellement une suite d'intercalations entre le catholicisme et Tislamisme. En effet, le monothéisme oriental avait accompli, depuis neuf siècles, tous les changements essentiels que les trois fondateurs du protestantisme s'attribuèrent successivement Outre qu'une pure critique ne peut jamais mériter beaucoup d'estime, on voit que celle-ci ne devait, au fond, comporter de difficulté qu'envers l'opportunité, déjà résultée de la décomposition décisive que le catholicisme avait subie pendant la phase précédente.

D*après nne telle appréciâtîoo, les Occideotanx do Midi darent aussitôt dédaigner une prétendue réformation, qui, d^tivement envisagée, était loin de consacrer te degré d'émancipation devenu familier chez eux; tandis que, sous l*aspect positif, elle instituait Tinconséquence. Leurs goovemements furent promptement éveillés sur ses dangers politiques, par les scènes subversives qui suivirent Texplosion critique^.Mais les peuples avaient déjà repoussé la sécheresse morale d'une doctrine dont les diverses sectes ne s'accordaient qu'à rejeter les meilleures institutions du catholicisme, le purgatoire, le culte des saints, et surtout Tadoration de la Vierge, véritable déesse des cœurs méridionaux.

Tous les monuments poétiques concourent avec les documents directs pour constater que, au début du seizième siècle, rémancipation mentale se trouvait plus avancée au Sud qu'au Nord. Le succès du poëme de Dante, borné longtemps aux populations du Midi, montre la vraie situation d'un public admirant l'usurpation spontanée que Tart accomplit envers la plus décisive des fonctions religieuses, li» jugement final des individus, que l'Église réservait à son chef invisible. Quant à l'Espagne spécialement, il suffit d*y considérer la longue suite de contacts, d'abord hostiles, puis paisibles, entre deux monothéisnics inconciliables, pour reconnaître que le catholicisme officiel y devint surtout un symbole de nationalité. Puisque l'émancipation avait commencé, chez les templiers, d'après de tels rapports, on conçoit quelle influence dut exercer leur essor le plus complet, prolongé, pondant tout le cours de la" première phase mod.Tne, au milieu d'une paix rarement troublée. C'est pourquoi le type poétique de la pleine émancipation émana spontanément de l'iilspagne, quoique Tensemble de l'Occident dut successivement concourir à son élaboration. Enfm, pour la France, elle avait toujours pris l'initiative et

conservé la direction des mesures décisives qui déterminèrent la décomposition spontanée du catholicisme. La réaction mentale de cet ébranlement social, et les relations spéciales du peuple central avec les Occidentaux du Midi, durent alors y rendre presque autant familière une incrédulité supérieure à la parodie musulmane instituée par les docteurs germaniques.

Quant aux populations septentrionales, rinfériorlié de leur civilisation suffirait pour prouver que le succès du protestantisme n'y résulta point d'une émancipation plus avancée. Cette remarque convient surtout au siège direct de Texplobion critique; puisque les Germains, incorporés plus tard et moins complètement, se trouvaient, au seizième siècle, les moins cultivés de tous les Occidentaux, et les moins dégagés des mœurs guerrières. £n Angleterre, les besoins sociaux influèrent davantage que les motifs intellectuels sur Taccueil qu'obtint un tel ébranlement.

Pour achever de déterminer le caractère de ce mouvement, je crois devoir introduire une hypothèse analogue à celle que j'employai ci-dessus, envers Tensemble de la révolution occidentale, mais plus susceptible de réalisation. £n revenant d'Avignon, la papauté, sentant la dissolution spontanée de son autorité spirituelle, s'occupa surtout de sa principauté temporelle. Si cette transformation empirique eût comporté dès lors une appréciation rationnelle, elle aurait conduit à supprimer le célibat sacerdoiaU afin d'assimiler une telle domination aux autres souverainetés par sa transmission héréditaire, que le népotisme dt bientôt regretter. En s'éliminant ainsi, la papauté sanctionnait la décomposition spontanée du catholicisme , et dissipait d'avance le principal motif de l'explosion protestante. Une telle dêsUds^on exigeait aussi l'abolition simultanée des couvents et des universités, en transférant aux divers gouvernements la

550 ftTSTÈBI£ DE POLITIQUE POSITIYB.

direction nationale des écoles spéciales, surtout de droit et de médecine, dont ils ne tardèrent point à s'emparer. Au débat du quinzième siècle, la papauté conservait assez d'influence pour faire partout accueillir cette intervention finale, pleinenement conforme aux vrais besoins de TOccident. Quoique Témancipation métaphysique eût néanmoins prévalu chez les populations septentrionales, son ascendant n'aurait point déterminé des séparations violentes, faute d'organes intellectuels et d'impulsions sociales.

On peut ainsi sentir que le succès de Texplosion critique fut dû surtout au besoin de se soustraire à la domination papalCj qui» devenue essentiellement italienne, pesait davantage sur le Nord, tandis que le iMidi l'avait spontanément annulée par la nationalisation du clergé. Je dois donc procéder maintenant à Tappréciation directe de cet ébranlement, qui, d'abord partiel, suscita bientôt une réaction générale.

Le principe fondamental de la doctrine négative y surgit, dès le début, en accordant à chacun la décision suprême des questions religieuses, sans s'assujettir davantage aux conditions de compétence qu'à l'autorité des antécédents. Quoique cet individualisme restât borné, pendant la phase protestante, à l'interprétation des livres révélés, il devait finalement embrasser tout le domaine théologique. Son champ primitif comportait d'ailleurs des divagations assez étendues pour rendre impossible toute organisation spirituelle . de manière à manifester la nature essentiellement anarchique d'un tel principe, qui soulevait l'examen personnel contre le jugement social. Malgré la vaine tendance de chaque novateur à contenir Témancipation dans les limites qu'il avait posées, ces bornes arbitraires furent successivement reculées, et la négation obtint enfin la plénitude qu'exigeait sa vraie destination. Après avoir seulement dissous Ip régime catholique, cette suite d'inconséquences altéra bientôt le

DYNAMIQUE SOCIALE. — CUAPlXafi SEPTIÈME. 551

culte, et Gnit par neutraliser le dogme, en attentant aux conditions spéciales de la révélation occidentale.

Cette fondation intellectuelle avait besoin d'un complément social pour que la doctrine négative devint provisoirement Forgane systématique des aspirations spontanées de rOccideat à la génération universelle. Tel fut le principal résultat de son application politique aux deux crises préliminaires que suscita bientôt la lutte nécessaire entre l'impulsion dissolvante et la résistance oppressive. Dans la plus honorable et la moins orageuse des collisions modernes, le principe révolutionnaire se développa par le dogme de la souveraineté populaire, destiné d'abord à soustraire la Hollande au joug de l'Espagne. Après avoir ainsi consacré TalTrancbissement extérieur, le négativisme métaphysique s'étendit à la rénovation intérieure, en invoquant l'égalité pour régénérer l'Angleterre, suivant une tentative avortée, mais caractéristique. Ces deux ébranlements, dignement conduits par les deux hommes d'État le plus éminents du protestantisme, procurèrent à la doctrine critique son développement décisif. Le principe de l'examen individuel supposait directement l'égalité comme condition fondamentale, et ne comportait d'autre autorité que la suprématie du nombre. Mais ces deux conséquences nécessaires ne pouvaient assez surgir sans avoir été respectivement inaugurées par des applications spéciales.

Voilà comment surgit, en Oceident , une anarchie systéma*tique, toujours inconnue auparavant, qui caractérisa Tinter^ règne nécessaire entre l'épuisement du théologisme et Tavénement du positivisme. Son principe général consiste en ce que l'individu, directement insurgé contre l'espèce, ne reconnaît que sa propre autorité dans la décision des questions quelconques, surtout envers les plus importantes et les plus difQciles. Inspiré d'abord par les besoins intellectuels que le mono-

552 STSTËME DE POlXnQDE POSITITE.

théisme excitait sans les satisfaire, il servit ensalte d'organe aax aspirations sociales qui supposaient la dissolotion préalable d*un régime devenu rétrograde. A ce double titre , son influence ne pouvait se l)omer aux cas où la doctrine critique prévalut officiellement. Chez les populations restées nominalement catholiques 9 une tendance équivalente se manifeste également, et même elle y suscite des hérésies nationale^, aussi contraires que les dogmes protestants à la <:onsUtation spirituelle du moyen âge.

Outre les divagations intellectuelles qui la caractérisent directement, la maladie occidentale altéra bientôt la sociabilité, d'après la consécration indirecte que le principe révolutionnaire procure nécessairement à rindividualisme absolu. Quoique la solidarité s'en trouvât aflectée, son principal danger concerna la continuité graduellement méconnue au point de nier la subordmalion du présent au passé comme ses obligations envers l'avenir. La réaction affective de ce désordre mental et social consista surtout à comprimer la vénération^ base normale de la discipline humaine y et à développer Torgueil» principale source des dispositions insurrectionnelles.

Sous la phase spontanée, Tanarchie moderne avait commencé SOS ravages moraux par la décomposition de la vie publique, ouvertcuieut livrée à Tégoîsme. I.a phase protestante étendit cette altération jusqu'à Texistence domestique > dont le lien fondamental fut directement éCranlé d'après Tanarchique rétrogradation relative au divorce, et tendant même à la réhabilition dogmatique de la polygamie. Quoique les anciennes mœurs de roccident, pleinement conformes à la vraie nature de la civilisation moderne, neutralisassent spontanément cette double aberration, elle laissa partout des traces profondes, développées sous la phase déiste, et trop sensibles aujourd'hui. L'altération, désormais connexe , des sentiments et des pensées fut alors

caractérisée par Taccroissement universel de li^ réprobation envers le moyen âge et le dédain plus prononcé de la résistance féminine. D'après la dégradation morale que subit Faristocratie, l'opposition du sexe affectif à la barbarie moderne se trouva transférée dans la bourgeoisie^ jusqu'à ce que la corruption de celle-ci transportât enfin cette attribution à son organe prolétaire.

Après avoir ainsi caractérisé directement l'impulsion protestante Je dois apprécier sa réaction nécessatre sur la concentration temporelle émanée de la phase précédente. Mais il faut d'abord juger le principal effort de la résistance catholique contre la dissolution du monothéisme.

Il consista dans la tentative du jésuitisme pour régénérer la papauté, dont l'office spirituel était vraiment devenu vacant depuis sa transformation temporelle. Centre nécessaire du système catholique, sa décadence, ouverte ou tacite, avait suscité toutes les altérations que subissaient partout le régime, le culte, et même le dogme. Profondément convaincu de cette connexité, Téminent fondateur du jésuitisme s'efforça, sous un titre modeste, d'instituer, à côté du prince romain, un véritable pape, libre chef d'un nouveau clergé, capable de surmonter le protestantisme en réorganisant le catholicisme.

Une telle destination devient irrécusable en étudiant la nature et la marche de cette institution, non-seulement à son début, mais aussi pendant toute la durée de sa j)remière génération, trop confondue maintenant avec le reste de sa carrj^re. Le noble enthousiaste qui la fonda, s'annonçant à la fois comme le défenseur du catholicisme et l'adorateur de la Vierge, nérite d'être érigé sociologiquement'en digne continuateur.de la réforme du treizième siècle, dont il voulut réparer lavortement. Vivement indigné de la dégradation que le pouvoir spirituel avait partout subie, sous diverses formes, depuis la fin xlu

55& ST3TÈBIE M POUTIQUfi POSITIVE.

moyen âge, il tenta d'arrêler la dissolution religieuse en reconstruisant la catliolicilé d'après le culte de la déesse occidentale. Attribuant 1 impuissance de la réformalion franciscaine h ce que les efforts y furent trop dispersés et trop subalternes, il institua son ordre afin d'y réunir la prédication à la confession, et le dégagea du chef nominal de l'Église ponr le mieux subordonner au chef réel. Il s'efforça de lui faire partout transférer le vrai sacerdoce en lui procurant la direction générale d'une éducation adaptée aux vœux de Tépoque, et la surintendance des missions extérieures que l'universelle expansion de l'Occident semblait alors motiver.

Ce plan primitif du ji^suitisme diffère peu du projet hypothétique ci-dessus indiqué comme pouvant-, au début du quinzième siècle, prévenir l'explosion prolestante. En effet, l'ascendant, intellectuel et social, auquel aspirait la nouvelle compagnie équivalait à rabolition simultanée des anciens ordres et des universités métaphysi(|ues. La diflérence essentielle entre les deux modes concerne seulement le célibat sacerdotal, dont la conservation, empiriquement adoptée comme garantie d'indépendance et base de discipline, devint bientôt une source de cormplion morale. A cela près, on doit reconnaître que rinstitution jésuitique émana d'un besoin sincère et profond de rétablir dignemeiTt l autorité spirituelle, en la rendant propre à remplir, mieux qu'au moyen <1ge, sa destination sociale. L'énergie des doctrines initiales contre l'usurpation temporelle suflirait pour constater la tendance sociocratique de cette grande tentative.

Telle fut la véritable réforme du seizième siècle, avortée plus promptement et plus complètement que celle du treizième, par une influence plus développée de la même fatalité. Les mesures qui pouvaicîut suflire un siècle avant l'ébranlement protestant devenaient impuissantes pour le surmonter. In change-

ment radical de doctrine, en substituant le positivisme au théologisme, eût alors comporté seul une Velle efficacité , si ce remplacement avait été déjà possible. Car l'explosion négative faisait implicitement sentir l'inaptitude radicale du catholicisme envers Tesprit scientifique et Texistence industrielle, dont la prépondérance, désormais irrécusable, n'était discipllnable que d'après une fol démontrable. Depuis que l'anarchie mentale se trouvait devenue systématique, rien ne pouvait l'empêcher de suivre son cours total, puisque la solution finale exigeait d'abord son plem développement, au moins chez le peuple central.

Quoique les fondateurs du jésuitisme ne pussent aucunement apprécier une telle fatalité, leurs successeurs ne tardèrent point à sentir l'impossibilité de régénérer le catholicisme, et se bornèrent dès lors à systématiser sa résistance rétrograde. Ainsi se trouva dénaturé le plan destiné primitivement à diriger une reconstruction progressive. Le siiecès de cette opposition reposa bientôt sur une vaste hypocrisie, d'après laquelle tous les esprits émancipés, alors concentrés chez les classes cultivées, devaient seconder les efforts des jésuites contre raflranchissement populaire, au nom de leur commune domination. Moyennant une telle participation, les libres penseurs étaient pleinement tolérés, et leur propre conduite restait secrètement livrée à leurs impulsions personnelles, faute des convictions pujjdiques qui pouvaient seules la régler.

Voilà comment un plan chimérique de réorganisation spirituelle se trouva transformé, dès la seconde génératipn, en un système trop réel de résistance hypocrite, qui développa la corruption morale pour arrêter l'anarchie mentale. Sans recourir aux preuves équivoques indiquées par une haine aveugle, cette tendance ccfntradictoirc pourrait être assez caractérisée d'après le funeste essor :que les jésuites procurèrent partout à

SYSTÈME DE POLITlQUïB POSITIVE.

rinstitutiOD des collèges , nôa moisf inusitée au moyen âge que dans l'antiquité. Quoique feuv célibat les empêchât d^apprécier assez la vie de famille , ils savaient que le principal mérite du catholidSine avait consisté réellement à la développer dignement, pendant tout le cours de la transition affective. Néanmoins, préoccupés de leur destination rétrograde, les jésuites ne se firent aucun scrupule de compromettre Tessor moral en privant Tenfance des relations domestiques pour la mieux soustraire, par la claustration scolastique, au mouvement général d'émancipation. Toutefois, un tel istffement ne devant jamais se réaliser san^rassentiment des familles, on peut ainsi constater à quel pofiJlt ranarchie mentale avait alors réagi, môme cbézles mères , sur la dissolution morale.

iMais, outre la haine qu'il inspirait aux protestants, ce jésuitisme Jfiâl^se trouva toujcAirfhentravé profondément parmi les populatfcTns catholiques, où sa carrière devint réellement une lutte incessante, surtout contre les anciens organes de la défense théologique. Sa tendance nécessaire à renouveler le clergé, tant régulier que séculier, lui suscita spécialement Tantipathie naturelle des franciscains et des dominicains, respectivement pourvus, en Italie presque autant qu'en Espagne, de la direction des églises nationales, qu'il Subordonnait au sacerdoce universel. Ainsi réduit à la France , son principal développement 7 rencontra des obstacles, moins concentrés mais plus décisifs, parmi les rivaux métaphysiques des moines quelconques. Néanmoins, le jésuitisme doit .être sociologiquement jugé comme le dernier mode du monothéisme occidental, de manière à ne pouvoir cesser qu'avec le théologisme, malgré toutes les apparences résultées de sa suppressiiîh officielle. En réservant le titre de catholicisme à l'état normal du moyen âge, un nom qui rappelle un faux fondateur convient mie^x à la dégéftération finale du s\;stème^urnatureK que la qualification- de

papisme^ puisque 1^ déclin de la papauté précéda partout celui de la foi chrétienne.

Je puis maintenant caractériser la marche de la décompositi(M} temporelle pendant la seconde phase , où le mouvement politique se trouva bientôt dominé par la lutte générale entre le jésuitisme et le protestantisme.

La réaction directe de l'explosion négative consista partout à développer davantage la confusion des deux pouvoirs ^ spontanément résultée de la phase initiale. Cette unanime altération du principal progrès pi^tpre au moyen âge fut d'abord systématisée par le protestantisme ^ dont le succès dépendit surtout de sa tendance nécessaire à subordonner le sacerdoce au gouvernement. Ayant rejeté toute autorité spirituelle en faisant prévaloir Fexamen individuel, il ne pouvait éviler une entière anarchie qu'en soumettant TÉglise à l*État, dont le pouvoir représentait la suprématie matérielle émanée du nombre^ en vertu de Tégalité. Mais le catholicisme subit alors un assujettissement presque équivalent , quoique la séparation fondamentale des deux puissance»n'y fût jamais désavouée. La diifércDcc réelle entre les deux modes de dégradation se réduisit à ce que 9 chez les catholiques, les principaux degrés du sacerdoce émanèrent seuls du gouvernement, en conservant leur influence hiérarchique ; tandis que les protestants étendirent Tusurpation temporelle jusqu'aux moindres grades. Cette diversité se trouva traduite par la tendance naturelle de chaque clergé vers le système de dictature qui pouvait le mieux consolider son existence matérielle. Le catholicisme fut ainsi conduit h seconder l'ascendant monarchique, et le protestantisme à favoriser la suprématie aristocratique.

Dans les deux cas, la dictature moderne accomplit alors un pas notable, en s' emparant des principales attributions du sacerdoce, quoiqu'elle conservât toujours un caractère pure-

55$ STSTfeXE DE POUTIQCE POSniVE.

ment temporel. Car elle absorba partout la suprême directfon de réducalion publique, tant spéciale que générale, en tendant directement vers l'omnipotence théocralique qne lui concédait la servilité tbéologique^ alors disposée à dispenser les forts de tous devoirs, sous la seule condition d'orthodoxie. Il importe de comprendre cette origine d*une vicieuse concentration, dont les avantages partiels furent passagers et même éqiii?oques, tandis que son influence générale est devenue désastreuse, en liguant spontanément toutes les ambitions, théoriques ou pratiques, contre la séparation des deux pouvoirs.

Sous son second aspect, la dictature moderne se tromra partout secondé indirectement d'après la tendance finale de l'ébranlement négatif à développer la prépondérance antérieure de Tun des éléments temporels sur Tautrc. Mais ce résultat fut longtemps entravé par les encouragements que le protestantisme procura d'abord au pouvoir déjà déchu , qui se disposait auparavant au régime de la subaltcrnité. En comparant ainsi les deux cas principaux, on voit l'impulsion protestante inspirer bientôt, à la royauté britannique comme à la noblesse française, Tespoir de réparer leur décadence politique. Ces deux réactions opposées deviennent également explicables, en considérant les modes respectifs du protestantisme, qui dut seconder la monarchie ou l'aristocratie, suivant qu'il fut épiscopal ou presbytérien. Ainsi surgirent, en Angleterre, de longs conflits, d'après la puissance papale officiellement transférée à la royauté, que la noblesse put difficilement réduire à la nullité politique vers laquelle la phase précéciente l'avait spontanément poussée. En France, le même principe ne suscita de graves orages que d'après la fluctuation résultée des inclinations aristocratiques d'une cour mal disposée ci seconder l'éneirgique instinct de la population parisienne, qui, malgré les séductions démagogiques, préserva du protestantisme le centre occiden-

tal. NéanmoîDS, de part et (rautre, le mode de dictature institué sous la première pliase prévalut complètement à la fm de la seconde, et Télémcnl subaltcrnisé ratifia son irrévociible dégradation, en concourant à décorer un triompiie devenu bientôt rétrograde.

En obtenant graduellement une telle plénitude , la dictature moderne ne cessa point de développer alors la décoi9position spontanée de l'ancienne politique. Si Ton examine surtout le mode monocratique, seul direct et cpmplet, on y voit surgir^ 4e son triomphe même, une altération décisive, premier indice de sa chute fmale. Dès l#début de la seconde phase, les rois devinrent tellement étrangers à la vraie direction des affaires, tant extérieures qu'intérieures, qu*un prétendu dictateur perdit une célèbre bataille parce qu'il ignora la nombre de ses soldats. Le pouvoir ministériel, complété par la diplomatie, tendit alors à dominer la royauté, bientôt réduite à l'ostentation auparavant dédaignée chez les dignes organes de la concentration temporelle. Cette élimination spontanée, provenue d'une excessive accumulation d'attributs incohérents, se développa plus tard, et sous des formes moins prononcées, mais avec un résultat équivalent, envers la dictature aristocratique. Partout des organes naturellement subalternes, issus de classes quelconques, obtinrent^, autant que le grand Richelieu, une suprématie politique qui, perdant son ancien si^ge, devait ainsi flotter jusqu'à l'avènement du nouveau. Cette transformation devint plus décisive, en développant la dégradation militaire résultée de la permanence des armées soldées, dont les chefs se subordonnèrent passivement à des ministres ou diplomates souvent étrangers à la guerre et quelquefois surgis des derniers rangs.

Quant' aux éléments spéciaux de la transition moderne, leur influence temporaire subit alors une grave altération, au milieu

de leurs succès apparenls, en vertu de rambllion vicieuse qui ternit irrévocablement le caractère honorable manifesté sous la première phase. Le pouvoir judiciaire, s'altribuant, surtout en France, l'avéuement d'une dictature qu'il avait seulement secondée, s'efforça de concentrer dans son sein les fonctions ministérielles, à mesure qu'elles devenaient prépondérantes. H tenta môme d'instituer, d'après la vénalité de ses offices, une caste dominatrice, après s'être rapproché de la noblesse, dont il reprit les prétentions politiques. Mais les rois surmontèrent aisément cette nouvelle résistance, tant qu'ils conservèrent q^ caractère vraiment progressif,^ui ne cessa qu'au début de la jïkase suivante. Vers la fm de celle-ci, ces anciens auxiliaires se trouvèrent, à leur insu, directement restreints dans leiMp propres attributions par l'institution de la police, qui tendit de plus en plus à remplacer la justice, dont elle formait auparavant l'instrument passif. Quant aux métaphysiciens, leurs succès contre le clergé, pendant la phase initiale, les conduisirent alors à devenir partoiIClfes organes systématiques de la résistance au jésuitisme, en développant les hérésies nutionales qui la rendaient dogmatique. Mais leur inconséquence radicale ne leur permit point de prévaloir sur les derniers défenseurs du monothéisme occidental, et leur imprima bientôt, comme aux légistes, la tendance rétrograde que ces deux classes développèrent finalement.

Avant d'apprécier le mouvement positif propre à la .seconde phase, je dois y compléter l'examen négatif en caractérisant l'extension spontanée de la révolution moderne jusqu'il Vislumisme , dont la décomposition se trouvait irrévocablement liée à celle du catholicisme. Une telle conncxité doit aujourd'hui devenir familière aux philosophes, afin que leurs conceptions sociologiques puissent assez correspondre à la situation générale des populations avancées. Rien ne peut mieux indiquer la véri-

DtNAlOQOB SOCIALE. — CHAPITRE SEIZIÈME. 5Ô1

table nature de la religion universelle que l'obligation de concilier ces deux tentatives opposées.

Pendant la phase initiale du mouvement moderne, Tislamisme avait complété son expansion polilique, en s'emparant graduellement du domaine oriental qu'une transaction tacite lui livrait spontanément, depuis la désuétude des croisades. Malgré les influences théologiques , Tinstinct occidental sentit toujours la supériorité sociale des musulmans sur les Byzantins; et, préférant la confusion avouée des deux pouvoirs h leur séparation mensongère^ il ne fit aucun eflbrt pour empêchtf un tel triomphe. D'après cette extension flnalé » Tislamisme perdit autant que le catholicisme Fenthousiasme longtemps inspiré par l'espoir de Tuniversalité. Néanmoins, sa dissolution spontanée se trouva retardée, au début de la seconde phase, en vertu des expéditions maritimes qui durent ainsi succéder aux entreprises terrestres. Mais ce dernier prestige fut bientôt dissipé par une victoire décisive, la seule dont l'Occident puisse s'honorer depuis la fin du moyen âge» quoique son accomplissement rappelle les dissensions religieuses et les jalousies politiques qui le concentrèrent chez le dictateur espagnol.

Irrévocablement privé de son impulsion initiale, le monothéisme oriental tendit depuis vers la décomposition spirituelle que facilitait sa confusion des deux pouvoirs et la simplicité de sa foi. Sous ce double aspect , il avait toujours offert le type auquel aspirait alors Télan protestant Naturellement dépourvu de métaphysiciens, et même de légistes proprement dits, le système islamique trouva désormais la compensation nécessaire de rimperfection qu'il présentait au moyen âge, où le catholicisme dut obtenir la présidence du développement social.

D'après ma théorie sur la division générale de la révolution moderne en deux ébranlements successifs, l'un spontané, l'autre systématique^ on peut aisément reconnaître qu'une telle

M3 tTSTÊlIB DB POUTIQUB fOUTim

répartition devait seulement concerner roccident. coomie étant fondée sur la séparation des deu\ puissances. En Orient* la ûé* composition spirituelle resta toi^ours spontanée, et commença nécessairement, sans être jamais équivoque^ aussitôt que Fea* tbousiasme militaire se trouva radicalement éteint par raccom* plissement des principales conquêtes. Si Tislamisme semble avoir conservé sa plénitude plus longtemps que le calbolicismef c'est uniquement parce que son début fut plus tardif. Préservé de ralTranchissement incomplet , Tesprit musulman parvint Uenlôt à la pleine émancipation^ qui resta spontanément concentrée ches les classes dirigeantes, en évitant à la fois Tanardiie et la rétrogradation. C'est ainsi que TOrlent se prépara q^écialement à Tadoption décisive de la religion universeUei quand elle aurait été suflisamment élaborée en Ocddeot, en vertu d'une solidarité déjà développée^ et même sentie, des deux parts, avant la fin de la seconde phase.

Le mouvement positif» d'où devait surgir une telle solution, devint dès lors commun aux deux parties du monde lomain, d'après la noble disposition des Turcs à s'incorporer le progrès occidental, d'abord pfy)longé sous Tintervention arabe. De part et d'autre, l'évolution régénératrice, à la fois théorique, esthétique, et pratique, au lieu de l'accomplissement spontané qui caractérisa la phase précédente» reçut des encouragements de plus en plus systématiques, dont Golbert fournit le meilleur tfpe. La dictature qui lés dirigea se trouvaitmême établie natureilemeot en Orient, tandis que son avènement en Occident exigea de longs et pénibles efforts. Quoique ce progrès doive être surtout étudié dans son centre d'élaboration, il importait ici de caractériser d'avance son extension finale au milieu ie mieux enclin à respecter l'initiative occidentale. Sans un tel préambule, on méconnallrait le champ total qu'avait acquis, à la fin du moyen âge , le problème intellectuel et social^ con*

DTlfdhlQUB SOGIALS. — CHAPITRE SEPTIÈMI. 56S

fbrmément à la disposition résultée de lincorporation romaine.

Envers les encouragement^syslématiques du mouvement positif» la seconde phase se distingue de la troisième par le motif général qui les inspira. Car la dictature les destina d'abord k développer sa gloire et sa puissance /tandis que cette protection lui fut ensuite imposée comme un devoir social. Dans les deux cas, le mode de concentration influa beaucoup sur la nature et leflicacité d'une telle intervenlion, qui dut procurer au mouvement plus d'ordre ou plus de liberié, suivant qu elle émana de la monarchie ou de 1 aristocratie.

Sans insister davantage sur ces distinciions générales, il faut maintenant apprécier en lui même le développement, d'abord théorique, puis esthétique, enfin pratique, propre à la seconde phase de la révolution moderne.

Quant au premier, Tessor scientifique ayant alors produit des résultats décisifs, son jugement doit précéder celui du progrès philosophique ainsi suscité. Ces deux évolutions se trouvèrent, au fond, dominées également par l'irrévocable avènement du double mouvement de la terre. Néanmoins, il convient ici d*ap« . précier Tinlluence directe de cette doctrine avant sa réaction indirecte.

Mon quatrième chapitre a déjà prouvé -que le tardif établissement d'une telle notion, au lieu de résulter de l'insufiisance des motifs scientifiques, provint surtout du défaut d oppurtunité philosophique et sociale. Cotte explication se confirme ici d'après le mode d'accomplissement de la régénération astronomique, qui dès lors prévalut rapidement, sans que ses fondements spéciaux fussent devenus plus complets que dans rauUquité. L'élaboration vraiment nouvelle qu'elle exigea se réduisit à la loi de Galilée, sur la conciliation générale entre le mouvement commun et le mouvement propre, après que Kepler

56U StSTËME DE POUngUE POSITIVE.

eut établi la nature uniforme et rectiMgne de tout moaTement Or, malgré la difficulté de cette double découveile, elle repose sur des observations tellement vulgaires qu*elle aurait depuis longtemps surgi si l'esprit humain n'en avait pas été détourné par les dispositions philosophiques résultées des impulsions sociales. Incompatible avec un théologisme quelconque, le monvement terrestre ne dut être pleinement reconnu que quand le monothéisme se trouva radicalement épuisé. Mais il devint autant opportun alors qu'il était auparavant intempestif; puisque Texplosion négative manifestait Timpossibilité de rallier désormais les esprits occidentaux autrement que d'après une synthèse positive, dont il offrait la première base. Quoique les notions mathématiques sur lesquelles repose cette opinion astronomique aient déjà pénétré partout, son succès reste restreint au milieu suffisamment émancipé; ce qui d'ailleurs explique sa propagation, d'abord plus rapide au nord qu'au sud de l'Occident.

Celte appréciation sociologique se trouve confirmée d'après la marche générale d'une pareille révolution. Elle était devenue tellement nécessaire que les savants l'adoptèrent un siècle avant la découverte des preuves qu'on doit aujourd'hui regarder comme les plus décisives. Quant au public, il n'exigea d^autre préparation que les deux iutercalations qui, chacune pendant une génération, lui faciiitèrent la transition de l'ancien régime au nouveau, en adoptant d'abord le véritable centre des mouvements planétaires, puis la rotation terrestre. Une transformation aussi radicale, que Topposition théologique rendit plus décisive, manifesta la tendance des occidentaux à changer de chefs spirituels en même temps que de doctrines théoriques. La foi positive, déjà constatée en mathématique, se montra susceptible d'une entière extension en faisant unanimement adopter la rénovation astrcmomique sans aucune démonstra-

tion, en vertu de sa seule opportunité, d*après la subordination des individus envers Fespèce.

Théoriquement considérée , cette révolution détermina gn^aduellement li| systématisation spéciale de la cosmologie, sauf le complémert chimique réservé naturellement à la phase sutvante. Kepler en déduisit d\nbord la constitution finale de la géométrie céleste, incompatible avec l'immobilité de la terre. Elle conduisit ensuite Galilée, complété par Ouyghens, à fon-» der la ôécanique rationnelle. Diaprés cette double base. Newton construisit enfin la mécanique céleste, dont le développement appartenait à la troisième phase. Ainsi s'accomplit, en un siècle, dans un milieu suffisamment préparé, la rénovation cosmologique envers laquelle le génie ancien avait seule* ment manqué d'opportunité sociale. Cette irrévocable constitution du premier couple encyclopédique conduisit bientôt à compléter le second en instituant la physique entre la chimie et l'astronomie. Les esprits synthétiques purent dès lors saisir la hiérarchie totale de la philosophie naturelle, de manière à sentir le double essor qu'exigeait encore sa combinaison définitive avec la philosophie morale, seul terme de la conception positive.

Une réaction moins directe mais plus profonde doit aussi rattacher à la rénovation astronomique, déterminée par la situation sociale, l'admirable révolution que Descartes accomplit en mathématique, surtout en fondant la géométrie générale. L'essor de l'algèbre, entravé, dans Tantiquiié, de la même manière que celui de l'astronomie, devenait alors indisprnsabie au développement , géométrique et bientôt mécanique , de la science céleste. Après l'avoir assez institué, le génie systématique du plus grand des philosophes modernes se trouva conduit à sentir les moyens naturels que cet instrument logique pouvait fournir pour généraliser et coordonner les conceptions géométriques.

566 STSTÈMB DE POLITIQUE MSITIVB.

Cette combinaison décisive constitua la philosophie mathénatique, d'après une relation générale entre l'abstrait et le coacreU qui ne tarda point à se propager de l'étendue aiu moo¥enicnt, de manière à transformer Talgèbre en lien universel de la science fondamentale. Mais une telle dignité Tobligea de se compléter par la fondation du calcul infinitésimal , où LelbniU permit enfin à la généralisation cartésienne d'embrasser le4é« maine géométrique le plus direct et le plus ancien.

On reconnaît ainsi Tenchalnement, logique et scientifique, qui lia naturellement toutes les grandes découvertes de la seconde phase à la révolution astronomique résultée de l'ensemble des impulsions sociales. Le progrès théorique devait alors se borner à la cosmologie, et même essentiellement à sa première moitié, base nécessaire de la synthèse positive, et àé]h susceptible Isa* tément d'une réaction décisive sur le régime général de la raison humaine. Quoique d'importantes notlgns se tronveat alors ébauchées en chimie, et surtout en biologie, leur précojcHé ne permit de les utiliser théoriquement que lorsqu'elles furent ensuite reconstruites avec une suffisante opportunité.

Rien n'empêche maintenant de sentir comment l'Impulsion sociologiciuement émanée de l'astronomie tendit à régénérer la philosophie. Car le mouvement terrestre détruisait le théologisme, et par suite l'ontologisme, en Inaugurant le positivisme, d'après l'irrévocable substitution de la notion relative de moni$ à la conception absolue û'univers. Ainsi cessait enfin la domination de Tastrologie qui, résultée de l'astrolâtrie, dut même prévaloir sur la théologie, tant que la terre fut regardée comme le centre et la destination du système naturel. La véritable connexilé se borna dès lors au groupe planétaire dont le soleil constitue le foyer, sans que les autres mondes puissent aucanemenl affecter sa constitution intérieure, seul objet de nos saines spéculations. Ce minime ensemble ne méritaiit notra

DYNAMIQUE MCIALlî. -<*- CHAPITRB SfiFTIËME. 567

flollioKtide qu^au titre d'humain, la subjectivité prévalut enfiB^ dans la phiiosopiiie naturelle^ en même temps que la relativité.

Depuis cette transformation, toute synthèse objective devi&t à la fois oiseuse et vicieuse. L'incomparable Descartes n'tn construisit le meilleur type qu'afîn de caractériser assez ce bstsoin d*unlté subjective, d'après rimpossibilité de coordonnlr objectivement au delà des notions inorganiques. Ce lien prQfl* soire» qui bientôt servit à perfectionner leur préparation 5p#ciale, permit k l'esprit positif de manifester directement son aptitude envers la systématisation ûnale et d'éliminer déjà les entités. Une telle impulsion, liée à l'ensemble des théories mathématiques, concourut avec l'influence logique de Bacon afin de constituer une première ébauche de la saine philosophie, dont les lacunes étaient mieux signalées cependant par des conceptions que d'après des préceptes. Descartes sentit asseï la nécessité d'une synthèse essentiellement subjective pour tenter de l'instituer déjà, quoiqu'il la rendit illusoire, et mftme rétrograde , en la fondant sur Tintuition personnelle. Mais Hobbes entrevit bientôt sa vraie nature en ébauchant, sous l'impulsioB baconienne, le seul pas que la science sociale comportât depuis Aristote. Leibnitz et Bossuet concoururent à la même concile sion, l'un en concevant à la fois le dualisme de l'homme envers le monde et Talliance de la philosophie avec l'histoire, l'autre en inaugurant admirablement l'appréciation directe de l'ensemble du passé.

Sous l'impulsion combinée de cette tendance vers la syn* thèse subjective et de la rénovation cosmologique, la constitution théorique établie au moyen âge, et développée sous la première phase, se trouva spontanéutent dissoute à la fin de la seconde. D'une part, les géomètres, de plus en plus absorbés par leur élaboration spédaie, ne parent pas devenir, cornait

auparavant^ des médecins. En second lieu, ceux-ci se trouvèrent de plus en plus incapables de concilier leurs éijSks biologiques avec la préparation cosmologique qu'elles avaient justement exigée jusqu'alors. Les liens factices qu'on s'efforça d'instituer entre ces deux classes, par la fondation des académies scientifiques, ne purent aucunement surmonter l'incompatibilité MÉtdssante de leurs travaux respectif. Ainsi scindée, la philosophie naturelle subit graduellement une véritable anarchie, qui, faisant surgir les médiocrités, surtout d'après les encouragements artificiels, seconda davantage la dispersion des pensées que la répartition des efforts. En même temps, la philosophie morale, radicalement isolée de sa base scientifique, devint, comme en Grèce, sauf quelques exceptions admirables» le domaine des esprits vagues et débiles, souvent unis à des cœurs vicieux, d'après une inqualifiable ambition. C*esi sdnsl que l'esprit d'ensemble se perdit spontanément en Occident, au temps même où le développement de l'anarchie l'y rendait plus indispensable, jusqu'à ce que Télaboratlon objective devint assez complète pour permettre Tavénement de la synthèse finale, à la fois relative et subjective.

Après avoir jugé l'évolution théorique propre à la phase protestante, j'y dois apprécier l'essor esthétique, essentiellement réductible à Tart fondamental.

Transmettant Tinfluence du moyen âge , la phase initiale de la révolution moderne produisit une impulsion qui détermina, sous la seconde phase, un mouvement poétique vraiment admirable, auquel participèrent tous les éléments occidentaux. L'exception propre à l'Allemagne n'y résulta pas seulement de l'agitation protestante, mais surtout de la tardive élaboration d'un langage dont la Hollande , avant-garde générale de la Germanie, indiqua déjà l'aptitude esthétique. Celte commune activité repose sur la profonde inspiration partout émanée du

poëme de Dante , et roême de celui d'A-RempIs , qui concoururent diversement à l'inauguration de Tétat moderne en retraçant le moyen âge.

La tendance générale de TOccident vers l'existence rationnelle et pacifique était alors devenue assez prépondérante pour susciter une idéalisation indirecte et préparatoire. Quoique cette impulsion dut surtout concerner la vie privée, elle put eoH' brasser aussi la vie publique en s' appliquant au passé, faate de trouver, dans le présent, une suffisante consistance. Sous Ton et Tautre aspect, elle fut entravée par le protestantisme, qui troublait les relations domestiques et détournait du moyen âge, dont les souvenirs pouvaient seuls êlre populaires. Voilà pourquoi Tascendant aristocratique sembla moins favorable à l'art que la suprématie monarchique , qui lui prodigua des encouragements plus propres à stimuler la médiocrité qu'à seconder le génie. Rien ne prouve mieux l'énergie naturelle de nos facultés esthétiques que leur immense développement dans cette situation confuse et mobile , où l'anarchie mentale et morale tendait à neutraliser la direction émanée du passé.

Dès le début de la seconde phase, une épopée sans exemple offrit à l'Occident une admirable combinaison entre la vie privée et la vie publique, quoique celle-ci n'y prévalût pas. Ariostey fut aussi conduit à fournir indirectement une première ébauche de la poésie historique, en rapportant ses tableaux au moyen âge, dont le caractère chevaleresque y ressort prorondément II fit ainsi surgir la composition, plus pure mais moins éminente, où Tasse entreprit dignement idéalisation directe des croisades, sans ap-

précier la difficulté d'un tel domaine, qui devait rester prématuré tant qu'on n'y pourrait pas concilier le catholicisme et Tislamismè. Sous cette double impulsion de l'Italie , l'Espagne produisit bientôt une incomparable peinture , d'abord épique puis dramatique , de l'existence privée , tant personnelle que dômes-

570 fTSTftMB K POUTIQUI POfilTIfl.

tique, qui %'j trouvait mieui préseirée qu'ailleurs des allé* ratioos suscitées p.ir l*anarcbie modérée. Ces deux aspects dt la vie fondamentale se combinèrent spontanément dans la meiw veilleuse composition où Cervantes rattacha sans effort toutes les aflecUons de famille à Tindivldualité la plus exceotrique, ci ébauchant, à son insu, la vraie. théorie de la folie. Ainsi préparés 9 les meilleurs tableaux de Calderon idéalisèrent directement rensemble des liens domestiques, en faistint admirable meni sentir leur aptitude naturelle à constituer la principatt base du bonheur humain.

Le génie profondément original de Shakespeare s'eflTorça de combiner la vie privée et la vie publique, en attribuant à celleci sa juste prépondérance, sans se laisser entraver par une séparation, pins apparente que réelle, et d ailleurs temporaire, entre l'épopée et le drame. Mais son milieu protestant le détournant du moyen âge, et même Tempôchant d^apprécier sez rantiquité, cCyl^re penseur se trouva forcé de réduire priocipaux tableaux à de9 temps trop rapprochés pour compor^ ter une suflisante idéalisation. L'essor décisif delà poésie histe» rique fut ainsi réservé naturelieiiienl augrand Corneille, qui, dans une incomparable série do drames, retraça dignement toutes les phases cs!>entielles de la civilisation romaine, mieux idéalisable alors qu'aucune autre. Après une telle représentation du passé, la vie privée pouvait seule fournir au mouvement moderne une suflisante manifestation de sou caractère critique et de sa tendance organique. Cette double appréciation ressortit spontané* ment de l'incomparable ensemble des tableaux de Molière, qui sut également flétrir les classes rétrogrades et corriger les éléments progressifs. Sentant la vraie nature , plus intellectuelle que sociale , de la révolution occidentale , il s'efforça , sous Timpulsion cartésienne, de discréditer les métaphysiciens, et di rectifier les médecins, dont Tattltude devenait vicieuse à me-

sure qu'ils perdaient la présidence scientifique. Ç'itI ainsi que, sous tous ses modes, la poésie moderne dut, pluttMnoins directement, seconder à la fois le mouvement négatif et Télaboration positive, suivant la double impulsion émanée de son sul)lime père.

Une manifestation finale , plus esthétique qu'aucune autre^ parce que le génie organique s'y purifia de toute altératioft critique, surgit de l'inimitable composition de Milloù. Dégagé de la vie publique après Tavortement d'une crise prématurée, et ne pouvant trouver autour de lui de dignes types de la vie privée , le noble républicain fut forcé de placer une idéalisation indéterminée sous le dernier patronage de la foi théologique. Quoique un tel eiTort ne comportât point des résultats décisifs, c'est celui qui peut déjà fournir la meilleure mesure de notre puissance poétique , en même temps qu'il en représente le principal développement comme réservé nécessairement à la régénération finale.

Envers les arts spéciaux , la seconde phase n'offre un essor vraiment éminent que pour le triple art de la forme ; car la musique, qui ne peut surgir qu'après la poésie, devait alors rester bornée, presque autant qu'au moyen âge, à son demaine théologique. Celte évolution plastique concerne essentiellement la peinture, oti, sous l'admirable impulsion de ritalie, la Hollande, 1 Espagne, et la France produisent une immense suite de compositions vraiment durables, quoiqoe l'exécution constitue leur principal mérite. Une tendance rétrograde à retracer, sans enthousiasme ni conviction , des types militaires ou Ibéologiques au milieu d'une civilisAion industrielle et scientifique, ne permit à l'art une véritable originalité que pour ia vie privée , malgré l'insufiisance d'un tel champ.

Néanmoins, cet essor provisoire des arts secondaires con» eourut avec celui de l'art principal , soit à manifester et eoltl-

ver DOS facultés esthétiques, soit même à préparer leur destination finale. En même temps, l'unanimité de ce développement tendit à compenser alors l'altération que l'anarchie mentale apportait aux liens occidentaux. Cette influence appartint surtout à la poésie , qui, ne pouvant être assez goûtée par transmission, suscita bientôt une propagation générale des langues méridionales, et principalement de celle qui, dès sa naissance , fut destinée à Tuniversalité finale.

Pour compléter l'appréciation du mouvement positif propre à la seconde phase de la révolution moderne , il me reste à juger le développement industriel. Je dois d'abord caractériser les encouragements systématiques qui partout le distinguèrent de Tessor initial.

Envers Tart , et même la science , ils furent surtout inspirés à la dictature , aristocratique ou monarchique , par le désir d'illustrer son gouvernement, indépendamment des sympathies de chaque chef. Néanmoins, le sentiment spontané de la réaction sociale de révolution mentale fortifia quelquefois ces dispositions naturelles. Le meilleur titre de Louis XIV, la noble protection qu'il accorda toujours à Molière , ne résulta pas seulement des goûts personnels d'un dictateur alors progressif, mais aussi de la tendance d'une telle critique à seconder l'abaissement de l'aristocratie et même du clergé. Toutefois, ces influences restaient trop méconnues ordinairement pour affecter beaucoup la conduite habituelle des gouvernements, déterminée surtout par le besoin d'illustration. Mais, envers l'industrie, la protection fut, au contraire, due essentiellement aux nouveaux itioyens ainsi surgis pour augmenter la puissance politique, en procurant des richesses devenues indispensables à l'ascendant militaire. D'abord les déplorables guerres relatives à la possession de l'Italie , ensuite les luttes plus lionorâbles suscitées par Tébranlement religieux, poussèrent^ pen-

DTNAmQUE ^lALE. — CHÂPITtlE SEPTIÈIIE. 57S

daût toute la seconde phase, à développer les armées modernes au delà de ce que comportaient les ressources antérieures des gouvernements. Ainsi forcée d'augmenter toujours les dépenses publiques , la dictature fut partout conduite à protéger de plus en plus une activité dont Tessor spontané permit seul d'instituer les impôts , qui ne pouvaient croître que d'après le développement industriel, incorporé dès lors à la politique occi^ dentale.

Cette connexité graduelle accéléra doublement la dissolution du régime ancien et la préparation du nouveau. D'une part, les gouvernements modernes devinrent ainsi de plus en plus sociocratiques, malgré le caractère théocratlque que la servilité sacerdotale s'efforçait alors de leur conférer. Forcés de recourir au public pour des dépenses qu'ils ne pouvaient plus soutof nir, comme au moyen âge, avec leurs propres domaines, les chefs occidentaux, tant monarchiques qu'aristocratiques, se transformèrent nécessairement en directeurs responsables de la fortune nationale. La propriété privée , que les légistes représentaient comme absolue , tendit elle-même vers sa constitution sociale, non -seulement en reconnaissant l'autorité du trésor public sur les richesses particulières, mais en subissant aussi la responsabilité morale unanimement appliquée à l'État. D'une autre part , en s'efforçant de plus en plus de développer systématiquement l'industrie , les chefs modernes manifestèrent l'inaptitude inhérente à leur nature militaire, de manière à faire graduellement sentir te besoin d'un nouveau gouvernement.

Une telle protection rendit partout appréciable le caractère général de l'activité pacifique , qui , spontanément constitué , sous la phase précédente , d'après les bases émanées du moyen âge, n'avait pu jusqu'alors obtenir une attention décisive. Tendant désormais à devenir le principal objet de la politique moderne, rindustrie manifesta le changement fondamental qu'elle

574 SYSTEMS DE POUTIQUB NSIIF!!^

introdaisalt dans rexistence pratique , non senlement Indifl* duelle, mais collective. On sentit dès-lors que la constitution temporelle, quoique nécessairement fondée toujours sur U force , subissait graduellement , depuis l'aboUtion du senrage, une transformation radicale» en sul)stituant la ricbease à la Tio* lence comme base habituelle de la discipline actife. Aussi ûé-* gagée de Toppression militaire que du prestige théocratique^ ta nouvelle activité, malgré sa tendance croissante à devenir col* lectlve, subordonnait toute coopération au libre assentiment, suivant le noble voeu du moyen âge, que la vie industrielta pouvait seule réaliser. Renonçant aui conflits militaires» el môme judiciaires, les entrepreneurs et les travailleurs n'admet* talent d'autre moteur habituel que la concession ou le refus du cpncours volontaire , en réduisant les luttes industrielles à Tastagonisme normal entre le capital et le nombre.

Mais cette constitution naturelle fut déjà troublée , pendant la seconde phase, par une déviation spontanée, que les eacouragemenls syslématiques durent augmenter. Le nouveau patriciat, au lieu d'aspirer directement à remplacer Taocien, d'après une digne imitation du type féodal, s'efl'orça , surtout sous la dictature monarchique , de s'incorporer , comme les légistes, à Taristocralie dégénérée, à l'aide des mariages, et même des anoblissements. Â la fraternité normale que la phase spontanée avait dévrloppée entre les entrepreneurs et les trav^ileurs, succéda dès-lors le dédain croissant des chefs industriels pour une activité dans laquelle ils qfjt virent bientôt que la base privée de cette prétendue élévation. La dictature aristocratique seconda moins une telle aberration, mais en conservant davantage la prééminence politique de l'ancien patridaL Sous les deux modes , la tendance collective que la vie indus* trielle manifesta spontanément pendant la phase initiale fut alors dissimulée par la vaine ambition des entrepreneurs , as*

DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITB| SEPTIÈIIE. 575

plrant surtout à déserter leur classe. Néanmoins , les moeurs modernes ne cessèrent point de se développer directement chez les travailleurs, surtout d'après leur répugnance croissante en« vers Texistence militaire. Facilitée par la désuétude des oblN gâtions féodales, celte antipathie devint telle que le recrutement volontaire ne suffit plus pour alimenter les armées, dont Taccroissement introduisit partout la milice forcée^ pendant les guerres qui terminèrent la seconde phase.

Apprécié quant à ses' résultats spéciaux, Fessor Industriel dut alors concerner principalement le commerce, tandis qu'il avait auparavant affecté surtout la fabrication. Cette direction prépondérante de ractivité pacifique résulte naturellement du développement universel du système colonial, dont la fondation avait terminé la phase initiale. Sa marche dut être plus systématique ou plus spontanée, suivant qu'elle se trouva dirigée par la monarchie ou l'aristocratie. Un tel contraste se manifeste particulièrement entre TKspagne, parvenue à la plénitude dictatoriale un siècle avant la France» et TAngleterre, type essentiel du mode incomplet , quoique son évolution coloniale ne pût commencer qu'en imitant celle de la Hollande. La colo<» nisation ibérique devint tellement systématique qu'elle consli* tua bientôt un élément indispensable de la politique rétrograde. Elle lui fournit non seulement des ressources tHtitérielles, mats surtout une diversion morale et mentale , qui dispersa loin de la métropole les individualités peu disciplintbles. Au contraire, les colonies britanniques émanèrent essentiellement de libres expéditions, dont les fondateurs privés, loin de subir l'impulsion dictatoriale , fuyaient souvent la persécution politique ou religieuse.

On retrouve les suites de ce contraste naturel dans l'instita-^ tion, aussi funeste que précaire, qui souilla partout l'expansion occidentale. L'esclavage colonial ne doit pas même être Jugé

comme une rétrogradation, puisqu'il diffère radicalement de rancieDDe servilade» toujours normale tant que la production resta nécessairement subordonnée à la conquête. Soumettant le travailleur à Tentrepreneur , il dégrade également Tun et l'autre. Il ne put Jamais constituer qu*une monstruosité sociale , émanée de l*infâme oppression que la race intelligente exerça sur la race aimante, en abusant d'une puissance que Thumanité développa pour leur commun bonheur d*après leur digne concours. Mais son vice radical se manifesta surtout dans la colonisation aristocratique et protestante, dont la libre origine échappa davantage au contrôle spontané de la morale moderne, mieux exercé sous la centralisation monarchique et catholique.

Toutefois, cette tache compléta partout la dégradation sociale du sacerdoce occidental, devenu totalement incapable d'appliquer sa propre doctrine, et disposé même à seconder l'oppression par d'absurdes sopbismes. A tout autre égard , on doit aussi regarder Texpansion coloniale comme ayant accéléré la dissolution radicale du système théologique et militaire, en faisant davantage prévaloir rexislence industrielle, et posant mieux la question d'universalité. Quoiqu'elle parût d'abord rajeunir le théologisme et la guerre en leur offrant un nouveau champ, elle ne tarda point à discréditer l'un et dénaturer l'autre, en représentant l'état positif comme seul convenable à l'ensemble de notre espèce.

La seconde phase de la transition moderne étant complètement appréciée, il me reste à juger la dernière, qui, la plus courte mais la plus décisive, poussa Tanarchle jusqu'à manifester l'urgence d'une reconstruction, sans que la préparation organique y devint suffisante.

Dans ce* siècle finale commençant avec l'expulsion des calvinistes et le triomphe des anglicans pour se terminer au début

OYNÂiaQUB BOCIALE. — CHAPITRE SEPTIÈME. 577

de la crise française, rattenUon doit se concentrer plus qa'auparavant sor le mouvement négatif , seul caractérisliqae alors, révolution positive s'y boroant à prolonger l'essor antérieur. Afin de mieux saisir l'eosemble de cet ébranlement 9 il faut décomposer la troisième pliase en trois parties à peu près égaies, en y distinguant d'abord une génération rétrograde , puis deux générations progressives, où prévalent successivement la critique spirituelle et la critique temporelle.

Sous la phase protestante, l'explosion négative avait assez développé les tendances anarchiques pour susciter partout des dispositions rétrogrades cliez une dictature qui ne fut pleinement progressive que pendant la phase spontanée, où rien n'indiquait l'impulsion subversive. Celte transformation finale s^élait même accomplie dès lors en Espagne, parce que la royauté, s'y trouvant plus tôt prépondérante qu'ailleurs, dut y dégénérer plus tôt. Toutefois, ce premier type de la rétrogradation fut essentiellement défensif, puisqu'il consista principalement à préserver du protestantisme l'Occident méridional. Mais une telle politique devint plus prononcée quand elle prévalut aussi chez la nation centrale , où la dictature avait longtemps su, surtout sous le grand Richelieu, contenir au dedans le principe protestant tout en le protégeant au dehors. Là, comme ailleurs, la royauté cédant autant à ses inclinations qu'à ses inquiétudes, aboutit à la rétrogradation, aussitôt qu'elle eut entièrement triomphé de l*aristocratie et du clergé. Dès lors elle rallia les servîtes débris des diverses classes dont elle avait consommé * la déchéance , et s'eflforça , d'après leur concours, d'instituer une active résistance à l'ensemble du mouvement moderne. Quoique la révolution populaire de TAnglelerre eut nécessairement avorté , celte explosion anticipée venait de dévoiler aux hommes d'Etat la subversion ra-

578 SYSTÈME H POUnoVI fOSniTB.

dicale vers laquelle tendait r Occident, sans posfoir lew indlqœr zuaA ravénement d'un ordre meilleDr.

Cette irréf oeable dégénération de la rojanlé française détint d'autant mieai appréciable qu'elle s'aocomplil cbcz on dictitenr qui fut noblemeot progressif pendant la première moitié de son règne , terminée par la mort de 1 éminent Colbeit et k triompbe d'une habile intrigante. Sous Timpulsion jésuitique, la politique rétrograde acquit alors, tant en dehors qu'an der dans , une active plénitude qui n'avait jamais été possible. EBe tendit directement 2i détruire partout l'influence hérétique, malgré la transaction décisive qui, depuis le milieu da dix-99tième siècle , répartissait l'Occident entre le catholicisoie et le protestantisme. Cette division correspondait naturellement à la distinction antérieure des deux modes dictatoriaax, l'oa monarchique, Tautre aristocratique. Toutefois, la prépondérance du pouvoir central est tellement normale que, malgré le protestantisme, épiscopal ou même presbytérien , elle caractérisa deux nobles exceptions, dans la Prusse et la Hollande; tandis que ranomalie inverse n'eut jamais lieu. Cette répartition religieuse de l'Occident, essentiellement conforme à sa division politique, surmonta les coupables efforts de la royauté française, et se trouva pleinement sanctionnée par Tissoe des guerres désastreuses qui remplirent la première génération de la troisième p|^ase. L'avortement nécessaire de la politique ré« trograde devint également irrécusable au dedans, quand les funérailles décisives du dictateur dégénéré témoignèrent l'aversion unanime de la population pour l'hypocrisie adoptée par le gouvernehient.

Il faut maintenant compléter cette appréciation préliminaire, en l'étendant essentiellement au second mode dictatorial, dont l'Angleterre fournit, plus que la Suède, le type complet. Tout en luttant, sous son chef hollandais, contre la royauté

DYNAlttQUB SOCIALE. — GHAPITRB SEPTIÈME. 579

française , Tarislocratie britannique s'efforça d'instituer au dedans un système d*bypocrisie plus hostile à la révolution moderne que celui qu'elle reprochait aux jésuites. En dirigeant une crise prématurée , le grand Gromwell avertit les rois que •l'ébranlement occidental aboutirait partout à la situation républicaine, seule compatible avec la sociocratie ûnale. Mais il avait aussi fait énergiquement sentir aux lords que cette issue nécessaire, loin de consacrer l'ascendant parlementaire, procurerait au pouvoir central une meilleure prépondérance. Alarmé d'ailleurs par les tendances subversives que développa spontanément une tentative fondée sur une doctrine purement négative, le patriciat anglais, quand il eut irrévocablement triomphé du jésuitisme, organisa la rétrogradation, pour défendre à la fois l'ordre public et son propre ascendant

Elle ne pouvait acquérir en France autant de consistance qu'en Espagne, même en y devenant plus oppressive, parce qu'elle s'y trouvait moins opportune, vu le progrès spontané de l'émancipation décisive pendant le siècle qui sépara les deux cas. Mais, en Angleterre, la demi-satisfaction que le protestantisme procurait au besoin d'affranchissement détermina, plus qu'ailleurs, une halte naturelle dans le mouvement négatif, que chacun prétendait réduire partout à son propre type. L'éloignement général des entrepreneurs envers les travailleurs s'y développa spécialement, d'après les craintes résultées de l'apparition des niveleurs, de manière à liguer la bourgeoisie avec la noblesse, à l'aide de la classe intermédiaire qui les avait jadis réunies contre la royauté. Toutefois, la politique rétrograde se trouva surtout consolidée, en Angleterre, par l'essor continu d'un système complet dégoisroe national, que l'arislocratie vénitienne avait pu seulement ébaucher en un temps où l'industrie demeurait trop restreinte. C'est ainsi que le patridal britannique institua, contre la régénératioo occi-

5W stntsE oc rounoR

deoule, ne résistaBce plos InbOe et pie lUifntmic qa^aicme antre, inrce qu'elle cornMptt jnpi^ nastinct populaire , en solMtitiiaot la cooqoèie iodastrielle à la résovatiOB sodale.

t'D tel accor.l des deux modes dktatorianx. dérrfoppaat, som des formes dif erses, eue éqtdraleBte rétrogradatioo, ne laissait d'issae ao mooTemeot moderne qœ d*après sa ébranlement radical, également dirigé contre le protestaotisaie et le catholicisme. Sans cet effort décisif, rocddent défait indéfiniment flotter entre deux tendances dcTenoes pareillement Ticienses, qui ne pouraient plos seconder daraotage Tordre que le progrès. Mais une telle explosion se condensa nécessairement chez la population centrale, recoorrant dès lors rinitiative normale qoe lui conféra le moyen âge, malgré le déplacement exceptionnel que la seconde phase sembla procurer ao foyer occidental. C'est sortont afin de garantir rindépendance et d'assurer TefTicacité d'une telle présidence que la France acquit à la fois plus d'étendue et de concentralion qu'aucuu autre élément de la république moderne. Les tendances anarchiques et les dispositions organiques ne pouvaient devenir décisives, de manière à déterminer uoe vraie reconstruction, qu'en se développant chez on peuple assez puissant pour faire partout respecter son orageuse élaboration de la solution universelle.

Ainsi surgit, en France, pendant la seconde génération de la (roisièine phase, Tcssor direct et populaire de la doctrine critique, jusqu'alors propagée indirectement d'après ses applications partielles. Toutefois, elle était déjîi systématisée par d'éminonts penseurs, et principalement dans les indications accessoires de llobbes sur la combinaison entre la liberté spirituelle et la dictature temporelle, qui caractérise le vrai régime de la transition moderne. Le nouvel effort se trouvait

donc réduit à développer et surtout vulgariser cette coordination négative ; ce qui transféra la présidence révolutionnaire à la classe subalterne que la culture universitaire avait partout multipliée. Plus littéraires que métaphysiques, depuis risolement de la philosophie sous la phase précédente , ces esprits acceptèrent naturellement une mission glorieuse ^ qui devait alors dépendre davantage de Texposilion que de la conception Ils furent spontanément présidés par leur meilleur type, quiy vouant activement sa longue vie à 1 extirpation des croyances rétrogrades, y développa toujours un admirable concours des facultés secondaires , et surtout une sagacité souvent comparable , malgré la sécheresse , au modèle féminin. Néanmoins, soit d*après leur propre débilité, soit afin de ménager la faiblesse qu'ils supposaient au peuple, ces littérateurs se bornèrent à prolonger Témanclpation incomplète, en ne dépassant le protestantisme que par le rejet de la révélation. Quoique leur vain déisme ne comportât aucune consistance, même mentale, cette dernière balte du négativisme suscita bientôt au problème occidental des entraves plus qu'équivalentes aux facilités qu'elle procura d*abord.

Naturellement préoccupés de la démolition du Christianisme, ces organes inconséquents de Témanclpation finale durent essentiellement respecter la dictature temporelle , malgré le caractère rétrograde qu'elle avait irrévocablement acquis, surtout en France. Dans une révolution plus intellectuelle que sociale . cette attitude devenait d'abord nécessaire , afin d'éviter l'anarchie totale qui serait spontanément résultée d'une simultanéité d'ébranlement religieux et politique. Il était pourtant impossible que le déisme , aspirant à la domination universelle , éludât les applications temporelles , d'oii le protestantisme avait tiré sa principale force. Mais cette extension finale , que la dégradation dictatoriale rendait de plus en plus

583 8TSTËIIB DE POLITIQUE FOSITIVB.

urgente, exigea de Donveaux organes, qnoiqae sans ponvoir changer de foyer , pendant la dernière génération de la troisième phase. A leur toar, cenx-là dorent, par le même motif inversement appliqué, respecter la constitution spiritaelle, en développant un déisme plus rapproché do christianisme , tandis que celui de leurs prédécesseqrs tendait davantage au positivisme. C'est ainsi que surgit la division provisoire entre les Yollniriens et les Roussiens , les uns plus rationnels , les antres plus passionnés, mais tous contradictoires , comme protégeant le système qu'ils démolissaient On saisit mieax nne telle incohérence en la comparant à la plénitude révolutionnaire des indépendants de Cromwell, dont rinstinct confos poursuivit énergiquement une régénération complète, à travers nne doctrine insuffisante.

Vu leur tendance à se nentraliser mntoellement » ees den écoles inconséqoentes , à la fois anarchiqnes et rétrogrades , auraient eïnpéché la troisième phase de devenir vraiment décisive, sans la prépondérance spontanée d'une école où i'é* mancipation totale poussait nécessairement à la réorganisation. Malgré son inévitable insuliisance , le dix-hniUème siècle se trouverait indignement représenté par de simples écrivains incapables de produire aucune conception. Leur popalarlté provisoire, qui ne pouvait survivre à leurs services passagers, laisse déjà prévaloir l'école des véritables penseurs , seule destinée à caractériser définitivement une telle phase. Aussi d^agés de tout prestige politique que de toute croyance surnaturelle, ils s'efforçaient de concevoir directement l'ensemble de la régénération finale , autant que le permettait alors l'imperfection du mouvement organique. Toujours préoccupés de l'avenir, ils supportaient convenablement une dictature en décadence , dans une attitude non moins éloignée de Tirrévérence que de la servilité. Sans se dissimuler leur sapérlorHé sur les

DTNAMIQUB SOCIALE. — - CHAPITRE 8EPTIÈME. 5Sft

écoles partielles, ils ne regrettèrent jamais l'éclat passager qu'elles durent tirer d'une élaboration plus opportune et mieux appréciable. Ils s'efforcèrent même d*instiluer une suffisante conciliation entre deui tendances devenues également nécessaires , mais en préférant la critique philosophique à U critique politique , comme plus conforme à la nature de la révolution occidentale, dont ils constituaient exclusivement les organes complets.

Cette grande école , seule représentation du dix-buitième siècle envers l'avenir et le passé, le lie aa précédent par Fon« tenelle, au suivant d'après Condorcet. Ses organes propres se groupent spontanément autour de deux types du premier ordre. Tan théorique, l'autre pratique , Diderot et Frédéric, que caractérisent l'esprit le plus encyclopédique surgi depuis Aristote et l'aptitude politique la mieux comparable à celles de César et Cbarlemagne. Mais ces deux représentants essentiels de la troisième phase ne purent également développer leur va* leur personnelle, tu l'inégale harmonie entre leur situation et leur vocatioB. Le dictateur fournit le meilleur modèle de la politique moderne, en conciliant, suivant le vœu de Hobbes , le pouvoir avec la liberté ; tandis que le philosophe , né pour ooiistruire,66 vit forcé de concourir à la dei^trnctioB, seule possible alors, sans trouver Jamais un digne emploi de ses principales facultés. Toutefois, le positivisme permettant d'apprécier toujours le mérite individuel , même à travers la situation historique , le plus grand génie du dix-huitième siècle obtiendra bientôt son ascendant final , juste compensation de la fatalité qui remplit d'amertume une existence avortée par empêchement extérieur. Ces deux types, natnreiiement connexes, quoique sans contacts personnels, rallieront toujours les principales gloires d'une telle phase, Humet d'Alembert, Montesquieu, Buffon, Georges Leroy, Turgot, etc., qui ne pourraient rentrer dans

iSk 8T8TÈ1IE H POUTIQUE fOSITETB.

ancane des deox écoles secondaires. Quant aox iDosIratioiis purement scientiGques , elles doi?ent aussi se rattacher à cette suprême école, seule capable d*appréder leurs traYaaz, à mesure que 9 faute de vues philosophiques , les savants devenaient indignes d'admirer Clairaut, Lagrange, et BertholleL

Son intervention nécessaire dans Télaboratlon négative permit aux deux sectes Incomplètes de développer leurs tendances respectives , sans que leur antagonisme naturel altérât leur commune destination. Avant que Técole politique eut distlnetement surgi, Ténergique sagesse de Diderot avait institué râtelier encyclopédique pour la faire suffisamment concourir avec Técole philosophique. Une telle concentration tendait à rappeler le but organique au milieu du travail critique , en ramenant toujours la pensée vers la construction d'une synthèse complète. Ce mode compensait aussi la disposition antihistorique de la troisième phase, soit en donnant à Thlsioire un accès direct, soit surtout d'après la filiation des conceptions scientifiques. Mais Diderot était trop synthétique pour se méprendre, comme son collègue, sur la nature et la destination d*une compilation propre à faire mieux sentir alors rimposslbillté de systématiser.

L'école organiquç domine tellemept la troisième phase ^ que la coordinalion décisive de la doctrine critique émana même de Tun de ses membres secondaires. Une telle systématisation ^ procédant de l'égalité pour aboutir à riudividualisme, exigeait que les intelligences fussent proclamées intérieurement égales en attribuant aux influences extérieures toute la diversité des résultats, et que la morale reposât exclusivement sur la personnalité. L'éloquent sophiste qui popularisa la politique négative put se borner à développer cette ingénieuse élaboration , résumé naturel de la métaphysique moderne, dont Diderot seul sentit alors le vice radical.

DYNAMIQUE SOCIALE. — CHAPITaE SEPTIÈME. 585

Oo doit aussi rattacher à la grande école da dix-huitième siècle deux branches spéciales de. la doctrine critique qui conservent encore quelque crédit, parce qu'elles offrent partiellement un caractère organique, quoique indirect et confus La principale consista dans la tentative des économistes pour découvrir les lois de l'existence matérielle des sociétés , en l'étudiant isolément de Tordre intellectuel et moral Malgré Tavortement nécessaire d'une entreprise aussi vicieuse , leurs travaux concoururent à Tébranlement décisif, en discréditant le système d'encouragement adopté par les gouvernements occidentaux envers l'activité pacifique. Ils assistèrent aussi l'évolution positive, en attirant sur l'industrie une attention théorique, et même, en faisant déjîi sentir le contraste pratique entre la civilisation moderne et l'ancienne. En second lieu , les études relatives à la législation , surtout pénale , concourent alors à manifester l'urgence d'une réorganisation totale. Les avocats y montrèrent leur tendance à prévaloir sur les juges, irrévocablement incorporés à la dictature rétrograde. Cette double annexe permit seule à la métaphysique négative de pénétrer immédiatement chez les populations catholiques, d'où surgirent même les premiers encouragements accordés aux juristes, et surtout aux économistes, par l'empirisme officiel.

Après avoir assez caractérisé l'institution finale de Télaboration critique , il est aisé d'en compléter l'appréciation en déterminant sa réaction naturelle sur le développement de l'anarchie moderne. La dispersion des pensées était ainsi devenue telle, que la doctrine négative divisait ses propres partisans en sectes inconciliables. Mais le désordre mental se manifesta surtout envers le point de vue historique , d'où devait pourtant émaner Tunique solution. Les deux écoles incomplètes tendirent à Técarter irrévocablement. Tune en systématisant la réprobation spontanée du moyen âge , Tautre en faisant oaTertement

586 8T8TÈIR DE FOUTIQUE VÙBSTÏfE.

abstractfon de tout passé, sauf pour accréditer ses ntopfes sabversives d'après une vicieuse appréciation de Tantiquité. Quant à la réaction sociale , on conçoit facilement les ravages d'osé doctrine qui faisait, sous chaque aspect, consister la perfectioB humaine dans l'état de non-gouvemement. Moralement ^ après avoir développé les atteintes du protestantisme envers le régime domestique jusqu'à méconnaître tout mariage, le déisme altéra directement la discipline personnelle en autorisant le suicide «I préconisant Torgueil ou la vanité. Politiquement , il acheva de discréditer la division des deux puissances, en s'efforçant d*taistituer directement la suprématie absolue du nombre, de ma* nière à ne laisser d'autres garanties d'ordre matériel que la violence et la corruption.

De ce fond Impur et contradictoire, dut pourtant suigir la première manifestation des tendances dédsives de l'Occident vers la régénération finale. En considérant l'ensemble do programme que fournit, à cet égard, l'école organique, on est aa* jourd'hui frappé de rincompatiblllté qu'il présente envers les dispositions propagées par les deux écoles critiques, qui pourtant n'y sont point désavouées. Une république vraiment sodocratique , fondée sur un généreux essor de l'éducation nniverselle 5 où la morale se trouve dégagée de toute théologie , y contraste avec la brutale domination du nombre , la négation directe des instincts bienveillants^ et le dédain complet de la culture des senlimenis. Ma théorie historique explique cette incohérence , d'après le retard nécessaire du mouvement positif envers l'impulsion négative. Néanmoins , une telle contradiction indique d'avance Tavortement radical de la tentative régénératrice qui fut d'abord dirigée par une pareille doctrine.

Malgré tous ces vices, la métaphysique négative obtint, en vertu de sa seule opportunité, trois triomphes caractéristi-

DYNABfIQUB SOCIALE. — CHAPITRE SEPTIÈME. 587

qaes sur la dictatare rétrograde, pendant la dernière génération de la troisième phase, aux applaudissements universels du public occidental, même aristocratique on sacerdotal. Le premier, et le plus dédsif , consista dans Tabolition officielle du Jésuitisme, qui, quoique directement émanée des rivalités catholiques, ne put réellement profiter qu'à Tébranlenent philosophique, ainsi secondé par ses propres adversaires, tant les vues d'ensemble étaient alors perdues partout. On vit ensuite Técole encyclopédique directement appelée à gouverner d'après l'avènement poiitique de son principal praticien, dont la courte présidence fit bientôt sentir le besoin d'une commotionsociale, seule capable de dissoudre la coalition dictatoriale qui s'opposait à tout progrès. Enfin, la métaphysique négative acquit une consécration populaire en présidant à la crise américaine, quoique la principale portée d'un tel événement dût consister à commencer l'irrévocable dissolution du système colonial, alors lié partout à la rétrogradation. Cette participation dissimula spécialement l'impuissance organique d'une telle doctrine, qui, sans pouvoir diriger une réorganisation intérieure, y devenait suffisante pour briser un Joug extérieur, comme elle Tavait d'abord fait en Hollande.

n faut maintenant compléter le Jugement de la troisième phase, en y caractérisant le mouvement positif, qui, devant 7 rester purement préparatoire , indiqua pourtant la. solution finale , directement ébauchée par le dernier représentant de Fécole encyclopédique. Les encouragements accordés partout à l'essor des sciences, des beaux-arts, et surtout de l'industrie, devinrent alors plus systématiques que sous la phase précédente, de manière à mieux indiquer la principale destination de la politique moderne. «D'après l'éclat antérieur de cette triple évolution, sa protection sociale, cessant d'offrir seule* ment nn moyen facultatif d'augmenter la gloire ou la puissance

des gouvemementSy leur fut désormais imposée comme un de* voir public, dispensant de la reconnaissance privée.

Envers le développement théorique, je dois ici considérer la pliilosopliie avant la science, contrairement à l'ordre adopté pour la seconde phase. Car, le progrès de l'une, sans pouvoir encore être décisif, dut alors devenir indépendant des noovelles acquisitions de Tautre , et s'accomplit directement sous rimpulsion subjective résultée auparavant de la rénovation objective. Ainsi s'annonçait déjà la tendance normale de la philosophie à dominer la science en la prenant pour base, quand chacune d'elles se trouverait assez régénérée ^ d*après Tuniverselle substitution du relatif à l'absolu.

Cette transformation radicale de l'entendement humain fit alors un pas direct, par le concours spontané de deux dissertations capitales, d'abord celle de Hume contre la causalité, puis celle de Diderot sur les deux cas principaux des Intelligences privées d'un sens. Le traité de Kant se borna réellement à résumer tardivement le résultat systématique de cette double élaboration , en instituant les formules les plus propres à caractériser le dualisme fondamental entre le spectateur et le spectacle, entrevu par Hume et saisi par Diderot. Si la philosophie n'eut pas été fatalement isolée de la science, le puissant penseur, qui cherchait librement une synthèse complète sous la digne protection du grand Frédéric, aurait senti qu'une telle préparation ne pouvait cesser de rester négative qu'en substituant partout les lois aux causes. Mais, pour devenir décisive, cette substitution exigeait la découverte des véritables lois de l'évolution mentale, i:'est-à-dire la fondation de la science sociale, laquelle devait reposer sur la biologie, qui manquait encore, quoique tout indiquât son prochain avènement. C'est pourquoi le philosophe germanique, après avoir longtemps attendu les préparations nécessaires à la

synthèse subjective , vainement cherchée depuis Descartes et Leibnitz, se trouva poussé, par son instinct systématique, vers une construction illusoire , que Hume et Diderot avaient dédaignée.

Le concours des exigences sociales avec les besoins intellectuels dut alors annoncer et faciliter Tavénement direct de la vraie subjectivité , d*après Tensembie des efforts qui tendirent à constituer l'étude générale de Thumanité. Sous Taspect statique, les aperçus systématiques de Téminent Vico, suivis du travail incohérent de Montesquieu, manifestèrent déjà le sentiment profond des lois sociologiques, quoique sans pouvoir rien ajouter à la fondation d'Aristole, que Hobbes avait seul perfectionnée. Mais cette double élaboration méconnaissait radicalement 1 étude dynamique , d'où devait surtout dépendre la construction directe d'une science sociale capable de résoudre le problème occidental. La notion fondamentale du progrès continu subit une première préparation d'après la grande controverse qui dut inaugurer la troisième phase, sous l'impulsion scientifique, dignement représentée par Fontenelle, sentant déjà la possibilité de vraies prévisions envers le mouvement théorique. Ce préambule , d'abord purement intellectuel , fut ensuite complété socialement par la dissertation indirecte de Dume sur la comparaison générale entre la civilisation industrielle des modernes et la sociabilité militaire de l'antiquité. D*un autre côté, le même philosophe ébaucha la réfutation , devenue décisive chez Georges Leroy , suivant le projet de Diderot, de la métaphysique égoïste ; en sorte que la raison théorique put enfin se concilier avec l'instinct pratique envers l'existence naturelle des penchants altruistes. Cette tendance consolida l'effort direct de l'admirable Vauvenargues pour réorganiser la culture du cœur, malgré sa désuétude universelle , d'après une meilleure connaissance de la nature

592 STSTfeME DE POUTIQtE FOSITIIfE.

la préparation de la biologie. Cette sctence intennédiaire ne

t peal être Traiment systématisée qae soas Fimpalsion sol]|îecti?e

émaDée de la science finale ; comme le vérifia bieiit^Vt l'afor-

^ tement nécessaire de la brillante théorie qoi dai Tinaugiirer.

Néanmoins, nn tel échec n'empêcha point cet effort pleioaMBt

opportun d'exercer déjà ia réaction , philosophique et sdenfi-

fiqae, où devait résider sa principale efficacité. D'une part, b

relativité slntrodoisll ainsi dans Tetode intime de laconstitirtta

malériel]e3 même envers les éléments , qui devinrent des sab-

stances indécomposées sans être réputées indécom|K)saMes. En

j^- second lieu, l'analyse générale du milieu terrestre, tant solide

T^ que fluide y permit enfin aux penseurs d'instituer directement

tes conceptions fondamentales de la biologie.

Avant cette dernière préparation, les méditations biologîqnes avaient pris leur essor décisif envers la comparaison générale, à la fois statique et dynamique, des corps vivants. L' étude indivisible de la vie devait commencer par l'appréciation directe des rapports les plus vastes et les plus abstraits , où les différences partielles sont toujours rapportées à la coordination totale. Ainsi surgit, chez Linné, préparé par Bernard de Jossieu , la théorie fondamentale des classifications , à laquelle le génie de Buflbn, malgré son opposition empirique, coocourut spontanément on y rappelant l'esprit synthét1i|ue et la destination subjective dissimulés sous l'analyse objective. En même temps, Haller et Vicq-d'Azyr imprimèrent une meilleure direction aux préambules analomiques et physiologiques de la phase précédente, de manière à seconder d'avance l'impulsion régénératrice de Bichat. Depuis que la cosmologie accueillit la relativité combinée avec la subjectivité , la biologie n'eut qu îi compléter cette préparation philosophique en développant, comme elle le fit alors, sans attendre sa propre constitution, les attributs qu'elle doit le mieux apprécier.

DYNAïaQUB SOCIALE. — CHAPITRE SEPTIÈME. 595

Pendant la dernière génération de cette phase , l'anarchie académique^ qui n'y facilita que Télaboration de la mécanique céleste , se trouva notablement aggravée d'après l'avènement de la chimie^ en restreignant encore le domaine encyclopédique des médecins. Ayant perdu, sous la phase précédente, la présidence scientifique , ils avaient pourtant conservé la culture chimique, comme l'exigeait la hiérarchie subjective. Mais Textension spéciale qu'acquit alors l'étude des lois de la combinaison la convertit en attribution exclusive d'une classe intermédiaire, également étrangère aux deux points de vue, cosmologique et biologique, que ses propres conceptions sont * ^ destinées à lier. Plus irrationnelle qu'aucune autre , elle subit bientôt le joug des géomètres , de manière à forcer les biologistes de fuir l'oppression mathématique en instituant une académie qui leur appartint. Ce morcellement de la philosophie naturelle en trois parties inconciliables réagit sur le premier couple encyclopédique, qui, parvenu dès lors à sa systématisation partielle, rétrograda vers la métaphysique objective, comme l'indiquent déjà le calcul des chances et même l'astronomie sidérale.

Relativement à l'essor esthétique , la phase consacrée à constituer le scepticisme absolu ne comportait d'autres résultats que ceux qui devaient émaner des impulsions antérieures. Envers l'art fondamental, le progrès s'y borne au digne développement, surtout anglais et français, des compositions précédemment introduites, sous Tinspiration indirecte du moyen âge , pour l'idéalisation épique de l'existence privée , tant personnelle que domestique. Toutefois, je dois ici relever le sa- «crifice trop méconnu qu'accomplit le poëte tragique qui dirigeait alors l'émancipation spirituelle, à laquelle il voua ses drames , en renonçant , sans ostentation , à la suprématie que leur élaboration pouvait lui procurer au second rang. Quant

ée la préj^aralioBs e«mkilo i€ trovf ^ Lo deai pkaio préoMlartes atakal te UbhGâkm et le coaacree. taadb ffr la baaqse, jciqv'alors trop pea dhtiBrtf, fuie #«■ coBfCBabk, Balfré k» gemes introdoiu m aoiVB J^e. Soi af éonnent iodkfoe d^ vjd apiitode Dormale à dewair le liei tjiÂéautiqmt de lactiiité patifiqoe. poi«qiie cette sopréme tadmtrie obtiol de) lors dd caractère politique ea se rattachait partoot à TeMor nécessaire do crédit pablic. Ea même temps . riaXitQlkMi des machines acquit ^ d'après ressemble des cxm- Daisiances théoriques et pratiques, une extcnsioB supérieure ai déreloppement qu'elle avait reçu, depuis que rabolitioD de l'esclavage liocorporait à l'existeDce occidentale. Mais, en aggrafaot la désertion des entrepreneurs enrers les trafailleors, elle montra que les déviations morales éloignaient riodustile de sa vraie constitution , à mesure que les progrès intellectoels l'en rapprochaient, quoique iurgence sociale en augmentât * On doit ici considérer les guerres que suscitèrent alors les expansions coloniales comme un symptôme qK)nlané de la transformation décisive que subit enfin le protectorat militaire

DTNAïaQUB flOaALK. — CHAPITRI SEFTIËME. 595

de rindnstrie. Les encouragemcots officiels étaient anparayant inspirés par le désir d'augmenter la puissance politique; tandis que désormais les armées se trouvèrent destinées surtout à faciliter l'essor commercial. Malgré ses dangers moraux et son impuissance matérielle, une telle inversion mérite d'être soclo-

logiquement signalée , puisqu'elle manifeste à la fois la dégra-

dation militaire et l'ascension industrielle.

Je dois maintenant compléter ce chapitre final par le Jugement sommaire de la crise nécessaire à laquele aboutit , en France , l'a révolution occidentale , en y caractérisant d'abord le mouvement social , puis révolution mentale dont le concours y fit surgir la solution générale. Mais cette appréciation doit être réduite à ce qu'exige l'explication d'un tel résultat , en écartant tout ce qui concerne le prolongement spontané des impulsions antérieures , positives ou négatives. Ces considérations accessoires, qui troubleraient ici la conception du dénouement de la révolution occidentale^ pourront d*ailleurs être retrouvées dans le sixième volume de mon traité fondamental.

Envers le mouvement social , la phase que je viens d'apprécier permet d*expliquer comment l'impulsion régénératrice se transforma bientôt en ébranlement subversif. Cette fatale inversion résulta surtout d'une insuffisante harmonie entre les deux évolutions, négative et positive > dont l'une exigeait alors une rénovation que Tautre ne pouvait encore diriger. Toutes les croyances étaient dissoutes, et la dictature rétrograde, qui ralliait les divers débris du régime ancien, se trouvait irrévocablement discréditée. En même temps, les sentiments, qui seuls soutenaient une telle société, subissaient déjà Tintime altération résultée de l'anarchie des pensées; comme le prouvaient la diminution continue de l'influence féminine et Tlnsurrection croissante de Tesprit contre le cœur. D'une autre ^part, la science restait bornée à la nature inerte, et même tendait

vers sa dégénéraUon académique ; pendant que la philosopbie, faute de base objective , se consumait en insuffisantes aspirations à la syntlièse subjective. L'évolution organique ne pouvant donc satisfaire les besoins manifestés par le mouvement critique , une commotion sociale devenait alors inévitable , et se trouvait autmt indispensable aûn de procurer aux conceplions régénéralrices une extension décisive avec une libre propagation. Pour expliquer la fatale direction que prit spontanément cet ébranlement nécessaire , il suffit de considérer Tétat général des esprits à la fin de la phase déiste.

Le monde révolutionnaire se partageait entre trois écoles, dont aucune ne pouvait présider convenablement à la rénovation y OÙ tout roccidcnt suivait avec anxiété l'élaboration française , vu sa destination universelle. Naturellement oiiganique^ quoique nécessairement vague , faute d'une doctrine positive ., Fécule encyclopédique de Diderot avait fourni plus de membres émiuents qu'aucune autre. Elle conserva ce privilège en produisant alors deux dignes types, l'un pratique, Tautre théorique : le grand Danton , le seul homme d'État dont roccident doive s'honorer depuis Frédéric; et l'admirable Condorcet, l'unique philosophe qui poursuivit, dans la tempête, les méditations régénéralrices. Mais cette suprême école était trop incomplète et trop méconnue pour prévaloir habituellement, quoiqu'elle fût toujours invoquée contre les principales difficultés. La présidence révolutionnaire devait donc flotter entre l'école philosophique de Voltaire et l'école politique de Rousseau : l'une sceptique, proclamant la liberté, l'autre anarcliique, vouée à l'égalité; la première frivole, la seconde déclamatoire: toutes doux incapables de rien construire. Néanmoins, celle-ci dut bientôt dominer comme possédant seule une doctrine apparente, pendant le peu d'années où le Contrat Social inspira plus de confiance et de vénération que n'en obtinrent

jamais la Bible et le Coran. Â défaut d'une théorie sociale ^ rinstinct régénérateur dut alors se guider d'après les maximes que les luttes antérieures lui rendaient familières, et la négation de tout gouvernement se trouva spontanéo|ient érigée en type final de Tordre humain.

Une telle illusion ne pouvait être rationnellement jugée , puisqu'elle résultait de rabsence même de la doctrine qui aurait permis de l'apprécier. Or, 11 était impossible de la sentir empiriquement 9 car les applications politiques de la métaphysique négative devaient jusqu'alors l'accréditer. Son impuissance organique aurait pu se manifester d'après l'avorteuient de la révolution anglaise ^ si la vraie source d'un tel échec ne fût pas restée méconnue faute de théorie historique. La doctrine critique ne devint réellement suffisante qu'en Hollande y où la révolution consista seulement à rompre au dehors un lien oppressif ^ sans susciter au dedans aucune, régénération. Elle échoua nécessairement quand elle dut , en Angleterre , diriger une réorganisation qui supposait d'abord une conception positive de la société moderne. Mais cette insuffisance , mal appréciée et peu connue 9 semblait compensée par le récent succès de la métaphysique négative envers la révolution américaine , où les deux cas antérieurs paraissaient combinés, quoique le type hollandais s'y trouvât seul réalisé. Ainsi , l'impossibilité de reconnaître alors l'inanité de la doctrine critique concourut , avec le besoin d'une théorie quelconque, pour produire et maintenir la fatale illusion qui lui transféra la présidence de la crise finale , jusqu'à ce qu'un tel triomphe la discréditât irrévocablement. •

Quoique cette inévitable méprise suffise pour expliquer la dégénération subversive d'un mouvement unanimement annoncé comme organique, la déviation se trouva notablement aggravée par Tincapacité radicale du dernier des rois français.

598 STSTÈMB DE POLITIQUE POSITni.

Tout l'ébranlement pouvait alors se rédaire essentiellement à supprimer une royauté dont la chute spontanée devint appréciable, quand la population parisienne accompagna librenxq^ de ses chants»de joie le cercueil de l'imposant dîctatear qui commença la rétrogradation. Mais cette abolition nécessaire permettait, et même exigeait le maintien de la dictatare moderne, qui devait seulement être républicainement transformée. Or^ celui qui l'exerçait alors pouvait accomplir paisiblement ce changement nécessaire, de manière à conserver la puissance et mériter la gloire , si sa raison avait sagement apprécié l'inviolabilité Uiéocratique dont le décorait une croyance déchue. Dépourvu de toute énergie, il n'offrait d'autre valeur morale qu'une bonté privée, incapable d'application sociale. Quoique impropre à cette résolution, il pouvait ^ s'il eût été vraiment honnête , en réaliser l'équivalent d'après une noble abdication^ quand, la forteresse- parisienne, succombant sous l'indignation populaire , les moins clairvoyants durent sentir la gravité de la situation. Ce devoir, dont la violation suffirait^ indépendamment de ses coupables intrigues, pour justifier sa fin tragique, aurait fait prévaloir un frère digne d'accomplir la transformation républicaine , comme l'indique la sagesse de sa dictature tardive. Dès lors, l'ordre, public se trouvant essentiellement maintenu^ la guerre ne fût point survenue, et l'agitation ^subversive serait restée spirituelle, en évitant l'explosion sanguinaire qui résulta surtout d'une défense désespérée.

A cet ensemble d'influences, sociales et personnelles, il faut joindre l'impulsion empirique naturellement émanée du contraste politique entre la France et l'Angleterre. L'épuisement de l'un des modes dictatoriaux devait, dans l'absence d'une vraie tliéorie, disposer spontanément à l'imitation de l'antre. Cette tendance prévalut, surtout chez l'assemblée préliminaire qui , sous l'autorité de Montesquieu , s'efforça de rédaire It

DTNAMIQUB lOGULE. — CHAnTRE ftfiPTlÈME. 599

crise fraoçaise ù Firoportation da régime anglais^ en ébancbant même une parodie de sa nationalilé ttiéologique. Après avoir fait méconnaître le caractère républicain de l'ébranlement^ une leUe disposition l'altéra quand le cours des événements eut irrévocablement surmonté les illusions constitutionnelles. Car» en renonçant au simulacre de roi, cet empirisme maintint une funeste prédilection pour le régime parlementaire, quoique contraire à Tensemble du passé français. L'ambition métaphysique fût ainsi conduite ^ concevoir la transformation républicaine comme consistant dans le règne d'une assemblée. Cette aberration était trop conforme à l'esprit général de la doctrine critiqua pour ne pas prévaloir spontanément, autant chez les Montagnards de Rousseau que parmi les Girondins de Voltaire.

L*école dantonienne de Diderot, supérieure aux illusions démagogiques, développa seule les traditions françaises, en concevant la situation républicaine comme destinée à ranimer l'ascendant nécessaire du pouvoir central, au lieu de faire triompher le poiArolr local. Quand Taristocratie britannique institua la coalition rétrograde contre Fimpulsion régénératrice, les besoins de la défense nationale transférèrent bientôt le gouvernement à ces chefs d'élite, aussi recommandables de cœur et d'esprit que par le caractère. Ils dominèrent pendant les dix mois compris entre l'expulsion nécessaire des discoureurs et It sanguinaire triomphe des fanatiques ; période qui caractérisera finalement l'unique assemblée française dont le souvenir doive rester. Alors surgit, à travers les nilages métaphysiques, l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire, instituant une dictature comparable à celles de Louis XI, de Richelieu, de Cromwell, et même de Frédéric. Tout en dirigeant avec une irrésistible énergie la défense républicaine, elle compléta l'abolition de la royauté par l'élimination des divers

600 SYSTÈME DE POLniQCE MSTITTE.

débris qui s'y rattachaient. Cette didabire progressiTe osa même supprimer, avec la sagesse convenable , le système d'encouragements de la dictature rétrograde envers les éléments empiriques d'un mouvement organique dont la coordinatiOB normale devait alors être directement élaborée. Il faut sortoat apprécier la judicieuse énergie qui, malgré des pr^ogés encore accrédités , abolit des compagnies scientiâques devenues hostiles au progrès théorique, daprès leur irrattonnelle constitution, où chaque décision émanait d'une majorité nécessairement incompétente.

Biais quand Danton eut succombé sous l'ombrageuse rivalité d'un déclamateur sanguinaire , la nouvelle dictatqre dégénéra bientôt en une rétrogradation anarchique , à laquelle rien ne sera jamais comparable. L'indépendance française étant assez garantie contre le dedans et le dehors, la tendance vers une régénération directe dut alors se développer chez cenx qui ne pouvaient sentir à temps l'impuissance organique de la doctrine dominaDte, désormais incorporée à la défense. Investis d'un empire arbitraire , ils manifestèrent , par Tapplication la plus décisive, le caractère subversif d'une théorie dont le triomphe exigeait que l'oppression sanguinaire s'étendit autant aux éléments du nouveau système qu'aux débris de l'anden. Quiconque rattache aujourd'hui l'instinct du progrès à la métaphysique négative pourrait ainsi sentir combien la notion d'un développement continu se trouve naturellement incompatible avec l'immobilité nécessaire des droits de l'homme. Malgré la courte durée de ce violent délire , ropinion publique , sauf des oscillations passagères, regarda toujours ce triomphe de la doctrine critique comme une épreuve décisive de son inanité, puisque les aberrations n'y devinrent exceptionnelles que quant à la possibilité de prévaloir. C'est pourquoi les convierions républicaines se décomposèrent bientôt chez ceux qui ne

lenr reconnaissaient pas d'antre base , et subsistèrent seulement dans l'école de Diderot, tandis que celles de Voltaire et de Rousseau fournirent des instruments à la tyrannie rétrograde.

Voilà comment un ébranlement décisif ouvrit, en cinq années, le siècle exceptionnel qui devait séparer l'extinction du théologisme de Favénement du positivisme. Quoiqu'il ne soit pas encore accompli , le caractère de sa dernière génération se trouvera déterminé dans le volume suivant, d'après celui des deux précédentes, quand j'aurai sufGsammcnt apprécié l'état final. Mais je dois seulement expliquer ici l'avènement nécessaire de la solution occidendale à partir de la crise française.

Cet ébranlement radical s'était surtout accompli sous la domination de l'école de Diderot. Mais ces dix mois caractéristiques avaient été précédés des huit où l'école de Voltaire témoigna son impuissance sociale, et suivis des quatre où l'école de Rousseau manifesta sa nature anarchique. L'ensemble de la crise faisait donc sentir à la fois la nécessité de sortir irrévocablement du régime théologique et l'impossibilité de rien construire sur les bases métaphysiques. Tout le problème occidental consistait désormais à concilier ces deux conditions, devenues également impérieuses , en remplaçant les droits divins, dès lors rétrogrades, et les droits humains, toujours subversifs, par des devoirs universels, émanés des relations appréciables.

En un mot, il i^Uait fonder la vraie religion, en ralliant, autour d'un centre unique, à la fois public et privé, nos sentiments, nos posées et nos actions. Les dantoniens avaient seuls compris dignement ce besoin , envers lequel ils entreprirent une tentative que son avortement nécessaire ne doit pa% empêcher aujourd'hui de regarder comme vraiment honorable. Comparée aux vagues conceptions émanées, à cet égard,

^éÊ

MS STSTtSK K POUHQCI

d» eipiiu éKandp^, aadfm oa BoderKS, die protrret crovilr-^ en ceiunt d adorer le soode eilériev fkiTt prM :tr/:r k tjp< bomaiD. Mais cette salHtitBlîna dm infMf â t oLjectif 4ie poaf 2:t snfire, m sos ustîtatioB pbysiqaç; iocapible d? vé!ever an spectacle social, et forcée d'ioaiHf^orer ratuibat le plos iodiridoeL L'a tel etort, oà la qufssliffù était seotie malgré l'impoissaBce de la solalMiB, frit Dleax re%y>rtir la frifolité des Tollatrieiis, élodanl le probtème comme ioulile, et l'ioanité des Roossiens qui croyaiefll le réwadre en éteodaDt rioconséquence protesUnte jusqu'à la révélation.

D'après Tensemble de ces épreares, rioapUtade relîgiease de toutes les doctrines alors connues^ tant métaphysiques qae théologiques 9 exigeait que la dictature temporelle reprit ime nouvelle énergie dans le centre occidental , jusqu'à Vavénement décisif de la religion finale. Pendant cet interrègne^ dont la durée restait indéterminée, il fallait maintenir dignement Tordre matériel au milieu du désordre intellectuel et moraL Outre que cet ordre constitue toujours la base nécessaire des deux autres, il était alors devenu spécialement indispensable , afin d'assurer le calme qui pouvait seul permettre d'élaborer convenablement et de propager librement la solution religieuse. Cette condition, aussi difficile qu'importante , exigeait que la nalion investie d'une telle initiative subît une domination fortement concenlrée. iMais la dictature nouvelle devait renoncer à tonte suprématie spirituelle, pour garantir la liberté (rex|)osilJon , et même de discussion, nécessaire à l'élaboration tliéori(|ue, qui, chargée des des4jnées humaines, nu^rltait un profond respect, au lieu d'une simple tolérance. Tel était doue le pro^çramme politique de la situation transitoire : maintenir avec énergie l'ordre matériel; seconder ^gement le développement industriel ; et respecter scrupuleuse-

ment le mouvement intellectuel , quelque déréglé qu'il devint Celte dernière prescription indiquait le prochain domaine de la discipline religieuse, qui pouvait seule faire convenablement cesser les divagations quelconques, en instituant des convictions fixes et communes.

Néanmoins, aucun gouvernement, quelque pratique qnll devienne, ne pouvant jamais se passer d*une doctrine générale, une telle dictature devait oflrir un caractère plus ou moins rétrograde, afin de remplir suffisamment sa destination transitoire. Car toutes les notions d'ordre se rapportaient nécessairement au type ancien, tant que la conception finale n'avait point surgi. L'épreuve décisive qui venait de manifester la nature anarchique de Tesprit métaphysique devait désormais le réléguer dans ropposition, sans le laisser participer au gouvernement autant quil le fit avant la crise, quand sa tendance restait méconnue. Il fallait donc que la dictature de transition fût animée d'inclinations catholiques, pourvu qu'elle ne tentât jamais de les faire prévaloir en opprimant la liberté spirituelle. Une longue expérience concourait avec des types directs pour indiquer la possibilité de cette conciliation; puisque la royauté français^ avait su, pendant plusieurs siècles, conserver une attitude populaire ^ malgré les goûts aristocratiques résultés de la naissance et de l'éducation.

Mais la situation qui nécessitait un tel régime tendait ellemême h, l'altérer , en rendant son institution purement empirique. A moins que la dictature séculaire n'échût toujours à des Frédéric, son exercice, dépourvu de toute lumière théorique, devait souvent devenir contradictoire. Son organe le plus énergique en offrit un exemple capital, quand il rétablit plusieurs institutions heureusement supprimées par les dantoniens, quoique cette restauration factice ne fût aucunement devenue nécessaire à Tordre , et lui suscitât même de graves

60k SYSTÈME DE POUTIQUE POSITIVE.

dangers. Des iDclinations personnelles et Tapparence do voni public peuvent expliquer, sans le justifier, le rétablissement officiel du catholicisme, dont le libre exercice devait alors être protégé, mais en le subordonnant à des subsides purement privés. Au contraire , Tincohérence résultée de Tempirisme détermina seule la restauration plus nuisible de l'université, malgré la profonde répugnance du dictateur envers Tontologie , dont il avait sagement supprimé le centre académique, avant d'en reconstruire le principal foyer. De telles contradictions peuvent faire sentir combien était alors difficile le digne essor d'une politique qui d'abord parait fort simple, depuis qu elle se trouve systématisée. L'explication générale de son avènement graduel doit maintenant compléter mon appréciation sociale du mouvement propre aux deux générations qui nous séparent de la troisième phase.

Un tel résultat exigea le concours de deux modifications successives : la tendance rétrograde devait d'abord perdre l'intensité qui la rendait incompatible avec la liberté spirituelle; puis le pouvoir central devait reprendre l'ascendant que cet affranchissement altéra.

La rétrogradation commença réellement par l'avènement du déisme légal, où surgit une suite d^oscillations plus ou moins orageuses, qui se prolongera nécessairement jusqu*à ce que la religion positive ait systématisé la transition finale. Celte prépondérance alternative de la résistance théologique et de l'impulsion métaphysique ne pouvait cependant ofi'rir alors le même caractère qu'avant la crise. La seconde influence fut autant accueillie du gouvernement que du public, tant que la tendance anarchique de Tontologie resta latente. Mais depuis que Tillusion se trouvait irrévocablement dissipée , les hommes d'État durent repousser Fesprit métaphysique aussitôt que les sympathies populaires annonçaient sa prépondérance, qui toutefois

dépendait surtout des aberrations rétrogrades. De courts accès d'anarchie 9 dont chacun suscitait une longue rétrogradation, d'abord aiguë, puis chronique; telle était donc devenue la marche naturelle de la maladie occidentale.

Sous Thorreur inaltérable qu'inspirait partout le sanglant triomphe des déistes, la tendance rétrograde obtint bientôt son principal ascendant, qui sembla rétablir tout le régime théologique et militaire, en combinant le catholicisme avec la guerre. Ce concours fut déplorablement secondé par l'opinion publique, sauf l'opposition républicaine, privée d'efficacité logique , et môme du recours aux passions. Quoique l'influence spirituelle et la puissance temporelle ne s'y concertassent jamais, leurs hostilités mutuelles n'empêchèrent point la participation spontanée de chacune d'elles.

On a trop méconnu l'immortelle école qui surgit, \\x début du dix-neuvième siècle, sous la noble présidence de De Maistre, dignement complété par Bonald , avec l'assistance poétique de Chateaubriand. Elle discrédita systématiquement le négativisme, eu prouvant que ses vices, empiriquenient sentis, loin d'offrir aucun caractère fortuit, résultaient nécessairement de sa nature, de façon à se reproduire chaque fois qu'il prévaudrait. Malgré les dispositions modernes, cette démonstration, que les révolutionnaires incurables pouvaient seuls récuser, influa bientôt sur l'opinion publique^ en y déterminant une réaction vague contre le siècle précédent, sans que l'ancienne foi cessât de déchoir. On reconnut dès lors le besoin continu d'une religion quelconque, et les métaphysiciens furent ainsi conduits à rendre leur déisme plus rétrograde, quoiqu'il restât autant anarchique. La culture morale ne se trouva pas moins négligée; mais personne n'osa, comme au dix-huitième siècle, en contester rimportance , et l'on vit même se développer alors une affectation universelle de sentimentalité. De là résulta, chez les

•06 sTSTÈiis Di poLiTiQUi ?osixnn.

âmes honnêtes^ une hypocrisie analogue à celle de Raiit> qiil^ malgré ses démonstrations décisives contre la réalité des croyances surnaturelles, s'efforçait sincèrement de les rétablir^ au nom de leur nécessité sociale. Quelques dangers , iotellectuels et moraux, qu'offrit une telle disposition, surtout parmi les natures vulgaires, rétrogrades ou révolutionnaires, il faut aujourd*l)ui reconnaître qu'elle concourut à poser provisoirement le problème occidental

Envers la guerre, le principal reproche de la postérité doit concerner Topinion française, au lien de rester concentré sur un dictateur empirique, entraîné par son instinct militaire, dont le public pouvait aisément contenir l'essor. Car il suffisait, au début de la déviation, de blâmer dignement la spoliation de ritalie et Tiiivasion de l'Egypte; tandis que cette double oppressioiAxcita, parmi les Français, un enthousiasme unanime, surtout chez les lettrés. Quand l'occupation provisoire de la Belgique et de la Savoie eut constaté la pleine efficacité de la défense républi:ainc, l'activité militaire devint nécessairement contraire à la mission occidentale de Ja France.

Âu début de la crise, ce peuple s'était noblement interdit toute conquête, même pour propager ses institutions, qu'une libre adhésion devait seule faire partout prévaloir. Mais ces déclarations solennelles se trouvèrent bientôt oubliées, quand la métaphysique qui les systématisa perdit son ascendant, d'après une épreuve décisive. Telle est 1 insuflisance des sentiments dépourvus de convictions durables, qu'une aberration sans exemple succéda rapidement à ce digne élan, sous le vain prétexte d'une propagande oppressive, promptement remplacée par un égoîsme avoué.

Mais l'instinct moderne conserva son caractère pacifique au milieu de l'anomalie guerrière, qui, malgré sa popularité, dut toujours reposer exclusivement sur le recrutement forcée sargi

dès la seconde pbase^et gradaellement étenda pendant la troisième. Les séductions d'un avancement merveilleux n'empècbèrent point les officiers de manifester, presque autant que les soldats, laffaibilssement spontané des incliDations mil!-, taires, puisque les carrières civiles furent toujours préférées par quiconque pouvait choisir. Cette démonstration se compléta d'après la puissance et le crédit qu'obtinrent simultanément Il gendarmerie et la police^ tendant à remplacer l'armée et la justice^ malgré Tavénement de magistrats sans consistance et de guerriers sans dignité.

Quand l'orgie finale de rinstinct militaire fut irrévocablement épuisée, une paix incomparable inaugura la seconde génération du siècle exceptionnel, sous le meilleur des cinq dictateurs qui se sont jusqu'ici succédés après Danton. Alors cessa nécessairement le danger d'une rétrogradation dont la principale force reposait sur la guerre. La liberté spirituelle surgit spontané menty sous la seule impulsion de la paix, à travers les entraves officielles ; et le principe intellectuel de la solution occidentale ne tarda point à se dévoiler, comme je vais l'expliquer. Mais la chute de la tyrannie rétrograde introduisit un fatal essai du régime parlementaire, qui, sans comporter aucune consistance, surtout populaire, s'accrédita par contraste envers une concentration oppressive. Cette nouvelle aberration, plus nuisible et plus durable que la précédente, malgré la paix et la liberté, troubla profondément les cœurs, les esprits, et les caractères, en développant l'habitude de la corruption, du sophisme et de l'intrigue. Ses vices naturels se trouvèrent aggravés d'après l'appui qu'elle fournit à l'influence sociale des littérateurs et des avocats, qui, sous des types de plus en plus dégradés, devinrent, d'abord dans la tribune, et surtout ensuite par les journaux, les directeurs provisoires de l'opinion publique. Afin de mieux apprécier les ravages, intellectuels et moraux, que

dut exercer un tel régime pendant la génération proi^e à sa prépondérance^ il faut ici caractériser la coalition exception- ^^^ Belle qui, dès son débuts se forma spontanément pour exploiter ^ les vicieuses ressources qu'il offrait

Un court épisode conduisit alors tous les ambitieux sans convictions à liguer leurs prétentions politiques en s'accordaDl mutuellement deux réhabilitations déplorables, re^ectivement contraires à leurs opinions avouées. L'anarchie mentale laissant le public sans défense contre les séductions concertées et prolongées, on explique aisément le succès de cette immense conspiration de la presse française, malgré de dignes protestations. Quoique la postérité n'y puisse distinguer qu'un chansonnier, sa funeste influence mérite de concentrer la flétrissure personnelle d'un tel complot.

Toutefois, cette collusion sans exemple n'aurait pu suffisamment réussir si les gouvernements occidentaux ne l'eussent d'avance accréditée, d'après leur vicieuse intervention dans les affaires intérieures de la France, dont ils avaient, Tannée précédente, sagement respecté la juste indépendance. Une telle faute lia provisoirement la nationalité française au souvenir de la tyrannie rétrograde ; ce qui facilita la déception destinée à transformer le dictateur militaire en représentant général des tendances révolutionnaires. Cette déviation des gouvernements occidentaux" se trouva bientôt aggravée par leur disposition à subordonner leur politique collective au concours d'une puissance, cssentiellenieut orientale, dès lors admise à leurs délibérations communes, dont la présidence nominale lui fut souvent déférée. La similitude des croyances oflicielles constituant la seule source d'un tel rapprochement, il offrait, par cela même, un caractère nécessairement rétrograde, en secondant les tendances vers la restauration factice d'une foi déchue. Mais ce litre était plus apparent que réel, puisqu'il devait aussitôt

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