HUITIÈME NOTE
( Voyez la note précédente. )
Des dents de laitj sous le rapport de leurs conditions
essentielles.
M. CuvieFiSyant accueilli et compris parmi les matériaux de son analyse de 1821 mon mémoire sur le système dentaire des oiseaux , a eu dès lors sous les yeux la note précédeiÂe concernant les six dents incisives temporaires des lapins , telle que je l'ai plus' haut transcrite ; mais je n'avais pas attendu ce moment pour lui faire part, ainsi qu'à M. MA frère , à M. Audouin et à plusieurs autres de mes anciens auditeurs, de la découverte de M. Delalande; ce ne parut à M. Cuvier , il y a douze ans , qu'un fait fort ordinaire , une dent de lait qui était tombée.
Mon célèbre et.savant confrère vient de reproduire cette même opinion dans le dernier volume (tom. Y, part, i) de ses Ossements fossiles , qui a paru en décembre dernier. « Les » dents de lait chez les rongeurs , dit-il à la page 4 9 tom- » bent si vite que l'on a peine à les observer. J'en ai suivi la » succession dans les lapins. Dans les incisives , je n'y ai vu M changer après la naissance que les supérieures postérieures; » celles de lait demeurent quelque temps en place avec celles » qui leur succèdent, et pendant ce temps -là les lapins pa*
» raissent avoir six incisives en haut , au lieu de quatre qui » est leur véritable nombre. »
J'ai rapporté ce fait différemment plus haut, et je croîs l'avoir donné avec beaucoup d'exactitude. Au surplus l'explicar tion attribuant au phénomène de la chute des dents de lait la disparition de la paire intermédiaire chez les lapins n'exclue pas l'explication qui résulte du rapport que j'avais saisi.
L'intérêt de la question m'a engagé à y apporter la plus sérieuse attention : j'ai désiré bien comprendre ce qu'on entendait par dents de lait, du moins sous le rapport de leurs caractères essentiels. Or VQici ce qui m'a paru être la véritable expression des faits.
On a connu, dans tous les temps, des lapins chez lesquels les incisives croissent et s'enroulent , quand il arrive à ces dents de ne se point rencontrer , savoir , les supérieures en opposition à l'égard des inférieures, et quand elles sont ainsi privées de ressentir les effets de la détrition et de s'user successivement. Ceci s'applique particulièrement aux incisives antérieures , qui ne tombent jamais : telles ces dents ont été une première fois produites , telles elles se maintiennent et continuent de croître. Ce fait vient d'être de nouveau étabb*, et l'a été cette fois expérimentalement; d'abord à Gênes par M. le docteur Lavagna, et depuis, à Paris, par M, le docteur Oudet. Ce dernier a publié sur ce point une dissertation curieuse , iîititulée : Expériences sur F accroissement continué et la reproduction des dents chez les lapins*
Quand on a prononcé le mot de dents de lait, on croit avoir tout expliqué : je vois cela tout différemment. On rapporte des faits d'un grand intérêt chirurgical sans doute , et qui excitent au plus haut degré la sollicitude des mères dans l'espèce humaine , mais ce mot de dents de lait, emprunte' au langage des nourrices, est fort malheui-eusement imagine
PREMIER APPENDIX. 'jS
pour la physiologie ; car il n'y a aucune connexion essentielle entre ces dents et la lactation : ce sont choses contemporaines, et voilà tout. On le sait, on l'a dit; mais cependant Tinfluence des mots mal imaginés , s'ils sont significatifs , ne manque jamais d'obséder l'esprit et de l'entraîner.
Élevez-vous au contraire dans cette question; ne restez pas uniquement praticiens ; voyez les faits indépendamment d'une coïncidence d'époques, surtout quand vous savez qu'elle est fortuite; portez enfin sur ces faits le coup d'œil du physiologiste. Tous les mammifères sont d'abord lactivoreSj mais tous ne sont pas soumis à un.méme régime en ce qui concerne la chute et le renouvellénitknt de certaines dents. Chez l'homme lui-même , il est des dents qui ne sont jamais renouvelées ; dés que la lactation est indifférente à ces événements, cherchez ailleurs ce qui les provoque et les détermine.
Le sang afflue abondamment dans les formations fœtales vers les organes des sens et vers les dents. Mais bientôt cette grande affluence s'en va décroissant, au fur et à mesure que les parties de la face et de l'encéphale gagnent en développement , et que , pour cet effet, elles exigent une plus grande quantité des éléments assimilables ; car c'est pour ainsi dire un trop plein de l'aorte ascendante qui va s'écouler du côté des dents : s'il y a moins de ces excédants chez une espèce que chez une autre, il y existe aussi une moindre quantité de parties dentaires. J'y ai apporté la plus grande attention , et j'ai remarqué que ce sont les animaux les plus élevés en organisation chez lesquels se trouve le plus de ces excédants et qu'on distingue en même temps à ces caractères : coexistence des trois sortes de dents , plus grande complication , agglomération , entassement et quelquefois même engagement de tous les éléments dontaires ; et mieux , qu'on distingue, en ce que ces êtres fourmillent de pareils éléments au-delà de ce que
les arcades maxillaires en peuvent recevoir, à leurs bords: ce qui contraint ces éléments à végéter en quelque sorte dans leurs sillons alvéolaires , jusqu'à ce qu'ils soient atrophiés et détruits ; comme dans l'observation que j'ai autrefois doiuiée par rapport à la baleine, ou bien jusqu'à ce qu'ils se fassent jour pour être produits et pour devenir des dents de remplacément.
Aux premières époques de l'âge fœtal , le sang affltie , aux confins de l'être antérieuremeiit, c'est-i-^dire dans les maxillaires , au point de suffire à la formation d'une double rangée de dents: les unes qui sortent les premières sont portées en dehors; et les autres qui restent, contenues en dedans. Dans les époques suivantes , cette àffluence est en partie détournée , pour profiter davantage aux parties de la tête qui prennent leur dernier caractère. Une seule rangée dentaire est alors efficacement nourrie : il y a conséquemment atrophie à l'égard de l'autre'rangee : dans ce cas, des dents qui ne sont plus nourries cèdent naturellement leur place à des dents en plein travail.
M. Guvier a poursuivi avec autant de persévérance que de sagacité un fait curieux concernant les dents molaires des rongeurs , pour le généraliser dans toute cette famille : il s'est assuré que , des quatre molaires dans chaque mâchoire et de chaque côté , il n'y en avait qu'une , l'antérieure , qui changeât. Après avoir acquis ce fait au sujet du castor y du porcépie , de l'agouti et du paca , il le pressentit en ce qui con> cernait le cochon-d'inde : « Mais, dit-il page 5 du volume déjà » cité des Ossements fossiles^ mais pour saisir dans le cochon- » d'inde l'instant où la dent de remplacement est encore » fraîche et non usée , il faut recourir à un sujet très jeune ; » et ce qui est encore plus singulier , pour voir la dent de lait )) en place, il faut l'observer quelques jours avant la naissance. » Ces molaires tombent, chez le cochon-d'inde, pendant qu'il
» est encore dans le ventre de sa mère. Ce ne seraient donc » plus des dents de lait , mais des dents d^utérus. » Ce fait est à tous égards d'un grand intérêt; j'eusse cependant pré« féré une autre locution pour l'exprimer.
J'ai , sur les prétendues incisives des rongeurs , des opinions, qui ne vont rien moins qu'à les déterminer et qu'à les déclarer des canines. Mais, jtaur n'avoir point à anticiper sur la discussion qui sera l'un des sujets de ma seconde partie , j'ai continué à les nommer conformément au langage employa jusqu'ici.
Toutefois je ne terminerai pourtant point cette note sans faire rem^quer, quant à 1^ troisième pidré de dents chez le lapin qui m'a rappelé des faits d'analogie à l'égard du kanguroQ , qu'on peut expliquer son existence dans l'ancienne manière de considérer les dents de lait, tout aussi naturellement que par le3 idées qui m'avaient fait pressentir que cette paire pourrait un jour être aperçue ; je le répète , l'un de ces système n'exclut pas l'autre.