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Des bustes

Si l’on se proposait seulement de faire en marbre un portrait ressemblant, on aurait avantage à imiter l’attitude, je ventre, les épaules, et même les plis du vêtement habituel ; car ces détails font beaucoup pour la ressemblance. Mais c’est représenter alors un homme par les faiblesses et les infirmités. Aussi il ne convient pas à la sculpture, ni même à la peinture, de chercher la ressemblance par tous moyens. Quand on reconnaît un homme d’après son manteau ou son chapeau, qui reconnaît-on? Au reste ce n'est certainement pas par la ressemblance vulgaire qu’un buste nous plaît lorsque le modèle ne nous est pas connu. Non. Il faut que l’œuvre survive au modèle, et qu’elle se suffise enfin. L’œuvre du vrai sculpteur comme aussi du vrai peintre doit être réglée d’abord d’après cette remarque évidente, que reconnaître n’est pas connaître. Mais la sculpture, par la simplicité de ses moyens, est encore mieux orientée que la peinture vers la réelle ressemblance, qui ne suppose point la comparaison avec le modèle, mais se voit mieux, si l’on ose dire, sur le portrait que sur le modèle. Or tous les petits moyens pris du costume et de l'attitude, bien loin d’aider à cette ressemblance, y nuisent au contraire, par la facilité. Il faut que l’attention s’y attache et y subordonne tout. La même chose est à dire de ces traits qui assurent aussitôt la ressemblance, et auxquels on n'ose plus toucher. Certes ce ne serait pas beaucoup si l'on donnait à un visage d’homme cette expression si frappante, et dépourvue de signification, que l’on donne

si aisément à la face d’un lion de pierre. Mais il est encore plus indigne d’un artiste de représenter Napoléon par le petit chapeau et la redingote grise. On voit que le sculpteur a 1ci plus d’un artifice à faire d’abord, et que, lorsqu'il masque ou supprime le corps, ce n’est qu’une précaution de méthode.

Du visage lui-même, tel qu’il s’offre, il y a beaucoup à rabattre. Il est clair que la coupe des cheveux, comme le port de la barbe ou de la moustache, ont plutôt pour effet de donner une expression trompeuse, qui cache quelquefois la vraie. C’est un art difficile de rabaisser ces accessoires au rang du costume, et cet exemple fait bien voir qu’il y a quelque chose à chercher hors de la première apparence. Il faut toujours que la vraie forme apparaisse. On la saisit mieux dans une suite de mouvements, et le sculpteur use bien de ce moyen pour la saisir, mais il lui manque pour l’exprimer. Or les mouvements expressifs cachent aussi la forme, surtout lorsque le passage d’un mouvement à un autre, ou le repos d’un petit moment, allaient la faire apparaître. Il faut donc premièrement que le sculpteur saisisse la forme sans l'expression, par une longue observation du modèle en mouvement ; et c’est alors que le dessin prépare utilement la sculpture. Mais quand il passera à l’exécution, il lui faudra pensée et volonté, ou en un mot jugement, pour maintenir la forme, car c’est le modèle de son modèle. Et il n’y a point de crâne ni de mâchoires, ni de muscles forts dans la glaise. Le marbre, il est vrai, se défend mieux ; mais enfin il permet tout, écartant seulement les recherches anarchiques, si funestes au modeleur.

S1 donc le sculpteur ne veut sculpter des attributs sans substance, comme on voit souvent, il sculptera d’abord un visage dormant, pour n’y inscrire ensuite qu'avec prudence les signes du réveil; aussi, presque malgré lui, exprimera-t-il toujours dans le marbre Jo

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plus haute vertu du modèle, endormiesouvent elle-même, J'entends ce refus de s’émouvoir beaucoup des signes. Ainsi le marbre est souvent plus l’homme que ne Test l’homme même, et par un travail d’ouvrier qui se trouve être au niveau de l’analyse la plus rigoureuse, car il s’agit bien de vaincre les apparences, et de mettre au jour une nature d'homme, sans les vains accidents. Mais il n’est pas non plus sans importance de choisir un bon modèle, j'entends beau selon le sculpteur. Beaucoup de visages intéressent d’abord par des signes, offrant au premier regard une bonté, une finesse, une gravité, une attention de politesse. Même sans l’intention de tromper, tout trompe dans le visage humain, par ces signes d’un moment qui suivent les paroles, et qu’un jeu de lumière redouble, par cette force de santé et de jeunesse qui

certes est belle, mais qui exprime bien plus qu’elle ne pense, et surtout par ce feu du regard, qui retient l’attention en même temps qu'il la surveille, comme un brillant cache les rides. Ces signes n’ont point de support et tout cela se perd à la sculpture, si le sculpteur sait son métier ; mais aussi ce travail sur des modèles vulgaires risque de détourner l’apprenti. Au contraire une forte tête, et capable de penser plus qu’elle n’exprime, est la meilleure leçon pour l'artiste ; car plus il simplifie et rabat, plus il fortifie et plus il délivre. Un homme sort de ces vêtements de signes quisont promessesetannonces, disant cette fois non pas ce qu il a fait, ni ce qu'il fera, ni même ce qu'il fait, mais simplement ce qu’il est.

La fausse majesté se trouve mieux de la peinture, et ce genre de grâce aussi qui vient du désir de plaire, car même la vraie bonté tombe sous le ciseau ; tout buste de marbre est sévère et juste plutôt que bon. L'esprit et la grâce n’y peuvent rester que comme des jeux de la force. On jugera mieux de ces nuances si l’on cherche en quoi tant de figurines sont si éloignées de la vraie beauté sculpturale ; c’est qu’on n’y trouve que des signes,

sans forme vraie qui les rassemble. Image frappante de cette pétulance sans pensée qui est le lot de beaucoup. Vous donc qui vous soutenez par le désir de paraître, allez au peintre ; il saura bien faire vivre votre’ image avec ce désir-là; mais craignez l'épreuve du marbre.

Du nu

Puisque le costume représente les devoirs d’obéissance, de politesse et de pudeur, sous leur forme coutumière, le nu est la négation de ces choses. Le nu est donc sacrilège ; et par là il représenterait assez bien la première audace de la pensée; car, puisqu'il ne faut qu'un dieu, il faut toujours que la pensée soit sacrilège. Mais comme le nu annonce aussi les plus vifs de tous les plaisirs, le sacrilège tourne naturellement en ivresse mauvaise ; ce n’est donc qu’un autre esclavage. Et la honte qui suit toujours fait aimer le vêtement. Considérées d’après cela, les statues sans corps ou vêtues représentent assez bien des pensées qui ont peur de la nature, et qui veulent l’ignorer. Un tel ascétisme a fait naître des pensées sublimes ; car, toute la force du sentiment s’exprimant sur le visage, la pensée est comme un don ou un rayonnement, et, par l'ignorance de l’injustice, veut la justice. Cette discipline est rare et surhumaine ; mais sans force, sans prise en ce monde; séparée de la terre par le corps plutôt que jointe à la terre Res le corps. Encore est-ce le privilège des saints. Pour l'ordinaire il y a de l'hypocrisie dans ces têtes pensantes, et ces beaux sentiments, qui y sont dessinés et on dirait presque peints, sont de politesse ; c’est ce

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qui est assez fortement inscrit dans beaucoup de portraits et même dans quelques bustes, surtout dans tous ces visages habillés et composés, qui se font une pensée sans corps, ou d'ornement, et qui cachent si bien l’autre ; il est vrai de dire qu’ils se la cachent aussi à eux-mêmes. De quoi le vêtement n’est pas la cause principale peutêtre, mais il en est du moins le signe. La peinture se joue dans ces ruses du sentiment ; mais la sculpture, ayant d’autres moyens, veut plus de force pensante et moins de vêtement. Le sculpteur va donc au nu, sans pouvoir toujours oser jusque-là. Car avouons qu’il faut une forte tête pour vaincre le vêtement.

Mais considérons un Descartes ou un Pascal. Nous les voyons toujours qui cherchent terre. Car les pensées de tête sont un peu trop ce qu’elles veulent ; et le pouvoir de combiner, qui donne tant de plaisir aux médiocres, lasse bientôt les maîtres. Ils cherchent donc la terre du pied, et relient leurs plus hautes pensées à leurs plus petites misères, afin de faire penser le corps aussi ; d’où le « Traité des Passions », où le penseur marche sur la terre ; d’où la terreur de l’autre aussi, qui voit l’abîme partout. Les anciens penseurs étaient mieux disposés, par gymnastique, à accepter toute leur nature ; et la force de Montaigne vient sans doute de ce qu’il est ancien en cela. Le chrétien, au contraire, renie son corps ; il voudrait sauver son âme seule ; ainsi il tient son corps étroitement vêtu, pour délivrer l’âme. Or la sagesse antique ne séparait point la pensée de la vie. Et leur doctrine la plus constante visait à gouverner le corps afin de régler les passions, à quoi l’art de Phidias n’allait pas moins droit que la sagesse de Platon. Il est donc profondément vrai que le nu est païen. Mais non point par une indulgence au plaisir. Au contraire le nu antique est toujours attentif à la pensée directrice seulement, serviteur seulement. On ne peut même pas dire qu’il soit le serviteur d’une tête pensante. Ce serait en quelque

sorte mettre une tête habillée sur un corps nu; erreur assez commune, et bien choquante dès qu’on la comprend par les causes. Il faut dire plutôt que cette sincérité entière sans honte aucune, délivre tout à fait le front et les joues ; la tête n’exprime plus tout ; elle n’a plus le souci du corps caché et des passions cachées. La majesté habite tout le corps. Tel est l'équilibre du nu sculpté qu’il n’y a plus de centre, mais que chaque partie obéit à toutes. Ainsi ces beaux marbres expriment l'accord de la pensée et de la nature, et la plus belle vertu ; le moindre fragment en témoigne encore. On dit communément que le nu est toujours chaste, pourvu qu'il soit beau ; mais il vaut mieux dire que le nu est beau pourvu qu’il soit chaste. Cela suppose qu’un sage gouvernement de soi y soit visible, et que même les mouvements du visage soient étrangers aux passions. Cette permission de se montrer sans mensonge n’est donnée sans doute à aucun homme vivant, ni à aucune femme ; mais l’art du sculpteur a permis ce triomphe ; le marbre a sauvé la forme humaine. Par la pensée seulement, comme Platon voulait. Car, par les yeux, le front, les mains, les madones peintes expriment l’admiration, la piété, l'espérance ; mais la statue sans bras de Milo exprime plutôt cette vie pensante assurée et reposée en soi, comme le fait voir surtout ce mouvement

libre de la tête, signe peut-être unique du plein consentement à soi.

Des pensées

Tout homme pense ses passions et ses actions, et se croit lui-même, tel est le premier mouvement. Cette

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inquiétude pensée gâte tous les visages humains ; mais ces signes passent si vite, ils sont si peu de chose à côté de ce que la coutume et la politesse ramènent toujours sur les traits, comme un manteau de décence, que peu d’observateurs les remarquent. Et l'homme qui veut deviner l’homme y perdrait son temps, car de tels signes font connaître bien plutôt les circonstances que le caractère. Si on fixait de ces expressions sur la toile, ou, pire encore, dans le marbre, ce ne serait qu’une énigme sans solution. Au reste ces arts, qui ne peuvent peindre le mouvement même, sont déjà mis en garde par cette condition contre l’imitation pure et simple. Mais la pensée de chaque homme, si nous la suivions, quelle suite de tableaux incohérents, d’impressions, de discours commencés, qui ne représentent mi les choses ni lui! Lui-même s’y laisse prendre, et rattache les fils de cette pauvre histoire, que l’oubli heureusement dévore aussitôt ; ainsi cette première pensée n’est que vide. J’ai observé sur un médaillon d’après un portrait photographique un pli sévère du sourcil que je ne connaissais pas ; mais ce n’était qu’un rayon de soleil qui gênait l’homme. L’imitation mécanique avait retenu ce signe, et la sculpture l’a fixé. Une telle mésaventure arrive à tous ceux qui s’observent sans choix. Mais le choix ne vaut pas mieux ; car une colère, ou un mépris, ou une peur ne sont pas plus à nous qu’un mouvement contre le soleil ou contre les mouches. Penser, c’est déposer ce masque de signes, le rendre aux choses ; reprendre forme.

La pure pensée est rare et d’un court moment ; non point courte, car elle vaut sans durée; mais assaillie toujours, comme un promontoire. Et ce mouvement pour reprendre forme est la vraie vie humaine, comme vous comprendrez si vous observez un orateur, un acteur, un chanteur ; et même le bavard se cherche ainsi un petit moment ; mais la peur du silence et du repos le

jette en d’autres discours. Ainsi la pensée naturelle ressemble à ces hommes d’État qui tout en écoutant répondent à plusieurs. Il faut donc quelque refus par décret, qui arrête tout ce mouvement ; alors un homme s’éveille. Sans pudeur, sans pitié, sans yeux, sans oreilles, sans cœur; j'entends que ses impressions deviennent choses seulement, sans tumulte d'émotions entre Jui et elles. Car les yeux toujours répondent avant d’avoir compris, et chacun lit ce qu’il pense sur le visage des autres ; échange prodigieux ; richesse d'apparence ; misère commune. Qui pense pour les autres et pour soi, avec les autres et avec soi, ne pense rien. Mais presque toujours les hommes redoublent de dépense, ajournant les comptes. Ainsi la plupart des hommes se perdent en conversations.

Les signes, si retenus qu’on les suppose, et quelque scrupuleuse attention qu'on y porte, sont encore des actions, et c’est une sorte d’axiome que l’action dévore la pensée ; il est donc commun que le signe soit bien des fois imité et renvoyé avant d’être compris. C’est par ce chemin que le petit enfant apprend à parler ; car, en ses premiers cris et mouvements, il produit d’abord une gente variété de signes, sans le vouloir et sans le savoir.

s’en tenir aux effets, nourriture, soins, protection, il est compris bien avant de savoir ce qu'il dit, mais bien plus, comme il imite naturellement ceux de ses cris qui lui sont répétés, comme il les ajuste aux lèvres maternelles, il arrive promptement à parler comme il faut, bien plus vite qu’il n’apprend à savoir ce qu’il dit. Nous restons enfants devant le langage. Si l’on a un peu réfléchi sur les racines des mots, sur leurs parentés, sur leurs résonances, sur les métaphores qui y sont enfermées, sur la vertu des liaisons, sur les doctrines que font les mots par leur enchaînement coutumier, enfin sur les marques que les grands auteurs y ont imprimées, on découvre que nul homme ne sait tout à fait bien ce qu’il

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dit. Cependant les hommes parlent, et jurent de ce qu’ils ont dit ; ils écrivent, et s’en tiennent à ce qu’ils ont écrit, plus où moins ingénieux à le transformer selon les disputes, juristes ou algébristes selon leurs moyens. Mais souvent cette terre stérile des signes a bu la pensée comme le sable boit l’eau. Quand une addition est posée,

une machine la ferait ; ce n’est point penser ; c’est plutôt s’interdire de penser. Que dire alors des discours précipités, sinon qu'ils ne cessent de recouvrir une pensée qui est sur le point de naître ? Certes on sauve beaucoup en s’accordant aux autres ; mais ces discours ajustés ne sont encore que des exercices, comme Platon l’a vu, et destinés, comme il le montre dans l’immortel Parménide, à couvrir le champ entier des affirmations possibles, de façon que le disciple soït indifférent à toutes. Ces précautions, encore mieux que la prudence vulgaire, doivent ramener quelquefois l’homme à cette position équilibrée et silencieuse où, le voile des signes tombant avec les passions, l’objet se montre. En ce même Platon, où l’on voit que les discussions serrées vont toujours à effacer un discours téméraire, les pensées réelles se développent par de tout autres moyens, parfaites déjà en leur première expression, comme des filles du silence. En bref, si, comme plusieurs l’ont dit, penser c’est se retenir d'agir, c’est aussi se retenir de parler.

D'où est venu ce préjugé que les solitaires voient mieux et plus loin que d’autres. Ayant proposé ses lois, Solon s’en alla. Ainsi les lois de Solon furent comme des statues, ne répondant point, mais s’affirmant toujours. Et il est de sagesse pour chacun de ne pas trop s’entretenir avec ses pensées, mais de les fixer en bon langage et de les oublier s’il peut. Ainsi toutes les ressources de l’art sont contre cette funeste instabilité propre aux pensées sans rhétorique. Tout homme donc, digne de ce nom, s'éloigne et s’en va ; mais ce n’est qu’un mouvement d'enfant, si les rêves le suivent dans la solitude

Où règne la peur, l'esprit n’est jamais seul. Les lois de Solon étaient seules, mais Solon emmenait avec lui les réclamants. Il vaut mieux fuir de moment en moment, par froid regard et jugement qui écarte. Ainsi, au milieu des autres, on se trouve délivré en même temps des autres et de soi. Thalès, Socrate, Archimède se faisaient statues pour un moment. Disons donc pour finir que le sculpteur n’a point choisi le pire. Mais toujours appliquant la règle sans la connaître ; faisant du marbre ce que le marbre voulait, et l’édifice. Tout à son travail, d’enchaîner, de rabattre et de dresser ; pensant enfin sans savoir qu'il pense. Et l’œuvre, à son tour, exprime ce moment de la pensée que les mots, ni le souvenir, ne gardent point. C’est le moment du libre juge. C’est donc par juste sentiment que les statues furent adorées.

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