LIVRE DEUXIÈME
De la danse et de La parure
du
Des danses guerrières
On n’a pas assez dit que les parades militaires agissent par la beauté d’abord sur ceux mêmes qui manœuvrent et défilent. Il est clair que les mouvements bien réglés des masses, avec l’uniformité du costume, sont un des spectacles les plus émouvants. C’est la force humaine même, disciplinée et raisonnable, qui se montre dans ces évolutions. L'art du cavalier est compris dans ces danses, mais veut peut-être un développement propre. Toujours est-il que la vue de cet objet puissant et sage est propre à représenter la société humaine comme un objet sans passions ni désordre. Et il est vrai que la guerre n’est laide et brutale qu’en ceux qui la conduisent de loin. Elle ne tient et ne dure que par cette préparation esthétique ; et c’est par là qu’elle est admirée, encore plus quand les forces extérieures travaillent à rompre la liaison et l’ordre. Mais déjà dans le spectacle militaire, même loin de l’ennemi, les forces vaincues sont assez puissantes, assez présentes, assez viriles dans l’aspect et le costume pour que l’idée de la raison souveraine y apparaisse mieux qu'ailleurs. Toutefois, comme en toute œuvre, l'esprit est dedans, et l'artiste est le vrai spectateur.
L'expérience des actions violentes fait voir assez et trop qu'il y a quelque chose d’égaré et d’informe dans la
puissance humaine déchaînée. L'objet, ici humain, échappe, ce qui fait que l’imagination du spectateur retombe à une fureur pareille. Le plus ancien des arts eut pour fin de reprendre et d’ordonner la fureur, et d’abord dans la foule, où le désordre efface si vite toute pensée. La force guerrière en marche montre, au contraire, un objet bien circonscrit et des mouvements vraiment successifs parce qu’ils sont prévisibles. La matière la moins disciplinable montre la volonté réfléchie seulement. L'homme pense alors son action ; et comme peut-être toutes nos idées et toutes nos affections sont prises de ce vivant tableau, cela aide à comprendre ce redoutable culte et ces sacrifices humains. Il faut penser que cet accord, où la nature improvise selon l’ordre, est esthétique essentiellement, et modèle de beauté comme est la musique, par cet ordre en mouvement, toujours menacé, toujours retrouvé. Cet art est aujourd’hui le seul art populaire peut-être.
Chacun compose ici les autres et soi-même ; cet étrange rapport domine tous les mouvements de manœuvre et de guerre. On a assez remarqué que le guerrier revient plus beau ; de là des jugements décidés dont l'injustice profite trop. Il faut rappeler ici le mot puissant de Vauvenargues : « Le vice fomente la guerre, la vertu combat. » La prose aussi de Vigny revient de la guerre ; on y trouve ce ramassé et ce vif du mouvement humain réglé et contenu, et aussi l'expression de la pudeur virile qui règle ces choses. Il y a une honte de celui qui se trompe et fait manquer une belle manœuvre, qui est du même ordre que la honte de celui qui fuit ; et dans le fond ce qui est honteux dans la fuite c’est le désordre, désordre du tout et désordre de chacun ; de même un ordre porte l’autre. Ce qui fait dire que c’est honteux d'avoir peur, c’est que c’est laid; disons plutôt que c’est informe, ou que c’est on ne sait quoi ; une déroute n’est rien. Mais une marche, une manœuvre, une
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attaque sont quelque chose. Et l’homme est heureux d’être quelque chose et partie de quelque chose. Et en action, non en repos ou spectacle. Aussi il est plaisant de remarquer comme cette parure si naturelle embellit les choses laides et viles, de bas calculs, de lâches ambitions, dès que les discours mêlent tout. C’est pourquoi il faut segarder aux racines et déchausser l’homme avec précaution ; car personne ne pense assez que les racines ressemblent à l'arbre ; ainsi la vertu esi comme l’image cachée de l’homme. A ce paquet de muscles tout se termine.
Peut-être faut-il remonter jusqu’à la timidité même pourtrouverl'origine du vrai courage. Car ce n’est pas peu de chose que de montrer le corps humain et le visage humain à des yeux humains ; c’est parler haut dans une crypte ; trop de puissance de soi sur les autres, et des autres sur soi; trop de ricochets. Heureux celui qui développe son action comme une belle guirlande. Ce bonheur est dans toute danse et la danse n’est au fond qu’une politesse, comme les quadrilles le montrent bien. Mais la manœuvre militaire enferme la plus haute politesse, par la force des passions et par l’ordre et la difficulté des actions. Ce contraste est saisissant dans les danses guerrières les plus libres, à condition que l’ordre s’y retrouve. Car l’ordre sans désordre est sans matière; et qui ne dompte que des idées ne dompte rien ; de là vient qu’en toute chose le beau achève le vrai. Après cela on ne s’étonnera pas que le beau soit comme le roi de la morale ; aussi les Grecs n’avaient-ils pas d'autre mot plus fort que « la convenance » pour désigner ce qui est honorable et même sublime. Ce que la danse des poignards exprime assez. Mais nous venons aux jeux de la force où la foule est immobile et regarde, et cela appartient à d’autres chapitres.
De l'art équestre et de quelques autres
Il y a deux parties dans l’art équestre ; une d'utilité, qui vise à conduire la bête, à prévoir ses mouvements et à en garder la direction ; l’autre est de spectacle, aussi bien pour le cavalier. Et cette partie de l’art n’est pas vaine ; ce n’est pas peu de chose que de se sentir assuré, ce qui s'obtient par des jeux et exercices où l’on se plaît à changer l’animal aussi aisément que l’on change son propre corps. Et il n’y a certainement point d’action où les mouvements de l'instinct soient plus directement et continuellement menaçants, puisqu'ils dépendent des sursauts d’un animal puissant et maladroit. Ainsi l’animalité est à la fois séparée de l’homme et jointe étroitement à l’homme, ce qui propose la plus juste image de la volonté et des passions. Avec ce secours pourtant que l’animalité est d’abord sentie comme extérieure, sans cette préparation humiliante qui suberdonne tous nos mouvements à une peur intime. Aussi l'improvisation est le propre de cet art, et la grâce y est toujours jointe à la surprise. I y a donc un plaisir du dresseur, qui est esthétique. Et il y a aussi un plaisir du même genre pour le spectateur, pouvu qu’il soit averti ; autrement 1l ne connaîtrait ni la difficulté ni le danger de l’action, et il y verrait quelque chose d’artificiel et de laid. Il faut remarquer ici que la vraie élégance, qui est puissance, mais cachée, semble souvent gauche et laide au premier regard. Il s’en faut de beaucoup que l’œil saisisse aussitôt la lhaison du cavalier à la bête. En tout art il y a ainsi un
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petit effort qu’il faut faire contre la première impression. La même difficulté se retrouvera dans la mimique et dans les danses étudiées, où il arrive que l’on reçoive d’abord une impression pénible. Et cela est propre à “cette espèce d’art qui n’est spectacle que par accident, et où l’homme qui danse ou agit est le meilleur juge ; aussi ne faut-il jamais juger de la danse si on ne danse soi-même. Ce genre d’art a pour objet le corps humain, et pour spectateur celui-là même qui danse ou s’exerce. Cette remarque s’applique à l’art de l’escrime, où lon discerne aisément l’utile et le beau, quoiqu'il doivent s’accorder finalement. Il est connu que la meilleure position d’escrimeur, j'entends la plus favorable au départ vif, à la parade, à la feinte a quelque chose de pénible pour le spectateur non éduqué. Il y a donc un art de plaire qui n’est pas l’art véritable, et une escrime de théâtre pour tout dire. Ainsi il y a une ambiguïté au sujet du naturel. Le naturel est changé par l'opinion vulgaire, je veux dire par ce genre de spectacle qui n’est pas confirmé par l’œuvre; et tel est l’art du comédien, le plus flatteur, le plus facile, le plus faux, et qui veut régir tous les autres. Ainsi le dessin du faucheur, je dis le vrai et beau dessin, n’est pas toujours celui qui plaira au premier instant. On peut prendre pour conventionnelle l’attitude de l’escrimeur et celle du cavalier, comme aussi la pose du cheval, si l’on n’a pas assez regardé, et surtout si l’on n’a joué cette mimique soi-même. Mais distinguons ici deux mimiques, celle qui fait quelque chose, et celle qui ne fait rien qu’exprimer. Le dernier juge c’est la passion, qui doit être vaincue. Ainsi l’amour doit être apaisé après la danse, et la colère après l’escrime, et la peur après l'équitation. Ce qui fait bien voir que l’art n’exprime pas du tout les passions, mais les passions vaincues. Le beau a deux aspects, la puissance et la paix. Le beau cheval n’est fougueux qu’assez pour que la maîtrise se montre ; un
peu de plus et l’art du cavalier périt. Il reste à savoir ce qui subsiste de l’art du peintre, soit qu’il copie un modèle ou l’autre.
ITT
Des acrobates
Ï n’y a pas toujours de la beauté dans les spectacles acrobatiques. Souvent on n’y trouve que l'anxiété ou bien des désirs peu avouables, ou bien le plaisir impur qui vient de ce que l’on considère, étant soi-même à l'abri, mais vieux et faible, le péril d’un être jeune et fort. Dans ces cas-là, si l’acteur n’est ni beau ni laid, et seulement émouvant, le spectateur est bien laid. Mais nous traitons de la beauté acrobatique. Et disons que la puissance, le calme, le tranquille gouvernement de soi dans les actions difficiles et dangereuses ont toujours quelque chose de beau ; le naïf langage dit toujours que le courage est beau, avant de dire qu’il est bon. Cela trouve son application aux jeux du cirque ; car presque toujours l’acrobate cherche encore plutôt à plaire qu’à émouvoir; c’est là son honneur propre. De là des sourires et des saluts, un peu ridicules si on les prend seuls, parce qu’ils sont étudiés, mais beaux par relation. Il faut toujours que ces danses périlleuses commencent et s’achèvent par le sourire ; et ces grâces d’opéra signifient deux choses au moins ; premièrement une belle réaction, et très sage, contre la peur, contre la maladresse, contre la timidité enfin, et contre la témérité pour tout dire, et cela donne une fière idée de la puissance du corps et de la puissance du vouloir en même temps. Mais deuxièmement ces sourires et ces gestes mesurés et arrondis sont par eux-mêmes une bonne préparation des muscles,
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comme sont les saluts compliqués de l’escrimeur avant l'assaut. Ainsi l’acrobate, en se montrant tel qu’il veut paraître, devient ce qu’il veut paraître, et ce rapport, qui définit toutes les vertus, se montre assez dans ces mouvements de ballerine, qui n’ont tout leur sens qu'ici.
Si l’on veut bien considérer que l’acrobate a son imagination pour ennemie, en ce sens précis que tout mouvement passionné le précipite, on trouvera à mieux comprendre, d’après cet art soumis aux conditions les plus impérieuses, comment la beauté, selon une formule cèlébre, résulte de l'accord de l’imagination et de l’entendement en leur libre jeu. Ici, par bonne fortune, imagination est strictement jeu des muscles, des poumons, du cœur, comme entendement est mesure des distances et représentation d’effets prochains ; enfin l’erreur est sévèrement punie. Le fond de l’art acrobatique est sans doute qu’une faute ne s’y répare point ; forte leçon pour le plus jeune des arts, qui rature trop. Il faut que l’idée et la nature s'accordent ; et la forme humaine en témoigne par une grâce libre, en des exercices qui feraient trembler.
C’est pourquoi il y a plus de sérieux dans les jeux de cirque que dans les autres genres de théâtre, où le danger n’est jamais véritable. Mais il arrive souvent que le geste de théâtre, qui n’a point ce sens plein et direct, et tourne au langage et à la déclamation, trompe sur les vrais dehors de la vertu. Si un héros souriait à propos, et se parait de grâces, au lieu de se raïdir sans nécessité, les acteurs approcheraient du sublime. Aussi n’ont-ils pas peu à apprendre aux spectacles du cirque, et nous de même. Peut-être y a-t-il deux méthodes de dessiner et deux beautés rivales ; car les uns travaillent d’après des modèles formés selon le théâtre ; aussi surprend-on alors le contraste bien risible entre des jeux de force hors de propos et des muscles mal nourris ou faibles ; et qui aura fait cette remarque une fois rira bien des tragédies peintes et des tragédies mimées et parlées. D’autres
considèrent de préférence les acrobates, équilibristes et jongleurs, en qui, tout au contraire, on saisit la force des muscles jointe à la grâce et au naturel. Ainsi il est vrai que le maître de danse est maître de peinture, sculpture et mimique ; mais aussi c’est l’acrobate qui est le vrai maître de danse; et pour tout dire, la puissance des passions n’est jamais belle ; lhumiliation est laide, l’inquiétude est laide, la colère est laide ; et sans doute la timidité n’est que la crainte d’être laid. Certainement il se fait un échange entre l’acrobate et le public ; car d’un côté il met le spectateur en confiance, mais en retour ce jugement le porte ; il ne se tiendrait point au milieu d’une panique ; un cri le ferait tomber peut-être ; mais aussi il a tellement disposé le public par sa danse arrondie et liée qu’un tel cri ne puisse plus sortir. Ainsi est l’homme du monde dans sa danse propre, sûr d’être agréable aux autres et à lui. Acrobate plus d’une fois, et bon acteur de vraie tragédie ; et c’est où le bon roman prend ses modèles. Ainsi la danse acrobatique se déroule d’un art à l’autre si l’on regarde bien ; et la main qui dessine selon une telle discipline danse encore comme il sera dit. Et ce n’est pas trop de cet applaudissement aux grâces du cirque ; car le fil de fer ne ment point, ni le trapèze.
De la danse amoureuse
Outre que les scènes d'amour, quand elles sont laissées à l'instinct et aux passions, troublent profondément le spectateur, elles sont naturellement inquiétantes pour une femme qui n’est pas folle d’orgueil ou de colère. Mais les signes de l’amour sont plaisants à regarder, pourvu
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qu’en éveillant les passions, en même temps ils les composent et les modèrent. L’amour éclaire le visage et apaise par les images de la confiance et du bonheur. Mais de même que ce genre de désir veut être contenu et assuré en vue de la paix familiale, de même, dans les apparences, il est bon que l’animal ne se montre pas trop, et enfin qu'il s’humanise. Car il est vrai qu’il y a de la convention dans l'expression humaine ; et l’on pressent ici tout le prix de la comédie. En bref, l'amour humain ne réussit point sans égards ni précautions, car il vise loin.
Il s’en faut bien que la pudeur s’arrête au sexe féminin et aux gestes de l’amour. Il y a de la pudeur dans la danse guerrière, ainsi qu’on l’a vu. Toutefois, comme l'amour est assujetti finalement aux lois animales, le danger de l’amour libre est plus visible peut-être que le danger de la guerre libre. L’ivresse ici est laide plus encore qu'ailleurs ; c’est pourquoi la décence est aussi ancienne que le crime. Et il faut trouver ici la première raison des costumes, sans lesquels il est bien difficile de soutenir les regards. Il s’y ajoute d’autres raisons, surtout pour la femme, nées de la nécessité de conserver longtemps les signes de la jeunesse. Mais il faut voir que la laideur n’est pas moins dans le désordre des mouvements que dans les signes de l’âge, que ce désordre fait si bien apparaître.
Aussi l’on trouve en tous pays un appareil et une mimi-
ue de l’amour. Et la danse villageoise s’explique toute si l’on tient compte de l’intérêt qu’il y a à soumettre les rencontres d’amoureux, et même leurs premières caresses, à l'épreuve du spectacle public ; sans cela il faudrait une frénésie pour vaincre la timidité. De là ces mouvements réglés et habituels, que la musique conduit et rappelle. Jean-Jacques a bien vu que l’amour légitime devait naître là, mais il n’a pas dit assez pourquoi. Après cela les ballets, qui-sont comme des modèles de danse,
n’ont plus rien qui étonne. Ajoutons que toute danse, comme gymnastique, délie et apaise. Ainsi il faut dire que toute danse est honnête autant qu’elle est danse ; et, si elle paraît quelquefois assez indécente à l’étranger, il devrait conclure que la danse est bien puissante, puisqu’elle permet beaucoup. Toutefois 1l est à penser que la danse des salons est moins danse que la danse du village, attendu qu’elle n’occupe point assez ; au lieu que dans un bal de campagne, chacun peut observer les signes de l’attention sérieuse et de la décence la plus sévère. De quoi s’affranchissent mieux les œuvres peintes et surtout sculptées ; car il est assez clair qu’il n’y a point tant d'impudence dans une statue que dans une danseuse. Pour expliquer ces nuances. je reviendrais volontiers à mes artistes de cirque, toujours si naturellement pudiques, malgré le costume libre. Disons, pour terminer làdessus, qu'il y a de la pureté toujours dans le sourire, puisqu'il représente le remède aux émotions vives et le signe humain par excellence. Maintenant l’on voit assez que les politesses sont une danse simplifiée ou un souvenir de danse ; ainsi la vraie pudeur n'est point la honte, mais tout au contraire un art composé contre la honte. Si la prudence est peur, elle n’est plus prudence.
De la danse religieuse
Les gens passionnés refusent toujours de croire que l'attitude et le mouvement convenablement réglés modèrent même les passions les plus violentes, et finissent par les apaiser toutes. Notre pouvoir est pourtant là ; car c’est directement sur nos actions musculaires que
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s'exerce notre vouloir, sans aucun intermédiaire, et sans aucun obstacle intérieur ; mais, en revanche, nous ne pouvons rien par la pensée seule contre les orages musculaires ; ici il faut que la pensée suive, et que la colère de l’âme exprime seulement la colère du corps, ce que signifie clairement ce beau mot, la passion. C’est pourquoi l’idée si simple de desserrer les dents et les poings, de baisser la tête, d’incliner le corps, de plier les genoux, de mimer enfin contre la colère, n’est jamais reçue directement. La religion enferme plus d’un secret, mais elle consiste principalement dans ces ruses traditionnelles par lesquelles l’animal passionné est occupé d’abord, et apaisé bientôt jusque dans son âme, par la vertu de la danse.
Qu'il y ait des danses religieuses en certains pays, c’est un avertissement de mieux considérer les cérémonies de chez nous, les attitudes réglées, les silences, les paroles rythmées, les chants, les politesses, les processions. Il y a certainement dans la religion quelque décret libre, un jugement qui choisit, une sorte deserment aussi; ce sont les trésors du temple. Mais un autre genre de foi, qu’il vaut mieux appeler croyance, vient plutôt par les effets. Il est commun et aisément explicable qu’une âme pleine de colère, d’amertume ou de désespoir se trouve déliée par la vertu des cérémonies et des politesses ; car tout mouvement vif ferait scandale dans ce jeu sacré. Ainsi le tragédien est pris pas son rôle et conduit à éprouver la clémence, le pardon, le renoncement ; la consolation va du dehors au dedans, et l’apaisement d’abord, par cette attention de tous, par ce concert, par ces mouvements pleins de précaution. De là l’idée d’un dieu extérieur, sensible au toucher. L’expérience religieuse est assez riche, mais il faut la lire d’après une idée directrice ; je vous propose celle-là. 4
La religion ainsi considérée est donc un art véritable, et bien mieux l’art par excellence, si l’on regarde bien :
car les autres arts ne visent pas aussi droit, mais tous vont à nous délivrer des passions, comme Aristote l’a fait entendre de la tragédie, sans qu’il se soit trouvé assez de commentateurs pour tirer tout à fait l’idée hors de l’image. Tout art viserait donc à disposer le corps humain selon la sagesse, entendez selon la raison ou selon la paix ; mais non pas tous directement ; car les uns disposent le corps d’après des objets composés qui agissent sur les sens, comme musique, peinture, ornements, édifices ; les autres, dont nous traitons maintenent, règlent directement les mouvements du corps, en vue d’un plaisir déterminé ; mais déjà il serait bien difficile d’expliquer les rites de la danse frivole, et le plaisir qui en résulte, sans découvrir le secret du maître à danser, que lui-même ignore. Le secret du prêtre n’est que dans les moyens, car il vise le salut des âmes, et 1l l’annonce. Ainsi le plaisir n’est plus la fin. Et pourtant qui oserait dire que la danse religieuse n’est pas celle qui plaît le plus? Mais il faut s’y mettre. Et il n’y a rien de plus niais, au-dehors et au-dedans, que celui qui regarde danser.
Du costume
Il est assez clair que le costume change les attitudes et les mouvements, toujours en les réglant et modérant. Cela est visible surtout dans les costumes d’apparat ; il suflit de citer les chapes, les manteaux de couronnement et l’ancien hausse-col des militaires. Le costume de religion vise à donner au corps l’immobilité sans contracture, ce qui se connaît principalement aux épaules, aux bras, à la tête ; la chape s’oppose à ces mouvements
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de tête en arrière, qui déplacent l’attention et permettent l’arrogance ; chacun comprend que la démarche et les moindres gestes dépendent de ces conditions imposées à la tête, aux épaules, aux bras. Observez que la messe diffère des vêpres ; l’officiant de la messe a plus de carrure, plus de mouvement et plus d’autorité ; c’est la prière du matin continuée. Les vêpres sont déjà prière du soir, retour sur soi, méditation vers soi et vers la terre, préparation au repos. Il y a certes un art de porter le costume ; mais le costume aussi porte l’homme.
Le manteau de cour, surtout royal, permet plus d’autorité, et une majesté plus active. Mais ici encore les mouvements brusques sont rendus impossibles, par ces draperies compliquées, lourdes, par cette queue et la suite des porteurs de queue. Un page est vêtu autrement ; son rôle est dans le simple, le vif, le silencieux. Il suffit d'indiquer, pour le militaire, que les costumes de tradition visent à le redresser, ce qui exclut la peur et la fuite ; et c’est assez de voir le costume guerrier de ces temps-ci pour comparer une guerre à l’autre. Encore est-il que le casque donne une assurance, et ramène les yeux à la terre. Pour terminer sur le costume masculin, disons que les parties qui importent sont la coiffure et le col, qui règlent les mouvements et le port de la tête ; les manches qui écartent ou rassemblent les épaules, en délivrant les bras plus ou moins ; la ceinture enfin, qui importe tant pour les pensées d’estomac ; on voudrait dessiner ici un homme qui respire du ventre, et le même homme, serré au ventre et respirant des épaules ; ce sont deux rôles, et de bonne foi. Nous dirons que le siège, le lit, un parquet ciré, peuvent régler les pensées en réglant les passions : mais le vêtement se plie mieux. On voit pourquoi l’homme s'habille, et que ce n’est pas seulement contre le froid ; ou bien, si c’est simplement contre le froid vous avez un autre homme, plus simple.
Il y a trop à dire sur le costume féminin. Il est plus compliqué et plus tyrannique, parce qu'ici les passions sont plus vives et plus changeantes. La première chose à remarquer est qu’il soutient d’abord ; et la deuxième est qu’il s'attache de plus près à la personne ; ce n'est pas tant la cérémonie que la mode qui règle le costume féminin ; mais la mode veut être considérée à part. En dehors de la mode, toute femme a ses heures et ses jours, qui sont définis par le costume. Ainsi la variété de l’expression animale, qui ferait naître des orages d'émotions indéterminés, fait place à des phases mieux définies. Il faut dire qu’une femme convenablement habillée ressemble déjà à un portrait; et certes, on peut attendre beaucoup d’un portrait, et deviner presque sans fin, mais par un progrès assuré, et en quelque sorte dans une direction invariable, le type servant de cadre ou de repère, comme il faut toujours. Par exemple la frivolité à l’état libre étonne un moment, rompt et détourne ; c’est pourquoi les sentiments se développent peu, et toujours en sauvagerie, à l’égard d’une femme qui n’a qu’un costume ; car le naturel est trop riche, et simplifie trop, et noie ; il reste l'instinct et l’inquiétude ; au lieu que la frivolité en costume de bal prend de la forme et du style ; c’est un thème pour tous les sentiments. La beauté de l'expression est à ce prix. Les figures nues signifient peu, si elles ne sont soumises à quelque autre style. À bien regarder, le costume étudié et paré de la femme a pour effet principal de ramener l’attention sur le visage et sur les parties du corps qui traduisent les mouvements de la respiration et du cœur ; c'est prendre le désir à ses propres ruses et toujours le détourner vers les parties nobles. Cette importance du visage est un effet de l’art de plaire quand l’art de plaire est vraiment un art; et le costume y est tout à fait nécessaire. Cette sorte d’armure dispose comme il faut pour la cérémonie en s’opposant principalement à cette
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respiration vers le bas qui donne importance aux fonctions purement biologiques toujours promptes à dominer sur les sentiments, chez la femme surtout. Ainsi le cœur est réellement rapproché de l'esprit, en même temps que l’attention, toujours ramenée au visage, invite à l’échange des signes abstraits. Ces précautions ne sont jamais vaines; et toute liberté du costume, même sans indécence, donnera toujours aux opinions quelque violence animale, ce qui, par la politesse, conduit au bavardage purement mécanique. Dont témoigne, par opposition, cette constitution thoracique ou athlétique, commune chez les artistes, et qui est si favorable à l'expression, par l’union du sentiment et de la pensée. Au reste remarquez que le mouvement de hausser les épaules exprime que l’on se retire des petites misères ; et c’est ce que le costume de cérémonie, surtout chez la femme, dessine déjà. On remarquera enfin que le rouge et la poudre, de même que les ornements plus primitifs, comme tatouages ou plumes, ont pour effet de dissimuler et d’affaiblir la plupart des mouvements de la physionomie, sans compter qu’ils obligent aussi à les retenir ; ainsi naît l’expression, toujours composée. L’art du portrait se meut et cherche en partant de là. Mais en voilà assez sur le costume ; ces idées n’ont rien d’obscur dès qu’elles sont dans leur place.
De la mode £n dehors des circonstances de climat et de saison,
la mode est soumise à des conditions extérieures, comme sont les inventions des marchands, la vanité des riches,
limitation et la coutume ; et toutes ces causes réunies ne peuvent faire que la mode soit belle. Mais ces conditions, auxquelles personne n’échappe tout à fait, sont comme la matière de cet art de s’habiller, si étroitement lié à l’art de se présenter, de parler, de danser, de se poser et d'attendre. Et la mode, considérée de l’extérieur, s'étend aussi jusqu’à ces arts-là ; il y a une mode pour saluer, pour donner la main. Mais, comme il y a pourtant une raison de préférer la vraie majesté à la fausse, et la vraie politesse à la fausse, il y a aussi des causes principales qui font que la mode participe toujours à la beauté et l’exprime souvent. Déjà l’uniformité est belle, puisque tout mouvement lâché est étrange et en même temps laid. Celui qui s’écarte de l’ordinaire par le costume ne fait autre chose que multiplier, par cela seul, des signes qui ne signifient rien. Chacun a connu de ces entêtés qui résistent à la mode ; et il est clair que leur pensée est principalement occupée de l'effet qu’ils produisent, avec leurs chapeaux de l’autre siècle, soit qu’ils soient fiers d’attirer l’attention, soit qu’ils craignent le ridicule. De là une honte ou une impudence en eux, et autour d’eux une honte, qui vont au laid.
Une autre condition de la mode, et mieux déterminante, est qu’elle vise toujours à diminuer aux yeux les disgrâces de la nature ou les offenses de l’âge. Et, comme il n’est point poli d’avouer que l’on remarque l’âge ou les disgrâces, il n’est point poli non plus de les trop montrer. Mais ce serait encore trop les montrer que les cacher trop. L’art de s’habiller facilite les passages, ou bien couvre les faiblesses d’un moment ; on comprend d’après cela les finesses de la parure, et les fautes de goût aussi. Une jeune fille qui met de la poudre avec mesure est polie à l’égard d’une sœur aînée, et sa Jeune sœur lui rendra la politesse. Au temps où les - hommes se paraient, la perruque était une politesse de
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tous à l’égard de ceux qui ne pouvaient se passer de perruque.
Il faut dire aussi que la mode efface un peu les différences et nous préserve de jeter au visage des autres quelque caractère trop marqué. Le peintre pourra s’y risquer peut-être ; le langage du portrait permet beaucoup; mais le portrait vivant exige plus de décence. Ün caractère se découvre à qui le cherche, mais ne point s’offrir à un homme occupé d’autre chose et qui re regarde que du coin de l’œil. D’où l’on a tiré qu’il y a quelque chose d'ordinaire dans un beau visage ; la beauté de l'espèce est alors comme un chemin qui conduit à reconnaître la beauté individuelle, en conformité avec cette loi de toutes nos connaissances, que le tracé simple et commun peut seul porter les différences et en faire des pensées. Comme un bon chanteur arrive à émouvoir sans détonner, de même un beau visage garde toujours la forme humaine. Ainsi se trouve expliqué un paradoxe assez piquant, c'est que les figures très expressives n’expriment rien. Mais cette idée est trop métaphysique peut-être ; ne la séparez point de l’observation.
Ce qu'il y a d’esthétique dans la mode, c’est une sécurité et une grâce qu’elle donne, par l’assurance de ne pas accrocher l'attention. L’impudence est laide par l’égarement ; je veux dire que l’impudent, qui provoque l’attention, est forcé d'y répondre par des regards, des gestes, des sourires qui n’ont point de sens, qui ne sont point composés, qui vont même au-delà de Textravagance d'esprit, si ce n’est dans la folie. L’air sot n’est que dans cette déroute de l'expression humaine, évidemment déterminée par l'extérieur et nullement gouvernée. Il y a une ressemblance entre ce langage des signes, précédant alors toute pensée et tout sentiment, et la conversation d’un sot qui parle plus vite qu'il ne pense. Il faut une assurance déjà pour improviser sans risques,
et c’est en quoi les lieux communs sont utiles, car il faut d’abord essayer les signes. La mode joue le rôle des lieux communs pour les signes non parlés ; le corps et même le visage s’y trouvent abrités et cachés ; le sentiment est libre, et la nature individuelle peut s'exprimer, et se saisit elle-même par là. Tout est paradoxe dans la nature humaine, tant que l’on n’a pas remarqué que la pensée est commune, et que ce qui n’est point du tout pensé n’est même pas senti. L’extravagant ne sait pas lui-même ce qu’il éprouve. La poésie arrive aux nuances par le langage commun, non autrement ; et c’est par la poésie, trésor commun, que chacun connaît ce qu’il sent. En bref, différence suppose ressemblance d’abord. Etre à la mode, c’est donc savoir une langue. Aussi les négligences du costume entraînent toujours, même chez les hommes supérieurs, une négligence des sentiments qui complète le caractère bohème, toujours ambigu même dans la joie ou la tritesse marquées. C’est pourquoi on se moque assez sottement des soucis et de la gêne que la mode impose ; on ne compte pas la précieuse liberté, le sentiment d’être soi, l'intimité avec soi qui résultent aussitôt d’un costume convenable à l’âge, à l’heure et au milieu humain. On dit trop vite qu'une femme devrait se montrer à son avantage sans s'inquiéter de la mode; mais c’est ce qui n’est point possible, parce que le plus petit scandale déforme les traits. Donc, quelle que soit la mode, elle embellit, et par là est embellie.
Enfin la mode est soumise aux conditions du costume ; et remarquez que le costume contribue toujours à cette retenue sans laquelle il n’y a pas d’expression, j’entends naturellement expression de chaque être par lui-même, non expression d'autre chose. Nous touchons ici un des secrets de l’art, et un des points disputés. Il faut choisir ; les essais décideront de l’idée. Posons donc que l’action n’est point l'expression, et que la
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nature ne s'exprime nullement dans la liberté animale L'artiste chante et ne crie point ; le poète parle, au lieu de soupirer et de gémir. Et les plus puissants arts d’expression laissent le mouvement ; aussi peut-être l’écueil de la peinture et de la sculpture est-il de trop chercher le mouvement. Il n’y a point une échelle de beauté entre les œuvres qui ont un sens d'imagerie comme la création de l’homme de la Sixtine, et les autres figures endormies ou songeuses. Mais saisissons déjà au sujet du vêtement et de la mode, et enfin de l’ornement du corps, cette étrange séparation entre l’expression et le mouvement. Sans doute le mouvement libre exprime trop, ou plutôt exprime tout sans choisir, aussi bien les actions extérieures qui nous déterminent, aussi bien les émotions passagères, au sujet desquelles il n’y a rien à chercher ni à deviner. La mère qui tient et l’enfant tenu expriment au contraire beaucoup. Le Protée enchaîné, c’est l’homme habillé. Autrement il faudrait dire que l’homme ivre est le meilleur acteur ; ‘ mais il s’en faut de beaucoup. Et l’on découvre ici toutes sortes de règles, pour la déclamation, pour la musique, et même pour l'architecture ; mais le costume nous les montre mieux, et la mode encore mieux, parce qu’elle enchaîne davantage. La pudeur, en toutes choses conduit à l’expression. Qui se recueille rayonne. Et le vrai geste est vers le dedans, disons mieux, vers le repos du corps, qui seul parle. À bien regarder, il n’y a que la pudeur qui s’exprime ; l'impudence ne révèle rien de vrai. Enfin penser n’est pas crier. C’est peut-être le serré de la vraie prose et des plus beaux vers qui illustre le mieux la vertu du costume. Comprend-on maintenant que la mode aille si naturellement au style?
De la parure
Il est clair qu’un équilibriste ne peut se permettre aucun mouvement de surprise ou de passion. Une femme parée ressemble assez à un équilibriste. L'édifice des cheveux, les pendants d’oreilles, les colliers et médaillons, l’avertissent de mesurer et d’enchaîner ses mouvements ; j'ajoute que, par leur contact familier, ils conseillent et arrêtent. Un des effets du vêtement est de rendre le corps plus présent et plus sensible à lui-même par des perceptions de la peau. Les parures seraient une espèce de vêtement pour les parties découvertes ; et c’est une raison des bagues aux mains.
D’autres raisons expliquent les bijoux scintillants ; car le regard est ainsi détourné de certaines petites rides à l’attache de l'oreille, au cou, au poignet, qui révèlent trop l’âge ; et la peau se trouve veloutée par ce voisinage et par ce contraste. Une voilette est plus visiblement une sorte d'écran aussi; mais toutes les parures sont des voilettes. Et peut-être s'agit-il moins de masquer l’âge que d’atténuer les effets fugitifs d’un chagrin ou d’un malaise. L'expérience fait voir que l'échange des petites peines fait une mauvaise société ; et c’est presque indiscret de se montrer pâle ou rouge selon les digestions. On dira là-dessus qu’il est indiscret aussi de le remarquer; mais c’est un effort désagréable que de ne pas le remarquer. En bref il est beau d'offrir à ses semblables un visage invariable et imperturbable, sensible seulement à ce qu’il veut entendre.
Je reviens une fois de plus à une idée de première
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importance qui deviendra peu à peu familière. La franchise n’est pas de se laisser aller à tous les mouvements qui peuvent être pris pour signe. On pleure pour un moucheron dans l'œil ; on pleure aussi malgré soi pour d’autres causes; on rougit souvent sans Savoir pourquoi, et de plus en plus à mesure que l'on y pense. L’attention s'exerce en vain là-dessus, et le vrai observateur voudrait écarter ces mouvements de l'instinct, tou jours dominés par les circonstances extérieures ; ce sont des lettres mêlées, n’essayez pas de lire. Un homme qui a froid se frotte les mains comme s’il était content. La timidité, naturelle à tous, complique encore les choses, par un souci de réparer, et de corriger ces vains messages qui jettent les assistants dans l'inquiétude. Il ne faut qu'un timide pour troubler une réunion d'hommes et de femmes. On comprend déjà que la politesse domine tous les arts dont le corps humain est la matière.
Beaucoup désespèrent d’être jugés selon ce qu'ils sont ; cela vient de ce que la nature animale tend ses signes et ses tromperies entre lui et les autres. Si l’on veut dire ce que l’on pense, il ne faut pas dire tout ce qui vient. Pareillement si l’on veut paraître soi, il faut réduire d’abord les apparences et les composer à la fois selon la coutume et selon l’équilibre ; après quoi ce n’est pas un singe mais un homme qui s’avance.
Et l’image naturelle de la femme lui est peut-être plus étrangère encore, parce qu’elle est moins forte, moins assise, moins soutenue. Îl faut donc que cette femme soit parée, pour que vous saisissiez les vrais signes. À mesure qu'elle est moins parée, moins soutenue, moins vêtue, elle vous est plus étrangère, et à ellemême aussi.
De la politesse
On commence peut-être à apercevoir que la crvilisation se reconnaît à ce calme du visage et du corps, qui s’oppose si bien à l'agitation des enfants, lorsqu’ ils font des mines par timidité. Et songez qu ‘il n’est pas poli de rire, si l’on ne sait pas ou si l’on ne peut pas dire de quoi l’on rit. Ici nous saisissons la vraie politesse, qui est bien loin de flatterie et bassesse, et qui consiste à ne dire que ce que l’on dit et à n’exprimer que ce que l’on veut. Montrer de l’étonnement malgré s01, de la pitié malgré soi, de la gaieté malgré soi, c'est toujours impoli. Mais exprimer sans ressentir, ce qui est maladresse, gaucherie ou comme on voudra dire, ce n'est pas moins impoli ; tels sont les rires à contresens et la rougeur sans raison. Le timide est celui qui connaît ces improvisations et qui en redoute les effets ; mais il tombe dans la faute contraire; et, dans tous les cas, il montre au-dehors cette lutte contre soi, et d'autant mieux qu’il veut la cacher. De toute façon la politesse est donc une maîtrise de soi, qui n’exclut ni la force, ni l'insolence, ni même l’outrage, car ce qui est volontaire n’est pas impoli, mais bon ou méchant.
J'ai assez expliqué qu’il y a un art de vivre, où la politesse bien comprise est presque tout et même tout. Que cet art de vivre soit un art au sens plein du mot, c'est ce qui est maintenant assez visible, L'homme n’est objet de repos, si l’on peut dire, que s’il est poli ; mais aussi c’est par là qu’il arrive à toute la beauté qui lui est possible; et, au contraire, la grimace,
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les sourires niais, les tics, les plis qui n’expriment rien de durable, enlaidissent les visages qui seraient, au repos, les plus agréables. Nous viendrons à traiter de la beauté du corps humain ; il faut dire déjà qu’il y a des genres de visage et des genres de structure pour chacun desquels il existe un équilibre qui est sa beauté propre. Assurément les signes de l’âge ne déplaisent point autant que les plis marqués par les passions. Mais il faut dire aussi que ces traces résultent des émotions non exprimées, car les passions à vrai dire ne naissent que d’une interprétation des signes de soi que l’on croit donner ; la haine, par exemple, n’est qu’une indulgence à la colère. Quelques explications sont ici nécessaires.
Il n’est pas vrai que notre premier mouvement, action, signe ou tumulte intérieur, nous renseigne bien sur nos véritables opinions. L’humeur ne mesure pas l'injure. Cette proposition si simple est pourtant toujours oubliée, et voici pourquoi. Nos premiers signes entrent dans l’événement et le font aller de façon à nous donner raison, si l’on peut dire, à la fin ; car, si Je riposte seulement par geste à une remarque un peu blessante, je fais naître la guerre, et tout ce que Je supposais devient vrai : mais si Je m'abstiens de tout signe, ce qui est politesse, mon opinion sera tout à fait autre. La pensée consiste toujours en un jugement différé, en un doute sur les apparences ; c’est par là qu’un visage tranquille se montre plus vrai; et c’est cette défense de soi qui conserve la vraie jeunesse. Ainsiil n’y a point de mensonge dans la politesse ; car ce que je montre par impolitesse ce n’est point moi, c’est un animalinquiet, tremblant, brutal. On diténergiquement: «Quelle mouche vous pique P»et cela exprime bien l’empire que les menues choses ont trop souvent sur notre humeur, et même la poussière. Un rayon de soleil rassemble vos sourcils, et vous voilà en Jupiter tonnant si vous n’y prenez
garde. Certes celui qui m’épargne ces vaines recherches sur les mouvements de sa peau ne me cache rien qui vaille. Le vrai peintre chasse un autre gibier.
De l’aisance et de la grâce
La timidité est le mal de tous, sans exception, quoiqu’on ne l’avoue guère. Et toutes les fois que l’on se trouve hors des chemins de la politesse, comme est l’orateur, l’acteur, le candidat, le mal va jusqu’à la révolution d’entrailles. Ce fait si connu donne la mesure de la puissance des passions; car en voilà une qui est presque sans objet, mais qui se suffit à elle-même, et qui s’augmente par ses propres effets et par ses propres signes. L'assurance est un effet de volonté qui supprime les effets extérieurs de cette passion, et même les pensées qu’elle fait naître, et il n’y a point de beauté sans assurance. Mais l’aisance et la grâce sont plus belles. Stendhal dit bien de Madame de Rénal : « Cette démarche qu’elle avait quand elle était loin du regard des hommes. » Il y a une grâce de l’enfant qui fait connaître que c’est sa mère qui le tient ; cette sûreté sans effort est rare. Il fallait à cette femme de beaux jardins bien clos; toutefois d’autres hommes peut-être auraient pu la voir ainsi sans la surprendre. La grâce exprime donc toujours un rapport de société ; c’est pourquoi la grâce dans un portrait dit beaucoup. La grâce est une conversation muette, apprêtée et libre, où les surprises ne sont que de jeu. Le difficile, on le comprend, est de ne pas aller jusqu’à la grâce niaise ou vide, ce qui ressemble
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à parler sans rien dire de peur de choquer. Il faut toujours de la force dans la grâce, et, si l’on peut, de la profondeur. Ce qui est hors de doute c’est qu’il n’y a point de profondeur sans la grâce en soi et autour. C’est ici comme à l’escrime, où la plus petite contracture ralentit. L’art d'aimer suppose cette grâce-là ; et les amitiés qui en sont privées ont toujours quelque chose d’aride. La grâce est donc une confiance échangée, comme entre les gymnastes qui comptent l’un sur l’autre. L’aisance va moins loin que la grâce; elle affirme plus et donne moins ; il se peut même que l’aisance effraye le timide, ce que la grâce ne fait jamais.
Le sourire fait partie de la grâce ; mais non pas le sourire voulu, qui n’est qu’un expédient de sagesse, et qui précède la paix du corps. Le sourire de la grâce suit au contraire la paix du corps ; il l’exprime ; il monte, si l’on peut dire, du corps au visage, au lieu que l’autre essaie de descendre. Un des effets de l’amour plein, c’est la grâce pleine; mais aussi la grâce est un échange, et la joie d’avoir ainsi reçu et rendu est la plus durable des joies, ce que le mot grâce exprime très bien par son triple sens. Mais disons qu’on peut avoir de la grâce seul, pourvu que les choses s’y prêtent ; non pourtant dans la nature brute, et c’est en cela que la beauté des édifices, du mobilier et de la musique est liée à la grâce humaine. Enfin, pour tout dire làdessus, il y a une faiblesse aussi dans la grâce, car il faut que l’on sente qu’un rien la trouble ; ce n’est que le sommeil des passions. C’est pourquoi il n’y a point de grâce achevée sans une santé forte ; et c’est en ce sens que les signes des passions toutes prêtes sont aussi une partie de la beauté.
De la beauté du corps humain
Il faut négliger maintenant la parure, et, ce qui est plus difficile, oublier ce genre de beauté que le dessin et la peinture peuvent donner quelquefois à l’image d’un corps fatigué, difforme ou grimaçant ; surtout il faut écarter ces souvenirs de grâce ou d’expression qui attachent ou ravissent. Il faut dire ce qui peut plaire dans le corps humain quand il ne pense pas à plaire et qu’il s'offre au naturel, sans savoir même qu’on l’observe. Chose remarquable, tout ce qui serait séduisant dans l’échange des impressions est choquant à l’état de repos ; et c’est peut-être l’idée la plus satisfaisante à suivre si l’on veut comprendre ce que c'est qu’un beau visage. Le signe de l'attention n'est pas laid par lui-même, mais, s’il reste, il est laid parce qu’il inquiète, par un besoin de correspondre, et par l’absence d’objet. Un beau visage annonce le calme de toutes choses, même dans le désordre passager; mais il faut pouvoir ne rien exprimer que ce que l’on veut, en tout cas ne rien exprimer sans raison, donc pouvoir revenir au repos; et c'est ce que certaines figures ne peuvent point. Les uns expriment l’étonnement, les autres la finesse et la ruse, d’autres une prétention ou un scrupule, même quand ils dorment. Le beau dont nous parlons ici est donc dans une forme qui par elle-même n’exprime rien.
Il y a un préjugé assez fort contre cette idée-là. Mais pourtant examinez. Le visage humain est un
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miroir des choses bien émouvant à considérer, et qui nous tire de la contemplation dès qu’il annonce quelque objet nouveau. C’est pourquoi 1" vue d’un visage toujours expressif jette dans une recherche sans fin. Donc, soit que le visage ait naturellement un pli, soit qu'il le prenne volontairement, il nous émeut d’une autre manière, bien loin de nous donner cette sécurité et délivrance qui sont l’effet des belles formes. Cette remarque conduit assez loin. Car la sagesse consiste principalement à ne point trop croire à ses propres mouvements ; et comme on ne doit point laisser les événements façonner son caractère, aussi ne faut-il point que le milieu extéricur sculpte à jamais notre face ; et les beaux visages sont comme des preuves de cette puissance d'oublier et de s’oublier. Je doute qu’on puisse citer un beau visage où l’on ne lise cette absence de préjugé, ce pardon à toutes choses et à soi, cette jeunesse enfin toujours jeune, qui vient de ce qu’on ne joue aucun personnage. Et l’homme n’est point fait pour vivre d’après le dehors. L’expérience marque aussi ses rides, et cela fait pitié; au lieu que la beauté a toujours quelque chose de naïf, signe certain de la puissance intérieure. Est-il rien de plus sot qu’un homme qui marque de l’orgueil toujours ? L’homme véritable en montrera, ou bien de la colère, ou bien du mépris, si l’occasion le veut; aussi bien l’un que l’autre, sans aucun commencement ni préjugé de l’un ni de l’autre. Même dans le visage féminin, cette attente reposée a de la majesté et de la force. Au contraire, quelque considération que l’on ait pour un caractère, nous n’y trouverons jamais un homme, mais une situation toujours. Hélas, la beauté alors est loin ; le pli des affaires, grandes ou petites, la déshonore. Observez que, d’un beau visage, vous ue pouvez jamais dire quel métier il fait. Et dans les tempêtes des choses comme dans lestem pêtes humaines,
le retour de la beauté est sublime, parce quelle signifie alors directement une puissance d’un autre ordre, et un dieu au-dedans. C'est pourquoi l’image d’un dieu est belle; et cela suffit.
On voit que la beauté est proprement jeune, et en un sens toujours jeune. Mais il est trop clair que l’âge et la maladie l’altèrent toujours un peu, et souvent beaucoup. Un ulcère est laid; la pâleur maladive est laide; mais la beauté y peut revenir toujours par éclairs, si la force intérieure arrive à l'oubli d’un instant. Félicité des Touches fut plus belle qu’en ses plus beaux jours lorsqu'elle forma cette idée souveraine qui devait la conduire au couvent.
Sur la beauté du corps nu, il y a peu à dire, parce que ce spectacle est trop émouvant. Mais sans doute, chez ceux qui ont dominé ces impressions, s’il y en a qui le puissent, la jeunesse, l’équilibre et la disposition à tout mouvement s’affirment assez dans le repos ; en revanche les misères de l’âge sont trop visibles.
Au reste, ce qu’il y a à dire sur le nu, à ce moment de l'analyse, c’est qu’il efface naturellement cette expression du visage qui résulte de cérémonie et de société. Les relations de simple force dominent aussitôt. Ce serait l’homme en solitude, sans autre pensée que ses actions, ce qui exclut tout spectateur. Aussi le nu vivant est-il toujours un spectacle scandaleux. L'occasion est favorable pourtant de dire ce que les autres arts pourront exprimer par le nu, à savoir l'action certainement, et la pensée peut-être, mais nullement le sentiment, toujours lié au costume et à l’échange des signes. Ce que la mère vêtue et l'enfant nu, en leur société, représentent à merveille.