DU TRÉSOR PUBLIC ET DES BANQUES NATIONALES
Les divers gouvernements de l'Europe ont trop longtemps considéré le maniement des deniers publics comme une branche de l'industrie des particuliers pour avoir su profiter eux-mêmes de l'habileté de l'économie et de la puissance de ces moyens de commerce employés à la circulation des capitaux , et pour en avoir fait une application directe et éclairée à la gestion des fonds de rÉtat. On peut même affirmer que la France est encore aujourd'hui la seule nation qui ait su s'affranchir de la dépendance dangereuse et de l'onéreuse intervention des compagnies financières pour la perception , les mouvements et l'emploi des ressources du Trésor. Il a fallu peut-être que le renversement de toutes ses institutions antérieures, par la tourmente révolutionnaire, ait brisé les liens qui l'enchaînaient aux formes compliquées de sa constitution politique et aux traditions fiscales des anciennes monarchies pour qu'elle ait pu ressaisir, par la puissante unité de son nouveau gouvernement , la direction supérieure de tous les canaux de la fortune publique.
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Cette action centrale de notre administration des finances qui s'exerce aujourd'hui pour le mouvement général des fonds avec une impulsion si rapide sur toutes les parties du territoire a fait acquérir au pouvoir une force incalculable pour l'exécution des services publics, une sécurité précieuse pour son crédit, et une influence régulatrice sur les oscillations des capitaux circulants. Le Trésor de l'État qui n'a d'autre intérêt à servir que celui de la France, qui ne combat aucune rivalité particulière, qui n'obtient aucun bénéfice que pour la société tout entière, était en effet la seule institution nationale à qui l'on pût confier avec prudence le pouvoir impartial et modérateur chargé de tenir la balance des ressources et des besoins de la circulation des valeurs.
Ces précieux avantages récemment obtenus ne sont pas encore suffisamment appréciés par l'opinion générale qui, presque toujours armée d'aveugles préventions ou de critiques intéressées contre les moyens et les agents de l'autorité publique , oppose obstinément à notre administration l'exemple des gouvernements qui sont moins avancés que nous dans cette carrière d'améliorations, et qui se montrent eux-mêmes jaloux de nous imiter.
Portons nos regards sur les établissements de
banque et de crédit que l'on nous propose ordinairement pour modèles, et cherchons k établir entre nous, l'Angleterre et les Etats-Unis, une comparaison dont les termes ne sont pas bien connus par ceux qui donnent aux institutions de ces deux peuples une injuste préférence sur l'organisation régulière des moyens de circulation de la richesse de la France.
Une banque centrale à Londres et de nombreux En Angleterre.
comptoirs de même nature répandus sur tous les
points des trois Royaumes ont porté à plus d'un milliard l'émission de leurs différents billets , divisés en coupures qui descendent jusqu'à 125 fr.; les espèces circulantes ne s'élèvent qu'à 750 millions et se composent ordinairement de 550 millions en or et de 200 millions en argent. Indépendamment de ces moyens généraux d'échanges, tout ce que Tesprit inventif du pays le plus industriel et le plus commercial peut emprunter aux formes expéditives et aux usages du négoce, a été mis en pratique par les habitants de la Grande-Bretagne, depuis des siècles, et dans toutes les classes de la société. Le papier de crédit est partout adopté de préférence aux valeurs métalliques, et le cours forcé de celui des banques est accepté généralement dans les transactions parti-
culières. C'est à l'aide de ce mécanisme universel de rouages commerciaux que se consomment avec rapidité les innombrables virements de fonds et de capitaux mobiliers d'un pays qui est le centre et le moteur du commerce du monde , de la navigation la plus active et de l'industrie la plus développée.
On s'explique sans peine, en contemplant le spectacle de tant d'éléments de fortune et de tant de valeurs accumulées dans les manufactures, dans les magasins intérieurs et dans les docks qui bordent les rivages de l'Angleterre, que tous les yeux soient constamment frappés de l'éclat de ses immenses richesses incessamment réalisables, qui sont les gages vivants et les garanties surabondantes de toutes les promesses du crédit national. On reconnaît alors que cette habitude populaire de confiance dans les valeurs représentatives repose sur les fondements les plus solides, et ne s'est établie dans les mœurs qu'avec des sûretés matérielles toujours présentes aux regards et toujours disponibles dans les mains de tous les contractants.
Ces formes rapides et ces procédés faciles d'une foi mutuelle, entre les habitants d'un pays éminemment industriel et commercial, sont donc
appropriés aux besoins et aux véritables intérêts de la Grande-Bretagne : mais cette ingénieuse orgiansation des moyens d'échanges , qui a , pour le système général de cette riche nation, de trèsgrands avantages, n'est pas toujours exempte d'inconvénients et de dangers. Le Gouvernement luimême a. voulu se confier à ces combinaisons de banque et de négoce pour l'exécution des services publics , et c'est à l'action centrale de la Banque de Londres et de ses comptoirs provinciaux qu'il attribue la rentrée, les virements et la répartition de toutes les ressources de l'État. Le lien qui réunit ainsi l'intérêt général du Tré^ sor à celui du commerce national enchaîne souvent l'une à l'autre des exigences qui se combattent et qui se nuisent réciproquement. L'ordre des finances, cette première condition de l'économie, de la bonne administration et du crédit public, a surtout beaucoup à souffrir de cette impolitique association de deux services souvent incompatibles par la diversité de leur nature et de leur but. Ainsi la célérité et la brièveté des formes et des écritures d'un établissement purement industriel n'ont pas su se plier aux justifications et à la régularité rigoureuse d'une comptabilité financiène , et jamais la situation réelle de
la trésorerie de l'échiquier ne s'est manifestée avec exactitude ni clarté dans les comptes de la Banque. Un seul fait révélera toute l'étendue de ce désordre : 1 ,400 millions sont demeurés sans explications et sans preuves d'emploi, dans les mouvements de fonds relatifs au service de l'amortissement. Un aussi grave mécompte suffit pour démontrer que l'Angleterre n'a point de contrôle pour la fortune publique, et n'a pas pu encore parvenir à répandre la lumière sur la situation générale de l'actif et du passif de sa trésorerie. Des avances assez considérables semblent ordinairement venir au secours de l'Etat, tandis que les produits réalisés sur tous les points du royaume accumulent sans cesse, dans les mains de la Banque et de ses comptoirs, des recettes plus considérables encore et qui procurent des jouissances de fonds sans limites , parce qu'elles sont inaperçues , à toutes les caisses particulières qui en ont obtenu le maniement.
Des fluctuations habituelles dans le mouvement des capitaux , des variations brusques et tranchées sur le taux des escomptes occasionnent des crises fréquentes qui sont le sujet ordinaire des reproches et des plaintes des négociants, des manufacturiers et même des membres du Parlement,
contre l'administration et la comptabilité des banques.
N'envions donc point à l'Angleterre un système de circulation et de crédit qui satisfait sans doute aux nécessités de sa situation spéciale , mais qui entraîne avec lui de si graves embarras pour le Gouvernement et les particuliers, et des sacrifices d'autant plus onéreux pour l'État, qu'il lui est impossible de les modérer ni d'en mesurer l'étendue.
Ne cherchons pas davantage à imiter une na- , Aux
„ . , 1 ,• .^ Etats-Unis.
tion nouvelle qui n a voulu poser aucune limite a
l'esprit d'entreprise et à l'essor du génie créateur de la puissauce des Etats-Unis. Laissons à ce peuple industrieux qui s'élève sur un territoire sans bornes où il s'efforce de conquérir à la fois les biens d'une nature toute neuve et ceux de l'ancienne civilisation , cet énergique entraînement qui féconde le présent et qui prépare l'avenir dans tous ses efforts , même lorsqu'ils dépassent le but qu'ils veulent atteindre. Ne lui empruntons pas ses banques trop nombreuses qui multiplient sans règle et sans mesure leurs secours précaires pour l'excitation du travail, et qui oublient les premières notions de ces institutions de crédit par des émissions de billets, tantôt disproportionnées
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avec les réserves matérielles , tantôt reposant sur des gages non disponibles, tantôt, enfin , sur dçs garanties illusoires dissimulées par des comptes fictifs. Bornons-nous à déplorer les égarements de la spéculation et les abus de l'agiotage qui ont amené récemment dans cette partie du monde de terribles catastrophes dont l'Europe elle-même s'est vivement ressentie, qui ont profondément ébranlé la confiance de toutes les places de commerce , et qui , nonobstant les utiles débris restés debout sur le sol de l'Amérique , ont ralenti pour longtemps sa marche progressive et le développement de sa richesse nationale.
Rappelons-nous surtout qu'au milieu de ces crises financières et de ces luttes désordonnées de toutes les passions cupides d'une société qui court bien plus après la fortune, qu'à la poursuite des distinctions réprouvées par l'envieuse égalité de la démocratie , les sentiments de droiture et de probité se sont fréquemment altérés dans les transactions particulières. Ce genre de démoralisation, s'il devait se prolonger, serait la plus grave des calamités qui pourrait peser sm^ la destinée du Nouveau-Monde. Remarquons enfin que le gouvernement de l'Union vient d'afï'ranchir le service public de la dépendance et des embarras
de la banque centrale de Philadelphie et de se proposer, comme le meilleur modèle d'administration des fonds de TÉtat , le système de trésorerie de la France.
Que l'exemple de l'Angleterre et celui des États-Unis nous défendent donc contre les séduisantes illusions du papier de crédit et servent à nous convaincre que chaque peuple a des institutions qui sont plus ou moins conformes à son génie, à sa situation et à ses intérêts. Examinons enfin , sans vouloir nous assimiler aux autres gouvernements, si le système de circulation de notre patrie est de nature à satisfaire à ses convenances et à ses besoins.
La Banque de France n'a repris son véritable En France, caractère que depuis 1814, époque où elle a retrouvé son indépendance comme les autres institutions du pays. Son régime est conforme aux principes de la matière, consacrés par l'expérience de tous les temps : elle a maintenu son capital disponible au-dessus du tiers de ses billets en circulation ; ses escomptes ont été réglés largement et avec prudence , au taux soutenu de 4 pour 1 00 sur des effets à cpiatre- vingt-dix jours, à trois signatures, dont les coupures descendent jusqu'aux plus faibles sommes. Elle a donc rempli constam-
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ment les conditions de prévoyance qui assurent , au commerce de toutes les classes, des secours faciles au prix le plus modéré, et qui le contiennent dans les limites nécessaires pour donner à ses opérations la base essentielle d'une marchandise qui se réalise et se reproduit sans cesse par les renouvellements certains de l'escompte . Cette marche est en effet la seule qui puisse donner une solidité indispensable aux transactions particulières et aux opérations fiduciaires des banques.
Nous reconnaissons d'ailleurs, dans la composition du conseil et de l'administration de cet établissement national, les divers éléments de bonne direction et de haute surveillance qui sont de nature à garantir tous les intérêts qu'elle a déjà si efficacement servis et protégés dans les moments difficiles comme dans les jours prospères. La promptitude et la régularité d'action de cet instrument central de crédit se manifestent désormais par des mouvements de fonds si rapides et SI multipliés que le nombre des escomptes s.' élève quelquefois au delà de onze mille effets par journée , et que la balance générale de son grandlivre , remise chaque soir au gouverneur, est exposée périodiquement sous les yeux du public avec les développements les plus propres à l'éclairer
sur la conduite et la situation de rétablissement. C'est en examinant ces documents officiels que l'on reconnaît toute l'assistance qui a été donnée depuis vingt-six ans a la place de Paris et à celles des départements par cette banque centrale qui est devenue le point d'appui et l'auxiliaire le plus utile des transactions de la France. C'est en suivant ses opérations dans une période de temps agitée par trois grandes commotions politiques, que l'on acquiert la conviction qu'elle offre des secours d'autant plus abondants qu'ils sont plus nécessaires au commerce, à l'industrie et au trésor de l'État. On la voit toujours fortifiée par la confiance publique au milieu des crises les plus alarmantes, et recevant alors des dépôts très-considérables auxquels elle présente le plus sûr refuge , en même temps qu'elle devient inépuisable pour l'encouragement et le soutien du travail en souffrance. Le profond sentiment de sécurité qui accumule ordinairement dans ses caisses d'importantes réserves, que l'on ne saurait remettre à des mains plus fidèles, l'a réduite habituellement à l'office d'une banque de dépôt. Mais pourrait-on lui reprocher une situation qui fera toujours son éloge et sa plus puissante gai-antie aux yeux des hommes sages et éclairés ?
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Les billets émis par la Banque de France et par ses quatre comptoirs extérieurs n'excèdent pas ordinairement la somme de 200 millions qui existe souvent en numéraire dans ses caisses ; les banques départementales n'ajoutent pas plus de 50 millions à cette émission de papier, ce qui ne porte qu'à 250 millions l'emploi habituel de ces valeurs de crédit. Cette modération constante dans l'usage des moyens de circulation en papier, plus largement adoptés par d'autres peuples , ne s'explique pas seulement par la différence de direction donnée aux habitudes du travail dans un pays qui est principalement agricole, mais qui est aussi fort avancé dans le développement de son industrie et de son commerce ; elle se justifie surtout par la préférence générale qui appelle les valeurs métalliques à servir d'agents principaux dans les échanges de la population. Ainsi la France possède une monnaie d'argent évaluée à 2,800,000,000 fr., des pièces d'or pour 200 millions , et 50 millions d'espèces de cuivre et de billon.
Ces 3 milliards sont répandus dans les diflférents canaux de la richesse publique, et donnent aux transactions de toute nature une sécurité précieuse pour un peuple si souvent éprouvé par des agitations politiques, par la mobilité même de
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son caractère et par les désastreux abus du papier-monnaie. La conservation de ces valeurs mobilières ne nous impose pas d'ailleurs une charge qu'il soit permis de regretter en la comparant à tous les avantages que leur secours nous procure. Pour comprendre tout le prix de ces moyens rassurants de circulation, il faut écouter les plaintes et les regrets des Américains qui nous les envient, et qui les considèrent comme bien moins dispendieux que les frais de personnel , de matériel et d'agiotage de leurs banques aventureuses. Félicitons-nous donc d'un état de choses si heureusement approprié à nos mœurs, à nos convenances et à nos véritables intérêts , et donnons-lui toute la sûreté et toute la régularité dont il est susceptible , en perfectionnant le plus promptement possible notre système monétaire par des procédés plus habiles et plus économiques de fabrication.
Nous avons assez de moyens de circulation solides et faciles pour ne pas chercher à les accroître avec trop de précipitation par de nouveaux établissements de crédit.
Toutefois , c'est avec raison que la loi du 30 juin 1840 a Isissé au Gouvernement la faculté d'ouvrir, dans les départements, des comptoirs
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supplémentaires, lorsque la nécessité en sera reconnue à la suite de Texamen et de Tenquête de Fadministration locale et de l'autorité supérieure. Mais il est indispensable que la plus scrupuleuse circonspection soit apportée désormais dans ces créations importantes, qui pourront avoir pour effet de pousser à de nouvelles entreprises, d'exciter à la production et à la spéculation , et quelquefois aussi de préparer des crises dangereuses dans un pays où les fruits du travail dépassent oi'dinairement d'une manière si frappante les besoins de la consommation intérieure et les demandes du dehors. Ce n'est pas au moment où nous souffrons de cette stérile surabondance de marchandises invendues, où les utiles placements manquent aux capitaux, plutôt que les avances de fonds aux bonnes affaires, où le taux de l'escompte est fort abaissé dans toutes les villes industrielles et commerciales, qu'il convient de donner un développement anticipé à des valeurs de crédit, qui excluraient peut-être du marché nos valeurs métalliques, ou les convertiraient en lingots inactifs.
Il serait également à désirer que, lorsque l'autorisation de fonder une banque locale se trouvera réellement commandée par les besoins des producteurs et des consommateurs de nos pro-
viiices, elle fût constituée avec les conditions fondamentales de celle de Paris, mais sous l'administration et principalement avec les capitaux des négociants de la ville qui en sera dotée : parce que leur très-large participation serait à la fois une garantie de la nécessité de rétablissement et des secours plus actifs qu'il procurerait dans les jours difficiles où l'intérêt de la place doit prévaloir sur celui des actionnaires, où la fortune de ces derniers doit être étroitement attachée au salut du commerce local, pour lui assurer, dans sa détresse, tout l'appui qu'il a besoin de recevoir.
Les facilités et les avances abondantes que plusieurs banques des départements ont obtenues en 1830, du dévouement des actionnaires, nous déterminent à insister pour que la portion la plus considérable de leur capital soit toujours fournie par les fonds de la place^ et que la Banque de France ne prenne auprès de ces comptoirs éloignés que le i ôle accessoire de simple commanditaire.
Nous ne pensons pas, d'ailleurs, qu'il soit sage ni opportun d'attribuer, dès à présent , à Faction centrale de la Banque de Paris, une influence plus étendue sur le mouvement général de la circulation , que celle qu'elle a exercée jusqu'à ce jour
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avec tant de prévoyance et de succès pour ellemême et pour le pays. N'affaiblissons pas trop ses ressources matérielles par la dispersion intempestive de son capital , et conservons-lui cette précieuse ponctualité de service qui fait la base essentielle de son crédit.
Mais pour compléter l'examen de la grande question qui nous occupe , il importe surtout de fixer l'attention sur une institution financière qui agit avec bien plus de force et d'universalité que la Banque de France, comme régulateur du mouvement général des capitaux mobiles du royaume, et qui établit, à l'avantage de notre pays, une différence trop peu remarquée avec les moyens de circulation de tous les autres peuples. Nous voulons désigner ici cet admirable instrument de notre puissance gouvernementale, cette banque du Trésor qui recueille incessamment les revenus publics sur tous les points du territoire, et qui les distribue sans retard et presque sans déplacement à tous les besoins exigibles (1).
Depuis l'année 1806 où l'importante administration des virements de fonds de la France a été
(1) Y oirV Extrait du Compte du Trésor pour l'année 1816 , tome II, Pièces justificatwes , pages 11 à 23.
retirée aux compagnies financières pour être rendue à Faction directe du pouvoir, 4 milliards d'opérations annuelles ont été coordonnées dans tous leurs détails et dirigées par l'unique pensée de l'intérêt de l'État, dégagé désormais des liens ruineux et de la dépendance précaire qui faisaient payer si cher autrefois au Gouvernement la jouissance de ses recettes comme celle de son propre crédit, et qui le mettaient si dangereusement à la discrétion de mains étrangères, pour l'exécution de tous les services publics. C'est seulement à dater de cette nouvelle ère ouverte à l'administration des finances par l'habileté de M. le comte MoUien, que Ton a vu disparaître des différentes places de commerce les fluctuations ruineuses qui s'élevaient si fréquemment dans le cours des valeurs de toute nature, et qui étaient presque toujours provoquées et entretenues à l'aide du maniement de la fortune publique, par ceux qui en exploitaient les ressources à leur profit, avant de les restituer à leur destination légale. C'est aussi par une conséquence naturelle et rapide de cette féconde amélioration que le Trésor n'a plus à solliciter des subsides onéreux de la puissance souvent dangereuse des capitalistes, et qu'il s'est enrichi de 3 ou 400 millions de fonds placés volontairement dans ses caisses par les
communes, les établissements publics, les comptables et les porteurs de bons royaux , qui viennent lui offrir leurs réserves disponibles à bas intérêts, pour échapper aux pertes et aux non-valeurs d'une stagnation improductive de numéraire.
Les perfectionnements graduels qui ont été successivement apportés au mécanisme de cette banque nationale, ont mis partout les deniers publics immédiatement à la disposition de l'État qui les transmet souvent sans déviation et sans intermédiaire des mains des percepteurs dans celles de ses créanciers^ ou qui s'en fait payer l'intérêt par le receveur général du département, après le délai de dix jours, à peine suffisant pour les recueillir dans sa caisse centrale , pour les employer sur les lieux ou pour les diriger vers les différents points où les ordonnateurs les réclament. Ces moyens habiles de service rendent aussi promptement que possible , à la circulation générale , les valeurs que l'impôt vient d'en retirer; car sur les 300 millions qui sont annuellement adressés par les receveurs généraux à la capitale, le Trésor ne déplace et n'enlève momentanément aux localités que 30 ou 40 millions de numéraire. Les 260 millions qui forment le surplus sont convertis en valeurs sur Paris , par les quatre-vingt-six comptables prin-
cipaux chargés de distribuer aux besoins publics, les ressources réalisées dans toute la France, et de les faire mouvoir selon les nécessités locales ou plus éloignées par les procédés rapides du commerce. La banque centrale du Trésor entretient ainsi des relations aussi promptes que favorables à l'économie , avec quatre-vingt-six succursales qui ont des comptoirs auxiliaires chez tous les receveurs particuliers d'arrondissements et même dans toutes les communes. Elle est en mesure d'établir son bilan à la fin de chaque journée, et de montrer constamment à celui qui la dirige , le tableau complet de son actif disponible et de son passif remboursable.
Ce mécanisme financier embrasse toute la France, ouvre partout une caisse publique à la recette et à la dépense , et rattache sur tous les points du royaume, sans les y enchaîner, les virements de fonds du Trésor au mouvement industriel et commercial de la population. Chacune de ces banques départementales de l'Etat entretient avec les négociants des principales villes des relations réciproques et de fréquents échanges de valeurs, qui facilitent et qui secourent en même temps le service des différentes places et celui du Gouvernement. Taiitôt les ressources du crédit
obtenu par les comptables suppléent aux rentrées de l'impôt, et tantôt les opérations particulières du commerce sont secondées par les subsides des receveurs des finances. Toutes les fortunes concourent donc ainsi au paiement exact des créances exigibles que le recouvrement des contributions n'aurait point assuré, et toutes les caisses publiques à leur tour favorisent activement les transactions locales en diminuant, pour tous, les frais et les embarras du déplacement des valeurs ; car la concurrence des comptables abaisse sur toutes les places les conditions de l'escompte.
La prévoyance supérieure de l'autorité centrale qui dirige ce mouvement général des fonds du royaume dans la seule pensée de l'intérêt public , maintient partout, autant que possible , l'équilibre des moyens et des besoins locaux de la circulation par des combinaisons toujours promptes, faciles et d'autant plus utiles qu'elles sont continuelles et presque inaperçues. Une aussi puissante organisation financière rend beaucoup moins nécessaire en France que dans tout autre pays l'établissement et le développement des banques particulières.
Ce système , qui a fait descendre les frais de négociations du Trésor de 55 à 2 ou 3 millions, et
qui a fondé son crédit actuel sur les bases les plus solides, puisqu'elles n'ont pas été ébranlées par les événements politiques , se trouve entièrement soumis , par un heureux effort de la méthode et de l'esprit d'analyse, à toute la sévérité des formes, à toute la rigueur des justifications qui garantissent aujourd'hui la régularité des actes des administrateurs et des comptables , au contrôle judiciaire de la cour des comptes. Cette condition indispensable, attachée par nos lois constitutionnelles à la gestion des deniers du Trésor, suffirait pour interdire leur maniement à tout établissement spécial qui ne saurait pas se plier à ces exigences salutaires, à cet ordre protecteur de la fortune de l'Etat et du pouvoir auquel elle est confiée, parla lumière qu'il répand sans cesse sur tous les faits de l'administration publique. Mais de plus impérieux motifs repoussent aujourd'hui toute participation d'une main étrangère au mouvement général des fonds du Trésor ; les explications sommaires que nous venons de donner sur les avantages de la concentration de ce service important , sous l'action directe et exclusive du Gouvernement, ont dû suffire pour démontrer cette conséquence incontestable de notre régime politique et financier.
L'unité de la direction et de la surveillance de cette branche d'administration n'admet aucun intermédiaire, et la Banque de France elle-même, malgré toutes les heureuses conditions de son organisation et de ses formes commerciales , ne saurait lui prêter d'autres secours que ceux qu'elle accorde aux particuliers comme caisse d'escompte, de dépôt et de conversions de valeurs. Toutes les fois en effet que son entremise a été exceptionnellement réclamée, dans les temps difficiles, pour certaines parties du service des dépenses de l'État, c'est seulement à l'aide du concours des préposés du Trésor et avec des frais plus élevés qu'elle est parvenue à assurer leur exécution.
Nous insistons donc avec une profonde conviction pour que cet établissement, si favorable à l'industrie et si secourable pour l'administration dans la sphère naturelle de ses attributions, ne soit jamais détourné du but qui lui est marqué par sa loi fondamentale, et pour qu'il préserve ainsi de toute atteinte l'indépendance de sa situation, qui sera toujours la première base de sa force, de son utilité, de son crédit et de la prospérité de son avenir.
EXAMEN DE LA CIRCULATION DES VALEURS. 273 CONCLUSION DU LIVRE TROISIEME.
Les développements et les considérations que nous venons de présenter sur notre système actuel de circulation ont dû démontrer qu'il assurait à la France une évidente supériorité de puissance financière , déjà proclamée par tous les peuples étrangers, mais qu'elle semble trop souvent méconnaître elle-même ; nous avons donc la confiance qu'elle ne tentera pas de changer brusquement des habitudes fondées sur les leçons de l'expérience et les conseils éclairés de l'intérêt national, ni de devancer par des mesures inopportunes la marche naturelle des besoins de sa population ; enfin , qu'elle saura conserver, sans aucune altération , un régime qui est éminemment favorable au commerce, à l'industrie, au bon ordre, au crédit public , à la force du Gouvernement et à la richesse du pays.