SOMMAIRE
Naissance de Colbert. — Éducation de l'homme privé. — Éducation de l'homme d'affaires. ■ — Éducation de l'homme d'État. — Promotion au ministère. — Rétablissement de l'ordre et de la comptabilité. — Administration des revenus publics : Contributions directes (agriculture) ; — contributions indirectes; — sels; — tabacs ; — postes; — domaine ; — monnaie; — douanes ; — réforme des fermes ;
— encouragements au commerce et à l'industrie ; — forets.
— Marine royale et marchande , colonies. — Sciences, arts et monuments. — Crédit public. — Législation civile , criminelle et commerciale. — Mort et résumé.
La France avait à peine réparé les malheurs de ses guerres de religion ; elle pleurait encore le grand Roi qui, après l'avoir délivré des fureurs du fanatisme et de l'anarchie , lui avait rendu son bien-être et sa dignité, lorsqu'elle vit, dès les premières années de la régence de Marie de Médicis , les trésors amassés par la sagesse de l'intègre Sully s'épuiser dans les mains avides de deux étrangers (1) qui rallumèrent les feux de la guerre civile, et imposèrent aux peuples une détresse générale au profit de quelques seigneurs ambitieux dont ils ne purent ni dompter la révolte ni acheter la soumission. Les dissensions de la famille royale vinrent bientôt aigrir les maux de la patrie. Enfin la Providence, qui veillait sur sa
(1) Concini et sa femme.
destinée, appela , vers la fin de l'année 1619, la politique habile de Richelieu au secours de la faiblesse de Louis XIII , et fît naître à la même époque le plus grand ministre de la gloire de Louis XIV.
Le 26 août 1619, la ville de Reims donna le jour à Jean-Baptiste Colbert. Issu d'une famille honorée dans le commerce et la magistrature , il conserva toujours le caractère particulier de son origine, ce qui faisait dire au Roi « qu'il avait « gardé à la cour le ton et les manières d'un bour- « geois. » Cependant, lorsqu'il fut parvenu au faîte de la puissance, Ménage lui présenta une généalogie qui le rattachait à l'ancienne maison royale d'Ecosse. Cet appel a sa vanité ne lui fît jamais oublier le point d'où il s'était élevé, et il écrivait au marquis de Seignelay, dans les instructions qu'il lui adressait pour le préparer à la carrière des affaires publiques : « Mon fils doit bien penser « et faire souvent réflexion à ce que sa naissance « l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni mon (( travail, et si ce travail n'avait pas été extrême. » Au surplus, les services de cet homme d'Etat ont répandu assez d'illustration sur ceux qui lui ont donné la vie, et sur ceux auxquels il l'a transmise, pour qu'il soit inutile aujourd'hui dechercher à donner plus d'éclat a son nom.
L'éducation de Colbert a dû beaucoup souffrir de l'état d'ignorance et de superstition dans lequel la France se trouva replongée après les brillantes années du règne de François Ier. Les troubles religieux et politiques de l'intérieur et les guerres continuellement soutenues contre les nations voi-
sines, avaient fait abandonner le culte des sciences et des arts , et avaient ramené les différentes classes de la société à des mœurs presque barbares. Le génie de Richelieu lui-même , qui a fait quelques efforts pour le perfectionnement de l'esprit humain , n'est que trop souvent empreint du caractère cruel de son siècle. Les actes de son administration, qui ont dû frapper la jeunesse de Colbert, ont été plus propres à lui expliquer les secrets du pouvoir que ceux de la civilisation.
L'instruction élémentaire est sans doute la seule que l'on ait offerte a cet esprit actif et appliqué , puisqu'il a regretté plus tard de n'avoir pas appris la langue latine, et qu'il faisait monter un professeur dans sa voiture de contrôleur général des finances, pour réparer en ce point l'insuffisance de ses premières études , et pour se mieux frayer la route des honneurs. Toutefois , s'il ne put acquérir les connaissances qui servent d'ornement à la pensée , il reçut de ses parents cette éducation morale et religieuse qui éclaire le jugement, qui épure le cœur et qui élève l'ame vers un noble avenir. Il contracta aussi, dans l'intérieur modeste de sa famille, des goûts simples qui l'ont affranchi par la suite des vanités et des besoins factices de l'opulence. C'est également par les exemples dont il était entouré qu'il reçut le germe des principes d'ordre et d'économie qu'il a si heureusement fécondés pour la fortune de l'État, et c'est en se formant aux habitudes laborieuses du commerce qu'il s'enflamma de cette passion du travail qui a si utilement et si glorieusement rempli tous les moments de sa vie politique.
L'ardeur de ses jeunes années se porta exclusivement sur les occupations abstraites et sérieuses. Doué d'un caractère observateur et enclin à la méditation, il dédaigna les distractions frivoles du plaisir pour étudier les hommes et les choses. La froide gravité de ses traits , l'expression sévère de ses yeux vifs et ombragés par des sourcils épais , la disgrâce d'une prononciation difficile qui contractait le mouvement de ses lèvres , son manque de cheveux, auquel il suppléa de très -bonne heure par une calotte, sa taille peu élevée et sans élégance , enfin ses imperfections comme ses qualités, tout a concouru à diriger entièrement l'énergie de son âme vers l'accomplissement des grands desseins que la Providence avait sur lui.
On trouve , dans les conseils qu'il donne à son fils pour régler sa conduite à la cour, un mot qui indique assez bien son austérité habituelle. « Vous « éviterez surtout, lui dit-il , les amourettes et les « autres fautes qui flétrissent un homme pour « toute la vie. » L'impatience de madame de Cornuel , piquée de ne pas recevoir de réponse à ses sollicitations pressantes , et lui disant : « Monsei- « gneur, faites au moins signe que vous m'enten- « dez, » prouve aussi combien le vice de sa prononciation et la préoccupation des affaires le rendaient sobre de paroles et de galanterie. Enfin madame de Sévigné nous offre un nouvel exemple de son laconisme et de son inflexible sévérité , lorsqu'elle nous raconte qu'après avoir épuisé toutes les séductions de son esprit pour captiver l'intérêt du Ministre en faveur de son fils , elle ne put obtenir que ces paroles : ((Madame, j'en aurai soin. »
« Aussi, dit-elle avec une gracieuse rancune, (( quand on songe que c'est une affaire qui dépend « de M. de Colbert , on tremble. »
OdartColbert, négociant àTroyes et son proche parent , le fit débuter à Lyon chez son correspondant Mascrany, et le recommanda aussi à Lamagna , banquier du cardinal Mazarin. Il apprit, à cette école de l'industrie particulière, la véritable économie politique, celle qui se fonde sur la pratique et sur l'expérience. Habile à apprécier les faits et à en prévoir les conséquences, il en fit toujours la première base de ses calculs. Ses combinaisons futures s'éclairèrent , dans cet apprentissage commercial, du bon exemple de l'intérêt privé , qui ne fait reposer ses espérances que sur des résultats positifs, parce que toutes ses opérations se résolvent en perte ou en bénéfice. Aussi ne livra-t-il jamais la richesse publique aux hasards des doctrines ni à la vanité des systèmes.
Les relations étendues qu'il eut à suivre, et les voyages fréquents qu'il entreprit dans cette carrière préparatoire , lui ont permis de juger par ses yeux les souffrances des différentes provinces à l'époque malheureuse où la mort du cardinal de Richelieu laissait le trône sans force et sans ressource, ébranlé, sous une nouvelle régence, par l'ambition des grands du royaume et par les prétentions des corps de magistrature. L'inexorable fiscalité de l'étranger Mazarin, qui succédait, après un très-court intervalle de temps, à celle des Concini , allait aggraver encore les tributs imposés par les guerres précédentes, et menacer toutes les fortunes. Il pénétra dès lors d'un coup
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d'oeil supérieur les causes principales du malaise des peuples. Il comprit leurs divers intérêts, et pressentit, à l'aspect de tous leurs maux, les remèdes puissants qu'il devait un jour y appliquer. Il découvrit les sources nombreuses de richesse que la mauvaise administration faisait tarir , et dont son génie commençait à méditer le fécond développement.
L'élévation naturelle de ses idées le porta , dès sa jeunesse, à l'admiration des sciences et des arts, dont il n'avait cependant aucune culture. Il en concevait facilement toutes les applications favorables aux progrès de l'industrie ou à la grandeur du pays; car il sentait avec ardeur ce qui pouvait améliorer ou ennoblir le sort de ses concitoyens. Son âme fut toujours tellement possédée de l'amour de sa patrie que cet homme, dont l'ambition était immodérée , disait un jour à l'un de ses amis , surpris de lui voir les larmes aux yeux dans un moment où il promenait ses regards sur la campagne : « Je voudrais pouvoir rendre ce <( pays heureux , et qu'éloigné de la cour , sans ap- « pui, sans crédit, l'herbe crût jusque dans mes « cours. »
Enfin il compléta son éducation d'homme d'affaires dans la ville de Paris, en y apprenant, suivant l'expression commerciale , àjaire la marchandise, et en s'y livrant à des études pratiques des lois et de la procédure chez un notaire et un procureur.
Après avoir employé les plus belles années de sa vie, celles où les impressions sont si vives et si durables, à fortifier ses heureuses dispositions par
un maniement d'affaires variées et étendues, et à s'instruire sur les lieux mêmes, par un examen personnel , de l'état intérieur de la France , il entra, a l'âge de vingt-huit ans, avec une intelligence admirablement préparée par le travail et par une expérience précoce , dans la carrière de l'administration .
Ses relations avec les banquiers de Mazarin et la recommandation de son parent, M. Colbertde Saint-Puanges , intendant de Lorraine et beaufrère de Letellier, le firent connaître et présenter, en 1 648 , au cardinal , qui le plaça d'abord dans le bureau des parties casuelles où se vendaient , à la cupidité et à l'orgueil , les charges et les offices inventés par l'ancienne fiscalité, et dont le nombre s'élevait, à cette époque, à plus de quarante-cinq mille.
Les connaissances et la raison supérieure du jeune administrateur se révélèrent immédiatement au regard exercé du premier Ministre, qui s'empressa de l'attacher à sa personne au moment où , malgré les victoires du grand Condé et la conclusion du traité de Westphalie, il avait déjà besoin du secours de ses talents et de l'appui de son caractère pour lutter contre l'animadversion publique , et pour conjurer les troubles de la Fronde.
C'est à dater de ce jour que commença pour Colbert l'éducation de l'homme d'État. On le voit, dès son début , initié à toutes les idées de l'Italien souple et adroit qui s'était emparé du gouvernement de la France, devenir l'intendant de son immense fortune, l'unique confident de tous les secrets du Ministre et de l'homme privé, s'élever
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au rang de conseiller d'État par le seul ascendant de son mérite, et enfin occuper la place la plus importante auprès de celui qui exerçait toute la puissance souveraine.
Cependant il est à présumer que Mazarin ne voulut point associer la rigide probité de son judicieux auxiliaire aux combinaisons de finances d'Émery Particelli et de ses obscurs successeurs. On ne peut , en effet , attribuer à cet esprit éclairé aucune participation dans une administration avide et ignorante , qui, après avoir fatigué l'obéissance des peuples par les expédients les plus ruineux , avait enfin armé les princes, les parlements et la ville de Paris contre les édits bursaux de la couronne ; mais toutes les traditions lui accordent la part la plus remarquable dans la conduite sage et habile qui a conservé les rênes du gouvernement aux mains du premier Ministre exilé à Cologne , et qui a rendu cet étranger, si violemment expulsé de nos frontières , l'arbitre des destinées de la France pendant tout le temps où il subissait les rigueurs d'un bannissement prononcé par la haine des peuples et des grands. Colbert fut à cette époque le seul intermédiaire des négociations difficiles qui ont fait régner la volonté du cardinal sur l'esprit de la reine et sur les décisions de son conseil, et il a été alors, par une exception qui nous révèle toute sa prudence et sa discrète modestie , le seul agent du pouvoir royal dont le nom ait échappé à la fureur jalouse et aux sarcasmes injurieux des partis.
Avant d'accomplir cette tâche importante et délicate , l'éclat de ses premiers succès lui avait fait
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contracter, en 1651, une alliance honorable avec la fille de Jacques Charron , seigneur de Menars et grand-bailli de Blois. Cette union lui a donné les seuls moments de bonheur qui lui aient été accordés pendant le cours de sa carrière ambitieuse.
Eclairé par de nombreuses épreuves sur les talents diplomatiques d'un agent aussi sûr et aussi dévoué, Mazarin, de retour à Paris, où plus que jamais il commandait en maître, le combla de toutes sortes de faveurs, ainsi que les membres de sa famille, et lui confia, en 1659, la mission de solliciter auprès du saint-siége la restitution de Castro au duc de Parme , ainsi que des secours en faveur de l'île de Candie, menacée par les flottes musulmanes qui dominaient alors la Méditerranée.
Quoique cette négociation n'ait pas pu réussir par des causes tout à fait indépendantes de sa conduite, il fortifia encore dans cette occasion son expérience et ses idées de gouvernement de tout ce qu'il était possible d'acquérir sur l'influence et les intérêts des familles souveraines ou puissantes du midi de l'Europe , sur les moeurs des populations, sur leurs ressources commerciales et industrielles , sur leurs forces militaires, et enfin sur les combinaisons de la politique des différentes cours de l'Italie.
La santé de Mazarin était gravement altérée lorsque Colbert , dans le cours de Tannée 1 660 , revint auprès de lui. A partir de cette époque, soit que le sentiment de sa fin prochaine effrayât le cardinal sur l'isolement où il laisserait bientôt un roi de vingt-deux ans , soit que la Providence lui ait inspiré la volonté de réparer, par la main de
son successeur, les dilapidations dont il partageait les profits avec le surintendant le plus fastueux et le plus désordonné , il fît constamment assister le futur restaurateur des finances aux entretiens particuliers dans lesquels il expliquait à Louis XIV les ressorts cachés de sa politique et de son administration. Il voulut ainsi faire essayer à son maître la force du nouvel appui qui devait l'aider à tenir après lui les rênes du Gouvernement. L'esprit droit et pénétrant du jeune monarque comprit sans peine toute la portée des talents de Colbert ; il sut apprécier la justesse de ses idées, la grandeur de ses vues , et la précision des paroles toujours substantielles que lui dictaient son expérience et son amour du bien public. Enfin ces précieuses relations du prince avec ce nouveau collaborateur leur ont fait préparer ensemble les utiles projets qui devaient associer pour toujours la gloire du sujet à celle du souverain. Mais ce qui contribua surtout à serrer ces premiers liens , ce fut le dernier mot prononcé par le cardinal expirant : « Je vous dois tout, Sire; mais je crois m'ac- « quitter en quelque sorte avec Votre Majesté en « lui donnant Colbert. » Cet avis, donné avec toute l'autorité qui s'attache au moment suprême, est peut-être le plus grand service qu'il ait rendu au Roi et à la France. Pour calmer les reproches de sa conscience sur une fortune qui s'élevait à plus de 400 millions de la monnaie du temps (à peu près 247 millions valeur actuelle), ce ministre , d'après le conseil de Colbert et par son entremise , en offrit la donation a Louis XIV, qui eut la générosité de ne pas l'accepter. Il fit ensuite ii. 27
de nouvelles dispositions dans lesquelles il n'oublia pas celui qui lui avait donné cet habile conseil , et le nomma son exécuteur testamentaire , en ordonnant que tous les papiers importants qu'il possédait fussent confiés à sa prudence et à sa fidélité.
Dès l'année 1659, le traité des Pyrénées avait assuré à la France une paix générale et honorable, qui aurait dû procurer aux peuples quelques soulagements, si la cupidité des traitants et les déprédations d'une administration infidèle n'avaient pas rendu la charge des impôts et les rigueurs de leur perception tellement accablantes que la culture des terres commençait à être abandonnée, et que le commerce succombait en même temps sous la persécution des lignes de douanes et des péages intérieurs. A la mort du cardinal, qui eut lieu le 9 mars 1 661 , le pays supportait , indépendamment d'un très-grand nombre de taxes locales inégalement réparties , 84 millions de contributions générales, sur lesquelles le Trésor avait engagé 52 millions par des aliénations ou des constitutions de rentes, et ne recevait plus que 32 millions de ressources pour acquitter une dépense annuelle de 60 millions, et pour satisfaire à des profusions de courtisans et de financiers qui s'élevait ordinairement à près de 400 millions. Les revenus étaient d'ailleurs consommés d'avance pour plusieurs années ; la dette perpétuelle montait en intérêts à 27,500,000 fr., et en capital à 500 millions ; tous les domaines se trouvaient engagés; les produits des bois avaient été détruits par le manque de surveillance et de police; la»
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marine royale et la navigation marchande attendaient une nouvelle existence; enfin les sciences et les arts étaient retombés dans le plus profond oubli.
Louis XIV, fidèle aux instructions de Mazarinj prit lui-même la direction des affaires de son royaume , chargea Colbert de le délivrer des désordres du surintendant, qui furent aussitôt poursuivis et réprimés avec une ardeur dans laquelle on regrette de trouver unie à l'indignation de l'homme de bien l'animosité jalouse d'un rival , et lui confia , après le châtiment du prodigue Fouquet, toute l'administration des finances, d'abord avec le titre d'intendant, et ensuite sous celui de contrôleur général. Cependant ce vigilant monarque se réserva personnellement l'autorisation, le contrôle et le règlement de la dépense. La recommandation expresse qu'il fait à son fils, dans ses Mémoires, sur cette partie du travail d'un roi, nous montre qu'il faisait résider presque entièrement la souveraineté dans l'accomplissement de ces devoirs de surveillance financière.
L'ordre est le besoin le plus impérieux pour un bon administrateur; aussi les premiers efforts de Colbert s'appliquèrent à la réorganisation du système de travail. Il supprima cette foule de directeurs indépendants dont l'action isolée, et souvent contradictoire , avait produit la confusion et l'anarchie dans les diverses branches du service. Son esprit méthodique réforma la complication de ces nombreux rouages, s'empara seul du mouvement de tous les ressorts administratifs , et leur imprima une impulsion directe, rapide et uni-
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forme. Toutefois il voulut éclairer sa marche par l'institution d'un conseil royal de finances, composé des hommes les plus instruits. Il le chargea de préparer la solution des questions difficiles, de maintenir l'unité de vues , et de prêter le secours et l'autorité de son examen aux décisions du Gouvernement, sans que son intervention pût apporter ni retard ni entrave à leur exécution.
Afin d'écarter tous les obstacles intérieurs qui lui fermaient l'entrée de sa carrière , le nouveau contrôleur général créa une chambre de justice pour la révision des dettes précédentes , et pour la liquidation du passif réel du Trésor. Les malversations des traitants et des comptables se dévoilèrent immédiatement; une partie des engagements de l'Etat fut annulée ou réduite, comme entachée de dol et de fraude ; la couronne remise en possession d'un grand nombre de droits et de domaines usurpés ; les créances fictives furent effacées; les débets constatés et poursuivis; enfin les amendes prononcées sur ces innombrables délits produisirent près de 40 millions de rentrées successives. Un seul fait nous révèle l'importance et l'utilité de cet apurement général de la situation des finances , c'est la découverte de 384 millions de fausses ordonnances et de bons du comptant simulés.
Le point de départ de la nouvelle administration devenu clair et dégagé de toute incertitude, Colbert s'empressa de répandre à l'extérieur la régularité qui commençait à s'établir au point central , et qui ne pouvait y être maintenue que
par l'exactitude des comptabilités élémentaires. A cet effet, il fit revivre les dispositions des anciennes ordonnances de Sully, qui prescrivaient à tous les agents du trésor la tenue d'écritures uniformes, ayant pour base un journal de leurs opérations dont le résumé périodique devait être parvenu à jour fixe dans les mains du contrôleur général. Il assura leur responsabilité par des cautionnements et des gages hypothécaires. Il restreignit ensuite dans l'espace de quinze mois les termes des obligations des receveurs généraux ; il en exigea l'acquittement ponctuel aux échéances, sous peine de destitution ; il leur demanda le compte de chaque exercice dans l'année qui suit son exécution, et il fit cesser ainsi, par une prévoyante sévérité , les retards de versements et d'apurements de gestions qui privaient autrefois le Trésor de la jouissance de ses produits et de la connaissance de sa situation.
Ces utiles précautions préparèrent un enchaînement facile de tous les éléments de la comptabilité centrale, et permirent de recueillir l'ensemble des résultats des différents services, sur un journal général et sur un grand-livre en parties doubles , avec autant de promptitude que de précision. Pour compléter ces mesures, Colbert lit dresser, avant l'ouverture de chaque exercice, un état de prévoyance , véritable budget arrêté par le prince en son conseil, où se calculaient approximativement les revenus et les dépenses de l'Etat. Il pouvait ainsi comparer incessamment les faits consommés avec leurs prévisions , et soumettre à la fin de chaque mois et de chaque an-
née, à l'approbation royale, l'état au vrai des opérations et de la situation du Trésor.
Coibert avait à peine organisé le mécanisme de ses contrôles, et répandu partout la lumière qui devait éclairer sa surveillance ou le guider dans ses projets d'améliorations , qu'il dirigea tous les efforts de son génie sur le système des revenus publics.
Les tailles offraient alors un mélange très-mal combiné de l'impôt foncier et de la taxe personnelle. Elles variaient dans les bases de leur assiette d'une province à l'autre, se répartissaient de la manière la plus inégale , avec une rigueur accablante contre le pauvre , et avec une faveur aveugle envers le riche. La classe élevée de la société s'était soustraite à cette charge par des privilèges réels ou usurpés , et elle retombait de tout son poids sur celle qui ne vit que du produit de son travail. Le nouvel administrateur, ayant reconnu que les vices de cette contribution recelaient depuis longtemps la cause principale de la misère des peuples, commença par accorder le dégrèvement d'un arriéré de douze années, qui s'était accumulé avant son arrivée au ministère. H prépara ensuite un modèle de règlement dont les dispositions tendaient à adoucir le régime de cette imposition. Il chercha aussi à rétablir l'égalité proportionnelle des cotes individuelles en perfectionnant et en pressant , peut-être avec trop de rigueur, les travaux imparfaits du cadastre des terres. Il supprima toutes les exemptions irrégulières, après avoir exigé des amendes considérables des débiteurs de mauvaise foi. Il régularisa
les formes et modéra le taux des frais de poursuites. Il réussit encore à diminuer cette surcharge des contribuables obérés en intéressant les comptables, par des primes, à en réduire la dépense. Instruit par l'exemple de Sully, il remit à l'abri de la saisie et de la vente le cheptel et tous les instruments du labourage. Enfin il fit descendre successivement le montant de ces contributions onéreuses de 56 à 33 millions , et rendit ainsi à l'agriculture un revenu de 23 millions, en ajoutant plus de 500 millions à la valeur capitale des propriétés foncières. Il se proposait même de réduire un jour à 25 millions le montant de ces pénibles sacrifices. Nonobstant l'importance de la remise accordée aux peuples sur cette branche de produits, il parvint à conserver au Trésor à peu près le même revenu , en lui faisant restituer, par des réformes ou par des rachats , toute la portion des recettes qui avait été abusivement cédée ou aliénée.
Ces généreuses mesures nous montrent toute la sollicitude de Colbert pour la classe laborieuse des cultivateurs; mais leur influence eût été bien plus favorable à la prospérité publique , si le spectacle alarmant de plusieurs disettes n'avait point égaré sa prévoyance en lui inspirant des précautions exagérées sur le commerce des grains. La prohibition absolue de leur sortie du royaume et les entraves apportées à leur circulation dans l'intérieur ont graduellement abaissé leur cours vénal de 4 6 livres à 7 livres le setier. Cette progression décroissante de la valeur d'une denrée alimentaire, qui sert de mesure à tous les prix,
a été aussi funeste au propriétaire dont elle détruisait les revenus, qu'au journalier dont elle attaquait le salaire. Toutefois, le privilège par lequel ce Ministre avait soustrait le bétail à l'action du fisc a donné un si heureux développement à l'éducation des bestiaux , que cette nouvelle industrie agricole a compensé une partie des préjudices résultant de la vicieuse législation des céréales, et permit à la Fiance d'échapper sur cet article à la dépendance de l'étranger.
C'est principalement par une admirable sagacité à comprendre et à servir les véritables intérêts du commerce et de l'industrie que Colbert se montra supérieur à son siècle; il a tracé l'éternelle leçon de l'avenir dans sa réforme du système des douanes , connues alors sous diverses dénominations , et particulièrement sous celle de traites , et dans ses modifications éclairées sur les taxes de consommation et sur les autres droits indirects , désignés par le titre générique & aides et gabelles, La variété de ces nombreuses redevances et des formes de leur perception en avait tellement compliqué le régime, que les contribuables étaient presque toujours contraints de se soumettre aveuglément aux exigences intéressées des derniers agents des fermes. Mais ce qui les rendait tout à fait intolérables , c'étaient les formalités vexatoires et les taxes arbitraires qui arrêtaient à chaque pas les marchandises en cours de transport, et qui fermaient à toutes les industries les débouchés naturels de leurs produits.
Pour lutter contre les embarras d'un semblable désordre et contre les intérêts puissants qui sont
toujours armés pour la défense des abus, Colbert ne se crut pas assez fort de son expérience et de son génie : il appela le commerce lui-même à son secours, en fondant un conseil spécial que le Roi présidait tous les quinze jours, en invitant les négociants à faire connaître directement au prince leurs besoins, à lui envoyer des députés et à adresser leurs réclamations à un officier de la couronne chargé de les recevoir et de les soumettre à l'examen d'une maison de banque instituée pour accomplir cette utile mission , enfin en demandant par des instructions détaillées à tous les corps de marchands , à la magistrature , aux gouverneurs, aux intendants des provinces, aux ambassadeurs et aux autres agents diplomatiques, d'éclairer et de seconder les efforts du Ministre dans toutes les mesures relatives à la protection du commerce et de l'industrie.
C'est donc en se fortifiant du concours du pays et de l'appui de l'autorité royale, qu'il entreprit la tâche qu'il considérait avec raison comme la plus savante et la plus difficile : celle de reviser les impôts et de régler les tarifs auxquels sont si étroitement attachées la misère ou la prospérité des peuples.
Il reconquit d'abord la direction et la surveillance de ces branches du service générai qui avaient été enlevées au Gouvernement , et se rendit seul maître de l'administration des contributions indirectes, en les dégageant des charges spéciales qui en absorbaient une grande partie au profit de spéculateurs avides; il abolit ou diminua les péages établis sur les rivières , les ponts , les
bacs et les routes, et dont la gène ruineuse mettait obstacle à l'activité des communications intérieures; il fit cesser l'exagération de la plupart des anciennes taxes, et convertit en un droit unique toutes celles qui étaient de même nature ; il accorda la décharge des dix sous additionnels qui augmentaient depuis longtemps le poids des aides ; il rendit aux communes la moitié de leurs octrois, dont Emery les avait totalement dépouillées, et rétablit en même temps l'ordre dans leurs comptes et l'économie dans la gestion de leurs deniers; il parvint ainsi à adoucir et à simplifier la perception de ces impositions de manière à la rendre aussi facile et aussi claire pour le redevable que pour le préposé du fisc. Il fonda le régime des acquits-à-caution, dont le contrôle ingénieux permet de suivre le mouvement des marchandises depuis le lieu de la production jusqu'à celui de la vente en détail, de ne jamais réclamer l'avance de l'impôt au propriétaire ni au négociant, et d'en attendre avec sécurité le paiement de la main même du consommateur. Cette précieuse méthode fut appliquée avec succès à un grand nombre de denrées , et surtout aux vins , eaux-de-vie et autres boissons ; le cultivateur de ces derniers produits fut même affranchi de tous droits pour sa consommation sur les lieux de récoltes.
L'impôt du sel était accablant pour la portion du royaume qui en supportait toutes les rigueurs sous le nom de pays de grandes et de petites gabelles y et dont les habitants enviaient le privilège des provinces exemptes et rédimées. La disparité choquante des conditions imposées à chaque loca-
ïité, celle qui existait entre les différents ordres de l'Etat, le nombre des formalités à remplir et la sévérité des peines de contraventions, soit pour les exploitants, soit pour les consommateurs, en avaient rendu la perception odieuse et difficile. Colbert, ne pouvant pas changer le système d'une contribution aussi productive et depuis longtemps consacrée par les habitudes financières, la soumit à un ordre plus exact et plus précis , en déterminant les devoirs des commis et des contribuables par un règlement qui est un modèle de méthode et d'habileté administrative. Il abaissa en même temps les droits antérieurs d'une manière trèssensible, surtout pour les régions de la France les plus grevées.
Ce Ministre a été aussi le premier à comprendre l'importance de la ressource promise au Trésor par la consommation naissante du tabac ; il a fondé le privilège de la culture et le monopole de la vente de cette denrée , qui était déjà le luxe du pauvre et la fantaisie du riche, et dont l'usage est devenu assez général pour procurer à l'Etat l'un de ses revenus les plus abondants et les moins onéreux.
Il a également recréé le produit des postes en réunissant le service des lettres et des messageries, qui avait été précédemment livré aux exactions des préposés des aides ou aux désordres des seigneurs de la cour, et en élevant sa recette de cent mille francs à près d'un million. Cette réforme nouvelle fit retirer à Louvois le bénéfice de la correspondance à l'étranger, que la munificence de Louis XIV lui avait abandonnée à titre de gra~
tification , et délivra le commerce des frais et des vexations les plus arbitraires.
La recherche des domaines usurpés , celle des îles, îlots, attérissements et affaiblissements des rivières, fut confiée à des courtisans, qui en partagèrent les bénéfices avec des entrepreneurs ; cette concession , qui avait tous les inconvénients d'une faveur, produisit cependant des restitutions assez considérables. Une commission spéciale fut également chargée , en 1 667, de procéder à la liquidation du domaine royal, et son travail procura de nouvelles ressources au Trésor.
L'esprit pénétrant de Colbert avait compris , malgré les préjugés de son temps, l'office important que remplit le numéraire dans les opérations commerciales ; il savait déjà qu'il est l'agent indispensable des échanges , et qu'il ne faut pas déranger l'équilibre naturel qui s'établit entre la valeur de ce signe représentatif et celle de toutes les marchandises. Il leva donc les prohibitions qui interdisaient l'entrée et la sortie des matières d'or et d'argent; il prépara ainsi le développement de ce genre de spéculation et de toutes les industries qui s'y rattachent, et il provoqua les envois de l'étranger, en opérant pour la première fois, aux frais de l'État , une refonte d'espèces détériorées. Ensuite il convertit en régie intéressée la ferme des produits de la fabrication des monnaies , et réalisa , dès cette époque, une portion des garanties que ce service offre aujourd'hui au Trésor et aux particuliers.
Enfin, le travail qui recommande le plus cet homme d'Etat à la reconnaissance de ses contem-
porains et à l'admiration de la postérité, est le changement remarquable qu'il introduisit dans le tarif des douanes. Il a ouvert , par ses ordonnances de 1 664 et de \ 667, les saines voies de l'économie politique, et il en a enseigné pour toujours les véritables principes, sous l'inspiration de la raison la plus éclairée , par ces paroles écrites de sa main dans un Mémoire au Roi : « Réduire les « droits à la sortie sur les denrées et sur les ma- « nufactures du royaume ; diminuer aux entrées « les droits sur tout ce qui sert aux fabriques ; « repousser, par l'élévation des droits, les pro- « duits des manufactures étrangères. » Il a su résumer ainsi en quelques mots toute la science du plus habile administrateur et de l'économiste le mieux instruit des intérêts de son pays.
Après avoir reporté sur la limite des côtes et des frontières de la France, souvent même contre le vœu des populations ignorantes , toutes les gênes des taxes locales qui enchaînaient les mouvements du commerce en consommant la ruine des industries françaises , il favorisa le développement des productions nationales; il féconda partout le travail, qui est la source de la richesse, lorsqu'il ne reçoit pas une direction forcée. Il sut opposer, par les combinaisons de la plus ingénieuse prévoyance , l'action protectrice des droits d'entrée et de sortie à l'invasion des produits étrangers , en même temps qu'il renversait tous les obstacles qui arrêtaient l'écoulement intérieur et extérieur de nos denrées. Ses règlements, longtemps débattus avec les divers chefs des établissements industriels et mûrement délibérés dans le
conseil de commerce, l'ont presque toujours conduit au but qu'il voulait atteindre, parce qu'il n'y marcha jamais à la fausse lueur des théories, mais qu'il s'y dirigeait constamment au grand jour de l'expérience.
Pour accélérer cette renaissance du commerce et de l'industrie , il leur accorda en 1 670 des facilités jusqu'alors inconnues, qui agrandirent la sphère de leurs entreprises, et en augmentèrent considérablement l'activité, le nombre et les chances de profits. Le transit des marchandises destinées à l'étranger fut autorisé avec immunité de droits , dans toute l'étendue du royaume ; des entrepôts furent ouverts dans les ports et les villes principales , pour recevoir, en franchise de douanes , les denrées qui ne pouvaient pas être immédiatement expédiées au dehors ou livrées à la consommation intérieure. Les négociants furent également exemptés des droits de sortie et remboursés de ceux qui avaient été payés à l'entrée, sur les produits des importations qui devaient être réexportées.
On doit regarder aussi comme l'une des améliorations les plus utiles celle qui fut apportée dans le régime des fermes par la réunion dans un même bail de toutes les taxes analogues, et par l'adjudication publique de leur concession. Colbert parvint ainsi à restreindre les scandaleux bénéfices des financiers , à libérer ces contrats importants de toutes les pensions, pots-de-vin et autres charges accessoires prélevées sur les produits , à réduire le nombre des agents ainsi que les frais de régie et de perception , enfin à élever les revenus du Trésor, non-seulement par les progrès
de l'aisance générale, mais encore par la réforme des abus et des vices de leur ancienne administration.
Afin de mettre un terme aux fréquentes collisions qui s'élevaient autrefois entre les commis et les redevables, il établit un comité de trois négociants et de trois fermiers généraux , chargé de concilier les difficultés ou de résoudre les doutes résultant de l'application des tarifs , et d'épargner à l'État et aux particuliers tous les préjudices d'une guerre continuelle entre le Trésor public et l'intérêt privé.
Le savant administrateur ne crut pas avoir assez fait pour donner l'essor au travail, et pour assurer le développement des revenus de la France par la réorganisation du système des contributions directes et indirectes ; il voulut encore soutenir les efforts de toutes les classes laborieuses par une protection spéciale et par des encouragements distribués avec discernement aux manufactures et à la navigation. Un million de livres fut consacré chaque année à des gratifications et secours ayant cette double destination. On vit aussitôt s'établir ou se ranimer des fonderies de divers métaux, des fabriques de glaces, de faïence, de cordages, de toiles à voiles, de draps à Sedan, à Louviers et à Abbeville , de tapisseries à Aubusson , de serges , de tanneries, de soieries, de dentelles et de points de Gênes et de Venise; enfin, le métier à bas, ancienne invention de l'industrie française , fut reconquis sur l'Angleterre.
Il faisait en même temps entretenir avec soin la voie publique, ouvrir de nouvelles routes et
creuser des canaux, parmi lesquels on admirera toujours celui du Languedoc. Non content d'avoir favorisé et multiplié dans l'intérieur les relations les plus productives pour les peuples par le renversement des barrières fiscales et l'amélioration des moyens de communication , il ouvrit bientôt les portes et les marchés du monde à notre navigation commerciale, en imposant un droit de deux livres dix sous par tonneau aux navires étrangers ; en purgeant la Méditerranée de tous les pirates barbaresques ; en accordant des primes élevées aux armateurs pour l'achat ou la construction de leurs bâtiments , et quelquefois selon la nature et la destination des chargements,* en fondant des comptoirs dans les principaux ports du Levant ; en accordant la franchise à celui de Marseille ; en reconstituant et en perfectionnant sans cesse les statuts des Compagnies des Indes orientales et occidentales ; en abolissant la vénalité des charges de consuls , pour les réserver à l'expérience et au mérite; en augmentant nos colonies et en les soumettant à un régime plus régulier ; enfin , en conservant les privilèges de la noblesse aux gentilshommes qui voulaient se livrer au commerce maritime.
Il existait encore un puissant moyen de vivifier les sources de la richesse générale; il ne pouvait pas échapper à la sollicitude de Colbert : aussi doiton regarder comme l'un des plus grands bienfaits de son administration l'ordonnance de 1 669 sur les eaux et forêts.
Depuis longtemps cette branche de service , organisée par Charlemagne, était tombée dans le
chaos des lois les plus confuses, et livrée, par une foule de préposés, sans direction et sans responsabilité , à tous les envahissements de la cupidité publique. Vingt et un commissaires d'une expérience éprouvée furent chargés , pendant huit années consécutives, de vérifier, sur les lieux mêmes, les vices nombreux du régime précédent, et de proposer les réformes et les améliorations nécessaires. Les Mémoires rédigés à la suite de ces longues et habiles investigations furent discutés dans le conseil royal, et servirent de base à la formation d'un code général qui sera dans tous les temps le meilleur guide des administrateurs et des forestiers.
Cette ordonnance réduisit le personnel surabondant des anciens fonctionnaires, fixa les attributions précises des officiers maintenus, fonda l'unité de système dans toutes les provinces et l'uniformité de jurisprudence pour tous les délits; elle fit constater avec exactitude la conteAnce et l'étendue de ces immeubles, détermina le mode de conservation et d'aménagement des bois , ainsi que les précautions et les formalités relatives aux coupes et à la vente de leurs produits; elle régla l'exercice des droits et des charges dont ces propriétés sont grevées; elle prescrivit toutes les mesures concernant les communes, les gens de main-morte, les ecclésiastiques et les particuliers. Ce précieux règlement a conservé à notre pays un revenu considérable, le combustible de nos foyers domestiques et de nos usines, les matériaux nécessaires à l'exploitation de nos vignobles, à la confection de nos meubles et à la construction des h. 28
bâtiments qui couvrent le sol de la France, ainsif que des vaisseaux qui suivent le cours de nos fleuves et qui parcourent les mers pour transporter dans toutes les parties du monde les produits de l'agriculture et de l'industrie, la puissance de nos armées navales et les recherches de nos savants
navigateurs.
Louis XIV, qui s'associait avec ardeur aux travaux de son infatigable Ministre et à l'honneur de ses nombreux succès, s'était convaincu, par les merveilles si rapidement opérées dans l'administration des finances, qu'il ne devait pas hésiter à lui conférer les pouvoirs nécessaires pour achever la grande œuvre d'une régénération nationale; il comprit, à la vue de la prospérité croissante de son peuple, qu'il fallait mettre ce puissant génie en possession de toute la destinée de la France , et lui imposer la tâche de tout le bien qui restait encore à faire dans son royaume ; il lui confia donc 0n \ 665 et 1 668 , la double mission de créer une marine et de rallumer le flambeau des sciences et des arts.
A peine était-il appelé à remplir ces nouveaux devoirs, qu'il s'empressa de réparer le petit nombre de bâtiments du Roi qui se détruisaient par une stérile station dans les ports. 11 établit ensuite des conseils particuliers afin de hâter et de perfectionner la construction des vaisseaux. Il forma bientôt une escadre assez forte et assez bien dirigée pour faire respecter notre puissance dans l'Orient , et pour défendre notre commerce contre les forbans d'Alger et des côtes de la Barbarie. Il fit cesser immédiatement les violences de la presse
exercée sur la population des côtes pour y substituer le régime équitable et régulier des classes. Il fonda , sous le titre de caisse des invalides, une institution providentielle pour l'intéressante famille des gens de mer. Des écoles de pilotage et d'artillerie furent créées dans les ports. Les faveurs et les privilèges , habilement distribués à la marine marchande, lui imprimèrent une activité et un développement qui augmenta trèspromptement le nombre des bâtiments a flot; celui des matelots capables de les manœuvrer s'éleva bientôt à plus de soixante mille. On vit se former avec rapidité les arsenaux et les chantiers de Rochefort , de Brest , de Toulon et de Cette , et s'achever les fortifications du Havre et de Dunkerque.
Les ordres généraux , et souvent même les lettres de services à de simples officiers, sont écrits de la main de Colbert, mais il n'y commande jamais qu'au nom du Roi , et c'est toujours la seule autorité du monarque qui ordonne , qui punit et qui récompense. On remarque cette parole touchante qui termine le résumé dans lequel il explique à son fils , devenu son collaborateur , les intentions de Louis XIV sur la direction à imprimer à la marine : « Il faut que mon fils sente aussi « vivement tous les désordres qui arriveront dans ce le commerce et toutes les pertes que feront les « marchands , comme si elles lui étaient person- « nelles. »
C'est presque toujours aussi de cette main habile et laborieuse que sont tracés les premiers règlements sur la formation des magasins, sur la
justice spéciale de la marine, sur la police des ports, de la navigation, de la course et de la pêche, sur la fabrication des canons, sur l'armement des navires, sur l'organisation de la discipline des troupes navales, sur les attributions et l'autorité des officiers civils et militaires, sur les pavillons, les marques de commandement et les saluts, sur les comptoirs de commerce, sur les bris et naufrages , sur les assurances , les avaries, les prises, les chartes-parties, les connaissements et tous les contrats de même nature, sur les consulats, sur la colonisation et le régime intérieur de nos possessions d'outre-mer, enfin sur les diverses branches de cette grande administration. Son ordonnance de 1681, qui a fondé les bases et réglé les nombreux détails de cet important service, est devenue le code maritime des nations civilisées.
Les habitudes de l'ordre et de l'économie se manifestent dans toutes ses opérations : il appelle constamment la concurrence pour l'achat des matériaux et des denrées , et soumet toutes les entreprises à l'épreuve de l'adjudication publique ; il obtient à la fois le bas prix et la qualité des fournitures par l'exactitude des paiements ; il prescrit l'usage des écritures en parties doubles pour constater l'entrée, la sortie et l'existence des matières , et il ordonne au garde général et aux agents secondaires attachés à chaque magasin de tenir uji grand livre et des livres auxiliaires divisés par articles. Il institue en même temps un comptable spécial sur chaque vaisseau , et le charge , par un inventaire, de la conservation et de la responsa-
bilité de tous les objets qui en composent le mobilier. Il parvient ainsi à mettre cet important matériel à l'abri des dilapidations dont il avait su préserver aussi les deniers du Trésor.
Enfin, il fait prendre à notre pavillon, qui était presque inconnu sur tous les rivages , le premier rang parmi les puissances de l'Europe. La navigation marchande ressaisit tous les bénéfices du cabotage , et dispute aux étrangers les profits des spéculations lointaines ; plus de deux cents bâtiments du Roi se montrent tout à coup dans nos ports, sillonnent l'Océan et la Méditerranée, et couvrent de leur imposante protection nos colonies renaissantes, les nouvelles expéditions de nos armateurs et toutes nos stations commerciales. La grandeur de Louis XIV et la pénétration de son Ministre appellent au commandement de nos flottes les plus habiles capitaines et les plus brillants courages : d'Estrées, Duquesne, Jean^Bart, Tourville et Forbin se partagent, avec ces deux grands hommes, la gloire d'humilier l'Angleterre et la Hollande, et de leur enlever en quelques années leur longue domination sur les mers.
Il n'appartenait qu'a l'homme généreux et habile qui avait délivré l'industrie des entraves de la fiscalité , et encouragé au dedans et au dehors ses utiles entreprises par la protection des tarifs et l'appui d'une marine victorieuse, d'ennoblir et d'améliorer encore toutes les conditions sociales par l'influence des beaux-arts et des sciences ; il pouvait seul découvrir et resserrer les liens secrets qui unissent les intérêts matériels aux sublimes découvertes de l'étude et de l'observation, aux
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élégantes productions de l'esprit et du goût et aux conceptions brillantes de l'imagination et du génie. Il favorisa donc, de toute la munificence de Louis XIV, la recherche de la vérité, qui dissipe les préjugés de l'ignorance et les erreurs de la superstition; la culture des lettres, qui épure et adoucit les mœurs; enfin, cette admiration des peuples pour les monuments des grands artistes , qui allume dans tous les cœurs l'amour de la gloire et de la patrie.
Les hommes distingués par leurs lumières et leurs talents accoururent de tous les points de la France et de l'étranger à la voix d'un souverain qui se grandissait de leur mérite en les élevant jusqu'à lui , et qui s'enrichissait du produit de leurs connaissances en leur prodiguant des honneurs et des récompenses. Le Ministre ouvrait avec empressement les caisses du Trésor à ces fertiles bienfaits, et faisait inscrire sur la liste des pensions , à la place autrefois réservée à la faveur et à l'intrigue, les plus grands noms qui aient jamais illustré le pays : on y lira toujours avec orgueil ceux de Corneille, Racine, Molière, Boileau, Fléchier, Perrault et de toutes les célébrités de la plus belle époque de notre histoire. Colbert voulut ajouter à tous ses titres à la renommée celui de fondateur des Académies des Sciences , des Inscriptions et Belles-Lettres, d'Architecture, de Peinture, de Sculpture et de l'école de Rome. Là se dévoilèrent aux regards des Duverney , Bailli , Duhamel , Picard et L'Hôpital , les merveilles cachées de la nature et les mystères de l'antiquité : c'est aussi de ces immortels ateliers du génie que
sortirent les œuvres du Poussin , de Lesueur, du Puget et de leurs dignes successeurs. L'Observatoire fut ouvert aux savantes études de deux étrangers, Huyghens et Cassini, qui appartiennent à la France par les services qu'ils lui ont rendus. La Bibliothèque Royale fut considérablement accrue, et offrit à l'instruction publique toutes les productions de l'esprit humain. Les tissus brillants de la Perse et de l'Inde furent effacés par les tapisseries de Beauvais, et surtout par les tableaux des Gobelins confiés au pinceau de Lebrun.
La ville de Paris sembla devenir dès cette époque, par les soins du Ministre, la capitale du monde civilisé ; il y établit la propreté pendant le jour, la clarté, l'ordre et la sûreté des citoyens pendant la nuit; il fit paver ses rues, entretenir et souvent édifier ses ponts et ses quais, construire les portes Saint-Denis et Saint-Martin , ouvrir une partie de ses places publiques, planter ses boulevards, confier à Le Nôtre le jardin des Tuileries , et à Perrault la colonnade du Louvre; secondé par les efforts de ces deux grands architectes et par le concours de Mansard et du cavalier Bernin, on le vit élever, à la grandeur de son maître et a l'orgueil national , l'Hôtel royal des Invalides et les magnifiques palais de Versailles, de Trianon , de Marly et de Meudon , où se trouvèrent à la fois réunis et présentés a l'admiration de l'Europe tous les chefs-d'œuvre des arts; enfin les abondantes épargnes du Trésor lui permirent d'entourer la France d'une ceinture de forteresses créées par le génie de Vauban.
Ces grands travaux ont fait participer au retour
de l'aisance une nombreuse population d'ouvriers, ont introduit le goût et la pureté des formes dans toutes les productions de notre industrie , et leur ont ainsi assuré une supériorité marquée sur celles des fabriques étrangères; entin , ils ont excité les besoins du luxe , qui occupent toujours les classes laborieuses, et qui font naturellement parvenir au pauvre le superflu du riche.
Colbert ne restreignit jamais les dépenses de l'État dans les calculs étroits d'une stérile économie; il appelait à Paris , par l'éclat du trône et par la magnificence des fêtes de la cour , tous les hommes opulents de l'Europe, et il apaisait même les scrupules de Louis XIV sur le faste de ces grands spectacles en lui montrant que l'un de ses plus brillants carrousels , qui avait coûté un million au Trésor, lui avait immédiatement restitué plus de 2 millions en taxes de consommation.
Vingt-deux ans du travail le plus opiniâtre ont permis à cet administrateur universel d'accomplir tous ces prodiges de l'industrie , du commerce , des sciences et des arts , et de porter au plus haut degré le bien-être, la puissance et la dignité de sa patrie. Six années d'une paix non interrompue ont favorisé ses premiers efforts ; mais les sages représentations qu'il opposa toujours aux conseils ambitieux de Louvois et à l'humeur trop belliqueuse de son maître, n'ont pas pu préserver la France d'une guerre qui a retardé ce grand homme au milieu de sa bienfaisante carrière, pendant l'espace de dix années.
Les dépenses extraordinaires qu'ont occasionnées , en 1 667 et 1 668 , les succès rapides des pi e-
mières armes de Louis XIV contre l'Espagne , ont été acquittées, soit avec des recettes ordinaires plus abondantes, soit avec les produits recouvrés par la chambre de justice sur les dilapidations du passé, et n'ont point arrêté les progrès des améliorations commencées. Mais la seconde lutte de cette nation, fortifiée par l'alliance de l'Empire et de la Hollande, en élevant encore la gloire de Louis XIV sur les trophées de Turenne et de Condé, a réduit le génie de Colbert à s'abaisser aux déplorables expédients de l'ancienne finance, et à subir le rétablissement de quelques-uns des offices supprimés, la création de nouvelles charges, l'aliénation de plusieurs propriétés domaniales , la cession de différentes branches du revenu de l'Etat ou l'élévation de certains droits, enfin de recourir, malgré son extrême répugnance, à la voie périlleuse des emprunts.
L'esprit d'entreprise et de conquête du jeune monarque, excité sans cesse par l'ardente rivalité du Ministre de la guerre contre le gardien de la fortune publique, avait effrayé la prudence de ce contrôleur général sur les dangers d'une ressource plus facile à obtenir qu'à renfermer dans de sages limites. Aussi disait-il au premier président Lamoignon, dont l'avis avait fait adopter, dans le conseil royal , ce genre de subside extraordinaire : « Vous triomphez; mais croyez- vous avoir fait « 1 action d'un homme de bien ? croyez-vous que « je ne susse pas comme vous qu'on pouvait trou- « ver de l'argent à emprunter? Mais connaissez- « vous comme moi l'homme auquel nous avons « affaire, sa passion pour la représentation, pour
ci les grandes entreprises, pour tout genre de « dépense? Voilà donc la carrière ouverte aux « emprunts, par conséquent à des dépenses et à « des impôts illimités! Vous en répondrez a la « nation et à la postérité. » D'ailleurs, entraîné par les idées de son temps et par les pernicieux exemples de ses prédécesseurs , il avait trop souvent méconnu les principes du crédit en imposant aux rentiers des réductions forcées , pour ne pas craindre que les capitalistes, justement alarmés, ne lui fissent payer très-cher les nouveaux secours qu'il était contraint de solliciter de leur défiance. En effet, quoiqu'il eût fixé par un édit l'intérêt légal des transactions particulières a 5 pour 100, et que la situation des finances fût alors trèsrassurante, il ne put contracter d'abord avec les prêteurs du Trésor qu'au denier dix-huit. Cependant, il étendit la concurrence de ses appels de fonds dans toute la France et même à l'étranger, conception aussi habile que remarquable à cette époque. Enfin , par une combinaison non moins ingénieuse et tout à fait nouvelle, il ouvrit, en même temps que le grand-livre de la dette constituée , une caisse d'emprunts à termes , où vinrent affluer des ressources considérables, au taux modéré de 5 pour 1 00 pour une année. On trouve encore une preuve très-frappante de sa sagacité pour les opérations de crédit dans la conversion qu'il parvint k réaliser, à l'aide de nouveaux emprunts faits au taux légal, de toutes les rentes constituées à un intérêt plus élevé, sous l'empire de circonstances moins favorables. Enfin , il réussit, par l'action constante d'un amortissement
successif, à réduire les 262 millions précédemment empruntés à la somme de \ 58 millions , et à faire descendre les \ A millions d'arrérages dont l'État avait été grevé ? à 8 millions seulement. Il fit également annuler après la paix de Nimègue , par de prompts rachats , toutes les cessions antérieures d'offices, de propriétés de la couronne ou de revenus du Trésor.
Sur quelque partie du service public que se portent les regards de l'admirateur du grand siècle de Louis XIV, il y trouvera toujours la trace lumineuse de l'inépuisable génie de Colbert. Aucun moyen de servir les intérêts de l'humanité ou d'accélérer les progrès de la civilisation n'échappait à sa prévoyance. Son édit de 1666 sur le mariage est un des actes les plus utiles de son ministère; dans la vue de resserrer ce lien politique et sacré qui est la première base de l'état social , et de favoriser à la fois l'amélioration des mœurs et l'accroissement de la population , il fît accorder plusieurs années d'exemption d'impôts aux jeunes gens qui se mariaient avant l'âge de vingt-deux ans; une dispense entière des charges publiques aux pères des dix enfants légitimes vivants ou morts au service du Roi, et enfin des secours pécuniaires à ceux qui en avaient douze. Il arrêta, d'après les mêmes considérations, le développement des communautés religieuses, en limitant leur nombre pour l'avenir, en restreignant la faculté de les enrichir par des legs ou des donations, et en supprimant toutes les maisons qui s'étaient établies sans autorisation royale. La bonne administration de la justice, qui est
la meilleure règle des droits et des devoirs du prince et des sujets, devait appeler aussi toute l'attention de cet homme d'Etat; il s'empressa donc de ramener au Trésor le produit des amendes judiciaires qui avait été détourné au profit des tribunaux et au détriment de leur considération. Il fit préparer et achever en 1 667 et en 1 670 , par une commission de magistrats , la réforme des lois civiles et criminelles : leur travail a éclairé pour la première fois le dédale de l'ancienne procédure; il en a simplifié les formes et abrégé les ruineuses lenteurs ; il a nettement caractérisé les délits et les peines; il a fixé la compétence et les attributions des juges; enfin, un édit du mois de mars 1673 a déterminé avec modération le taux des frais de vacations et d'épices, dont le montant surpassait ordinairement la valeur des litiges. C'est également à la même époque que parut un nouveau code de commerce dont les dispositions ont déterminé avec précision toutes les transactions des négociants, les formes et les clauses de leurs engagements , les règles de leurs contrats , les diverses conditions qui sont attachées à l'exercice des professions industrielles , et presque tous les principes qui servent encore aujourd'hui de base à cette partie de notre législation.
Ainsi Colbert a voulu réorganiser la société tout entière, et former chacun des anneaux de cette longue chaîne de rapports qui unissent les citoyens , soit entre eux , soit avec le Gouvernement, pour mieux s'emparer par sa féconde pensée de tous les éléments de l'ordre et de la prospérité publique.
Dans un temps où la naissance conduisait aux honneurs et à la fortune, un homme sorti d'un rang obscur, sans autre protection que la force de son intelligence et de sa volonté, a peine formé par une instruction élémentaire, mais dirigé par de bons principes, se grandit de lui-même par une longue pratique des affaires industrielles, par l'étude des lois, par une observation profonde des faits, par un noviciat de douze années dans l'administration publique , et devient , à l'âge de l'expérience, le conseil et le guide du plus grand souverain de l'Europe, de celui qui fut le meilleur juge de tous les talents, et dont Colbert expliquait confidentiellement à son fils îa puissante capacité pour le travail par ces mots : a Jamais roi n'a eu autant d'application. » A peine ce nouveau Ministre a-t-il reçu de la confiance de son maître la direction des finances de l'État qu'il en simplifie l'organisation, et qu'il en soumet toutes les parties aux règles de comptabilité qui font encore aujourd'hui l'honneur de l'administration française. L'ordre et l'économie sont les premiers moyens qu'il emploie pour ramener l'abondance au Trésor, et il obtient de ces deux grandes sources de la richesse tout ce que le régime, alors en vigueur, de l'aliénation des services publics pouvait lui permettre d'arracher à la cupidité des traitants et de leurs puissants complices. Bientôt il déploie les plus utiles ressources de son génie dans la réforme du système des contributions directes et indirectes, et il réussit, malgré les résistances de la routine et de l'intérêt privé, a féconder le travail du laboureur, de l'in-
dustriel et du négociant, en modérant le poids des impôts par une meilleure répartition ou par des dégrèvements habilement calculés , et en offrant à tous les efforts de l'intelligence une protection certaine et de généreux encouragements. Ses sages règlements, qui sont devenus nos meilleurs modèles, ont répandu l'aisance dans toutes les classes de la société en assurant la progression croissante des revenus publics, et, par une conséquence naturelle , l'acquittement facile de toutes les dépenses utiles ou glorieuses pour la France. Il a su créer k son pays la première marine du monde , conserver ses forêts , percer des routes et creuser des canaux, peupler nos villes de manufactures, ouvrir des ports sur nos côtes, et défendre nos frontières par les fortifications de Vauban. Les plus beaux monuments des arts, les plus brillants chefsd'œuvre des lettres, les plus précieuses découvertes des sciences, ont été les fruits immortels de ses grandes institutions.
Au milieu même de ces nobles entreprises, l'impérieuse nécessité d'assurer les succès de nos armées pendant une guerre de dix années, a révélé d'avance à sa pénétration les plus ingénieuses combinaisons du crédit public. Il accomplit la réforme de la législation civile , criminelle et commerciale, et seconda par de nouveaux codes les progrès de la civilisation.
Enfin , après avoir tant accordé à la grandeur du trône et à la puissance nationale, il a enrichi le Trésor d'un accroissement de produits de 27,800,000 francs, d'une réduction de ses charges montant à 29,200,000 francs, et en résultat d'une
nouvelle ressource de 57 millions. L'augmentation qu'il a apportée aux dépenses, par une plus large dotation des services, ne s'est élevée qu'à 35 millions , et lui a laissé un excédant annuel de recettes de 22 millions pour éteindre successivement une dette constituée qui n'était plus, en 1 683, que de 1 58 millions en capital , et une dette flottante réduite à 36 millions. L'Etat touchait donc alors au terme d'une entière libération.
Près de deux siècles se sont écoulés depuis l'accomplissement de ces grandes œuvres, trop tôt méconnues et trop longtemps oubliées. Le retour des gouvernements modernes à ces mémorables exemples est devenu leur plus sûr moyen de succès, et sera toujours un nouveau titre de gloire pour celui qui les leur a donnés. Il a suffi de nous rappeler les leçons de cet habile administrateur, après l'épreuve ruineuse de nos troubles révolutionnaires, pour que notre système de finances et nos formes de comptabilité fissent renaître l'ordre et l'abondance, et méritassent les suffrages de l'Europe.
C'est en s' imposant à lui-même, comme à ses collaborateurs, un travail de seize heures par jour pendant une administration de vingt-deux années, que Colbert parvint à réaliser tant de merveilles. Cependant, malgré l'éclat de ses nombreux services et le mérite d'un dévouement complet à sa patrie et à son Roi , il ne put désarmer la haine de ceux dont il avait repoussé les injustes prétentions ou réprimé les désordres. Sa vie, si glorieuse, a été souvent déchirée par des libelles dont les traits venaient expirer devant son froid
mépris. « Le Roi n'y est point offensé, disait-il ; « dès lors je dois croire que je ne le suis pas. » Une fortune de 1 0 millions, qu'il devait à ses économies et à la libéralité de Louis XIV, a été l'objet de si nombreuses calomnies qu'il se crut obligé d'en présenter une justification détaillée à la conscience de son maître.
Nonobstant les éminentes qualités du caractère de cet homme d'Etat, son humeur despotique et impatiente de la contradiction l'entraînait quelquefois, dans son intérieur, jusqu'à l'emportement, et dans le conseil royal , jusqu'à l'inconvenance ; mais ses vertus privées ont toujours commandé l'attachement et le respect à sa famille, et la fierté de Louis-le-Grand a toujours pardonné à la franchise courageuse de son Ministre. Cette disposition naturelle lui fit restreindre les prérogatives des cours souveraines, et écarter leur intervention dans les affaires publiques. Son opinion sur la haute magistrature s'exprime clairement dans ces paroles qu'il adresse à son fils : « Il faut savoir, « entre autres choses sur le Parlement , tout ce « qui concerne la discipline intérieure de cette (( Compagnie, les prétentions qu'elle a sur l'auto- « rite royale, toutes les fautes qu'elle a commises « sur ce point, les troubles qu'elle a causés dans « l'Etat, et les remèdes que les rois y ont ap- « portés. »
Sa faveur a constamment résisté aux longues intrigues de ses ennemis , et même à la malveillance de madame de Maintenon, qui dit avec aigreur, dans ses Mémoires , en parlant de l'honorable opposition de cet homme d'Etat contre la
révocation de ledit de Nantes , si funeste à notre industrie, et de la constante protection dont il couvrit les protestants : « M. Colbert ne pense « qu'à ses finances , et presque jamais à la relief gion. » Madame de Sévigné annonçant à sa fille la mort de la marquise de Seignelay, nous donne aussi, avec la tournure piquante de son style, une idée juste de la puissance qu'il exerçait à la cour. « La fortune a fait là un coup bien hardi d'oser <( fâcher M. Colbert : voilà un beau sujet de mé- « ditation. » La situation élevée à laquelle il fit parvenir tous ceux qui lui appartenaient nous offre une nouvelle preuve de son crédit. Ses trois filles épousèrent trois ducs et pairs; deux de ses fils furent ministres, l'un de la marine, l'autre des affaires étrangères ; un troisième devint archevêque de Rouen et membre de l'Académie ; ses trois autres enfants obtinrent les positions les plus honorables dans l'armée et l'Eglise.
Louis XIV avait atteint le plus haut degré de sa puissance et de sa gloire lorsque la santé de Colbert fut douloureusement éprouvée par l'augmentation d'une pierre qui s'était formée dans ses reins, à la suite des excès de son travail. Ses derniers regards n'ont aperçu que les prospérités dont il avait comblé sa patrie ; ses derniers conseils au Roi pour la réduction des dépenses abusives, pour la remise des impôts les plus onéreux, et pour s'opposer à la lutte fatale qui se préparait en Europe contre la suprématie de son maître , ont été les dispositions testamentaires de ce bienfaiteur de la France.
Au moment de mourir, son âme religieuse et il 29