‹ Systeme pemitentiare, Le Bagne, La Prison Cellulaire, La DeportationChapitre 12 sur 45 · HISTOIRE DU BAGNE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU BAGNE

Le premier rudiment de l'institution pénale des bagnes apparaît dans celle des galères, où les condamnés remplissaient les fonctions de rameurs sur les vaisseaux de l'État; ce qui leur fit alors donner le nom de galériens; plus tard, on les désigna par celui de forsaires, et définitivement de forçats, hommes condamnés à des travaux obligés, forcés; ou bien encore qui exigent de la vigueur, de la force.

Cette peine légale , qui semble inconnue chez les Grecs et chez les Romains , ne peut remonter pour nous au delà du règne de Charles IV , premier roi de France qui ait eu des galères sur mer.

Il faut arriver à Charles VII pour trouver positivement les applications de cette même peine, d'abord effectuées dans le port de Marseille.

Déjà cette institution , encore dans l'enfance, était un premier bienfait de l'imposition du travail aux détenus, un premier progrès bien avantageux dans l'ordre de la pénalité.

La condamnation aux galères, même à temps, emportait alors l'infamie : à perpétuité , elle entraînait de plus la mort civile et la confiscation des biens.

Sous Charles VIII, on imprimait sur l'épaule des condamnés nnemarqv^e indélébile au moyen du fer brûlant.

TEL qu'il est aujourd'hui. H

Cette marque se composa d'abord des trois lettres 6. Â. L. , galères; ensuite de deux seulement, T. F. , travaux forcés; ou T. P, travaux à perpétuité, suivant que la condamnation était à temps ou à vie.

A cette époque , on soumettait encore les condamnés à d'autres mutilations barbares, telles que la section du nez, de la langue, des oreilles , etc.

Sous le même règne, le roi perfectionna l'institution et lui donna surtout plus d'unité par la nomination d'un officier général de toutes les galères.

Le régime alimentaire de ces tristes réceptacles du crime était, à quelques modifications près , celui des bagnes actuels , dont nous parlerons bientôt.

Quant à l'organisation intérieure des galères, on peut dire qu'elle ne remplissait aucune des conditions désirables. M. AJhoy la peint en deux mots : « Là vivaient pêle-mêle le sorcier, le blasphémateur, le faussaire, le banqueroutier, l'assassin, le braconnier, le contrebandier, etc. »

Tant que la marine militaire fut particulièrement représentée par les galères à rames , les bras des galériens, auxquels venaient se mêler ceux de quelques mercenaires libres, constituaient la force motrice principale de notre navigation; aussi le gouvernement spécula-t-il bientôt sur le travail des forçats, comme on le trouve positivement démontré par les édits de Charles IX, de 1564, enjoignant aux cours judiciaires de France de ne pas condamner aux galères pour moins de dix ans!...

Cette injonction, que nous nous abstiendrons de qualifier, tomba bientôt en désuétude, et l'on abaissa le minimum de la peine jusqu'au terme de trois ans.

Sous Louis XIII , la pitié , la philanthropie , le zèle religieux étendirent leur admirable sollicitude sur cette malheureuse classe de coupables, trop longtemps et trop généralement surtout regardée comme à jamais flétrie du signe fatal de la réprobation!...

Le roi créa la charge d'aumônier général des galères. Elle fut donnée tout naturellement à saint Vincent de Paul , dont rame angélique épancha tant de consolations et de bienfaits sur la souffrance, dans cette pénible et difficile mission.

Le progrès des sciences et des arts ayant amené des perfectionnements essentiels dans la navigation , les galères a rames furent supprimées, sous Louis XV, pour le service de mer, par une ordonnance de 1748.

Cette importante révolution dans Tart nautique devait nécessairement en amener une dans le mode pénal que nous examinons.

Ce fut alors que les bagnes se trouvèrent institués comme établissements permanents et définitifs , d'abord flottants , ensuite sur terre ferme.

« Les bagnes, dit M. Alhoy, qui ne furent d'abord que de vieilles carènes et des pontons , n'ont reçu une organisation définitive que sous Louis XV , le matériel de Marseille ayant été transporté à Toulon... On y entassait le noble et le criminel de bas étage, les victimes de la superstition , etc.... Aux premières phases de l'histoire des bagnes , la grande image de Louis XIV devra se voiler... des arènes aux galères, le fanatisme religieux traça une ligne de sang I »

Bagne viendrait, d'après M. Lauvergne, du mot provençal bagna, mouillé, vaisseau échoué, prison mouillée. M. de Laborde le fait, au contraire, dériver de bagne, terme qu'emploient les

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Italiens pour indiquer le yaste édifice de Constantinople destiné à servir de prison aux esclaves.

Ainsi , considéré d'une manière générale , bagne désigne le lieu où Ton tient à la chaîne des esclaves ou des forçats.

Le plus considérable paraît être celui de Constantinople. Tournefort Ta dépeint comme Tune des plus affreuses prisons du monde.

Mais rien ne peut égaler Thorreur que présentaient encore assez récemment , au dire des voyageurs » ceux des États barbaresques et particulièrement celui d'Alger.

L'auteur du précis historique sur ces nations s'exprimait ainsi en 1816:

« Qui ne connaît pas l'état de servitude , qui n'a jamais vu ce qui se passe à Alger, ne soupçonne point à quel degré d'avilissement peut arriver l'âme humaine sous le poids de la misère et de l'abattement. J'ai vu à Alger plus de seize cents esclaves ; plus de cent succombent chaque année au désespoir ou à l'excès des fatigues. Renfermés tous les soirs dans un bagne , ils couchent nus sur la terre, exposés au vent et a la pluie. Dès le point du jour, leurs gardiens les réveillent à coups de rotin et les conduisent comme des troupeaux à leur pénible tâche. Les uns sont employés à l'arsenal , où la moindre faute leur attire cent coups de bâton sous la plante des pieds; d'autres, comme des bêtes de somme, sont condamnés à détacher et à transporter d'énormes rochers qui les écrasent souvent de leur poids. J'ai vu plusieurs de ces infortunés retourner à la ville mutilés et sanglants ; j'en ai vu tomber sur les chemins, refuser, par faiblesse ou par désespoir, de se relever sous le fouet de leurs bourreaux, et attendre, dans l'immobilité, la mort qu'ils imploraient. »

Et lorsque Ton voit^ au nombre de ces malheureux , des hommes de cœur el de génie dont tout le crime est d'être tombés entre les mains de ces barbares ; dont la piété , la vertu forment les seuls soutiens au milieu de ces tortures et des railleries inconsidérées de leurs stupides oppresseurs, n'est-on pas naturellement jeté dans les plus tristes réflexions sur les inexplicables calamités des destinées humaines?

Eh France « la marine conserva la garde des forçats , de rameurs devenus ouvriers ; on les lui donnait en nombre dont elle rendait compte. « Ce fut un instrument, dit M. Alhoy , qu'elle put utiliser comme bon lui semblerait ; et s'il arrivait qu'il se brisât par les tortures ou par la mort , c'était une unité de moins dont elle recevait quittance. )>

En 1789, la législation se modifiant avec les conditions et les besoins de la nouvelle organisation , l'ancien terme galère fut remplacé par celui de travaux forcés à temps, à perpétuité.

Autrefois , les supplices du bagne étaient nombreux , cruels, et, par une monstrueuse énormité , chacun d'eux avait son tarif auto^ risé , fixé môme par les règlements relatifs aux honoraires du bourreau. Ainsi, les prix variaient pour rompre, pendre, brûler vif, couper les oreilles, le nez, la langue, etc.

Les exécuteurs de ces coupables traitements étaient choisis parmi les forçats; plus d'une fois des infâmes ajoutèrent encore à la barbarie de ces exécutions, en les prolongeant comme des jouissances pour eux.

On cite , à cette occasion , le trop fameux Jean Le Bourreau , qui , véritable Tristan de son époque , s'acquit à Rochefort une si épouvantable célébrité par la sensualité qu'il apportait dans les tortures , môme des membres de sa famille , et dans l'application

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desquelles il fallut souvent arrêter rassouvissement de ses terribles et sanguinaires instincts.

« Louis XVI, abolissant la question, dit M. Àlhoy, les bagnes ne furent plus une infirmerie de martyrs , ils devinrent un chantier de travailleurs valides. »

Que Ton ne vienne donc pas nous parler des vengeances de la société ; nous ne les admettons pas plus , comme légitimes , que celles de Dieu : l'être essentiellement intelligent , bon , raisonnable et fort, punit, mais ne se venge pas!... La vengeance est une passion basse dont il rougirait : elle ne peut être le mobile que de la faiblesse poussée par la cruauté. Châtiez le coupable désarmé dans une juste et sage mesure , mais ne le mutilez pas sans pitié , ainsi que le ferait un animal sauvage et sanguinaire; surtout ne lui fermez pas la voie du repentir et de la réhabilitation I...

Les législateurs ont enfin compris tout ce que présentait cette dernière mesure, d'humain, de raisonnable et même d'important, au point de vue de Tintérêt social, en faisant disparaître la flétrissure indélébile de la marque du code actuel de nos lois pénales.

Si l'intelligence et la philanthropie sont aujourd'hui péniblement affectées, c'est de voir qu'il a fallu parvenir jusqu'à 1830 pour obtenir ce généreux perfectionnement des institutions pénitentiaires, et que le besoin d'une mesure aussi consciencieusement réclamée n'ait pas plus tôt frappé l'esprit, en passant par le cœurl...

Si nous voulions un instant remuer la fange des infirmités morales et rechercher les causes qui poussent le plus souvent les malheureux condamnés dans les horreurs du bagne, sans doute nous y verrions bien des objets de dégoût et de mépris chez les criminels!... Mais n'y trouverions-nous pas quelquefois des

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sujets de pitié; pourquoi bc dirions-naug pas aussi des tices de nos institutions sociales? Et, cependant, si Jious voulons détruire le mal, si nous désirons surtout, ce qui vaut mieux encore , prévenir son développement , n'est-il pas logique et rationnel d'attaquer avant tx)ut les causos qui peuvent en devenir le motif et l'occasion?

Sans doute les mauvaises ^passions . les instincts vicieux, une sorte de fatale perversité du cœur et de l'esprit « des habitudes grossières et désordonnées, des anomalies du sens moral» une sorte d'hérédité criminelle, comme on l'observe chez le fameux Jean Gaspard et plusieurs autres, la fréquentation des hommes dépravés , etc. , ont conduit un grand nombre de condamnés au bagne ; mais certaines maladies organiques , avec leurs influences positives sur le moral, l'idiotisme, lamonomaoie, la démence, etc., dont l'existence réelle n'avait pas été suffisamment appréciée ; la puissance de la parole dans les organes de l'accusation mal combattue par la faiblesse de la défense ; les illusions de la science médico-légale , sans parler même des emportements de l'honneur outragé , des hallucinations dans les principes religieux et politiques, etc., n'ont-ils jamais conduira la flétrissure des malheureux plus dignes de commisération que de châtiment?

Que l'on se rappelle ces tristes jours de l'Empire , où l'on envoyait aux chiourmes jusqu'à cinq cents prisonniers de guerre en même temps; et ces jours non moins sinistres de la Restauration, où, comme le dit M. Alhoy : « Le% brigands de la Vendée y furent remplacés par les brigands de la Loire I »

Nous ajouterons, dès lors, avec le même auteur : « Le bagne a ses fous, ses malades, ses martyrs!... peut-être ses héros!... Pitié donc pour ses misères!... »

TEL Ql^îL Eftt AWOUnD^HUr.

Troiâ bagneis furent définîtivement établis en France, dafls lea ports militaires de Brest, Rochefort et Toulon. Leur population commune a varié de sept à huit mille forçats.

Les bases fondamentales de Tiastitution y sont les mêmes; s'il existe quelques modifications dans les règlements , elles n'offrent qu'une importance bien secondaire et subordonnée à la différence du climat , et surtout k la manière de voir des commissaires chargés de la direction de ces établissements.

Le chef supérieur de chaque bagne est un commissaire de la marine de première classe, avec rang de capitaine de vaisseau. Il a sous ses ordres des adjudants, des sous-adjudants, enfin les indispensables gardes chiourmes , véritables gardes du corps des forçats, à la solde de quarante-cinq centimes par jour, avec une petite gratification relative au temps de leur service.

Lefi vœux de la philanthropie devaient amener la fondation des hôpitaux destinés aux condamnés; le premier fut élevé a Marseille, sous le ministère de Richelieu. La se retrouvent encore les sollicitations et le bienveillant patronage du vertueux saint Vincent de Paul.

Pour faire mieux comprendre la vie des condamnés pendant leur séjour au bagne , nous suivrons le forçat depuis son départ des prisons jusqu'à son dépôt à la chiourme ; et , dans celle-ci , les différentes phases de sa monotone et triste existence jour^ nalière , avec les divers incidents qu'elle est susceptible d'offrir.

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