RÉGIME INTÉRIEUR DU BAGNE
Arrivée au bagne. — Une fois jeté dans cet immense réceptacle du crime, le condamné perd sa qualité d'homme ; il ne devient pas même une chose ; il ne reste ici , de sa dignité déchue , qu'un simple numéro sur la matricule du bagne. On lui rase la tête, on le dépouille de ses vêtements ; on le couvre de la livrée de l'infamie ; on le charge des chaînes de la plus flétrissante captivité.
Vêtements du forçat. — On lui donne une chemise de grosse toile écrue ; un mouy ou veste rouge en étoffe de laine trèscommune, sans collet ni boutons, offrant assez bien la forme de nos longues vestes rondes à la propriétaire ; un large pantalon soit en étoffe semblable à celle de la veste, soit en toile écrue,
suivant là saison ; un bonnet en laine portant le numéro sur une petite plaque en fer-blanc : ce bonnet est rouge pour les condaninés à temps, et vert pour les condamnés à perpétuité; enfin une paire de gros souliers ferrés complète la garde-robe du galérien , laquelle doit durer deux ans , car jamais il ne change de vêtements, lors même qu'après les travaux il rentre au bagne couvert de sueur ou mouillé profondément par la pluie.
Ferrement du forçât. — L'ouvrier qui ferre les condamnés à leur entrée, qui les déferre à leur sortie , lorsqu'ils sont libérés, porte le nom de chaloupier. Voici les différentes pièces de ce ferrement.
La manille — est une espèce de fort bracelet que l'on place à l'une des jambes , tantôt à la droite , tantôt à la gauche , au-dessus de la malléole, et qui se trouve rivé de la manière la plus solide.
La chaîne particulière — est celle qui part de l'anneau de la manille et se relève soutenue par le crochet de la ceinture en cuir de chaque forçat. Les maillons de cette chaîne offrent un médiocre volume et la forme ovalaire. Autrefois , on ajoutait à la chaîne un petit boulet qui rendait la marche du condamné bien difficile et bien pénible. Ce complément de torture n'existe plus. N'est-ce pas, en effet, assez, comme le dit M. Âlhoy dans son énergique expression : « de ce rosaire infernal qui pend à la ceinture de cette légion de réprouvés ? »
La chaîne d'accouplement — est celle qui rend deux forçats dépendants l'un de l'autre. Elle se compose de dix-huit maillons présentant chacun trente-trois centimètres de longueur, ayant la forme d'une tige en fer assez forte et bouclée à ses deux
TEL qu'il est aujourd'hui. 21
extrémités. Cette chaîne, dont le poids est de quatorze livres, se fixe très-solidement à la manille des deux galériens accouplés.
Enfin il existe à chacun des lits du bagne , pour le ferrement de nuit, un anneau très-fort nommé ramas , dans lequel viennent se réunir les chaînes de tous les forçats du même rang.
Il est impossible de considérer, sans une profonde anxiété, l'homme, alors même qu'il est criminel, aussi douloureusement enlacé dans cette espèce de réseau de fer !
La vue de l'accouplement, surtout, fait mal par l'immoralité qui s'y rattache , par les souffrances physiques et surtout morales dont il devient incessamment l'occasion ; c'est une torture nouvelle, une torture de tous les instants I
Sans parler, en effet, de la gêne, des contrariétés qu'amènent inévitablement les différences d'âge, de force, de caractère, etc., dans ces mariages du bagne, « combien, dit M. AJhoy , de petites tyrannies subies par le martyr I que de luttes sourdes et inaperçues dans l'association I » Là, presque toujours, en effet, se trouvent un despote et un esclave!... Là sont quelquefois unis par la fatalité un malheureux soldat réfraclaire et le plus coupable des assassins!...
Physionomie du forçat. — L'aspect ordinaire des galériens se traduit, d'après M. Âlhoy : « Par une physionomie empreinte du jeûne et de l'anémie. »
Cette observation est vraie, si l'on admet un assez grand nombre d'exceptions ; mais ce qui nous a paru surtout important et curieux, c'est de ramener les traits physiologiques. et moraux de ce tableau si vaste, si spécial et si repoussant, à plusieurs types fondamentaux auxquels viennent se rattacher toutes ses
m LE BAGNE
Dombreusos variétés. Nous présenterons ces portraits d'après nature , en faisant l'histoire particulière du bagne de Brest.
Quant à la physionomie commune du forçat , nous y trouvons , en général, cette vieillesse anticipée, ces stygmates du dépt'^ rissement, de l'usure, de la dégradation physique et morale profondément imprimés par le vice, le crime, les remords, l'ennui , l'insomnie , le travail excessif, l'influence nuisible des intempéries de l'air et d'une alimentation peu réparatrice.
Étudions actuellement avec soin la vie quotidienne et commune des galériens, depuis le coup de canon de la diane jusqu'au ramai du garde chiourme.
Journée du forçat. — Un coup de canon donne le signal du travail dans le port, à cinq heures, l'été, à six heures, l'hiver : la cloche du bagne sonne , et le sifllet du surveillant met tous les galériens debout.
A la sortie de la chiourme, qui se fait avec ordre et par couples , un rondier explore , au moyen du marteau , les manilles et les maillons du ferrement, pour s'assurer que la lime ou le ciseau ne les ont pas attaqués. Chacun des gardes chiourmes reçoit ensuite sous sa direction un nombre de forçats qui varie de seize à trente et les conduit aux ouvrages du port.
Ces ouvrages du galérien sont distingués en deux principales catégories , sous les noms de grande et petite fatigue.
La grande fatigue — comprend la traction des charrettes , la conduite des barques a la rame, tous les gros travaux et le nettoyage du port , à l'air et sous toutes les intempéries des saisons. Ces travaux , les plus rudes et les plus pénibles , sont effectués par