‹ Systeme pemitentiare, Le Bagne, La Prison Cellulaire, La DeportationChapitre 15 sur 45 · TEL QU*IL EST AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

TEL QU*IL EST AUJOURD'HUI

les forçats à temps les moins dociles, et par les condamnés à perpétuité , qui restaient jadis cloués sur leurs tollards. Depuis qu'on les emploie, les révoltes, si fréquentes autrefois, sont aujourd'hui très-rares , et l'expérience a démontré que les galériens qui travaillent le plus sont précisément ceux qui se livrent le moins à l'insurrection.

La petite fatigue — embrasse les travaux qui se font dans les parties couvertes du port, dans les magasins, à bord des bâtiments , dans la voilerie , la corderie , etc. Les forçats qui les exécutent reçoivent un salaire qui varie depuis cinq jusqu'à vingt* cinq centimes par jour.

L'administration en conserve le tiers , qui se trouve capitalisé pour former le pécule , dont une moitié sera donnée au libéré lors de sa sortie et l'autre déposée à la mairie de sa commune. Cette retenue n'a point lieu pour les condamnés à perpétuité.

Ce fut M. de Lareinty qui , en 1818 , conçut le projet de cette philanthropique organisation du travail dans les bagnes, pour mora< liser le forçat, améliorer son régime pendant toute la durée du temps qu'il passe à la chiourme ; lui créer une ressource dont le besoin se fait si vivement sentir à sa sortie ; l'entretenir dans les habitudes de travail qui lui faciliteront des moyens d'existence lors de son retour à la vie d'homme libre ; enfin , produire à l'État des économies et même des moyens d'acquitter en partie ses frais d'établissement et d'entretien.

Le bienveillant et judicieux intendant , secondé par H. le commissaire de la marine Raynaud , et par M; l'ingénieur Raucourt , vit ses excellentes mesures adoptées en 1820 , avec des résultats avantageux au double point de vue de la

moralisation , de rintérêt pécuniaire des condamnés , et même du gouvernement.

Plusieurs voix puissantes s'élevèrent contre cette noble et belle institution ; M. le baron Tupinier, surtout, vint déclarer à la face du pays : « Que les forçats ne sont pas des auxiliaires nécessaires pour les travaux du port ; qu'ils y sont , au contraire , des collaborateurs fâcheux pour les ouvriers , des hôtes fort dangereux pour la sûreté des arsenaux et du matériel qu'ils renferment. »

Les illusions de la théorie l'emportant alors sur les réalités de la pratique , on vit , après neuf ans d'un règne prospère , la belle institution de M. Lareinty sur l'organisation du travail au bagne, complètement abandonnée.

A midi se trouve le principal repas du forçat , et le moment de son repos entre les deux reprises de l'activité.

Le régime alimentaire du condamné se compose, pour la journée , de neuf cent dix-sept grammes de pain ou de sept cents grammes de biscuit ; de cent vingt grammes de fèves ou de haricots cuits à l'eau, assaisonnés avec quatre grammes de beurre ou trente-trois centigrammes d'huile; de dix grammes de sel; de quarante-huit centilitres de vin ou de quatre-vingt-seize centilitres de cidre. Les aliments qu'il est permis d'acheter sont le bouillon à cinq centimes le litre et des mets qui ne peuvent jamais s'élever a« delà de vingt centimes la portion. Chacun des forçats est obligé d'abandonner soixante grammes de son pain pour la soupe commune.

Les galériens qui avaient reçu leur vin en sortant du bagne pour aller au travail , commencent leur maigre et dégoûtant festin.

« Chaque escouade, dit M. Âlhoy, mange ou plutôt se repaît à une gamelle ou mieux à un baquet commun. Chaque bouche

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s'approche du même bidon ; pas de privilège : le vase fait le tour et se pose sur la bouche encore fraîche et sur les lèvres flétries par la souillure ou corrompues par le venin- »

Combien ont dû souffrir des hommes habitués au confortable , au luxe même des repas, tels que le chanoine La Colonge, le poëte Journet, le notaire Armand Favre, le banquier Perron, el tant d'autres 1...

Après ce déjeuner, les forçats ont une heure de repos et peuvent alors se livrer aux petits ouvrages qu'ils ont entrepris pour leur compte particulier.

Puis vient la reprise des travaux du port, qui se continuent pendant quatre ou cinq heures, suivant la saison.

Enfin , le soir s'effectue la rentrée au bagne ; tous les galériens sont fouillés par les surveillants, et lors même qu'ils ont été mouillés par les pluies , jamais ils ne changent de vêtements. Cette rentrée porte aussi le nom de ramas.

Après le dernier repas , ils peuvent encore travailler aux divers objets qu'ils confectionnent, lire, écrire, dessiner, suivant leurs aptitudes et leurs goûts.

Le coucher se fait à huit heures : un coup de sifflet donne le signal du silence et du sommeil. Chacun des galériens, san^ se déshabiller, s'enroule dans sa couverture.

Mais quel silence et quel sommeil!... Lorsque tous les forçats ont pris la place qui leur appartient sur le tollard , on passe une chaîne commune à chaque rang dans la boucle de leur ferrement particulier et dans celle du ramas , qui ne leur laisse de liberté que juste dans l'étendue très-limitée du parcours nécessaire pour atteindre le baquet de nuit destiné à chaque banc ; de telle sorte que pas un de ces malheureux ne peut faire le moindre mouvement saqs

qu'il ne soit plus ou moins ressenti par tous ceux du même rang. Ajoutons à ces pénibles conditions le bruit des pas du rondier, celui du marteau qui sonde les barreaux des grilles pour s'assurer qu'ils n'ont pas été sciés; celui des chaînes; les plaintes, souvent même les sourdes imprécations des condamnés, et l'on comprendra que rien peut-être n'est plus affreux qu'une seule nuit au bagne : c'est assurément, sur la terre, une saisissante image de l'enfer I... Ainsi se passe chaque révolution diurne dans la triste vie du galérien!... Telle cette révolution fut hier, telle demain elle se reproduira dans toutes ses misères ; à moins qu'une sage administration ne vienne, comme nous le verrons, apporter des encouragements et des modifications favorables dans l'existence des condamnés qui s'en rendront dignes par leur bonne conduite.

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