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HABITUDES ET MŒURS DES CONDAMNÉS

Idiome du forçat. — Les galériens, entre eux, comme du reste la plupart des associations bohémiennes , parlent un grossier langage ayant, sous le nom d'argot, son vocabulaire et ses termes particuliers.

Sans en exposer ici toutes les richesses , nous en rapporterons seulement quelques expressions pour donner une idée de l'ensemble : Dieu, Havre; famille de voleurs, peuple du bagne, /?èyr^; aristocratie des malfaiteurs, grande ;?èyr^; commissaire du bagne, quart-d'œil; prêtre, raze; écrivain de la chiourme, payole; cuisinier, fricotier; perruquier et barbier du bagne, burbero; galériens qui se font mouchards, espions des autres, renards, moutons; petite scie faite avec un ressort de pendule ou de montre , au moyen de laquelle ils coupent leurs chaînes , les

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barreaux des grilles, etc., bastringue; or, orient; cuivre, rouget; pain, larton; manger, morfiler; comptoir de la solde, radeau; cantine, cambuse; rançonner, faire chanter; fouille des forçats, rapiot; récidivistes, chevaux de retour , etc.

Emplois du forçat. — Il peut remplir, au milieu de ses compagnons de captivité , quelques fonctions qui lui donnent de l'aisance et même une certaine considération ; telles que celles de barbier, barbero; de cuisinier, fricotier; d'écrivain, payole; ce dernier , surtout , exerce ordinairement une grande influence au milieu des autres condamnés. On leur permet aussi quelquefois , lorsqu'ils ont acquis la confiance de l'administration , d'élever un petit débit d'épicerie pour les besoins de la chiourme.

Correspondance du forçat. — Il est défendu sévèrement aux galériens d'entretenir aucune relation extérieure sans la surveillance immédiate et continuelle de l'administration ; mais , à cette condition , les rapports des condamnés avec leurs familles sont permis et même favorisés comme un moyen puissant de moraliser le forçat, de soutenir ses espérances et de seconder ses efforts vers la réhabilitation.

M. Glaize, commissaire du bagne de Brest, a, par ce moyen et par ses généreux soins , amené la réclamation de sept cents libérés, par la famille , la commune ou les chefs d'atelier.

Bazar du bagne. — Les marchands, qui tous sont des forçats éprouvés, y vendent soit les nombreux objets de leur fabrication, soit ceux de leurs compagnons, à des prix indiqués, au moyen d'une petite commission qu'ils perçoivent; mais ils rendent leurs comptes

avec une exactitude bien scrupuleuse ; il semble que les condamnés aient entre eux une conscience à pari et qui ne leur permet presque jamais de se tromper mutuellement.

Moyens de récompense au bagne. — Lorsque les condamnés annoncent du repentir et qu'ils se conduisent bien , leur vie s'améliore et devient beaucoup moins pénible.

Alors s'établit au bagne une distinction essentielle des forçats en deux grandes catégories, celle des réfractairen et celle des éprouvés.

Les premiers sont livrés à toutes les rigueurs de l'institution , à l'exercice des travaux les plus rudes. « La grande fatigue , dit M. Alhoy, présente la première étape de la vie du forçat; tous se trouvent , se coudoient , s'entr'aident , se heurtent sur ce champ de travail où disparaissent toutes les distinctions du monde » tous les orgueils de naissance et d'éducation. »

Les seconds passent à des emplois moins exténuants, admis comme inûrmiers dans l'hôpital , comme aides aux cuisines , aux jardins , etc. , toutefois après avoir établi confirmation de leur bonne conduite, après une sorte de noviciat suffisant dans les dortoirs particuliers, auxquels on donne le nom de tallet d'épreuve.

Là surtout ils obtiennent ce petit matelas qui , sous la dénomination de strapontin ou serpentin , fait la principale ambition de ces malheureux.

Leur régime alimentaire est sensiblement amélioré , leur ferrement successivement réduit : on les découple , ils sont mis en demi-chaîne ou chaîne brisée , on leur ôte même celle-ci , mais ils conservent toujours la manille.

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On décerûô encore quelquefois aux plus méritants des récompenses publiques, du meilleur effet sur la masse des condamnés.

Richesse du forçat. — Les galériens , surtout ceux qui se trouvent salariés et qui sont très-habiles dans leurs divers travaux d'art, peuvent, lorsqu'ils ont de l'économie, se créer une petite fortune, mais dont ils ne doivent pas conserver au delà de dix francs chacun ; le surplus est confié aux soins de l'administration , qui leur en fait compte en mesure de leurs besoins , ou bien en totalité lorsqu'ils sortent libérés.

Surveillance au bagne. — Indépendamment de la police intérieure exercée par les gardes chiourmes , les surveillants, les rondins, etc., il s'établit parmi les condamnés eux-mêmes des mouchards et des espions ; leurs compagnons les nomment renards, montons , et les prennent tellement en aversion qu'ils trouvent bientôt le moyen de s'en défaire. Dans ce cas, un forçat disparaît à la mer ou périt écrasé sous un amas de pierres ou de bois qui semble s'être écroulé par accident, ou succombe étranglé, poignardé par celui des conjurés que le sort a désigné pour cette lâche exécution , et sans qu'il soit le plus souvent possible de reconnaître le meurtrier. Alors celui-ci dit aux autres avec une horrible expression d'orgueil satisfait, ainsi que le forçat Mourrieu qui Tenait d'assassiner un galérien, en parlant de la victime : « II- est mort... il ne méritait plus notre estime I »

On frémit d'horreur en entendant ces paroles si profondément empreintes d'une infernale dérision , surtout lorsque l'on sait qu'en langage de bagne, comme le dit M. Alhoy, mépris est synonyme de mort«

Révoltes des galériens. **- Elles étaient autrefois assez fréquentes et produisaient presque toujours d'^affreux et sanglants conflits ; elles sont aujourd'hui très-rares depuis que Ton donne des habitudes régulières de travail aux condamnés ; depuis surtout que la fermeté « la justice et la douceur ont pris la place des tortures , de l'arbitraire et de la brutalité.

Dans les émeutes sérieuses , lorsque les galériens méconnaissent la voix de Tautorilé , se livrent à des voies de fait contre la force armée , la mitraille et la mousqueterie font aussitôt justice de leur violente opiniâtreté.

Évasions des forçats. — Il serait bien difficile de comprendre la fréquence des évasions du bagne, au milieu des fortes entraves qui captivent le condamné , si Ton ne savait combien l'amour de la liberté peut développer de puissance , et combien d'obstacles peuvent être brisés par l'irrésistible action d'une idée fixe toujours tendue sur le même point : l'invention et l'exécution des procédés capables de reconquérir cette liberté , dont l'impérieux besoin ne peut être comparé , chez l'homme , qu'à celui de l'air qu'il respire.

Le Piémontais Anselme « condamné seulement à cinq ans, en gagnant trois à chaque évasion, en fit un nombre si considérable, que le taux de sa condamnation atteignit cinquante-trois ans.

Rien ne peut, assurément, donner une idée plus positive des innombrables ressources de l'esprit humain , que la connaissance des merveilleux procédés mis en usage par les grandes célébrités du bagne , dans leurs différentes évasions.

Tels, par exemple, ce fameux André Fanfant dont parle M. Alhoy, qui parvint, au moyen de plusieurs clous et de ses

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ongles , après un travail de six mois , pendant la nuit seulement , à creuser, sous son banc, un souterrain de six mètres, ouvrant sur le port ;

Fichon, si remarquablement habile dans l'art de couper ses fers; Ârigonde, célèbre dans les fastes des travestissements et des évasions ; mais surtout cet incomparable Jean Ferrey , connu sous le nom de Salvador, qui parvint à s'échapper trente-deux fois de prison et neuf fois du bagne.

Négociant dans une ville du nord de la France, on lui enlève en même temps sa femme et sa fortune ; obéissant au plus indomptable orgueil, il devient voleur, faussaire, etc., est conduit au bagne, s'échappe, est condamné à mort; et, véritable caméléon, joue dans son cachot, et chargé de fers, avec un juge auquel il promet des révélations , la scène du capitaine Buridan avec Marguerite de Bourgogne, comme le dit M. Alhoy; parvient à s'échapper encore, est repris, enfermé à Rochefort, où , dominé par un dégoût insurmontable de la vie , ce misérable , pour s'en délivrer, provoque la peine capitale , en frappant légèrement du poignard un surveillant, et sans intention homicide : il marche au supplice avec la plus affreuse indifférence et le sourire sur les lèvres.

Fabriquer des papiers faux ou modifier à leur signalement ceux dont ils se sont emparés par la ruse ou par la violence* grimer leur visage ou se travestir avec l'art du plus habile comédien, changer de tournure, de nom, pour ainsi dire de forme, ne sont que des jeux d'enfant pour les héros de la chiourme.

Le fameux Collet revêtit successivement tous les costumes, depuis le spencer du jeune dandy jusqu'au paletot du bon et simple

bourgeois; depuis la soutane violette et la mitre du prélat jusqu'au frac brodé , au chapeau à plumes , à Tépée de rofficier supérieur des armées.

Le trop célèbre faussaire Capdeville prit, en diverses localités, jusqu'à quinze noms différents.

Pour favoriser ces transformations et couper leurs fers, ce qu'ils font souvent avec une grande facilité , les condamnés fameux ont presque tous , pour leur usage particulier , un ensemble d'objets essentiels renfermés dans une petite boîte ou dans un étui en fer le moins apparent possible et qui porte le nom de nécessaire du forçat.

On y trouve ordinairement : un bastringue , petite scie préparée avec un ressort de montre ou de pendule, un ciseau à froid, un rasoir, un couteau, un canif, des moustaches, des favoris faits avec les poils arrachés sur la poitrine et collés sur un taffetas , un tour de cheveux, un petit miroir, etc. Ils cachent quelquefois ce nécessaire dans les parties de leur individu les plus difficiles à explorer.

Un de ces habiles forçats coupait ses fers sans qu'il fût possible de trouver en sa possession aucun instrument à cet usage. On l'eût sans doute cherché longtemps, si lui-même n'avait fait voir la plaque de son bonnet, ordinairement en fer-blanc, et portant son numéro , qu'il avait remplacée par une plaque en acier fondu présentant une dentelure imperceptible.

Aussitôt qu'une évasion est signalée dans le bagne, trois coupa de canon l'annoncent publiquement , et bientôt les habitants de la ville et des campagnes se mettent en mouvement pour arrêter le galérien fugitif, et probablement plus encore pour obtenir la prime accordée à l'auteur de cette arrestation.

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On fait alors ce que les gens du pays nomment la chasse aux forçats; }\ se trouve même, dans le voisinage de quelques bagnes, des familles^>Hïiadep , espèces de Bohémiens, dont cette chasse est la principale occupation et presque la seule ressource pour vivre.

Indépendamment des avertissements du canon, le pavillon d'alarme est arboré ; des affiches portant le signalement du fugitif sont placardées partout , envoyées aux brigadiers de gendarmerie.

La prise du galérien est tariûée vingt-cinq francs dans le port» cinquante francs dans la ville, cent francs dans la campagne.

Indépendamment de la manille, dont les forçats ne se débarrassent que très-difficilement , ils ont pour les trahir leurs vêtements , la coupe de leurs cheveux , etc., de telle sorte que les évasions sont rarement suivies d'un long succès. Ainsi, comme le fait observer M. Alhoy, sur quarante-cinq galériens échappés, en 1844, du bagne de Toulon , quarante-trois furent presque immédiatement repris.

Transfert du vieux forçat. — La philanthropie s'est émue à la pensée de laisser un malheureux et débile vieillard écrasé sous le poids des chaînes et des travaux du bagne , et la législation a décidé qu'à soixante-dix ans le condamné serait transféré dans une prison centrale.

Mais la force de l'habitude est si grande , et l'horreur de la réclusion si puissante chez les criminels , que l'on a vu plusieurs d'entre eux opposer la résistance la plus opiniâtre et la plus désespérée à l'exécution de cette mesure.

Ce fait incontestable n'est assurément pas à l'appui des avantages du système cellulaire.

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