‹ Systeme pemitentiare, Le Bagne, La Prison Cellulaire, La DeportationChapitre 17 sur 45 · RELIGION DU FORÇAT · texte numérisé non relu

RELIGION DU FORÇAT

C'est avec une douleur profonde que nous abordons ce point capital dans Thistoire du système pénitentiaire en général et des bagnes en particulier.

Pour arriver sans préambule au cœur de la question , voyons ce qu'est le galérien relativement à la religion , à la morale ; voyons ce que l'on a fait jusqu'ici pour lui, ce qu'il faudrait humainement et consciencieusement faire pour sa moralisation , dans le double intérêt de l'homme déchu , de la société plus ou moins gravement offensée dans ses droits, et qu'une saine législation doit sauvegarder efficacement dans ses nouveaux rapports avec les forçats libérés.

Les condamnés sont le plus ordinairement des hommes sans éducation , sans instruction régulière , ignorant bien souvent- les premières notions de la morale et de la religion , sans parler des semences fatales que le mauvais exemple a trop fréquemment jetées dans l'âme de ces malheureux dès leurs premières années. Quelques-uns seulement ont de l'intelligence, du savoir, des principes arrêtés; mais quels principes!... Ceux d'une philosophie mensongère et dépravée , qui toujours fausse l'esprit quand elle ne corrompt pas en même temps le cœur I...

Nous ne voulons pas assurément faire ici l'apologie des épouvantables forfaits qui peuplent surtout les bagnes ; mais, au nombre de ces condamnés , combien ne s'en trouve-t-il pas dont les instincts ne sont point encore essentiellement criminels, qui paraissent plutôt les victimes d'une occasion , d'un entraînement funeste, d'un seul moment de vertige et d'égarement I Qui pourrait

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même assurer que dans ce nombre il ne s'en rencontre pas de complètement innocents I . • .

Que chacun de nous, avec cette effrayante pensée qui n'est point une illusion mais une réalité démontrée par tant de preuves navrantes, se recueille un instant et se place à son tour, fort de sa conscience irréprochable, sous le coup d'une accusation capitale ou pour le moins infamante ; qu'il considère le terrible glaive de la loi suspendu sur sa tête et le sceau de l'ignominie marquant sa personne et sa famille de la plus injuste réprobation; qu'il connaisse et qu'il apprécie toutes les tortures , toutes les angoisses du bagne !.•• et qu'après cet examen et cette substitution d'un instant, il nous dise alors s'il ne comprend pas les déchirements que doivent éprouver au fond de l'âme ces malheureuses victimes d'un moment de vertige ou des erreurs humaines?...

Pour démontrer qu'il en existe, faut-il rappeler ces noms, si douloureux à prononcer , de Sirwen , de Calas , de Labarre et de tant de martyrs, dont la réhabilitation tardive n'a pas même entièrement effacé les stigmates imprimés si profondément à leurs familles infortunées!...

C'est donc au point de vue de la pitié , de la charité chrétienne , que nous voulons discuter, approfondir cette importante question ; assez d'autres la jugeront au point de vue d*un égoïsme personnel et d'une philosophie toute matérielle (..*

Ce condamné que l'on repousse, quelle que soit sa catégorie, comme une chose dangereuse, n'estril plus un être humain avec un esprit pour connaître, un cœur pour sentir, une conscience pour lui reprocher ses méfaits et le ramener vers une meilleure voie?

« On oublie volontiers, en effet, dit M, Léon Aubineau dans

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sa Relation d'une mission aux bagnes, qu6 ces malheureux sont des hommes, qu'ils ont des âmes à sauver, accessibles à la vérité , capables de comprendre et même d'embrasser généreusement leurs devoirs I...

<( L'esprit philosophique de nos jours semble se montrer d'autant plus exigeant à l'égard des hommes, que leur condition est plus misérable, que l'opprobre les couvre davantage; que leur cœur, leur jeunesse, toute leur vie, ont été la proie des passions les plus infâmes ; il exigerait volontiers d'eux qu'ils fussent transformés d'une manière complète. Il ignore que la vie entière est une lutte, ou bien il paraît croire que, dans cette lutte, l'âme est d'autant plus facilement triomphante que les passions sont plus perverses et plus odieuses.

« Il se fabrique, d'ailleurs, de légitimes raisons de juger de la sorte; et comme la sagesse humaine, abandonnée à ses seules ressources , est impuissante à redresser et à améliorer les natures criminelles qui peuplent le bagne, il proclame que rien ne les saurait toucher, qu'elles sont méchantes dans leur essence, condamnées sans rémission , et que tout ce qui pourra se manifester en elles de bons sentiments ne peut être que feinte et hypocrisie.

« La religion chrétienne repousse de pareils préjugés; elle n'exclut personne de ses divines espérances; elle connaît le cœur de l'homme , elle veut en guérir les plaies ; mais elle sait que la guérison pourra être longue et présenter bien des rechutes ; elle ne se décourage donc point ; elle a des miséricordes pour toutes les douleurs ; et, tout en respectant les sévérités de la justice humaine, elle demande place pour les inépuisables et divines compassions !...)> Si nous plaçons à côté de ce langage si digne et si vrai du plus

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admirable christianisme , celui de la morale et de la plus saine physiologie , nous les trouvons dans une harmonie parfaite.

« Quand on se livre à Tétude spéciale des classes réprouvées , dit M. Alhoy, à chaque instant un trait saillant se révèle, qui se met en opposition avec tous les actes précédents d'une nature qu'on croit connaître , et le problème d'instinct qu'on se flattait d'avoir trouvé, devient tout à coup insoluble. Qui dira pourquoi parmi ces nombreuses fibres du cœur qui semblent détendues, et que rien ne peut faire vibrer, il s'en trouve une qui, touchée par hasard ou avec intelligence , se met à raisonner , et galvanise , pour ainsi dire , une âme qu'on croit morte aux nobles instincts ? »

Que Ton ne considère donc plus le bagne comme un lieu d'étemelle réprobation , et l'âme des condamnés comme entièrement inaccessible aux pieux enseignements de la religion et de la morale.

Sans doute, au milieu de ce triste refuge du crime, il se trouve des natures incorrigibles que rien n'émeut, que* rien ne touche, que rien ne peut effrayer!... Mais, nous ne craignons pas de l'aflBrmer, c'est ici l'exception.

D'après ce qu'ont vu, sans préjugé, les hommes les plus sérieux, et, par leurs études, les plus en mesure de juger sainement dans cette grave question ; d'après ce que nous avons directement observé , il est permis d'émettre cette consolante pensée comme expression de la règle :

Au bagne , le plus grand nombre des forçats écoute avec intérêt , semble même rechercher avec empressement les témoignages de commisération , les conseils de la raison et de l'éternelle sagesse , lorsqu'ils sont présentés avec habileté , bienveillance ; lorsqu'ils s'adressent au cœur plutôt encore qu'à l'esprit ; et lorsque ces

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âmes flétries ont élo convcnablemonl touchées » on les voit se réveiller , grandir dans leur propre esliino , s'élever quelquefois jusqu'aux plus sublimes degrés du dévouement et de la reconnaissance I

Il ne leur manque souvent , alors , que l'appui d'une main secourable pour les ramener au sentier de la vertu, pour les conduire au port si fortuné de la réhabilitation I...

Et lorsque la société comprendrait ces importantes vérités , elle méconnaîtrait assez ses propres intérêts et la pitié que l'on doit au malheur, pour ne pas tendre à ces infortunés celle main protectrice qu'ils saisiraient comme l'ancre du salut, et qu'ils couvriraient des larmes du plus touchant repentir !.•.

« Le forçat aime la prière, dit M. Alhoy, quand il aime celui

qui lui apprend à prier Plus tard, le sentiment religieux peut

se révéler ; mais , d'abord , c'est le sentiment sympathique pour l'homme qui agit. »

Yoici, d'après M. Aubineau, les propres expressions d'un condamné, s'adressant aux ministres de Dieu : ces paroles ne semblent-elles pas résumer les principes que nous venons d'établir?

« Depuis vingt-six ans, j'ai négligé tous mes devoirs de chrétien; je connais à peine ma religion; je n'ai pas fait ma première communion, ayant abandonné tout exercice de religion dès l'âge de douze ans. Éprouvé par le malheur et encouragé par vos douces paroles, je désire entrer dans le sein de l'Eglise et recouvrer le calme dont mes longues erreurs m'ont privé. Tendezmoi une main secourable , vous rendrez , je l'espère , à la société un bon citoyen et à l'Église un fidèle enfant. »

Un autre témoignait ainsi, dit le même autour, la reconnaissance de tous ses compagnons de chaîne après la mission dos bagnes

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en 1850 : « Comment vous exprimer jamais toute notre reconnaissance pour tous les bienfaits dont vous nous avez comblés; on peut s'acquitter des biens corporels , mais les biens spirituels ne se paient pas : nous sommes impuissants, et il faut renfermer toute notre gratitude dans le fond de nos cœurs I Mais que voulez-vous? je ne puis m'empêcher de parler; mon pauvre cœur déborde, j'ai besoin de l'épancher : quand il y a si longtemps qu'on souffre, ne doilron pas se réjouir de sa guérison I... Hélas! je vais trop loin , nous ne sommes que convalescents, la cure n'est pas complète I Ne sommes-nous pas ces pauvres êtres fragiles qu'un soufQe impur peut renverser et briser?... »

A l'heure suprême, sur la couche de l'hôpital et même sur réchafaud du bagne , nous trouvons presque toujours des sentiments élevés dans l'âme du condamné. Les dispositions contraires sont encore ici de monstrueuses exceptions.

« L'agonisant du bagne, dit M. Alhoy, placé vis-à-vis du petit autel où l'emblème du Christ semble grandir de l'humilité du lieu, un pauvre et bon prêtre, voilà la trinité semi-humaine, semi-divine: le moribond est calme , rayonnant et heureux ; il n'était point tel la veille ; la confession des misères de sa vie l'a déchargé d'un poids qui pesait sur son âme et sur ses traits ; le physionomiste ne reconnaîtrait plus l'homme de la veille dans celui du lendemain. .. Presque tous les forçats, au moment du supplice, embrassent le prêtre ave transport; il n'y a pas d'exemple, au bagne, qu'un supplicié ait repoussé l'homme qui l'accompagne de sa bénédiction jusqu'aux dernières limites de ce monde où il a vécu en réprouvé. y>

Pitié donc pour ces malheureux I qu'ils ne soient pas au

milieu de nous les seules créatures humaines auxquelles on refuse durement la dernière consolation de pouvoir adresser à Dieu cette

expressive et touchante prière : Qui tollis peccata mundi , miserere nobis!

Tel est rhomme du bagne au point de vue religieux; telles sont en gt'^néral ses dispositions au repentir, a la réhabilitation. Voyons maintenant , au même point d'observation , ce que la société fait pour lui-même , dans notre prétendu siècle de civilisation et de philanthropie.

Comme est actuellement le bagne , les forçats l'acceptent bien différemment, suivant leur caractère, leurs habitudes et leurs inclinations; mais aucun ne peut y trouver ce qui conviendrait le mieux soit pour le punir, soit pour lui faciliter le retour aux bons sentiments.

Pour éviter un reproche d'exagération, nous laisserons parler M. Alhoy, d'après sa profonde expérience :

« Chaque forçat prend la casaque du bagne avec des pensées et des résolutions diverses ; le plus grand nombre est pendant quelques jours comme frappé d'atonie par l'imprévu de cette existence dont il est impossible de se créer l'image avant d'être sur les lieux mêmes ; puis les natures prennent le dessus et se manifestent; les uns se résignent et espèrent une amélioration à leur sort dans un avenir plus ou moins prochain; d'autres, et le chiffre en est assez élevé, entrent au bagne comme la bête de somme dans un maigre pâturage ; ils acceptent la chaîne comme l'animal le collier de peine ; d'autres, dans leur orgueil, sourient à la captivité : elle donnera occasion de montrer ce que peuvent l'intelligence et l'audace, pour rompre cette chaine qu'ils n'acceptent que sous bénéfice d'inventaire ; après examen des lieux et des hommes, si la somme de gêne et d'ennuis à solder est trop forte, ils lèveront le pied; d'autres saisissent du premier regard le profit que le vice éhonté peut tirer de l'entassement des hommes,

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et leur pensée se porte sur des rêves d'une monstrueuse prostitution à laquelle ils se feront affilier!... Quelques-unes des variétés des voleurs de ville n'ont fait que changer de théâtre \ ils feront main basse dans le port sur tout ce qu'ils pourront saisir...; d'autres hommes, espèce réfractaire, nature indomptable, dont l'élément vital est le crime, acceptent le joug du bagne comme l'aliéné furieux subit la douche. »

Que trouvons-nous aujourd'hui, dans le régime des bagnes, pour répondre convenablement et suffisamment aux exigences si graves, si nombreuses, d'une meilleure direction de tous ces funestes instincts réunis?

La confusion de tous les âges , de tous les crimes, de toutes les inclinations; des travaux grossiers, abrutissants, imposés sans discernement à toutes les constitutions , à toutes les inaptitudes , à toutes les expiations ; des corrections dures , quelquefois même cruelles, qui meurtrissent la chair en exaspérant l'esprit sans jamais le purifier; un délaissement, un abandon systématique, aliénant le cœur, flétrissant, anéantissant l'âme, etc.; du reste, aucun enseignement utile et régulier pour former l'intelligence et la main à l'exercice d'une profession qui puisse assurer Texistence du libéré ; pour faire naître dans l'âme ou pour y réveiller les sentiments de justice , de probité, de piété chrétienne.

Ainsi, dans les trois bagnes de France, pas une école d'arts et métiers à l'usage des condamnés ; à Rochefort , à Toulon , pas une chapelle destinée au culte religieux des forçats ; à Brest, on en trouve une dans les combles du bagne. Voyons ce qu'en pense M. Aubineau.

« La chapelle du bagne de Brest est des plus misérables, suffisante à peine pour contenir la moitié de la chiourme; reléguée

$ous les combles de rédifice, elle n'a d'autre architecture que celle du plus pauvre grenier; la charpente qui soutient le toit s'y naonU-e sans dissimulation , et les corps de cheminée ne songent pas à en pratiquer davantage ; le tout coupe cette singulière nef» on m'en croira facilement, sans beaucoup de régularité ni de grâce. A cette harmonie des grandes lignes concordent parfaitement diverses poutres horizontales qui, placées de distance en distance, ajoutent un dernier agrément à cet ensemble peu majestueux. En décrivant l'état d'une pareille chapelle, on ne peut retenir de tristes réflexions sur l'esprit de notre orgueilleuse société : elle oublie le culte à Rochefort , à Toulon ; a Brest , elle le loge d'une façon ridicule! »

N'est-ce pas, en effet, la rougeur au front que nous voyons, sous ce rapport, les nations incrédules nous donner l'exemple do ce que nous, chrétiens, nous devons à la majesté divine ; lorsque nous lisons dans VEncyclopédie moderne, à l'article bagne :« Pour celui de Constantinople , le bâtiment situé entre Ayma-Sovaë et l'arsenal , renfermait trois chapelles : une consacrée au rite grec , une autre pour les catholiques de toutes les nations , et la troisième particulièrement réservée aux Français, Les missionnaires y portaient les consolations de la religion et y administraient même les sacrements!... »

Si l'on veut ensuite une preuve irrécusable de la manière dont, au bagne de Brest , s'harmonise le culte catholique avec les défectuosités du lieu saint, M. Glaize, commissaire de ce bagne, administrateur aussi consciencieux qu'éclairé , se chargera de nous la donner :

« Je suis persuadé, nous dit M. Glaize en parlant des forçais, que beaucoup, en allant à la messe, n'en profileraient que

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contraints et forcés , et que parmi les autres il y en aurait un grand nombre qui n'approcheraient des autels que pour en obtenir quelques douceurs, en ajoutant l'hypocrisie à leurs crimes ; mais comme il est parmi eux des hommes sincères auxquels il est essentiel de procurer les secours de la religion , les aumôniers ont une chambre installée convenablement, où ils peuvent s'entretenir à part et en paix avec les condamnés qui demandent à leur parler. »

Il est aisé de comprendre à quoi se réduisent les pratiques et les enseignements religieux au bagne de Brest, et de sentir que l'honorable M. Glaize juge à ce point de vue les forçats d'après les vagues données de la théorie dominant un esprit très-juste , sans doute, mais peut-être, en raison même de ses fonctions, trop habitué à n'envisager dans les condamnés que des criminels incapables d'aucun retour sincère.

Des expériences effectuées en 1850 dans les trois bagnes de France, sur la masse des forçats, pendant la mission dont M. Léon Aubineau s'est constitué l'historien, répondent victorieusement par des faits à de simples assertions , en démontrant ce que Ton peut espérer et ce que l'on doit tenter chez les condamnés pour arriver à leur moralisation , bien comprise , dans l'emploi de ce moyen , si supérieur à tous les autres.

« A côté de la sévérité inflexible de la justice humaine , ajoute M. Aubineau , il faudrait qu'il y eûl toujours place pour l'inépuisable miséricorde de Dieu ; toute la réforme pénitentiaire est Ik. »

Contrairement à l'assertion de cet auteur, et sous une date antérieure de plusieurs années, M. Alhoy dit: « A Toulon, il y a plusieurs chapelles, et un des derniers rapports généraux de M. le commissaire Bonjour porte le nombre des condamnés qui se

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sont approchés des sacrements , dans le courant d'une année , à un chiffre élevé, y^

En donnant créance égale à deux opinions aussi respectables , il resterait pour triste conséquence que, de 1845 à 1850, les enseignements religieux habituels des bagnes et leurs fructueux résultats auraient fait des progrès essentiellement rétrogrades ; à moins que Ton ne s'arrêtât de préférence à celte autre opinion de M. Alhoy, qui ne s'accorde pas complètement avec l'observation précitée de M. Bonjour : « Au bagne, il y a des hommes qui courent au-devant du prêtre , qui cherchent la consolation dans sa parole ; ces hommes sont en minorité , et souvent ils sont l'objet des sarcasmes de la masse corrompue au milieu de laquelle ils vivent en victimes. »

Toutefois , en signalant ce délaissement si triste et si complet du forçat, au double point de vue de la morale et de la religion, nous devons rendre hommage au zèle si pieux et si dévoué des aumôniers du bagne.

Nous devons surtout rappeler le nom de ce vénérable abbé Marin, essayant à Toulon cette ingénieuse méthode que saint Vincent de Paul employait à Marseille, d'arriver, parle cœur, a l'esprit, k la confiance des condamnés.

Mais que pouvait faire un seul ministre du culte, même en lui supposant les plus éminentes qualités personnelles, au milieu d'une aussi grande masse de forçats et dans ce dénûment absolu des moyens et des secours indispensables à son action? Autant demander à l'agronome le plus intelligent et le plus fort, de défricher et de cultiver seul un vaste domaine, au sol réfractaire, en le privant des instruments nécessaires à cette exploitation.

« Il existe à Toulon, dit M. Aubineau, un aumônier au mérile

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et aux lumières duquel chacun s'empresse de rendre justice: M. l'abbé Marin est un de ces prêtres que l'Eglise peut présenter avec égal avantage à ses ennemis et à ses amis. La tâche qui lui est imposée n'est ni au-dessus de son zèle ni au-dessus de sa charité, mais n'est-elle pas au-dessus de ses forces? Le b'agne contient environ trois mille neuf cents condamnés; comment un seul prêtre pourrait-il subvenir à tous les besoins spirituels d'une pareille population? )>

Ainsi, dans les bagnes, la morale , la religion restent sans action suffisante, nous pourrions presque dire qu'elles n'entrent pas même comme accessoires dans l'influence moralisatrice des forçais!... L'intimidation, les châtiments corporels, les supplices, la force brutale, voilà ce que la société met en usage pour obtenir cette fin si désirable ; aussi manque-t-elle constamment son but : elle exaspère ou tue !...

« La souffrance du méchant, dit Georges Sand, c'est la rage ; la souffrance du juste, c'est le martyre, auquel peu d'hommes survivent I... »

<( Les rigueurs sont souvent vaines , ajoute M. Aubineau , elles ne font qu'exciter et animer davantage les colères qu'elles sont chargées de réduire... Plus les punitions sont fortes, plus elles deviennent fréquentes ; l'esprit des condamnés ne paraît pas s'en améliorer , il s'endurcit plutôt. »

Par la fermeté calme, par la douceur, par les encouragements et les récompenses , par la persuasion religieuse surtout , on arrive presque toujours à gagner l'affection de ces âpres natures , et bientôt ensuite à leur communiquer, même à leur insu , des impressions favorables vers le bien.

<( Depuis qu'aux mauvais traitements, dit M. Alhoy, a succédé

une discipline rigoureuse, sans être brutale, il peut y avoir encore des actes de vengeance individuelle , mais le temps des séditions collectives est passé. Depuis que le garde chiourme ne frappe plus du bâton , le condamné ne s'arme plus guère du poignard. »

Lorsque des faits positifs repoussent ainsi les vaines illusions ; lorsque les résultats utiles , incontestables , prennent ainsi la place des utopies dangereuses ; lorsque les enseignements de la religion, de la morale, planent de si haut sur les prédications d'une philosophie mensongère, comment expliquer l'entêtement de certains esprits, qui malheureusement ne sont pas sans portée, sans influence, à persévérer dans cette voie des tortures sans véritable correction, d'abrutissement du physique sans réhabilitation de l'âme ; d'un emploi de moyens qui ne conviendraient pas même pour développer la domesticité de la brute, lorsqu'il s'agit d'obtenir l'amendement de la nature humaine; dans cette voie déplorable, enfin, où tout marche contrairement aux lois physiologiques , morales et religieuses?... Assurément il existe ici plus que du vertige et de l'erreur , nous y trouvons de la folie I...

Voyez, en effet, parmi les hommes les plus intraitables en apparence , l'un cède au sentiment de l'amour filial ; un autre à l'influence de la conviction religieuse ; presque tous vous donnent la preuve que chacun a sa fibre qu'il est possible de faire vibrer avec succès par la persuasion , la justice et la fermeté bienveillante ; tandis que la rigueur brutale ne réussit chez aucun.

Le fameux dompteur d'ours, Marillac, dont parle M. Alhoy, et qui devint gardien à Bicêtre , comprenait mieux que nos utopistes modernes la manière de réduire et de moraliser les condamnés les plus insoumis.

Après avoir dressé des ours plutôt par l'ascendant de sa force

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morale, par la puissance magnétique de son regard et la patience de ses soins d'éducation, que par les violences de la bastonnade, il ne tomba point dans l'étrange contradiction de chercher à vaincre les mauvais instincts de l'homme par des moyens qu'il n'approuvait et n'employait pas pour la brute.

Avec cette rationnelle et sage méthode , il parvint à soumettre à l'empire de sa volonté ce terrible Jaq..., le plus réfractaire des prisonniers, en réveillant dans son âme, fermée à tout autre sentiment, la tendre affection que cet être si vicieux avait conservée pour sa vieille mère.

M» Aubineau, dans cette parole d'un forçat du bagne de Toulon, adressée à l'un des prédicateurs de la mission de 1850, nous donne la preuve de la puissance du sentiment religieux sur des natures que les cruautés de la question ne font jamais fléchir , et sur des résolutions de vengeance que l'appareil même des supplices n'a pas le pouvoir d'intimider : « Vous avez travaillé pour plusieurs ce matin ; on croit déjà à la vendetta d'un Corse , on poura croire désormais à son pardon. J'avais iin homme à tuer, c'est fini, je lui pardonne!... »

Nous espérons avoir bien fait comprendre la moralité, la religion du forçat ; nous pensons avoir fait connaître , à ce double aspect , les vices capitaux de l'institution actuelle du bagne , et pressentir les améliorations dont elle est susceptible ; nous eussions poussé beaucoup plus loin ces importantes considérations , si nous ne devions pas les compléter dans l'examen général du système pénitentiaire.

Nous laisserons, pour le moment, à M. Aubineau le soin de résumer la discussion et d'indiquer la réforme nécessaire, surtout au point de vue religieux.

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« Sans insister ici sur les preuves que nous pourrions ajouter, il est évident, d'après tout ce que nous avons raconté, que plusieurs de ces âmes apportent de la générosité dans leurs résolutions; elles savent ce qu'elles doivent à Dieu, et, par conséquent, ce qu'elles se doivent à elles-mêmes, à la société entière. Il serait donc alors du devoir de l'administration de leur faciliter l'accomplissement des pratiques de la religion; on voit aussi quel avantage la société y trouverait, tout le problème de la réforme pénitentiaire n'est-il pas là? et quel système pourrait se flatter d'obtenir une pareille influence sur les âmes! Ce n'est pas seulement une augmentation dans le personnel du clergé attaché au bagne, qu'il faut réclamer; nous avons déjà dit combien une église y serait nécessaire; elle n'exigerait ni luxe ni dispendieuses constructions ; un édifice assez grand , digne , bien que modeste, remplirait cet objet important. »

Mort [du forçat. — Lorsqu'elle arrive naturellement, ou lorsqu'elle termine une maladie , cette mort loin de la famille et des affections est bien triste sans doute ; mais lorsque le condamné revient à des sentiments de repentir et d'expiation, il trouve encore de nombreuses compensations à ses derniers moments : l'aumônier, les sœurs, les médecins, l'administration, personnel alors tout charitable de l'établissement, versent dans son âme, si durement éprouvée , les douces consolations de la religion et de la véritable philanthropie ; pour lui , la mort c'est la fin du martyre et le commencement de la réhabilitation : « Il passe, comme le dit M. Alhoy, de l'endroit où l'on souffre dans celui où l'on pardonne I »

Mais si le forçat estréfractaire, si dans son âme endurcie n'ont pas même pénétré les solennels et derniers avertissements de

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rheure suprême, alors celle mort devient une profanation, un blasphème!... Nous devons jeter un voile impénétrable sur cet horrible et repoussant tableau.

PUNITIO^'S DES CONDAMNÉS.

Code pénal des chiourmes. — Si le bagne présente sa vie particulière, son régime spécial, ses encouragements et ses récompenses, il offre aussi ses moyens propres de répression, son code , ses lois pénales et ses châtiments.

Les peines correctionnelles, qui se composent de la double chaîne pendant trois ans, pour les galériens à perpétuité, d'une prolongation de séjour pour les galériens à temps , s'appliquent aux évasions, aux vols au-dessus de cinq francs, etc.; pour chaque évasion , le forçat condamné à temps subit trois ans de plus; et le condamné à perpétuité, trois ans de double chaîne.

La bastonnade , qui s'administre avec une corde goudronnée, nommée garcette, depuis dix jusqu'à cent coups; pour cette correction , le coupable est couché sur un madrier que l'on appelle banc de justice; le cachot, la privation des aliments de faveur, etc., sont infligés, avec des modifications relatives à la gravité de la faute, aux forçats qui ont limé leurs fers ou préparé des moyens d'évasion ; aux vols au-dessous de cinq francs ; à l'ivresse; aux jeux de hasard ; à l'action de fumer dans le bagne ou dans le port; à la vente, à la dégradation volontaire de ses effets; à la liberté d'écrire sans permission, de conserver plus de dix francs dans sa bourse, de battre un camarade; au refus de travail, à rinsubordination , etc.

La peine de mort est appliquée au crime de frapper un dca

agents de la surveillance et de Tadministration ; de tuer un cama«* rade , d'effectuer ou même d'occasionner une révolte , etc.

Jugement du forçat. — Ici le garde chiounne fait à la fois les fonctions de gendarme, d'huissier et de rapporteur; le forçat^ se défend lui-même.

Pour les châtiments disciplinaires, le commissaire du bagne décide seul et prononce la peine. Le jugement est inscrit au registre de discipline, et la peine aussitôt appliquée par les galériens correcteurs et leurs aides , qui vivent isolés et en butte à la haine de tous les autres.

Les affaires en matière capitale sont jugées par un tribunal maritime spécial , qui prononce la peine ou l'acquittement. Mais la sentence n'est exécutée qu'après la ratification de l'autorité de Paris, à la décision de laquelle on soumet cette sentence.

Pour l'exécution , le bourreau se trouve pris dans le bagne, s'il existe au nombre des forçats un ex-bourreau ou valet de bourreau suffisamment expérimenté; dans le cas contraire, on fait venir celui du chef-lieu. Ce fut vers les derniers temps de l'empire que Ton remplaça la fusillade par la guillotine.

M. Alhoy , faisant allusion à cet affreux spectacle , à ce moyen d'intimidation si puissant en apparence , ajoute une simple réflexion^ pleine de sens et d'une haute portée :

« L'exemple a été terrible I... estril efficace?... L'échafaud, qui bientôt reparait, répond à cette question!... »

Mortalité au bagne. — D'après les statistiques relatives aux établissements pénitentiaires et les recherches de M. Alhoy, la mortalité semble moins grande au bagne que dans la plupart de ces

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établissements : a Jusqu'à présent, dit Tauteilr que nous venons de nommer, on meurt beaucoup moins au bagne qu'en prison. Les statistiques semblent prouver que dans les prisons centrales une population de mille hommes s'éteint dans un espace de dix années; au bagne, sur dix forçats qui arrivent, il en reste au plus deux après dix ans. )>

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