RÉCIDIVE, RETOUR AD BAGNE : LEURS CAUSES
Si Ton considère un instant les déceptions, les mécomptes, l'espèce de réprobation générale attendant le forçat libéré lors de sa rentrée dans la société qui l'avait proscrit ; les difficultés qu'il trouve pour se procurer un travail indispensable à son existence de chaque jour; les obstacles incessants et multipliés qui s'opposent à son retour vers les sentiments d'honnête homme, à sa réhabilitation dans l'opinion des autres et même aux yeux de sa propre conscience, on s'étonnera que les récidives,
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déjà très-fréquentes chez les condamnés à temps, ne le soient pas encore davantage ; et les législateurs comprendront enfin la nécessité de chercher sérieusement à prévenir , au moyen de sages dispositions, le retour de cette plaie profonde, si dangereuse par la contagion qu'elle porte dans les diverses parties du corps social.
Tous les hommes n'ont pas en effet cette force d'âme et ce sublime courage de la résignation chrétienne du libéré Postol. Ce martyr d'un moment criminel, qu'il sut racheter par tant de vertus, après avoir passé quinze ans au bagne , marcha résolument dans le sentier d'une vie tellement irréprochable, se distingua par des actes de bienfaisance et de philanthropie si grands et si nombreux, qu'il obtint un prix Monthyon, et quelque temps après une réhabilitation solennelle.
Des faits semblables sont très-consolants, sans doute, mais ils font mieux sentir encore les vices radicaux de l'état de choses actuel , en témoignant , à titre de bien rare exception , d'une immense difficulté vaincue.
Cette espèce de prévention dont on environne le forçat libéré, comme d'une atmosphère méphitique, en le maintenant, lors môme qu'il se conduit bien, sous l'étroite et continuelle surveillance d'une police exigeante et dure , le signale incessamment à la société , dans laquelle il faudrait au contraire lui donner une considération en mesure de son repentir et de ses bonnes résolutions, ainsi qu'un être dangereux qu'elle repousse en ne lui laissant plus d'autre sentiment que le désespoir, d'autre avenir que le retour au bagne. Des statistiques faites avec soin pendant cinq ans, ont prouvé que les récidives étaient dans la proportion de dix-neuf à cent.
L'ex-chef de la police Vidorq , très-connu par son expérience et
beaucoup de savoir dans la spécialité, dit, à propos de celle surveillance des condamnés libérés et qui se conduisent bien : « Lorsqu'une peine produit forcément des rechutes morales fréquentes, elle est jugée ; elle doit, ou disparaître de nos codes ou subir, dans son application, de notables changements. La société a bien le droit de punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver. »
Nous terminerons par cette opinion d'une haute portée, que cite M. Alhoy, sans nommer Tauteur : a Vouloir faire du libéré un homme utile à la société, en les armant l'un contre l'autre, en irritant celui-ci par la répulsion de celle-là, c'est prétendre arriver au ciel par la voie qui mène aux enfers. »
Autrefois, on donnait aux forçats en récidive une veste rouge avec une manche jaune , et dans quelques bagnes on bigarrait tellement leurs vêtements , que les autres galériens appelaient en style d'argot ces nouveaux venus arlequins, chevaux de retour j etc. ; une sage administration a supprimé ce burlesque et dangereux usage.
Telle est donc, dans tous ses détails, celte vie du galérien au bagne, vie si exceptionnelle , si triste et si malheureuse, que nous pourrions actuellement la réduire à cette analyse :
A peine est-il jeté dans cette espèce de morgue , inhumé par anticipation dans cet affreux et vaste cimetière des vivants , que l'homme s'anéantit et devient une chose qui n'a pas même de nom; c'est un chiffre de plus sur les matricules du bagne!... La mort peut ici frapper sans effroi ; chacun de ses coups ne produira plus un douloureux accident, ne fera plus couler les larmes des amis et celles de la famille ; une simple unité seulement aura disparu des registres de la chiourme, en attendant qu'elle y soit
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bientôt remplacée par une autre, à laquelle est réservé le même sort quand aura sonné l'heure suprême I... Et cette heure suprême,, dernier râle du condamné, sonnera toujours sans un glas de regrets!...
Pour faire bien connaître, tel qu'il se trouve aujourd'hui, ce remarquable établissement, qui bientôt peut-être sera le seul bagne en France, nous avons voulu peindre le tableau d'après nature, en nous aidant, pour les détails, des renseignements pris sur les lieux mêmes , et surtout de ceux que nous a donnés , avec la plus aimable obligeance, notre honorable et savant confrère M. le docteur Reynaut, médecin en chef de la marine de Brest.
Ce bagne présente un immense et bel édifice de deux cent quarante pieds de façade, composé de trois étages, offrant tous, comme pièces principales , deux vastes salles dont chacune peut contenir six cents forçats.
Dans chaque salle , on rencontre sur une même ligne vingt-cinq bancs dont la forme est celle de deux grands lits de camp adossés ; sur chaque banc, nommé toUanl , sont couchés vingt-quatre
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galériens, douze sur chacun des rangs « disposés en plan incliné. A chaque place , désignée par son numéro , se voit une couverture de laine grise très-grossière, devant envelopper l'homme assez complètement pour qu'il ne repose pas immédiatement sur le bois.
Chaque forçat trouve dans ce lit commun son espace rigoureusement déterminé, sa case marquée, dont il ne peut jamais s'écarter sans permission.
Lorsqu'ils sont tous couchés, on passe dans les chaînes particulières une chaîne générale pour le même rang, et qui ne leur ménage de liberté que juste dans l'étendue très-limitée du parcours indispensable pour arriver au baquet de nuit; placé à l'extrémité de chaque intervalle des bancs, dans une espèce de niche surmontée d'un robinet qui fournit abondamment l'eau nécessaire aux ablutions ; de telle sorte que l'on entretient une assez grande propreté dans les salles , qui , pendant le jour, n'offrent pas de mauvaise odeur.
Aux deux extrémités de chaque salle , sur une estrade élevée de sept à huit pieds, fermée par une grille en fer, se trouve une pièce de canon chargée à mitraille.
Avec cet imposant appareil et ces différentes précautions, la tranquillité générale est bien rarement troublée d'une manière sérieuse.
Au moment où nous visitions le bagne de Brest, il contenait encore trois mille forçats , dont une partie devait être prochainement dirigée sur Cayenne.
M. Reynaut pense que le bagne de Brest ne sera pas complètement évacué avant trois ou quatre ans.
Nous avions lu dans quelques ouvrages sur les bagnes , que
radminislralion se montre dillicile et même Iracassière pour les visiteurs , les gardes chiourmes durs et cruels pour les condamnés, etc.; s'il en fut ainsi jadis, les choses nous ont aujourd'hui paru bien sensiblement améliorées, car nous ayons trouvé l'accueil le plus gracieux et les plus obligeantes facilités auprès de l'administration ; nous avons observé la plus grande douceur chez les gardes chiourmes dans leurs constantes relations avec les forçats qu'ils sont appelés à surveiller.
Le costume des galériens est actuellement réduit à sa dernière simplicité : la chemise, le pantalon do toile écrue, la veste en grosse laine rouge ; point de bas , des souliers ferrés , le bonnet de laine; rouge, pour les travaux k temps, vert, pour les travaux à perpétuité. La proportion des bonnets verts aux rouges nous a semblé, dans ce moment'et d'une manière approximative, comme un est à huit. Ces seuls vêtements, qui composent toute la garderobe du condamné, doivent durer au moins un an.
Le ferrement est conforme aux institutions communes et tel que nous l'avons indiqué précédemment.
Le régime alimentaire du bagne de Brest est sain mais peu substantiel, et surtout peu varié : chaque jour on y donne, par forçat , neuf cents grammes de pain de munition , fait avec des farines épurées seulement au dixième, des petites fèves ou des pois cuits à l'eau ; pour le travailleur, quarante-sept centilitres de petit vin ; ceux qui restent sur les bancs ne boivent que de l'eau ; nous les avons trouvés en très-petit nombre.
Les invalides et les galériens admis dans les salles d'épreuve , espèce de noviciat aux emplois de faveur, font seuls , par semaine, un repas de viande fraîche.
Ceux qui remplissent les fonctions d'infirmiers, de garçons
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d'amphithéâtre , d'aides de cuisine, etc. , à l'hôpital de la Marine, reçoivent le pain et le vin comme au bagne ; mais, de plus , on leur donne, à l'infinnerie, des restes de bouillon, de légumes, de viande, etc.
Les forçats qui touchent de leurs familles , ou qui gagnent de l'argent parla vente des petits objets qu'ils confectionnent en assez grand nombre, dans leurs moments de loisir, ont la permission d'améliorer leur alimentation par l'achat de la viande , des légumes, des fruits, du fromage, etc., que leur livre un fournisseur, à des prix réglés par l'administration. Le débit du vin et de toutes les liqueurs alcooliques est absolument défendu , sous des peines sévères.
Les heures de travail , pour les forçats employés dans le port militaire, sont à peu près les mêmes que celles des autres ouvriers ; mais la durée de ce travail est moins considérable pour les premiers que pour les seconds. En effet, les galériens ne sortent du bagne qu'au dernier son de la cloche destinée à l'appel de tous les travailleurs, et leurs gardiens les y reconduisent constamment avant la fin de la journée des hommes libres.
Ces heures d'activité subissent d'ailleurs quelques variations, suivant les saisons et la longueur des jours ; quant à la durée , nous croyons pouvoir établir, en moyenne , que les forçats travaillent durant cinq heures le matin, avant le repas de midi; et quatre à cinq heures au plus après ce repas.
Pendant les moments de repos, on voit les galériens réunis dans leurs salles , où chacun s'occupe à son gré : les uns lisent , écrivent; les autres se livrent avec activité h des travaux d'horlogerie, de ciselure, de tour, de gravure ; a la fabrication de petits objets en paille ^ en papier, etc., qu'ils vendent à leur profit
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et pour se procurer un peu d'aisance ; quelques-uns seulement restent couchés et plongés dans une inertie slupide.
Plusieurs gardiens sont particulièrement commis a la suneillance de ces nombreux criminels ; aussi lorsque , seul et sans aucune défense , nous parcourions les salles , au milieu de ces natures si brutales et si vicieuses, nous avions besoin de nous confier à Tempire de la puissance morale sur les êtres dégradés, pour ne t)as éprouver, sinon de la crainte, au moins une certaine émotionl,.. M. Alhoy Ta très-bien dit : a Au bagne, comme ailleurs, la léthargie morale de l'esclave fait la force de ceux qui le gardent. »
A l'exception de quelques forçais à l'air sombre, au regard de bête fauve , les autres sont d'une politesse recherchée ; tous vous saluent avec un empressement qui finit par devenir gênant : il serait en effet peu généreux de recevoir ces marques d'urbanité avec une indifférence qui, près de ces malheureux, aurait plus que la dureté du mépris.
Pour ceux qui n'ont pas suivi les galériens dans leurs occupations journalières , la terrible expression de travaux forcés donne probablement l'idée des plus exténuantes fatigues, aggravées par les traitements les plus rigoureux I...
Assurément , rien ne serait plus faux qu'une pareille interprétation. Nous avons, pendant plusieurs jours, étudié avec le plus grand soin cette partie essentielle de l'histoire des bagnes; voici ce que nous pouvons garantir , l'ayant très-positivement observé :
Un seul garde chiourme, la carabine chargée sur l'épaule, conduit de leur salle dans le port , qui communique directement avec le bagne , douze , seize et jusqu'à vingt-quatre hommes. Ils
marchent couplés, sur deux rangs , dans le calme le plus parfait. A Tarrivée au lieu du travail , comme au départ, ils répondent à l'appel de leur numéro , puis ils se mettent lentement à l'ouvrage , sans contrainte et sans mauvaise humeur.
Voici, dans le port de Brest, quels sont les travaux les plus habituels des forçats : terrassements, soit pour l'agrandissement du port, soit pour le nivellement des terrains déblayés; fabrication des ciments et mortiers au moyen d'une roue qu'ils font mouvoir, à bras, dans un auget circulaire; nettoyage du port; charroi des matériaux de construction ou des objets d'approvisionnement et d'armement pour les vaisseaux de guerre, soit avec des brouettes, soit avec les bateaux qu'ils conduisent à la rame; arrangement des dépôts de bois , de charbon de terre , etc. Plusieurs , lorsqu'ils se comportent d'une manière irréprochable et qu'ils ont de l'habileté dans cet art, sont employés k la taille des pierres. Presque tous les autres travaux d'atelier sont exécutés par des ouvriers libres , qui se trouvaient alors dans le port au nombre de quatre mille.
Les galériens travaillent sans tristesse apparente, souvent même avec une sorte de gaieté ; là où l'on mettrait seulement cinq à six hommes dans les ouvrages d'entreprise exécutés par nos artisans , on place huit ou dix forçats , de telle sorte qu'ils sont habituellement à l'aise, et que, pour eux, on établit constamment la puissance à déployer bien au-dessus de la résistance à vaincre.
Ils n'ont ordinairement pour surveillant que le garde chiourme qui les a conduits et dont on a fait, si contrairement à ses habitudes actuelles, un matamore exigeant, armé de la garcette ou du bâton ; alors que ceux dont nous avons pris la silhouette dans le port de Brest, nous ont bien plutôt rappelé ces paisibles
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et bons vétérans auxquels est confiée la garde si facile du Luxembourg. En effet, cet inoffensif et brave garde chlourme, tranquillement assis son fusil entre les jambes, semble beaucoup plus accablé sous le poids de Tennui, que les forçats ne le sont sous celui du travail.
Tant qu'ils marchent convenablement, sans même se lasser, jamais une voix dure , impérieuse , jamais aucun mauvais traitement ne viennent, comme Tout assuré quelques historiens mal renseignés, activer leurs mouvements, rendre leur tache onéreuse et pénible.
Il résulte définitivement de nos observations , que les galériens du bagne de Brest sont moins malheureux que les détenus soumis au régime cellulaire , et qu'ils ont en général des fatigues moins accablantes à supporter que la plupart de nos ouvriers libres dans certains ateliers.
Toutefois , n'exagérons pas leur bien-être , et n'allons pas sou^ tenir , avec quelques amis de l'hyperbole , qu'ils sont plus heureux que la majorité de nos paysans. Ceux-ci, pour le moins aussi bien nourris, n'ont-ils pas un lit particulier préférable à la planche commune du bagne, où ne se laisse pas sentir le poids, où ne se fait pas entendre le bruit des chaînes; et, sous le soleil qui les ranime également, ne respirent-ils pas l'air si pur de la liberté?
Soyons justes et vrais « au contraire, et notons, avec M. Alhoy, que parmi ces malheureux galériens obligés à des travaux pénibles , un assez grand nombre se trouvent privés de la force et de l'habitude nécessaires pour les effectuer, et que tous sont contraints de les soutenir chaque jour, tantôt sous un soleil brûlant , tantôt sous des pluies continuelles ou par le froid le plus rigoureux.
Les enseignements religieux ont présenté depuis quelques années
plusieurs améliorations importantes au bagne de Brest. Il y existe actuellement une salle particulière où les condamnés peuvent s'entretenir sans témoins avec Taumônier de rétablissement. Celui-ci dit la messe chaque dimanche dans Tune des salles , sur un autel improvisé, le bagne ne possédant point encore de chapelle convenable.
Les punitions deviennent peu fréquentes et peu multipliées a la chiourmede Brest : la privation du vin, la suppression d'un emploi de faveur , l'accouplement , la double chaîne , la réclusion sur le toUard , la prison , la bastonnade , paraissent les plus ordinaires.
Les cachots auxquels peuvent être condamnés les coupables pour un temps proportionné à la gravité de leur faute, se trouvent placés à droite en entrant dans la première cour du bagne. Ils s'ouvrent au niveau du sol, offrant six ou huit pieds carrés, un très-bas étage; sont fermés par des portes d'une épaisseur énorme, arrêtées par des verrous et par des serrures gigantesques. Un lit de camp , une cruche en grès s'y voient pour tout ameublement.
Les cachots des condamnés à mort , situés sur la même ligne , font frémir par leur terrible et sinistre disposition. Que l'on se représente en effet un malheureux cloué sur le lit de camp par des chaînes assez courtes pour qu'il ait été nécessaire de pratiquer aux planches de ce lit de douleur un trou servant à l'accomplissement des besoins les plus habituels et les plus impérieux de la nature , et l'on n'aura qu'une idée bien imparfaite des angoisses et des tortures souffertes, dans ces affreux réduits, pendant tout le temps qui s'écoule depuis la condamnation du coupable jusqu'à son exécution , qui ne peut avoir lieu qu'après la confirmation du jugement par l'autorité de Paris; temps que nous savons, de source certaine, être au moins de dix jours, et qui se prolonge quelquefois
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jusqu'à quinze ou vingt, si nous en croyons des renseignements donnés par les surveillants du bagne.
En faisant une étude sérieuse des forçats au double point de \Tie de la morale et de la physiologie , nous avons reconnu qu'il est possible de les rattacher tous à quatre principaux types , en admettant pour chacun de ces types fondamentaux quelques modifications et quelques variétés particulières.
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TYPES GÉNfiRAlIX DES FORÇATS.
Pour les transmettre dans toute leur vérité , nous les peindrons d'après les originaux.