‹ Systeme pemitentiare, Le Bagne, La Prison Cellulaire, La DeportationChapitre 20 sur 45 · PREMIER TYPE · texte numérisé non relu

PREMIER TYPE

Il renferme ces natures fortes, puissantes et riches, auxquelles une bonne direction seule a manqué pour effectuer des actions utiles, grandes, admirables!... pour acquérir, dans la plus sublime vertu , la célébrité qu'ils ont obtenue par les plus épouvantables crimes I... Tel de ces forçats fût devenu peut-être un saint Vincent de Paul , s'il n'avait été un Salvador.

Ces hommes, à la physionomie martiale, au regard fier et dédaigneux, aux lèvres frémissantes, à la tête haute, à la conte* nance audacieuse et provocatrice , offrant au bagne l'image du

lion resté fier ol terrible dans la ca};e d'une ménagerie , ont pu commettre des meurtres, des assassinats, des forfaits horribles par leur atrocité, mais presque toujours, nous pourrions le garantir en nous appuyant sur des faits positifs et nombreux, avec une sorte de courage, et même avec témérité, sans trop chercher à diminuer les dangers des luttes qu'ils devaient avoir à soutenir.

C'est ici particulièrement que l'on éprouve des regrets profonds, en voyant la nature humaine abandonnée, sans frein, à toutes les impulsions des mauvais instincts ; et que l'on comprend, avec une vive douleur, tout ce qu'il eût été possible d'obtenir, dans l'ordre du bien, avec des instruments aussi vigoureusement trempés, s'ils eussent été guidés par une raison assez puissante, par des principes de morale et de religion assez complètement établis pour les dominer dans leurs écarts et les garantir de tout dangereux et criminel entraînement I...

On trouve les forçats de ce premier type dans une incessante activité , sous l'empire despotique d'un penchant qui les maîtrise, d'une impulsion qui les dévore ; ces hommes prodigieux font des instants de repos qu'on leur accorde , des moments avidement remplis par des travaux intellectuels ou mécaniques, le plus souvent très-difficiles, exigeant la plus grande persévérance et la plus constante opiniâtreté.

Pour eux, agir et vivre ne constitue qu'une seule et même chose : ce sont des ressorts énergiques , infatigables , auxquels il ne fallait qu'un emploi suffisant et bien approprié , pour opérer des merveilles et pour exciter l'admiration de l'univers I

Voyez , entre tant d'autres que nous pourrions citer, ce trop fameux Cognard, si tristement célèbre, dans ces derniers temps i sous le nom de comte de Pontis de Sainle*Hélène,

« Cet homme, dit M. la docteur Lauvergne, semblait être né pour le commandement : sa stature était haute et dans des proportions correctes; les traits de sa figure, délicats, effilés, contrastaient avec la régularité admirable de sa belle tête ; son regard et sa bouche témoignaient de leur longue contrainte à jouer un rôle sur la grande scène du monde ; son œil de lynx était fixe et scrutateur. »

Echappé de la chiourme , il se réfugie en Espagne , y connaît la famille Pontis de Sainte-Hélène, dont il fait bientôt, par dos moyens ignorés , disparaître tous les membres jusqu'au dernier rejeton ; usurpe la fortune , les titres et le nom de cette famille ; obtient une sous-lieutenance dans les armées espagnoles, par* vient au grade de chef d'escadron ; se distingue au siège de Montevideo , s'élève au titre de lieutenant-colonel ; est enveloppé dans une affaire de concussion , incarcéré deux fois , et trouve toujours le moyen de s'évader. A la tête d'une bande courageuse de prisonniers français , il s'empare à main armée d'un brick espagnol, passe en France, et, sous la qualification de comte de Pontis , est nommé chef d'escadron dans l'état-major du duo de Dalmatie ; ensuite chef de bataillon au centième régiment de ligne; il se signale au siège de Toulouse, à Waterloo; plusieurs blessures et des actes de courage lui méritent les insignes de la Légion d'honneur.

Le duc de Berri, en 4815, le fait chevalier de Saint-Louis, chef de bataillon, enfin lieutenant-colonel de la légion de la Seine.

La fortune se lassa de prodiguer aussi mal ses faveurs : le comte de Pontis, assistant un jour sur la place Vendôme, en grand uniforme et comme chef de corps, à la triste cérémonie

68 TYPES CéNÉRAL'X DES FORÇATS.

d'une dégradation militaire , est reconnu par un forçai libéré * Ton de ses anciens compagnons de chaîne ; celui-ci rappelle par son véritable nom, veut le faire chanter; en termes d'argot , exploiter cette reconnaissance imprévue ; Cognard, s'y prêtant de mauvaise grâce, est bientôt dénoncé. Le général Despinois donne ordre de l'arrêter ; quatre gendarmes s'en emparent. Il demande la permission de rentrer chez lui pour changer de vêtements, saisit résolument deux pistolets, et, fascinant de l'œil et du geste ses gardes stupéfaits, s'élance hors de l'hôtel et parvient à tromper toutes les recherches.

Il est repris six mois après pour faux , meurtre et rupture de ban.

Cognard , conduit à Brest sous le poids d'une condamnation à perpétuité , mourut dans ce bagne il y a quelques années.

M. Àlhoy, qui rapporte cette histoire, la termine par une réflexion qui nous semble très-judicieuse :

« Si Cognard , au lieu de subir sa première condamnation an bagne, eût été soumis au système cellulaire, sans compagnons de captivité , aucun camarade n'eût pu trahir le grand aventurier après son évasion ; pas le moindre murmure ne se fût élevé , pas le moindre nuage n'eût terni l'éclat de l'astre gravissant : le forçat Cognard serait peut-être aujourd'hui maréchal de France ! ï^

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