FORÇAT .2«. TYPE
,:\'h >'ornoyir *\j Mâni .
dignité , peu délicats sur le choix des moyens d'arriver à l'accomplissement de leurs desseins.
Les galériens de cq deuxième type ont en général un visage efféminé , l'œil caressant et faux comme celui du serpent qui veut fasciner sa proie ; la voix mielleuse et suave ; la parole flatteuse , obligeante ; le geste captieux , indécis ; l'attitude flexible et mal assurée ; l'ensemble bas , obséquieux , servile et rampant.
Ces hommes , sans caractère et sans courage , rappelant tantôt l'aspect de la fouine , du renard, tantôt celui du chat domestique, poursuivent le faible , frappent le fort dans l'ombre ou par surprise , mais n'attaquent jamais leur victime au grand jour, lorsqu'ils ont une résistance puissante à redouter.
Là se trouvent presque tous les incendiaires , les escrocs , les faussaires et les empoisonneurs.
Au milieu des individualités les plus remarquables de ce deuxième type , nous trouvons ce misérable et trop célèbre Collet , que nous avons entendu aux assises de la Sarthe , en 18210, étaler avec complaisance et le cynisme le plus révoltant, la dégoûtante histoire de ses escroqueries et de ses criminelles profanations , comme une série de faits honorables dont il assaisonnait les détails d'assez fades plaisanteries, et qu'il nous parut même amplifier au fond , pour assurer sa déplorable renommée.
Né dans le département de l'Ain, de parents honorables, Anthelme Collet fit , dès son enfance , pressentir l'avenir d'iniquités qui l'attendait : lieutenant en 1796, il déserte, vit d'escroqueries, se rend à Rome, prend le nom de Tolosant, se grave des armoiries , surprend la bienveillance de l'intendant du cardinal Fesch , est logé dans le palais ; aidé par cette recommandation évidente , il parvient à soustraire au banquier de la
tille une somme do soixante mille francs ; prend la fuite , se rend à Mondovi ; mène une vie do prince , fait des connaissances parmi la jeunesse dorée, lui suggère l'idée, bientôt accueillie, de jouer la comédie bourgeoise ; il se réserve la charge de costumier, et lorsque les habits sont finis et soldés par ses crédules associés, il remplit ses malles de ce précieux butin , qui devait servir aux nombreux travestissements indispensables à la vie si aventureuse qu'il se proposait.
Il se rend en poste à Sion , est bien reçu par le clergé ; dessert pendant cinq mois une pelilc paroisse nommée Saint-Pierre ; y remplit toutes les fonctions de curé ; s'empare d'une somme de trente mille francs destinée à la reconstruction de l'église, s'enfuit à Strasbourg, passe en Allemagne, revient en Italie, sous l'habit de général , escroque une somme considérable chez un banquier de Savone ; se voyant sur le point d'être découvert, il s'habille en prélat, sous le nom de Dominique Pasqualini , évêque deManfredonia, se fabrique une bulle d'institution ; est cordialement reçu par l'évêque de Nice , ordonne trente-trois abbés ; se rend ensuite à Fréjus, couvert de décorations militaires et de l'habit d'inspecteur général; a Draguignan, il s'improvise un état-major ; k Toulon , le fils du sous-préfet devient son secrétaire intime; à Marseille, il parait avec une suite de vingt personnes, il enlève cent trente mille francs des caisses du gouvernement ; à Nîmes , trois cent mille.
Enfin, à Montpellier, Collet, signalé par la police, est arrêté pendant qu'il déjeunait à la table du préfet; il est mis au cachot et son état-major, composé de ses dupes, est provisoirement conduit en prison.
Collet n'avait pour toute perspective que d'être fusillé , lorsque
le préfet, dans l'intention de, satisfaire la curiosité de ses convives, à la fin d'un grand dîner, fait amener le prisonnier, que l'on dépose un instant k l'office , gardé par deux factionnaires ; il se revêt aussitôt d'une veste , d'un tablier et d'un bonnet de cuisinier qui se trouvent à sa portée , s'empare d'un plat monté pour le dessert , le pose effrontément dans la salle à manger, et disparait ; pendant que l'on s'épuisait en recherches, il habitait une chambre près de la préfecture et voyait tous les mouvements dirigés contre lui.
Après quinze jours , il se rend à Toulouse , est admis comme pensionnaire dans la maison des frères des écoles chrétiennes, fait des promesses magnifiques pour l'agrandissement de l'institution, achète une campagne voisine de la ville pour y fonder un noviciat; et pendant que les bons frères sont à visiter le nouvel établissement , dans lequel il avait installé de nombreux ouvriers pour les travaux d'appropriation , Collet charge une voiture des vases sacrés , des ornements de la chapelle , de l'argent , et de tout ce qu'il peut enlever dans la maison ; au retour , les malheu-* roux frères ne trouvèrent que dévastation et toutes les preuves de leur bien regrettable crédulité ; l'escroc avait déjà pris la route do l'Anjou.
Conjecturant bien qu'on allait immédiatement le poursuivre, il vint à la Roche-Beaucourt se loger chez le commissaire lui-* même, et par cette ruse adroite mit la police en défaut; toutefois, le dénoûment approchait.
Collet se rend au Mans , portant le nom de Galat , et sous les habits d'un honnête et modeste rentier ; se loge dans la paroisse de la Couture; se fait remarquer, pendant six mois, par sa pieuse exactitude k l'église ; distribue très-abondamment aux pauvres du
7^ TVriiS Gt.NtUALX DES FOUÇATS.
pain donné sur mémoire chez le boulanger; mystifie quelques-uns des habitants en les envoyant k la recherche d'une campagne qu'il désirait vendre à bas prix , et qui n'existait pas ; prend à compte des objets de bijouterie qui n'ont jamais été soldés ; enfin , sous prétexte d'essayer un cabriolet qu'il voulait acheter d'un notable de la ville , il part en poste dans cette voilure , la laisse à dix lieues du Mans , écrit au propriétaire une lettre polie , en le priant de ramener son cabriolet, dont il n'avait plus besoin.
Arrêté quelque temps après, Anthelme Collet, alors âgé de trente-cinq ans, est conduit aux assises de laSarlhe, condamné à la marque T. F. et à vingt ans de travaux forcés, le 12 septembre 1820 , pour faux en écriture privée et récidive.
Jouissant d'une haute considération parmi les forçats des différentes chiourmes qui l'ont reçu. Collet menait la vie la plus somptueuse qui soit permise au galérien, sans qu'il ait jamais été possible de savoir d'où lui venait tout l'argent qu'il dépensait.
Il est mort au bagne de Rochefort, dans une salle de l'hôpital, en 1840, quelques mois avant l'époque de sa libération. Plusieurs pièces d'or ont été trouvées entre l'étoffe et la doublure de ses vêtements.
Sous un autre jour, et dans le même type, se présente le fameux Petit, l'un des plus remarquables forçats par sa grande habileté pour l'évasion , par un mélange inconcevable de profonde scélératesse et de nobles sentiments. M. Reynaud, commissaire du bagne de Toulon, en trace ainsi le portrait : « La personne de Petit est la plus gracieuse enveloppe que la nature ait pu donner au crime incarné. Nul forçat des temps présents et passés n'a eu autant de ressources que Petit pour plaire, endormir les gardiens et s'évader. )> Dans une de ces expéditions, il porta l'audace jusqu'à
TYPES OÉiNÉlUUX DES FORÇAIS. 73
venir brocanter, au marché d'Abbeville, ses fers, qu'il avait brisés,
Serviable envers ses compagnons de captivité , bienfaisant pour les malheureux, Petit s'est fait connaître par un grand nombre de traits généreux ; nous citerons seulement le suivant :
Échappé du bagne , il entre dans une auberge où les agents du fisc procèdent à la vente mobilière de la pauvre famille, ainsi réduite à la mendicité. L'opération terminée. Petit suit à son domicile particulier le percepteur chargé du prix de cette vente, s'en empare au moment où il veut remettre l'argent dans sa caissQ çt court aussitôt le déposer aux pieds de l'hôtesse, aussi frappée d'étonnement que remplie d'admiration.
« Tout en lui respirait le gentilhomme, dit M. Alhoy ; affectueux avec ses égaux, il était, pour ses supérieurs, si attentif, si exact dans ses devoirs, qu'il faisait presque oublier sa chaîne... Cependant, avec cette constitution de femme, cette voixflûtée, cette main de sultane , Petit était un monstre.... et l'on peut dire que , dans l'histoire des forçats , la sienne est un chef-d'œuvre en ce genre. »
Repris et conduit au bagne , le dégoût de la vie le porte , pour s'en délivrer, à frapper un adjudant avec une lame de ciseau ; condamné à mort, il subit son arrêt avec la plus affreuse indifférence.