BAZAR DU BAGNE DE BREST. . H
une raerveilleuse délicatesse. Comme nous n'étions pas cVaccord sur le prix assez élevé de plusieurs de ces objets :
— Prenez, nous dit-il avec Taccent d'une prière, il faut que je réalise promptement; dans quelques jours mon triste sort va changer enfin, j'ai le bonheur d'embarquer pour Cayenne.
Imaginant difficilement le charme de partir pour un pays aussi triste , aussi malsain , nous fîmes un mouvement de surprise et d'élonnement qui fut à l'instant compris.
— Sans doute 1 reprit ce malheureux jeune homme avec une indicible expression d'amère tristesse et de résignation sublime ; pou^vous, mes paroles n'ont pas de sens, mais pour moil...
Une lanne roula dans ses yeux... un profond soupir gonfla sa poitrine... puis il ajouta ces derniers mots d'une voix gémissante :
— Le bagne , voyez-vous , c'est le supplice du corps , c'est la torture de l'âme, c'est l'abrutissement de l'esprit, c'est la corruption du cœur, c'est l'enfer I... Pour celui qui connaît bien cet affreux séjour, le premier bonheur est d'eo sortir, quelle que soit l'habitation qu'on lui destine!... Puis, à l'homme déchu qui n'a plus de patrie, dont le repentir est la seule excuse , il ne reste désormais qu'à reconquérir , par une conduite irréprochable, expiatoire, un refugo temporaire ici-bas, en attendant celui de l'éternité!.,.
Pendant qu'il parlait ainsi, nous le vtmes, d'une main trem-* blante , envelopper les objets que nous avions achetés dans une immense et double feuille de papier qu'il avait semblé chercher au milieu de plusieurs autres ; ensuite, il nous les remit en nous saluant avec une grâce, une dignité parfaites, avec un mélange de douleur et de satisfaction que nous ne comprîmes pas d'abord , et qu'il nous était alors en effet impossible d'interpréter et de concilier dans notre esprit.
8i BAZAR DU BAGNE DE BREftT.
A Tinslant, l'heure de la retraite 8onna; chacun des galériens prit son petit éventaire, et tous rentrèrent silencieusement au bagne, sous la conduite du garde chiourme.
Devant partir le lendemain pour Saint-Malo , n'ayant dès lors plus aucune espérance de revoir cet intéressant et mystérieux personnage, nous prîmes quelques renseignements auprès du gardien qui nous conduisait ; voici les seuls qu'il put nous donner.
Ce jeune homme était au bagne de Brest depuis trois ans, sa condamnation était de dix. Depuis son entrée , jamais il n'avait excité le plus léger reproche; il s'isolait toujours, travaillait constamment aux heures de loisir, surtout à des ouvrages en ivoire d'un admirable fini ; on le regardait comme le meilleur ciseleur du bagne ; les autres galériens , subjugués par Tasceodant de ses nobles manières, avaient beaucoup de considération et même d'égards pour lui; presque tous le gratifiaient ordinairement du titre de baron. D témoignait un grand dégoût pour les conversations plus ou moins cyniques de ses misérables compagnons de captivité ...
Rentré à l'hôtel, notre premier soin fut d'examiner les charmants objets que nous avions achetés au bazar; en les développant, nous lûmes , par hasard , le mot Monseigneur sur le papier qui les renfermait; cette circonstance frappa notre attention, excita notre curiosité : bientôt nous eûmes la certitude qu'il s'agissait d'un long mémoire destiné , par un forçat du bagne, au vénérable prélat de Quimper, dans le but d'obtenir de sa protection puissante la remise de quelques années à faire dans ce lieu d'expiation.
Une foule de conjectures vinrent s'offrir à notre esprit; ce mémoire avait-il été composé par notre étonnant personnage du baîarî Ce galérien devait-il bientôt l'adresser au pieux évoque?
ne lui en avait-il pas déjà fait parvenir une copie? ou bien avait-il été détourné de son projet par la décision qui , à sa grande satisfaction, l'envoyait à Cayenne? enfin, nous avait-il remis ce mémoire comme enveloppe de nos objets , pour nous amener à comprendre qu'il avait bien apprécié l'intérêt que nous prenions à son triste sort; ou bien enfin avec l'intention que ce mémoire offrît une utilité morale en acquérant une certaine publicité?...
Nous rappelant alors tout ce qui s'était passé dans le bazar du bagne, la recherche que notre mystérieux personnage avait semblé faire de ce papier, l'air à la fois triste et satisfait avec lequel il nous l'avait présenté , donnèrent plus de consistance à quelquesunes de ces suppositions , sans cependant les convertir pour nous en certitude.
Cet écrit ouvert, sans suscription, nous ayant été directement donné , portant seulement pour indication : « A Mgr l'évêque de Quimper, )> nous pûmes, sans indiscrétion , en terminer la lecture et nous assurer qu'il présentait un document précieux sous bien des rapports. A ce titre, nous le communiquerons & nos lecteurs en modifiant seulement un peu la forme du récit.
YIB D'UN VOICAT fiCIITS fkl LlIMfilE.
Bagne de Brest» 8 âoAt 18Si.
A Mgr l'évêque de Quimper.
Monseigneur ,
Vous savez compatir avec tant de bienveillance au triste sort des malheureux ; mon cœur, plein d'amertume et de chagrin, éprouve un si grand besoin d'épanchement , un si vif désir de racheter par l'expiation , par une conduite irréprochable , les coupables désordres d'une jeunesse orageuse et mal dirigée; le séjour affreux dans lequel se consument tristement et sans fruit des résolutions que je crains à chaque instant de voir faillir au milieu de tous les vices réunis, est si peu capable d'en aider,
VIE D*UN FORÇAT ÉCRITE PAR LUi-MÈxME. 85
disons plus, d'en permettre la réalisation, que je viens déposer dans votre sein l'aveu de mes fautes, vous confier mes regrets et mes espérances, implorer vos conseils et le généreux appui de votre charité si chrétienne.
L'idée seule de ces tristes aveux semble déjà soulager ma conscience d'un poids énorme.
Si mon fatal exemple mis sous les yeux de la jeunesse , et je vous laisse toute liberté de le faire , peut lui servir de fanal pour éviter les dangereux écueils sur lesquels mon frêle esquif a fait un si regrettable naufrage, cette première bonne action me paraîtra d'autant plus précieuse devant Dieu, qu'elle marquera la transition de ma vie passée à mon existence future; qu'elle deviendra l'instrument expiatoire de l'une et la pierre fondamentale de l'autre.
En lisant cette relation dictée par le repentir et la vérité , peutêtre. Monseigneur , jugerez-vous, dans votre sagesse et dans votre ineffable bonté , que je dois inspirer plus de pitié que de mépris ; peut-être penserez-vous que je n'ai pas perdu tous mes droits à l'intérêt, au pardon du ciel et même des hommes.
Né à S.... , département du C.,.. , de parents nobles et riches , appartenant à l'une des plus honorables familles du B... , surtout bien connue pour sa piété , son empressement à soulager les malheureux, je reçus une éducation soignée, toute chrétienne.
Ma mère ello-même se chargea de me donner les premières notions de la science et de la religion, avec une douceur, une patience, une bonté qui ne m'ont jamais permis d'oublier ses précieux enseignements dont le souvenir, même dans mes plus mauvais jours, m'a constamment arrêté sur la pente si rapide, si glissante, du crime et du déshonneur, enm'empêchant de rouler entièrement,
86 VIE d'un forçat
et Bant aucun espoir de retour « jusqu'au fond de rinfemal abîme!..*
Pour moo malheur^ je parvins à Tàgc où Ton devait m*enlever à ce guide si capable et si sûr; pour mon malheur encore, la délicatesse de ma santé devint un prétexte pour me priver de l'enseignement public, ordinairement plus complet, plus propre à former dos hommes ; on me réduisit donc à Tinsuffisance d'une éducation particulière , sous la direction d'un précepteur, assurément très-respectable et très-savant, mais d'un caractère faible, méticuleux, et n'ayant aucune connaissance du cœur huniain et du monde , contre les dangers desquels il ne sût en aucune façon me prémunir.
J'acquis une certaine science , mais sans but, sans aucune idée d'avenir.
L'héritage assez considérable de mes parents était ma seule perspective , et je n'eus point la pensée de me créer une position qui pût , en attendant » m'occuper sérieusement et me rendre indépendant, au moins en partie, des secours pécuniaires de ma famille.
Quelques flatteurs dont j'étais entouré m'entretenaient d'ailleurs dans cette fâcheuse indifférence , en me laissant voir combien je serais déraisonnable de fatiguer ma santé pour amasser péniblement une fortune dont je n'éprouverais aucun besoin.
Mon père lui-même, qui n'avait jamais fait autre chose que d'administrer ses biens , eut la faiblesse de ne pas m'obliger à choisir une profession , ne fût-ce que pour me fixer, employer le temps , me soustraire à la paresse , k l'ennui , k tous les vices qu'ils engendrent presque nécessairement.
Je comptais a peine dix-huit ans, que déjà la chasse, les bals, les spectacles et la triste ville de B... , où l'on m'envoya pendant
quelque temps chez un de mes oncles , uniquement pour me distraire , m'avaient amené à la plus complète satiété de tous ces plaisirs.
On me conduisit alors à Paris pour y faire mon droit, étude qui me séduisait d'autant moins, que Ton ne me fît entrevoir aucun des avantages qu'elle pourrait m'oilrir en dédommagement des peines , des travaux et des privations qu'elle m'imposerait.
Là va commencer la triste série de mes égarements et de mes malheurs.
Mon père me choisit , rue de la Harpe , un petit appartement asses joli, qu'il fit meubler confortablement; puis ayant passé quinze jours près de moi , me voyant calme , régulier dans ma nouvelle existence ; prenant mon indifférence et ma satiété prématurée des choses de la vie pour une raison solide, il retourna dans son manoir, plein de sécurité sur ma conduite et d'espérance pour mon avenir I...
Pendant deux mois à peu près mon genre de vie fut assez simple , assez uniforme : je partageais mon temps entre un peu de droit, beaucoup de promenade et quelques spectacles.
Les seuls travaux qui me fussent réellement agréables étaient ceux du tour et de la ciselure , pour lesquels , dès mon enfance , on me reconnut d'abord de l'aptitude, ensuite une véritable habileté , aussi avais-je apporté mon petit atelier.
J'éprouvais pour tous les jolis objets d'art un goût porté jusqu'à la passion; ce goût, qui plus d'une fois, sans doute, efi me fixant dans ma chambre, me garantit de grands et coupables écarts, fut également le principe de mon déshonneur I...
Au-dessus de mon appartement logeait un Corse , nommé torenzo , jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille avantageuse,
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d'une mise prctenlieuse et soignée , d'une physionomie asser distinguée, prévenante, d'un esprit superficiel, mais qui ne manquait pas d'une certaine culture; d'un caractère entreprenant . opiniâtre, satanique, et dont je reconnus trop tard la noirceur et la perfidie.
Il exerçait la profession de ciseleur et travaillait chez M. John B , l'un des plus habiles artistes de la capitale.
Le bruit que je faisais en tournant attira son attention, et, sous un prétexte , il s'introduisit chez moi , me captiva par ses assiduités , ses manières prévenantes , les conseils que sa véritable supériorité dans la ciselure le mettait à portée de me donner ; en peu de jours, pour mon malheur, nous fûmes liés avec trop d'intimité.
Je ne tardai point à m'apercevoir que Lorenzo n'était pas d'une grande délicatesse dans ses procédés, et qu'il capitulait souvent avec sa conscience ; mais il apportait une si merveilleuse finesse dans ses insinuations , une telle réserve dans ses confidences, que je n'attachai point assez d'importance à ma découverte pour me garantir d'une funeste influence et d'une véritable fascination*
Au nombre des connaissances qu'il me procura dans la capitale , je citerai seulement les deux qui sont devenues l'occasion de ma perte : celle de M. John B , son patron, et celle d'une prétendue baronne de N , près de laquelle il me parut en complète
faveur.
M. John B était un ciseleur du premier mérite, un excellent
homme que Lorenzo cultivait beaucoup et qu'il pouvait bien exploiter un peu.
La baronne de N paraissait une de ces femmes très-habiles,
pour ne pas employer l'expression d'un certain vocabulaire ; aussi je crois qu'elle et Lorenzo s'exploitaient mutuellement.
Dans un de ses jours d'expansion , il me demanda , sans paraître attacher aucune importance à sa question, si je savais mouler en cire.
S'apercevant que je cherchais, avant de répondre , à me rendre compte du motif de cette interpellation, il se hâta d'ajouter :
— Assurément, rien n'est plus facile; on peut, avec ce moyen , prendre la plupart des modèles et même fabriquer des clefs tellement parfaites , qu'il reste un bien petit nombre de serrures à l'abri de cette imitation.
Puis il jeta, comme une réflexion insignifiante, cette considération si profondément diabolique :
— Aujourd'hui, l'art de mouler est porté si loin, surtout dans cette dernière application, que si la délicatesse n'arrêtait pas ceux qui le possèdent, il se trouverait peu de maisons, peu de caisses particulières et même publiques , suffisamment garanties d'une invasion complète.
Passant aussitôt de l'enseignement à la pratique , il se procura l'empreinte de la serrure de mon secrétaire et fabriqua, dans quelques instants, une fausse clef qui l'ouvrait aussi facilement que la mienne.
Émerveillé de cette redoutable science, je me laissai malheureusement initier à ses procédés, et devins bientôt aussi habile que mon infernal maître!...
Pour abréger le détail de toutes les phases par lesquelles je fus si fatalement entraîné dans la carrière du crime, je dirai seulement
que, devenu très-familier près de la baronne de N et de
M. B , j'avais entre les mains, sans qu'ils s'en doutassent, le
moyen de pénétrer chez eux, lors même que toutes les portes étaient fermées; avantage que je partageais, du reste, avec mon
90 VIE d'in forçat
digne ami, comme je le découvris dans la suite, sans que nous nous fussions, à cet égard, fait la moindre confidence.
Depuis quelque temps, M, B sculptait en ivoire un petit
groupe de fantaisie du plus merveilleux effet, commandé par un très-riche capitaliste de la province.
Envoyant ce chef-d'œuvre, peut-être unique dans son genre, je devins foui... Je ne puis du moins expliquer aub'ement la monomanie de le posséder qui s'empara si malheureusement de mon esprit.
Un dimanche, pendant que M. B était au café de la
Régence , à faire sa partie d'échecs , usage qu'il observait régulièrement , à la même heure, tons les jours fériés, et que Marie, son unique servante , assistait aux vêpres , qu'elle ne manquait jamais, je pénétrai, par le secours de mes fausses clefs, dans
l'appartement et jusque dans l'atelier particulier de H. B ,
situés au second étage.
Quel est mon désappointement en ne voyant plus sur l'établi ce meneilleux groupe irrésistiblement convoité? Sans doute il se
trouvait dans le tiroir où M. B mettait sous clef les objets
entièrement terminés.
^e prévoyant pas cet obstacle , je n'avais rien préparé pour le vaincre; mais trop avancé pour avoir la salutaire pensée de reculer , poussé d'ailleurs par mon idée fixe , par une puissance véritablement infernale, je ne balance pas à recourir au moyen criminel et désespéré de l'effraction.
Je portais habituellement un do ces couteaux qui présentent, parmi leurs nombreuses pièces, une tige en acier destinée à débarrasser le pied des chevaux des pierres qui peuvent s'engager entre la coriie et le fer; j'introduis fortement son extrémité
recourbée au-dessus de la serrure du tiroir, et faisant agir mon instrument k la manière d*un levier , je force le pêne et brise légèrement le bois; je vois mon fatal objet au milieu â*une somme assez forte en or; je le saisis d'une main convulsivement agitée « mais je n'eus aucunement la pensée de m'approprier une partie de cet or également à ma disposition.
Je n'étais donc pas un voleur ordinaire?... j'avais été séduit, subjugué par un produit de l'art sans aucune valeur intrinsèque l..« et par un orgueilleux, mais bien faux mouvement de mon imagination , cette réserve et cette distinction me semblèrent un instant pouvoir servir d'excuse à mon crime I...
Vaine subtilité , distinction mensongère I ce crime n'était-il point commis avec toutes les circonstances qui le rendaient impardonnable ?
A peine avais-je saisi ma funeste capture , que j'entendis un bruit de pas dans l'escalier ; on semblait monter avec lenteur et discrétion.
Repousser le tiroir, fermer les portes de l'atelier et de l'appartement, descendre l'escalier, furent des actes instantanément effectués; j'arrivais au bas du second étage, lorsque Lorenzo m'apparut comme un spectre à la partie supérieure du premier.
Ma présence inattendue sembla d'abord le déconcerter; mais voyant, dans ma contenance, un trouble impossible k dissimuler, il se raffermit et reprit tout son avantage : je venais de consommer un vol , il se disposait très-probablement à l'exécution d'un acte semblable , mais bien autrement fructueux dans ses résultats ; il existait par conséquent, entre nous, pour le moment du moins, toute la dislance qui sépare la pensée de l'accoinplissemenl d'un crime I
92 VIE d'in forçat
— Àh I c'est vous, cher ami, me dit-il, je ne m'attendais pas à tous rencontrer aujourd'hui dans cet endroit, à cette heure surtoutl...
J'étais si troublé, que cette observation, par elle-même trèssimple, mais formulée avec une intention assez apparente, me parut un sanglant reproche, et que, pour toute réponse, je fis un geste menaçant.
En homme beaucoup plus habile que moi dans la coupable carrière où je venais de m'engager, Lorenzo profita cruellement de ce nouvel avantage.
— Qu'avez-vous , mon cher M. Marcel, me dit-il avec une douceur, un calme étudiés; pourquoi cette colère?... assurément, si Ton ne vous connaissait d'ailleurs pour un homme d'honneur, votre agitation et votre attitude pourraient, actuellement, faire naître bien des suppositions!...
C'était enfoncer le poignard avec autant d'adresse que de perfidie; il me sembla que sa pointe acérée me traversait le cœur, en y faisant passer un froid mortel ; je restai désarmé , frappé de stupeur et sans aucune défense.
Lorenzo , avec sa pénétration diabolique, avait compris en même temps la situation et tout le parti qu'il en pouvait tirer, aussi s'empressa-t-il d'ajouter, avec l'air le plus indifférent :
— Avez-vous rencontré quelqu'un chez le patron?
Je balbutiai un non trop significatif pour ne point confirmer ses soupçons.
— Dans ce cas, il est inutile de monter....
Il descendit aussitôt l'escalier, en fredonnant un air, avec tous les dehors de la plus parfaite insouciance.
Je le suivis irrésistiblement, comme le criminel s'attachant aux pas de celui qui possède son fatal secret!...
Lorsque nous eûmes franchi la porte cochère, Lorenzo me salua très-poliment et prit la direction des Champs-Elysées.
Comprenant qu'il ne voulait pas continuer l'entretien, trèssatisfait moi-même de pouvoir ainsi l'interrompre , je rentrai chez moi, brisé par la douleur, la honte et les remords I... Je passai le reste de la journée, la nuit entière, dans un état de stupeur léthargique.... Sans cette fatale épreuve, je n'aurais jamais apprécié ce que le poids d'un crime a d'écrasant pour une âme dans laquelle tout sentiment d'honneur et de vertu n'est pas complètement éteint I...
Le lendemain , au matin, Lorenzo vint dans ma chambre, ainsi qu'il le faisait tous les jours ; et , comme si rien ne se fût passé la veille entre nous, il me dit du ton le plus naturel, en apparence :
— Eh bien, Marcel, venez-vous travailler chez M. B ?
Refoser, c'était me perdre sans retour : je l'accompagnai avec
la soumission d'une victime que l'on mène au sacrifice I...
H. B , contrairement à ses habitudes, nous reçut d'un air
sérieux et triste , nous fit passer dans son atelier particulier, et nous dit sans préambule, du ton le plus significatif :
— Messieurs , on s'est introduit hier chez moi pendant mon absence et celle de Marie ; le groupe que je venais d'achever pour
M. le duc de C ,une somme de huit cents francs m'ont été pris.
Déjà plusieurs fois j'avais cru m'apercevoir de quelques soustractions moins importantes, sans pouvoir m'en rendre compte, ces vols ne laissant aucune trace ; mais , cette fois , il est impossible de s*y tromper, l'effraction est évidente!...
A cette révélation terrible , je sentis comme un vertige ; mon cœur cessa de battre, ma vue se troubla; je compris ce qu'avait fait Lorenzo après notre séparation ; je le soupçonnai môme des
94 viK d'iîh forçat
larcins précédemment commis « et, dans mon imprudente indignation, je m'écriai , la voix entrecoupée par de pénibles sanglots :
— Un vol d'argent L.. mais c'est odieux, elle coupable aura sans doute encore assez de générosité pour avouer son crime et ne pas laisser planer sur un innocent d'aussi épouvantables soupçons 7...
En prononçant ces paroles , je fixai mon regard sur Lorenzo , qui reprit aussitôt avec un infernal sang-froid :
— Je n'attendais pas moins de la loyauté de H. Marcel; d'ailleurs, à défaut de son aveu si spontané, si noble, nous eussions eu, pour l'obtenir, la déposition d'un témoin irrécusable, la présence même de Tinstrument d'effraction , dit41 en appuyant sur ces mots, en montrant mon couteau que j*avais oublié dans le trouble extrême dont je fus saisi ; ce couteau « qui sur rëcusson porte un chiffre bien connu , ne sera sans doute pas renié par son légitime propriétaire?...
Je compris alors toute la perversité de Lorenzo : en volant cet
argent à M. B , il avait habilement préparé ses moyens, abusé
de la crédulité de cette âme honnête pour faire peser sur moi seul toute la responsabilité du crime; et de ma triste situation, pour me précipiter dans ce piège si perfidement tendu !«..
Confondu par cette preuve accablante, je mo précipite aux pieds du respectable vieillard :
— Oui , M. B , lui dis-je d'une voix râlante , c'est moi qui,
dans mon irrésistible désir de posséder le chef-d'œuvre que vous venez d'achever, vous ai dérobé cet admirable et fatal objet ; mais, je vous le jure sur l'honneur de ma noble famille, que vous ne voudrez pas flétrir, je suis complètement étranger aux vois d'argent qui vous ont été faits soit hier, soit antérieurement!.*.
Du reste , comme tout se réunit ici pour me perdre , comme je sens qu'il m'est désormais inutile d'invoquer la loyauté de personne, excepté la vôtre , soyez assez généreux pour me pardonner , je prendrai sur moi toute la responsabilité; je vous remettrai votre chef-d'œuvre et vous rembourserai la somme que vous jugerez convenable de fixer pour les différentes soustractions pécuniaires dont vous venez de vous plaindre.
Flatté de mon amour passionné pour son œuvre , mais surtout ému par la franchise et la sincérité de mes aveux, et probablement aussi parce qu'il avait entrevu la vérité sous une trame aussi noire, cet homme compatissant, avec une bonté naturelle que je n'oublierai jamais, me tendit la main, et me dit une larme dans les yeux :
— Relevez-vous, malheureux jeune homme, je ne crois pas votre nature vicieuse , mais vous avez suivi de bien funestes impulsions ; vous avez commis une faute grave , et dont vous devez prévoir les conséquences dans le cas où la justice en serait informée*
Vous me remettrez seulement mon œuvre; la voix de ma conscience me prescrit de ne point vous réclamer autre chose. Pour ce qui me regarde, je vous accorde le pardon que vous me demandez , et je vous promets le plus inviolable secret sur ce qui vient de se passer, tant que je ne serai pas contraint , par la foi du serment, k révéler toute la vérité.
Puis se tournant vers Lorenzo , avec un visage noble et sévère :
— Quant avons, Monsieur, lui dit-il d'un ton profondément significatif, je vous crois maintenant trop habile pour que vous ayez besoin de mes leçons , et comme je n'ai point actuellement de commandes pour vous occuper, j'entends que nous restions désormais complètement étrangers l'un k l'autre:
90 VIE d'un forçat
Lorenzo comprit tout; il parut d'abord atléré d'une injonction aussi sévère et qu'il n'avait pas prévue ; mais reprenant aussitôt
son imperturbable sang-froid, il salua fièrement M. B et lança
sur moi , en se retirant, un regard sinistre, dans lequel se traduisaient, avec une effrayante expression , toutes les menaces de la plus implacable vendetta I. . .
Dès le jour même j'étais dénoncé; le lendemain, la justice informait ; et , deux mois plus tard , mon procès se terminait par une condamnation à dix années de travaux forcés.
Il y a déjà trois ans que cette affreuse condamnation fut prononcée; il me semble l'entendre encore sous l'étreinte d'une souffrance morale qui ressemblait a la plus déchirante agonie, au milieu de mes sourds gémissements , plus douloureux que le râle de lamortl...
Condamné aux travaux forcés!... flétri, rebuté du monde entier, n'ayant désormais d'autre refuge que la miséricorde divine, seule capable de lire au fond des cœurs, d'en apprécier tout le repentir; devenu pour ma famille même un objet de mépris, de honte et de réprobation; pour ma bonne mère, une croix d'ignominie en échange de ses caresses, de ses tendres soins et de ses pieux enseignements!...
A ceux qui me diraient : le chagrin tue 1 je répondrais par une formelle dénégation : les cruelles angoisses que j'ai ressenties depuis ce fatal instant, les implacables remords dont mon âme fut constamment déchirée, n'auraient-ils pas mille fois brisé le fil de ma triste vie?
Avant cette horrible catastrophe, je n'avais pas entièrement compris le charme de la vertu , le prix de l'honneur, la paix de l'innocence; il est des objets si parfaits, qu'il faut les perdre pour en bien apprécier toute la valeur!...
Mais ce qu*aucun homme ne comprendra jamais, s*il n'a pas été criminel, c'est la déchirante et continuelle torture de la conscience et du remords sous l'énorme poids d'un forfait et de la flétrissure qui devient son châtiment I
Conduit au bagne de Toulon , je fus , après un mois de séjour, transféré, sans en connaître le motif, dans celui de Brest, où je languis depuis trois ans.
Qui donc a, dan3 sa colère, dans son implacable ressentiment contre les condamnés , inventé ces affreux repaires décorés si mal à propos du titre fallacieux de maisons de correction , d'établisse* ments pénitentiaires, où Ton entasse indistinctement tous les. malfaiteurs d'un certain ordre ; où Ton confond tous les méfaits d'une certaine catégorie ; où l'art du crime se professe à toute heure ; où l'immoralité répand ses pernicieux enseignements ; où les grands coupables sont loin d'expier leurs crimes ; où les âmes vicieusement trempées vont achever leur corruption; où celles que tendraient à moraliser les regrets et le plus véritable repentir, viennent trop souvent échouer contre les obstacles multipliés qui s'opposent à leur conversion.
Il faut être galérien, il faut habiter le bagne à cet épouvantable titre , pour apprécier ces vérités.
Ceux qui les ont combattues dans le silence du cabinet, au milieu des jouissances de la vie libre, ont substitué les décevantes illusions de la théorie aux positives et terribles réalités de la pratique.
Le jour même où je fus si cruellement frappé d'un verdict flétrissant, je jurai sur l'âme de ma mère, sur le symbole sacré de nos plus respectables croyances, d'expier mon crime par une conduite irréprochable» et par l'accomplissement rigoureux des pénibles obligations qui devaient m'être imposées!...
98 VIS d'un forçat
J'ai lâ consolation de n'avoir pas un seul jour fait défaut à mes solennelles promesses I...
Depuis que je suis au bagne de Brest, j'ai constamment joui des faveurs qu'il présente : la salle d'épreuve m'a conduit a l'hôpital de la marine en qualité d'infirmier ; la , j'ai trouvé dans les chefs du service médical , et même dans leurs subordonnés , appui , protection, générosité, grandeur d'âme et ce qu'il est permis d'attendre d'hommes aussi honorables , aussi dévoués , nonseulement au soulagement des douleurs physiques , mais encore à la consolation des souffrances morales ; dans les bonnes sœurs » des anges de vertu , de douceur, répandant autour d'elles tout ce que l'on doit espérer de soins et de bienfaits du cœur si compatissant et si pur d'une femme profondément chrétienne; enfin, dans les ministres de la religion, ces conseils paternels et ces sublimes enseignements de la foi , qui seuls peuvent retremper une âme flétrie, la relever à ses propres yeux, l'encourager, la soutenir dans les voies salutaires du repentir et de l'expiation ; la conduire, sinon devant les hommes , au moins devant Dieu , à cette réhabilitation morale si précieuse à la conscience de l'homme déchu ; dernier espoir, fin suprême du condamné qui n'a pas oublié, sacrifié sans retour la dignité de son essence naturelle et primitive!.,.
Je suis actuellement au bazar du bagne , où j'améliore beaucoup mon régime alimentaire en vendant les objets d'uu certain prix qu'un peu d'habileté dans la ciselure me donne la facilité de fabriquer. Ma position dans cet établissement est donc la plus favorable que l'on puisse imaginer.
Cependant, Monseigneur, jugez vous-même si ces avantages sont de nature, je ne dirai pas à détruire, mais seulement à
compenser les vices capitaux, essentiels et trop négligés de l'institution actuelle du bagne?
Pour décider la question par les faits eux-mêmes, il me suffira d'achever le tableau , de mettre actuellement en opposition avec la lumière, qui semble jusqu'ici l'éclairer d'un jour douteux, les ombres qui viennent l'assombrir et le frapper d'une teinte lugubre et sinistre I
Je suis déferré : sans doute; mais cette manille, qui reste comme inhérente à l'un de mes membres! ce costume de honte et de réprobation!... Toute livrée déconsidère, abaisse la dignité de l'homme à ses propres yeux; mais la livrée du crime?... Il faut la porter pour comprendre la douloureuse pression qu'elle produit sur le cœur, le profond découragement qu'elle jette incessamment dans l'âme!...
Nos salles d'épreuve, nos services de faveur, au premier aspect séduisent par leur calme, leur bonne tenue; mais si l'on pouvait savoir tout ce qu'ils renferment encore d'hypocrisies , de passions coupables, de mauvais enseignements et de pernicieux conseils, qui, se répandant sourdement et sous le voile du mystère, sèment les germes du crime avec d'autant plus de succès , qu'ils sont inaperçus et tombent dans un sol trop souvent bien disposé pour les féconder I...
Si maintenant de ces régions élevées, de ce purgatoire, on descend dans les régions inférieures, dans l'enfer du bagne, là se trouvent réunis tous les moyens que le démon lui-même n'aurait pas autrement imaginés pour abrutir la nature humaine^ développer ses mauvais instincts par la science et l'art du crime , lui fermer entièrement toute voie de repentir et de retour à la vertu*
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Il est en effet impossible , sans avoir assisté k ces épouvantables conciliabules , à ces démonstrations hideuses qui trouvent un nom seulement dans le dégoûtant argot des forçais , et dont la pudeur ne permet aucune description , de comprendre toute la turpitude et le cynisme de ces réunions d'hommes si complètement et si profondément corrompus, qu'ils ne peuvent entrer en parallèle avec les animaux les plus venimeux , les plus sauvages et les plus sanguinaires.
Ici le crime a ses degrés, ses prérogatives, comme la vertu chez les hommes d'honneur et de conscience I...
Celui qui peut se vanter d'avoir commis les plus grands forfaits , avec les circonstances les plus tragiques et les plus atroces , règne sur les autres par l'ascendant irrésistible de l'audace et de la fascination!...
Les escroqueries, les vols , les empoisonnements , les incendies , les assassinats, et tant d'autres méfaits qu'il serait impossible de nommer, sans rougeur au front, sont racontés avec un infernal orgueil , avec suffisance et forfanterie dans leurs moindres détails ; écoutés avec une avidité diabolique et l'intention bien positive de mettre en pratique, à la première occasion, les enseignements sataniques de ces affreux récits I . . •
Je m'arrête, Monseigneur; il est des tableaux tellement sinistres, qu'ils ne doivent être peints que sous un demi-jour , et qu'il faudrait même les condamner à la plus profonde obscurité , si leur manifestation n'était pas aussi nécessaire pour amener la destruction radicale des établissements les plus contraires au véritable châtiment et surtout a la moralisation des condamnés I...
Je viens d'épancher, avec un soulagement indicible , mon âme tout entière dans le sein de votre inépuisable bonté ; vous voyez
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mes craintes , mes espérances, les obstacles qui m'environnent, les dangers qui menacent mon avenir, l'affreuse position où se trouve l'un de vos enfants!... je ne préciserai donc pas l'objet de mon recours près de vous; je dirai seulement, comme dans toutes les prières que j'adresse à la Providence, qui connaît mieux que moi mes besoins : « Mon père, faites selon qu'il vous paraîtra le plus utile!... Mon père, ayez pitié de moi!... )>
De tous vos enfants , Monseigneur, le plus repentant et le plus respectueux.
Marcel de Saint-M
Ce document nous a paru d'une telle portée, sous les divers rapports des inconvénients de l'éducation particulière pour les jeunes gens, du danger des liaisons inconsidérées et des vices radicaux de notre principale institution pénitentiaire, que nous eussions craint d'en affaiblir la valeur , en supprimant quelquesuns de ses détails.
Nous possédons actuellement tous les faits nécessaires pour arriver à l'appréciation complète et positive du bagne tel qu'il est aujourd'hui.
Nous croyons , dans cette large exposition , les avoir à peu près tous signalés et mis en lumière, sans chercher, par aucune exagération, à faire prévaloir notre pensée. •
Il nous reste actuellement, pour compléter cette importante partie de la question , à faire connaître les opinions formulées sur les caractères du bagne , et celle que nous adopterons.
ArPE£GUTION Dl BAGKE TEL QUIL EST.
Ce n'est pas sans un véritable étonnement que nous voyons le jugement si différent et souvent si peu pratique porté sur cette institution par des hommes d'un esprit distingué.
« Tous les romanciers, poètes et philanthropes qui ont écrit sur les bagnes, dit M. Moreau-Christophe , inspecteur général des prisons, dans son ouvrage offrant pour titre : De l'état actuel de$ prisons en France, nous ont fait de l'intérieur de ces établissements une peinture plus ou moins rembrunie, plus ou moins pittoresque, selçn les besoins du sujet qu'ils avaient à traiter, ou l'émotion qu'avait ressentie leur cœur. »
Que penser de ces jugements étranges sur le bagne, rapportés par M. Âlhoy, et dont il blâme, avec raison, l'inconcevable légèreté ?
« De toutes les prisons, celles qui méritent le moins ce nom, ce
APPRÉCIATION DU BAGNB TEL QU'iL EST. 403
«ont les bagoes : tel homme réputé libre, est plus esclave qtfun forçat, J^
« Moyennant un bout de chaîne, le forçat communique avec ses semblables; il respire Tair du ciel, il va et vient dans les vastes espaces, et il ne fatigue guère, en dépit des mots travaux forcés. Il peut travailler pour un pécule ; trouve , en rentrant au bagne, une nourriture frugale, mais préférable aux mets grossiers dont se contentent la plupart des paysans de la France, et la classe malaisée des grandes villes. i>
4( On voit des forçats désespérés de quitter le bagne ; des assassins s'y trouvent heureux ; ils ont là ce qu'ils voulaient : le vivre, le couvert et peu de fatigue ; ils vivent tranquilles ; ce sont de bonnes gens qui vieillissent et meurent doucement. »
Si nous rapportons ces opinions formées en dehors de l'expérience , exprimées en style de roman , c'est pour faire comprendre combien d'écrivains ont parlé du bagne sans le connaître, et combien il serait dangereux de s'arrêter à d'aussi futiles assertions.
M. Alhoy nous semble répondre, par un fait bien sérieux dans ses interprétations, à la réalité de cet amour prétendu des galériens pour le bagne, lorsqu'il dit : « Faut-il s^en étonner, quand le Code a fait de la liberté , pour le libéré , le prix de toutes les misères I )^
D'après M. le docteur Lauvergne, médecin du bagne de Toulon, par conséquent à portée d'apprécier cette institution pénitentiaire : « Les bagnes sont une œuvre aussi contraire à l'amélioration morale des condamnés , que funeste aux intérêts de la société ; il est donc urgent que les légistes et les philosophes s'occupent de les remplacer par des établissements réellement utiles, plus en rapport avec l'étal de nos mœurs et de nos institutions. »
loi APPRÉCIATION DU BAGNE
« Ceux qui ont visité les bagnes, dit H. Alhoy, ont tu dans ces établissements, les uns, le tableau duerime heureux sur la terre ; les autres, un établissement de charité en faveur des Toleurs et des assassins. )^
Le même auteur s'exprime ainsi relativement au premier bagne de France : « Brest est une vaste école pratique, où la question pénale peut être saisie d'un premier coup d*œil sous tous ses aspects; c'est une grande arène, où se débat en vain l'honune déchu pour revenir à la vie morale ; où Tathlète réfractaire que la loi a terrassé, médite encore une lutte plus acharnée, plus sanglante ; grand réservoir où la fange sociale qui remonte à sa source se corrompt encore davantage , pour s'échapper de nouveau plus chargée d'exhalaisons morbides et de miasmes mortels. Voilà Brest-bagne, au dire d'un grand nombre d'écrivains, qui presque tous professaient, il y a quelques années, des opinions opposées: ont-ils raison aujourd'hui, avaient-ils raison jadis? y^
Nous pourrions facilement ici multiplier les citations sur l'appréciation du bagne ; comme dans celles qui précèdent, nous en verrions quelques-unes dictées par l'expérience , et la plupart enfantées par l'esprit de système ou l'imagination ; de telle sorte qu'on pourrait leur appliquer cette réflexion très-vraie de M. Àlhoy: a L'institution des bagnes, dans les jugements que l'on porte sur elle , peut en appeler des hommes qui l'ignorent à ceux qui l'ont étudiée. »
Avant de juger définitivement cette grande application pénale, il nous semble essentiellement logique de voir, d'après les faits , si la législation n'y trouve pas les quatre indispensables conditions que doit présenter, dans un degré suffisant, toute bonne institution pénitentiaire : 1"* Châtiment juste y proportionné, digne de
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la société qui f impose. 2^ Moralisation positive et vraie du condamné. 3* Garantie pow le libéré contre l'action dominante des causes qui pourraient V entraîner presque nécessairement dans une récidive. 4** Facilité d'exécution et dépenses incapor blés de grever le budget de l'État.
Enfin, si le bagne actuel ne remplit pas ces quatre indications principales, il faudra voir eoeore si les vices qu'on lui reproche dépendent essratiellement de l'institution , ou d'une mauvaise direction qu'elle aurait prise.
Dans le premier cas, en effet, on devrait la supprimer entièrement ; dans le second , il conviendrait seulement de la corriger et de la perfectionner.
En posant aussi nettement les termes de la question, nous arriverons nécessairement à sa fin positive, et les résolutions adoptées auront alors un caractère de certitude et de maturité qui préviendra pour toujours les réclamations et les regrets.
i^ Le bagne offre-t-il un châtiment juste , proportionné ^ digne de la société qui l'impose ?
Lorsque nous trouvons actuellement dans le bagne de Brest, confondus sans distinction, l'homme condamné à cinq ans de fers et celui qui doit y rester enchaîné pendant toute sa vie ; le forçat qu'un instant de colère ou d'ivresse rendit meurtrier, et le forçat profondément vicieux qui s'est roulé dans la fange de tous les crimes, et souvent, pour ainsi dire, abreuvé de sang humain ; l'homme distingué par les habitudes , l'esprit , l'éducation , l'exercice d'une profession élevée; conduit à la chiourme par l'ambition, le fanatisme, l'orgueil et tant d'autres passions dont quelques-unes, en plus juste mesure, deviendraient des vertus; et l'homme de la pègre , aux instincts grossiers, sans
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culture, dont la brutalité criminelle forme Tessence ; qui n'a connu de la vie que les rudes épreuves on les coupables débordements ; le jeune homme et le vieillard ; Thomme robuste et le sujet d'one frêle organisation ; le slupide et Tbomme de génie ;
Lorsque nous voyons Torganisation du travail, si essentiellement bonne et moralisatrice « naguère encore dans on remarquable progrès , aujourd'hui si complètement négligée , pourquoi ne dirions-nous pas si malheureusement rejetée? les travaux du bagne réduits, comme dans l'enfance de l'institution , à la grande fatigue; où tel homme habitué aux ouvrages pénibles se trouve dans les conditions de son existence ordinaire; taudis que l'homme du monde, le littérateur, l'artiste, etc., sans force, sans habitude et sans habileté suffisantes, souffrent cruellement jusqu'à ce qu'ils périssent écrasés sous le poids d'un fardeau qu'on aurait dû mieux proportionner à leurs moyens ; nous répondons par la négative.
Enfin , sans parler d'un grand nombre d'autres vices positifs à ce premier chef , il nous est impossible de reconnaître dans ces monstrueux accouplements du bagne , effectués surtout entre deux forçats aussi disparates que ceux dont nous venons de montrer les oppositions , autre chose qu'une pratique irréfléchie , un châtiment sans proportion ; disons-le franchement » une immoralité peu digne de nos institutions sociales.
« Au bagne de Toulon, d'après M. Alhoy , on compte un grand nombre de condamnés envoyés aux fers par les conseils de guerre; la plupart de ces forçats inspirent l'intérêt, et l'on se demande, puisque la peine des fers n'est pas réputée infamante quand elle est prononcée par la loi militaire, pourquoi les hommes qu'elle frappe ne jouiraient-ils pas du privilège d'une localité séparée? Ces hommes, qu'une grâce peut rappeler sous les drapeaux, ne
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mériteraientrils pas une distinction pendant la durée de leur peine ; et n'est-ce pas ajouter à la sévérité de la loi militaire, que d'accoupler un soldat qu'un accès d'ivresse, de colère ou de nostalgie, a rendu insoumis , révolté ou déserteur, à un condamné que les vices et les plus indomptables passions ont fait assassin, voleur ou faussaire? ï^
A ce premier point de vue , qui semblait être la principale, pour ne pas dire la seule pensée de cette institution pénale à sa naissance , le bagne actuel ne remplit aucune des conditions que la législation pénitentiaire devait y rencontrer.
Cette importante vérité se trouve même aujourd'hui tellemeiit prouvée , si généralement admise , que nous eussions glissé plus légèrement sur sa démonstration, si les imperfections signalées ne devenaient pas autant d'indications essentielles des améliorations à proposer.
2° Le bagne est-il en mesure d'amener la moralisation positive et vraie des condamnés?
C'est une bien triste notion que celle qui nous conduit a proclamer, d'après les faits les plus incontestables et les plus nombreux, que la chiourme est une vaste école de corruption et d'immoralité, où la nature humaine s'abrutit, où s'acquiert et se développe , dans toute son habileté , l'art de commettre les plus grands crimes avec les moyens de succès les plus assurés, avec les précautions les plus infaillibles pour arriver à l'impunité complète.
Si nous avions besoin d'une preuve puisée à la source même , nous invoquerions la confiance que professent les gardiens du bagne pour la valeur des principes que l'on y trouve et de l'éducation que l'on y reçoit :
Celui qui nous conduisait nous dit, en nous faisant entrer