‹ Systeme pemitentiare, Le Bagne, La Prison Cellulaire, La DeportationChapitre 28 sur 45 · APPRÉCIATION DU BAGNE · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION DU BAGNE

seulement enregistrer ce même fait et Tâccompagner d'une citation du même auteur , qui peut-être pourra guider ceux chez qui le désir de cette interprétation se ferait plus impérieusement sentir.

« Les forçats, dit M. le baron Tupinier, ne sont pas des auxiliaires nécessaires pour les travaux des ports , ils y sont au contraire des collaborateurs fâcheux pour les ouvriers ; des hôtes fort dangereux pour la sûreté des arsenaux et du matériel qu'ils renferment... Rien ne serait plus facile que de remplacer le travail des forçats par celui d'un moindre nombre d'hommes libres ; on rendrait un très-grand senice à la partie de la population des ports qui souffre , faute de pouvoir gagner un salaire ; et on débarrasserait la marine d'un véritable fléau. ï^

Nous pensons qu'une semblable déclaration est assez positive et qu'elle n'a pas besoin de commentaire ; aussi laisserons-nous à chacun le soin de faire celui qui lui conviendra; mais nous prouyerons bientôt que cette boutade, comme la qualifie M. Alhoy, contraire aux opinions si bien établies des hommes d'expérience, tels que MM. Ch. Lucas, Moreau-Christophe , etc., inspecteurs généraux des prisons; Raynaud, Th. Bonjour, Glaize, etc., commissaires des bagnes; de Lareinty, Raucourt, Alex, de Laborde, etc., porterait un coup mortel au meilleur système pénitentiaire, si celle même boutade pouvait être prise pour un document sérieux.

Dans les conditions déplorables où le bagne est tombé , soit de lui-même, soit sous l'effort d'une malveillante impulsion, il est évidemment d'une administration impossible, et très-probablement onéreux au budget de l'État , si nous en jugeons , du moins , par la nature des travaux que nous avons vus dans le port de Brest , à la grande fatigue, et parla manière dont ils sont exécutés.

Du reste , si nous ne possédions pas des faits aussi positifs

TEL qu'il est. 117

pour nous renseigner dans la solution de ce dernier problème , les actes officiels viendraient le résoudre de la manière la moins équivoque , et nous apprendraient en même temps que le vice capital dont nous venons de parler figure au nombre des motifs sérieux de la suppression des bagnes.

Tel est en effet, dans le message du chef deTÉtat, du 12 novembre 1850, le passage relatif à la grande question de la suppression des chiourmes, et l'énoncé des principaux considérants qui légitiment cette suppression :

« Six mille condamnés renfermés dans nos bagnes de Toulon , de Brest et de Rochefort, grèvent notre budget dfune somme énorme, se dépravent de plus en plus et menacent incessamment la société. Il me semble possible de rendre la peine des travaux forcés plus efficace , plus moralisatrice et moins dispendieuse , et en même temps plus humaine , en l'utilisant aux progrès de la colonisation française. »

Au milieu de ces graves préoccupations, en face de notre dernier bagne , nous avons été conduit à des études physiologiques et morales d'autant plus utiles et plus sérieuses, qu'il est urgent d'esquisser aujourd'hui le véritable portrait des chiourmes dont les originaux, en disparaissant du sol de la France, ne laisseront bientôt dans la mémoire des hommes qu'un vague et douloureux souvenir.

Nous avons fait l'histoire exacte et consciencieuse du bagne ; mis en évidence et franchement attaqué les vices positifs et nombreux de cette, grande application pénitentiaire ; nous associons actuellement notre pensée à la conviction générale qui semble prononcer l'arrêt de cette institution , telle que nous venons de la peindre d'après nature.

\\S APPRÉCIATION DU BAGNE TEL QU'lL EST.

Hais , dans ce déplorable état de choses, convient-il de détroire rédiiice jusque dans ses fondements, au lieu d'en réformer les imperfections? Faut-il prononcer dans toute sa rigueur le terrible deletida ett Carthago?...

Nous ne le pensons pas ; nous avons au contraire la conviclioa profonde qu'en agissant ainsi le gouvernement , dont nous venons de lire avec une vive satisfaction le philanthropique et si consolant programme, et précisément en conséquence des termes de ce programme, ne voudra pas, sans nécessité, se créer pour l'avenir, imposer au pays des regrets d'autant plus pénibles qu'ils seraient alors sans compensation.

Pour le démontrer par les faits , et pour sortir avantageusement des sérieuses difficultés de la question à l'ordre du jour, nous établirons d'abord les principes généraux d'une bonne réforme pénitentiaire; nous examinerons ensuite, au point de vue de la meilleure application à faire, les trois principaux moyens qui s'offrent en concurrence: le bagne tel qu'il doit être, la prison cellulaire , la déportation.

RËFORIE PfiKlTEKTlAlRB.

Dans une question aussi complexe , aussi grave , sur la solution de laquelle reposent tant d'intérêts généraux et particuliers, il faut éviter les préoccupations étrangères à Tobjet principal ; ne pas voir seulement des criminels à punir , mais eh môme temps des mal-' heureux condamnés à moraliser, à ramener au sentier du bien, de la raison et de la vertu , dans Tespoir de lès rendre k la société avec avantage pour eux et sans, danger pour elle.

Depuis trente ans au moins la réforme du système pénitentiaire est k l'étude comme essentielle , urgente , indispensable.

Si nous avions besoin du témoignage si positif des chiffres pour en démontrer la nécessité, les relevés statistiques fournis par M. Paillard de Villeneuve, sur les effrayants progrès de la criminalité, viendraient assurément nous l'offrir :

« Sur quatre-vingt quatorze mille neuf cents libérés des maisons

centrales et des bagnes , on trouve dans une période de cinq ans vingtr-huit mille cinq cents récidives , près de six mille par année.

<i De 1827 a 18i9, dans une période de vingtnleux ans, l'augmentation de la population ayant été de douze pour cent, celle de la criminalité s'est trouvée de cent neuf pour cent, et dans cette progression :

<i En 1827, le nombre des accusés et prévenus est de cinquantequatre mille trois cent soixante-douze.

« En 1844, d'après une augmentation graduée, de quatre-vingt six mille trois cent quarante et un.

« En 1847 , de cent quatre mille six cent douze.

« En 1849, de cent vingt-sept mille huit cent quatre-vingt-huit.»

Au milieu de semblables conjonctures , le problème est-il aujourd'hui résolu?

\ celte grave interpellation nous répondrons par un fait incontestable et décisif : l'état actuel de la question.

La France est maintenant en présence de trois grandes applications pénitentiaires : Le bagne, la prison cellulaire, la déportation.

De ces trois applications, la première est sur le point d'être supprimée ; la seconde , généralement jugée comme essentiellement inadmissible; la troisième, seulement en voie d'expérimentation.

a Le système pénitentiaire, qui préoccupe si «vivement les esprits depuis quelques années, disait M. Léon Faucher en 1837, avant d'arriver à l'état de science, aura sans doute bien des degrés à parcourir; car il est né avec le siècle où nous venons d'entrer et l'expérience est une autorité qu'il n'a pas encore le droit d'invoquer. Son origine en France remonte peut-être moins haut qu'ailleurs; son histoire ^e réduit à quelques essais qui n'ont pu porter déjà leurs fruits. Avant la Restauration, c'était une terre

inconnue ; le Code Impérial n'avait point pourvu à l'amendement des coupables ; il punissait pour punir. Une brochure de M. de La Rochefoucault-Liancourt , sur les prisons de Philadelphie , et l'ordonnance de 1814 qui instituait à Paris un pénitencier de jeunes détenus, voilà quelles circonstances signalèrent alors chez nous l'apparition simultanée de la pratique et de la théorie. )>

Depuis cette époque assez rapprochée, des associations philanthropiques se sont formées , des expériences bien souvent rebutantes, et des travaux difficiles ont été courageusement entrepris, conduits avec habileté, zèle et persévérance; des ouvrages sérieux en sont devenus les utiles et beaux compléments.

Ainsi la Société royale des prisons a pris naissance et grandi par les soins de M. Decaze.

Au nombre des hommes qui par leurs travaux ou par leurs écrits ont puissamment servi la réforme pénitentiaire , nous citerons honorablement saint Charles Borromée , saint Vincent de Paul » MM. l'abbé Marin , Howard , Bentham , Ch. Lucas , Moreau- Christophe , Hello , de LaRochefoucault, G. de Beaumont, A. de Tocqueville, Blondeau, A. de Laborde, H. Carnot, de Lareinty, Aylies , Craveford, de Watteville, Julius, Allier, Oscar, Mondlet, Néelson, Demetz , Blouet, Appert, Faustin, Hélie, Raynaud, Prus, !• Bonjour, Glaize, Lauvergne, Alhoy, Léon Faucher, F- de Lafarelle, Béranger, Ulysse Ladet, Bayle-Mouillard , Dupin, A. Lefrançois, Victor Foucher , Paillard de Villeneuve, Aubineau, T. Ducos , et beaucoup d'autres dont les noms viendraient figurer au même titre dans cette énumération, si nous ne devions pas mettre des bornes à son étendue déjà si considérable.

Indépendamment des savants ouvrages écrits par un assez grand nombre des philanthropes que nous vetiona de signaler.

plusieurs publications périodiques remarquables, telles que les EncyclopédieÈ moderne , des gem du mande , le Jovmal des Economiites, la Reme de législation et de jwitprudence, la Gazette de$ tribunava^ le Moniteur t etc., nous ont fourni des matériaux précieux.

Avec ces riches documents et les faits particuliers que nous avons nécessairement acquis dans notre profession par une longue expérience des hommes , nous espérons arriver à la solution du problème ou du moins prévenir la funeste précipitation que Ton mettrait à la chercher.

Toutefois, en opérant cette réforme urgente , il faudra s'occuper en même temps des autres améliorations sociales, sous peine de laisser Tœuvre très-incomplète.

a Dans toute société bien réglée, dit M. Léon Faucher, l'éducation des classes pauvres et celle des détenus sont deux intérêts qui doivent marcher ensemble comme les deux faces d'une même constitution ; la misère mène au crime , de même que le crime engendre la misère : en réprimant l'un , on satisfait à la morale; en guérissant l'autre, à l'humanité. Il est également nécessaire de secourir ceux qui souffrent et de ramener ceux qui s'égarent. »

C'est également notre opinion : aussi , après avoir étudié le système pénitentiaire , nous oceuperons-nous immédiatement du système social.

« La marche du mal , dit le même auteur, prend une rapidité effrayante; chaque jour, le nombre des délits augmente ; en sept ans la proportion des récidives a presque doublé ; ces symptômes ont inquiété tous les bons esprits ; et tandis que les uns s'occupaient de raviver la morale et de réchauffer les convictions,

d'autres , en grand nombre » courant au plus pressé , sont allés étudier en France, et hors de France , les prisons , les bagnes, les maisons centrales , et chercher le moyen de rendre le châtiment plus redoutable pour le criminel, plus efficace pour le condamné, plus exemplaire pour tous. Alors a changé de face une question dès longtemps agitée. La réforme des prisons, qui avait commencé par être une inspiration de la pitié , un entraînement de la philan* thropie, a revêtu un plus grand caractère : elle s'est rattachée au droit, a pénétré dans la législation, et, préoccupant tous les publiy cistes , est devenue une partie essentielle de la science sociale, a^

Ces faits sont exacts , ces réflexions sont justes , et cependant , avec ces impulsions nobles et généreuses , la science pratique n'a pas sensiblement avancé.

Anciennement, dans les grandes institutions , on se préoccupait beaucoup plus de l'application que de la théorie.

Aujourd'hui, l'empire de la théorie domine et jette bien souvent l'inexpérience dans les décevantes illusions des utopies.

En France, particulièrement, on les accepte avec enthousiasme, on les abandonne par lassitude, indifférence ou dégoût, lorsqu'on n'est pas forcé d'y renoncer par impossibilité d'exécution.

Si nous avions besoin d'exemples positifs pour le démontrer dans l'espèce , ils ne nous feraient assurément pas défaut.

Autrefois , en effet, la législation meurtrissait, torturait le coupable ; tandis que la bienfaisance et la religion, dans la douce et consolante auréole desquelles nous voyons rayonner les deux belles et vénérables figures de saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paul , s'efforçaient par leur ineffable bonté d'alléger les souffrances morales et de ramener par la persuasion, à la voie du bien, l'homme égaré dans les sentiers du mal.

12i RÉFORME PÉNITENTIAIRB.

Tout cela s'effectuait, d'une part, sans autre considération que d'appliquer littéralement la loi ; de l'autre, sans théorie préconçue, par le seul motif de sauver des âmes et de consoler des infortunes.

Aujourd'hui, d'un côté, de l'autre surtout, on improvise de belles théories, on imagine des systèmes brillants ; fait-on beaucoup d'applications utiles? Nous le demandons aux hommes d'expérience , aux auteurs les plus compétents ; ou plutôt nous lisons dans leurs savants ouvrages la réponse négative à cette grave question , et les justes plaintes qu'à cette occasion leur philanthropie ne cesse de formuler.

Comment se faitril qu'avec les riches matériaux que nous possédons , la construction de l'édifice , au dire même des plus habiles architectes , en soit encore a la pose de ses fondements? la raison de ce fait n'est pas difiGicile à trouver.

En cherchant la meilleure application pénitentiaire , au lieu de fonder une doctrine , presque toujours on s'est fait assez d'illusion pour échafauder un système.

Or, si la doctrine , qui consiste dans un ensemble de notions fondamentales déduites plus ou moins directement de l'expérience et de l'observation , liées entre elles de manière à former un corps de principes d'où l'on fait dériver , à titre de conséquences , les préceptes de la science et les applications de l'art, présente un monument vrai, complet et durable, le système, qui n'est en réalité qu'une généralisation plus ou moins théorique , roulant sur l'étroit pivot d'une idée fixe ou d'un principe absolu, n'offre au contraire aucune condition de solidité ni d'avenir.

D'un autre côté, la philanthropie, gravement affectée des rigueurs et de l'inflexibilité de la loi, s'est profondément émue; des hommes généreux ont élevé la voix; mais, dépassant le but, ils ont

en même temps inquiété les législateurs , en menaçant , dans leurs pieux envahissements , de faire entièrement succomber le principe inviolable de la pénalité sous les exigences progressives du principe de la moralisation*

Cette opposition réciproque est devenue si forte , que les législateurs et les philanthropes , au lieu de se réunir, se sont entièrement divisés , et que deux écoles rivales ont pris naissance dans l'œuvre même de cette réforme : Vécole pénale elV école pénitentiaire.

Des hommes du pluâ grand mérite , et des ouvrages de la plus remarquable profondeur, se voient également des deux côtés.

Dans les deux systèmes , nous trouvons d'importantes et d'immuables vérités.

Nous ne viendrons donc pas entraver la marche de la question , affaiblir la valeur des faits , en discutant longuement ces systèmes opposés; nous ne prendrons pas surtout le souci véritable de relever ici quelques erreurs, et de décider entre des hommes aussi éminemment recommandables ; nous les réunirons au contraire sous une même pensée, en recourant aux vérités de chacun pour construire l'édifice imposant d'une bonne doctrine pénitentiaire : nous laisserons ensuite au lecteur le soin facile d'une consciencieuse appréciation.

M. Ch. Lucas pense : « que pour arriver à la meilleure application pénitentiaire , il faut l'envisager au triple point de vue : 4^ du législateur, qui proportionne la pénalité à la perversité des actes ; 2"* du juge, qui approprie la pénalité de l'acte à la culpabilité de l'agent ; 3**- du moraliste , qui approprie la punition au châtiment du coupable , à sa moralisation , à son retour dans la société. )>

Cette manière de voir, établie sur une sérieuse et longue

126 RÉFORME PÉNlTEiNTlAIRB.

expérience, résume nettement ici les indications à remplir, et fournit des jalons précieux dans une route nouyelle et difficile à suivre.

Afin de ramener la question aux termes larges et complets qu'elle n'aurait jamais dû perdre, et, d'un autre côté, dans le but de préciser nettement ces termes, leur caractère, leur proportion, comme éléments du problème à résoudre , nous distinguerons an point de vue de la réforme pénitentiaire : 1® l'action pénale; 2'' la garantie publique ; 3^ l'influence moralisatrice ; i'' la protection du libéré.

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