III. INFLUENCE MORALISATRICE
« C'est une conception d'une bien touchante moralité, que le système pénitentiaire , dit le savant et généreux M. Hello. Entreprendre sinon de réconcilier le coupable à la société, au moins d'obtenir qu'il renonce à ses hostilités contre elle , changer ses habitudes à défaut de son cœur , remplir dans la prison la fonction de la famille , faire du châtiment un moyen d'éducation , c'est aller au delà de ce qu'on nous raconte des temps primitifs , où les orateurs et les poêles ne poliçaient que des barbares, tandis que la civilisation moderne prend à tâche de convertir des hommes vicieux; c'est le plus sublime des apostolats, c'est la mission d'un ange ! »
Lorsque des paroles semblables descendent, comme une providence , des sommets de la magistrature dans le triste asile de la condamnation, nous ne savons réellement pas lequel nous devons le plus admirer ici de la perfection de l'esprit ou de la noblesse du cœur!
« L'accroissement graduel des récidives, en accusant l'insuffisance et les incoqyéniepts de notre régime répressif, dit
M. Béranger, conseiller à la cour de cassation , démontre de plus en plus la nécessité de faire servir à la réforme des prisonniers d'autres ressorts que ceux d'un ordre purement matériel et d'une discipline toute extérieure ; de combattre le mal à sa source en agissant sur la conscience ; de ramener enfin l'expiation judiciaire à son véritable but, qui est de corriger pour prévenir. »
Il est essentiel d'entreprendre cette œuvre de réhabilitation avec foi, persévérance, et de ne pas se laisser décourager par les esprits moroses qui considèrent tous les condamnés comme des êtres pervers , sur l'âme desquels aucun moyen d'amendement ne peut avoir d'action : « Tantôt, en effet, comme le dit avec beaucoup d'à-propos M. Léon Faucher, c'est Madeleine la pécheresse qui embrasse avec effusion les genoux du Christ , et tantôt le persécuteur du christianisme naissant foudroyé par une voix divine, qui devient l'apôtre saint Paul. Plus on est descendu dans le crime et plus on peut s'élever dans la sainteté. »
Depuis longtemps la religion , la morale et la philosophie , profondément émues de l'affreuse condition des criminels, si durement courbés sous le joug des anciennes lois , avaient associé leurs vœux et leurs bonnes actions pour amender, autant qu'elles en auraient le pouvoir , ces malheureuses victimes , irritées , abruties par les tortures , abandonnées comme de vils animaux à toute la perversité de leurs dangereux instincts !...
« C'est aux'chrétiens que l'on doit les premiers adoucissements de la détention, dit M. H. Carnot : -l'initiative de la charité appartenait de droit à ceux qui avaient tant souffert. Lucien le satirique donne à ce sujet des renseignements qui ne sont pas suspects dans sa bouche : On voit, dès le ii® siècle , les chrétiens composer une association de secours mutuels. Des hommes ot des femmes,
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qui prennent les noms de diacons et de diacon€$$es , achètent a prix d'or la permission de visiter les détenus; ils les encouragent par des exhortations, par des conseils, par la lecture des livres sacrés. Tel est le germe de ces confréries formées en Italie vers le XIV' siècle , qui se répandirent ensuite dans toute l'Europe , et parmi lesquelles on distingue celles des frères de la Miséricorde.... La législation se pénétra peu à peu de l'esprit de l'Evangile, dont l'influence se fit particulièrement sentir dans l'organisation des prisons.... Mais celte œuvre doit surtout son avancement à deux hommes célèbres par leur ardente charité : saint Charles Borromée , évoque de Milan vers la fin du xvi' siècle , qui fit un code à l'usage des prisons ; et saint Vincent de Paul qui, esclave lui-même en Afrique , puisa dans son malheur la vocation de sa belle vie , en se consacrant au soulagement des chrétiens captifs et des esclaves des galères. ï>
Les philosophes et les moralistes ne restèrent point en arrière dans cette voie si noble et si digne d'éloges :
Des hommes à l'esprit observateur et sérieux, au cœur plein de bienveillance pour l'humanité, de compassion pour ses misères, portèrent le flambeau des investigations les plus suivies et le3 plus minutieuses dans ces tristes réduits où gémit le coupable; mirent au grand jour de la publicité les abus de tous les genres qui se dissimulaient , protégés par l'ombre des cachots ; appelèrent toute l'attention du législateur sur ces iniquités peu connqes , et la réforme d'une aussi vicieuse organisation fut aussitôt mise à l'ordre du jour.
Mais, comme il arrive trop souvent, même sous la puissance des meilleures impulsions, ce généreux élan prit mal à propos le caractère de l'enthousiasme ; le but, au lieu d'èlre atteint Siagement,
RÉFORMfi PENITENTIAIRE. 139
fut imprudemment dépassé : le système avait été jusqu'alors trop exclusivemept pénal, on voulut le rendre beaucoup trop exclusivement pénitentiaire ; châtier durement avait été la raonomanie des anciennes lois, moraliser affectueusement devint celle des nouveaux réformateurs,
La sagesse des jurisconsultes fut alarmée de ces dangereuses prétentions ; des réclamations fondées surgirent de toutes parts; et, dans le flux et reflux des opinions contraires, la question suivit un mouvement rétrograde au lieu de marcher franchement vers une bonne solution.
H Jusque-là, l'œuvre des prisons était demeurée dans le domaine de la charité religieuse, dit H. H. Carnet. Vers le milieu duxviii* siècle, nous la voyons entrer dans celui de la philosophie. Cette impulsion fut donnée par l'école française ; l'un de ses disciples, Beccaria, jeta le cri de l'humanité offensée par les barbaries de l'ancienne législation criminelle ; son Traité des déliU et de% peineg le rendit presque chef d'école à son tour. Ces nouvelles théories venaient de pénétrer dans les esprits, lorsqu'un homme de bien vint les compléter par ses études pratiques, John Howard, comme saint Vincent de Paul, avait appris la philanthropie à l'école de la captivité; il consacra une partie de sa fortune et de sa vie à parcourir l'Europe, visitant les prisons et recueillant les matériaux de son grand travail, dont la publication, en 1777, produisit d'immenses résultats. Partout Tattention publique fut éveillée et les gouvernements commencèrent à s'occuper sérieusement de l'amélioration du sort des détenus... Presque en même temps qu'Howard accomplissait sa mission charitable, ses coreligionnaires américains, les quakers, formaient s^ Philadelphie une société pour secourir les prisonniers. Une assemblée de philanthropes réunis dans la
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maison de Franklin provoquait de nombreuses réformes aux lois pénales.... et Bentham développait son plan panoptique pour la construction des édifices destinés à rassembler un grand nombre d'individus sous un mode de surveillance simple et peu dispendieux.
« Le mouvement que produisirent en France des sentiments analogues, fut moins éclairé. La pitié ne crut jamais assez faire pour corriger la loi ; elle adopta tous ceux que celle-ci frappait ; elle s'efforça de rendre la condition matérielle du prisonnier préférable même à celle de beaucoup d'hommes libres, comme pour le dédommager des peines que la société lui infligeait ; il fallut revenir sur ces exagérations , qui cependant avaient porté de bons fruits en attirant la sollicitude publique sur les plus intéressantes questions. »
Admirons la philanthropie, mais n'imitons pas la sollicitude exagérée de ce bon M. Appert, qui se fit complètement ferrer par le chaloupier du bagne de Toulon, pour mieux apprécier la souffrance du forçat. M. le commissaire T. Bonjour, présent à l'opération, cnliqua bien finement cette manière d'agir, lorsqu'il dit à l'excellent expérimentateur : « Il ne reste plus à M. Appert qu'une épreuve à supporter, celle de la bastonnade ; si cela peut lui devenir agréable, mon correcteur est à sa disposition. » M. Appert aima mieux s'en abstenir et ne pas compléter son éducation pratique.
Au milieu de ces illusions fâcheuses dans le choix des vrais principes de la réforme pénitentiaire et de ses utiles applications , n'allons pas, en fatigant les législateurs par les importunités et les doléances d'une sensiblerie maladive ou sénile , vouloir arracher des concessions entachées de faiblesse et d'imprudence. Avant d'être moraliste et philanthrope , soyons physiologiste ; apprécions mieux le cœur de l'homme, ses instincts toujours nombreux, variés, trop souvent pervers et dangereux.
N'oublions jamais que le principal besoin , dans Tordre social , après l'éducation qui moralise , est la fermeté qui réprime ; que tout relâchement sérieux dans la correction des mauvais penchants, est le premier succès du malfaiteur; que les crimes qui s'en montrent la conséquence deviennent le juste châtiment de ceux qui n'ont pas su tenir d'une main ferme le sceptre de la justice , et qui le plus ordinairement sont les principales victimes de cette infraction coupable au plus impérieux comme au plus saint des devoirs.
« Un reproche général que je me permettrai de faire à ceux des écrivains qui , par leurs honorables travaux , ont acquis le plus de droits à la reconnaissance publique, dit M. V. Foucher, avocat général à Rennes, c'est d'avoir trop isolé l'action pénale de son but principal pour la circonscrire dans l'amendement du coupable ; c'est d'avoir même sacrifié au désir de cet amendement moral le châtiment lui-même encouru par la gravité du crime ; c'est encore d'avoir fait abstraction de la moralité de l'acte criminel , pour ne rechercher que la moralité de l'agent....
« En présence de cet ennemi toujours debout, la société ne saurait chercher à le désarmer par le seul empire de la vertu ; elle doit le combattre et le vaincre
« Le châtiment doit être effectif, proportionnel, efficace :
a Effectif, il ne peut perdre son caractère de châtiment.
a Proportionnel, il doit être d'autant plus sévère que le méfait est plus grave dans l'ordre social.
« Efficace, il doit inspirer la crainte de le subir.
a Ce n'est qu'autant que la peine réunira ces conditions, qu'elle atteindra son but; ce n'est qu'en lui conservant ces divers caractères constitutifs de sa nature répressive, que le législateur remplira sa mission.
« Ainsi, toutes les fois que la philanthropie slnterposera entre la loi et le crime, comme médiatrice dans Tintérôt de l'humanité , ce sera en l'essayant à cette triple pierrô de touche qu'on pourra juger si le système qu'elle propose peut supporter l'exigence de U nécessité sociale.
« £n ce qui concerne spécialement le système pénitentiaire, il doit comme toute mice pénalité, passer par cette épreuve; et ce ne sera qu'autant qu'il la supportera, qu'il pourra être livré à la pratique. »
Telle sera la marche que nous suivrons invariablement dans l'exposition du moyen capital de cette réforme, dont les plus éminents jurisconsultes ont eux-mêmes provoqué l'urgent et nécessaire accomplissement.
m Le moment est venu d'appliquer à notre pays, dit M. Béranger, l'un de ces puissants moyens de régénération sans lesquels ractioo pénale de la justice ne se distingue en rien « par ses effets, de l'emploi d'une force brutale, et qui restituent sa moralité à la peine; à l'homme déchu le sentiment de sa dignité ; à la société son repos dans le présent et dans l'avenir* v>
Aujourd'hui, le but véritable de la réforme pénitentiaire estit atteint? Il suffît, pour donner l'expérietice eU réponse à celte importante question , de faire observer que les principes émis par Howard , accueillis par 16 monde entier ^ légalement fbhntilés par Blackfitone, sont venus échoue)" à l'enipriâbnhement cellulaire, même avec ses nombreuses modifications. Cette );)reuve aura du reste , nous l'espérons , toute la force d'une démonstration positive lorsque nous aurons examiné la grande application pénale que nous venons de signaler.
Pour mieux préciser l'action moralisatrice que notis étudions i il est indispensable d'en bien distinguer l'objet et les moyens*
RÉFORME PÉNîTËNTïAÏRE. 143
L'objet est le coupable, qu'il faut ramener dans une bonne voie, tout en conservant h la pértalité Bon caractère Imposant et correctionnel.
A ce premier point de vue deà influences favorables que l'on peut exercer , nous établissons , appuyé sur l'opinion des jurisconsultes les plus profonds , et èomme but vers lequel tous no& efforts doivent tendre, les degrés progressifs de la probité , que nous désignons par les termes de légale et de vertueuse.
La probité légale s'exerce dans l'abstention de toutes les fautes ou crimes que punit la loi.
Sans être bien méritoire pour le sujet , puisqu'elle n'offre que des qualités négatives, elle devient cependant une véritable garantie de l'ordre social et présente le premier objet que se propose la législation dans l'application pénitentiaire.
La probité vertueuse consiste non-seulement dans l'abstention des méfaits répréhensibles au point de viie du législateur, mais encore aux yeux de Dieu; dans la pratique des bonnes actions commandées par la religion et la morale. Méritoire pour le sujet, elle devient en même temps protectrice de la société , qu'elle éort*lient, qu'elle enrichit, qu'elle honore ; et moralisatrice des hommes, qu'elle entraîne au bien par la puissance irrésistible dU bob exemple.
L'action pénitentiaire hé doit pas les Isoler, ganâ doute ; mais s'il est rationnel d'exiger qu'elle obtienne la première pour être adttiise, il serait peu logique de lui faire une condition hécessaire de la seconde , qui , hiôme sous la meilleure éducation des hommes libres ♦ ne se montre qu'avec les admirables caractères de la haute sagesse philosophique et du perfectionnement chrétien.
Aiflsi Taction moralisatrice des condamnés doit s'attacher
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d'abord k leur donner au moins la probité légale , en leur imprimant la crainte et le respect des lois, de manière à les garantir des récidives.
Ce premier effet obtenu, sa mission devient plus belle et plus féconde encore ; elle réunit tous ses efforts pour les amener au complément de l'œuvre, à la probité vertueme, qui les conduit à la crainte, au respect de Dieu, au courageux et digne accomplissement des bonnes œuvres dont le mérite et l'utilité leur font ultérieurement trouver grâce, même devant les hommes.
Cette action moralisatrice doit donc s'associer à l'action pénale. Si la seconde, sans perdre son caractère, peut concourir avec la première au Aè\e\oç^emenl de h probité vertueuse , le système pénitentiaire est complet , la solution du problème est poussée jusque dans sa dernière perfection.
Voyons actuellement par quels procédés nous parviendrons à ces utiles et beaux résultats.
Les moyens de l'action moralisatrice, bien que nombreux, peuvent se rattacher à quelques titres principaux , sous lesquels nous les examinerons pour en mieux faire apprécier l'influence : 1^ distinction des condamnés par catégories; 2° uniformité du régime intérieur ; 3*" isolement simple pendant la nuit ; 4° organisation du travail; 5° enseignement industriel; 6° morale; 7^ religion ; 8"* action pénale ; 9** répression ; 10® récompenses.
1® t)isTiNCTiON PAR CATÉGORIES. — Le premier de touslesmojens à mettre en usage dans l'action moralisatrice des condamnés, est d'établir entre eux des classes tellement bien comprises, qu'elles aient pour effet , d'abord , de ne pas propager l'enseignement du crime par les mauvaises fréquentations; ensuite, de concourir au
développement de la probité par l'influence de Fémulation et du bon exemple.
Il est évident que nous ne procédons pas ici au point de vue de Temprisonnement cellulaire absolu , que nous pourrions stigmatiser dès à présent comme immoral et comme repoussé par Texpérience raisonnée, si nous ne préférions mettre un peu plus tard les faits à la place des allégations. N'anticipons donc pas sur la marche de la discussion, et bornons-nous à dire que nous ne devons point abaisser les principes généraux de la réforme pénitentiaire à ceux d'une institution aussi radicalement compromise [: revenons directement à notre sujet.
Si nous avions besoin d'établir sur des autorités incontestables la nécessité du classement des condamnés , les noms honorables de tous les hommes sérieux qui se sont profondément occupés de cette réforme, viendraient naturellement se présenter : ainsi MM. Ch. Lucas, Moreau-Christophe, Hello, Béranger, H. Carnot, A. de Laborde, M. Monjean, L. Faucher, de Lareinty, V. Foucher, etc., ont, sur ce point, non-seulement exprimé d'une manière précise, mais encore puissamment légitimé leur opinion. La mesure est donc indispensable, seulement son exécution est difficile ; nouveau motif pour chercher à la bien diriger.
Lorsque des coupables arrivent dans un établissement pénitentiaire , nous ne possédons qu'un prototype qui puisse nous servir à les classer : le caractère du jugement qui les condamne et qui se compose, pour nous, de la nature du crime et de la gravité de la peine.
Sans doute ce monomètre est loin de l'infaillibilité. Comme le fait observer avec raison M. M. Monjean : « Il ne faut pas perdre de vue que les condamnés correctionnels sont , au dire de bien
des hommes d'eipérience, les plus profoodément corrompus des habitants des prisons, et que dès lors la ligne de démarcation morale est ici bien difficile à saisir. )^
Tout eu reconnaissant également qu'un condamné à cinq ans de fers peut quelquefois être plus profondément criminel qu'on autre dont la peine est à perpétuité , d'après les circonstances du délit et les dispositions légales , nous pensons que ce résultat ne peut offrir que l'exception , et que la gravité de la peine prononcée par le verdict en proportion du méfait, présentera, dans cette réunion d'inconnues , la moins mauvaise règle à suivre pour la solution du problème : autrement il faudrait admettre, ce qui n'est pas même supposable, une subversion entière de tous les principes de sagesse, de vérité, de raison et d'équité dans le législateur qui donne la loi pénale , dans le juge qui l'applique et dans le magistrat qui la fait exécuter.
En conséquence , la première classification des condamnés devra se baser sur la gravité de la peine comme sur le seul prototype bien positivement acquis lors de l'entrée du criminel.
Les hommes d'expérience dans la spécialité demandent avec raison que, pour celte classification, on tienne un compte suffisant des principales conditions morales assez bien établies : ainsi MM. Ch. Lucas et Béranger indiquent le genre de vie ; M. Léon Faucher, les récidives, l'âge, la différence des délits suivant qu'ils attaquent les personnes ou les propriétés.
Nous ne parlons pas ici des sexes : il est de toute évidence quMls ne doivent jamais être confondus ni même rapprochés.
Toutefois, ces catégories, qu'il faut établir dans une proportion suffisante au but qu'on se propose, ne seront jamais assez multipliées pour exiger les frais énormes d'une suneitlance difficile et
surtout arriver à ce résultat exorbitant des quatre-^ingt douze promenoirs que l'on trouve chez nos voisins d'outre-mer pour un pénitencier modèle de cinq cent vingt détenm.
Nous posons seulement ici les principes théoriques ; en temps et lieu nous établirons les règles d'application.
Dans chacune des catégories, on emploira les moyens de moralisation que nous allons exposer, et Ton arrivera par leur concours à modifier les condamnés de manière à pouvoir, après un temps suffisant d'épreuve , les ranger en classes progressives alors établies sur des bases plus satisfaisantes et plus solides : le véritable repentir des coupables , leur docilité , leur bonne conduite et leurs progrès incessants vers la réhabilitation.
A ce nouveau point de vue, but essentiel de toute coordination antérieure , les observateurs ont présenté quelques différences dans leur manière de voir.
« Par Teipérience , on reconnaît trois classes de condamnés i dit M. Férus, inspecteur général des prisons :
ai"* Pervers intelligents, qui pèchent sciemment, soit par organisation , soit par système.
« 2^ Vicieux, abrutis, passifs ou seulement bornés, entraînés au mal non par absence complète de discernement, mais par indifférence pour la honte comme pour le bien; par lâcheté, par paresse et par défaut de résistance aux incitations mauvaises. *
« 3** Ineptes, incapables, à intelligence obtuse ou dépourvue d'industrie , qui n'ont jamais apprécié la portée de leurs actes et qui ont subi , pour la plupart , différentes condamnations , non-* seulement sans les redouter, mais presque sans les comprendre. »
Cette coordination , qui ne montre encore aucun résultat des moyens moralisateurs , a cependant l'avantage de faire assez
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comprendre à peu près Tensemble des natures peu favorables sur lesquelles ils vont avoir à s'exercer.
Quelques pieux réformateurs ont voulu fonder les catégories sur la plus ou moins grande régularité des pratiques religieuses. Ce serait évidemment prendre la forme pour le fond et compromettre, comme on l'a déjà fait, la première des influences moralisatrices, en substituant bien souvent des hypocrites à des hommes amendés, probes et vertueux.
D'autres ont préconisé la méthode anglaise, qui consiste à prendre trois bases pour la classification primitive des détenus : le délit , le condamné , la connaissance de son caractère et de sa moralité , avec des sous-divisions ultérieures qui la rendent impra* ticable.
« Le système de la classification des catégories jouit, théoriquement parlant , d'une très-grande faveur en Allemagne , comme élément d'un bon régime répressif, dit M. F. de Lafarelle. La classification des détenus y émane de trois sources : la loi, le juge et le directeur de la prison. La loi établit en effet les différents degrés d'emprisonnement qu'elle applique aux diverses natures de délits ; mais, à la différence de ce qui se passe chez nous , le juge peut modifier cette classification légale suivant le degré de perversité qu'il reconnaît chez le coupable; de là ces indications, que l'on trouve dans tous les jugements de condamnations, relatives à la classe dans laquelle le prisonnier devra être rangé. Puis le directeur est admis à son tour à modifier cette classification judiciaire, selon la connaissance plus sérieuse et plus intime qu'il acquiert du caractère , des penchants , des dispositions de ses prisonniers. »
Cette faculté donnée au juge , dans le pays où le coupable est
bien connu , bien apprécié sous tous tes rapports , en terminant un procès dont les débats ont le plus souvent mis en évidence la nature du crime et la gravité de ses circonstances principales, nous parait un perfectionnement sérieux dont il faut enrichir nos lois pénales , qui rendra la classification primitive des condamnés bien plus facile et surtout bien plus sûre, en Tentourant de toutes les garanties qu'on peut raisonnablement lui demander.
Après un temps suifisant d'épreuves très-positives et trèsvariées, les condamnés se trouvent naturellement partagés en deux grandes catégories : 1"* indociles, %"* soumis.
Parmi les premiers, il s'en rencontrera quelques-uns , en petit nombre, nous l'espérons, contre la vicieuse naturç où l'obstination desquels tous les moyens de moralisation resteront sans effet; d'autres qui se prêteront difficilement à l'action de ces moyens , mais qui, avec le temps, la persévérance et les ingénieuses ressources de la religion et de la philanthropie, si propres à trouver la seule corde sensible de ces natures exceptionnelles , sortiront enfin des voies du crime pour entrer dans celles d'une véritable et sincère conversion. Ces deux ordres de coupables ne devront pas être confondus.
Parmi les seconds, il se formera naturellement aussi plusieurs degrés sous l'influence du besoin si naturel de la réhabilitation légale ; d'une salutaire émulation habilement dirigée vers l'établissement de plusieurs autres catégories d'une moralité croissante, dont l'entrée deviendra le prix des efforts soutenus et des véritables progrès dans la carrière du bien.
Nous démontrerons bientôt la facilité d'application de ces principes, et leur expérience ultérieure se chargera d'en prouver toute la valeur et toute la réalité.
S"" Uniformité du régime intérieur. — C'est ici particulièrement qu'il faut établir des règles d'une grande justesse et d'une invariable précision , les lois pénales et moralisatrices pouvant se trouver ébranlées jusque dans leurs fondements par des mesures mal prises on mal exécutées.
Il existe en effet] dans ces mesures un moyen terme en deçà duquel on touche de près à l'inhumanité ; au delà duquel on tombe dans une bienveillante exagération , essentiellement nuisible au double but que doit se proposer tout système pénitentiaire bien compris.,
a Depuis plusieurs années Je régime des prisons s'est amélioré, dit H. le directeur de IdL Revue de législation et de jurisprudence; la moyenne des peines prononcées devient de plus en plus moindre en gravité et en durée, et cependant les méfaits sont doublés; se pourrait-il que la philanthropie fût trop en avance avec le crime? )►
« Il ne faut pas, dit M. V. Foucher , que le condamné puisse trouver dans le châtiment même une existence plus assurée , une quiétude plus grande que le malheureux obligé de chercher sa vie au sein de la société ; il ne faut pas que ce dernier, comparant ses privations , ses haillons et sa misère avec la vie matérielle si largement faite au condamné , puisse en être réduit à envier son sort. )^
Les faits ofiùrant une puissance de démonstration bien supérieure à celle des raisonnements , et celui qui va suivre présentant une simplicité naïve qui ne laisse rien à désirer, nous le rapporterons textuellement :
H On raconte officiellement dans une enquête faite en IS37, dit M. F. de Lafarelle, l'anecdote suivante :
« Un pauvre ramoneur âgé de seize ans, tout déguenillé, nu-pieds
RÉFOR»IE PÉNITENTIAIRE. 151
et les jambes rouges, fut mis en prison pour quelque légère offense; le bain chaud qu'on lui fit prendre en entrant lui parut chose délicieuse; mais ce qui excita le plus sa surprise, ce fut de s'entendre dire de mettre des bas , des souliers : « Estrce que je vais porter ceci? et cela? et cette autre chose encore? » demandait-il à chaque pièce de vêtement qu'on lui donnait. Sa joie fut au comble quand il se vit dans sa chambre ; il tourna et retourna avec ravissement sa couverture ; et, n'osant croire à tant de bonheur, ce fut en hésitant qu'il demanda s'il était bien vrai qu'il allait dormir dans un lit. Le lendemain matin, le gouverneur lui ayant demandé ce qu'il pensait de sa position : « Ce que f en pense, s'écriart4l, je vevjx être damné ti je travaille de ma vie I » L'enfant tint parole ; depuis, il a été déporté. »
Il faut ajouter que la scène se passe en Angleterre, où le régime économique n'a qu'un seul défaut, ajoute M. F. de Lafarelle, a mais bien grave, celui d'être ridiculement confortable, h
« Une philanthropie mal entendue, dit M. Moreau-Christophe , â fini par annuler complètement les effets de l'emprisonnement en Angleterre, au double point de vue répressif et préventif : aussi le nombre des délits et celui des récidives ont-ils été croissants dans une proportion effrayante. j>
II faut donc ici tenir un juste milieu entre l'insuffisance du régime nutritif des bagnes actuels au point de vue de la qualité , de la variété, de la quantité même, et cette recherche culinaire des prisons modèles de la Grande-Bretagne ; il faut surtout arriver, sans trop s'éloigner de l'uniformité nécessaire dans les distributions faites pour les différentes catégories de condamnés, à donner à chaque sujet, en ayant égard à l'âge, au genre de travail, etc., ce cpii lui devient indispensable pour ne pas souffrir de la faim et ne
15i RÉFORME PÉMTENTIAIRE.
point se trouver dans la nécessité d'un trafic alimentaire, soit avec ses camarades, soit avec les cantines. Cette industrie se glisse partout; et cependant elle est constamment si nuisible à la bonne discipline des établissements pénitentiaires, en raison des nombreux abus qu'elle ne manque jamais d'y introduire , qu'elle s'est fait condamner et proscrire entièrement par les hommes les plus spéciaux et les plus expérimentés dans ce genre d'étude.
La nourriture sera donc saine , assez abondante , simple , peu dispendieuse , dégagée de toute espèce de sensualité , mais cependant assez variée pour ne pas amener l'inappétence, le dégoût et les maladies qui pourraient en résulter.
On se trouvera dès lors en mesure de s'opposer , avec justice , à toute introduction d'un régime étranger à celui de la maison ; et l'on n'aura plus sous les yeux le scandaleux exemple des Petit , des Salvador et des Collet venant étaler au bagne , avec leur audace et leur cynisme ordinaires, un luxe de table contraire à l'application pénale et surtout aussi pénible que dangereux pour leurs compagnons de captivité.
Du reste, ce régime, sans jamais devenir contraire à la santé dans ses modifications , pourra naturellement en oflGrir au double point de vue de la quantité , de la qualité , de manière à présenter entre des mains habiles un puissant moyen d'encouragement, de récompense ou de répression.
Les vêtements doivent être simples , grossiers , mais appropriés aux climats , aux saisons , et tenus avec une grande propreté ; ils seront uniformes dans chacune des catégories , et sans jamais rien offrir de pénible par la couleur ou la disposition ; ils subiront à ce double rapport des modifications relatives k la classe primordiale des condamnés, aux classes disciplinaires dans lesquelles ils
viendront se placer par leur bonne on leur mauvaise conduite , en offrant ainsi un nouveau moyen de punition ou de récompense.
Nous réclamons , pour chacun des coupables , un matelas aussi médiocre qu'on voudra le donner, mais toujours avec l'attention de l'améliorer, suivant la gradation des catégories vers l'amendement. Forcer un malheureux exténué par le travail à ne trouver de repos que sur le bois meurtrissant du tollard, c'est établir un supplice continu , qui ne peut plus entrer dans l'esprit du législateur , et d'ailleurs annuler tout l'effet d'un moyen puissant que l'on appliquerait avec justice à la répression des insubordonnés.
3** Isolement simple pendant la nuit. — Nous repoussons comme inhumain, barbare, immoral et dangereux pour la santé des condamnés, tout isolement continu pendant le jour , même avec les modifications que les vices radicaux du système ont forcé d'imprimer à sa première institution. Nous motiverons cette répulsion par les faits les plus positifs , lorsque nous étudierons la prison cellulaire.
Mais il n'en est pas de même pour l'isolement simple pendant la nuit ; nous pensons au contraire qu'il est indispensable dans toute doctrine pénitentiaire bien comprise.
Pour l'obtenir convenablement, il n'est pas nécessaire d'effectuer ces constructions dispendieuses qui grèvent l'État, qui gênent la surveillance intérieure : il suffit, au lieu de cellules tellement closes qu'elles ne permettent pas la moindre communication orale, d'élever de simples cloisons ou stalles qui déterminent l'isolement, presque sans frais, dans un dortoir, en garantissant la morale, en laissant à l'inspection tout son empire et toute sa liberté.
Nous reviendrons sur cette mesure indispensable , en étudiant
le bagne tel qu'il doit être , et nous verrons combien il sera facile de rétablir en prenant les constructions dans Tétat qu'elles offrent aujourd'hui.
4"* Organisation du travail. — Au nombre des moyens propres à dégrever l'État de ses frais d'établissement et d'entretien, à moraliser les condamnés, à donner au libéré les chances d'un avenir honnête, à la société des garanties contre les récidives da crime , l'organisation du travail dans les institutions pénitentiaires est, de tous, celui qui peut le mieux garantir la réalisation de ces avantages réunis.
En étudiant ce grand et fécond sujet, <( écartons d'abord, nous dit H. l'avocat général Berville, cette expression indécente et outrée : l'exploitation de l'homme par l^ homme; on la comprend pour une colonie à esclaves, où le travailleur est la propriété d'un maître ; elle n'a point de sens avec la liberté individuelle ; gardonsnous , amis du bien , de ces formules amères qui aigrissent une question et ne l'éclaircissent pas. »
Cette expression si bien qualifiée par notre savant magistrat, est-elle plus admissible quand elle s'adresse aux établissements où le travail devient une condition formelle de l'application pénale? Nous ne ferons pas k l'intelligence de nos lecteurs l'injure de discuter une semblable hypothèse.
A côté de ces déplorables excentricités d'une époque si voisine et de si triste mémoire, il en est d'autres, dans l'espèce même, qui ne sont ni moins étranges ni moins subversives de l'ordre social par leurs principes et par leurs applications ; nous voulons parler du droit au travail, du droit à l'oisiveté.
Nous ne leur ferons pas, plus qu'à la première, l'honneur de les
examiner sérieusement : la raison publique , la sagesse et le bon sens des ouvriers en ont immédiatement fait justice.
Hais ce qu'il nous est impossible de ne pas citer comme preuves incontestables de la logique et de la moralité des auteurs de ces belles formules , c'est le texte même des décrets qu'ils publiaient en même temps.
<( Le Gouvernement provisoire, considérant que la spéculation s'est emparée du travail des prisonniers.... ^ et qu'elle fait ainsi une concurrence désastreuse au travail libre et honnête.... ; considérant qu'il y aurait à la. fois injustice et danger à tolérer plus longtemps un état de choses qui engendre la misère et provoque r immoralité, décrète : Le travail dans les prisons est suspendu. (34 mars 1848.)»
Une semblable consécration de principes fait déjà un assez curieux effet mise en perspective avec celle du droit au travail ; mais nous en avions besoin pour comprendre la véritable portée de cet autre droit plus exorbitant encore , le droit à t oisiveté. Tout
s'explique avec le temps 1
Une seule objection pourrait laisser quelque chose de spécieux dans la question : le dommage porté au travail libre par le travail forcé. Voulant éclairer par tous les moyens possibles une applica* tion moralisatrice qui ne peut que grandir et se fortifier en la mettant en lumière , nous rappellerons les principaux termes de la discussion ouverte à la chambre législative, le 4 janvier 4849, sur cet important sujet :
« La question du travail dans les prisons est une question grave comme toutes celles qui touchent aux intérêts des classes laborieuses» dit M. Marcel Bartbe; jusqu'en 4819, les prisonniers étaient privés de travail; l'oisiveté dans laquelle ils vivaient
entraînait une démoralisation hideuse ; et d'un autre côté TEtat éprouvait des pertes considérables ; il logeait , nourrissait , vètissait des hommes forts, souvent industrieux, et ne retirait de leur travail aucun profit; ce n'est pas tout, les prisonniers, après avoir passé six, huit, dix années dans une oisiveté complète, étaient rejetés tout à coup dans la société sans avoir appris un métier, ou après avoir oublié le leur, et sans le moindre pécule pour parer aux premières nécessités de la vie. Qu'en résultait-il? c'est que le libéré retombait dans le crime.
<( L'introduction du travail dans les prisons fut à la fois un acte d'humanité et une mesure de prévoyance sociale. On se proposa trois objets : de moraliser les prisonniers par le travail ; de mettre dans leurs mains un moyen d'existence , en leur enseignant uu métier; enfin , de retirer de leur ouvrage un produit dont une partie allégerait les charges de l'État , et dont l'autre formerait des pécules pour les prisonniers , pécules qui leur seraient remis au moment de leur libération. »
Malheureusement , comme le fait observer H. Barthe , le gouvernement faussa la mesure en adjugeant à des entrepreneurs généraux, et à forfait, les dépenses conune les bénéfices des prisons.
La concurrence avec le travail libre devint onéreuse pour certaines localités; elle excita de justes réclamations; ce fut alors qu'au lieu de corriger l'abu$, le Gouvernement provisoire ne trouva rien de mieux que de détruire l'mage ; ou, pour nous senir de l'expression qu'emploie M. Barthe : « Coupa l'arbre au pied pour en élaguer une branche. »
« Par la suppression du travail dans les prisons, dit M. Roux- Carbonnel, on créerait la plus révoltante des immoralités en
même temps qu'on détruirait le plus puissant moyen d'amender les condamnés. »
Quelques moralistes atrabilaires, pour se débarrasser des soins et des consolations que Ton doit au malheur, même coupable, déclarèrent « que les condamnés étaient des hommes pervers dont on ne pouvait rien attendre dans Tordre du bien. »
M. Léon de Malleville répond victorieusement à cette fausse et coupable accusation : « N'est-il pas à craindre qu'on fasse une règle de ce qui n'est que l'exception ? Tous les criminels ne sont pas d'un naturel féroce : peu ont la fatuité , le prosélytisme du crime ; le plus grand nombre s'est laissé égarer par faiblesse ou par ignorance. Or, la solitude, loin de corriger ces défauts , les aggraverait encore; tandis que des travaux communs, convenablement réglés, les initieraient aux ressources de la véritable vie sociale, et seraient un excellent moyen de mesurer pratiquement leurs progrès intellectuels et moraux. )>
Après cette longue discussion, qui roula bien plutôt sur la forme que sur le fond, la chambre, sans autres considérants, donna pour toute réponse au décret du 24 mars 1848 , la loi du 9 janvier 1849, ainsi conçue : <( Le décret du 24 mars dernier qui a suspendu le travail dans les prisons, est abrogé. »
Ainsi l'utilité du travail dans les pénitenciers , aux quatre points de vue que nous avons précisés d'abord, depuis longtemps signalée par les hommes les plus compétents : MM. Dupin, Béranger, de Beaumont, Villermé, Ch. Lucas, deWatteville, Moreau-Christophe, de Lareinty, etc., se trouve aujourd'hui consacrée par une loi. Reste maintenant à bien comprendre , à bien appliquer son organisation.
Il faut ici beaucoup de circonspection et de prudence : en effet,
comme Ta très-bien dit, pendant la discussion, M. À. Marrast, président de la chambre des députés : « On ne doit pas , pour moraliser les prisonniers, démoraliser les ouvriers libres en les réduisant à la misère. )^
Ainsi que le fait judicieusement observer M. H. Barthe, celte organisation serait nécessairement incomplète ou vicieuse dans sa nature , si Ton perdait un instant de vue les trois intérêts qui se trouvent ici constamment en présence : intérêts des prisonniers, de l'État, de l'industrie ; aussi chercherons-nous toujours à les concilier avec la plus consciencieuse équité.
Le$ intérêts des prisonniers sont essentiellement , et sous tous les rapports, garantis par l'organisation du travail! c'est un fait acquis à la doctrine pénitentiaire et qui n'est plus aujourd'hui l'objet d'aucune contestation sérieuse.
« Il est bien évident que la population des prisons ne se recrute pas parmi les rentiers, dit M. de Watteville. Elle vient, et pour une proportioi^ assez forte , de la classe ouvrière. Si vous empêchez de travailler ceux qui , au moment de leur détention i avaient un état, vous leur en faites perdre l'habitude et la pratique et vous leur enlevez les moyens de gagner leur vie lorsqu'ils seront rendus à la liberté. Si pour ceux qui n'ont pas d'état tous ne cherchez pas à leur en donner un, vous les réduisez , au jour de leur sortie, à vivre de vol et non de travail. C'est là un péril social immense, qu'il ne faut pas perdre de vue, et que le retour au travail dans les prisons peut seul conjurer. »
M. Blanqui fait observer qu'il s'est assuré par lui-même des funestes effets de la cessation du travail sur la santé des pri^n* niers.
Ainsi , d'après une expérience déjà faite , le travail est très
avantageux pour les condamnés, au point de vue de leur intérêt matériel présent et futur , par le pécule dont il devient la source ; de la moralisation qu'il assure ; de Thygiène par laquelle il s'oppose au développement des maladies.
Sa puissance est telle , qu'on la voit s'étendre partout, même chez les hommes libres. Cherchez en effet dans nos villes, dans nos campagnes, quels sont les meilleurs citoyens ; les plus dévoués à la famille, à l'ordre social; ceux dont la conduite est la plus régulière ? Les hommes laborieux.
Quels sont au contraire les perturbateurs de l'ordre, les émeu* tiers; ces êtres sans dénomination, qui, dans les mauvais jours , semblent sortir des gouffres de l'enfer pour effrayer les gens de bien par leur sinistre visage , et porter dans la civilisation les
dégoûtantes saturnales de la plus sauvage immoralité? Des
hommes , puisqu'il faut bien les distinguer des animaux, sans profession ou sans amour du travail, chez lesquels, comme on l'a déjà dit bien des fois, la paresse et l'oisiveté sont devenues les causes de tous les vices.
Les intérêts de l'Etat seront également assurés dès l'instant où le travail, convenablement organisé dans les établissements pénitentiaires bien entendus, recevra sa véritable direction sous la surveillance immédiate et continue d'une administration sage et compétente.
Les essais faits chez plusieurs peuples voisins, et même dans les bagnes de France , avec des procédés qui cependant laissent beaucoup à désirer, nous offrent déjà, sinon des certitudes, au moins de grandes présomptions expérimentales en faveur de cette opinion.
Nous verrons bientôt comment il faudrait instituer ces travaux pour arriver sûrement aux plus fructueux résultats.
Les intérêts de Nndtutrie n'ont pas semblé si faciles à sanvegarder en les combinant avec ceux qui précèdent. Rien cependant ne parait plus naturel et plus simple que d'utiliser les talents et les forces des détenus pour les besoins de la société, qui les nourrit.
a Quoi de plus beau, de plus moral, dit M. M. Barthe , que de faire expier les délits commijs contre la société en employant les bras des malfaiteurs à augmenter le bien-être de la population !... »
Cependant un cri d'alarme , un peu exagéré nous aimons à le penser, vint jeter l'émoi dans les esprits, à l'occasion de l'organisation du travail chez les prisonniers. Le tocsin du socialisme ne manqua pas de faire entendre son aigre et subversif retentissement. L'occasion était favorable ; nous venons de voir comment ces législateurs éphémères surent en profiter.
a La question du travail dans les prisons , dit M. le rédacteur du Journal des économistes, a soulevé tout récemment, et dans tous les pays , de graves difficultés. Ce n'est pas une question spéciale à la France ; elle a été agitée en Angleterre , aux Etats-Unis , et notamment dans l'Etat de New -York; MM. de Wattevilleet Ch. Lucas reconnaissent que son importance est sentie en Europe et en Amérique ; mais peut-être l'a-t-on exagérée, et il est nécessaire, avant tout, de préciser les termes auxquels elle se réduit, i^
C'est exactement ce qu'ont fait les esprits sages , observateurs , au lieu de s'escrimer dans le vide contre une institution essentiellement utile.
M. de Watteville dresse un relevé des ouvriers employés dans les prisons, et, comparant leur nombre à celui des ouvriers libres , il ajoute : <( Ces chiffres sont un grain de sable dans l'océan de la production nationale. »
M. Moreau de Jonnès vient confirmer cette opinion par d'autres
faits également incontestables, lorsqu'il dit : « En France, d'après les tableaux récapitulatifs du troisième volume de la Statistique de la France, la valeur totale des produits dans quarante-sept mille sept cent vingt-trois établissements, des manufactures et exploitations, sans y comprendre les arts et métiers, s'élève chaque année, en moyenne , à trois milliards six cent cinquante-cinq millions de francs. Comparée à cette masse de richesse, la valeur du travail des prisons est tellement minime, qu'elle ne peut avoir aucune influence appréciable et exercer aucune concurrence nuisible au travail libre. Si cependant quelque inconvénient se produisait dans une localité très-limitée, cet inconvénient pourrait être atténué ou supprimé, en faisant vendre sur un marché plus vaste la production du travail des prisonniers. »
Cette question fut, comme nous l'avons vu, longuement débattue dans plusieurs séances de l'assemblée législative du 4 au 1SI janvier 1849.
Il resta prouvé qu'en effet, dans quelques petites localités où se trouvaient des fabrications spéciales , celles-ci ne manquèrent jamais de succomber, lorsqu'elles entrèrent en concurrence avec la même industrie pratiquée dans les prisons ; un certain nombre d'exemples incontestables furent cités à l'appui de ces assertions.
Ces déclarations, en apparence graves, n'ont à notre sens aucune portée sérieuse :
En effet, si des entrepreneurs avides , au mépris des droits de
l'industrie libre , ont trouvé leur intérêt à provoquer cette
concurrence entre le travail des prisons et le travail ordinaire , il
est évident qu'un gouvernement sage, voulant se charger lui-même
de la gestion de ses ateliers, au lieu de chercher cette concurrence,
prendra tous les moyens pour l'éviter, et la question rentrera tout
462 RÉFDRMB PÉNITENTIAIRE.
naturellement dans les conditions de la concurrence gënéralej ddnt on ne peut la faire sortir qu'en rétablissant alors sur un terrain purement imaginaire.
A ce point de vue , le seul vrai « jugeons cette même question sans partialité.
Nous venons de voir que^ discutée dans ces termes, la concurrence entre le travail libre et le travail forcé parait se réduire à bien peu de chose ; par d'autres considérations < nous pourrions peut-être la rendre légitime.
En effet, n'est-il pas évident que ces détenus, pris dans la classe des ouvriers libres , pour le plus grand nombre du mditis , avaiit leur condamilation , travaillaient ou pouvaient travailler avec le droit incontestable de faire une concurrence permise à tous les artisans de leur profession? Pourquoi i dès lors, pbrdraiént-ils ce droit, précisément alors qu'ils en ont le pluâ besoin pour leair santé , leur moralisation, et pour s'acquitter envers la société, qui fait les frais de leur entretien? Assurément, cette prescription d'dne prérogative incontestable serait ici contraire h tout priiiclpe d'équité naturelle.
Lorsque nous tolérons, lorsqu'on autorise des ouvriers étrangers qui viennent exploiter le sol et les industries diverses de là inère patrie « que l'on né vienne donc pas se montrer plus sévère pour ses propres enfants , parce qu'ils sont condamnés et malheureux.
Toutefois, pour être juste et pour éviter toute réclamation fondée, nous aurons dans l'enseignement et dans Tapplicatiob des professions^ à ne pas grever les unes en favorisant les autres ; à né pas y produire des déclassements fâcheux ; c'est uti point capital de la question que nous trouverons bientôt l'occasion d'examiner;
Nous avons du reste aujourd'hui la satisfaction de Voir que lé
goiivetneraent et tous lies hommes de sens partagent ces opinions, puisque la discussion législative ^^i s'y rapporte s'est résumée par le rétablissement du travail, suspendu si étrangement flans les établissements pénitentiaires.
En prenant tine aussi noble détermination , la chambré à inis de côté les petits inconvénients de la concurrence locale, comme peu graves et surtout comme pouvant être facilement évités ; elle a de plus adopté les mesures légales suivantes; au point de vue de toute rencontre fâcheuse à éviter entre le travail libre et celui des prisons : « Les produits fabriqués par les détenus dans les maisons centrales de force et de correction , ne pourront pas être vendus sur le marché en concurrence avec ceux du travail libre.
« Les produits du travail des détenus seront consommés ^ai* rÉtat, autant que possible, et conformément à un règlement d'administration publique. »
Lorsque nous considérons ces constructions magnifiques des ports de Toulon ^ de Brest; l'agrandissement de ce dernier, si merveilleusement effectué par des galériens; lorsque nous voyons tout ce que l'État pourrait confier k la fabrication forcée, pout l'entretien des prisonniers, des troupes, des propriétés publiques; les établissements agricoles qu'il serait en mesure de fonder, les grands travaux d'utilité générale où devraient être employés les détenus éprouvés , etc. , nous sentons la belle et noble question de l'organisation du travail s'étendre bien au delà de ces mesures législatives , et marcher activement vers due fructueuse réalisation, dans îîos principaux établissements pênileiiliâirés; avec des avantages précieux pour le gouvernement , pour la société , mais surtout pour le présent et pour l'avenir des condamnés.
164 bi^:forme pénitentiaire.
S*' Enseignement industriel. — En se bornant à Torganisation du travail pour les détenus qui possèdent une profession, on laisserait Tœuvre bien incomplète ; il faut encore donner un état à celui qui n'en connaît aucun.
Ces hommes étrangers à toute occupation réglée sont en effet , précisément, ceux que l'action moralisatrice atteint le plus difficilement ; ils échappent à son influence par leur nature souple , vicieuse et glissante comme celle du serpent; par cette paresse, objet de leur culte, et par cet amour de l'oisiveté , qui toujours achève la perversion de leurs mauvais instincts.
Mais dans cette institution de l'enseignement industriel, il faut éviter deux graves écueils où se trouveraient des conséquences tellement fâcheuses, qu'elles domineraient tous les avantages de la mesure.
Les détenus qui viennent des campagnes, où l'agriculture faisait leur principale occupation , ne doivent point être déclassés ; il faut soit les utiliser dans les établissements dont nous parlerons ultérieurement, soit les employer à des travaux manuels qui se rapprochent le plus de leurs habitudes; mais ne pas commettre la faute sérieuse de leur enseigner une profession qui , plus tard , les ramènerait dans les villes en favorisant cette centralisation contraire à l'ordre public , et cet abandon fâcheux du travail des champs, qui toujours manque de bras assez nombreux pour s'effectuer avec les développements qu'il exigerait; de plus, on jetterait des individus nouveaux, et si mal à propos déplacés, dans plusieurs spécialités professionnelles qui déjà sont encombrées, malheureuses par cela même qu'elles ne trouvent pas suffisamment à s'employer.
Il faut, d'un autre côté, pour ceux qui n'ont aucun état, leur
en choisir de préférence qu'ils puissent , en rentrant dans Tordre social , exercer avec le plus d'indépendance des préjugés, qui ne manqueront pas de les environner; avec le plus de garanties pour leur existence et le maintien de leur moralité. On devra surtout varier ces professions suivant les vocations et les aptitudes, et ne pas créer des masses d'ouvriers de la même industrie , qui se trouverait par cela même ruinée dans l'ensemble, en raison delà surabondance des producteurs et des besoins insuffisants de la production pour les occuper tous convenablement.
C'est en tombant dans cet écueil si dangereux que l'on a fait naître des concurrences désastreuses pour les industries locales , et suscité des réclamations justes sans doute, mais qui n'auraient pas dû prendre des proportions aussi vastes, puisqu'il était facile d'y remédier immédiatement , au lieu de ruiner la mesure par le seul motif de l'abus dans l'un de ses moyens.
En procédant avec cette sage réserve et d'après les principes généraux que nous venons d'établir, on fondra l'une des meilleures institutions aux divers points de vue que nous avons déjà signalés, et l'on aura, de plus, l'immense avantage de satisfaire à toutes les exigences et de concilier tous les intérêts.
6** Enseignement moral. — Il faut avoir longtemps et profondément étudié le cœur de l'homme dans les différents âges et dans les nombreuses conditions de la vie , pour savoir à quelles proportions se réduit en définitive le nombre de ceux qui possèdent réellement les vrais principes de morale et de probité sur lesquels reposent, comme sur leur base nécessaire, les premières garanties de l'état social.
Mais si nous descendons aux rangs inférieurs, à ceux des
condamnés , la même étude nous conduit à reconnaîlrp avec douleur, avec effroi, l'absence à peu près entière, dans pes âmes abandonnées , des premières notions du juste et de l'injuste : le sentiment de la loi naturelle ayant alors été presque toujours étouffé sous le fatal empire d'une éducation grossière, corrompue, souvent même criminelle.
Il est donc facile de comprendre , pour les établissements pénitentiaires, la nécessité d'un enseignement moral ; de prévoir ses utiles et féconds résultats, s'il est établi sur des principes vrais, dirigé avec toute l'habileté nécessaire dans cette application si exceptionnelle et si difficile.
Les premiers enseignements devront partir d'une administration en même temps juste , ferme et bienveillante : c'est un point capital et qui peut-être n'a pas toujours été bien apprécié.
« En admettant, dit M. Alhoy, qq'qn phef de t)agne accepte cette fonction avec une pensée plus élevée que celle d'être gardien Ô'un troupeau immonde, et qu'il se regarde copame investi d'un sacerdoce humanitaire, il est bien difficile qu'il accomplisse cette mission; aussi le plus grand nombre dp ces fonctioqnaires s'occupe-t-il fort peu de l'amélioration de l'espèce qu'oq luj donne en compte comme des têtes de bétail ; chacun vit dans celte sphère provisoire comme dans ui) lazaret de pestiférés ; il accomplit sa quarantaine administrative, insouciant dp la hapte influence q^'il pourrai! avoir sur les destinées sociales.... Les uns sont glorieux d'inspirer l'effroi à des êtres qui ont fait trembler le monde; la bastonnade alors est à l'ordre du jour, et la terreur règne ; d'autres mettent leur autorité à l'abri derrière l'espionnage.. . ; d'autres, il y aurait dans cette classe peu de noms à citer, acceptent avec courage la position , l'envisagent sous son noble et sévère
REFORME PÉNITEIiTUIRE. 167
^spect ; ils cherchent la spuillure pouF l'extraire , et fonctionnent comme ces inachines qui crei^sent le lit des fleuves pour les dégager de leur vase. Ces hommes-là, malheureusement si rares , parviennent à faire rentrer le remords et le repentir dans les cœurs qui avaient voué une haine implacable ^ la société et aui lois. )>
C'est ainsi que nous comprenons le rôle important que l'administration doit pécessairement jouer dans la moralisation des condamnés; mais nous ne pensons pas que seule, avec les intentions les plus droites et lesmieqx éclairées, elle puisse réellenient suffire à l'accomplissement de cette grave et difficile mission ; nous croyons, ^u contraire, que son caractère même deviendra quelquefois un obstacle k des insinuations assez intimes dans l'esprit et dans le cœur des détenus ; il faut donc lui associer d'autres éléments d'influence et de conviction : voici ce que pous proposons comipe devant bien remplir cet objet important :
Dan^ chaque localisé présentant l'un des grands pénitenciers que nous plions bientôt étudier, serait formé, sous Ip contrôle de l'administration et du gouvernement, un comité de patronage composé d'un npmbre suffisant d'hommes éclairés, bienveillants et dévoués, qui s'occuperaient, à titre honorifique, et dans le but 4'une louable philanthropie, d'organiser des conférences pratiques et toujours à la portée de ces auditeurs spéciaux ; de chercher le point accessible chez les récalcitrants; d'exciter l'émulation pour tous et de la soutenir par des récompenses distinguées, en relevant ceux qui les recevraient, à leurs propres yeux, dans la considération des autres, de manière à faire servir efficacement l'action $i puissante et si persuasive du bon exemple.
Une bibliothèque formée d'ouvrages peu noml^reu^ mais bien
168 BÉfORME PÉNITENTIAIRE.
choisis, devrait exister dans rétablissement, être mise à la disposition du comité de patronage, qui confierait à titre de récompenses, aux détenus, les livres destinés à former leur cœur, à développer leur esprit, en appropriant ces lectures au caractère, à rinlelligence de ceux qu'elles auraient encore le grand avantage de fixer et d'occuper dans leurs instants de loisir* Il faudrait choisir de préférence des traités d'une philosophie pratique et simple, d'une morale usuelle , instructive sans être sèche et sentencieuse.
Nous ne parlons pas en effet, ici, de cette philosophie nuageuse et de ces prédications spéculatives qui peuvent bien éveiller la vaine curiosité des oisifs libres, mais qui fausseraient les idées ou provoqueraient le sourire des condamnés; nous parlons de ces lectures substantielles, de cette morale en action qui subjugue l'esprit en captivant le cœur.
Nous avonsy assurance que, dans l'occasion, on trouverait des hommes capables et dévoués pour accomplir cette grande mission apostolique dont les résultats seraient immenses et deviendraient une récompense bien douce pour les âmes nobles qui les auraient obtenus.
7** Enseignement religieux. — Tous les hommes de sens et de principes vrais s'accordent pour voir aujourd'hui dans l'enseignement religieux le plus puissant et le plus incontestable moyen de moralisation des condamnés.
En effet , la religion pourrait-elle ne pas entrer comme partie essentielle dans cet acte de régénération , lorsqu'il s'agit de ces malheureux que la société, dans ses préventions croissantes, persiste à repousser de plus en plus, et qui n'ont alors d'autre consolation , d'autre véritable refuge que le Dieu de miséricorde et ses pieux enseignements?
Il s'agit ici de cette religion si persuasive et si parfaite , que les incrédules mêmes les plus obstinés ou de la plus mauvaise foi , en lui refusant un caractère divin , ont été forcés d'admettre , de proclamer comme la noble expression de la plus pure et de la plus sublime philosophie I...
« En Amérique , en Suisse , dans les Pays-Bas, en Angleterre, dit M. Béranger, les principes religieux, obscurcis par une vie de désordre , ne sont pas complètement effacés : la lecture , les conférences avec des hommes dévoués au bien, ne tardent pas à les réveiller , et alors le criminel retrouve une base sur laquelle peut s'élever l'édifice de sa régénération nouvelle, »
Quelques réclamations, spécieuses dans leurs principes, fausses dans leurs inductions, se sont élevées, tantôt contre l'insuffisance, tantôt même contre les graves inconvénients de ce premier élément d'une véritable réhabilitation.
Avant de passer outre , voyons si réellement ces protestations sont fondées, ou si plutôt elles ne tiendraient pas à cet étrange abus que font toujours sciemment les détracteurs de la religion, en rendant la doctrine responsable des conséquences erronées que l'on en tire, ou des applications intempestives que l'on en fait.
On place un aumônier dans une maison pénitentiaire, où seul, malgré son zèle, son dévouement et ses fatigues, il ne peut obtenir aucun résultat appréciable ; on constate la permanence de l'immoralité , puis on vient dire avec une inconcevable assurance : « Voyez , la religion est sans aucun effet ; elle n'a pas opéré l'amendement des condamnés. »
Une semblable pétition de principes devient intolérable et révoltante. N'est-il pas évident que l'on fait ici de la médecine morale homéopathique , en administrant le médicament à la dose
des infiniment petits, et que Ton ne doit pas obtenir plus de résultats que dans la médecine physique pratiquée d'après un tel système , sans môme parler des vices d'application ? Nous comprenons donc Tobjection seulement de la part de l'ignorance ou de la mauvaise foi.
M. de Lafarelle fait connaître dans les termes suivants un rapport de M. Cerffbeer au ministre de Tintérieur , sur les prisons et les bagnes de Tltalie :
a La religion , sinon le sentiment religieux , joue et doit jouer nécessairement un grand rôle dans le régime répressif de Tltalie centrale. L'auteur donne tout entier, et dans son texte, un long règlement récemment émané de l'autorité pontificale , qui astreint les prisonniers de tout le pays soumis à son action à de nombreuses pratiques de piété. Les communions générales, les confessions obligatoires , les assistances forcées au service divin , y sont réglementées- avec soin et font partie intégrante du régime disciplinaire de la prison. L'esprit des nombreuses sociétés qui en Italie s'occupent des condamnés et détenus de tout genre, correspond d'ailleurs; parfaitement à la pensée qui a dicté ce règlement ; c'est le même esprit qui a toujours animé les corporations religieuses. Ces sociétés se chargent de donner des vêtements aux prisonniers, d'adoucir leur sort, de fournir des défenseurs aux prévenus , d'assister les malades , d'accompagner les condamnés à mort jusque sur l'échafaud et de pounoir a leur ensevelissement; mais, en retour, elles leur imposent et en obtiennent sans peine une foule de pratiques dévotes de toufe nature. Tous ces détenus portent des scapulaires au cou ; leurs cellules sont tapissées d'images saintes ; une lampe brûl^ partout devant la madone, peinte et ornée par eux ; ils assistent avec fine
assiduité ^et uq recueillement admirables à toutes les cérémonies sacrées ; ils communient ; bien plus , ils aimeqt sincèrement à recevoir la visite et les consolations du prêtre. Mais après tout cela, ces hommes, s'il faut en croire le rapport, portent de la prison plus méchant^ et plps vicieux qu'ils n'y étaient entrés , parce que leur religion , purement extérieure et toute de forme , ne pénètre pas jusqu'à l'âme. »
Parce que des hommes éminemment saints, parce que des chrétiens parfaitement vertueux et sous l'impulsion de la plus ardente charité , ne peuvent bien connaître toute H perversité des criminels et leur appliquer en conséquence les moyens de moralisation qui conviennent à ces natures plus oq moins profondément corrompues , faut-il en inférer que la religion elle-même devient responsable de ces pieuses méprises? Autant vaudrait dire que la médecine est toujours impuissante, parce qu'pn praticien, habile du reste , mais traitant une maladie qu'il n'a pas été en mesure de connaître, ne sait pas l'attaquer par l'emploi des médicaments convenables.
« Des philanthropes se sont dit, ajoute M. Moreau-Christophe : les prisonniers sqnt plus malheureux que coupables ; ils sont plus à plaindre qu'à blâmer ; la peiqe qu'on leur inflige doit moins avoir pour but de les punir que de les pipraliser; et les portes de nos prisons s'ouvrirent devant leur charité chrétienne ; et ils prodiguèrent aux prisonniers leurs soins, leurs bienfaits, leurs conseils; et tous jes prisonniers leur parurent des âmes malades que des remèdes moraux pouvaient facilement guérir; et ils se mirent à les catéchiser, à les sermonner, aies convertir; et leurs paroles furent entendues plus fructuensement qu'ils n'osaient l'espérer. Tous en effet se repentaient de leurs fautes e^ promettaient de n'y plus tomber. Tous,
Mi RÉFORME PÉNITENTIAIRE.
en entrant dans la prison , se disaient ou juifs ou protestants ; tous demandaient à être baptisés , à communier, à se confesser. C'était grande liesse pour ces bandits que d*ètre faits catéchumènes : et cela se conçoit de reste.
« Les ateliers vaquaient, et, de plus, chacun d'eux recevait une ration de vin et mangeait de la viande et du pain blanc le jour de la première communion; la sainte table ne désemplissait pas; il en est, c'étaient les plus fervents, qui ont fait jusqu'à six fois leur première communion, dans six prisons différentes, où ils sont entrés toujours juifs ou protestants , et où ils ont trouvé le même régime établi....
« Ce temps-là fut l'âge d'or des détenus ; mais ce temps-là fut l'anarchie des prisons. L'échelle pénale était renversée ; tous les principes d'ordre étaient méconnus ; le lien de la discipline était brisé ; la peine ne devant plus punir, mais moraliser, la moindre mesure répressive était réputée odieuse; les prisonniers s'en plaignaient, les philanthropes les croyaient; les gardiens avaient toujours tort. »
Nous avons assez manifesté notre opinion sur la nécessité de laisser à l'action pénale toute sa force, à Tadministralion supérieure toute sa liberté d'influence, pour n'avoir plus à combattre des abus aussi déplorables ; et si nous les avons retracés dans tous leurs détails, c'est afin de nous éviter le soin d'y revenir, en signalant tous ces écueils de manière à ce qu'un moyen jiussi puissant n'aille pas davantage s'y briser en tombant, pour des misérables condamnés, dans le domaine si regrettable de la plus amère
dérision.
Nous ne parlons donc pas ici d'une religion que l'on rendrait étroite, inconséquente et Iracassière, si contrairement à son
admirable et sublime génie ; qui sacrifierait le fond à la forme , et ne comprendrait pas même le véritable caractère de son institution divine et moralisatrice : nous parlons de cette belle religion fondée par Jésus-Christ, pratiquée par saint Charles Borromée, par saint Vincent de Paul et par tant d'autres pieux personnages dont nous ferions la nombreuse et consolante énumération , si la mémoire vénérée des uns n'existait pas également dans le souvenir des hommes , et si la présence et la touchante modestie des autres ne nous obligeait à la discrétion du silence.
La religion, ainsi comprise et bien appliquée, produira nécessairement les meilleurs effets; c'est une expérience déjà faite, non-seulement en France, comme nous le verrons, mais encore chez les autres nations.
« L'élément religieux est le moyen le plus accrédité et le plus employé en Allemagne , pour l'amendement des condamnés , dit H. F. deLafarelle. La prière en commun se répète soir et matin et après chaque repas. Des instructions religieuses réitérées ont pour objet de rétablir, autant que possible, dans le cœur des prisonniers, le sentiment et le culte du devoir. )>
On a tellement abusé des mots et des choses, qu'il devient nécessaire d'ajouter : il faut ici plutôt de la piété profonde, intelligente et mesurée, que de la dévotion superficielle, entreprenante et sans direction bien comprise ; plutôt une religion pratique , simple et touchante , qu'une religion dogmatique, savante et recherchée.
Le culte, qui se trouva souvent dans les établissements pénitentiaires à l'état de simple tolérance, doit aujourd'hui s'y rencontrer à l'état de prescription et d'institution légalement établie.
Dans chaque pénitencier, une chapelle sans faste, mais digne et
<74 RÉFORME PÉ!tITENTIAIRE.
suffisante , sera consacrée aux cérémonies religieuses , à tous les exercices de piété ; desservie par un clergé proportionné , tnais toujours assez nombreux.
Ces cérémonie^ devront être sagement réglées pour leur fréquence et le temps de leur durée ; les condamnés y assister avec le respect et la décence qu'elles exigent. C'est dans ce pieux recueillement et dans la douce et touchante contemplation des choses sacrées ; c'est dans les prières en commun faites au Dieu qui compatit et qui pardonne, que viendront les salutaires inspirations du repentir, les insinuations delà grâce et les sublimes enseignements de la foi qui touche, anime et régénère spontanément les cœurs les plus dissolus, mais qui ne se commande fet né s'impose jamais.
Dans cette grande et féconde vérité se trouve tout le secret du pouvoir immense de la religion : pouvoir aujourd'hui si bien compris i si sagement et si pieusement exercé par le chef de l'Eglise et par ses dignes collaborateurs.
Vouloir commander avec sévérité ce qu'il faut persuader avec douceur , serait en effet oublier et fausser les enseignements du divin Maître et s'exposer à deux effrayants résultats : la création ou le perfectionnement, chez les condamnés; d'une hypocrisie systématique , alors surtout déplorable dans soh JiHflcipe et si funeste dans ses conséquences : ou bien la réaction d'tine criminelle impiété qui foulerait aux pieds les dogmes les plus sacrés!.;-
Dans les sociétés partielles et dans la société générale ; mêmes causes , mêmes effets. Or , nous venons d'en faire là triste expérience , lorsque les hommes en sont arrivés à méconnaître, à conspuer toute supériorité, à renier, à mépriser tout principe; cette société générale touche de près à sa ruine « & sa dissdlbtion 1
Que n'arrlvérail-il donc pas, sous ces fatales influences, pour la société partielle des coiidamnés?...
Les exercices de piété , si Ton veut leur donner du charme et surtout une grande action moralisatrice , devront être plutôt facultatifs qu'obligatoires; plutôt des encouragements et des récompenses qub des épreuves à supporter et des tâches à remplir; ils ne pourront surtout jamais détourner des travaux obligés en favorisant la paressé et roisiveté.Du reste, leur caractère sera simple, familier, usuel et toujours dirigé vers la persuasion.
Quant aux pratiques religieuses , point essentiel et final dans cette grande et noble action moralisatrice , elles devront toujours être libres, volontaires, et surtout dégagées de toute insinuation pressante et de tout avantage humain à conquérir : elles constitueront le prixj là récompense et non le moyen de les obtenir.
Là se trouve le plus dangereux écueil ; nous le signalons afin que les meilleures intentions et le plus saint zèle ne viennent pas y faire un bien regrettable naufrage.
Du reste , nous ne voulons pas ici descendre dans les dispositions réglementaires, que les sages ministres du culte comprendront beaucoup mieux que hous, mais seulement poser les principes fondamentaux de la première action moiralisatrice , d'après les notions que nous avons acquises par ùiie assez longue expérience des hotnmes.
Pout compléter cet enseignement et ce que noiis avons dit à l'article religion du forçat-, pour faire mieux comprendre encore les ingénieux et véritables procédés que là charité chrétienne saura mettre en usage avec un succès assuré , nous terminerons par le técit que fait M. Alhoy des pratiques si dignes d'éloge du respectable M. Marin, aumônier du bagne de Toulon.
« Cest UQ don surhumaio que cette faculté que possèdent quelques hommes d^exciter à leur aspect la sympathie et la Ténératiou; et personne peut-être n^eut à un plus haut degré que M. l'abbé Marin cette puissance magnétique. Son prédécesseur au bagne , prêtre vertueux , estimable sous tous les rapports , ne pouvait se présenter aux galériens sans que des murmures ou des blasphèmes sortissent de toutes les bouches. S'il catéchisait les condamnés, ils répondaient par les chants de leur obscène répertoire.
« M. Tabbé Marin s'avisa, pour faire connaissance avec eux , de leur prouver qu'il y a un Dieu et qu'il faut une religion. S'il eût fait dresser dans une des localités du bagne une tribune ou une chaire, et qu'en surplis et en bonnet de prédicateur il eût parlé à ces sourds le langage biblique , il n'eût pas sans doute été mieux accueilli que le bon ecclésiastique son devancier...
<( Il fait acquisition d'un nombre d'exemplaires des petits livres de M. d'Exauviller égal au nombre des personnages qui étaient mis en scène par l'auteur ; il entre dans une salle , et après avoir lu à haute voix le préambule du livre, qui est le point de départ d'une anecdote presque historique, il indique les personnages, tels que M. Dumont, maire, bel esprit sceptique, maître Thomas, Gros- Pierre, Jean, etc., tous habitants d'un village où la religion était aussi négligée que la morale méconnue. Il demande alors quels sont les forçats les plus lettrés et les plus intelligents... On comprit qu'il s'agissait d'un drame en action, et les plus capables furent désignés par la masse... Chacun des interlocuteurs reçut une brochure. M. l'abbé Marin garda un rôle, celui du curé du village. Il fit signe au premier personnage de prendre la parole ; le forçat chercha à saisir le ton qu'il supposait convenable au rôle qu'il
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représentait ; le second condamné , après la réplique , fit comme son camarade ; la scène se joua avec intelligence , avec verve ; la masse des spectateurs, assise sur le banc du bagne , écoutait avec curiosité. Le sujet était sévère, mais il était traité en langage familier; et quand le raisonneur, qui entassait argument sur argument contre le curé du village , fut au bout de son rouleau , et que malgré ses efforts il fut terrassé, une salve d'applau* dissements , des cris : bravo I partirent de toute la salle , et le triomphe du personnage que s'était réservé M. Tabbé Marin fut complet.
« Les forçats prirent tellement goût à cette conférence en action que, le dimanche suivant, ce fut à qui obtiendrait un rôle. L'aumônier varia le répertoire, et dès lors sa personne devint un besoin pour les condamnés. Il put alors donner essor à cet esprit évangélique qui depuis lui a acquis l'amour, nonseulement des condamnés, mais encore de tout le personnel de la marine. »
Il serait difficile , en effet, de mieux comprendre cette importante et sérieuse mission, de la remplir avec plus de sens, de convenance et d'à-propos.
Si les établissements pénitentiaires bien disposés possédaient en nombre suffisant des apôtres de cette noble trempe , les faits répondraient bientôt de la manière la plus victorieuse et la plus utile aux accusations, aux reproches de l'incrédulité. Nous verrions les condamnés s'habituer à la prière , à l'assistance aux offices courts et toujours appropriés; la confiance, la conviction , la foi se développer graduellement sous la puissance irrésistible de la réflexion et du bon exemple ; les billets de confession ne plus ofGrir des éléments de négoce dérisoires et pernicieux ; les saintes
pratique3 de la religion chrétienne, au lieu d'être un moyen d'obtenir des grâces en consacrant la profanation et l'hypocrisie , devenir la plus sublime des récompenses , le but consolant de la plus honorable moralisation.
8^ Action pénale, — Ici va se trouver la perfection de U meilleure doctrine pénitentiaire , par la réunion intime de deux conditions que Ton avait si malheureusement séparées : l'action pénale et l'action moralisatrice.
. Nous l'avons dit , et notre conviction sera toujours la même : l'action pénale doit encore ici conserver toute sa fermeté pour ne pas perdre de sa puissance ; il est essentiel qu'elle restp complète, mais il n'est pas nécessaire qu'elle devienne barbare : nous la demandons entière, humaine et fructueuse.
Le condamné doit être privé de sa liberté, soumis au travail de force, logé, vêtu, nourri sainement sans doute, mais économiquement, en laissant de côté tout élément de reeherche, de sensualité, de confortable; il doit être soumis à l'obéissance passive, à la discipline la plus invariable, et sévèrement puni sMl y fait infraction.
Mais dans toutes ces application^ de )a pénalité, sans désirons que l'on ne prodigua pas les sou^ranees et les privations; qu'on les rende expiatoires sans leur imprimer le fâeheuK caractère de la torture. Qu'on les présente ftvec calme et comme nn juste cbâtir ment, au lieu de les jeter avec irritation comme les effets d'une vengeance passionnée.
Nous désirons surtout qu'après ftvoir convaincu, de l'équité de ces ch&timents , le malheureux qui les endure , au lieu de Texas-pèrer et de le conduire aux violences de la réaction et du désespolri
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on raccoiituiQ0 ps^r degrés à respecter, à chérir même la main qui le punit; à t;rouYer dans ces mêipes chàtimentsi des moyens d'acquittement Pt d'eipiation : alors on Taura placé dans la plus salutaire de toutes les Toies ; et Tactiop pénale , qui d'ordinaire achève la penBrsfon des détenus, deviendra souvent la plus efficace et la plus puissante des actions moralisatrices , en assuraqt le succès dQ toutes les autres.
<( La répression des délits est une de ces nécessités immédiates at urgentes, dit M. Léon Faucher, qu'il ne dépend pas du pouvoir d'ajourner, parce qu'en l'ajournant il périrait. Or, la peine qui ue corrige pas le délinquant, p'a point réprimé le délit. »
On comprendra dès Iqfs toute l'importance de cette admirable fusion ; et cet obstacle, le plus grave et le plus sérieux , une foii ^nl€!vé, l'hompie déchu marchera d'uu pas ferme, comme vers une victoire assurée , dans le sentier si difficile et ai périlleux d'qnQ véritable réhabilitation,
Q"" IlÉPRBssiON. — Nous sooimes foreé de le recoanaitre , avee un profond regret, aq milieu de ces natures vicieuses et si facilor ment criminelles, il devient souvent indispensable de recourir aux plus sévères moyens de répression.
Vais qui donc aujourd'hui comprendrait assez mal et les instincts et le cçbmt de l'homme , pour imaginer et s'outenir que la l}rptalité des châtiments physiques est }a meilleure voie pour arriver à ce pénible résultat ?
<( Moyen efficace, en vérité, dit M, M. Monjean, de ramener l'âme a des sentiments d'honneur et de dignité personnelle , que d'asservir 1^ corps à cette ignoble peine du fouel , qui dégrade l'homme et le ravale au niveau de la brute. ^
« («es tortures (le la cellule, comme tout châtiment corporel « âU
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H. Schœlcber, député, n^ont d*autre effet que d*avilir ceux qui les subissent, et de laisser dans leur âme des ferments de colère et de vengeance qui les conduisent alors parfois à l'assassinat. » Telles sont les opinions de tous les hommes de sens et d'expé-
rience dont nous avons consulté les nombreux écrits.
D'autres nous montrent parmi les détenus des caractères si complètement indociles aux traitements les plus durs» qu'on les briserait sans jamais les faire plier.
« Au bagne de Toulon , dit M. Àlhoy, il y a des hommes qui ne connaissent pas d'autre champ de travail que le lit de camp sur lequel ils sont couchés. Le forçat Blouet n'a pas vu le port depuis de longues années ; c'est une de ces individualités réfractaires à toute éducation disciplinaire ; il semble né pour la double chaîne ; son univers a quelques mètres d'étendue ; plus loin, pour lui, c'est l'espace des rêves. )>
De tous ces faits , il faut inférer, pour conclusion , que l'action répressive, comme l'action pénale, doit être ferme, inébranlable dans les occasions qui l'exigent , mais en même temps juste aux yeux du coupable et jamais inhumaine : elle doit en même temps corriger et moraliser.
Au nombre des moyens qu'elle peut avantageusement employer, nous indiquerons surtout : la suspension ou la révocation des faveurs accordées; la privation du vin, des mets; la diminution plus ou moins forte dans la ration de pain; la prison, le cachot, etc.
Mous bannissons entièrement le fouet, l'accouplement, les tortures de tout genre ; nous ne disons rien de la peine de mort.
Quant aux récalcitrants absolus, il faut les priver de la liberté : leur mettre au besoin la camisole de force ou même les
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enchaîner, mais sealement après avoir cherché dans leur àme s'il n'existe pas une corde sensible que Ton puisse utilement faire vibrer; car les exemples des forçats Droiiillet , Poulmannetde plusieurs autres, prouvent qu'il est alors possible, sans une dureté regrettable, d'obtenir par le souvenir d'une ancienne amitié,, par l'empire de l'amour filial, etc., un amendement que n'auraient jamais amené les traitements les plus rigoureux.
10** Récompenses. — C'est dans cette action moralisatrice, particulièrement, que l'abus est toujours bien voisin de l'usage, et qu'il faut en conséquence apporter la plus grande circonspection pour ne pas être dupe des spéculations si nombreuses, si variées , et quelquefois si subtiles , de la mauvaise foi , du subterfuge et de l'hypocrisie.
Il ne serait, du reste, pas plus rationnel de tomber dans un excès contraire, envoyant tous les condamnés à travers le prisme exclusif du soupçon, et de ne jamais admettre chez eux ni sincérité ni droiture.
Avec une suffisante notion du cœur humain, avec une expérimentation profonde et réfléchie , avec l'attention sérieuse de ne jamais récompenser avant d'avoir acquis des garanties assez positivement, assez longtemps éprouvées, on évitera presque certainement ces deux écueils, dans lesquels il serait si fâcheux de tomber.
Un grand moyen de rendre ces récompenses plus fructueuses dans leur effet capital, et d'en mieux assurer la bonne et juste répartition , c'est de les constituer plutôt morales que physiques » plutôt de nature à relever l'homme aux yeux des autres et dans sa propre conscience, qu'à satisfaire ses instincts et sa grossière sensualité.
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Ainsi, pour tout concilier : quelques améliorations dans le régime alimentaire, dans Thabitation, le couche^ le ttsiUWi l'habillement i le degré de liberté, etc., mais surtout dans les pratiques religieuses, les primes d'encouragement « les prin de bonne conduite, les distinctions honorifiques, les grâces i les réhabilitations proclamées avec éloge et solennité , les inscriptions au livre d'honneur ouvert dans le pénitencier , etc. , tels seront les principaux moyens de cette catégorie que roo devra mettre en pratique pour arriver & donner au condamné la probité légale, premier pas dans la voie du retour, mais surtout la probité vertueuse, qui le moralise pour le présent et pour Tavenir.