‹ Systeme pemitentiare, Le Bagne, La Prison Cellulaire, La DeportationChapitre 33 sur 45 · LE BAGNE TEL QU'IL DOIT ÊTRE · texte numérisé non relu

LE BAGNE TEL QU'IL DOIT ÊTRE

« Il est dommage qu'on détruise Tinstitution du bagne, dit M. Théodore Bonjour, commissaire de la chiourme de Toulon, sans qu'on ait encore su ce qu'elle est et ce qu'elle peut être. »

Ces paroles prononcées par un homme si spécial et si compétent, ont assurément quelque chose de prophétique et de bien sérieux I...

« Les forçats, tels coupables qu'ils soient, sont bien malheureux, dit H. Alhoy; cependant les bagnes, bien dirigés, me semblent préférables aux prisons cellulaires ; et si les prisons doivent être un jour les hôpitaux de Tordre moral , c'est peut-être à un régime bien entendu des travaux forcés qu'on devra le plus de guérisons. f^

Cette opinion d'un écrivain spécial, et qui s'est particulièrement occupé des chiourmes, comprise au point de vue de la moralisation des condamnés, est formulée d'une manière assez nette, assez précise pour n'avoir pas besoin de commentaire.

« Le gouvernement a beaucoup à faire pour améliorer le régime des bagnes par l'introduction du système pénitentiaire, dit M. Ch. Lucas ; mais il y a aussi une grande et urgente réforme à opérer dans la société : c'est d'y combattre l'exagération des répugnances sociales pour le libéré. »

Le même auteur fait à cette occasion ressortir avec beaucoup de justesse l'inconséquence de cette société ombrageuse , par la manière si différente dont elle traitait jadis les forçats du bagne, pendant l'application pénale et après leur libération.

« Au dehors , le bagne présentait ce singulier constraste d'une société qui , pendant la durée de la condamnation , admettait le forçat dans les ateliers de l'industrie et jusqtfe dans les services intérieurs de la domesticité ; tandis qu'à l'époque de la libération, à quelques lieues de Brest, de Toulon et de Rochefort, elle le poursuivait d'une invincible répugnance , en lui fermant partout les voies du travail et par conséquent les conditions de la probité. »

Si nous consultons actuellement les autorités sérieuses, sur la même question étudiée au point de vue de l'intimidation et de l'action pénale , nous verrons que si le principe de l'institution du bagne pèche sous ce rapport essentiel, indispensable, c'est plutôt par excès que par défaut :

« Le bagne est la seconde peine au sommet de l'échelle , dans le système gradué du Code pénal , dit M. £. Rouher. Par le fait , elle est devenue la première. On n'en prononce pas d'autre aujourd'hui dans le plus grand nombre des cas de crime capital. Il importe donc, au plus haut degré, de lui donner une grande puissance de châtiment et d'intimidation ; d'intimidation surtout. C'était la pensée du législateur de 1810, qui voulut en faire une peine effirayante par l'appareil de châtiment et d'infamie dont il

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l'environna: Texposilion, le carcan, la marque, les travaux les plus pénibles , le boulet , l'accouplement , la mort civile quelquefois ; la dégradation, toujours; dans le bagne, un régime de terreur; el, au dehors, la surveillance de la haute police pendant toute la vie. »

Sans doute aujourd'hui ces tortures ne sont plus admissibles, disons mieux , elles ne sont pas nécessaires.

En effet, ajoute le même auteur : « L'action des mœurs, quoique lente , est plus forte que celle des lois ; quand les mœurs d'un pays et sa civilisation répugnent aux rigueurs et aux flétrissures corporelles, celles-ci finissent par disparaître de l'exécution d'abord , et ensuite du texte des lois. »

« En réalité , dit M. Ch. Lucas , la proportion des récidives est moins élevée parmi les libérés des bagnes , que parmi cevoi des maisons centrales; et de plus, elle ne suit pas un accroissement progressif. Si l'on veut rapprocher de ce mouvement des récidives celui de la criminalité, qui obéit|aux mêmes tendances, et dont l'élément progressif est l'élément correctionnel , on sera convaincu que l'intérêt de la sécurité sociale n'est pas tellement compromis par les crimes et les récidives des condamnés aux travaux forcés , qu'il y ait absolue nécessité de procéder, contrairement à l'ordre rationnel et naturel des choses , en commençant pour les forçats les premières constructions el les meilleures applications du système pénitentiaire. »

Lorsqu'il s'agit d'une institution semblable, sur la ligne de laquelle , au sens des hommes les plus habiles , on ne peut en placer aucune autre, au triple point de vue de l'intimidation, de l'action pénale et de l'amendement des condamnés ; d'une institution que les hommes capables et spéciaux déclarent mal appréciée

dans ce qu'elle est , et particulièrement dans ce qu'elle pourrait être, doit-on se hâter de la supprimer, surtout lorsque Ton n'a rien, comme nous le prouverons, d^avantageux et de suffisant à mettre à sa place ?

« Mais le bagne est ruineux , immoral , sans application pénale convenable, et dangereux pour la société, etc. »

Nous l'avons reconnu, déclaré nous-mème; notre pensée n'esl pas de revenir sur l'évidence de la démonstration : mais ce n'est point le bagne tel qu'il est par sa nature, tel qu'il pourrait devenir par ses améliorations, que l'on peut attaquer ainsi, que nous avons condamné, proscrit : c'est le bagne tel qu'on l'a fait dans cet derniers temps.

L'allégation est grave, sérieuse; aussi ne l'eussions-nous pas formulée si la démonstration de son incontestable vérité ne reposait entièrement sur les faits. Voici l'assertion , arrivons à la preuve.

Dans la première institution régulière du bagne, les âges, les différents degrés de peine et de criminalité n'étaient pas confondus.

« Des mesures ont été inspirées par le désir de l'amélioration morale des bagnes , dit M. Ch. Lucas ; une ordonnance royale du 20 août 1888, rendue sur le rapport de M. Hyde de Neuville, a établi un classement des bagnes d'après lequel le bagne de Toulon est affecté exclusivement aux condamnés de dix ans et au-dessous; et les bagnes de Brest et de Rochefort aux condamnés à plus de dix ans, et répartis, dit l'ordonnance, de telle manière que le% condamnés à vie ou à plus de vingt ans seront entièrement séparés de ceux dont la peine ne devra pas durer au delà de vingt années. »

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£h bien, cette mesure si sage* si morale « si indispensable au bon régime des chiourmes, qu'est-elle devenue?

Elle a fait place à la plus déplorable promiscuité des âges , des temps de condamnation, des divers degrés de culpabilité, etc. Les rapports des chiourmes le constatent : nous visitons le bagne de Brest au mois d'août 18531, nous trouvons pèle-mèle tous les condamnés à cinq, dix, quinze ans, etc., avec les condamnés à perpétuité ; les jeunes gens , les hommes faits avec les vieillards, etc.

£n 18110, Torganisation du travail. Tune des bases fonda* mentales de la moralisation des forçats pour le présent et pour l'avenir, se trouve établie par les généreux soins de M. de Lareinty. Pendant neuf années, elle produit les meilleurs effets au point de vue de l'amendement, de la santé des galériens, de l'ordre intérieur, des produits pécuniaires pour l'État, etc. ; les statistiques prouvent l'entière vérité de ces assertions.

Il semblerait tout naturel de marcher au perfectionnement de l'institution par une aussi bonne voie : le contraire s'effectue. En 1830, on désorganise le système et l'on rend tous les forçats k la grande fatigue, sans aucune distinction réglementaire; et Dieu sait quels travaux on fit depuis ce temps où s'étaient élevées les constructions magnifiques deRochefort, de Toulon et de Brest!

Nous les avons vus, ces travaux de la réforme de 1830, à ce dernier port, où les galériens allaient si nonchalamment à l'œuvre, sans direction et presque sans surveillance; avec bien peu de chances de moralisation ; sans espoir d'un pécule pour la sortie , mais surtout avec des frais énormes pour l'État I...

Si nous n'étions pas encore en présence de ces tristes réalités , on prendrait assurément cette histoire moderne des bagnes pour un roman complètement fabuleux.

Comment en eiïel admetlre , si Ton n'avait pas depuis longtemps le projet bien arrêté de ruiner cette institution , qu'on ait pu la faire sortir, sans ce motif, des voies fécondes qu'elle suivait, pour la précipiter dans la route fatale où devait nécessairement s'effectuer sa déplorable chute ?

M. AJhoy, d'une main courageuse, est venu déchirer le voile qui couvrait ce mystère, auquel nous ne voulons pas donner un nom : a la marine était fatiguée du bagne : » ind^e malt labet , que Ton peut traduire : de là positivement la décadence et la suppression des chiourmes.

Aucune protestation ne s'étant élevée contre cette accusation sérieuse de M. Maurice Alhoy, nous y verrons, jusqu'à plus ample information , le mot de l'énigme.

Du reste, ce mot viendrait-il à changer, le fait n'en restera pas moins avec toute sa gravité , toute sa portée ; l'explication seule devra subir une modification.

Un autre fait encore plus important, et dont nous prenons acte, c'est de voir l'institution du bagne ainsi ruinée dans ses formes , dans ses applications utiles et conservatrices , rencontrer assez de puissance dans son principe fondamental pour fonctionner toujours pendant vingt-trois ans , aujourd'hui même, à l'abri d'une confusion générale, d'une meurtrière et sanglante anarchie!

En présence de ces incontestables vérités , de la dernière surtout, quel homme versé dans l'étude si difficile de la réforme pénitentiaire, admettrait donc sans hésitation et sans regret la suppression absolue du bagne , lorsqu'il ne trouverait pour le remplacer dans son entier que la prison cellulaire et la déportation?

Au point où les événements sont arrivés, il faut avoir une entière confiance dans le bon esprit des hommes supérieurs, pour

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admettre qu'ils aimeront mieux accueillir la vérité qu'on leur montre, que de persévérer dans l'erreur qu'on leur avait suggérée : cette confiance, nous la possédons et nous sommes heureux de la proclamer, en continuant, nonobstant la défaveur si générale qui vient frapper l'existence du bagne , à faire valoir toutes les preuves positives qui doivent concourir à la réhabilitation de cette institution pénitentiaire utile, indispensable même au châtiment, à la moralisation des condamnés ; à la consolation des familles éprouvées ; aux garanties de l'ordre social,

Cette tâche, nous l'accomplirons avec l'espérance qu'elle ne sera pas sans fruit , et que les bons esprits se rendront à l'évidence des faits.

Pour éviter la confusion si fâcheuse et cependant si facile dans un tel sujet, nous examinerons successivement, dans l'ctablisseirient du bagne tel qu'il doit être : 1^ les principes constituants ; 2° le régime intérieur; 3"* l'organisation du travail; 4*" Faction religieuse; 6° l'action philanthropique; 6' les récompenses; 7"" les punitions; 8*^ la libération.

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