I. PRINCIPES CONSTITUANTS
Les principes fondamentaux de cette grande institution pénitentiaire , que nous plaçons avant toutes les autres comme intimidation, action pénale et moralisatrice des condamnés , sont traduits par la vie commune sous une surveillance sévère, avec travaux forcés convenablement répartis et dirigés ; par la présence des fers , qui produit le sentiment permanent d'une répression salutaire , et qu'à ce titre important il faudra bien se garder de jamais supprimer.
Mais pour que les principes deviennent salutaires et féconds en
précieux résultats, il no faudra plus, conlme on Ta fait tant de fois , les fausâer dans leurs conséquences et dans leurs applications.
Avant de préciser nettement la manière de les comprendre et de les interpréter, voyons quelles sont à ce point de vue les opinions des hommes les plus expérimentés dans ce genre d'études :
« Au lieu de chercher à améliorer, on n'a qu'une pensée, celle de détruire, dit M. Alhoy; cependant aucun châtiment n'est d'une nature aussi efficace sur l'imagination de l'homme , que ce terrible appareil qui s'attache à l'existence du condamné aux travaux forcés, que cette suite prolongée de privations habituelles et d'humiliations accablantes. Si un spectacle peut terrifier le criminel et arrêter une seconde fois ses mauvais penchants , si un lieu d'expiation peut inspirer de l'effroi a l'homme qui est sur le bord de l'abîme, c'est le lieu exceptionnel où le forçat est puni par la vie commune. Cette souillure qu'il y a dans le contact continuel du condamné , sera, quand on le voudra, un châtiment efficace et non un enseignement mutuel de vices. Le travail et les fatigues domptent les passions ; le repos les irrite et les protège. La vie en commun, avec le mobile des récompenses, enfante l'émulation, et par l'émulation les mauvais instincts s'absorbent. »
M. Glaize , commissaire de la marine , après avoir émis la pensée, qui est aussi la nôtre , d'augmenter le nombre des bagnes, pour diminuer la trop grande agglomération des condamnés, résume ainsi son opinion, qui sans doute paraîtra d'un giand poids :
« Les forçats ainsi répartis , peu nombreux , occupés , bien surveillés dans leurs travaux et dans leur conduite , ne feraient point de mal et ne pourraient pas se livrer à leurs mauvais penchants. Sentant la nécessité et le désir de rentrer dans le
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monde et au sein de leurs familles , ils entendraient avec fruit les conseils de la sagesse , la voix de la religion ; et leur âme , ramenée peu à peu à la vertu, renaîtrait, pour ainsi dire , à une nouvelle vie. Alors, au lieu d'être l'image de l'enfer du Dante, les bagnes deviendraient des lieux d'expiation et en même temps des maisons de correction et de repentir, »
Telles sont les paroles de l'honorable commissaire ; paroles qui , certes, ne deviendront pas suspectes, car cet homme de bien les prononçait alors même qu'il cherchait à débarrasser la marine militaire du fardeau des bagnes , et dès lors sous l'influence de la préférence qu'il donnait à l'institution , sur l'intérêt qu'il portait à son administration spéciale ; préférence bien louable, sans doute, et qui jamais ne lui permit de conseiller la suppression des chiourmes , parce que , dans ce cœur droit et dans cet esprit juste , l'intérêt général devait toujours marcher avant l'intérêt particulier.
Nous avons donc l'assurance , en demandant la conservation des bagnes établis sur leurs vrais principes , dirigés dans leurs meilleures applications , de ne pas nous engager dans une fausse voie. Nous espérons le prouver davantage encore, en arrivant aux points les plus profonds de cette importante étude. Revenons un instant sur ces trois grands principes de l'institution :
La vie commune. — Nous le prouverons en traitant de la prison cellulaire, il n'est rien de plus contraire et de plus immoral que l'isolement comme système d'application pénale. La vie en commun bien comprise , bien dirigée, présente le seul moyen d'amendement des condamnés.
« Mais , d'après les idées ordinaires , ils se dépravent encore
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d'avantage dans les bagnes , il faut donc renoncer à cette institution. »
Les mauvais aliments , les bons même pris sans choix et sans mesure, produisent des maladies graves, il faut donc se mettre k la diète absolue.
Ce second raisonnement deviendrait, par sa logique, aussi remarquable que le premier.
Ne cessera-t-on jamais de faire servir l'abus à la condamnation de l'usage raisonné I Et cependant c'est sur un motif aussi peu légitime que se trouverait aujourd'hui basée la suppression entière des bagnes I...
D'après l'opinion de MM. Léon Faucher, Bayle-Mouillard, et d'un grand nombre de légistes expérimentés : a L^action de l'homme sur l'homme doit aussi intervenir dans le régime des prisons. L'influence des exemples , des enseignements , des principes, des habitudes morales, voilà les moyens qu'il faut employer : là est le germe du système pénitentiaire positif. »
Nous la réglerons, cette vie commune, de manière à lui faire donner , dans ce nouvel ordre de choses , des enseignements moralisateurs, des encouragements à bien faire, le désir incessant de la réhabilitation ; au lieu de lui laisser, au milieu de l'abandon et du désordre , le pouvoir de répandre la semence des vices et de prêcher avec fruit les doctrines éhontées des plus épouvantables forfaits.
Les travaux forcés. — Imposé comme peine au condamné, le travail est de toutes les applications pénitentiaires, la plus juste, la plus utile, celle qui peut revendiquer la plus haute moralité.
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Rien n'est aussi conséquent, en effet, que d'exiger d'un coupable qu'il emploie ses aptitudes et ses forces à l'avantage de la société qu'il a plus ou moins profondément offensée , au dégrèvement des frais supportés par l'administration qui le nourrit, le loge et Tentretient.
Le travail, lorsqu'il est bien compris et bien dirigé, ne borne pas là ses fructueux effets, il conserve la santé du condamné, concourt puissamment à sa moralisation , et lui crée des ressources pour l'avenir. Ces vérités ne laisseront plus aucun doute lorsque nous les aurons placées sous le contrôle des faits.
Les fers. — Quelques philanthropes dont l'esprit s'est égaré par les bienveillantes impulsions du cœur, ont demandé la suppression de cette application pénale. Rien ne serait plus contraire au succès d'une bonne institution pénitentiaire des bagnes.
En les rendant faciles à porter , en ne les employant jamais à Taccouplement des condamnés , les fers offrent le plus puissant moyen d'intimidation : leur action est de tous les instants; c'est un avertissement continuel qui rappelle au coupable sa condition de châtiment et les difficultés de son évasion. D'un autre côté, comme il est facile d'en débarrasser en partie les détenus qui le mériteront par leur bonne conduite, on trouvera déplus, dans la conservation de ce précieux moyen, une voie d'amendement, par l'espoir de s'affranchir, dans une proportion connue, de ce caractère d'esclavage qui, du reste, ne devra plus entraîner l'infamie. Nous verrons bientôt , dans les applications de ce principe des chiourmes , tout ce qu'il peut offrir d'incontestablement utile au double point de vue que nous venons de signaler.
Pour assurer le succès de la nouvelle institution des bagnes, il faut en augmenter le nombre de manière à prévenir les graves inconvénients d'une agglomération trop considérable. Il faut même en varier les caractères, pour donner aux travailleurs remploi de leurs forces, de leurs professions, sans les déclasser; enfin, pour ouvrir aux condamnés éprouvés des voies plus certaines d'amendement et de réhabilitation. Voici ce que nous proposons avec le grand avantage d'exiger très-peu de frais et d'utiliser un matériel considérable et désormais sans emploi fructueux , si l'on supprimait cette institution :
Le nombre des condamnés aux travaux forcés roule habituellement en France , d'après les statistiques, dans une moyenne de sept à huit mille.
Pour ce nombre, et même en supposant qu'il vint k s'élever, ce qui n'est pas probable si l'on prend des mesures salutaires, six bagnes suffiraient. Quatre dans les ports suivants : Brest, Toulon» Rochefort , Cherbourg ; deux sous les noms de pénitenciers agricole, industriel; établis, l'un dans un local choisi, disposé par l'État, où pourraient s'exercer en grand l'agriculture et l'horticulture ; l'autre dans une institution appropriée par les mêmes soins, où s'enseigneraient et se pratiqueraient les différentes professions qui ne rentreraient pas dans celles de l'établissement agricole.
Cette idée est tellement naturelle, que déjà nous la trouvons formulée, sous un autre point de vue, par MM. Léon Faucher et Baylo-Mouillard : <i Les directeurs des maisons centrales regardent les condamnés des villes comme les plus corrompus ; les condamnés des campagnes comme les moins pervertis , les plus sensibles à l'influence religieuse. Il faut donc les séparer, ériger pour les uns
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des pénitenciers manufacturiers , pour les autres des pénitenciers agricoles; toute autre classification serait superflue.
« La colonisation à Fétranger, qui dégénérerait en une déportation souvent mortelle pour la population débile des prisons, serait injuste ; c'est au travail des champs , à cette vie de retraite et de paix qu'il faut demander la gymnastique qui ranime les consciences. Fondez des refuges agricoles , à l'exemple des colonies établies dans la Belgique et la Hollande, où les libérés viennent faire quarantaine comme dans un lazaret. La France a huit millions d'hectares en landes , en bruyères , en terres incultes à défricher : voilà le terrain de la colonisation ; que les libérés séjournent deux ans dans ces établissements et qu'ils y trouvent à leur choix , soit une éducation coloniale qui les dispose à s'expatrier, soit des connaissances applicables à l'industrie et à la culture du territoire national. »
M. Ch. Dupin émet le vœu que des maisons de travail soient ouvertes aux condamnés qui ne peuvent trouver à s'occuper après l'expiration de leur peine.
M. le docteur Edwards dit que , quelle que soit la perfection des prisons, il est impossible qu'elles aient un même effet salutaire, à moins qu'on ne suive et qu'on ne protège celui qui en sort.
M. Huerne de Pommense rapporte qu'à Lyon un honorable philanthrope, M. de Barolière, a créé un établissement de ce genre pour les femmes. Elles y restent deux ans , y apprennent un métier sous la direction d'habiles contre-maîtres, et se voient demandées ensuite par les fabricants , au lieu de se trouver repoussées.
Ces dispositions une fois bien prises, rien ne serait plus facile que de faire fonctionner les rouages peu nombreux de la machine
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pénitentiaire , et de les amener k des résultats d*easemble da plus grand avantage sous tous les rapports.
Voici comment il faudrait procéder pour la distribution habituelle des détenus dans les quatre premiers bagnes , d'après le temps de la condamnation :
A Cherbourg , de cinq à dix ans;
A Rochefort, de dix à quinze ans ;
A Toulon , de quinze à vingt ans ;
A Brest, de vingt ans à perpétuité.
Si, pour équilibrer la répartition, on se trouvait obligé de réunir deux temps de condamnation dans le même bagne, on en ferait toujours deux catégories.
Les deux bagnes agricole et industriel seraient exclusivement réservés aux condamnés éprouvés, et comme transition du bagne à la libération définitive.
Chaque bagne devrait avoir son administration particulière, dirigée par un commissaire en chef. Pour donner encore plus d'ensemble à institution et pour Tharmoniser dans ses diverses parties , la surveillance en serait confiée aux soins d'une surintendance générale.
« M. le conseiller Béranger, dit M. Y. Foucher, fait de cette mesure ridée principale de son mémoire Sur les moyens de généraliser en France le système pénitentiaire : la centralisation entre les mains d'une surintendance spéciale, agissant sous l'influence directe du gouvernement, de l'administration de toutes les prisons du royaume, quelles que soient leur nature et leur classe, avec son budget distinct. Cette base, déjà mise en pratique en Angleterre, doit être adoptée. Je la considère comme tellement indispensable, que sans elle on ne peut espérer aucun résultat heureux. »
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