‹ Systeme pemitentiare, Le Bagne, La Prison Cellulaire, La DeportationChapitre 35 sur 45 · II. RÉGIME INTÉRIEIUR · texte numérisé non relu

II. RÉGIME INTÉRIEIUR

Nous y trouverons les neuf dispositions suivantes , essentielles à bien réglementer : 1° division par catégories; 2** discipline; 3"* ferrement ; 4"* costume ; 5"* alimentation ; 6"* habitation ; 7*" temps du travail; 8'' temps du repos; 9** soins de la santé.

1"* Division par catégories. — Indépendamment des grandes divisions établies dans les différents bagnes ou dans la même chiourme, d'après le temps de la condamnation, on formera suivant la conduite, dans chaque établissement appartenant aux quatre premiers, trois catégories bien distinctes et qui ne devront jamais, dans la vie ordinaire , avoir entre elles aucune communication : 4** inconnus, 2° éprouvés, 3® indociles. Quant aux deux bagnes, agricole et industriel, ils ne recevront que des éprouvés condamnés à temps ; mais ils pourront offrir comme encouragement à mieux faire encore, deux principales divisons, 1® dociles, 2^ méritants.

Il faut surtout isoler avec soin , et renfermer même au besoin dans autant de cellules particulières , ces grands criminels incorrigibles, nommés au bagne les grands bonnets, dont l'incessante et diabolique influence détruirait presque toujours les meilleures dispositions de la chiourme , si Ton accordait à ces hommes pervers et dangereux leur action démoralisatrice et profonde sur la masse des autres condamnés. Cette précaution est de rigueur et ne doit pas se trouver un instant négligée.

« En France, avant la révolution, dit H. A. de Laborde, les forçats n'étaient pas confondus, on en avait fait des classes

particulières, d'après la nature des crimes dont ils s'étaient rendus coupables ; ils étaient distingues par la différence de leurs vêtements, et ils ne communiquaient jamais ensemble. »

f^ Discipline. — Elle doit être sévère, inflexible, mais juste et bienveillante.

Pour la faciliter beaucoup , il est indispensable d'y introduire la précision et la régularité de la discipline militaire.

En partant de ce principe essentiel, on pourra distribuer ainsi les condamnés de chacune des catégories :

Dix hommes commandés et surveillés par un forçat pris dans la section des éprouvés , appartenant toujours à la catégorie des galériens k plus court temps de condamnation.

Vingt hommes, par un garde chiourme.

Cent hommes, par un sous-adjudant.

Deux cents ou trois cents hommes, suivant le nombre admis pour la composition d'une même salle , par un adjudant.

Tous les condamnés d'une mêtne catégorie, par un souscommissaire.

Enfin i tous les forçats du Inêmë bagne , par uh Commissaire.

Une commission spéciale nomtnée par la sous-intendance générale , serait consultée pour l'adoptioii des grandes mesures administratives ; et , sous la présidence dti coïntnissaire , deviendrait un tribunal chargé de prononcer sur lès récompenses et sur les peines.

Déjà M. l'ingénietlr Pruss avait proposé un plan disciplinaire offrant quelques rapports avec celui-ci , mais qui lious semble offrir l'inconvénient assez grave d'être un pdu complitftié ; toutefois, l'opinion d'un homme aussi compétent ajoute beaucoup de valeur à la mesure que nOus venons de signaler.

TEL QU'fL DOtT ÊTRE. 227

« Quelques personnes, dit M. Alhoy, pôurroùt regarder comme illusoire la mesure indiquée de faire garder et commander des forçats par d'autres forçats ; mais n'a-t-on pas dans les colonies l'exemple d'esclaves commandant d'autres esclaves, et sachant trèsbien s'en faire obéir? et dans plusieurs chantiers du port, celui de forçats chefs d'ouvrage, qui ne sont distingués de leurs camarades que par une paie un peu plus forte , et qui les dirigent néanmoins dans leurs travaux? h

Nous compléterons cette pensée en ajoutant que rien n'est plus propre à moraliser les condamnés , que de les relever dans leur propre estime, aux yeux mêmes de leurs compagnons, en les honorant de ce poste de confiance mérité par une bonne conduite, et qui ne provoque plus contre eux cette haine et ce mépris excités par un vil espionnage; enfin, il est aisé de comprendre tout ce qu'une mesure aussi féconde ajoutera de valeur et de précision à la surveillance.

Du reste , le gouvernement statuera sur le degré de puissance nécessaire de la force armée qu'il trouvera bon de commettre à la garde du bagne ; mais nous avons l'assurance qu'en réglementant ainsi la discipline de tels établissements , cette puissance armée finira par se réduire à des proportions minimes.

3** Ferrement- — M. Ducos, en faisant connaître les lois et règlements relatifs à la déportation des condamnés aux travaux forcés , ajoute : « L'emploi des chaînes ne sera plus obligatoire ; il .ne sera qu'un moyen de répression et de surveillance envers ceilx qui auraient encouru cette rigueur. »

« M. Léon Faucher repousse l'emploi des fers, dit M. Bayle- Mouillard; jele conseillerais, au contraire, pour lés hommes du

bagne ; il faut prendre garde de trop affaiblir les peines et de les rendre peu effrayantes ; c'est surtout par Timagination qu'elles agissent sur les masses, disait tout récemment l'un de nos premiers personnages politiques....; sans trop gêner, sans faire souffrir, cet appareil de fer intimide le peuple , humilie le coupable et rend l'évasion plus difficile. »

Nous réclamons la conservation de ce moyen puissant pour le bagne; nous en avons exposé les raisons; mais nous désirons qu'il soit dégagé de ses applications immorales et barbares.

Ainsi le poids des fers sera convenablement réduit ; la double chaîne seulement appliquée comme punition aux forçats indociles.

La chaîne d'accouplement doit être proscrite comme essentiellement immorale.

Le décret du 27 mars 1852, relatif à la déportation, s'exprime ainsi , article 2 : « Les condamnés aux travaux forcés actuellement détenus dans les bagnes, et qui seront envoyés à la Guyane française pour y subir leur peine, ne pourront être enchaînés deux à deux ou assujettis à traîner le boulet qu'à titre de punition disciplinaire ou par mesure de sûreté. »

Nous ne pouvons admettre * ce ferrement à aucun titre, et le gouvernement, dans sahaute moralité, ne tardera pas aie supprimer complètement.

Tant qu'ils se trouveront dans l'un des bagnes maritimes, les condamnés pourront être débarrassés de leurs chaînes en proportion de la bonne conduite qu'ils auront tenue , mais ils conserveront toujours la manille, dont ils ne seront délivrés qu'à leur passage dans le bagne agricole ou dans le bagne industriel.

4* Costume. — Les costumes bizarres, excentriques ou

TEL qu'il doit ÊTRE, 229

flétrissants , doivent aujourd'hui disparaître de tous les établissements pénitentiaires. Nous voyons avec une grande satisfaction que telle est l'opinion actuelle du gouvernement.

M. Ducos dit en effet, à l'occasion des forçats déportés : a Les vêtements seront uniformes etreconnaissables à des signes distincts, mais ne porteront plus au même degré l'empreinte de la honte et de l'infamie. »

Le gris devrait être adopté pour la généralité ; d'autres couleurs ou des caractères particuliers pour les éprouvés et les gradés; mais pour aucun on ne maintiendrait les lettres flétrissantes dont on les maculait autrefois et dont on les souille encore dans les chiourmes actuelles.

Les bagnes agricole et industriel auraient un uniforme particulier.

Dans tous ces établissements, la coiffure porterait un simple nunréro.

6** Alimentation. — Sans jamais arriver môme au premier degré de la recherche, le régime alimentaire des forçats devra toujours être sain et suffisant.

Il faut en proscrire toutes les boissons imaginées par le luxe des tables , toutes les liqueurs fermentées. Nous voudrions même que l'on ne donnât jamais de vin pur aux condamnés, plusieurs pouvant éprouver beaucoup d'exaltation sous son influence : de Teau mêlée à du cidre de bonne qualité, ou rougie d'un vin léger, formera toujours une boisson suffisante et sans inconvénient.

Du pain bien fait, bien cuit, des soupes, des légumes, quelquefois de la viande pour les éprouvés , compléteraient Talimentation.

mO LE BAGNE

a L'État doit aux condamnés, disent MM. Léon Faucher et Bayle-Mouillard , une nourriture suffisante, des yètements sains et un logement salubre. Rien de moins ; mais aussi rien de plus. Pas de vin; le coupable ne doit pas être mieux traité que le pauvret Propreté minutieuse : la santé Texige , surtout dans les prisons ; et les soins que l'on s'habitue à donner à la personne relèvent sa dignité. )>

La distribution devra sans doute se faire également a tous , mais il serait bon cependant, pour être juste et ne pas laisser trop souffrir ces malheureux, d'accorder une quantité de faveur, au-dessus de la règle ordinaire, suivant les besoins urgents et particuliers des hommes d'une très-forte constitution, d'un appétit extraordinaire, et surtout de ceux que l'on emploierait aux travaux de grande fatigue.

Mais il existe un principe essentiel et sur lequel nous insistons dans l'intérêt du bon ordre et de la moralité de ces établissements : c'est que le régime alimentaire du bagne , sans exciter la convoitise ou la sensualité des condamnés, soit cependant assez bon et surtout suffisant pour légitimer la suppression complète des cantines et de tout débit intérieur, que nous regi^rdons comme des sujets de corruption à tous les titres et par tous les moyens possibles.

C'est faire comprendre que l'usage du tabac, absolument inutile à l'existence et souvent même nuisible à la san^é , sera complètement interdit.

La plupart des hommes d'expérience dans l'organisation des pénitenciers ont consacré l'importance des mêmes principes :

<i Pour arriver, dit M. V. Foucher, à mettre les dispositions du Gode pénal français d'accord avec les exigences du système péni* tentiaire, je serais porté à supprimer tout denier de poche. »

TEL qu'il doit Être. 931

M. Ch, Lucâs et beaucoup d'autres obsemteurs ont positivement émis la qième opiniou.

« Je ne saurais, dit M. Béranger, approuver ('admissioq du denier de poche, qui tepd le plu^ souvent à roiupre les habitudes et le régime de la maison ; la cantine devrait être supprimée daps tous les lieux de répression. )►

M. Bayle-Mûuillard ^jpufe, d'après H. Léon Faucher : a Une partie des produits du travail doit propter au clétenu ; m^is que la portion dont il lui est permis de disposer n^ serve jamais à alimenter la cantine; car la suppression de ces entreprises de comestibles et de boisson^ est la réforme disciplinaire la plus urgente. ^

Le soin de fournir à toutes les nécessités des condamnés amène donc naturellement rinter4ictiQp des débits intérieurs, avec ces conséquences du plus haut intérêt : d'éviter les commupications étrangères, de mettre le forçat dans la position de ne trouver jamais l'emploi d'argent comptant; enfin, dp pppvqir utiliser le gain de son travail à grossir nn pécule doqt i} f^urs^ le p|us pressapt t^esoip 2tu jour de isa libération.

6^ Habitation. — Elle sera facile à disposer en effectuant, dans les bagnes actuels, qiiplques appropriations simples et peu dispendieuses; en faisant, dans les établissements à fondpr^ un petit nombre^de créations dont le^ frais deviendront d'autapt moins ponsi-r dérables, que tous ces travaux devront être effectués par les forçats.

Les salles des bagnes actuels, au lieu de recevoir cinq à six cents copdamnés chacune., en admettront seplempnt trois à quatre cents ; d'où résulteront plusieurs avantages essentiels : une agglomération moindre , une surveillance plus facile et plus assurée; des

conditions hygiéniques bien préférables , et surtout la facilité d'établir sur les tollards , au moyen de simples stalles en bois , tous les avantages de l'isolement nocturne , et même diurne lors des rentrées, sans en offrir les graves inconvénients et sans en exiger les énormes dépenses.

Une semblable disposition, essentiellement morale , donnerait à chacun des forçats plus d'espace, en laissant k Finspection, qui se ferait surtout des estrades placées aux extrémités de chaque salle , toute sa liberté, la hauteur des stalles étant calculée de manière à ne pas l'entraver.

Chaque tollard se composerait de dix stalles et serait d'ailleurs particulièrement surveillé par l'éprouvé choisi pour le commandement de la décurie qui l'occuperait.

Un petit matelas serait accordé aux salles d'épreuve, les tnconnut et les indociles coucheraient sur le bois, enveloppés d'une couverture.

Les pièces de canon chargées à mitraille devraient être conservées , ainsi que le ramas , dans les salles des indociles et même des inconnus , à titre de salutaire intimidation. On pourrait s'en dispenser dans celles des éprouvés , pour les encourager à bien faire, en les relevant à leurs propres yeux par ces preuves de confiance que l'on ne craindrait pas de leur donner.

Du reste , nous posons ici Les principes et nous abandonnons tous les détails aux soins éclairés d'une bienveillante , mais sévère administration.

7** Temps du travail. — Il sera naturellement réglé sur celui des ouvriers libres, avec lesquels jamais les forçats ne devront avoir de communications.

TBL qu'il doit ÊTRE. 233

Ce travail, constamment intérieur, ne pourra pas être un motif pour les condamnés de sortir du port et d'établir aucune relation arec les personnes du dehors.

Des abus très-graves , sous ce rapport , s'étant introduits à celte occasion dans Tancienne institution des bagnes, ont contribué puissamment à son discrédit; nous les signalons pour qu'on ne manque pas de les éviter, comme essentiellement nuisibles et dangereux.

a II fut un temps où l'administration des chiourmes permit que la loi des travaux forcés fût faussée dans son esprit et dans son application, dit M. Alhoy. Sous le Directoire et pendant les premières années de l'Empire , des privilèges existèrent dans les bagnes au profit des condamnés favorisés , et notamment de ceux qui avaient des ressources pécuniaires... La tolérance entra dans les mœurs vénales des subalternes ; elle négocia au bagne la liberté ou le bien-être des hommes qui pouvaient payer l'impunité ou l'injustice.

« On vit alors grand nombre de forçats passant leur vie hors du port , employés comme commis ou comme domestiques chez les notables habitants de la ville et chez les employés de l'administration de la marine. Ainsi, à Brest, à Toulon, à Rochefort, on avait son forçat comme on a ailleurs son chasseur , son groom , son brosseur. »

<i A l'époque du relâchement de la discipline dans les bagnes , dit M. Ch. Lucas , le détenu avait la faculté de travailler à son profit après le temps de service du port, et de s'affranchir même de ce service k prix d'argent. Ces bagnes présentaient de véritables bazars où les forçats cultivaient une grande variété d'industries , dont ils étalaient les produits le long des salles , aux regards des

â3i LK BAGNE

visiteurs et des acheteurs. A Brest, on allait aussi natqrellement au bagne, que dans le premier magasin , se faire prendre la mesure d'une paire de bottes ou d'un habit. Les choses en étaient à ce point , que j'ai rencontré une dame , bonne musicienne , qui m'a assuré avoir appris, dai^3 sa jeunesse, la harpe au bagne, où, accompagnée de sa mère, elle se rendait chaque jour avec quelquesunes de ses jeunes amies, pour proQter des legons du format professeur. »

Les graves conséquences de ces pernicieux abus sont assez connues pour que nous n'ayons plus à les rappeler.

S** Temps du rkpos. — On devra le graduer suivant le genre de travail et le plus ou moins de fatigue supportée ; mais, eq général, on pourrai de même je régler sur celui des ouvriers libres.

Pour les travailleurs sédentaires, }} sera bon d'employer yne partie de ces loisirs à des promenades réglées dans }^ port , à des exercices peu fatigants en plein air.

Pour les autres, on leur permettra ^çi rentrer, surtout lorsque l'atmosphère sera dure s^ supporter.

Pour tous, on donnera h faculté dg confectionner ces petits ouvrages du bagne, dont le produjt viendra grossir le pécule de chacun.

Quant aux deux établissements agricole et industriel, on suivra, dans les dispositions du travajl p\ du repos , les ipème^ principes, flont l'application deviendra plps facile encorq.

9** Soins de la santé. — Les condamnés devront, sous ce rapport, être l'objet des attentions les plus enipressées ; l'humanité le prescrit , la philanthropie le coipmande , la religion l'ordoiine.

TEL QU'i;. POIT ÊTRE. 235

Des salles seront disposées dans rétablissement de manière à prévenir le mélange des principales catégories, en offrant aux malades réunis les conditions les plus favorables a leur état.

Des médecins et des sœurs seront particulièrement attachés à ce service. Les infirmiers seront pris dansi la classe des forçats éprouvés les plus capables de bien remplir ces importantes fonctions au double point de vue des soins à (lonner et de la moralisation des malades.

Une salle toute spéciale sera destinée à recevoir pour un temps ou pour toujours les vieillards très-infirmes.

a Aux jours de la convalescence, dit M. Alhoy, Thôpital doit être un lieu de délices pour le condamné , qui depuis de longues années n'a pas senti le contact rafraîchissant d'un drap ; qui au réveil, au lieu d'entendre le soq aigre du sifflet de l'adjudant et la Toix rauque du garde chiourme , est surpris par la douce parole de la sœur de charité. A ce moment où le prêtre et le médecin se rencontrent au lit du condamné, il doit qaijre une puissante collaboration au profit de la science de l'humanité!... Souvent rhospice est un lieu de guérison morale : un forçat sur lequel les gardes chiourmes , les surveillants ne peuvent rien , y vient , et , dans ce calme et ce bien-être, il retrempe un peu son courage. ^

Page 1