PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE I
l'abolition de la peine de mort avec le système pénitentiaire. On disait : Au lieu de tuer le coupable, nos lois le metlent en prison: donc nous avons un système pénitenlîaire.
La conséquence n'était pas juste. Il est bien certain que la peine de mort appliquée à la plupart des crimes est inconciliable avec un régime d'emprisonnement; mais, celte peine abolie, le système pénitentiaire n'existe pas virtuellement: il faut encore que le criminel dont on a épargné la vie soit placé dans une prison dont le régime le rende meilleur. Car, si ce régime, au lieu de le réformer, ne faisait que le corrompre davantage, ce ne serait plus un systèmepénilenliairef mais seulement un mauvais système d emprisonnement.
On a longtemps pariagé eu France l'erreur des Américains à cet égard. En 1794, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt publia une notice intéressante sur la prison de Philadelphie : il déclara que cette ville avait un excellent système de prison, et tout le monde le répéta (1).
Cependant la prison de Walnut-Street ne pouvait produire aucun des effets qu'on attend de ce système. Elle avait deux vices principaux : elle corrompait par la contagion des communications mutuelles les condamnés qui travaillaient ensemble ; elle corrompait par 1 oisiveté les individus plongés dans l'isolement.
Le vrai mérite de ses fondateurs fut d'abolir les lois sanguinaires de la Pennsylvanie, et, en y introduisant un nouveau système de détention, de provoquer sur ce point l'attention publique. Malheureusement on ne distingua point dès l'abord ce qui, dans cette innovation, était digne d'éloges de ce qui méritait le blâme.
La peine de l'isolement appliquée au criminel pour le conduire à la réforme par la réflexion repose sur une pensée philosophique et vraie. Mais les auteurs de cette théorie ne l'avaient point entourée de ce qui pouvait la rendre praticable et salutaire. Cependant leur erreur ne fut point si tôt aperçue, et le succès de la prison de Walnut-Street, vantée aux États-Unis encore plus qu'en Europe, accrédita dans l'opinion ses vices comme ses avantages.
Le premier État qui se montra jaloux d'imiter la Pennsyl-
(1) Voyez Des prisons de Philadelphie , par un Européen { La Rochefoucauld-Liancourt) , Tan IV de la république. Paris.
vaille fut celui de New- York, qui, en 1797, adopta avec de nouvelles lois pénales un nouveau système de prison.
L'emprisonnement solitaire sans travail y fut admis comme à Philadelphie; mais, de même qu'àWalnut-Street, il fut réservé pour ceux qui étaient spécialement condamnés à le subir par les cours de justice, et pour les contrevenants aux règlements delà prison . L'emprisonnement solitaire n'étai t donc point alors le régime ordinaire de l'établissement, il était le partage exclusif des grands criminels, qui, avant la réforme des lois pénales, eussent été condamnés à mort. Du reste , les coupables d'un ordre inférieur étaient entassés pèle-mèle dans la prison; à la différence des détenus dans les cellules, ils devaient travailler pendant le jour, et le seul châtiment disciplinaire que leur gardien fût en droit de leur infliger, en cas^d'infraction aux règlements, était l'emprisonnement solitaire au pain et à l'eau.
La prison de Walnut-Street eut d'autres imitateurs : le Marylaiid, le Massachusselts, le Maine, le Nouveau-Jersey, la Virginie , etc. , adoptèrent successivement le principe de l'em pi'isonnement solitaire appliqué seulement à une certaine classe de criminels (a) ; dans chacun de ces États, la réforme des lois criminelles précéda celle des prisons.
Nulle part ce système d'emprisonnement n'eut le succès qu'on en espérait. Il était en général ruineux pour le trésor public; il n'opérait jamais la réforme des détenus (1); tous les ans la législature de chaque État votait des allocations de fonds considérables pour soutenir les pénitenciers, et le retour perpétuel des mêmes individus dans les prisons prouvait l'inefficacité du régime auquel ils étaient soumis (2).
(1) V. Rapport à la législature, par le contrôlem* de l'État de Ne-w-York. 2 mars 1819.
V. Cinquième Piapport de la Société des prisons de Boston, p. /|22, f\'2i et /i54, V. aussi Rapport sur !a prison du Connecticut et sur celle du Massachusclb.
(2) M C'est une triste vérité que la plupart des condamnés ne se réforment point pendant leur détention, mais au contraire s'endurcissent dans leur méchanceté, et sont, après leur liljération, plus vicieux et plus consommés dans le crime qu'ils ne l'étaient auparavant.... »
( Rapport du 20 janvier 1819, à la législature de New-York. )