PREMIERE PARTIE, CHAPITRE I
De tels résultats semblaient démontrer le vice du système tout entier; cependant, au lieu d'accuser la théorie elle-même, on s'en prit à son exécution. On pensa que tout le mal venait de l'insuffisance du nombre des cellules et de l'encombrement des détenus dans la prison , et que le système, tel qu'il était établi, serait fécond en heureuses conséquences si l'on ajoutait quelques constructions nouvelles aux prisons déjà existantes. On fitdoncdenoiiveauxfraiset de nouveuux efforts.
Telle fut l'origine de la prison d'Auburn (1816).
Cette prison , devenue depuis si célèbre , fut établie d'abord sur un plan essentiellement vicieux ; elle se bornait à quelques classifications, et chacune de ses cellules était destinée à recevoir deux condamnés (1) : c'était de toutes les combinaisons la plus malheureuse; il vaudrait mieux confondre cinquante criminels dans le même appartement, que d'en mettre deux ensemble. Cet inconvénient fut bientôt senti, et, en 1819 la législature de TÉtat de New-York décréta l'érection d'un nouveau bâtiment à Auburn (l'aile du nord), afin d'augmenter le nombre des cellules solitaires : toutefois, il faut remarquer qu'on n'avait point encore l'idée du système qui depuis a prévalu. On ne pensait pas à soumettre au système cellulaire la totalité des condamnés; on voulait seulement en faire l'application à un plus grand nombre ; — dans le môme temps, les mêmes théories amenaient les même« essais à Philadelphie, où le peu de succès de la prison de Walnut aurait convaincu les habitants de la Pennsylvanie de son impuissance pour le bien, si ceux-ci, à l'exemple des habitants de New-York, n'eussent trouvé, dans des fautes d'exécution, un motif d'absoudre le principe.
En 1817, la législature de la Pennslyvanie décréta l'érection du pénitentier dePittsburg, pour les comtés de l'Ouest, et, en 1821, celle du pénitencier de Cherry-Hill, pour la ville de Philadelphie et les comtés de l'est (2).
Les principes qui devaient être suivis pour la construction de ces deux établissements n'étaient point cependant en tout
(1) La prison d'AubiUii, c est-à-dire Taile du sud, bâtie en 1816, 1817 et 18 J 8, contenait soixante-une cellules, et vingt-huit chambres dans chacune desquelles on pouvait placer de huit à douze condamnés.
(2) Cherry-Hill est le nouveau pénitencier de Philadelphie, mis en vigueua' seulement en 1829.
conformes à ceux qui avaient présidé à l'érection de Walnut; dans cette dernière prison, les classifications formaient le système dominant, dont l'emprisonnement solitaire n'était qu'un accessoire : dans les prisons nouvelles, on abandonnait les classifications, ei une cellule solitaire devait être préparée pour recevoir chaque condamné. Le criminel ne devait quitter sa cellule ni le jour ni la nuit, et tout travail lui était interdit dans sa solitude. Ainsi, l'emprisonnement solitaire absolu, qui, à Walnut, n'était qu'un accident, devait être le fond du système de Pittsburg et de Cherry-Hill.
L'expérience qu'on allait faire promettait d'être décisive : on ne ménagea aucune dépense pour donner aux nouveaux établissements une construction digne de leur objet, et les édifices qui s'élevèrent ressemblèrent moins à des prisons qu'à des palais.
Cependant , avant même que les lois qui avaient ordonné leur érection fussent exécutées, on avait, dans l'État de New- York, essayé la prison d'Auburn. De grands débats s'agitaient, à cette occasion, au sein de la législature; et le public était impatient de connaître le résultatdesnouvellesexpériences qui venaient d'être faites.
L'aile du nord ayant été presque finie en 1821 , on y avait placé quatre-vingts criminels, en donnant à chacun d'eux une cellule particulière (6). Cet essai, dont on se promettait un si heureux succès, fut fatal à la plupart des détenus : pour les réformer, on les avait soumis à un isolement complet; mais cette solitude absolue, quand rien ne la distrait ni ne l'interrompt, est au-dessus des forces de l'homme, elle consume le criminel sans relâche et sans pitié; elle ne réforme pas, elle tue.
Les malheurenx sur lesquels se fit cette expérience tombèrent dans un état de dépérissement si manifeste, que leurs gardiens en furent frappés : leur vie parut en danger, s'ils restaient plus longtemps dans la prison, soumis au même régime : cinq d'entre eux, pendant une seule année, y avaient déjà succombé (c); leur état moral n'était pas moins inquiétant : fun d'eux était devenu fou; un autre, dans un accès de désespoir, avait profité d'un moment où le geôlier lui apportait quelque chose, pour se précipiter hors de sa cellule, en courant le péril, presque inévitable, d'unechute mortelle.
Sur de pareils effets , le système fut j ugé définitivement. Le