PREMIERE PARTIE, CHAPITRE III, SECTION II
inslitutioDs politiques sont à peu près semblables, et chez lesquels cependant la proportion des crimes avec la population est si différente; ces difficultés sont du nombre de celles que ne manquent jamais d'amener toute espèce de travaux statistiques (1). Mais les considérations que nous venons de présenter ont du moins servi à prouver combien de causes graves, indépendantes du système pénitentiaire, influent sur l'accroissement ou la diminution des crimes.
Quelquefois une crise industrielle, le licenciement d'une armée, etc., etc., etc., suffisent pour élever pendant une année le chiff're des délits.
C'est ainsi que, pendant l'année 1816, on voit le nombre des criminels grossir extraordinairement dans toutes les prisons d'Amérique ; le système pénitentiaire y était-il pour quelque chose? Non, c'était simplement une conséquence de la guerre des États-Unis avec l'Angleterre; cette guerre, étant finie, avait donné lieu au renvoi dans leurs foyers d'une foule de militaires que la paix privait ainsi de leur profession.
Il existe une autre difficulté: alors même qu'on est d'accord sur la cause des crimes, on ne sait point exactement celle de leur augmentation.
Comment prouve-t-on le nombre de crimes commis? Par celui des condamnations; or, plusieurs causes peuvent rendre les condamnations plus fréquentes, sans que le nombre des crimes se soit accru (dd).
Par exemple, si la police judiciaire poursuit les crimes avec plus de zèle et d'activité : ce qui arrive ordinairement quand l'attention publique se porte sur cet objet. Le nombre des crimes commis n'augmente pas: il y a seulement plus de crimes constatés. Il en est de même lorsque la répression des tribunaux criminels est plus sévère : elle le devient toujours lorsque la loi pénale est adoucie. Alors le nombre des acquittements diminue : il y a plus de condamnations, quoique le nombre des crimes n'ait pas varié. Le système pénitentiaire lui-même, qui doit diminuer le nombre des crimes, a pour premier résultat, dès son origine, d'augmenter le chiffre des condamnations, En effet, de même que les magistrats
(1) Pour connaître tous les avantages de la statistique et apprendre Tari de s'en servir, il faut lire lexcellent omTage que vient de publier M. Gueny, sous le titre de Statistique morale de la Frtince. Paris, 1832.
répugnent souvent à condamner des coupables parce qu'ils connaissent l'influence corruptrice de la prison qui doit les renfermer, de même aussi se montrent-ils beaucoup plus faciles à prononcer une condamnation, lorsqu'ils savent que la prison, loin d'être une école de crime, est un lieu de pénitence et de réforme [ee].
Quoi qu'il en soit, il résulte clairement de ce qui précède que l'augmentation des crimes ou leur diminution sont produites par des causes tantôt générales, tantôt accidentelles, mais qui n'ont aucun rapport direct avec le système pénitentiaire.
Si l'on veut réfléchir à l'objet du système pénitentiaire et à sa portée naturelle, on verra qu'il ne saurait avoir l'influence générale qu'on lui attribue; et que l'on pose mal la question, lorsqu'on lui demande compte en termes absolus de la progression des crimes : le régime bon ou mauvais d'une prison ne saurait exercer d'influence que sur ceux qui y ont été renfermés. Les prisons peuvent être très bonnes dans un pays où il y beaucoup de crimes, et très mauvaises dans un autre où les crimes sont très rares. C'est ainsi que, dans le Massachussetts, où il y a moins de condamnés, les prisons sont vicieuses, tandis qu'elles sont bonnes dans l'État de New-York, où les crimes sont plus nombreux (1). Une mauvaise prison ne peut pas plus dépraver ceux qui n'ont pas été exposés à son influence corruptrice, qu'un bon pénitencier ne peut réformer les individus auxquels son régime bienfaisant est inconnu.
Les institutions, les mœurs (2), les circonstances politiques, voilà ce qui influe sur la moralité des hommes en société ; les prisons n'agissent que sur la moralité des hommes en prison (3).
Le système pénitentiaire n'a donc point l'étendue d'action
(1) Nous disons que, dans le Massachussetts, où il y a moins de condamnés^ les prisons sont vicieuses: elles étaient vicieuses j et ne le sont plus; nous sommes obligés de parler du passé, puisqu'il s'agit d'apprécier leurs effets.
(2) On fait de grands efforts aux Etats-Unis pour corriger un vice qui y est très commun, rintempérance. (V. Note sur les sociétés de tempérance, pièce n° 9.)
(3) M. Livingston a plus d'une fois proclamé cette vérité, qu'on trouve ^nergiquement exprimée dans sa lettre à Roberls Vaux, p. 44 et 15, 1828. (Voyez dans quels termes il en parle, note ff\)