PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE III, SECTION II
qu'on lui attribue quelquefois. Réduite, comme elle doit l'être, à la population des prisons, son influence directe est assez importante pour qu'on ne cherche pas à lui en attribuer une qui ne lui appartient pas : et, en effet, si cette partie du corps social sur laquelle s'exerce le régime pénitentiaire est peu étendue, elle est du moins la plus gangrenée, et celle dont la plaie est tout à la fois la plus contagieuse et la plus essentielle à guérir.
Lors donc qu'on veut apprécier le mérite d'une prison et du système qu'on y a mis en vigueur, il faut observer, non point la moralité de la société en général, mais seulement celle des individus qui, après avoir été renfermés dans cette prison, sont rentrés dans la société : s'ils ne commettent aucun délit nouveau, on peut croire que l'influence de l'emprisonnement sur eux a été salutaire; et s'ils tombent en récidive, il est prouvé que le régime de la prison ne les a point rendus meilleurs.
S'il est vrai que le grand ou petit nombre des récidives prouve seul le vice ou la bonté d'une prison, il faut ajouter qu'il est impossible d'obtenir sur ce point une constatation parfaitement exacte.
D'une part, on se procure avec beaucoup de peine la preuve que des condamnés libérés ont tenu une conduite lionnête, et, d'un autre côté, on n'a pas toujours connaissance des nouveaux crimes qu'ils commettent.
A ces considérations qui nous ont paru nécessaires pour ramener la question à ses véritables termes, nous en ajouterons une dernière qu'il nous semble également important de ne pas perdre de vue : c'est que, pour apprécier les effets du système pénitentiaire, il ne faut point considérer l'époque de sa création, mais bien les temps qui la suivent. Cette vérité, qu'il semble oiseux d'énoncer, à cependant été oubliée par des écrivains d'un fort grand mérite; nous en citerons un exemple.
Nous avons déjà dit qu'en 1790 un nouveau système d'emprisonnement fut établi à Philadelphie : en conséquence, la prison de Walnut-Street y fut organisée sur un plan que nous avons reconnu totalement vicieux : cependant, par une circonstance fortuite, ou dont la cause est du moins inconnue, le nombre des crimes dans la Pennsylvanie, pendant les années 1790, 1791, 1792 et 1793, fut beaucoup moins
160 DU SYSTÈME PJÊNITENTIAIRE.
considérable qu'il ne l'avait été durant les années précédentes. M. Livingston et M. Roberts Vaux aux États-Unis; chez nous, M. le duc de Larocliefoucauld-Liancourt et M. Charles Lucas, ont tiré de cette diminution de crimes la preuve de l'efficacité du système (1) ; mais leur raisonnement nous paraît fondé sur un fait mal apprécié. Pour faire honneur de ce résultat au nouveau régime de prisons, il aurait fallu prouver que les individus sortis de la prison de WalnutvStreet n'avaient point commis de nouveaux crimes : mais cette preuve ne pouvait se faire. En effet, le système commence en 1790, et c'est dans les années 1791, 1792 et 1793 qu'on en recherche les effets, c'est-à-dire avant que la plupart de ceux qui ont été renfermés dans la prison n'en soient sortis [g(j).
Il est facile de comprendre que l'effet du système pénitentiaire ne peut s'apprécier qu'après un certain nombre d'années, et seulement après que les condamnés qui ont été mis en liberté à l'expiration de leur peine ont eu le temps de commettre de nouveaux crimes ou de donner l'exemple d'une vie honnête.
Nous devons, par cette raison, négliger les résultats obtenus par les nouveaux pénitenciers de Philadelphie, de Singsing, de Boston et de Baltimore : en écartant les arguments que nous pourrions tirer de ces différentes prisons , nous restreignons infiniment le cercle de la discussion, mais nous y trouverons du moins l'avantage de ne donner à nos raisonnements que des bases solides.
Comparons donc les effets produits par les anciennes prisons des États-Unis avec ceux qui résultent du nouveau système en vigueur dans les pénitenciers d'Auburn et de Wethersfîeld , les seuls qui soient établis depuis un temps assez long pour qu'on puisse déjà juger de leur influence.
Dans l'ancienne prison de New-York (Newgate), les condamnés on récidive étaient au nombre total des détenus dans la proportion do un sur neuf; dans la prison du Maryland,
[i] Y. Introductory report lo [ho code of prison disciplino explanatory of tlie principlcs on which the code is founden. Bj Edward Livingston, p. 7. — V. anssi .Notices of the original and successive efforts to improve ihe discipline of llie prison at Philadelphia and lo reforn. the criminal code of Pennsylvania by lloberts Vaux, p. 53 et 54. — V. Du système pénitentiaire en Europe cl aux Ktuts-Unis, par M. Charles Lucas.