XXX ^LOGE HISTORIQUE
« avait. Sa maison était un lieu de relâche, un « asile contre les règles et les formes fatigantes « (lu monde, et Ton se croyait toujours, avec « elle , dans le sanctuaire de la nature. « C'est là qu'il eut occasion de jouir des entretiens du docteur Cabanis, pour lequel il conçut une estime qu'on ne peut exprimer. Quelle eût été sa joie, s'il eût pu être le témoin des succès obtenus depuis par cet écrivain célèbre , dans des ouvrages devenus classiques et qui ont rempli l'attente de la médecine comme celle de la philosophie!
Roussel avait en général tous les goûts de l'homme bon et vertueux ; il se plaisait surtout à la campagne. 11 fréquentait assez habituellement une maison d'éducation située aux Loges, à l'avenue de la forêt de Saint-Germain-en-Laye, et très-renommée par les élèves qui sont sortis de son sein. Comme il étudiait les enfans avec intérêt, il admirait le zèle avec lequel ces instituteurs éclairés s'appliquaient à former l'esprit et le cœur de la jeunesse. Un autre motif l'attirait dans cette retraite solitaire. Il y jouissait de la société de M. Imbert , confident intime de ses pensées , et de celles de deux dames qui joignent aux grâces de leur sexe tous les avantages d'une instruction solide et cultivée.
Quantau caractère du docteur Roussel , n'ou-
DE PIERUE r.OL'SSEL. XXXj
Liions pas de dire qu'il y a eu entre lui et La Fontaine un rapport que tout le monde a aperçu ; et je ne doute pas qu'il n'eût recommencé ce grand homme, s'il s'était livré aux mêmes études que lui. Il avait sa grâce , sa bonhomie , son ingénuité, ses distractions, sa paresse, sa galanterie et son innocente malice. Comme lui, il faisait ses délices de la lecture de Platon , de Plutarque et de Rabelais ; comme lui, il avait une indifférence complète pour beaucoup d'objets, ce qui lui faisait oublier ce qu'on nomme dans le monde convenances de la société ; comme lui , enfin , il négligeait ses affaires et sa fortune. Une autre circonstance de leur vie ajoute au parallèle, en les rapprochant d'une manière frappante. Les bontés de madame Helvétius rappellent celles de madame La Sablière, et les bienfaits de M. Falaize, qui écarta de lui tous les besoins, redonnent le souvenir de ce bon M. d'Hervart , dont le nom a été constamment associé à l'éloge du fabuliste français.
La vie du docteur Roussel offre quelques traits de caractère qu'il est intéressant de rappeler. Il était extrêmement jaloux de sa liberté, et ne pouvait souffrir qu'on lui imposât la moindre gêne , ni qu'on l'assujettît à la moindre formalité. Un jour, je le rencontrai .sur la route d'Auteuil ; je le complimentai sur le mariage
XXXlj ÉLOGE IIISTORIQUR
(l'un de ses frères. « Vous devriez l'imiter, lui „ « dis-je ; votre charmant ouvrage vous donne « tant de droits au bonheur que donnent les «femmes! « Je vous avoue ^ me répondit- il (avec cet accent méridional qu'il n'a jamais quitté', parce qu'il ne savait être que lui-même), je vous avoue que cette idée m est souvent venue ; mais il faut aller devant le prêtre , devant le magistrat : c'est une affaire qui ne finit pas.
On a déjà vu plus haut que Roussel avait pour les femmes une tendresse , pour ainsi dire , générale. Il regardait leur conversation comme le plus doux remède pour un cœur malade. Dans une circonstance , il s'était pris d'un violent amour pour une personne jeune et belle qu'il avait guérie. Mais, selon son usage, il dissimula ses sentimens. Un jour, on vient lui annoncer qu'elle est mariée. Aussitôt sa blessure semble se rouvrir. Ah ! s'écria-t-il ,j"en suis bien fâché ! je ne V aurais pas cru ! et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.
Toutefois, dans ses dernières années, on le voyait rechercher de préférence la compagnie des femmes parvenues à un âge mûr. Il jugeait qu'elles ont, à cette époque de leur vie, je ne sais quel charme qui touche et attendrit encore l'homme sensible; que, semblables, comme on l'a dit, à ces belles peintures dont le temps n'a fait que radoucir les couleurs, elles fixent en»
DE PIERRE ROUSSEL. XXXIlj
core sans éblouir, et qu'elles donnent souvent tout le bonheur de la passion , sans en communiquer le délire.
Roussel était souvent livré aux atteintes d'une mélancolie profonde , qui l'attaquait surtout au renouvellement des saisons. Une fois, il courut à minuit chez M. Imbert, son ami. La tête me tourne, dit-il ;ye me sens très-mal. Je me suis rendu chez vous pour implorer vos soins. M. Imbert le fait approcher du feu , et rassure son imagination alarmée. Bientôt la conversation changp d'objet , et s'engage sans dessein sur une matière d'un grand intérêt. Roussel parla avec tant de chaleur qu'il oublia d'être malade.
Ce philosophe-pratique par excellence ne tenait à aucune coterie, et n'a jamais rien fait pour obtenir les suffrages dus à ses travaux. D'ailleurs , il était très - indifférent pour la gloire : je l'ai vu rire des peines qu'on se donne pour l'acquérir; il n'avait d'autre besoin que celui de faire partager à autrui les sentimens qu'il éprouvait lui-même ; et sa plume courait çà et là , au gré de ses douces inspirations.
Il saisissait les ridicules avec beaucoup de sagacité ; mais il en parlait sans fiel et sans amertume ; il était un peu comme madame de Sévigné : il riait tout doucement de son prochain , quand ce prochain lui prétait à rire.
XXxiv ÉLOGK llIîiTOKIQUE
Il savait que les hommes sont trompeurs, et se fiait à tout le monde. Un jour, on lui reprochait sa négligence à réclamer une somme d'argent qui lui était due. On viendra me payer chez moi , répond-il avec distraction.
M. Roussel a vécu près de soixante ans, et son cœur n'avait point encore vieilli. Au milieu des modifications sans nombre qu'imprime la société , il était resté tel que la nature l'avait fait. Rien n'avait altéré la pureté de ses mœurs et son innocence primitive. Personne n'a mieux prouvé que lui que les hommes naissent bons.
Son âme était comme la nature, pleine d'images douces et riantes. Jamais il n'a éprouvé ni la crainte , ni la haine , ni la vengeance, ni aucun des tourmens ordinaires du cœur humain. Par son aimable insouciance , il s'était fait pardonner jusqu'à ses succès ; et malgré l'éclat de ses talens , il a franchi le torrent de ce monde , sans que l'envie l'ait aperçu.
Quoique Roussel ait constamment vécu dans un état de pauvreté , il n'a jamais éprouvé aucun besoin. Il était heureux par l'étude, heureux par ses pensées , heureux par ses sentimens , heureux par tout ce qui l'entourait. Il était adoré par les villageois au milieu desquels il habitait. Une vieille paysanne m'apporta, un jour, un panier qui contenait des œufs et autres productions <1e sa ferme, en reconnaissance.