CHAPITRE YI
Des changemens et des allèratums nécessaires qu éprouve le tempérament de la femme.
Tout se détériore , tout change : l'univers est une scène mouvante qui n'offre qu'un enchaînement continuel de vicissitudes et de déplacemens. Éclore, s élever, décroître et périr, est une marche commune à tous les êtres ; et la nature , variée dans tout le reste, est au moins uniforme dans cet ordre.
Mais parmi ces êtres, les uns (et ceux-là sont le plus petit nombre) parviennent à leur fin par une gradation insensible; par une suite de changemens successifs et imperceptibles, qui nous cachent cette perspective redoutable : les autres y sont précipités par une pente plus ou moins rapide, par des cascades plus ou moins brusques; et les chocs violens qui accompagnent une chute si rude, les détruisent quelquefois avant qu'on se soit, pour ainsi dire , aperçu qu'ils existaient, fi)
(i) Si ou voit (]tie dans le plus grand nombre des honiïncs , le cours de la vie est interrompu , agile par des maladies de toute es])èce , qui sont le fruit de l'inte nipérance , du dérangoîMoiU des saisons, des travaux excessifs dans lesquels Ifiirs diverses passions les engagent , etc. , on en
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Notre t)bjet n'est pas de considérer ici les altérations de ce dernier genre, qui regardent la femme; elles forment la matière iViin traite général des maladies du sexe, que nous réservons pour un autre endroit : notre but est de fixer ici un momctit la vus sur les variations qu'éprouve le tempérament des femmes pendant le cours de leur vie, sans que leur santé , proprement dite , en soit notablement altérée; et Ton sent que ces variations, imperceptibles dans le détail, doivent, pour être aperçues, être considérées dans des époques oîi elles deviennent sensibles par leur somme, Lœil ne peut pas suivre toutes les nuances par lesquelles passe un arbre, depuis le moment oii la chaleur féconde du printemps vient le ranimer et le rendre à la végétation , jusqu'à celui où les premières rigueurs de Tbiver viennent le dépouiller des bienfaits de la première saison , et le replonger dans l'inertie et l'anéantissement.
Mais il est aisé d'apercevoir les circonstances les plus frappantes de son développement; on saisit avec d'autant plus d'avidité linstant où les bourgeons commencent à entr'ouvrir l'écorce de cet arbre, et à mêler leur tendre verdure au fond brun ou grisâtre de ses branches, qu'on était las du froid repos où la nature était depuis long-temps ensevelie.
■voit aussi quelques-uns parvenir à une extrême vieillesse , sans éprouver des secousses violentes , et d'autres change— mens que les altéralions graduelles qui sont une snite inévitable du progrès de l'âge.
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Ils donnent le signal de son réveil; ils annoncent que tout va revivre et prendre une face riante; et s'il^s sont encore peu précieux en eux-mêmes , ils intéressent parles avantages qu'ils promettent. Notre cœur s émeut en les voyant; il semble recevoir lui-même un surcroît de vie , et participer à l'impulsion qui les fait naître. Cette impression agréable se prolonge, en détournant notre vue des progrès insensibles qu ils font tous les jours, jusqu'au moment où les feuilles, confondues avec les fleurs, viennent frapper tous nos sens , et livrer notre àme à une douce extase , à l'aspect d'un concours singulier de beautés ravissantes. Cet état se dissipe aussi promptement que les causes qui l'avaient produit; les feuilles acquièrent bientôt une couleur plus foncée, et prennent une teinte moins tendre et moins touchante; les fleurs se ternissent, et font place aux fruits qui doivent leur succéder et nous consoler de leur perte. Cette troisième époque ouvre notre âme à un nouveau genre de sensations : la vivacité des premières s'émoussc, mais elle est remplacée par cette satisfaction moins impétueuse et plus pernjanenie qui accompagne une paisible jouissance. Ou la savoure avec un ])laisir plus pur que vif; elle remplit l'âme sans l'agiter. Enfin, les fruits disparaissent à leur lour, et ce vide annonce que cet arbre, qui nous cliariuail, (juelques mois auparavant, par son agrément autant (jue par sa fécondité, ne sera bient()t qu'un tronc stérile. Cependant, on se hâte de jou'.r de Tombrage imparfait qu'il fournit encore; mais ou
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envisage sa décrépitude prochaine avec une anicttume qui n'est adoucie que par le souvenu; deA plaisirs passés que nous lui devons.
Telle est l'image de la femme. Quoiqu'elle change depuis sa naissance jusqu'à son dernier moment , il n'est guère possible de s'arrêter que sur quelques époques principales de sa vie, aussi remarquables par le différent caractère avec lequel elle s'y montre, que par les diverses impressions qu'elle fait sur nous dans ces différens temps.
Le moment où la femme commence à indiquer le rang qu'elle doit tenir, n'est pas précisément celui où elle se trouve en état de payer son tribut à l'es pèce, et de seconder les vues de la nature : on peut aisément la distinguer de l'homme , long-temps auparavant. Quoique les marques particulières qui décèlent son sexe ne se montrent point encore, les traits généraux qui le caractérisent se laissent néanmoins apercevoir aux yeux les moins attentifs. Dans les premières années de l'adolescence, qui suivent celles où nous avons dit qu'une identité parfaite de traits, d'allure et de fonctions, faisait confondre l'homme avec la femme, il est impossible de ne pas reconnaître déjà dans celle-ci quelques différences qui mettent ime ligne de séparation entre eux. Il faul avouer que ces différences ne sont que de légères modifications, plus faciles à sentir qu'à déterminer; de sorte qu'on pourrait croire que la femme ne nous semble alors avoir les organes délicats et tendres que parce que ceux de Thomme ont déjà, acquis ua
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ton plus forme et plus solide par les exercices auxquels le goût naturel de son sexe le porte. Cependant, ces différences ont lieu indépcndaiinnent des divers genres de vie aux({uels les deux sexes peuvent î'tre assujettis; et cette dernière cause, qui n'est point générale, ne saurait produire un effet aussi constant que celui dont il s'agit. Quoi qu'il en soit, dans cette première époque , leurs organes semblent ne différer que par le degré de consistance ; car la substance muqueuse, qui doit donner à ceux de la femme les reliefs et l'empreinte caiactéristique qui les distinguent, n'est point encore développée. Il serait peutêtre plus aisé de distinguer alors un jeune homme d'une jeune fille, par la natme de leurs penclians, el par les premiers rayons qui s'échappent de leur ame. Les observations d'un philosophe moderne sur ce Sujet sont très-justes. L'homme , selon lui , cherche à faire usage de sa force, et à l'augmenter, tandis qu'un instinct tout différent excite la femme a ao fjîiérir des agrémens. Une jeune fille attache du prix: à la parure, et sait que tel geste et telle attitude ne sont point indiffércns pour plaire, long-temps avant de se douter du motif pour lequel on veut plaire. Ce philosophe remarque, avec la même vérité, que l'esprit des jeunes filles a un plus grand degré de finesse que celui des jeunes garçons. Cette difi'érencc n'est point l'effet de cette étourderie et de cette dissipation ordinaires aux derniers, ou d'une présomption (jiii leur fasse dédaigner un avantage propre à servir do ressource et de supplément à la faiblesse
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de la femme; elle est une suite nécessaire de nette même faiblesse. La finesse est inhérente à la constitution de la femme; c'est -vainement que l'homme voudrait lui disputer cet avantage; si celte prétention marque peu de connaissance dans celui qui peut l'avoir, la témoigner à celles qui y sont intéressées serait le comble de la sottise,
La femme parvient à peu près dans cet état , et sans éprouver d'autre changement sensible qu'une augmentation dans la taille, à cette époque brillante qui est celle de son triomphe : je veux dire la puberté. Cet âge arrive plutôt pour elle que pour l'homme. Certains auteurs ont tiré la raison de cette différence de la petitesse des organes de la femme; ils disent qu'elle est plus tôt propre à la génération , parce que ses organes étant plus petits, sont plus tôt formés, et que les molécules organiques ou nutritives qui servaient à leur formation et à leur développement, deviennent un excédant destiné à la reproduction. La circonstance de la petitesse des organes de la femme est, à la vérité, favorable à cette opinion; et il est assez raisonnable de croire que la nature ne s'occupe de l'espèce qu'après avoir perfectionné l'individu. Mais cela n'est pas constant; cet ordre est tous les jours interverti. On voit fréquemment des filles nubiles qui n'ont pas encore pris tout leur accroissement, et ces exceptions se répètent assez pour infirmer un système qui n'en doit souffrir aucune.
Toute hypothèse relative à l'économie animale,
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qui sera fondée sur une série de mouvemens et d actions njécaniques, dont l'une doit nécessairement amener l'autre, se trouvera toujours défectueuse, lorsqu'il s'agira de faire cadrer avec elle tous les faits qui s'y rapportent, parce que, dans ces sortes de systèmes, on oublie toujours la pièce principale qui doit faire la base de l'édifice. Cette pièce, dans les systèmes qui ont les corps organisés pour objet, c'est le moral, qu'on ne peut jamais perdre de vue sans s'égarer : tous les pas qu'on fait sans ce guide ne sont que des chutes. Un célèbre naturaliste de ce siècle convient que les raisonnemens tirés de la mécanique ordinaire^ sont insuffisans pour expliquer les faits que présente l'organisation. Il est forcé d'admettre desyt?/rej'//z^eVY"e«/ej- qui y président. Cependant, il laisse lui-même presque toujours ces forces dans linaclion, et semble les oublier dans les cas oii il serait le plus nécessaire den tirer parti, pour leur substituer des raisonnemens physiques. Ces forces intérieures ^ que nous appelons /^^///^/é*, sont le vrai principe de toutes les opérations animales : la nature les exécute en général dans des temps marqués ; mais elle peut y être sollicitée ou en être détournée par différentes causes, ce qui avance ou retarde alors l'époque de ces opérations. Cela a lieu par rapport à la puberté : des causes morales surtout peuvent la rendre précoce ou tardive , et c'est à ces causes qu'il faut rapporter la différence qu'on observe à cet égard entre les filles de la campagne et celles des villes. Ainsi, ce fait seul prouve que la
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quantité plus ou moins grande de molécules organiques n'y a qu'une influence très-subordonnée.
Dans cette seconde époque, où la nature travaille à mettre la femme en état de se reproduire, et k donner aux organes qui doivent servu' à cette œuvre importante le degré de perfection qu'elle exige , son corps éprouve une secousse générale qui va frapper avec une force particulière ces deux parties opposées par leur siège , et différentes par leurs fonctions , dont l'une est l'instrument immédiat de l'ouvrage de la génération, et l'autre le nourrit, l'augmente et le fortifie : alors toute la masse cellulaire s'ébranle aussi et se modifie; elle s'arrange autour de ces deux parties qu'elle rend plus saillantes, comme autour des deux centres d'où elle envoie ses productions aux différons organes qui leur sont soumis. Les productions qui partent du centre supérieur, après avoir 4irrondi le col et lié les traits du visage, vont se perdre agréablement vers les épaules, et se prolonger vers les bras, pour leur donner ces contours fins, ■déliés et moelleux, qui se continuent jusqu'aux extrémités des mains. Les productions qui partent de l'autre centre vont modifier, à peu près de la même manière, toutes les parties inférieures. Le principe actif, ou la force intérieure qui opère ce développement, imprime en même temps aux humeurs un mouvement de raréfaction qui donne à toutes les parties de la consistance , de la chaleur et du coloris. Tout s'anime alors dans la femme : ses yeux, auparavant muets, acquièrent de l'éclat et de l'exprès-
sion ; tout ce que les grâces légères et naïves ont de piquant , tout ce que la jeunesse a de fraîcheur brille dans sa personne. De ce nouvel état il résulte en elle une surabondance de vie qui cherche à se répandre et à se communiquer. Elle est avertie de ce besoin par de tendres inquiétudes, et par des élans qui ne sont que la voix tyrannique et douce de la volupté. Pour intéresser puissamment toute la nature à sa situation, elle semble appeler les plaisirs à son secours; alors tout s'empresse, tout vole au-devant de la beauté, pour la servir et briguer le bonheur de recevoir ses chaînes.
Lorsque le vœu de la nature est rempli , elle semble négligeras moyens par lesquels elle est parvenue à son but. La femme perd peu à peu de son éclat : cette fleur délicate de tempérament, qui ne marche qu'avec la première jeunesse, disparaît comme la rosée du matin. La force expansive , dont les organes tiraient leur coloris et leur forme séduisante, diminue, se ralentit; et une flaccidité désagréable succéderait à la souplesse et à la fermeté élastique dont ils étaient doués, si cet embonpoint qu'amène ordinairement rage adulte ne les soutenait, et n'en imposait par un certain air de fraîcheur. Si cette nouvelle modification est incompatible avec la légèreté, I;i finesse des traits, et celte taille flexible, qui sont le partage de la puberté, elle admet au moins des grâces majestueuses, et des agrémens qui, sans être aussi pi(juans, ne laissent pas que de servir quelquefois do piegc à l'amour. La nature tache cependant d'en tirer
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parti , et de les faire servir au profit de l'espèce : elle ranime par intervalles l'éclat de la femme; elle fait de temps en temps naître de nouvelles fleurs sous ses pas, pour en tirer de nouveaux fruits. Mais enfin, ne pouvant plus la défendre contre les impressions destructives du temps, et la tenant quitte de tout envers l'espèce , elle abandonne à son individu l'usage des derniers niomens qui lui restent.
La vieillesse, qui est toujours plus hâtive pour la femme que pour l'homme , ne succède point immédiatement à l'époque oii elle cesse d'engendrer. Il est encore un espace de temps, mais trop court sans doute , oii elle intéresse par un reste d'attraits qui rappellent le souvenir de ceux qu'elle n'a plus. Elle redouble d'efforts pour conserver ce reste précieux et inutile ; elle rassemble autour d'elle toutes ses machines, pour arrêter les ravages du temps qui la dépouille tous les jours de quelque chose; mais, si elle pousse ses soins plus loin que ne l'exige le désir légitime de faire une retraite honorable, si elle écoute trop cet instinct qui ne lui a jamais fait envisager d'autre bien que le bonheur de plaire, il est à craindre que la vieillesse, prête à fondre sur elle, ne vienne mettre dans un trop grand jour le contraste désavantageux de ses prétentions et de son impuissance.
Lorsque enfin cet âge , qu'un auteur appelle X enfer des femmes , est arrivé, elle doit se borner à jouir des droits respectables que les fonctions qu'elle a remplies lui ont acquis ; elle n'a plus rien à attendre
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lies objels auxquels elle a du sa principale considération; tout est flétri, tout est détruit : Tinipulsion vitale qui animait tous ses organes, se concentre vers l'intérieur, et se fait à peine sentir aux parties externes; l'enibonpoint qui leur servait de support se dissipe, et les abandonne à leur propre poids, d'où résulte un affaissement général , qui défigure la femme par les mêmes choses qui l'embellissaient autrefois. Parmi les débris dont elle est entourée , les cheveux, que l'homme perd de bonne heure, se montrent encore chez elle , et font voir que les organes de celle-ci ne perdent jamais tout-à-fait la flexibilité qui faisait leiu^ caractère, et qu'après avoir différé en tout de l'homme, elle décline encore et vieilht à sa manière.
Ceux qui veulent avoir le talent d'expliquer tout, trouvent les causes des altérations de la vieillesse dans le racornissement excessif des solides, qui par là perdent leur souplesse. Les mouvemens, disentils, deviennent plus difficiles, le jeu des organes se dérange, et l'exercice des fonctions vitales cesse. Cette prétendue explication n'en est point ime ; elle n'est que la simple exposition de la chose. Il ne s'agit point de savoir qu'on vieillit parce que les organes perdent leur flexibilité et leur action; le point essentiel, s'ils veulent instruire, serait de nous apprendra pourquoi cette force intérieure, cette énergie qui nous fait croître, qui nous soutient, et qui nous défend contre la plupart des maladies, ne prévient point aussi ce dépérissement gradué qui, après nous
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avoir conduits de l'enfance à travers les illusions agréables de la puberté, aux jouissances plus froides de Tàge adulte , et nous avou" fait sentir les atteintes terribles de la vieillesse , nous amène enfin à la décrépitude et à la mort.