CHAPITRE PREMIER
Des organes et des moyens particuliers par lesquels la femme concourt a la génération.
Il y a des auteurs (i) qui ont cru voir beaucoup de ressemblance entre les parties génitales de la femme et celles de l'homme. Ils disent que si , par la pensée, on plie vers l'intérieur des organes qui se présentent extérieurement dans Thomme , et qu'on les place dans le siège qu'occupent les parties plus cachées de la femme , ou qu'on amène du dedans au dehors les organes que la femme emploie à la génération , pour leur donner une position aussi apparente que celle qu'ont les organes du premier, on trouvera entre eux de l'analogie, et une certaine conformité de structure. On peut être assuré que ces auteurs ont été séduits par des rapports faux ou peu approfondis. La seule différence des fonctions de l'homme et de la femme, dans l'œuvre importante de la génération ,
(i) Rodericus à Castro. Vniversa mulichr. Morb. medicina. (Lib. I , cap. 1 1 . )
DE LA. FEMME. 8l
suffit pour éloigner toute idée de similitude entre les organes par lesquels chacun d'eux y coopère, et on conçoit naturellement que des parties destinées à recevoir ne doivent pas être faites comme celles dont la fonction est de donner, indépendamment des effets qui, n'étant propres qu'à la femme, exigent d'elle, ou des organes particuliers, ou des organes différens. Ainsi, de quelque manière qu'on envisage, de quelque manière qu'on arrange celles de l'homme, on n'y trouvera jamais rien qui puisse admettre, conserver, et enfin produire au jour un nouvel être. Qu'on renverse aussi le siège et les fonctions des organes de la fenrnie, il sera encore moins aisé d'y apercevoir quelque caractère qui indique en elle un sexe actif et puissant. L'homme et la femme sont donc deux individus qui , tenant à la même espèce par les traits généraux, diffèrent néanmoins par le sexe; qui, destinés à Vemphr de concert un même objet, y portent des instrumens différens, selon la différente manière dont chacun doit y concourir.
La matrice est dans la femme l'organe dont les affections et les usages sont les plus connus. Elle est placée dans le bassin, entre la vessie et le dernier intestin. Dans les filles qui ne sont point nubiles, elle est petite, dure, aplatie, et sa cavité contiendrait à peine une petite amande; mais lorsque, aux approches de la puberté, la nature vient mettre cet organe en exercice , les humeurs qui y abordent et qui le pénètrent en changent la consistance, le vo-
Si SYSTÎ'ME PHYSIQUE ET MORAL
hune el les dimensions; il devient plus mou, plus arrondi et plus grand. Le commerce des deux sexes et ses suites rendent encore ces rapports plus sensibles ; mais le plus grand degré d'expansion qu'il reçoive est celui qu'il a dans les derniers mois de la grossesse.
Cet organe ressemble assez à une poire creuse : la partie pointue qu'il présente , et qu'on appelle le museau de la matrice , est percée par une ouverture transversale, et s'avance dans le vagin; et c'est par cette ouverture et par le vagin que l'enfant vient au monde , comme c'est par là que l'amour a été lui donner l'être. L'extrémité opposée ou supérieure s'appelle le fond de la matrice. C'est à ce fond que s'attache \e placenta , ou cette espèce de gâteau formé d'un amas de vaisseaux unis par une substance muqueuse , par lequel les enveloppes du fœtus adliérent à la matrice.
Des parties latérales de la matrice partent deux tuyaux appelés trompes de Fallope^ longs de trois à quatre pouces , plus menus par le bout qui tient à la matrice , et plus évasés par l'extrémité qui touche aux ovaires , ce qui a fait donner à celle-ci le nom de pavillon. L'usage de ces parties est encore fort problématique, ainsi que celui des ovaires.
Les ovaires sont deux corps ovales et aplatis, placés à côté et près du fond de la matrice, à laquelle ils tiennent par le ligament large, et par un coté du pavillon des trompes , adhérence qui , cependant , nV\st pas assez forte pour les empêcher de flotter dans le
bas-ventre. Ces corps sont alternativement appelés ovaires et testicules, selon le système qu'on adopte : ovaires lorsqu'on les regarde comme le réservoir des œufs, et qu'on croit que l'embryon se forme dans un œuf; testicules , lorsque , regardant l'embryon comme le résultat du mélange des semences de l'homme et de la femme, on les prend pour le réservoir de la semence. Dans le premier cas, l'œuf, fécondé par la liqueur prolifique du maie , se détache de l'ovaire et tombe dans le pavillon de la trompé de Fallope, qui, par le mouvement vermiculaire dont elle est douée , le conduit dans la cavité de la matrice : dans le second cas , cette même trompe sert de canal à la semence de la femme, pour la porter dans le même endroit, supposé que le fœtus ne se forme point dans les ovaires ou dans la trompe , comme cela est quelquefois arrivé. C'est par ce conduit aussi que la semence de l'homme, introduite dans la matrice, est supposée passer pour aller féconder l'œuf dans les ovaires , ou se combiner avec la semence de la femme.
Le vagin , la matrice , les trompes de Fallope et les ovaires , tiennent aux parties voisines et adjacentes par la membrane commune qui tapisse tous les organes du bas-ventre, et leur assiette est encore affermie par leur union réciproque.
Ces différens organes , comme toutes les autres parties du corps, offrent des vaisseaux de différens genres, des artères, des veines, des vaisseaux lymphatiques. Les artères qui fournissent le sang à la matrice , viennent des artères spermatiques et des
84 SYSTiîME PHYSIQUE ET MORA.L
hypogaslriques , dont les dernières ramifications se rendent aux raniitlcations correspondantes d'autant de veines qui portent les mêmes noms. Les vaisseaux lymphatiques , qui sont une production des vaisseaux sanguins , vont , à travers les détours du mésentère , se déboucher dans le réservoir de Pecquet.
Les ovaires reçoivent le sang des artères spermatiques , qui sont celles qui le portent aux organes où s'élabore la semence de l'homme ; et cela a paru à ' quelques auteurs un motif de plus pour donner aux premiers le nom de testicules ; mais ces artères ne sauraient être considérées sous un autre rapport que celui de vaisseaux destinés à apporter des matériaux, sans influer sur la manière dont la nature doit les mettre en œuvre. Le même sang dont la nature tire dans l'homme la liqueur séminale, pourrait bien, dans la femme , servir à des usages différens ; et l'identité de nom et de structure de ces vaisseaux est insuffisante pour prouver celle des fonctions des parties où ils se rendent dans les deux sexes.
Toutes ces parties sont , conune tous les organes destinés à exécuter de grands mouvemens , composées de différens ordres de fibres. Elles en offrent de tendineuses, diversement disposées, pour que leur action puisse varier selon le besoin.
Des parties qui doivent , dans la machine humaine , acquérir un ascendant aussi singulier que celui qu'ont les organes de la génération, dont la sensibilité doit, pour ainsi dire, subjuguer celle de toutes les autres
DE LA FIMMI, 8:)
parties, et devenir un centre dominant de mouvement et d'action , doivent être pourvues d'une grande quantité de nerfs. C'est ce qui a lieu par rapport aux ])arties que nous venons d'exposer. Ces nerfs leur viennent des nerfs de la moelle épinière, qui sortent par les trous des vertèbres , des lombes et de l'os sacrum .
Si de l'examen des organes internes on passe à celui des parties externes, on trouvera partout des différences qui sont une suite de l'organisation des premiers , et des usages auxquels la nature les a destinés : on verra que des parties qui se trouvent dans un sexe ne se trouvent point dans l'autre; que les parties extérieures de l'homme portent un caractère d'utilité sensible, au lieu que celles de la femme semblent n'être que de simples organes du plaisir. Celles qui existent dans les deux sexes sont totalement dif^ férentes : telles sont les mamelles qui , dans l'homme , sont à peine marquées; il pourrait même se passer de cette esquisse, puisqu'il n'en tire aucun usage. Le volume et la forme que cet organe a dans la femme , sont visiblement relatifs à l'obligation naturelle qui lui est imposée de nourrir les cnfans.
C'est dans ces différences, dans lesquelles la raison froide ne trouve qu'un objet d'utilité et qu'une simple convenance d'instrumens , que résident cependant le lien invincible dont la nature se sert pour rapprocher les deux sexes, et cet attrait puissant qui les porte à s'unir. Nous sommes excités à la conservation de notre espèce par un sentiment aussi vif, aussi
86 SYSTÈME niYSlQUK 1.T M OU AL
involontaire que celui qui nous attache à la conservation de notre individu. Des fonctions aussi intéres- • santés ne devaient point dépendre des incertitudes d'une volonté capricieuse; nous devions y être poussés par un mouvement qui fît taire tous les autres intérêts devant celui-là. Chaque individu a hien en lui les moyens de se conserver, mais non celui de se reproduire; il a besoin, pour remplir ce grand objet, du concours d'un autre individu qui hii ressemble par son espèce, et qui soit différent par son sexe. De ce besoin naît la dépendance réciproque des deux sexes. Aussitôt qu'ils viennent à connaître leurs véritables rapports , il ne leur est plus permis de se regarder de sang-froid : l'un ne voit dans l'autre qu'un moyen de félicité, et que le complément de son être; ils s'élancent l'un vers l'autre avec une vivacité propottionnée à la force avec laquelle la nature leur parle en faveur de l'espèce; et, pour s'enchaîner mutuellement, l'un emploie la prière, et l'autre un tendre artifice. Tel est le charme inconcevable attaché à la différence des sexes, que si les désirs naturels la font rechercher comme le terme où ils doivent cesser, elle ranime à son tour ces mêmes désirs lorsqu'ils sont éteints; elle leur sert d'aliment; elle est encore un plaisir, lorsque le premier de tous est évanoui. Le malheureux à (jui lui couteau fatal semble avoir rendu l'autre sexe inutile , voit encore en lui , sinon le bonheur, du moins une image du bonbeur : il tourne en frémissant autour de ce fant("nne , il s'attache à lui; il ne peut s'en séparer, et jouit au
D1-: LA rii.VMr. 87
moins de ses tentatives, au défaut do la véritable jouissance, (i)
Quelque porté qu'on soit à se faire illusion sur le principe de ces traits aigus qu'un sexe éprouve à la vue de l'autre, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ce principe n'est et ne peut être que la perception d'une certaine conformité de moyens , avec un besoin pressant à se satisfaire. L'homme voit dans la femme, comme la femme dans fliomme , la seule chose au monde qui puisse changer ses inquiétudes en plaisirs. Il n'est pas surprenant qu'un intérêt
(i) On pourrait nous dire que, dans ce cas, le rapport instrumental n'existant plus, son effet devrait aussi cesser*, et que les eunuques qui survivent à leur nullité , déposent contre notre princ pe. On répond à ccia que l'impulsion primitive que nous recevons de la nature ne s'anéantit jamais, et subsiste indépendamment des accidens que notre corps peut éprouver. Un lioinme qui a perdu une partie d'un bras, ne cesse de rapparier à In partie dont il est privé les sensations fjue reçoit celle qui lui reste. On peut nous priver de l'usage de nos membres . maïs non détruire la pente naturelle du prl'ncipe qui les fait agir. Ainsi, Origène , qui se trompa comme moraliste , parce qu'en voulant détruire la source de ses passions, il s'ôlait le mérite de les vaincre , ne se trompa pas moins comme physicien , en employant un moyen insuffisant. 0;i volt par là combien pèclic amssi l'hypothèse qui fait dériver le penchant à l'acte vénérien , des diverses impressions de la liqueur séminale , de sa quantité, de son âcreté. Ces causes, qui ne peuvent être qu'accessoires, sont précisément celles que les mécaniciens choisissent toujours pour en faire la base de leurs explications. Ouel discernement !
aussi vif que tendre les porte d'abord l'un vers l'autre, et que la passion les amenant par degrés h se prêter mutuellement une importance exclusive, ils en viennent enfin à ne voir qu'eux seuls dans toute la nature. Dans cet état, qui est le dernier période de l'amour, 1 homme nest plus un mortel, c'est un dieu; la femme est une divinité. L'imagination impétueuse du premier accumule surtout en faveur de l'autre toutes les perfections possibles; il s'égare délicieusement dans les idées chimériques et mystérieuses du beau , pour élever l'objet de son délire. Mais , lorsqu'après avoir fait un chemin immense dans le pays des abstractions , il arrive enfin ri la réalité , il est peutêtre étonné de se trouver à côté du sauvage stupide, pu de l'animal livré aux pures sensations.
La beauté, ce mobile puissant dont jamais mortel sensible ne prononça le nom sans émotion , n'est donc, aux yeux du philosophe qui peut un moment échapper à ses prestiges (i), et contempler d'un œil (;alme les bouleversemens et les tempêtes qu'elle excite dans l'univers, qu'un simple rapport de moyens appropriés à un effet naturel; mais un rapport qui, ayant pour objet une nécessité impérieuse, doit à la pas-
(0 On sait trop que la pliilosophie ne met pas toujours à couver' de ses traits. Ou dit que Dom^crile, tyrannisé parla vue du sexe, et ne p'tuvant plus supporter la forte impiession qn'el e lui faisait, p;it le parti de se rendre avenj;lt'. Je s')uliailerais , pour l'honneur des dauies , et pour d antres raisons , que le fait fût vrai. Celte victime ne déparerait pas leur martyrologe.
t)E Ll FJiMME. 89
sion sa principale force , et à l'imagination humaine les traits séduisans qui Tembellissent. Ce qui prouve que la beauté n'est point un être absolu, mais une relation, c'est que, si l'un des termes qui la composent vient à changer, la beauté ne subsiste plus. Qu'un homme épris de l'amour le plus vif tombe malade, à mesure qu'il s'éloigne de son état naturel , il voit le charme qui le captivait se dissiper, les attraits enchanteurs qui l'avaient séduit perdre leur pouvoir , et la femme qui les possédait descendre au niveau de toutes les autres. S'il tient alors à elle, c'est par un autre genre de liens, tels que ceux de l'habitude ou de l'amitié. Cependant il ne s'est fait aucun changement en elle; lui seul a changé; le seul rapport qui résultait de leur première situation est altéré; enfin elle n'est plus belle à ses yeux , parce qu'il n'a plus de désirs. Mais la beauté reprendra ses droits, lorsque ces mêmes désirs, renaissant avec la santé, feront éprouver derechef à l'homme l'illusion flatteuse que la maladie avait suspendue.
Il n'y a pas de beauté sans fraîcheur : lorsque cette qualité manque, tous les autres agrémens ne frappent que faiblement, parce qu'un jugement prompt et rapide que l'instinct nous suggère, nous avertit qu'une femme dont l'individu ne présente point tous les caractères d'une parfaite santé, est dans une disposition peu favorable nu plan de la nature, relativement au maintien de resj)èce.
Comme on n'est jamais plus avantageusement disposé pour cet objet que dans les premières an-
(JO SVSTl.MF. PHYSIQUE l.T MORAL
nées de la jeunesse et dans le temps de la puberté , il ny a pas de femme qui ne plaise à cette époque, et Lâcha ussée a dit avec raison :
A quinze ans on est du moins jolie.
Sa beauté alors est d'être femme: toute notre prévention , toutes nos idées conventionnelles sur le beau, ne sauraient empêxiher la femme, qui n'en a point d'autre, de briller alors un moment; et si son règne est court, c'est parce que des objets de com- [)araison, qui tirent tout leur prix du préjugé établi, \'iennent l'éclipser lorsqu'elle n'a plus l'avantage naturel et passager qui la soutenait contre eux.
Les qualités qui font la beauté d'un sexe défigureraient l'autre. Cet air mâle et ces traits bien prononcés dont l'homme tire son lustre , feraient dans la femme une impression désagréable , parce qu'ils rendraient équivoque le vrai rapport dans lequel elle doit être avec lui. Une molle délicatesse et des traits fins déplairaient dans l'homme , parce qu'ils choqueraient le rôle auquel on s'attend de sa part. Tout ce qui a un air de force séduit naturellement les femmes : il est aisé de s'en apercevoir par les qualités et l'état des personnes qui déterminent ordinairement leurs choix. Il n'est pas étonnant que la faiblesse cherche un appui contre les besoins qui l'accompagnent , ou contre les dangers que la crainte lui tait imaginer.
La beauté ne varie pas seulement par rapport aux sexes; elle est encore différente selon les individuà
UE LA. FOIME. 91
du même sexe. Les mêmes choses qui sont capables d'enflammerTun, refroidissent l'autre: tous les jours on trouve des hommes qui , en avouant que telle femme est belle , parce qu'elle réunit en elle tout ce qui forme le genre de beauté le plus généralement recherché , se décident cependant en faveur d une autre femme dont les traits sont moins réguliers.
Cette différence de goûts vient de ce que chacun a en lui-même un modèle avec lequel il compare les objets qui le frappent ; et ce modèle varie selon qu'on est disposé à mêler plus ou moins de moral au physique de l'amour, ou selon les images sous lesquelles la volupté s'est offerte à nous pour la première fois. L'impulsion physique peut être si forte, qu'elle nous dérobe toutes les convenances morales, pour ne nous offrir que les objets matériels. Alors il peut arriver que dans ceux-ci même on sacrifie l'élégance à d'autres rapports plus intimement liés avec la vivacité des désirs, ou avec le sentiment que l'on a de sa puissance. Au contraire , ceux en qui l'action de ces dernières causes est plus modérée chercheront dans le moral un supplément aux plaisirs de la nature : les qualités de l'âme , annoncées presque toujours par les traits extérieurs de la figure, par la démarche, par le geste , par le son de la voix, feront sur eux une impression d'autant plus vive, qu'elles auront plus d'analogie avec leur caractère.
Il en est de même des personnes dont le hasard ou des circonstances particulières ont fixe le goût. Descartes disait que toutes les femmes louches lui
92 SYSTI.lIt: PIIYSFQUK KT IMORAL
plaisaient, parce que la première femme qu'il avait aimée était louche, La plupart de nos penchans n'ont pas d'autre principe que les premières impressions agréables que les objets nous ont fait éprouver; elles deviennent la règle à laquelle nous rapportons toutes celles que nous recevons dans la suite ; de sorte qu'aussitôt que quelque nouvel objet vient réveiller ces impressions assoupies, l'ame se prorte vers lui avec impétuosité comme vers le seid bien qui lui convienne. C'est sans doute sur de pareils rapports ([ue sont fondées ces passions subites et violentes que fait quelquefois naître le premier aspect d'une femme. Beaucoup de gens affectent d'y chercher du mystère; mais nous n'y trouvons rien qui ne soit facile à concevoir. On voit tous les jours des exemples de personnes dont l'âme se frappe fortement par rapport à quelque objet, soit en fait d'amour, soit en fait de répugnances. Dans le premier cas , elle se pénètre profondément de l'idée de certaines convenances qui l'ont émue ; l'imagination ébranlée s exerce ensuite sur elles , les agrandit, les exagère, et parvient enfin à faire regarder le sujet dans lequel elles résident comme unique dans toute la nature. La passion le représente à celui qu'elle enflamme comme la seule source de bonheur, et tous les hommes comme autant de concurrens qui peuvent l'en écarter; une seule main peut le rendre heureux , et mille autres comme lui peuvent la captiver: le désir donc croissant avec l'incertitude d'obtenir, et la crainte, Jointe à l'orgueil, attisant le feu de l'amour , donnent
à ce dernier sentiment cette énergie extraordinaire qu'il manifeste quelquefois. C'est ainsi que , dans quelques espèces d'animaux , la fureur avec laquelle les mâles se portent à l'acte par lequel ces espèces se multiplient est d'autant plus grande, que le nombre relatif des femelles est plus petit, et que l'intervalle de temps pendant lequel elles reçoivent les mâles est plus court.
Mais quelque forme que prenne la passion , et quelque activité que lui donnent des circonstances qui ne sont point générales, elle a toujours pour objet un rapport dont l'utilité fait la base. Si ou examine la plupart des attributs qui constituent la beauté; si la raison analyse ce que l'instinct juge d'un coup d'œil , on trouvera que ces attributs tiennent à des avantages réels pour l'espèce. Une taille légère, des mouvemens souples d'où naît toujours la grâce, la fraîcheur et l'éclat, sont des qualités qui plaisent, parce qu'elles annoncent le bon état de l'individu qui les possède , et le plus grand degré d'aptitude aux fonctions qu'il doit remplir. Rien ne peut remplacer ces qualités ; elles donnent du prix à celles qui n'ont d'autres fondemens que l'imagination et le caprice ; enfin elles seules sont la beauté, tout le reste est vraisemblablement arbitraire.
Quant aux divers genres de beauté, qui sont l'objet du goût des différens peuples, il n'est pas douteux qu'ils ne soient fondés sur le même principe. Si la nature, en donnant à chaque nation une forme, une couleur et des traits particuliers , lui a assignt-
94 SYSXfenîE PllYSJQUK FT MORAL
Uii camctère de beauté qui lui est propre , il faut nécessairement qu'une peau, noire et un nez épaté concourent autant à la beauté d'un nègre, qu'une peau blanche et un nez droit et bien tiré contribuent à la beauté d'un blanc. Toutes les fois donc que la conformation de l'un ou de l'autre choquera les rapports naturels qui caractérisent son espèce, elle ne manquera pas de faire naître l'idée de quelque défaut dans l'esprit de ceux qui sont compétens pour en juger. Peut-être que les choses même qui , dans la beauté , paraissent le plus dépendre de la fantaisie, tiennent à cette cause, et que les impressions qu'elles font sur nous n'ont , dans le fond , pour règle que le sentiment de l'utilité physique.
Qu'on soumette à un examen approfondi tous les autres objets propres à nous retracer l'idée du beau, on verra que celle de l'utilité y rentre toujours; elle s'y mêle toujours par une de ces opérations rapides de notre esprit , qui de plusieurs idées semblent n'en faire qu'une. Tout le monde convient que les objets , pour être beaux , doivent être grands , c'est-ît-dire avoir toute la grandeur relative que comporte leur espèce; car le plus petit objet peut être beau, comparé à ses semblables. Une rose est belle lorsqu'elle a toute la grandeur et tout l'éclat qu'une rose puisse avoir ; alors l'impression qu'elle fait sur nos sens est plus vive et plus agréable. Un cheval n'est beau qu'autant que sa taille, la souplesse de ses jarrets, une peau luisante, une encolure noble et élevée, et K.' l'eu qui sort de ses yeux et de ses naseaux attes-
D1-: LA fkm:.if. 9.^
tent sa vigueur et sa légèreté. L'auteur de l'article Beau de X Encyclopédie ^ se sert de Texemple d'un beau cheval pour combattre l'auteur de \' Essai sur le mérite et la vertu , qui rapporte le principe du beau à l'utilité. Un beau cheval , dit-il , qui passe dans la rue, paraît beau à tous ceux qui le voient, quoiqu'ils n'aient aucune espérance de le posséder jamais. Cette objection est peu réfléchie : lorsque nous admirons la beauté d'un objet qui semble n'avoir aucun rapport avec nous , une illusion momentanée nous met à la place de celui qui est à portée d'en jouir. Ce retour de notre entendement, ou plutôt de notre sensibilité, se répète à chaque instant de la vie; et c'est même vraisemblablement par ce fil que la nature nous a attachés aux êtres qui nous environnent; sans cela , nous serions indifférens pour tous. Ainsi, lorsqu'un champ nous paraît beau par son étendue, nous nous identifions pour un moment avec celui qui en recueille les fruits. La beauté de l'univers naît de l'ordre que nous y apercevons , et surtout des avantages qui en résultent pour les êtres sensibles qu'il renferme , et au nombre desquels nous nous plaçons.
Dans les productions de l'art comme dans celles de la nature, la beauté consiste dans les idées de la grandeur et du rapport exact de l'exécution avec un dessein utile, qu'elles font toujours naître dans notre esprit. L'idée de la grandeur excite ordinairement celle de la puissance : eh ! qui ne sait pourquoi la dernière a tant d'attraits pour les hommes.^ voudrail-
on être puissant, sans le profit qui en revient? La grandeur et la petitesse seraient des manières d'être tout-à-foit indifférentes, sans les avantages qui sont attachés à Tune, et les inconvéniens qui accompagnent toujours l'autre.
Les proportions d'un bel édifice nous flattent, parce qu'elles remplissent avec justesse le but qu'on s'est proposé, et qu'elles concourent encore plus à la grandeur et à la solidité de l'ouvrage qu'à son agrément. Des chapiteaux corinthiens les plus déliés et les plus finis nous frapperaient peu, s'ils portaient sur des colonnes dont les dimensions ne nous rassurassent pas sur la pesanteur des masses qu'elles ont à soutenir. Les ornemens ne produisent un bon effet que lorsqu'ils se trouvent réunis à des qualités plus essentielles ; on dédaigne les jouissances frivoles lorsqu'on n'a pas celles qui sont indispensables : un plafond peint par les mains de Michel- Ange ne ferait pas les délices d'un homme qui craindrait à chaque instant de le voir tomber sur sa tête. C'est par de pareilles impressions , mais moins développées, que nous jugeons ordinairement des objets , sans même que notre esprit paraisse s'en apercevoir. L'architecture gothique nous choque, parce que les ornemens dont elle est surchargée , joints à un défaut sensible de proportion dans les movens qu'elle emploie , prouvent encore moins le mauvais goût de l'artiste qu'ils n'annoncent la fragilité de l'édifice, parce que le caprice y tenant lieu de règle, offre à l'œil distrait une infinité d'objets sans dessein, et que les figures
inultiplices qu'on y rencontre , au lieu de nous rappeler la nature , ne nous paraissent propres qu'à la déparer , et font par conséquent souffrir notre ima-
gination.
Mais on dira que , si tout gît dans la grandeur et dans la solidité , rien n'est plus aisé que de se procurer ces avantages; ce serait une fausse idée. Ces avantages dépendent d'une certaine proportion dans les moyens employés pour les obtenir : si on prodigue ces moyens, ils nuisent à l'objet qu'on se propose, et gênent l'usage qu'on en veut faire. C'est donc ce rapport précis des moyens avec un but utile et grand, que rend une chose belle, et c'est ce que nos sens aperçoivent tout d'un coup , lorsqu'ils viennent à être frappés par quelque objet en qui cet heureux rapport se trouve.
Pour ce qui regarde les autres arts d'imitation et les ouvrages d'esprit auxquels on accorde le titre de beaux, leur objet est de nous procurer de nouvelles sensations, d'ajouter des êtres possibles aux êtres existans, et de créer, pour ainsi dire, pour nous un nouveau monde, ou bien de flatter des passions qui nous sont chères , en leur prêtant des couleurs capables de les rendre encore plus séduisantes qu'elles ne sont. Qu'est-ce qui pourrait donc nous intéresser plus vivement que ces arts , ou leurs productions ? Au surplus, rien n'est plus facile dans le jugement que nous en portons, que de confondre notre admiration pour l'artiste, avec le plaisir réel que nous fait son ouvrage , et de donner le nom de beau à ce
qui, bien souvent, n'a d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. La mode , l'affectation et la recherche contribuent autant à rendre incertaine et arbitraire l'idée du beau , qu'à obscurcir les règles qui nous enseignent à le découvrir. Ce qui augmente encore la difficulté de ramener à un principe général tout ce qui a du rapport au beau , ce sont les fausses applications qu'on fait tous les jours de ce terme : chacun donne indistinctement cette qualification aux objets les plus simples et les plus communs , selon l'importance qu'il y attache. Un botaniste s'extasie de la meilleure foi devant une chétive plante que les personnes qui n'y entendent pas finesse foulent aux pieds. Un artisan donne le nom de beau aux productions qui sortent de ses mains, quelque grossières et quelque viles qu'elles soient. Mais , de ces différentes manières même d'appliquer ce mot, il résulte que la beauté n'est fondée que sur des idées relatives, parmi lesquelles celle de l'utilité occupe la principale place ; de sorte que rien n'est beau s'd n'est bon; sinon pour nous, du moins pour les autres, avec lesquels nous nous identifions par la pensée.
Mais tout ce qui est bon n'est pas beau : il semble qu'on ne donne ce nom qu'aux objets dont on aperçoit aisément les rapports. C'est sans doute pour cette raison que ceux qui sont du ressort du goût et de l'odorat , n'ont jamais été appelés beaux ; les quahtés qui les rendent agréables à ces deux sens, sont fondées sur des proportions qui nous échappent. Ainsi l'idée de proportions entre nécessairement
DE LA. FEMME. r)g
dans celle du beau. Toute proportion suppose plusieurs termes corrélatifs, de la disposition desquels elle est le résultat. Cette disposition peut varier à l'infini : les parties qui constituent chaque être diffèrent dans chaque espèce par leur arrangement , leur masse, leur structure, leur liaison; et ces différens rapports ne sont par conséquent en euxmêmes ni beaux, ni laids, puisqu'ils ne sauraient avoir de modèle commun ; ils ne deviennent tels qu'aux yeux de celui qui est en état de juger s'ils remplissent le but pour lequel ils semblent établis; ou s'ils conviennent aux usages qu'il peut en tirer. La beauté des objets est donc une manière d'être qui se rapporte à nos plaisirs, à nos besoins , à notre organisation , ou à l'intérêt illusoire et momentané qui nous attache à ces objets.
Enfin le beau moral nous offre la vertu dans tout son éclat, à côté des avantages qui en résultent pour la société qu'elle honore : le sacrifice continuel de l'intérêt particulier au bien général est la source de ces transports sublimes qu'elle excite toujours dans les âmes honnêtes , et dans lesquels l'admiration se confond avec la reconnaissance.
On a vu , dans la courte digression que nous venons de faire sur les différens genres de beau , qu'il n'y a point de beau absolu essentiel; que c'est tout au plus une abstraction de notre esprit, et que la beauté de chaque objet dépend de certaines convenances que nous y apercevons. Celles qui caractérisent la beauté du sexe ne sont point équivoques , après ce^
WBUOThSCA
que nous avons dit. Mais il faut observer que les convenances générales ne nous frappent dans la fennne que parce qu'elles nous font bien augurer des convenances particulières; celles-ci sont le centre auquel toutes les autres aboutissent : et le grand objet de la génération , auquel la nature a si étroitement lié notre existence, fait que tout ce qui y a quelque rapport doit nous émouvoir puissamment.
De quelque manière que la nature eût pourvu à la conservation de l'espèce, il n'est pas douteux qu'elle n'eût toujours trouvé le secret de nous y intéresser ; mais il semble que l'attrait qui naît de la variété des moyens que les sexes y emploient prête beaucoup de force à celui qui dérive de leur convenance. Un homme aurait peut-être moins de penchant pour une femme qui lui ressemblerait davantage ; de sorte que la curiosité paraît entrer pour quelque chose dans le goût naturel qu'ils ont l'un pour l'autre. Cependant la différence qui l'a fait naître doit avoir des bornes ; si elle était extrême , et qu elle allât jusqu'à effacer le caractère commun qui les rend semblables à certains égards , elle nuirait à l'objet même pour lequel elle est établie , parce qu'elle détruirait cet intérêt qui unit les individus d'une même espèce. C'est ce qui fait sans doute que les différentes espèces , irrévocablement renfermées dans leur sphère, n'entreprennent point les unes sur les autres ; elles diffèrent trop pour se rechercher. Si le charme de la variété est un des moyens destinés à cimenter l'union des deux sexes, l'abus des plaisirs attaché*
T)E LA FEMMK. 1*1
à cette union détruisant l'effet de cette variété , ramène quelquefois l'homme et la femme à une uniformité criminelle , à ce goût honteux qui les dégrade en trompant la nature, qui fait que chacun d'eux cherche dans son propre sexe des plaisirs sans but , et qui, pour être légitimes, doivent être partagés par tous les deux.
Aux convenances physiques que la nature a mises dans la femme pour exciter l'homme à se rapprocher d'elle, elle a joint deux qualités morales qui, quoique opposées par leurs effets , contribuent également à faire valoir les premières ; ces qualités sont la pudeur et la coquetterie ; elles sont comme deux ressorts qui agissent en sens contraires. L'une tâche de faire naître les désirs que l'autre repousse pour en augmenter l'activité , comme quelques gouttes d'eau redoublent celle de la flamme : l'une , par des amorces artificieuses, engage le combat, que l'autre tâche de faire durer pour rendre la victoire plus douce et la défaite plus honorable. La coquetterie fait rechercher ce que la pudeur refuse ; et l'infaillible effet de ces deux moyens ainsi combinés est d'augmenter, d'un côté, le prix de l'objet qu'on défend, et de l'autre , l'ardeur de celui qui le poursuit. Il est vraisemblable aussi que les désirs, contenus quelque temps par les obstacles que la pudeur leur oppose, n'en sont que plus propres à produire leur effet, et qu'un certain délai contribue à donner le degré convenable de préparation et de maturité aux matériaux que U nature doit employer dans la production d'un
«02 SYSliiME niïSlQUE ET MORAL
nouvel être. C'est pourquoi M. de Montesquieu a dit (i) , avec raison , que se livrer à la débauche , qui a toujours été funeste à la population, n'est point suivi-e les lois de la nature, mais les violer; et l'on sait pourquoi Lycurgue voulait que les hommes ne vissent leurs femmes qu'à la dérobée.
La pudeur, dans un être intelligent comme l'homme , ne produit pas seulement l'effet d'une résistance physique ; elle fait encore naître en lui l'idée d'une vertu , et l'estime qui l'accompagne est alors un nouveau lien qui vient renforcer tous les autres. La dissimulation , il est vrai, se trouve dans les femmes à côté de cette veà-tu ; mais ceux qui déclament contre le caractère dissimulé des femmes ne savent ce qu'ils veulent; car vouloir que les femmes ne soient pas dissimulées , c'est demander une chose impossible et même dangereuse; tant il est vrai que nos vices ne sont souvent que des vertus outrées! Cette honte aimable tire peut-être sa source , dans la femme , d'une certaine défiance de son propre mérite, et de la crainte de se trouver au-dessous de ces mêmes désirs dont elle est l'objet, et qu'elle tend à exciter fa). Quelle que soit la nature de ce sentiment, il
(i) Esprit des lois , liv. xvi , ch. i2.
(2) Il n'est personne qui ne sache que ce senliment est plus difdcile à vaincre dans les femmes , lorsqu'elles ont quelque imperfection à cacher. Le fameux Raymond Lulle, de l'illustre famille des Lulle de Barcelone , qui fut philosophe , théologien , médecin , alchimiste et moine , aimait , (lit on , ép«rdmnent un«î Espagnole nommée Eléonore , qui
DE LA FKMME. 10 J
ressemble à la modestie lorsqu'il résiste , et à la complaisance lorsqu'il cède.
La coquetterie est un autre sentiment naturel , mais opposé à la pudeur ; c'est un désir vague de plaire , et de captiver l'attention de tous les hommes , sans se fixer à aucun. Ce sentiment est si inhérent au sexe , que rien ne peut l'effacer ; ce qui a fait dire à M. le duc de La Rochefoucault que les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion.
Il paraît tenir à ce caractère mobile qui naît de
joignait lous les charmes d'un esprit délicat et -vif à tous les agréinens d'une figure inléressanle et noble. Il en était aimé , et il le savait : un si tendre retour semblait lui promettre un bonheur prochain. Mais , quoiqu'il y touchât sans cesse , îl en était sans cesse repoussé. Il prodigua toutes les ressources d'un amant au désespoir pour fléchir Eléo' nore : tout fut inutile. Voyant que le combat entre son amour et la pudeur de sa maîtresse durait plus qu'il ne doit naturellement durer, il enti'eprit d'approfondir un mystère où tout lui paraissait singulier. Après bien des recherches, des tentatives et des ruses amoureuses , il apprit que la charmante Eléonore avait un cancer au sein. Alors, en amant généreux , oubliant son bonheur pour ne s'occuper que de la santé de son amante, il cherche partout le remède qui lui convient ; il entend dire qu'en Afrique un Arabe possède des secrets admirables, et il y vole. L'histoire nous dit qu'il y apprit beaucoup de choses , qu'il trouva même la pierre philosophale : mais c'est le spécifique du cancer qu'il lui fallait, et c'est ce qu'il ne trouva point, et qu'on n'a pas encore trouvé.
rextrcme sensibilité des organes de la femme, comme la pudeur tient sans doute à la timidité qui dérive de leur faiblesse. La perfection de la femme exige qu'elle soit précisément telle que Virgile dépeint Galatée, coquette et timide (i), et que ces deux sentimens se contre-balancent , et soient retenus l'un par l'autre dans de certaines bornes : lorsque l'un acquiert trop de force , l'autre se relâche dans la même proportion. La coquetterie, continuellement irritée par les suggestions dangereuses de la vanité dont elle prend tôt PU tard le caractère , tandis que la pudeur ne se nourrit que de privations pénibles , doit à la longue l'emporter sur celle-ci , et finir par envahir ses droits. Cette dépravation est et doit être plus commune dans tous les lieux où les occasions multipliées, la rivalité , l'exemple , les tentations de l'amour-propre, réveillent continuellement la coquetterie, et l'excitent à se déhvrer d'une contrainte importune par le sacrifice de la pudeur. Dans ces lieux où l'amour ne sert guère que de voile à l'intérêt et à l'orgueil, la coquetterie sera extrême et la pudeur nulle.
Mais en supposant que tout reste dans l'ordre , et que la coquetterie , bien loin de s'écarter de l'institution de la nature , se borne au contraire à en remplir les vues , elle contribuera beaucoup aux douceurs et aux agrémens de la vie , surtout dans les pays où les femmes vivent avec les hommes , et n'en
( 1 ) Malo me Galatea petit lasciva piiella ;
Et fugit nd salices , et se citpit antè viclcri.
DE LA FEMME. lOD
sont point séparées par les barrières que la jalousie orientale met entre eux. Libres d'y donner l'essor à leur goût naturel pour tout ce qui peut augmenter leurs attraits, elles cultiveront avec fruit les arts agréables sans être tentées d'en abuser ; s'exerceront à tirer de la parure des ressources qui sont peut-être encore plus nécessaires que frivoles (i); s'attacheront à acquérir des grâces qui , pour se trouver quelquefois alliées avec le vice , n'en sont pas plus incompatibles avec la sagesse, et répandront une émulation générale de plaire qui donnera nécessairement à la société un aspect plus riant et plus animé. Si les agrémens du corps attirent , ceux de l'esprit fixent
(i) Il n'est pas douteux que le goût modéré de la parure n'ajoute aux autres moyens de plaire. La beauté résidant dans des objets matériels et dans une forme déterminée, il doit y avoir un art indépendant de l'opinion et de la mode, de les présenter avec avantage , en employant des accompagnemens étrangers qui les fassent sortir , comme dans un tableau certaines figures servent à donner du relief aux autres. Il y a surtout un principe physique d'agrément dans la distribution des couleurs : outre qu'elles relèvent l'éclat du teint par des oppositions bien ménagées, elles produisent sur l'organe de la vue un ébranlement agréable qui nous dispose favorablement pour la personne qu'elles parent. Voilà pourquoi il y a des gens exclusivement attachés à certaines couleurs plus analogues que d'autres à leur organisation. L'or , l'argent , les diamans , ne produisent pas si bien cet heureux effet , et semblent plus propres à annoncer l'opulence qu'ù rehausser les charmes de la femme qui les étale.
et enchaînent : les femmes y auront donc aussi l'esprit plus exercé ; la nécessité de provoquer et de repousser les attaques continuelles de hommes , et de prendre , par conséquent , toutes les formes et tous les tons , selon les circonstances , le rendra en elles plus subtil, plus pénétrant, plus étendu , et par la même raison, plus agréable. Comme, parmi des êtres sociables, le bonheur qu'un sexe attend de l'autre dépend de certaines qualités morales qui en assurent la durée, les femmes feront leurs efforts pour les acquérir, et imposeront aux hommes, par leur exemple, Tobligation de les avoir; de sorte qu'en travaillant les uns et les autres à se rendre heureux , ils se trouveront nécessités à devenir meilleurs." Enfin, comme la vertu, qui honore le plus les femmes, parce qu'elle est la plus propre à calmer les inquiétudes des hommes, est un moven des plus puissans pour plaire , il pourra bien arriver qu'elles soient quelquefois vertueuses par coquetterie.
Tels sont les moyens sur lesquels la nature a établi son plan; telles sont les mesures qu'elle a jugé à propos de prendre pour parvenir à ses fins. Ce système n'est réduit en acte que lorsque la femme touche «1 l'îige de puberté. Alors il s'ouvre en elle une nouvelle fonction qui n'augmente pas ses agrémens, mais qui les soutient , et ne les éclipe un moment que pour les faire ensuite mieux briller ; comme un orage rend souvent l'air plus pur et plus serein
DE LA FEMME. lO'^