CHAPITRE III
De IHnfliience de la femme dans Vœavre de la génération.
Le flux menstruel est lin signe d'autant moins équivoque de la fécondité, qu'il marche toujours avec les désirs qui doivent la réaliser. Les cliangemens qui s'opèrent alors dans le caractère de la femme, ne sont peut-être pas moins sensibles que les altérations physiques qui se manifestent dans son corps. Les auteurs accoutumés à rapporter tout à des explications ( j ) mécaniques croient que la source du penchant à l'amour dépend, dans les hommes, de l'abondance de la liqueur séminale, et, dans les femmes, de la grosseur des ovaires. Ils se fondent sur ce qu'on a trouvé cette dernière partie très-gonflée dans des sujets qui avaient été atteints de ce qu'on appelleyi//'e?^r utérine, et sur ce que des animaux en qui cette partie avait été retranchée ne ressentaient plus l'aiguillon qui les sollicite à se. multiplier.
Ces faits ne sont point aussi concluans qu'on pourrait l'imaginer. Une partie grossit en proportion de la quantité d'humeurs que la nature y envoie. Dans
(i) Haller, Elementa physiol. Tome vm , liv. 2g , sect, i, page 8. •
les personnes souvent tourmentées tic désirs , les organes destinés à les satisfaire se trouvent naturellement plus remplis et plus gonflés que les autres, parce que les liqueurs qui contribuent à leur donner la disposition convenable à leurs fonctions, y séjournent plus long-temps , les nourrissent davantage, et en augmentent par conséquent le volume. Ainsi la grosseur des ovaires pourrait , avec plus de raison, être regardée comme la suite que comme la cause des désirs relatifs à l'acte vénérien. Quant à Textirpation de cette partie , elle peut bien quelquefois en tarir la source ; mais ce moyen ne réussit pas toujours. Il est certain que, dans la plupart des animaux qu'on mutile , la nature devient tout-à-fait indifférente pour une fonction qu'elle sent ne pouvoir plus remplir, fiiute d'instrumens. Cependant, comme nous l'avons déjà dit en parlant des eunuques , il en est qui paraissent braver leur dégradation même ; la nature chez eux est si portée à ce qui conserve leur espèce , que , par une erreur qui lui cache son impuissance, elle s'obstine toujours à un combat où elle ne saurait apporter que des armes inutiles.
Le système animal consiste dans une suite d'opérations successives. Chaque âge (i) est caractérisé par des fonctions qui lui sont propres. A l'âge de la puberté se développe celle qui a la conservation de l'espèce pour dernière fin. La nature prépare alors
(i) Slahl , De moi bis œtatum Dissert.
DE LA FEMME. Il']
tous les matériaux nécessaires , et il y a apparence que ceux-ci sont devancés par les désirs, bien loin de les faire naître. Il est un temps où ces désirs ne sont encore que des élancemens sans but, des mouvemens vagues d'un instinct qui cherche un objet sans le connaître. Si ce besoin naissant fait quelquefois éprouver les impressions d'une mélancolie attendrissante (i), il semble d'autres fois s'irriter contre tout ce qui lui est étranger, et se soulager par les brusques écarts d'une humeur farouche. Mais ce dernier sentiment s'adoucit lorsque son objet vient à être plus connu et plus déterminé ; on devient alors plus traitable; on voudrait associer tous les êtres à sa passion pour la mieux faire accueillir. On remarque que les amans sont , pour l'ordinaire , généreux, humains et bienfaisans , soit que n'attachant du prix qu'à l'objet dont ils sont occupés, ils estiment peu le bien qu'ils font aux autres , soit que le besoin qu'ils éprouvent les disposent à mieux sentir ceux d'autrui.
On a trop insisté sur les causes matérielles , et qui tiennent à la conformation des parties , pour expliquer les actes d'un amour désordonné. On a paru se dissimuler le pouvoir qu'a sur notre âme une infinité de causes morales , telle que la lecture répétée
(i) Un des symptômes ordinaires qui caractérisent cette disposition, est un certain goût pour la solitude et la retraite, qui ne manque guère de venir aux jeunes gens , et que M. de Segrais appelle la peùte~vérole de V esprit.
des livres erotiques , rimagination trop lono-temps fixée sur des images voluptueuses, le souvenir cuisant d'un bonheur perdu sans retour, ou d'un plaisir seulement entrevu et échappé, une douce habitude frustrée par le veuvage ou par une séparation cruelle. Les sens une fois embrasés par quelqu'une de ces causes ou par toutes en même temps, ne nous présentent plus les objets tels qu'ils sont, mais tels qu'ils conviennent au sentiment qui nous domine : rame , absorbée dans une seule idée^ semble y rapporter toutes les sensations que nous recevons : toutes ses facultés attaquées à la fois changent la jiature des impressions qu'elle éprouve : le moindre chant qu'on eût autrefois écouté sans attention ou avec indifférence , y porte alors une douce langueur ou y réveille l'activité du désir. Si le coloris des fleurs ne nous offre que des contrastes agréables , ou des comparaisons à faire qui ne sont jamais à leur avantage , leur odeur cause à notre imagination un ébranlement qui se communique à tout le corps, et y répand une impression de volupté. Que de pièges se trouvent pour un amant dans l'ombre et le silence d'un bois ! Le sens du toucher est encore dans ce cas plus vivement et plus singulièrement affecté. Une main par hasard en rencontre une autre : quel est le magique effet de ce contact? L'individu passionné qui l'a ressenti ne respire plus ; son cœur palpite; un torrent de feu circule rapidement dans ses veines ; il ne se connaît plus. Enfin tout prend la teinte de la passion dont on est agité, et paraît
DE LÀ. FKMME. laf)
l'augmenler ; on ne voit qu'elle , on n'écoute que sa voix. P'aut-il être étonné si , dans cette crise , celle tle la raison est souvent à peine entendue ? Il n'esit j)as nécessaire, pour trouver la cause dé ce phénoîiiène , de supposer un vice organique dans les parlies qui servent immédiatement à la génération.
La nature nous porte à cette fonction par l'attrait du plaisir. Comme on a disputé sur tout , on a aussi Voulu savoir si celui que les femmes ressentent est aussi vif que celui qu'éprouvent les hommes. Question oiseuse , digne de l'école , et qui est aussi inutile qu'impossible à résoudre. Il est essentiel, sans doute, et mênie du devoir d'un être intelligent et sensible, de ne point consentir à être heureux tout seul , et sans être assin^é que les autres le sont : mais c'est une vaine subtilité de vouloir déterminer au juste la dose de bonheur qui revient h chacun. Qu'importe le plus ou le moins? Il doit nous suffire de savoir que la nature n'a été marâtre pour personne.
L'ardeur impétueuse avec laquelle l'homme cherche à s'unir à la femme, sembleroit devoir exclure en lui un goût bizarre et contradictoire qui trouble quelquefois son repos. Lorsqu'il est parvenu à surmonter toutes les difficultés qui gênaient sa passion ; lorsqu'il a écarté toutes les barrières, et qu'après avoir marché de victoire en victoire, il se trouve maître de tout, et qu'il ne lui reste plus qu'à jouir, il aime à rencontrer encore un obstacle qui l'arrêté tout à coup ; il veut que le passage qu'il désire le plus de franchir lui soit fermé. La réalité de celte
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clôture est un sujet de controverse parmi les anatomistes. Il y en a qui doutent que cette pellicule qu'on appelle hymen ^ et qu'on dit fermer l'entrée du vagin, ait lieu dans l'état naturel de la femme , et n'admettent qu'une duplicature de la membrane qui tapisse l'intérieur de ce conduit. Cette duplicature, selon eux, en rétrécit seulement le calibre, jusqu'à ce qu'elle soit effacée ou oblitérée par l'exercice réitéré de cette partie. D'autres , plus favorables aux préjugés courans , peut-être trompés par de fausses apparences ou par des productions contre nature, assurent que Xhymen se trouve dans toutes les femmes en qui quelque accident ou quelque imprudence ne l'a pas détruit.
L'importance de cette partie , vraie ou supposée, n'est pas la même dans tous les pays. Chez quelques peuples du Nord, dont l'imagination glacée ne sait ajouter rien à ce que les sens aperçoivent, et à (|ui elle ne montre les objets qu'avec leurs qualités réelles, Xhymen a du être pris pour ce qu'il est en effet, quand on le considère physiquement, c'est-càdire pour un embarras. Aussi chez quelques-uns de ces peuples, dit-on, la paresse voluptueuse des riches paye quelquefois la robuste indigence pour lui épargner un soin pénible, et lui préparer une route à des plaisirs faciles. Au contraire, chez les peuples du Midi , oii le sentiment de l'amour a une énergie prodigieuse, oii les honnnes, non contens du présent, voudraient encore jouir du passe, on a di^i , dans les femmes, attacher le plus grand prix
DE LA FoiMr:. loi
au signe qui constate leur intégrité. Ils le regardent comme un bien précieux, il n'est rien qu'ils rie fassent pour s'en assurer ; leur jalousie , toujours prête à s'alarmer, ne saurait trouver sa sécurité que dans des précautions brutales , ou dans des recherches odieuses qui font gémir la pudeur. Enfin , leur extravagance semble leur faire croire que la nature , se prêtant à leurs caprices tyranniques , leur a ellemême donné le modèle de leurs verroux. (i)
Les idées orientales, parvenues de proche en proche jusqu'à nous, avaient aussi réduit en art, dans nos climats , la manière de découvrir la virginité. Il y a eu pendant long-temps une jurisprudence fondée sur cet art, dont il nous reste encore des actes. On peut voir dans Joubert et dans Venette (2) des rapports juridiques conçus dans les termes techniques et selon le grimoire ridicule que les matrones employaient : elles comptaient quatorze signes auxquels on pouvait, disaient-elles, reconnaître si une fille avait été déflorée ; mais nous renvoyons le lecteur et les matrones au proverbe de Salomon.
il est temps de terminer un préambule peut-être déjà trop long. Comment la femme concourt-elle à la production d'un nouvel être ? Quelle est son in-
(i) On appelle une bande membraneuse qui s'étend quelquefois du haut du vagin en bas, et qui en ferme eu partie l'entrée, columnani virginitatls , la colonne de la virginité.
(2) Tableau de V amour conjugal.
l'i2 SYSTEME rflYSlQUr FT MORAL
llucnce dans une fonction qu'elle ne peut exercer qu'avec le secours de Tlionmie ? Ici s'ouvre un vaste champ aux opinions humaines qui , comme de vains songes qui se détruisent successivement l'iin l'autre, n'offrent d'abord à l'esprit quelques faibles lueurs , que pour le laisser ensuite dans une obscurité profonde ou dans un vide humiliant. Il semble cependant que le premier regard que les hommes ont ])orté sur eux-mêmes , a été en ceci , comme en bien d'autres choses, le plus assuré et le plus heureux. Le résultat de leurs premières observations est encore le monument le plus honorable pour la raison humaine. Le système d'Hippocrate sur la génération est encore aujourd'hui, malgré nos prétendus progrès, le plus clair et le plus vraisemblable. De sorte qu'on peut dire que, pendant plus de deux mille ans, on n'a pas cessé de se tromper à pure perte; on n"a épuisé toutes les erreurs, toutes les découvertes et toutes les rêveries, que pour répéter ce qu Hippocrate avait dit ; on ne s'est si long-temp'i égaré que pour revenir sur la route que ce grand liomme nous avait montrée.
Son sentiinent sur la manière dont l'espèce humaine se conserve et se propage , a été reproduit par un naturaliste célèbre (i) de ce siècle, qui l'a embelli des charmes de son éloquence, mais qui ne l'a pas rendu plus solide en y ajoutant des accessoires peu compatibles avec les idées des anciens. On pour-
(i) M. de Buffon.
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vait même dire que le système d'Hippocrate a plu's perdu que gagné en recevant le vernis de la physique moderne. Ce médecin regardait la semence dans riiomme et dans la femme comme un extrait de toutes les parties du corps. Il croyait que la liqueur séminale de riiomme , mêlée avec celle de la femme dans la copulation, et arrangée par la nature ou par une faculté gènérairice (i) , formait un nouvel être. On dira peut-être que ce mot àejacullé génératrice est lin mot dépourvu de sens , qui ne nous donne aucune connaissance réelle ; une de ces expressions vagues que les anciens substituaient aux explications plus précises que la saine philosophie demande. Nous avouons que l'idée de cette faculté génératrice ne nous apprend rien sur la manière dont elle agit ; mais nous croyons que ce principe, dont l'existence, attestée par l'antiquité , est encore confirmée par beaucoup de modernes , une fois admise , nous épargne toutes les bévues que les raisonnemens physiques, appliqués aux corps organisés, doivent entraîner nécessairement; il fait disparaître toutes les
(i) Aucun médecin ne doiile que les ouvrages d'Hippocrate ne soient quelquefois obscurcis par le mélange adultère des idées qui formaient la physique de son temps , et que les éditeurs mal avisés y ont glissées. On doit lire avec une certaine suspension d'esprit l'endroit où il dit que la chaleur de la femme épaissit les liqueurs séminales. Ce qu'il y a de plus constant et de plus sûr, c'(St
qu'Hippocrate admet pour l'ordinaire une nature qui dirige
tout.
IJ4 svsti;aie physique fï moral
Incunes, loiUes les difficultés qui s'offrent à chaque pas dans les différens systèmes physiques sur la génération.
Si on n'admet point un principe actif qui s'ingère de nos fonctions corporelles, il faut supposer un enchaînement de causes dont les mouvemens liés entre eux se terminent à deux résultats précis, exacts , toujours les mêmes , comme ceux que produisent les ressorts d'une montre. Or , non-seulement l'expérience est contraire à cette supposition, mais le plus simple examen suffit pour faire voir que cela est impossible dans les corps organisés, continuellement en hutte à une infinité d'agens qui les environnent, <-'t qui devraient changer à chaque instant leur détermination. Ils ont donc besoin d'être régis par un principe indépendant, jusqu'à un certain point, des causes physiques, et qui aille à sa fin sans que rien l'en détourne; et c'est ce que fait le principe qui anime les corps vivans. Les différentes périodes qui partagent la vie , gardent toujours à peu près le même ordre; Tépoque de la dentition , celle de la puberté, celle où cesse la faculté d'engendrer, arrivent toujours à peu près vers le même temps, quel que soit l'état de l'individu , gras ou maigre, faible ou robuste.
Si la semence, comme on le prétend dans une hypothèse récente, n'était que l'excédant de la matière destinée à faire croître et à nourrir les différentes parties du corps, il arriverait souvent que des enfans seraient propres à la génération , parce qu'il n'est pas douteux que les sucs nourriciers ne soient
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quelquefois surabondans chez eux : d'autres sujets toujours maigres , dépourvus de matière organique superflue , n'atteindraient jamais la puberté : enfin , si le principe qui sert de fondement à celte hypothèse était vrai , il n'y aurait que confusion dans le monde organisé , et tout y serait subordonné au l)asard.
Sans vouloir examiner jusqu'à quel point sont probables les rapports d'attraction d'après lesquels on suppose que les différentes parties qui doivent former le corps du fœtus s'arrangent entre elles , nous nous contentons de remarquer que cette supposition rend la conception bien précaire; car, pour que l'œuvre de la génération réussisse, il faudra toujours une quantité de semence déterminée. Si , de la quantité de liqueur séminale qui doit entrer dans la matrice, la partie qui doit former la tête, le bras ou tout autre organe, s'écarte des autres ou s'arrête en chemin, la conception sera manquée; et, comme la quantité précise de semence nécessaire pour former un homme ou un animal et l'exacte réunion de toutes ses parties auront rarement lieu dans une matière liquide , et dont les parties doivent avoir peu d'adhérence entre elles , toute la vie se passera en essais imparfaits et inutiles.
On a pensé que la simple attraction des parties ne formerait point un tout varié dans sa forme, comme le corps liumain , si ces parties étaient homogènes ; il a fallu supposer que les molécules organiques qui doivent entrer dans la structure de chaque membit'
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du fœtus ont été déjà moulées dans celui du père ou de la mère , et y ont reçu la configuration qui les distingue, ce qui revient un peu à l'idée d'Hippocrate, mais surtout à celle d'Anaxagore. M. Bonnet (i) remarque très-bien qu'il est impossible que ces molécules aient été moulées, puisque étant le superflu de la nourriture qui a été reçue dans les moules, elles n'ont pu y entrer, et par conséquent y prendre la forme qu'elles doivent avoir.
La manière dont les corps se nourrissent et croissent est assez difficile à concevoir. Dans le svstème dont il s'agit, on dit que c'est par inius-susception. Les moules qui admettent la matière organique , ont été supposés par conséquent être des moules intérieurs, c'est-à-dire, qu'on a essayé d'expliquer une chose obscure par une chose qui répugne.
Rien n'est plus arbitraire que la manière dont on veut , dans cette hypothèse , que se forment le placenta, et toutes les autres dépendances du fœtus. On a dû être , en effet , fort embarrassé pour dire quelque chose de satisfiiisant sur la formation de parties qui n'ont aucun modèle ou aucun moule ni dans riiomme ni dans la femme.
L<i faculté génératrice des anciens, ou l'àme architecte, qui n'est que \e% formes plastiques de Cudworth, admise par beaucoup de modernes, et surtout par Stahl , lève aisément toutes ces difficultés. Ainsi, le système d'Hippocratc nous paraît, à tous
(i^ Corps oig^fuiisés.
DE LA FEMME. l^-J
égards, plus lumineux et plus vrai que le système moderne qu'on a voulu calquer sur lui.
Les anciens, pour rendre raison de la différence du sexe , disaient que le mâle et la femelle avaient chacun une semence forte et une semence faible ; que , si la semence du mâle , soit par sa quantité , soit par son activité, était supérieure à celle de la femelle, il naissait un mâle; qu'au contraire, si la semence de la femelle l'emportait, il en résultait une femelle. Cette distinction de divers degrés d'activité dans les liqueurs séminales du mâle et de la femelle, n'est pas hors de vraisemblance.
Ils expliquaient la ressemblance des enfans avec leur père ou leur mère, comme on le fait aujourd'hui dans le système des molécules organiques. Ils la tiraient de la nature et de la constitution des humeurs , dont les parties sont supposées avoir la même forme et prendre le même arrangement qu'elles avaient dans le corps du père ou de la mère. C'était l'idée commune de tous les anciens médecins et phy-, siciens. (i)
Il n'est pas aisé de concevoir comment un homme du savoir de M. Astruc a pu dire (a) qu'en adoptant le système d'Hippocrate sur la génération , on tomberait dans la même absurdité qu'on reprochait aux Epicuriens , d avoir cru que l'univers s'était formé par le concours Jortuit des atomes agités dans le
(l) Valère Maxime, lib. ix, cap. i 5.
(?) Ttaitc des rnalcflies dt;<; femmes , tome v, page 5l.
i38 systî:me physique f.t moral
vide. PremicToment , Hippocrate n'a pas prétendu que les liqueurs séminales dussent leur union à une rencontre fortuite. Secondement, il n'y a pas plus de hasard dans l'arrangement qu'ont pris les atomes d'Epicure, qu'il n'y en a dans les compositions chimiques qui résultent du mélange de plusieurs mixtes. Epicure supposait des atomes ronds, pointus, crochus, comme quelques physiciens ont supposé que les alkalis avaient la forme d'une gaine , et les acides celle d'aiguilles pointues, en vertu desquelles ils opèrent les effets qu'on leur voit produire. D'ailleurs, le hasard n'est qu'un enchaînement de causes que nous ignorons ; et à ce titre , les causes même que M. Astruc admet pour expliquer la génération , comme toutes celles que peuvent adopter les autres médecins et les autres philosophes, ne méritent pas moins le nom de hasard.
Le système d'Hippocrate, ou plutôt des anciens médecins ( car il est vraisemblable qu'il l'avait reçu de ses prédécesseurs), fut peu altéré par les philosophes et les médecins qui le suivirent. Aristotc n'eut pas besoin de lui donner une forte entorse pour le faire cadrer avec son système général de physique. Il prétendit (}ue la cause efficiente de la génération était dans la semence du mâle, qui vivifiait celle de la femelle; c'est-à-dire , selon sa manière de parler , que le mâle fournissait \^ forme y et la femelle la matière. Ce système, ainsi modifié, suivit le sort de toutes les autres opinions de ce philosophe, et fit la même fortune parmi les pliysiciens. Les médecins
Dr. LA FEMME. I Sq
continuèrent de l'admettre tel qu'il était sorti des mains d'Hippocrate, jusqu'à ce que l'anatomie vînt changer les idées.
Cette science qui , en recherchant la structure des organes et la nature des ressorts qui font mouvoir les animaux, se propose, comme si cela était possible^ de nous faire connaître toutes leurs propriétés; cette science qui, en agrandissant le domaine de la physique, a si peu étendu celui de la médecine, dont presque chaque découverte a été marquée par un nombre plus ou moins considérable d'erreurs, lorsqu'elle découvrit les ovaires, donna lieu de croire que les vésicules rondes qu'on y voit étaient des œufs. L'esprit humain aime naturellement à trouver des ressemblances , parce que cela soulage sa faiblesse ; plusieurs faits réduits à un seul le gênent moins que s'ils étaient séparés : d'ailleurs, la ressemblance qu'on crut trouver dans les diverses manières dont les hommes et les oiseaux se multiplient, dut frapper par sa singularité. Nous ignorons si les femmes s'accommodèrent d'un système qui les assimilait aux poules, mais dans ce système elles avaient la plus grande part à l'œuvre de la génération; elles se trouvaient par là les dépositaires de tout le genre humain : on prétendit que l'œuf contenait le fœtus tout formé, et que la semence de l'homme ne faisait que lui donner l'impulsion qui devait produire son développement.
Comme on avait de la peine à comprendre comment le fœtus s'était formé dans l'œuf, on prétendit
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résoudre la question en la reculant : on fit remonlf r la formation du fœtus au commencement du monde, oîi l'on supposa que Dieu avait emboîté les uns dans les autres tous les œufs et tous les fœtus desquels devait sortir toute l'espèce humaine. Les œufs femelles contenaient non-seulement une femelle, mais encore avec elle des œufs qui contenaient ou des mâles sans œufs, ou d'autres femelles avec des œufs qui diminuaient toujours de grandeur dans le rapport de la première femelle à son œuf. Ainsi les femmes avaient alors la plus grande influence dans la génération.
Une nouvelle découverte anatomique , et par conséquent un nouveau système, vint les dépouiller de cet avantage. M. Hartsoecker, ayant examiné au microscope la semence de différens animaux, y découvrit une multitude innombrable d'animalcules qui s'agitaient en différens sens , et y nageaient comme des poissons. Cette découverte étonna le monde sar vant; on ne douta plus que ces animalcules ne fussent les germes des hommes à venir; on crut avoir trouvé le secret qu'on cherchait depuis si long-temps.
Cependant , à mesure qu'on examinait la chose de plus près , et que la première agitation des esprits se calmait, les doutes naissaient en foule. Ces prétendus petits animaux n'avaient point la forme humaine; leur prodigieuse quantité eflVayait l'imagination. On ne pouvait se résoudre à croire que lu nature établît Texislence d'un animal sur la destruction de plusieurs millii'rs d'autres animaux , et qu'un
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de ces animalcules ne pût vivre qu'en sacuifiant , comme un sultan cruel, tous ceux qui avaient les mêmes droits que lui. Cette considération donnait de l'humeur ; on était fâché d'avoir reçu la vie à ce prix ; on accusait la nature d'être trop prodigue. On voyait, il est vrai, dans la production des plantes, im exemple de cette excessive fécondité; on savait qu'un million de germes périt pour un qui réussit. Mais cette analogie , tirée des végétaux regardés communément comme insensibles, ne rassurait pas tqut-à-fait.
Les physiciens et les médecins sur lesquels la découverte des animalcules avait fait une forte impression , demeurèrent convaincus qu'ils étaient le fondement et la source de toutes les générations futures. Dans le système des œufs , on a%'ait cru que tous les œufs et tous les hommes avaient été renfermés dans ie premier œuf; on crut, dans le nouveau système, que tous les animalcules avaient été enchâssés les uns dans les autres , avec cette différence , qu'ici l'animalcule mâle contenait tous les mâles et toutes les femelles qui devaient naître de lui, tandis que l'animalcule femelle était borné à son propre individu; de sorte que, dans cette nouvelle hypothèse, les hommes avaient là supériorité que les œufs avaient donnée aux femmes.
Quelques auteurs prévenus en faveur des œufs, et qui n'osaient point rejeter les animaux spermatiques, tâchèrent de concilier les deux hypothèses. Ils supposèrent que les animalcules introduits dans la
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matrice s'insinuaient en rampant dans les trompes de Faloppe, qui les portaient jusqu'aux ovaires; que là, le plus heureux ou le plus adroit était reçu dans l'œuf le plus propre par sa maturité à lui servir d'asile ; que l'œuf détache de l'ovaire tombait dans la trompe, d'où il descendait dans la matrice pour s'y attacher, y croître et s'y développer; enfin , que la pluralité des fœtus dépendait de la pluralité des œufs prêts à recevoir autant d'animalcules.
Si tous les physiciens ne crurent pas que les parties actives de la semence fussent de vrais animaux , il y en eut aussi d'autres qui se défièrent si peu de leur imagination , qu'ils crurent non-seulement à l'existence de ces animalcules, mais bâtirent encore plusieurs fables ridicules sur leur prétendu sexe , sur leur accouplement et leurs autres fonctions. Ce que les uns assuraient de bonne foi , M. Plantade de Mont- ])ellier le certifiait , pour se jouer des savans , et publiait, sous le nom de Dalempatius, des observations supposées , dans lesquelles il enchérissait sur les contes qui couraient.au sujet des animalcules spermatiques.
M. de Buffon pense que les parties qu'on a prises pour des animalcules ne sont point des animaux; mais les matériaux actifs qui doivent former un animal. Il suppose que la hqueur séminale contient en petit toutes les parties nécessaires au fœtus, c'est-àdire des yeux, des bras, un estomac, un poumon, un cœur, etc., et que ces parties ont été fournies par les organes semblables du père et de la mère;
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que ]a femme n'a aucun avantage sur l'homme à cet égard , et que la semence de l'un et de l'autre contient également tout ce qu'il faut pour la formation du fœtus. On est d'abord tenté de demander pourquoi la réunion de la liqueur séminale du mâle et celle de la femelle est nécessaire, si chacune a toutes les parties qui doivent constituer l'embryon. On voit bien que le mâle manquant de lieu propre à son développement, c'est-à-dire, de matrice, a besoin du secours de la femme ; mais on ne voit pas pourquoi la femelle ne peut point engendrer sans le secours du mâle , ayant la matière et le lieu propre à la faire germer.
Dans ce système, on explique les ressemblances d'une manière assez spécieuse. On suppose, connne nous l'avons déjà dit en parlant des anciens qui avaient le même sentiment, que les parties analogues fournies par le père et la mère gardent clans le fœtus la même forme, le même arrangement et la position respective qu'elles avaient dans les organes du père et de la mère. Pour rendre raison de la différence des sexes , on y dit que l'enfasit prend celui de lindividu qui a fourni le plus de matière organique. Si cette idée flatte et satisfait l'imagination, il s'en faut de beaucoup que la raison y trouve également son compte , et qu'elle s'accorde avec tous les faits. Selon ce système , il faut non-seulement que la semence entre dans la matrice , mais qu'elle y entre encore en suffisante quantité. Il serait inutile de se prévaloir des exemples qu'on rapporte de cer-
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taines femmes qui ont, dit-on , conçu sans avoir souffert aucune intromission de la part de l'homme, parce que ces faits sont assez rares ou assez apocryphes pour qu'on ait le droit de les nier. Mais personne n'ignore que toutes les expériences d'Harvey, que toutes les ouvertures multipliées qu'il a faites des femelles de différentes espèces d'animaux , immédiatement après l'acte vénérien , n'ont jamais pu lui faire apercevoir la moindre goutte de liqueur séminale dans leurs matrices.
S'il nous était permis de mêler nos conjectures à celles de tant de savans sur un point d'histoire naturelle si intéressant et si obscur, nous avouerions que les œufs nous paraissent avoir été le fruit d'une similitude imparfaite fournie par les vésicules des ovaires , comme les animalcules l'ont été d'une induction trop précipitée qu'on a tirée d'un fait mal approfondi. Nous pensons, ainsi que M. de Buffon , que les molécules vivantes de la semence ne sont point des animaux , mais une matière propre à devenir un animal. Cependant est-il nécessaire qu'elle contienne en petit tous les organes qui doivent entrer dans la structure du fœtus? Trop de difficultés s'opposent à une pareille supposition. Ne pourraiton pas à celle-ci en substituer une autre qui , peutêtre, n'aurait pas les mêmes inconvéniens , et qui certainement s'accorderait mieux avec les expériences d'Harvey, les seules qui eussent pu nous éclairer sur le mystère qui en était l'objet, si celle décoyverte eût été réservée à l'esprit humain '^
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Serait-ce contre les règles d'une exacte analogie, de prêter à chaque partie de la semence du mâle les propriétés qu'ont ces espèces de vers aquatiques , dont nous devons à M. Trembley la singulière histoire ? Il suffit peut-être à la plus petite partie de la semence de pénétrer dans la matrice pour déployer les facultés qu'elle a , et acquérir celles qui lui manquent , pourvu néanmoins que la matrice , de son coté, soit disposée à favoriser son développement; car cette disposition respective est nécessaire danstoutes les espèces chez lesquelles la génération s'opère par le concours des deux sexes.
Les polypes séminaux , sans doute d'une nature plus composée que les polypes d'eau douce , ont besoin de se dépouiller dans la matrice de quelque entrave qui gênait leur activité, ou d'y recevoir dans leur structure quelque addition nécessaire au nouveau genre d'existence dont ils vont jouir. Si chaque particule sensible de la semence est un point vivant, comme il y a apparence , la plus légère émanation de la matière séminale du mâle, suffira pour rendre la femetle féconde. Cela rendrait plus vraisemblable ce que les auteurs ont dit de l'esprit séminal , aura seminalis , lequel, à ce qu'on prétend, introduit à travers les pores dans les organes de la femme propres à la génération, peut seul la mettre en état de concevoir sans que la copulation soit parfaite. On conçoit aisément que l'énergie de la liqueur séminale peut être si forte dans certains hommes Ti),
(i) On peut cooccAoir aussi qu'il y a des circonstances
lO
l/jT) SVSTÏIJMK PHYSIQUE ET M OP. AL
t;t l'acilt-iir (VengerKlrer si vive dans certaines femmes, que le plus petit atome de cette liqueur qui trouvera une ouverture pour pénétrer dans la matrice ou dans tout autre lieu propre <'i remplir le même objet, s'y fixera pour y végéter, et parvenir enfin à l'état d'homme. ,
Il ne s'agira plus alors de la quantité de semence ^qui doit y entrer; il suffira qu'il yen entre. Les expériences d'Harvey, qui n'a jamais pu découvrir le moindre vestige de semence dans les matrices de> biches et des lapines qu'il a ouvertes, n'auraient, dans ce cas , rien de surprenant, parce qu'un atome séminal logé dans les petites lacunes de la matrice peut s'y dérober à l'œil de l'observateur, jusqu'à ce qu'il ait attiré à lui et assimilé assez de substance de la mère pour devenir sensible. Harvey n'a , en effet , vu d'abord qu'un point animé , autour duquel se sont successivement arrangés les différens membres qui composent l'animal (i). C'est ainsi qu'un polype mutilé recouvre toutes les parties qu'il a perdues. Il est vrai qu'on dit que les parties de l'embryon sont formées avant qu'on puisse les apercevoir , et qu'Harvey a cru mal à propos qu'elles se formaient dans
qui rendent la semence plus ou moins propre à la généralion. On dit que le venin de la vipère est plus actif lorsque cet animal a été irrité. Pourquoi n'en serait-il pas de mcine de la liffueur séminale? T'ojcz ce que nous avons dit dos effets de la pudeur, et ce que nous disons de ceux de l'iina- ^ination.
(i) Uurvey , de cerrorum et tlamaruin coïtu exeicil.
l'instant où elles commençaient à devenir sensibles. Mais comme cette objection n'est qu'une supposition, elle ne saurait avoir la moindre force contre une conséquence naturelle tirée d'un fait que les sens ont découvert à Harvey. Cet auteur, qui, avec un bon microscope, a vu un point vivant prendre par degrés une forme , et se revêtir d'organes qu'il n'avait point , a été en droit d'affirmer que la chose se passait comme il l'avait vue, et ses adversaires n'ont point celui de supposer ce que personne n'a encore pu voir. D'ailleurs cette formation du fœtus en détail n'a rien qui choque , et se trouve conforme à d'autres faits naturels. On sait que les jambes des écrevisses se régénèrent ; le polype à qui l'on a coupé la tête et la queue , et qui les recouvre, nous donne un exemple d'un animal qui peut acquérir de nouveaux organes.
D'un autre côté , on a de la peine à croire que toutes les parties d'un animal aussi composé que l'homme , puissent être toujours à portée de se joindre et de s'arranger dans un état de liquidité , comme cela doit être lorsqu'on suppose que toutes ses parties sont déjà formées dans la semence. La moindre secousse ne suffirait-elle pas pour eu détruire l'assemblage? le moindre souffle ne les éloignerait-il pas de la sphère d'attraction qui les tient réunies, ce qui rendrait la conception trop incer* laine et trop fortuite ?
Dans notre supposition , la semence , au lieu d'être uu amas d'organes ébauchés, ne sera qu'une matière
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animalisée, dont cliaque partie sera capable de devenir un centre d'activité, comme chacnn des morceaux d un polype peut devenir un polype. Cette matière lancée dans la matrice s'y attachera en totalité ou en partie; cet organe, frappé par la sensation qu'il désirait, et que la présence de cette matière lui procure, s'en emparera aussitôt , y ajoutera ce qui lui manque pour former un fœtus , la couvrira <les enveloppes qui doivent la mettre à l'abri des accidens, et concourir avec les autres moyens à lui donner le degré de perfection qu'elle y doit recevoir.
Personne ne doit douter que la matrice ne soit un organe actif, doué d'un instinct particulier , inexplicable, lequel non -seulement ajoute à la matière fournie par le mâle, mais encore la modifie, l'arrange d'un,e manière relative et convenable à chaque espèce. On trouvera peut-être surprenant qu'un instinct aveugle puisse former des organes réguliers. Mais est-il moins merveilleux de voir des oiseaux Làtir des nids de la structure la plus délicate et la plus précise, sans avoir jamais appris à les faire? Pourquoi les opérations intérieures de l'instinct seraient-elles moins sûres que celles qu'il produit au dehors? Pourquoi la matrice ne peut-elle pas former les tissus qui enveloppent l'embryon , comme certains insectes lîlent eux-mcmes la toile dans laquelle ils doivent s'ensevelir, et dont ils fournissent aussi la matière ?