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CHAPITRE IV

Des effets de V imagination de la mère sur V enfant.

Tout le monde paraît convenir que la conception est plus assurée , lorsque les deux individus qui y coopèrent , s'égarent en même temps dans les transports dont elle est le fruit. Cette courte aliénation dans laquelle leur âme semble pour un moment passer toute entière dans le nouvel être qui doit en résulter, et les circonstances physiques qui la précèdent sont peut-être une condition nécessaire, un acte propre à imprimer le sceau d<; la vie à l'ouvrage

fC.s

DE LA FEMME. ïbl)

âe la génération : comme un corps qu'on électrise , les molécules de la semence reçoivent peut-être par là des propriétés qu'elles n'avaient pas encore.

On prétend que la disposition morale où peut se trouver alors la femme , a beaucoup de pouvoir dans la formation du fœtus, soit pour modifier de diverses manières sa constitution physique, soit pour déterminer le caractère et la trempe de son esprit. Nous avons dit ailleurs qu'il était vraisemblable que les divers états des humeurs, ou par Timpression locale qu'elles peuvent faire sur les parties sensibles , ou par la perception générale que l'âme en a, influent beaucoup sur la manière d'être actuelle de celle-ci. Comme il y a entre elle et le corps une correspondance intime et constante, il se peut aussi que les mouvemens de l'âme, en refluant sur les humeurs, y causent des altérations momentanées, en augmentent ou en diminuent la vitalité. Si cela était, il aurait surtout lieu pour la semence dans un moment où toutes les facultés de l'âme semblent se réunir pour la vivifier, et toute la sensibilité se concentrer dans l'organe qui la fournit. Il est du moins vrai qu'il n'est point impossible que l'imagination de la mère, et peut-être aussi celle du père, aient quelque influence sur la conception.

Une tradition populaire veut que les enfans illégitimes aient plus d'esprit et de sagacité que les autres. M. le Camus sans doute (i) ajoutait foi à celte

(i) Médec. de l'esprit , lonic i, page 3 i o.

tradition , puisqu'il tache d'expliquer le fait qui en est le sujet. Il fait entendre que les enfans illcgilimes sont ordinairement le fruit d'un amour industrieux ; que l'esprit de leurs p.irens, continuellement aiguisé par les ruses nécessaires à une tendresse traversée par des obstacles continuels, exercé par les artifices propres à tromper la jalousie d'un mari ou la vigilance d'une mère , éclairé par le besoin de dérober à l'opinion publique des plaisirs qu'elle condamne , doit nécessairement transmettre aux enfans qui en proviennent, une grande partie des talens auxquels ils doivent le jour; au lieu que les enfans nés dans l'indolente sécurité d'un amour permis, doivent se ressentir de cette espèce d'abandon , de cette inertie d'âme avec laquelle on leur a donné l'être. Enfin la plupart des gens ( et les idées du vulgaire ne sont pas toujours à dédaigner) pensent que la manière dont l'âme de la femme est affectée dans l'acte de la génération, n'est point une chose indifférente pour Tenfant.

Il ne doit pas moins participer aux affections de la mère après la conception; il est devenu une partie de son individu; elle l'a associé à son être; elle lui fournit la matière propre à le nourrir et à le faire croître; il est animé par sa chaleur; il vit autant de la vie qu'elle lui commun i(jue que de la sienne propre. Il ne serait pas surprenant que les passions qui jieuvent agiter la mère passassent jusqu'à lui. La communication qui rend cela possible existe : l'enfant lient intimement à la matrice par le placenta et

DE LA FOIME. l6j

par le cordon ombilical. On ne voit pas à la vérité des nerfs dans ces dernières parties; mais, pour que la vie circule et se porte d'un endroit à un autre, il n'est pas nécessaire que les parties soient unies par des trames nerveuses , il suffit qu'il y ait entre elles une libre continuité. Les nerfs sont des cordages nécessaires dans les animaux destinés à produire de grands mouvemens et à remuer de grandes masses; mais tous les corps organisés n'en ont pas besoin. Un des phénomènes qui peuvent servir à prouver ce commerce réciprqque, et cette communauté de mouvemens vitaux qui sont entre la mère et le fœtus , ce sont les enfans acéphales, c'est-à-dire, qui naissent sans crâne et sans cerveau ; ils meurent dès leur naissance , parce que ces parties sont essentielles et nécessaires à l'homme qui vit de sa propre vie; le fœtus \it sans elles, parce qu'il doit à la mère une partie de la force qui l'anime, et qui supplée aux organes qui lui manquent.

Un des auteurs (i) les moins disposés à croire aux effets de l'imagination de la mère sur l'enfant , après avoir épuisé tout le jargon de l'anatomie pour prouver l'impossibilité d'une transmission des affections de la mère à l'enfant, est forcé d'avouer que des enlans ont été sujets, pendant leur vie, à des convulsions , parce que leur mère avait été , pendant sa grossesse, frappée d'une forte terreur ou de quel-

(i) Haller, Elcm. physioL corp. hum. tora. viii , lib, 26; pag. /,3o.

ij3 systè.mk physique et moral

qirautre passion vive. Cet auteur avait dit que, faute de nerfs qui établissent une communication entre la mère et le fœtus , et qui sont les seuls moyens par lesquels les mouvemens de Tame peuvent se transmettre au loin , la mère ne peut point faire éprouver à l'enfant les impressions qu'elle ressent. Mais si , de son propre aveu , une mère a communiqué à son enfant les convulsions dans lesquelles une forte terreur l'avait jetée , il est évident que la mère peut faire partager ses affections au fœtus sans le secours intermédiaire des nerfs.

Malebranche a donné, comme chacun sait, la plus grande extension au pouvoir de l'imagination de la mère sur l'enfant. Plusieurs auteurs ont entrepris de le réfuter ; mais les moyens dont ils se sont servis sont très-vicieux ; ils sont tirés de l'anatomie des parties, et des rapports mécaniques qui sont entre les organes. Si on voulait expliquer les phénomènes de l'électricité par les lois générales du mouvement, on trouverait qu'ils ne cadrent point avec elles r ils V tiennent peut-être; mais comme ils n'en sont point des effets immédiats, et qu'ils sont surbordonnés à des causes intermédiaires, il faudrait connaître cellesci pour voir la liaison qu'ils ont avec les premières. Il en est de même des phénomènes de la vie, de la végétation. Chaque ordre d'être a sa mécanique particulière; et vouloir juger des effets relatifs à un ordre par les lois de la mécanique propre à l'autre, est une des plus grandes erreurs de logique qu'on puisse commettre. Ainsi, lorsqu'on dit que les lui-

pressions de la mère ne peuvent point se transmettre à l'enfant par le moyen des humeurs qu'elle lui envoie , et lesquelles , dit-on , ne sauraient communiquer rien de moral, il nous semble qu'on confond les objets, et qu'ayant alors en vue une simple machine hydraulique , tous les raisonnemens qu'on en tire portent sur un principe faux.

M. de Maupertuis (i) nous a paru être plus près du vrai : « Qu'une femme troublée, dit-il , par quel- » que passion violente, qui se trouve dnns un grand n péril , qui a été épouvantée par un animal affreux, )) accouche d'un enfant contrefait, il n'y a rien que » de très-facile à comprendre. Il y a certainement » entre le fœtus et la mère une communication assez ^) intime pour qu'une agitation violente dans les es- » prits ou dans le sang de la mère se transmette jj dans le fœtus, et y cause des désordres auxquels :ij les parties de la mère pourraient résister, mais .^) auxquelles les parties trop délicates du fœtus suc- » combent. » Ce n'est point parce que M. de Maupertuis explique le fait, que nous admettons sa possibilité; car il y aurait bien des choses à dire sur l'explication qu'on en donne, mais parce que c'est un accident trop commun pour qu'on en puisse douter. Le même auteur ajoute que, lorsque nous voyons souffrir quelqu'un , nous participons à ses douleurs, et que la nature n'a pas trouvé de moyen plus efficace de nous rendre compatissans pour les

(i) ^énus phy iiqun , première partie , chap. i5.

iGo SYSTIME PHYSIQUi: ET MORA.L

.lutres , que de nous faire éprouver à nousmêmes une partie de leurs maux; que, lorsqu'un homme reçoit devant nous quelque coup violent dans un membre , nous nous sentons tout-à-coup frappes dans le même endroit, et que, par conséquent, l'histoire de la femme accouchée d'un enfant dont les membres étaient rompus de la même manière dont elle les avait vu rompre dans un criminel , n'a rien qui ne soit facile à concevoir.

Il y a une autre classe de phénomènes rapportés à l'imagination des mères ; ce sont ceux qui consistent dans la figure de l'objet dont elles ont été épouvantées, ou du fruit, ou de tous autres mets tju'elles ont désirés pendant la grossesse , empreinte sur l'enfant. Cet ordre de faits est plus difficile à exphquer que le précédent, et cette raison a déterminé M. de Maupertuis (r) à ne point y ajouter foi. ?Sous pensons que , lorsqu'une chose n'est inexplicable que parce quelle est obscure , et que parce que nous ignorons des circonstances qui nous en donneraient la clef si nous les connaissions, le doute devrait être la ressource la plus digne du sage. 5- C« qu'on ne saurait nier, c'est que l'esprit des femmes enceintes est singulièrement modifie. Leurs envies, leurs caprices, leurs dégoûts, prouvent qu'elles sont dominées par des sensations intérieures qui naissent du nouvel état où elles se trouvent; les cavies surtout , qui sont alors en elles une espèce

h) Vèmis physique , pieraière parue, page 83.

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de délire, pourraient bien venir du sentiment de quelque besoin qu'éprouve l'enfant. L'instinct alarmé s'attache à des objets bizarres qu'il croit propres à le rassurer ; mais ces erreurs même font voir avec quel intérêt il veille à la conservation du dépôt qui lui est confié.

Nous allons exposer, dans le chapitre suivant, dans quels rapports l'enfant se trouve avec la mère pendant l'espace de neuf mois , c'est-à-dire quels sont les phénomènes de la grossesse.

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