CHAPITRE VI
Du terme naturel de V accouchement.
La durée de la gestation varie dans les différentes espèces d'animaux. Dans l'une , elle est de onze mois ; dans l'autre, de cinq ; dans celle-ci , de six semaines; dans celle-là, d'un mois; dans l'espèce humaine, elle est communément de neuf mois. Ce serait outrager la raison que de recourir à l'autorité d'Hippocrate et d'Aristote pour établir un fait aussi généralement admis , et qui frappe aussi fréquemment les yeux de la multitude. Si le sentiment de ces auteurs est de quelque poids et mérite quelque considération, c'est lorsqu'il s'agit de constater la réalité de quelque t-xception survenue dans l'ordre que la nature semble ^'étre assujettie à suivre constamment. Ces hommes i-t leurs semblables, plus exercés à suivre les diverses inflexions de sa marche, sont plus à même d'y apercevoir les écarts qui échappent aux yeux distraits à.\\. vidgaire; l'on peut, dans ce cas, prêter à leurs décisions ce degré d'assentiment qu'on doit au rapport d'un homme clairvoyant et désintéressé, dans une
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matière qui n'admet que des probabilités, et pas une preuve pbysique. Lorsque Hippocrate, Aristote , M. Lieutaud, M. de Buffon, M. Petit, et tant d'autres écrivains capables d'en imposer par leur savoir et par la supériorité de leurs talens, nous disent que la durée de la grossesse quelquefois se prolonge jusqu'au dixième, au onzième, et au douzième mois, on peut les en croire , non point parce qu'ils l'ont dit, mais parce qu'un fait qui ne répugne point à l'esprit, et qui ne choque point la justesse et l'ordre naturel des idées , avancé par des hommes instruits, doit être cru, si on n'a pas une preuve complète et démonstrative du contraire.
Ceux qui soutiennent l'impossibilité des naissances tardives, ont tout le désavantage qu'on a lorsqu'on défend une proposition négative. Aussi leurs raisonnemens se ressentent-ils de la faiblesse et de l'incertitude des principes sur lesquels ils établissent leurs prétentions. Tantôt ils disent que les lois de la physique s'opposent aux accouchemens tardifs ; que l'ordre de la nature, qui a fixé la durée de la grossesse à neuf mois dans l'espèce humaine , est invariable : tantôt, s'embarrassant peu si le fait existe ou non, et n'en envisageant que les conséquences, ils certitifient que si le terme de l'accouchement pouvait varier, le trouble et la confusion s'empareraient de la société. En changeant ainsi de question , en invoquant d'abord des lois de physique qu'on ne connaît point , et un ordre dont les ressorts nous sont ca-
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chés , et en voulant ensuite décider de la réalité d'un fait naturel par les suites morales qu'il pourrait avoir, ils ressemblent à des hommes qui, marchant sur un terrain infidèle et peu sûr , portent en tremblant leurs pas çà et là sans les fixer nulle part , ou à des ouvriers maladroits qui , choisissant parmi de mauvais instrumens, rejettent successivement ceux, qui se présentent, et finissent par prendre le pire de tous.
La plupart des médecins et des naturalistes anciens pensaient que le terme de l'accouchement n'est point aussi fixe dans l'espèce humaine que parmi les animaux; et en cela, ils étaient vraisemblablement meilleurs observateurs et meilleurs philosophes que les modernes qui les contredisent , sous prétexte que les siècles où ils vivaient n'étaient point encore éclairés par le flambeau de la physique. La physique nous a , sans contredit , appris beaucoup de choses , mais il s'en faut beaucoup qu'elle nous ait dévoilé la raison de ces périodes que les corps vivans affectent dans leurs opérations. Elle nous laisse encore ignorer pourquoi les accès des fièvres reviennent tous les jours, ou de deux jours l'un , à la même heure; pourquoi les crises des maladies se préparent et se nmrissent à un temps déterminé, pourquoi les dents viennent dans un certain âge , pourquoi la faculté d'engendrer commence et cesse à des époques marquées ; enfin la physique ne nous a pas plus instruits sur la cause qui fixe la durée de la grossesse
a neuf mois , (jue sur celle qui assigne vingt-Un jours à l'incubation du poulet.
Les médecins qui combattent l'opinion favorable aux naissances tardives, ne sauraient indiquer une loi de physique , de laquelle il découle nécessairement que l'enfant doit venir au monde neuf mois après la conception. Si , dé ce que cela arrive trèssouvent, ils en concluent qu'il doit avoir toujours lieu , ils se trompent en tirant cette conséquence. La répétition fréquente d'un fait ne prouve point qu'il se répétera toujours; il n'en saurait résulter que des probabilités et des inductions morales toujours insuffisantes pour une démonstration.
Les autorités dont ils tâchent de renforcer leur opinion né sont pas un secours moins impuissant , et la qualité des personnages qu'ils citent est tout-àfait indifférente pour le fait qu'on veut prouver. M. Astruc , qui rejetait les grossesses prolongées, n'a pas manqué de faire usage de son érudition dans une matière qui ne demandait que de la logique. Selon la coutume des savans , qui sont plus empressés à citer que délicats sur le choix de leurs citations , il produit sur la scène Ménandre, Plante, Térence^ Virgile, pour contrebalancer le sentiment des philosophes et des médecins anciens et modernes, qui soutiennent que l'accouchement peut quelquefois Otre retardé au-del«à du dixième mois. Vraisemblablement Virgile ne prétendait pas résoudre un problème d'histoire naturelle, lorsqu'il disait en termes poétiques et harmonieux à un enfant, qu'il avait
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coûté dix mois de d«^goûts et de peines à sa mère (i) mais eut-il eu cette intention , son témoignage n'en aurait pas plus de force , il n'en serait pas plus compétent pour établir l'impossibilité des accouchemens tardifs.
M. Astruc (2) regarde surtout comme un argument sans réplique , la disposition des lois romaines qui ferment la succession aux enfans nés plus de dix mois après la mort du mari de leur mère. Mais on ne voit pas pourquoi des lois seraient plus décisives que le rapport des auteurs les plus graves : les lois étant l'ouvrage et l'expression de la volonté des hommes , elles ne sauraient avoir plus de valeur pour éclairer une question de philosophie , que n'en ont tous les autres témoignages humains.
Ce n'est prfs ici le cas de regarder une loi comme un oracle qu'on doive recevoir comme une soumission respectueuse. Si elle a un caractère sacré , ce n'est que pour les lieux et pour les temps pour lesquels elle a été faite , et que relativement à l'objet sur lequel elle statue. D'ailleurs, les motifs qui font établir une loi sont souvent moins fondés sur la vérité physique des choses que sur le rapport qu'elles peuvent avoir avec l'intérêt de la société. On a voulu que les enfans qui naîtraient plus de dix mois après la mort de leur père , n'eussent pas de droit à sa suc-
(1) Matri longua decem tulerunt fastidia nienscs.
Éclog. IV.
(^?.) Maladies des femmes, tome VIII, page 292,
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cession. Cette loi peut être très-sage , parce qu'il est assez rare qu'une femme accouche après le dixième mois de sa grossesse , pour qu'on n'ait point à craindre beaucoup les effets de cette disposition; au lieu que les inconvéniens qui résulteraient d'un terme indéfini pour l'accouchement, se répéteraient peutttre à chaque instant: l'incertitude sur l'origine des citoyens en jetterait beaucoup sur leurs droits, sèmerait la défiance dans le sein des familles, relâcherait les liens du sang, et par conséquent ceux, qui nous attachent à la patrie. Les législateurs ont mieux. aimé s'exposer à commettre quelques injustices particulières, que laisser une carrière ouverte à la corruption des mœurs, et sacrifier quelques membres , que courir le risque de voir périr tout le corps. Ainsi , en décidant que le terme de l'accouchement serait fixé à dix mois , ils n'ont pas prétendu que naturellement il ne pût aller au-delà , mais que le bien de la société exige qu'il n'y ait d'accouchemens légitimes que ceux qui se font à terme.
Mais il s'est trouvé des gens, plus sévères que la loi, qui ont décidé, du haut de leur tribunal, que l'accouchement devait se faire au terme précis dei neuf mois révolus ; d'autres ont eu l'indulgence d'accorder dix jours au-delà. On sera toujours étonné que des hommes qui ignorent encore les causes physiques des fonctions les plus sensibles et les plus familières du corps humain, qui, peut-être, ne sauraient jamais la véritable raison qui fait mouvoir leur pied, aient osé prendre le ton le plus décisif et le
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plus trancliant sur une matière qui laisse à peine quelque place aux plus modestes conjectures, prononcer dogmatiquement sur ce qui est ou n'est pas "ijossible , assigner des bornes à la nature, comme s'ils en connaissaient parfaitement les ressorts , et l'assujettir à une précision mathématique qu'elle ne connaît peut-être point.
Ils s'appuient sur l'ordre apparent que suivent les diverses productions végétales et animales, et sur l'égalité prétendue des intervalles qu'elles mettent entre les différens degrés ou les différentes époques de leii4^ développement. Mais, outre qu'il leur est Irès-difficile de faire voir une exacte égalité dans le temps que les individus de chaque espèce mettent à se développer, ce n'est que par le plus vicieux raisonnement qu'ils se sont servi de l'exemple des végétaux et des animaux, pour décider une question relative à l'espèce humaine. Ils paraissent n'avoir pas mis assez de différence entre la vraisemblance qui résidte d'une siniple analogie , et la force triomphante d'une preuve physique. Ils ont d'ailleurs manqué de faire une distinction essentielle qui a même échappé à leurs adversaires.
Tous les êtres qui composent l'univers sont hés entre eux par des rapports généraux et des propriétés connnunes en vertu desquelles ils suivent des lois qui sont les mêmes pour tous. Maïs quelques-uns ont des propriétés particulières qui leur donnent une tendance spéciale et propre; de sorte que, quoique rniporlcs par l'impulsion générale, ils sont sounns à
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une impulsion particulière , de laquelle il résulte en eux une marche, des mouvemens et des effets particuliers. Plus les corps ont de ces propriétés particulières qui les distinguent de la matière commune ,* plus ils paraissent indépendans des lois générales qui dirigent celles-ci. Les végétaux, par exemple, sont au-dessus d'elle par leur organisation , à laquelle ils doivent des qualités qui paraissent tenir peu aux attributs généraux de la matière brute et inerte; cependant , comme ils ont plus de rapport avec elle que n'en ont les animaux , qui diffèrent des végétaux par le mouvement progressif et par les différens degrés de moralité qui les caractérisent, ils sont subordonnés plus sensiblement à sa marche uniforme et constante. Les plantes , pour germer, croître , se développer et se reproduire , ont besoin de l'impulsion périodique et régulière du soleil, qui, en passant sur notre hémisphère , vient les arracher au sommeil profond dans lequel elles resteraient peut-être ensevelies sans lui ; quoiqu'on puisse néanmoins observer que toutes leurs opérations et tous leurs mouvemens ne sont pas tellement proportionnés et liés à l'action de ce mobile, qu'elles n'aient des mouvemens propres , qui dépendent du degré de sensibilité dont elles sont douées. D'ailleurs, les plantes étant destinées à végéter toujours sur le même sol et dans le même climat , il s'ensuit que l'ordre de leur développement doit être assez régulier.
Les animaux semblent tout-à-fait indépendans du principe qui règle la marche des plantes ; ils vivent ,
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croissent et se reproduisent dans tous les climats et dans toutes les saisons. Cependant, ils suivent des lois assez constantes; leurs fonctions s'exécutent avec 'assez de régularité, ])arce que le principe vital qui los dirige ne s'occupe que de cet objet, et que chacune de ces fonctions demandant un espace de temps déterminé , il mesure ses mouvemens en conséquence. Dans Tespèce humaine , le moral a quelquefois tant d'activité et tant d'empire sur les mouvemens physiques du corps, qu'il en arrête, accélère ou pervertit le cours; ce qui doit changer beaucoup l'ordre et la quantité de temps que les diverses fonctions vitales et animales exigent. La pensée et la volonté semblent détacher l'homme de la grande chaîne qui lie tous les autres êtres; et les fds imperceptibles par lesquels il y tient sont assez lâches pour lui permettre quelquefois de s'éloigner un peu de la marche exacte et droite qu'ils sont obligés de suivre. Aussi a-t-on observé (i) que dans les hommes simples et dont les passions sont calmes , tels que les habitans de la campagne , les crises qui sont une des grandes fonctions vitales de l'état de maladie, se font d'uno-manière exacte et conforme h ce que les anciens nous en ont dit. Dans les hommes occupés long-temps de fortes passions, le trouble et le dérèglement de l'àme se communiquent au corps, en altèrent les fonctions, et le disposent à cette foule de maladies qui distmguent si cruellement l'espèce humaine de toutes les
(i) Ba£[}i\! Prareos meiliccT , Kb. Il, cap. i '^.
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autres espèces (i). Les mouvemens vitaux doivent y être tantôt précipités et tantôt ralentis, selon la différente assiette où se trouve l'âme, et le différent caractère de la passion qui la domine.
La gestation est une fonction animale sujette aux mêmes accidens que toutes les autres fonctions; elle peut être avancée ou retardée. En effet , l'avortement est plus commun dans l'espèce humaine que parmi les animaux, et il doit fournir une induction raisonnable pour les naissances tardives. Lorsqu'elles ont lieu , on pourrait , avec bien plus de fondement, les attribuer à l'irrégularité des mouvemens de la nature , ou assoupie, ou troublée par quelque affection désordonnée, qu'à des raisons tirées du volume ou de l'imperfection de l'enfant; car il semble que, dire que l'enfant naît à dix ou onze mois, parce qu'à neuf il n'avait pas encore acquis tout l'accroissement et le volume qui le mettent en état de solliciter la matrice à se débarrasser de lui , c'est se servir de la raison qu'allègue Rabelais pour la naissance de Gargantua qu'il fait naître à onze mois.
Cette raison ne saurait être proposée sérieusement, d'autant plus que l'état des enfans qui naissent dans les différens temps de la grossesse ne la justifie point. Les accouchemens prématurés qui se font avant le septième mois, ne présentent pour l'ordinaire que des résultats imparfaits , que des êtres dont les organes ne sont pas encore assez formés ou
(i) Stabl , de frcquenliâ morboruin in homiiw prcf hrulls.
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assez forts pour conserver la vie qu'ils ont reçue : on ne peut point par conséquent dire d'eux que le volume de leur corps a excité la matrice à se con^ Irartcr et à précipiter raccoucliement. Les enfans qui naissent à neuf mois ne sont pas toujours bien conformés, bien sains et bien volumineux ; il y en a parmi eux de si chétifs, qu'ils n'auraient dû voir le jour qu'au onzième ou douzième mois , si la nature réglait sa marche sur la perfection que doivent recevoir ses ouvrages.
Le caractère de ses opérations est d'être exécutées à peu près dans les intervalles de temps déterminés, soit qu'elles réussissent, soit qu'elles se terminent mal ; ce n'est pas leur succès qui décide de leur durée. Dans les crises des maladies, la nature combat les principes de mort qui menacent la machine, et ce combat finit toujours à des jours marqués, soit qu'il tourne à son avantage , soit qu'elle y succombe. Il en est de même de l'accouchement, qui est une espèce de crise- Dans le cours ordinaire des choses, il se fait à la fin du neuvième mois de la grossesse , indépendamment de l'état où peut se trouver l'enfant à cette époque ; mais comme les crises peuvent être troublées par l'effet d'un mauvais traitement , par l'inconduite , et surtout par les mouvemens déréglés de l'esprit des malades, le terme de la grossesse peut aussi quelquefois être changé par des causes semblables. On conçoit qu'une sensibilité inquiète de la matrice et des mouvemens irrégulieis de cet organe , excites par quelque passion
vive, peuvent avancer raccoucliement, comme un défaut d'énergie de la part de ce même organe , produit par des causes morales ou autres, peut le retarder.
Nous sommes entrés dans une discussion qui n'intéresse la femme qui vit selon la nature , qu'autant qu'elle peut l'encourager à ne point s'en écarter; et comme la nature fait tout à temps et tout bien lorsqu'elle n'est point interrompue, on doit s'attendre que la femme qui suit exactement ses lois, accouchera au terme qu'elle a marqué pour cette opération, c'est-à-dire, à la fin du neuvième mois.