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CHAPITRE VIII

De Vallaitement.

CoMMii: l'enfant, ainsi que les petits dans beaucoup d'espèces d animaux, est incapable, immédiatement après sa naissance , de faire usage des alimens solides dont la mère se nourrit , il fallait qu'il trouvât encore en elle des organes propres à lui fournir une nourriture analogue à celle qui l'avait subslanté pendant qu'il était dans son sein. Ces derniers organes , avec un appareil tout différent, n'exercent à cet égard que la mênie fonction dont la matrice s'ac-

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quittait pendant la grossesse. Après l'accouchement, celle-ci n'a plus rien à faire qu'à écarter les débris de l'échafaudage qui y soutenait l'enfant ^ et à reprendre sa première assiette. Cela fait, la nature semble transporter toute son activité, et diriger la somme des forces qu'elle y employait, vers les organes qui doivent lui succéder dans sa principale tache. Enfin les mamelles deviennent alors le seul objet de son attention , parce que c'est d'elles qu'elle a essentiellement besoin pour le soutien du nouveaii-né.

La position extérieure et élevée de cet organe dans la ftemme , était la plus convenable à un nourrisson qui , ne pouvant plus puiser sa subsistance au dedans de la mère, ni la prendre de liii-mème au dehors , était destiné à être porté vers elle : position admirable, qui, en tenant l'enfant sous les yeux et dans les bras de la mère , établit entre eux un échange intéressant de tendresse , de soins et de caresses innocentes, qui met l'un à portée de mieiix exprimer ses besoins , et l'autre de jouir de ses propres sacrifices , en en contemplant continuellement l'objet.

Cet organe est double et symétriquement disposé sur la partie antérieure de la poitrine. Il entre essentiellement dans l'idée de la beauté; de sorte qu'en consommant et en perfectionnant l'ouvrage de la génération , il sert en même temps à parer la femme et à augmenter ses attraits naturels. Cela vient à l'appui du principe que nous avons établi ailleurs j

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que la beauté n'est que l'aptitude à bien remplir un objet utile et grand , fondée sur des rapports exacts et sensibles. Cela est d'autant plus incontestable par rapport à l'organe dont il s'agit ici , que la forme que le seul agrément ferait recbercber en lui, est aussi celle qui est la plus propre à effectuer les in* tentions de la nature. Un trop grand volume , une forme aplatie ou trop petite (i), s'éloigneraient également des justes rapports que sa destination exige.

La nature n'attend pas le terme de l'accouchement pour disposer les mamelles à la fonction qui leur est propre; elle y forme ou transporte du lait quelque temps avant que cette époque arrive , par une espèce de prévoyance ; mais , lorsque l'accoucliement est tout-à fait terminé, elle y conduit par torrens, quelquefois (2) assez impétueux pour y causer du gonflement et de la douleur, cette liqueur précieuse , aussi agréable à la vue que flatteuse au goût. Sa blancheur, qui la rapproche du chyle, l'a quelquefois fait regarder comme une émanation immédiate de ce fluide, ou du moins comme un résultat trèsvoisin de la première digestion. Il est certain que le lait est, après le chyle, celle de toutes les liqueurs

(i) Roderic, à Castro. Univers, mulieb. morh. Medicina , pars I , lib. IV, cap. 1 3.

(a) Ce mouvement fébrile qui accompagne l'abord du lait dans les mamelles , et qu'on appelle la lièvre de lait , n'a pas lieu dans toutes les femmes.

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du corps humain que l'action vitale a le moins dénaturée , et qui conserve le plus des qualités sensibles des alimens qui en ont fourni la matière. Mais il présente , soit dans sa formation , soit dans ses effets , des phénomènes qui doivent le faire considérer comme un fluide particulier. Une raison qui prouve invinciblement que du lait n'est pas du chyle, c'est que le lait qu'on détourne de sa destination naturelle, et qu'on repousse dans les routes communes des autres Immeurs, ne s'amalgame point avec elles, et prend le caractère d'une humeur étrangère qui devient nuisible , si la nature ne parvient point à la chasser par les différens couloirs; au lieu qu'on ne s'est jamais avisé de dire que le chyle fût un fluide dangereux qui ne sympathise point avec les humeurs , puisqu'il sert au contraire à les renouveler toutes.

Le lait est une production animale, due à un travail de la nature, qui n'a et ne peut avoir lieu qu'un certain temps. Si le lait était un effet passif de l'organisation et du cours ordinaire du sang, les femmes et les femelles des animaux en auraient toujours, parce qu'elles ont toujours la matière et les instrumens avec lesquels la nature le produit. Il faut donc que la nature, excitée par un but important, les mette en œuvre, et en tire ce qu'ils ne sauraient jamais produire d'eux-mêmes.

L'abord plus ou moins tumultueux du lait dans les mamelles, après l'accouchement, ne dépend point non plus du simple refoulement des humeurs que la matrice renvoie. La communication prétendue des

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vaisseaux et des nerfs de ces deux parties n'est pa'^ assez marquée pour justifier l'opinion de ceux qui lui attribuent le reflux des humeurs et du lait vers le sein : il y a beaucoup de parties voisines de la matrice, auxquelles il serait peut-être plus aisé de s'en emparer. S'ils se rendent de préférence aux mamelles, c'est l'effet d'une direction particulière de la part de la nature ; c'est plutôt l'effet d'une convenance morale, que celui d'une nécessité physique. Enfin la nature le conduit vers le sein , parce qu'il n'y a qiic lui qui puisse le transmettre à l'enfant commodément.

Il y a sans contredit entre cet organe et la matrice un commerce manifeste de sensibilité , qui fait qu'ils se partagent ou se communiquent réciproquement leurs affections; mais ce commerce est moins fonde sur les liens physiques qui les unissent, que sur l'objet de destination commune qui les assujettit tous deux à des fonctions presque semblables , et en vertu duquel l'un ne saurait éprouver une sensation , sans exciter une sensation analogue dans l'autre. Ils paraissent tous les deux propres à former du lait, et, lorsque l'un est surchargé ou n'en a plus que faire, ce qui peut arriver de plus avantageux, c'est que l'autre s'en saisisse. Aussi la nature bien ordonnée , et qu'on ne contrarie point, lui permet-elle rarement de s'égarer, dans les autres organes , où il serait plus étranger et plus nuisible (jue dans ceux qui sont destinés à le produire.

Il ne faut pas seulement une action immédiate du

principe vital pour conduire ou former le lait clans les mamelles , il faut encore qu'une secousse de sa part en opère Texcrétion ou la sortie. Le lait ne coulerait jamais dans la bouche du nourrisson , ni ne céderait jamais aux autres moyens par lesquels on sollicite son écoulement , sans une disposition active de la part de l'organe , qui se dresse et se roidit pour exprimer la liqueur qu'il contient (i). On peut déterminer cette disposition par des frottemens proportionnés à la sensibilité de la partie. L'instinct , 1 expérience ou le hasard apprennent à l'enfant à chatouiller avec sa tête ou avec ses mains la mamelle qu'il suce, pour en tirer une plus grande abondance de lait. Les irritations légères, et même agréables, produites par là sur cet organe, se trouvant répétées plusieurs fois le jour, y entretiennent et fixent, pendant tout le temps de l'allaitement, un courant d'humeurs qui fait diversion pour l'ordinaire aux autres évacuations particulières à la femme. Cette diversion est nécessaire, et montre combien il serait préjudiable au nourrisson, que la mère écoutât des désirs capables de rappeler ailleurs une influence dont il ne peut point se passer. Il est d'ailleurs contre la nature, qu'elle puisse s'occuper avantageusement de plusieurs objets à la fois, et qu'elle entreprenne un nouvel ouvrage avant d'avoir mis la dernière main à celui qui captive actuellement son attention.

( i) M. de Bordeu, Recherches sur les glandes.

La continence n'est pas la seule vertu convenable à une nourrice; toutes les passions vives ou tristes ont plus ou moins de pouvoir sur l'élaboration du lait. Pour en éprouver moins l'activité, il faudrait, autant qu'il serait possible, que les femmes qui nourrissent se retirassent à la campagne : la tranquillité et le sommeil qui leur sont spécialement nécessaires , fuient le tumulte et le bruit des villes. Les avantages d'un air pur, celui d'une nourriture plus fraîche, qu offrent à la campagne les végétaux de toute espèce , devraient aussi faire préférer ce dernier séjour. Il suffît que la nourriture d'une nourrice soit abondante; il serait inutile, et peut-être même nuisible , qu'elle fût recherchée. Ce qu'il y a de plus essentiel pour le nourrisson , c'est qu'elle ait un tempérament sain et une âme paisible.

Quant à la patience , qui doit lui faire supporter sans murmure les fréquentes importunités de l'enfant , la nature y a pourvu en lui donnant un fond de tendresse qui ne se rebute jamais. Ici se manifestent d'une manière bien sensible le but et les effets de ce caractère mobile qu'on a dit être particulier à la femme , et qui semble si peu fait pour admettre des sentimens exclusifs. Elle est destinée à produire plusieurs enfans, à les nourrir, et a les défendre contre toute atteinte. Chacun exige les mêmes soins, la même vigilance, la même sollicitude, parce qu'ils sont tous également f^ubles. Si la femme eût été trop susceptible de ces altachemens durables qui ne perjnettent point à Tâme de perdre un instant leur objet

de vue , qui se roidissent contre les obstacles , et que le temps même fortifie , cette disposition eût peutêtre contrarié cet instinct qui veut qu'après avoir prodigué la tendresse dont elle est capable à l'un de ses enfans, elle la transporte successivement sans partage à tous les autres, et qu'elle montre pour chacun cette sublime chaleur de sentiment, qu'il semble qu'on ne puisse avoir qu'une fois, (i)

Le moyen que la nourrice emploie le plus souvent pour apaiser les cris de l'enfant qui pleure , c'est de lui présenter sa mamelle, parce qu'elle craint toujours que ce ne soit la faim qui le fait pleurer. A la vérité , il a souvent besoin de téter. Un corps qui se développe et qui tend à son accroissement, dont tous les émonctoires sont ouverts, et dont les excrétions sont peut-être relativement plus abondantes que celles des personnes adultes , demande une nourri-

(1) Il ne faut pas croire que l'affection qu'on a pour ses enfans , lorsqu'ils sont grands , soit de la même nature que celle qu'une mère a pour l'enfant qu'elle nourrit.

La première est un sentiment factice , fondé sur l'habitude , et surtout l'amour-propre qui nous fait envisager ceux qui doivent hériter de nos biens et de notre nom , comme une extension de notre être , pour nous soustraire au trépas. La tendresse d'une mère pour son nourrisson ne doit rien à la réflexion , et porte dans sa sainte énergie les traits de ce délire qui caractérise toutes les impulsions naturelles. Cette tendresse, comme celle que les poules et d'autres animaux ont pour leurs petits , doit finir avec les besoins de Tenfant.

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tiire considérable. Mais ce n'est pas toujours la faim qui est le principe de ses pleurs ; (juelquefois il se tait lorsqu'il tient le mamelon, et ne le suce point. Comme l'existence d'un enfant nouvellement ne est toute sensitive, s'il ne dort point, il veut sentir et être affecté; c'est le besoin de sensations qui lui fait souvent chercher la mamelle : le silence et l'obscurité semblent l'effrayer; il est dans le malaise, il semble craindre le néant, lorsque rien n'amuse ses yeux ou frappe ses oreilles. Le mamelon est alors dans sa bouche un simple objet de distraction. On pourrait souvent soulager la nourrice , en substituant au mamelon des objets colorés ou sonores , capables de fixer quelque temps l'enfant. Les couleurs vives attachent singulièrement sa vue ; il écoute avec plaisir les chansons et le babil de sa nourrice et de toute autre personne. Il y a cet avantage, en Tamusant ainsi , que ses sens , qui sont les instrumens de toutes les connaissances qu'il doit acquérir, sont plutôt développés. Ses cris cèdent aussi à un balancement doux qui remue son corps. C'est un des moyens de lui faire sentir son existence , dont on abuse quelquefois, mais qui n'est point nuisible quand on en fait un usage modéré. En berçant avec précaution l'enllmt , on lui procure un exercice salutaire, dont il n'était pas même tout-à-fait privé dans le sein de sa mère. En distinguant donc bien en lui la faim d'avec le besoin d'être distrait , on parviendrait peut-être à régler le temps qu'il doit létcr chaque jour.

Quoique le terme de l'allaitement soit marqué par la nature même , clans l'entière et parfaite éruption des dents , on peut l'avancer sans inconvénient , en faisant succéder peu à peu le lait des animaux à celui de la nourrice, et en accoutumant l'enfant, par gradation , à des alimens plus solides. Nous disons ceci pour les mères qui n'ont pas beaucoup de lait , ou pour qui une santé délicate rend le joug de l'allaitement trop onéreux.

Pour ce qui regarde celles qui s'en sont tout-àfait affranchies, nous pourrions, comme on l'a déjà souvent fait, montrer qu'on ne viole pas impunément les lois de la nature, et présenter la liste des maux qui suivent cette infraction. Nous les ferons assez pressentir, en rappelant que nous avons considéré le lait retenu dans le corps comme un principe de corruption pour toutes les autres humeurs. Sans compter ces maladies trop graves et trop sensibles pour n'en pas apercevoir la cause, auxquelles les femmes qui ne nourrissent point sont les plus sujettes, elles tombent quelquefois, même long-temps après leurs couches, dans un état de langueur ou de dérangement qui annonce que quelque humeur hétérogène trouble en elles l'exercice ordinaire de la sensibilité, et qui , leur enlevant leur fraîcheur , leur éclat, et les autres agrémens qu'elles voulaient conserver, les prive du fruit même de leur faute.

On sent bien cependant que l'obligation de nourrir ne s'étend point à celles qui ne peuvent donner à leur enfant qu'une nourriture insuffisante ou mal-

saine. Celles qui manquent de lait, ou, ce qui est encore plus commun dans les grandes villes , qui l'ont mauvais, ne sauraient mieux faire que d'envoyer leurs enfans à la campagne ; ils y trouveront peut-être, dans un lait assaisonné par la tempérance et la frugalité, qu'une paysanne robuste leur fournira , un remède à des maux produits par les vice» opposés à ces vertus ; ils se dépouilleront, dans cette source pure , des levains infects qu'on leur a transmis avec la vie. lis y recevront une existence plus solide que celle qu'ils doivent à des parens énervés, et à peine en état de soutenir la leur; il peut même résulter de là des effets moraux, capables de tempérer un peu celui de l'inégalité des conditions. Le riche, nourri chez des paysans, sera moins disposé à en mépriser l'honorable pauvreté , lorsqu'il sera livré aux prestiges et aux plaisirs de l'opulence, et que tout conspirera à lui faire oublier qu'il est homme. Dans un de ces momens où l'âme est plus facile à émouvoir, et où la nature rappelle même l'homme vicieux à ses semblables, en voyant l'humble chaumière du villageois , il se dira avec attendrisse» ment : Voilà mon premier séjour, voilà mon berceau; la frivole dissipation et le tracas brillant qui remplissent ma vie ne valent pas les jeux innocens que j'y goûtais dans mon enfance : ceux qui l'habitent ne me devaient que des soins, et ils me prodiguaient cette tendresse «pie la nature ou l'innocence des mœurs peut seule inspirer : c'est là que se forment ces hommes vigoureux dont la sueur fait gcr-

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mer les substances qui me nourrissent, et dont les Lras défendent les foyers où je m'endors dans la mollesse : que dis-je? s'il coule dans mes veines Une goutte de sang qui soit exempte de corruption, s'il reste encore dans mon âme un sentiment honnête, je l'ai peut-être sucé avec le lait qu'ils m'ont donné.

Si des raisons tirées de notre organisation et de l'enchaînement naturel de nos fonctions, obligent toute femme qui n'est point malade à nourrir , les raisons morales qui semblent l'y astreindre ne sont pas d'un moindre poids pour celle dont l'âme est sensible et droite. Un nourrisson abandonné aux soins mercenaires d'une nourrice, les dangers d'un lait qui ne doit pas toujours être analogue à sa constitution, qui peut même, selon quelques médecins (et ce n'est pas tout-à-fait sans fondement) influer sur ses mœurs et sur son caractère; les maux physiques dont il peut l'infecter; enfin , la tendresse de l'enfant, dévolue à une autre qu'à sa mère qui, n'en remplissant pas les fonctions, ne doit pas s'attendre à en recevoir le prix, sont des motifs bien puissans pour faire proscrire un abus si contraire à l'ordre naturel. Tous les animaux faits pour nourrir leurs petits ne se reposent point d'un soin si cher sur d'autres ; une espèce dans laquelle le père et la mère ne montreraient de l'ardeur que pour engendrer , et se déroberaient à l'obligation d'en nourrir les fruits, seraient une dissonance dans la nature.

Cela ne choque pas moins l'ordre de la société, ou chacun a ses fonctions à exercer, et pii chaque

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sexe est lié par des obligations particulières. Il semble clone qu'une femme n'a droit h tous les avantages qu'elle procure a. ses membres , que quand elle en a rempli tous les devoirs, et elle n'a fait que la moitié de sa tache lorsqu'elle ne nourrit point l'enfant qu'elle a mis au jour. Elle n'est bien digne du rang qu'elle y occupe que , lorsque après en avoir fait l'ornement par ses charmes, elle a contribué à en augmenter la force, en lui donnant des citoyens vigoureux et sains , qui aient reçu d'elle , avec le lait , l'exemple d'un inviolable attachement aux devoirs sacrés qu'elle impose.

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