CHAPITRE V
Des rapports extérieurs qui i^ésultent de la consti- ■ tution matérielle de Vliomme.
L'exposition rapide qui a été faite de toutes les parties tant solides que fluides, dont l'assemblage régulier forme le corps humain , a pu donner au
(i) An expérimental inqinrj into l/ie properties of the hlood , c. III , exp. jy.
lecteur une idée générale de sa constitution physique. Il convient peut-être d'exposer encore ici les rapports extérieurs qui résultent de l'organisation de cette partie matérielle de riiomme, avant de parler de la nature des puissances qui lui donnent l'impulsion, le mouvement et la vie; d'autant plus que ces rapports, tels que ceux de la couleur, de la forme, de la grandeur et des proportions, paraissent moins dépendre de l'influence directe de ces puissances , que des expressions des causes extérieures qui modifient les êtres organisés.
La couleur de la peau , dans lliomme , paraît absolument tenir au climat, et être un effet immédiat tlu soleil. La couleur des peuples varie en effet en raison de la latitude du pays qu'ils habitent , et présente une dégi'sdation successive qui n'est interrompue ou troublée que par des causes particulières ou locales, depuis les régions froides jusqu'à celles où la chaleur est extrême. Dans celles-ci la couleur des peuples est entièrement noire. La couleur des nègres a beaucoup exercé les anatomistes et les physiciens : la plupart d'entre eux se sont égarés dans leurs recherches , parce qu'ils ont prétendu trouver la cause delà noirceur des nègres dans un organe, ou dans une humeur particulière exclusivement aux autres. Barrère a cru que cette noirceur tirait sa source de la bile , qui est en effet noire dans les nègres. D'autres anatomistes la bornent à la peau. Mais on peut dire qu'un nègre est tel par toutes les parties de son corps, si l'on en excepte les dents. Tous ses organes
r:T MORA L DE L*nOMME. 33f)
portent plus ou moins l'empreinte de cette couleur : la substance médullaire du cerveau est noirâtre ; cette couleur domine plus ou moins dans les diverses parties de cet organe; la liqueur spermatique , le sang en présentent des traces bien marquées ; cette couleur devient plus foncée dans la bile, par les mêmes causes sans doute qui donnent à celle des blancs une teinte plus ou moins rembrunie. On sait que les fonctions de l'organe qui sépare cette liqueur, sont intimement liées avec celles de la peau, et que c'est la bile qui détermine presque le ton de couleur habituelle de chaque individu. Ainsi la matière de la lumière surabondante dans les climats ardens de l'Asie et surtout de l'Afrique, pénétrant toutes les parties constitutives du nègre, s'accumule particulièrement dans sa bile, et y acquiert cette couleur noire, transmise à la peau en vertu des rapports sympathiques qui se trouvent entre ces deux organes, et c'est dans ce sens seul qu'on peut dire, avec Barrère, que la noirceur des nègres a son principe dans la bile.
Tous les médecins et tous les philosophes qui ont étudié les causes dont l'action se marque souvent sur l'homme, paraissent convenir que sa taille est, ainsi que sa couleur, subordonnée au climat. Dans les régions chaudes du Midi , la nature semble avoir plus d'activité que dans le-i pays froids, mais moins de tenue dans son action ; le développement des organes s'y fait avec rapidité , et s'arrête plus tôt; de sorte que les hommes y parviennent au dernier
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terme de leur accroissement avant l'Age auquel on arrive à ce terme dans les pays froids. Dans ceux-ci , l'action plus lente, mais plus soutenue des puissances vitales, opère un développement plus étendu et plus complet des parties constitutives de l'homme, que dans les pays chauds du JMidi , où d'ailleurs, d'après ce que dit M. Darthez , dans son profond ouvrage sur Thomme, les forces radicales du principe de la vie sont constamment dans un état de langueur relative.
Ainsi les pays froids sont, en général, ceux où le corps humain se développe avec le plus d'avantage. Parmi les hahitans des montagnes , ceux qui en occupent la partie la plus haute, et par conséquent la plus froide , m'ont paru avoir la taille plus élevée que ceux qui en hahitent la partie basse. Mais le froid <]ui opère cet effet avantageux sur la taille des hommes, doit avoir des bornes au-delà des({uelles il produit un effet contraire. La taille des Lapons , qui ne sont pas bien éloignés des Finnois , remarquables par la grandeur de leurs corps, se rappctisse tout à coup. La tendresse de M. Hœgstrœnll^ur les Lapons , dont ii tâche, autant qu'il peut, d'agrandir l'existence, lui en a fait voir qui avaient cinq pieds six pouces. Comme ces géans de la Laponic, quand même ils existeraient, ne sont que des exceptions, ils ne portent aucune atteinte au principe qu'on établit ici. Le froid, ({ui raccourcit la taille des Lapons ^ opère j
le même phénomène sur tous les peuples qui vivent à peu près sous la même latitude ; les Samoïèdes j
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n'ont guère plus de quatre pieds de hauteur. Un caractère plus commun , qui marque la contrainte qu'éprouve le principe vital dans le développement des organes , par l'impression du froid , c'est la petitesse des extrémités, où son action a plus de pouvoir (i). Les Patagons eux-mêmes, malgré leur grande taille, ont les pieds petits, comme lesLapons^ les Samoïèdes, les Jakutes. Les traits du visage et les proportions du corps, dans ces derniers peuples, se ressemblent beaucoup et paraissent être Teffet d'une cause commune; un nez plat, des yeux petits, un visage rond, dont les pommettes sont saillantes, une taille courte et ramassée (2), n'annoncent-ils pas dans l'action qui développe ces organes, une gène qui la réduit à ne produire que des formes irrégulières?
La taille humaine, dans le type primordial de la nature, paraît avoir des bornes fixes. Celle des hommes qui ont vécu dans les temps les plus anciens que l'histoire nous fasse connaître , était à peu près comme celle des hommes qui existent maintenant. Rien n'est par conséquent plus chimérique que l'opinion de ceux qui pensent que la taille des hommes s'est diminuée avec la durée de leur vie. Il s'est trouvé des gens (jui ont essayé de déterminer la quantité dont elle diminue dans chaque siècle, et de
(i) M. Bailliez, Nouveaux Elérnens de la science de f homme , page 3o3.
(2) Histoire des Voja^es , tome XVIII3
dresser, d'nprès ce principe, un calcul dans lequel Adam a cent vingt-trois pieds neuf pouces de haut. On dit que les Siamois sont dans Topinion que la taille des hommes se raccourcit à mesure que les mœurs se corrompent; qu'à la fin ils n'auront plus qu'un pied de haut, époque qui, sans doute, n'est pas fort éloignée. Il n'est pas nécessaire de dire que tout ce qu'Aristote et Pline rapportent des pygmées qu'ils n'avaient jamais vus, est aussi ridicule que ce que le dernier de ces écrivains et saint Augustin ont dit des peuples acéphales. Il a été un temps où toute la philosophie semble avoir consisté à ne montrer que des prodiges dans la nature , quj cependant n'en fait point et est toujours la même.
La taille des hommes grands et de la stature qu'on désire, s'étend depuis cinq pieds cinq pouces jusqu'à cinq pieds huit pouces. La taille médiocre est depuis cinq pieds un pouce jusqu'à cinq pieds cinq pouces ; la petite taille est celle qui n'atteint qu'à cinq pieds. Outre la grande taille , tous les autres caractères qui annoncent la force doivent se réunir dans un homme bien conformé; sa poitrine doit être large ; il doit avoir des muscles enflés et fortement exprimés; toutes les parties qui composent son corps doivent avoir cette fermeté qui^n'exclut point la souplesse et qui est nécessaire à l'exercice de sa puissance ; enfin tout doit en lui caractériser son sexe et manifester sa supériorité.
Le caractère qui domine ordinairement dans cet assemblage d'organes qui constitue l'homme physique,
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c'est la force ; en effet , c'est celui qui convient à la jjlace que la nature lui a assignée dans l'ordre des êtres; c'est l'attribut essentiel du sexe qui doit protéger l'autre. La mâle \ igueur de l'homme , exprimée dans la majesté de ses traits et dans la noble rudesse de ses formes, se fait encore mieux sentir par le contraste que forment avec elles les grâces touchantes de la femme. Des traits déliés et fins , des formes arrondies, une molle flexibilité, constituent en elle un genre de beauté qui déparerait l'homme. Celuici est toujours beau lorsqu'il est fort; car c'est dans sa force qu'il puise les principaux moyens de remphr sa destination et les vues de la nature; d'où l'on peut conclure que la beauté n'ayant point de type commiui , et variant selon le sexe et les espèces, n'est que la disposition la plus avantageuse pour parvenir à un but déterminé.
En effet , si l'on examine les divers genres de beauté qui sont l'objet du goût des différens peuples, on verra qu'ils sont fondés sur ce principe ; car si la nature, en donnant à chaque nation une forme, une couleur et des traits particuliers, lui a assigné un genre de beauté qui lui est propre, il faut nécessairement qu'une peau noire et un nez épaté concourent autant à la beauté d'un nègre, qu'une peau blanche et un nez droit et bien tiré contribuent à la beauté d'un blanc. Toutes les fois donc que la conformation de l'un ou de l'autre choquera les rapports naturels qui caractérisent son espèce , elle ne manquera pas de faire naître l'idée de quelque défaut
dans l'esprit de eeux qui sont compétcns pour en juger. Ainsi , on a lieu de croire que les choses même qui, dans la beauté, paraissent le plus dépendre de la fantaisie, tiennent à ce principe, et que les impressions qu'elles font sur nous n'ont dans le fond pour règle que le sentiment de l'utilité phvsique.
Qu'on soumette à un examen approfondi tous les objets propres à nous retracer l'idée du beau , on verra que celle de l'utilité y rentre toujours; elle s'y mcle toujours par une de ces opérations rapides de notre esprit , qui , de plusieurs idées , semblent n'eu faire qu'une. Tout le monde convient que les objets , pour être beaux, doivent être grands, c'est-à-dire, avoir toute la grandeur relative que comporte leur espèce; car le plus petit objet peut être beau, comparé à ses semblables. Une rose est belle lorsqu'elle a toute la grandeur et tout l'éclat qu'une rose puisse avoir; alors l'impression qu'elle fait sur nos sens est plus vive et plus agréable , sans compter qu'elle est, par rapport à elle-même, dans l'état le plus favorable à la propagation de son espèce. Un cheval n'est beau qu'autant que sa taille , la souplesse de ses jarrets , une peau luisante , une encolure noble et élevée, et le feu qui sort de ses yeux et de ses naseaux , attestent sa vigueur et sa légèreté. L'auteur de l'article Beau , de X Encyclopédie , se sert de l'exemple d'un beau cheval , pour combattre l'auteur de \Essai sur le mérite et sur la vertu , qui rapporte le principe du beau à l'utilité. Un beau cheval, dit- il, qui passe dans la rue paraît beau à tous ceux qui le
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voient, quoiqu'ils n'aient aucune espérance de le posséder jamais. Cette objection ne me parait pas assez réfléchie: lorsque nous admirons la beauté d un objet qui semble n'avoir aucun rapport avec nous , une illusion momentanée nous met à la place de celui qui est à portée d'en jouir. Ce retour de notre entendement, ou plutôt de notre sensibilité, se repète à chaque instant de la vie; et c'est même vraisemblablement par ce fil que la nature nous a attachés aux êtres qui nous environnent: sans cela nous serions indifférens presque pour tout. Ainsi, lorsqu'un champ nous paraît beau par son étendue, nous nous identifions pour un moment avec celui qui en recueille les fruits. La beauté de l'univers naît de l'ordre que nous apercevons, et surtout des avantages qui en résultent pour les êtres sensibles qu'il renferme , et au nombre desquels nous nous plaçons.
Dans les productions de l'art, comme dans celles de la nature , la beauté consiste dans les idées de la grandeur et du rapport exact d'un certain nombre de moyens avec un but utile qu'elles font naître dans notre esprit. L'idée de la grandeur excite ordinairement celle de la puissance : eh ! qui ne sait pourquoi cette dernière a tant d'attraits pour les hommes? Voudrait-on être puissant sans le profit qui en revient? La grandeur et la petitesse seraient des manières d'être tout-.à-fait indifférentes, sans les avantages qui sont attachés à l'une, et les inconvéiiiens qui accompagnent toujours l'autre.
Les proportions d'un bel édifice nous flattent, parce qu'elles remplissent avec justesse le but qu'on s'est proposé, et qu'elles concourent encore plus à la grandeur et à la solidité de l'ouvrasse qu'à son agrément. Des chapiteaux corinthiens les plus déliés et les plus finis nous donneraient peu d'admiration, s ils portaient sur des colonnes dont les dimensions ne nous rassurassent point sur la pesanteur des masses qu'elles ont à soutenir. Les ornemens ne produisent un bon effet que lorsqu'ils se trouvent réunis à des qualités plus essentielles. On dédaigne les jouissances frivoles lorsqu'on n'a pas celles qui sont indispensables. Un plafond peint par les mains de Michel- Ange , ne ferait pas les délices d'un homme qui craindrait à chaque instant de le voir tomber sur sa tête. C est par de pareilles impressions, mais moins développées, que nous jugeons ordinairement des objets, sans même que notre esprit paraisse s'en apercevoir. L'architecture gothique nous choque, parce que les ornemens dont elle est surchargée, joints à un défaut sensible de proportion dans les moyens qu'elle emploie, prouvent encore moins le mauvais goût de l'artiste, qu'ils n'annoncent la fi agilité de l'édifice, parce que le caprice y tenant lieu de règle, offre a l'œil distrait une infinité d'objets sans dessin, et que les figures multipliées qu'on y rencontre, au lieu de nous rappeler la nature, ne nous paraissent propres qu'à la déparer, et iont par conséquent souffrir notre imagination. Mais on dira peut-cire que si tout gît dans la grandeur et dans lu solidité , lien n'est
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plus aisé que de se procurer ces avantages : ce serait une fausse idée, car ces avantages dépendent d'une jîroportion déterminée entre les moyens qu'on emploie et l'effet qu'on veut obtenir. Si l'on prodigue ces moyens , ils nuisent à l'usage même qu'on en veut faire , ainsi qu'à l'objet qu'on se propose. C'est donc ce rapport exact des moyens avec un but utile et grand, qui rend une chose belle; et c'est ce que nos sens aperçoivent tout d'un coup, lorsqu'ils viennent à être frappés par quelque objet en qui cet heureux rapport se trouve.
Pour ce qui regarde les autres arts d'imitation et les ouvrages d'esprit auxquels on donne le litre de beaux , leur objet est de nous procurer de nouvelles sensations, d'ajouter des êtres possibles aux êtres existans , et de créer, pour ainsi dire, un nouveau monde; ou bien de flatter des passions qui nous sont chères , en leur prêtant des couleurs capables de les rendre encore plus séduisantes qu'elles ne sont. Qu'est-ce qui pourrait donc nous intéresser plus vivement que ces arts ou leurs productions? Au surplus, rien n'est plus facile dans le jugement que nous en portons , que de confondre notre admiration pour l'artiste , avec le plaisir réel que nous fait son ouvrage , et de donner le nom de beau à ce qui , bien souvent , n'a d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. La mode, l'affectation et la recherche contribuent autant à rendre incertaine et arbitraire l'idée du beau , qu'à obscurcir les règles qui nous enseignent ù le découvrir. Ce qui augmente
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encore la diftîculté de ramener à un principe général tout ce qui a rapport au beau, ce sont les fausses applications qu'on fait à chaque instant de ce terme. Cliacun donne indistinctement cette (jualificalion aux objets les plus communs, selon l'importance qu'il y attache. Un botaniste s'e.\tasie de la meilleure foi devant une chétivc plante, que les personnes qui n'y entendent pas hnessc foulent aux pieds. Un artisan donne le nom de beau aux productions qui sortent de sa main, quelcjue grossières et quelque \ile^ qu'elles soient. Mais de ces différentes manières même d'appliquer ce mot, il résulte que la beauté n'est fondée que sur des idées relatives, parmi lesquelles celle de l'utilité occupe le premier rang; de sorte que rien n'est beau , s'il n'est bon , sinon pour nous , du moins pour les autres , avec lesquels nous nous identifions par la pensée. Rien ne prouve mieux ce [)rincipe que le beau moral ; il nous offre la vertu dans tout son éclat, à côté des avantages qu'elle procure à la société qu'elle honore; le sacrifice continuel de Tintérct particulier à l'intérêt général qu'elle s'impose, l'ordre et l'harmonie qui la suivent , sont la source de ces transports sublimes qu'elle excite toujours dans les âmes honnêtes, et dans lesquels l'admiration se confond avec la reconnaissance.
Cependant, tout ce qui est bon n'est pas beau; il semble qu'on ne donne ce dernier nom qu'aux objets dont on aperçoit aisément les rapports. C'est sans doute jiour cette raison que ceux qui sont du res-
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sort du goût et de l'odorat , n'ont jamais été appelés beaux, les qualités qui les rendent agréables à ces deux sens étant fondées sur des proportions qui nous échappent. Ainsi l'idée de proportion entre aussi nécessairement dans celle du beau ; mais toute proportion suppose plusieurs termes corrélatifs, de la disposition desquels elle est le résultat. Cette disposition peut varier à l'infini ; les parties qui constituent chaque être diffèrent dans chaque espèce , parleur arrangement , leur masse, leur structure , leur liaison , et ces différens rapports ne sont par conséquent en eux-mêmes ni beaux ni laids , puisqu'ils ne sauraient avoir de modèle commun : ils ne deviennent tels qu'aux yeux de celui qui est en état de juger s'ils remplissent le but pour lequel ils semblent élahlis , ou s'ils conviennent aux usages qu'on en veut tirer. La beauté des objets est donc «ne manière d'être qui se rapporte à nos plaisirs^, à nos besoins , à notre organisation, enfin à notre manière de sentir, à laquelle tient l'intérêt illusoire ou réel qui nous attache à ces objets.
"H On peut voir, par ce qui a été dit, qui) n'y a point de brau absolu, essentiel; que ce prétendu beau n'est qu une abstraction de notre esprit, et que la beauté de chaque être dépend de sa convenance avec la fin à la([uelle il est destine. Dans la nalure, qui est la véritable source où les aris prennent ou doivent prendre l'idée de la licauté, il n'y a rien de beau xjui ne soit utile. Les fleurs, que l'ignorance considère comme de simples objets d'agrément que
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la nature produit en se jouant, n'offrent point une partie qui ne concoure au grand objet de la reproduction. Les poètes ont souvent comparé les femmes h d'aimables fleurs, semées sur la terre pour nous réjouir la vue. Il n'est pas surprenant qu'avec cette manière de voir la nature, on ait fait tant de s^^stèmes inintelligibles sur le beau.
Chaque espèce a donc des moyens assortis à sa destination particulière, et subordonnés, pour que l'usage en soit le plus avantageux possible, à des proportions fixées par la nature. Celles que présente la conformation de l'homme varient considérablement, parce que l'impulsion qui doit développer ses organes et leur donner la forme convenable, trouve plus ou moins d'obstacles. J'ai déjà dit combien le climat peut influer sur la constitution physique de l'homme et sur ses formes extérieures : il n'est pas douteux que la manière de vivre, les habitudes naturelles ou les institutions sociales , ne puissent leur faire éprouver des modifications plus ou moins marquées.
Des auteurs, qui regardent les Américains comme ime race dégradée , sont forcés cependant d'avouer que la régularité des traits et la beauté des formes sont chez ces peuples des qualités communes à presque tous les individus. Un phénomène qui contraste si fort avec l'opinion de ces écrivains, a dii les étonner : ils l'attribuent à l'exacte séparation qui , chez les Américains, s'établit entre l'homme et la femme lorsque celle-ci est enceinte. Cette séparation est
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l'effet d'une répugnance que des philosophes même célèbres ont regardée comme la suite d'une cohstitution affaiblie. Avec un peu plus de réflexion , ils l'auraient peut-être considérée comme un de ces grands traits qui caractérisent l'homme naturel, et que l'influence de la société a effacés comme une de ces lois primitives sur lesquelles porte le système animal. Cette idée aurait été d'autant plus fondée, que cette répugnance des Américains leur est commune avec les animaux. La nature ne conduit les êtres sensibles que par des impressions simples. En plaçant tour à tour le plaisir et le dégoût sur le même objet, elle nous rapproche ou nous éloigne de lui selon ses vues. Si , par le premier de ces sentimens, elle nous intéresse efficacement à son ouvrage , par l'autre elle nous empêche de le gâter.
L'exemple des Américains prouve qu'il y a des circonstances naturelles qui permettent aux qualités physiques de Thomme de se manifester dans toute l'étendue et avec toute la régularité dont elles sont susceptibles. Un concoujs de semblables circonstances et de causes morales produisit sans doute le même effet chez les anciens Grecs ; car c'est à ce peuple que nous devons la connaissance des belles proportions du corps humain : ce n'est pas qu'ils en aient pris l'idée sur un seul individu; quoique tout concourût parmi eux à développer, d'une manière avantageuse, les formes extériem-es de fliomme , il ne s'en est vraisemblablement jamais rencontré aucun qui offrît la perfection qu'on trouve dans leurs
:o2 ruAGMKM' ntr systï-mi- physique statues. L'art du dessin , le goût , un sentiment délicat et exercé, ont sans doute contribué à les conduire à cette perfection ; mais il a fallu cependant que la nature leur en ofIVÎt souvent des modèles plus ou moins complets. L'homme ne peut imiter ou perfectionner que ce qu'il voit ; il a fallu voir de beaux lionmies pour en imaginer encore de plus beaux. Il a été nécessaire de rencontrer souvent une belle tête , des traits nobles et majestueux, des membres bien proportionnés , pour pouvoir les rapprocher et en former le modèle intellectuel qui a guidé les sculpteurs de l'antiquité.
La Grèce a fait voir une fois au monde ce que peuvent sur les qualités physiques de Ihomme, les mœurs, rédtication et la liberté, secondées par un climat heureux. Si , au noble sentiment de l'indépendance, qui élève l'àme, et qui communique nécessairement son expansion aux organes qu'elle vivifie, vous joie;nez une éducation vigoureuse qui les fortifie, et des usages qui leur laissent la liberté de les développer, vous aurez le type sur lequel la nature a voulu former Ihomme , type plus ou moins dégradé par Tinfluence des gouvernemens et des institutions gothiques et capricieuses des peuples modernes, et qu'on retrouverait peut-être plus aisément dans les fortls que dans le sein des sociétés les plus pohcées, ou l'on prétend perfectionner tout, môme la nature.
Ce serait en vain qu'on chercherait dans les individus qui existent aujourd'hui, les belles proportions
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du corps humain. Il faut les prendre sur les dessins que nous avons des statues antiques. Selon les mesures prises sur ces statues , la hauteur d'un homme bien proportionné doit être égale à sept fois et demie sa tête; car on a divisé la hauteur du corps humain en parties égales appelées têtes. La tête se divise en quatre parties égales , et la partie en douze minutes. On se sert aussi d'un module qu'on appelley^ce, qui est moindre que la tête , d'un quart ; de sorte qu'il faut dix faces pour égaler les sept têtes et demie qui forment la hauteur du corps humain. L'espace compris entre le sommet de la tête et l'endroit de la bifurcation du corps , doit être exactement la moitié de sa hauteur totale, c'est-à-dire, de trois têtes et trois parties. Depuis la bifurcation jusqu'à la plante du pied, on compte un espace semblable, ce qui fait les sept têtes et demie. La distance qui se trouve entre les doigts du milieu des mains , lorsqu'on étend les bras, doit être égale à la hauteur de tout le corps. Chaque partie , entre ces points extrêmes , a une proportion déterminée. La mesure de sept têtes et demie est celle des hommes ordinaires ; c'est celle de l'Antinous du Vatican. Les sculpteurs ont donné une taille plus élevée aux statues qui doivent offrir un caractère de majesté et de force : l'Apollon du Belvédère a sept têtes trois parties et six minutes de hauteur; et l'Hercule Farnèse sept têtes trois parties et sept minutes. Les artistes placent cet excédant de la taille ordinaire dans l'espace qui se trouve entre les mamelles et la bifurcation du tronc :
ce surplus suffit, indépendamment de l'expression des traits, pour donner à une figure un air noble et imposant.
On a trouvé un défaut de proportion dans quelques-unes des statues les plus célèbres de l'antiquité. La Vénus de Médicis , par exemple, a la jambe droite plus longue que l'autre. La jambe droite du grand enfant de Laocoon est aussi plus longue que la jambe gauche. Les plus grands artistes ont cru, avec raison, qu'on ne devait point attribuer ces défauts à l'ignorance ou à l'erreur des sculpteurs anciens auxquels on doit ces chefs-d'œuvre. On présume qu'ils étaient trop savans et trop exercés pour se tromper ainsi 8ur des objets qui leur étaient si familiers. On croit donc que ce qui pourrait paraître un défaut à des yeux peu attentifs , n'était qu'un raffinement de l'art dans les ouvrages de ces fameux artistes; qu'ils n'avaient allongé un membre fléchi que pour suppléer au raccourci qui résulte de cette position, et remédier à un effet d'optique qui , selon eux, pouvait altérer la régularité d'une figure. Ces artistes sont certainement excusables ; mais leur précaution était peut-être inutile , car l'habitude de voir une chose nous rend capables de la voir telle qu'elle est dans la nature. Lorsqu'un homme bien fait tient une de SCS jambes dans un état de flexion, nous ne sommes point portés à la croire plus courte que l'autre , quoique la disposition des rayons visuels tende à nous la faire voir telle. Un objet dont les dimensions nous sont Ircs-familières, ne nous paraît point plus grand
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OU plus petit, à quelques pas de plus ou de moins de distance. Dans ces deux cas, notre âme , prévenue sur la véritable grandeur de cet objet, rectifie et fait disparaître les différences que ces diverses positions peuvent mettre dans les impressions qu'il fait sur l'organe de la vue.
Je n'ai présenté jusqu'ici que le résultat de l'organisation matérielle de l'homme, modifiée par les causes extérieures , les rapports physiques des parties qui le composent, et le genre de beauté produit par leur ensemble. Avant de dire ce que le sentiment ajoute de noblesse, de dignité , de force à la figure humaine , et d'exposer les différens caractères que les passions lui impriment , il est nécessaire de parier de la nature du principe qui l'anime et lui donne Ije mouvement, et surtout de bien fixer les lois de la sensibilité , à laquelle tiennent , comme à un autre centre commun , tous les phénomènes que présente la constitution physique et morale de l'homme.
P. S. La mort de M. Roussel ne lui ayant pas permis de l'édiger la seconde partie de son Système de V Homme , les Editeurs ont cru devoir suppléer à cette lacune par l'Essai suivant sur la Sensibilité , qui a été trouvé parmi les manuscrits de l'Auteur, et qui contient toutes les idées sommaires qu'il s'était proposé de mettre dans son ouvrage.
( Note des Editeurs. )