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CHAPITRE PREMIER

De l'essence de la sensibilité.

La faculté de sentir est le moyen que la nature a donné à tous les corps vivans , de choisir ce qui est propre à maintenir leur existence, et de rejeter ou de fuir tout ce qui peut leur nuire : tous les individus qui en sont doués, semblent, pendant le court intervalle de leur durée, n'être occupés qu'à exercer, sans relâche , cette importante fonction (i). Attentifs, comme l'araignée au centre de sa toile, à tous les mouvemens qui s'opèrent autour d'eux, ils

(l) Nil aliud sibi naturarn latrare , tiisi ut t'iirn Corpore sejunctus dolor absit mente friiatur Jucundo sensu , cura semotas meliusque.

LUCRBT. , lib. XX.

sont avertis par le sentiment qu'ils en reçoivent de ce qu'ils ont à désirer ou à craindre de leur part ; la douleur ou le plaisir, suites nécessaires de ce sentiment, les excitent à se soustraire ou à se livrer à leurs impressions , et déterminent , dans les différentes espèces , la nature et l'énergie de leurs appétits , leurs mœurs , leurs passions , et tous les autres attributs qui les distinguent.

Les corps insensibles bornés à l'espace qu'ils occupent, isolés et sans aucun rapport, du moins apparent, avec les objets qui sont loin d'eux, ou qui n'ont point avec eux une communication immédiate , ne sont affectés par les causes extérieures et présentes , que selon les lois du choc et du mouvement de la matière; passifs et indifférens, ils ne leur opposent de résistance que celle de leur masse, sans aucun autre intérêt de conserver leur état, que la force d'inertie qui s'oppose à leu)" changement : tous les mouvemens qui les agitent, toutes les modifications qu'ils éprouvent, sont en eux l'effet d'une impulsion étrangère, dont ils ne sauraient augmenter ni diminuer l'intensité , étant dépourvus de tout principe d'action propre et résidant en eux-mêmes, c'està-dire, de cette faculté de sentir qui nécessite à chaque instant les êtres vivans à des mouvemens spontanés, dont leur bien-être ou leur conservation est toujours l'objet plus ou moins éloigné.

Les rapports que les êtres organisés ont avec les différentes parties de l'univers sont bien plus étendus quoiqu'ils diffèrent dans chaque espèce , à raison

de sa constitution, de ses facultés et de ses besoins. Par le moyen des sens, quelques-uns de ces êtres, tels que les animaux et surtout l'homme , s'élancent au-delà de l'espace qui renferme leur corps, communiquent avec un grand nombre d'objets éloignés et étrangers, et sont, pour ainsi dire, chacun le centre d'une sphère plus ou moins grande, auquel tous les points de son étendue se rapportent. lies impressions des causes extérieures ne sont point pour eux , comme pour les corps insensibles et dépourvus de vie j proportionnées à l'impulsion physique de ces causes , et à la force résultant de leur masse et de leur vitesse. Ces impressions sont toujours relatives à lai constitution et au degré de sensibilité de l'être qui les éprouve. Une cause très-légère excite souvent en lui les mouvemens et les efforts les plus violens, tandis que d'autres, qui sembleraient devoir lui imprimer; de fartets secousses , sont pour lui sans effet. Quelles convulsions et quels désordres n'excite point dans un animal une très-petite dose de certains poisons? Ce serait s'abuser étrangement que de croire que ces symptômes soient un effet physique et nécessaire de ces poisons. Pourse convaincre du contraire, on n'a qu'à considérer que ces mêmes poisons sont sans action sur les animaux privés de la vie, et ce ne sont point seulement les poisons qui agissent par des vertus qui nous sont encore inconnuesr, mais même ceux auxquels on est le plus porté à supposer une action mécanique, tels que l'émétique, l'arsenic; et bien plus, leur effet diffère non-seulement dans

les divers individus, il est encore différent dans le même individu, selon les différens temps et la disposition où il se trouve; enfin , tous les phénomènes de la sensibilité indiquent dans l'animal un instinct vigilant dont les efforts pour repousser les atteintes qui peuvent lui être funestes, semblent moins répondre à la nature et à la puissance des causes dont elles émanent qu'au jugement qu'il en porte, et au danger qu'il y aperçoit.

La sensibilité étant différente dans les différentes espèces d'animaux, à raison de leur constitution, et dans les différens individus de la même espèce, à raison de leur tempérament, de leurs mœurs, de leurs occupations et de leurs habitudes, il n'est pas douteux qu'elle ne tienne jusqu'à un certain point à de certaines conditions physiques qu'il serait , il est vrai, très-difficile de déterminer au juste. L' expérience et l'observation nous ont appris que , pour avoir le degré de sensibilité convenable pour exercer ses fonctions sans trouble , et dans l'ordre le plus conforme à la nature, l'animal ne doit^tre ni énerve par le repos, ni épuisé par la fatigue; que ses membres ne conservent leur souplesse et leur vigueur que par une irritation de temps en temps interrompue par l'usage des alimens qui , suffisamment pourvus de matière nutritive, offrent cependant aux organes destinés à les digérer, une résistance capable de les exercer, par les impressions réitérées et libres d'un air actif et jouissant de tout son ressort; t-nfin même par un certain abandon qui exclue ces pré-

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cautions et ces raffinemens d'une vaine délicatesse , qui flattent encore moins la sensualité qu'ils ne facilitent les dérangemens de la machine , et qui dépravent à la fois l'homme social et tous les animaux qu'il a trouvé le moyen de faire servir à ses plaisirs ou à ses caprices.

Les qualités extérieures et sensibles des corps organisés, à quelques épreuves et à quelque examen approfondi qu'on les ait assujetties, n'ont point encore pu nous faire entrevoir en quoi consiste et dans quelle forme réside la faculté de sentir. L'animal présente un assemblage de parties souples , molles , élastiques , dont il n'est pas impossible de trouver des modèles parmi les êtres insensibles , ou que l'art peut imiter, mais sans pouvoir leur imprimer le sentiment. Les parties d'un animal privé de la vie, conservent encore ces qualités long-temps après que le sentiment les a abandonnés. Quel est le principe fugitif et délié dont il dépendait? On dira ailleurs ce qu'en ont dit plusieurs médecins distingués. Il en est de même des végétaux : pourquoi perdent-ils ce principe de vie qui les faisait végéter, lorsqu'ils sont séparés du tronc qui le leur communiquait? Ils conservent cependant l'apparence de leurs attributs primitifs ; mais ils ont perdu , par cette séparation , la force végétative à laquelle ils devaient la faculté de croître et de se propager.

Les chimistes sont parvenus à extraire de la farine du froment une substance qu'ils appellent glutineuse, et qui donne par l'analyse les mômes résul-

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tats que les matières animales : elle en a aussi les qualités extérieures ; elle est , comme elles , molle , élastique , flexible ; mais vraisemblablement elle ne recevra jamais, entre les mains de Thomme, ce caractère de vie qu'elle prend en passant par les organes digestifs d'un animal vivant. L'enthousiasme avait inspiré à Paracelse (i) le présomptueux espoir d'exécuter ce prodige. La témérité de ce Prométhée, qui n'a pas eu beaucoup d'imitateurs, en aura encore moins à mesure que nos connaissances s étendront, et que nous serons par conséquent plus en état d'apercevoir les bornes de notre entendement et l'immensité de la nature.

L'essence de la sensibilité , considérée indépendamment de ses effets, ne doit pas plus se chercher que l'essence du mouvement, du temps ou de l'espace; tout ce que nous pouvons faire, c'est de réunir les différentes modifications et les divers caractères qu'elle reçoit de l'organisation; c'est d'examiner comment elle varie , suivant les organes qu'elle protège , et les différens besoins de l'animal, et comment, sans jamais s'anéantir , elle semble quelquefois disparaître pour mieux assurer et ménager ses ressources.

(i) On sait que ce chimiste, à qui la médecine doit tant de vues hardies, tant d'entreprises inutiles qui en ont fait réussir tant d'autres, se flattait de pouvoir produire des hommes par des digestions cliiraiques , et faire sortir des créatures vivantes du fond de sa cornue.

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