CHAPITRE II
De la gradatioji et de V étendue de la sensihdilè.
La. douleur, dont aucune partie extérieure du corps ne paraît exempte , a dû faire croire que toutes les parties intérieures y étaient également soumises. On a été, en effet , long-temps à s'apercevoir que certains organes pouvaient être blessés sans que l'animal exprimat sa situation par le cri de la souffrance , ou , pour parler le langage de certains modernes, qu'il y avait des parties insensibles. Nous devons dire ici que cette insensibilité n'est que relative, et ne doit point être considérée comme une insensibilité entière et absolue; car, que l'impression d'un corps étranger appliqué sur une partie n'arrache point ces cris qui caractérisent une douleur vive, il ne s'ensuit point que l'animal n'en souffre et ne soit porté à faire les efforts nécessaires pour éloigner la cause qui produit en lui ce sentiment.
Toutes les parties du corps peiu'^nt très -bien n'être point affectées de la même manière et être cependant sensibles. Ce sentiment insupportable, qu'on appelle douleur^ semble plus inhérent aux parties extérieures du corps, parce que peut-être, dans l'intention de la nature, elles doivent servir de sauvegarde aux autres. On voit , par les expériences
de M. Haller (i), que la peau, les muscles, tout le canal alimentaire, la vessie, l'utérus, etc., sont susceptibles de douleur, tandis que les tendons, les membranes, les os, les artères, les veines, le tissu cellulaire , etc. , paraissent peu sensibles. Lorsqu'on considère attentivement les rapports de ces différens organes, l'animal semble divisé en deux parties; la peau et les muscles sont la partie extérieure; les os, les membranes, les artères, les veines et les viscères qu'elles forment parleurs circonvolutions, la partie intérieure. Nous joignons à la première les cavités du corps qui communiquent à l'extérieur par des ouvertures et des conduits assez libres. Tous ces organes participent à la sensibilité exquise dont la peau et les muscles jouissent. La vessie, l'estomac, les organes de la génération sont éminemment sensibles, et la moindre atteinte des corps étrangers y produit de la douleur.
Les poumons, qui sont peu sujets à la douleur, paraissent faire une exception à la règle que nous venons d'établir, puisqu'ils ont une ouverture au dehors comme l'estomac et les intestins; mais cette ouverture est conditionnée de manière qu'elle ne donne accès qu'à l'air; elle n'admet point d'autres corps; toute la sensibilité de cet organe semble être réunie dans son entrée , pour l'interdire rigoureusement à tout ce qui se présente. Une goutte d'eau
( I ) Mémoires sur la nature sensible et irritable du corjx humain.
que le hasard y aura introduite, met toute la poitrine en convulsion. Ainsi le défaut de sensibilité de la substance des poumons est suffisamment compensé par celle de la trachée-artère et de la glotte, par lesquelles les corps étrangers peuvent y entrer. Les nerfs doivent être annexés à l'organe extérieur; ils en sont le premier instrument, puisque c est par eux que Tàme reçoit les impressions des objets extérieurs. Quand au foyer dont ils partent, c'est-à-dire, le cervelet et la moelle allongée , il n'est pas surprenant qu'ils soient très-sensibles, parce que ces parties sont peut-être ce qui constitue radicalement l'animal , et que les autres organes n'en sont que des dépendances extérieures. La structure intime des nerfs ne leur permet pas , à la vérité , de se raccourcir et de produire les mouvemens qu'exécutent les muscles lorsqu'on les blesse (i) : ils ne sont point ce qu'on appelle irritables ; cela leur est commun avec la peau. Il suffisait, sans doute, que ces parties eussent beaucoup d'aptitude à apercevoir la présence des corps étrangers , pour en avertir 1 animal , le déterminer à s'opposer ou à se soustraire à leur impression; il y aurait peut-être eu trop de danger pour l'économie animale qu'un nerf eût pu se raccourcir et s'agiter; son action alors, au lieu d'être bornée à la partie qui aurait souffert, se serait peut-être étendue à beaucoup d'autres endroits;
(i) Haller , Mémoires sur la nature sensible et irritable du corps humain.
ce qui eût été très-peu favorable à l'ordre et à la succession naturelle des mouvemens \itaux. Quant à la peau , elle était faite pour assujettir et terminer tout l'assemblage formé par les divers organes de l'animal , et non pour produire des mouvemens sensibles; il était peu nécessaire qu'elle fût d'une grande action.
Les parties destinées à servir de points d'appui aux différens organes, telles que les os, les tendons et les membranes , ne donnent que des signes équivoques de douleur dans les blessures qu'elles reçoivent. Les usages qu'elles remplissent dans le corps , et leur position , relativement aux autres organes , n'exigeaient point d'elles cette sensibilité délicate qu'ont les parties qui forment l'organe extérieur , c'est-à-dire, celles qui doivent surveiller la machine. En considérant le but que peut avoir eu la nature dans la distribution des facultés vitales , on n'en est pas pour cela moins autorisé à examiner si les effets qu'on peut attribuer à une intention directe de sa part, ne sont point une suite nécessaire de la constitution physique des organes. Les os , les tendons, les membranes, sont peu sensibles; est-ce un effet de leur dureté et d'une texture plus serrée et plus compacte que celle des muscles? Une partie qui devient calleuse perd de sa sensibilité à mesure qu'elle se durcit. Est-ce que la vie et le sentiment, pour circuler et se transmettre d'une partie à une autre , exigeraient de ces parties une certaine souplesse et une certaine mobilité propres à rendre leurs
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ondiilations libres? ou bien la nature, qui connaît la résistance que cbaque partie peut opposer aux causes de destruction , ne s'alarme-t-elle qu'en proportion de la prise que ces causes ont sur les divers organes, la douleur n'étant peut-être que la perception du danger présent auquel ceux-ci se trouvent exposés? Quoiqu'on ne puisse plus rien déterminer là-dessus d'une manière démonstrative, cet effet est assez constant pour devoir être regardé comme un principe qui peut et doit servir de guide au médecin , que l'observation journalière justifie, et dont on peut se dispenser de cbercber scrupuleusement la cause. Pour peu qu'on ait réfléchi sur l'économie animale, on doit avoir vu que les organes, pour jouir du degré de sensibilité le plus favorable au bien-être de l'animal, doivent avoir une consistance moyenne qui ne laisse aux impressions des corps étrangers que l'énergie convenable à l'exercice bien ordonné des fonctions vitales ; car des fibres trop roides et compactes émoussent l'action de ces corps , comme des fibres trop déliées et trop flexibles peuvent lui donner une intensité vicieuse. C'est cette différence pliysique de la fibre animale qui constitue jusqu'à un certain point celle des tempéramens; c'est par là aussi qu'on peut caractériser les différens peuples , parce (jue l'organisation varie selon les divers climats qu'ils liabitent, les travaux qui les occupent, la manière dont ils vivent, et la nature et la situation des lieux ou ils se trouvent placés. On sait le parti que M. de Montes(juieu a tiré de ce principe , qui est très-vrai
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en lui-même , quoique des causes morales puissent modifier ses effets de mille manières , et même les rendre tout-ià-fait nuls.
Ainsi on peut juger jusqu'à un certain point, par Tétat apparent des organes , quel est à peu près leur degré de sensibilité ou d'aptitude à éprouver de la douleur lorsqu'on les blesse; les parties dures pourront, à cet égard, être lésées avec moins de danger que les parties molles et flexibles ; mais ne connaissant point l'essence de la sensibilité , on ne pourra vaisemblablement savoir jamais si la dureté est un obstacle physique et nécessaire à la faculté de sentir, ou si la nature, en arrangeant pour le mieux tout ce qui a rapport à l'économie animale , a jugé à propos d'établir une gradation de sensibilité dans les organes qui ne les déterminât qu'aux mouvemens qu'exigent leur équilibre et leur soutien réciproque. Le principe de la sensibilité aurait sans doute pu être de la nature de ces fluides subtils qui se transmettent à travers les matières les plus compactes, comme le feu et l'électricité. Mais il y a apparence qu'une sensibilité capable de se répandre également dans toutes les parties de l'animal, eût choqué les rapports que la nature a voulu mettre entre elles; les organes qui composent le corps vivant ne devaient pas être tous montés au même ton ; le désordre y naîtrait de cette uniformité même : l'accord du tout résulte plus sûrement d'une sensibilité graduée et inégalement répartie, de manière que les organes exécutent des actions différentes, en vertu
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de la dose de sensibilité qu'ils ont reçue, et que ces actions , exécutées dans un ordre et un temps déterminés, concourent chacune d'une façon particulière à l'harmonie générale.
Un des plus grands pas qu'on pût faire dans la connaissance du système animal, ce serait, sans contredit, de pouvoir bien distinguer, dans les phénomènes qu'il présente , ce qui tient nécessairement à la physique ; c'est-à-dire , ce qui dérive immédiatement des lois générales de la nature, d'avec ce qui dépend de l'action spontanée du principe qui dirige les mouvemens des corps organisés. L'examen de ces phénomènes, quel qu'en soit le succès, doit se faire avec les yeux d'une philosophie impartiale et dégagée de tout préjugé. Si Ton accorde trop au pouvoir de la mécanique, si on lui prête une force qu'elle n'a pas, les vues de la nature nous échappent; nous ne savons point démêler dans ses mouvemens le but oîi elle tend : de même les effets physiques sont perdus pour nous, lorsque nous nous bornons à une stérile contemplation des causes finales : le meilleur parti serait de concilier et de réunir ces deux voies de connaissances, sans trop se préoccuper pour aucune , et , lorsqu'on a essayé d'expliquer un fait par les principes de la physique , de tenter de connaître l'intention dans laquelle il a été produit.
Ainsi , lorsqu'on s'est convaincu que les phénomènes de la sensibilité ne sont point du ressort de la physique, on peut et on doit même l'envisager sou» l'autre point de vue. Cette faculté des corps
SUR LA SENSIBILITÉ. 'i6()
vivans répandue d'une manière inégale, ou différemment modifiée dans leurs différens organes , est un objet bien digne d'attention. Quand on voit que, parmi les différentes parties dont l'assemblage forme l'animal , les unes sont très-propres au mouvement et les autres au sentiment, que certaines n'ont que très-peu d'aptitude pour l'un et pour l'autre de ces effets, et qu'il y en a enfin qui réunissent ces deux qualités dans un degré éminent , il est permis au philosophe de chercher, dans T usage de ces parties, le but que la nature s'est proposé en établissant ces différences. Il en est de la médecine comme de la politique : celle-ci se propose de parvenir à la connaissance de l'homme moral , en s'attachant à démêler le motif de ses actions; dans la société, la médecine aspire à connaître l'homme physique , ou , pour mieux dire , le caractère vital de l'homme en tâchant de découvrir le but des mouvemens et des actions organiques. La première a pour objet riiomme extérieur; la seconde Thomme intérieur. Les actions de l'un et de l'autre dépendent du même principe, qui est l'amour de nous-mêmes. Cet amour prend le nom ^intérêt dans l'homme extérieur; on peut rappeler, dans l'homme intérieur, désir de la vie ou de la conservation.
Ce principe veille sans cesse au maintien et à la subordination de tous les organes qui composent l'animal : il eût été bien difficile aux corps vivans de se maintenir long-temps , s'il eût existé en eux des parties indifférentes , incapables d'activité et
d'énergie , et que la nature eût abandonnées a ellesmêmes. Ces parties , devenues étrangères au système de l'animal , auraient vraisemblablement dérangé l'économie de ses affections ; elles eussent été des points d'interruption opposés à la rapide communication du mouvement et des sensations, des voiles incommodes qui auraient dérobé à la connaissance du principe vital des accidens intéressans , enfin des portes toujours ouvertes aux causes destructives de l'organisation.
Mais cbaque organe a le degré et l'espèce de sensibilité qui conviennent à ses besoins et à ses fonctions. Légère et superficielle dans ces parties extérieures dont l'animal peut se passer , telles que les ongles , les cheveux, la surpeau ou l'épiderme, elle devient plus vive et plus profonde dans la peau, qui est l'enveloppe essentielle par laquelle les autres organes sont mis à couvert de l'action trop forte des corps extérieurs, et dans laquelle réside le tact , ce sens universel à qui nous devons nos notions les plus exactes; et qui rectitie celles que nous recevons par les autres sens. Les parties musculeuses sont douées d'un sentiment actif et pénétrant, convenable à des organes qui font , dans la machine animale , la fonction de leviers , et qui sont les principaux insti;umens du mouvement progressif; car c'est par leur moyen que l'animal se transporte d'un lieu à un autre, va vers les objets qu'il désire, repousse ceux qui lui déplaisent, ou se dérobe par la fuite au danger dont il est menacé. Aussi les viscères creux , tels que l'estomac ,
les intestins et la vessie , sont-ils formés de différens ordres de fibres musculeuses d'autant plus sensibles, tju elles sont continuellement lubréfiées par des humeurs qui entretiennent la souplesse. Ces organes devaient être propres à chasser , par leur propre effort et par leur propre activité , les corps étrangers qui peuvent s'y introduire, ou les corps hétérogènes qui peuvent s'y engendrer.
Outre ce sentiment, qui les rend susceptibles de douleur, ces parties ont une autre sorte de sentiment qui les met en état de discerner les objets particuliers de leurs fonctions. Ainsi , par exemple , l'estomac , dans lequel une forte application d'un agent mécanique excite une sensation douloureuse, est en même temps doué d'une espèce de tact ou de goût, par lequel il distingue les alimens qui sont les plus analogues au caractère et aux habitudes de l'animal, et en vertu duquel il rejette ceux qui ne lui conviennent point. D'autres organes, sans être . moins insensibles aux impressions des agens capables de produire de la douleur, ont tous cette espèce de tact. C'est par lui que les vaisseaux des différens ordres, destinés à porter des fluides toujours uniformes et de la même nature , s'agitent et s'effarouchent , pour ainsi dire , à la présence d'une humeur hétérogène ou étrangère ; c'est en vertu de ce sentiment que chaque viscère n'admet que les humeurs qui lui conviennent et se ferme à toutes les autres ; de sorte que l'on peut dire que chaque animal a autant de sens particuliers qu'il a d'organes.