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CHAPITRE III

De Viinitè sensitwe.

Tous ces organes ou tous ces sens, dont chacun a ses fonctions particulières à remplir ( ce qui a fait dire à un médecin célèbre de ce siècle (i) que chaque organe était en quelque sorte un animal ), sont cependant soumis à un principe universel, à un moteur unique qui régit toute la machine; l'activité de chaque organe lui est subordonnée ; c'est pourquoi les mtnies parties ne sont pas toujours également sensibles, son énergie s'appliquant tantôt à l'une, tantôt à l'autre. Ce phénomène singulier, qu'Hippocrate avait aperçu, est inexprimable par les idées de ceux qui croient que tout s'opère dans les corps vivans par l'irritabilité locale des parties qui les constituent.

Ils ont découvert dans ces parties un principe de mouvemens qui subsiste même après la mort de l'animal. Ils ont vu que le cœur, qu'on vient d'arracher à une grenouille, palpite et bat encore longtemps; ils en ont conclu que toutes les fonctions ■vitales et animales dont nous n'avons pas un sentiment intime , dépendent de la simple irritabilité des organes qui les exécutent, c'est-à-dire, de cette faculté motrice qui survit à l'animal.

(i) Bordeu, Recherches sur les Maladies chroniques.

SUR Ll SENSIBILITÉ. 3']3

Le défaut essentiel de cette hypothèse, c'est de présenter les diverses parties qui composent l'animal , trop isolées et trop en détail , et de nous dérober la connoissance des effets qui résultent de leur ensemble. Ce dernier point de vue est celui qui doit le plus intéresser le philosophe et le médecin, qui ne peuvent point considérer le corps vivant comme un assemblage d'individus , mais comme un seul individu, comme un composé de parties liées entre elles par des rapports plus ou moins évidens, et toutes sous la direction d'un mobile principal ; car ses actions les plus solitaires et les plus indépendantes en apparence sont le fruit du concours de tant de parties, qu'elles semblent plus appartenir à la machine qu'à aucun organe particulier. Selon les partisans de l'irritabilité, chaque partie faisant séparément ses fonctions et sans aucune dépendance réciproque, il n'y aurait point d'unité sensitive dans les êtres organisés, point de jnoi ; les mouvemens dont chacun ne tend pas moins à la conservation du tout qu'à celle de chaque organe particulier, n'y seraient point subordonnés à un principe qui les dirige et les dispense à propos, pour les rendre efficaces; sans ce surveillant, sans ce principe modérateur, il n'y aurait dans tous les corps doués de sentiment et de vie qu'une multiplicité d'actions sans ordre, sans liaison, de laquelle résulterait un être bizarre , et non un animal bien ordonné.

Nous devons avouer que les fibres du corps vivant ont UD mouvement propre , sensible , puisque ce

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mouvement subsiste après leur séparation d'avec le corps dont elles faisaient partie. Mais ce phénomène nous intéresse peu. Sans examiner en quoi consiste cet effet particulier de la sensibilité, cette espèce de vie partielle qui réside dans les élémens des corps organisés , il nous suffit de faire voir que ces différentes parties réunies pour former un individu , sont subordonnées et assujetties à un principe actif qui règle et modifie leurs mouvemens, à raison de certaines convenances qui le déterminent (i). Ceux qui pensent que leurs organes peuvent s'acquitter de leurs fonctions par cette seule faculté qu'ils ont d'être mus par les impressions physiques des corps , n'admettent point ces convenances, dont la perception seule peut faire exécuter des actions régulières et conformes à un but déterminé. Ils disent, par exemple, que l'estomac digère, parce que les alimens produisent sur ce viscère une certaine irritation, et que toutes les autres fonctions des corps vivans s'exécutent de la même manière; de sorte qu'ils n'ont pas cru beaucoup hasarder, en disant que les corps pourraient vivre sans ame (2); proposition dont on n'a pas vraisemblablemeftt senti l'absurdité en l'avançant.

Il faut considérer d'abord que très-peu de fonctions sont bornées à la seule action de l'organe immédiat où elles s'exécutent, et que la plupart, ou

(i) Bordeu.

(2) Tissot , Mémoires sur les parties sensibles et irritables.

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du moins les plus essentielles, sont l'effet du travail combiné de plusieurs autres organes. La digestion n'est pas l'ouvrage du seul estomac : un plus ou moins grand nombre de parties du corps y concourent d'une manière plus ou moins efficace , et certainement on ne peut pas dire que l'impression que les alimens font sur l'estomac s'étende jusqu'à ces autres parties. On doit ensuite se souvenir que quelquefois ce viscère est vainement sollicité par la présence des alimens à s'acquitter de la fonction naturelle ; que le principe vital , quelquefois occupé par quelque opération importante, ou distrait par quelque passion , ne présidant plus au travail qui doit changer les alimens en substance animale, ceux-ci ne subissent, dans ce cas, qu'une altération purement physique, et telle que celle qu'ils auraient subie si on les eût mis en digestion avec quelque fluide dans un vase; au lieu que, lorsque toutes les fonctions vitales se font avec ordre et régularité, qu'aucune affection locale ou aucune disposition morbifîque de tout le corps n'absorbe point l'activité du principe sensitif , et que surtout le calme et la sérénité de l'âme ne laissent au corps que ce degré de mouvement et cette douce agitation à laquelle une vie saine et le bonheur sont attachés; les alimens, pris avec mesure , éprouvent aussitôt cette heureuse transmutation qui les met en état de devenir une partie de nous-mêmes. Le principe vital, dans ce cas, dirige les efforts nécessaires des organes qui doivent avoir part à cette fonction , dispose les Im-

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meurs, détermine leurs divers courans de la manière la plus avantageuse , et imprime peut-être au résultat de la digestion, un caractère de vitalité qui le distingue de tout autre effet purement physique.

Si chaque fonction exige, indépendamment de la disposition de l'organe qui lui est propre, une influence directe, et une application immédiate du principe de vie; si les organes ne se meuvent et ne sentent que par lui ; s'il donne successivement l'impulsion à toutes les parties , on est fondé à dire que le corps vivant est régi par un principe d'action unique, duquel émanent tous les mouvemens, et auquel se rapportent, comme à un centre, toutes les sensations et toutes les affections dont ce corps est susceptihle. Or, il est évident que, de quelque manière que le corps soit affecté et quel que soit l'organe où se fait l'impression , c'est toujours le même principe qu'elle modifie; les sensations produites par la vue ahoutissent au même point que celles qui viennent de l'organe de l'ouïe ou de l'odorat; elles vont toutes se confondre dans le sentiment commun tle l'existence ou dans le moi; et la conscience que nous avons que ce qui voit en nous est le même que ce qui entend , est ce qui constitue lu personne.

Tout prouve donc qu'il n'est point de sensibilité particulière , que celle de chaque organe n'est qu'une modification de la sensibilité générale, et que si les organes paraissent distingués par des manières d'agir et d'être affectés qui les carartérisent , ils n'en sont pas moins, comme les différentes pièces et les diffé-

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rens rouages d'une machine , liés à un mobile principal qui leur donne le branle. Les mouvemens de la machine animale ont entre eux une telle dépendance, que se renforçant ou s'affaiblissant l'un par l'autre , selon qu'ils agissent de concert ou dans des directions opposées , ils paroissent tenir nécessairement à une source commune qui s'épuise et se rétablit alternativement par la succession du travail et du repos. Les mouvemens d'une partie ralentissent ou suspendent naturellement ceux d'une autre ; aussi les fonctions se succèdent-elles les unes aux autres; le principe vital les exécuterait imparfaitement s'il les exerçait toutes à la fois. Enfin une partie ne saurait être fatiguée sans que les autres n'éprouvent le même inconvénient. Tout est harmoniquement lié dans l'économie de l'homme, et l'on connaît l'opinion de Xamolxis, disciple dePythagore, qui soutenait" qu'on «ne peut point guérir les yeux sans guérir la tête, « la tête sans le corps, et le corps sans l'âme. )>

Toute la médecine d'Hippocrate nous rappelle à l'unité de principe que nous cherchons à établir. C'est toujours la nature qui guérit, qui choisit les couloirs les plus appropriés à ses desseins , qui agit ou paraît agir avec connaissance et combinaison. Glisson, qui le premier a parlé de X irritabilité ^ ne sépare point de cette faculté vitale la perception de Yarchée , qui n'est que l'âme de Stalil , c'est-à-dire que, selon Glisson , lorsqu'un objet étranger produit sur une partie sensible quelque changement, il en résulte nécessairement une perception dans l'individu.

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Toute perception est un jugement rapide en vertu duquel l'àme émue se porte aussitôt vers l'objet qui l'a causée , ou tâche de se dérober à son impression; si cet objet intéresse l'individu en bien ou en mal, c est sur le jugement des diverses impressions auxquelles l'animal est en butte, que sont fondées toutes ses actions organiques. Les objets de ses perceptions qui sont hors de lui produisent ses passions, comme les impressions des causes qui sont au dedans de lui produisent le bien-être ou les maladies. Si, à l'aspect d'un serpent ou d'une bête féroce , un homme timide recule , en palissant , et manifeste tous les symptômes de la frayeur; si la présence d'un objet propre à réveiller en lui l'idée du bonheur, dilate au contraire ses organes , et , en y allumant le feu du désir , en augmente le mouvement et l'action ; en un mot , si chaque passion donne constamment à l'animal une détermination conforme à la nature de cette passion ; de môme, lorsque quelques causes de maladie affectent le corps vivant et le menacent de quelque danger, sck organes prennent plus ou moins promptement une disposition propre, ou du moins tendante à repousser cette cause ou à éluder ses effets. Par la même raison que les regards d'un homme s'animent , et que son pouls s'élève, lorsqu'il est frappé des charmes d'une belle femme, les impressions d'un venin dangereux ou d'une humeur malfaisante excitent en lui des convulsions ou la lièvre.

Tous ces différens mouvemens découlent d'une source commune. Rien ne serait plus inutile et plus

contraire à l'observation des phénomènes de la vie, que de les rapporter à des principes différens. Ces inouvemens supposent tous un jugement de l'âme qui apprécie les rapports que les objets par lesquels ces inouvemens sont occasionnés , ont avec l'être sensible. Si nos sensations et les mouvemens qui les accompagnent n'étaient point l'effet d'un jugement, ils ne seraient, dans les animaux et dans l'homme, que des altérations physiques et passagères, toujours proportionnées aux causes matérielles qui les produiraient; mais l'impression de ces causes varie avec les rapports qu'elles ont successivement avec nous ; le même objet qui nous causait d'abord la plus vive émotion, finit souvent par nous devenir indifférent; on rougit, on pâlit, ou l'on est tranquille à la vue d'une personne, selon la disposition oii l'on se trouve à son égard. Les médecins attentifs à observer les effets moraux des maladies, se sont aperçus qu'elles avaient une influence sensible sur l'âme , que , selon le degré de danger qui accompagne naturellement chacune de ces maladies , ou même les différens états de chaque maladie , l'esprit plus ou moins frappé de l'idée du danger, tombait dans un abattement plus ou moins considérable, ou se livrait à cette faculté qui donne ordinairement la vue d'un péril médiocre ou éloigné.

Si , dans lès choses où le moral semble avoir si peu de part, telles que les maladies, on est néanmoins forcé de reconnaître son empreinte , on ne doit pas être étonné de le retrouver dans toutes les autres

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fonctions vitales. On doit donc reconnaître combien il serait superflu d'admettre plusieurs principes d'action dans les corps vivans, pour expliquer les difTérens ordres des fonctions auxquelles ils sont assujettis , et avouer que l'exercice de toutes ces fonc- ' lions est l'ouvrage d'un même principe doué d'autant de facultés qu'il y a d'espèces d'effets dont la machine qu'il gouverne est capable.

Cette unité de principe se manifeste dans les animaux. Nous n'en exceptons pas même le polype, qui ne paraît être qu'une nuance entre l'animal et la plante : si on le coupe par morceaux , quelque temps après chacun de ces morceaux, qui ne pourraient point subsister séparés du tout, devient une imite; il prend la forme et les organes qui lui sont nécessaires pour devenir un polype entier. Cependant un philosophe célèbre de ce siècle prétend que les animaux n'ont point de moi. Si on entend par ce dernier mot un sentiment réfléchi de son existence, on peut assurer que beaucoup d'hommes, bornés aux idées des premiers besoins et renfermés dans un cercle étroit d'occupations mécaniques, sont dans le cas des animaux ; mais si le moi consiste dans l'identité du principe sentant, quelle que soit la partie du corps qui est affectée, et dans le sentiment continu qui lie notre existence passée à notre existence actuelle, les animaux ont un moi , puisqu'ils ont de la mémoire, et que chez eux, connue dans l'homme, c est toujours le même principe qui sent.

Stahl , qui rapporte uniquement à l'àmc la cause

de tous nos mouvemens et de toutes nos actions organiques, comme Van-Hehnont l'a rapportée à ce qu'il appelle arxliée , et Hippocrate a la nature^ à laquelle il attribue de rintelligence , a évité les inconvéniens attachés aux systèmes qui font dépendre de plusieurs principes actifs les différentes fonctions de riionnne. Les anciens distinguaient en lui une âme sensible et une âme raisonnable., comme si celle-ci pouvait, pendant la vie de l'homme, raisonner et exercer ses facultés sur d'autres objets que les perceptions de nos sens , et avoir des perceptions sans sentir elle-même. Pourquoi mettre donc entre elle et les corps un autre principe dont elle a tout ce qu'il faut pour faire les fonctions?

Le philosophe que nous avons cité plus haut a présenté le même système sous une autre forme et avec tous les agrémens qui caractérisent sa manière d'écrire « L'homme intérieur, dit-il, est double; il « est composé de deux principes différens par leur « nature et contraires par leur action. L'âme, ce prin- « cipe spirituel, ce principe de toute connaissance, « est toujours en opposition avec cet autre principe « animal et purement matériel. Le premier est une « lumière pure qu'accompagnent le calme et la séré- « nité , une source salutaire dont émanent la science, « la raison, la sageï>se; l'autre est une fausse lueur « qui ne brille que par la tempête, et dans l'obscu- « rite, un torrent impétueux qui roule et entiaîne à « sa suite les passions et les erreurs. » Il serait à souhaiter que ces images brillantes fussent capables

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de porter à l'esprit autant de lumière qu'elles procurent de plaisir à l'oreille et à l'imagination. Mais quel homme est assez heureux pour pouvoir dire que les passions sont étrangères à son àme? On ne sait que trop qu'elle y a sa bonne part, ou, pour mieux dire , qu'elle seule connaît toute leur tyrannie. On peut certainement se représenter l'âme dans le corps comme un conducteur tranquille, qui, bravant le tumulte des sens, n'obéit qu'à la voie d'une raison éclairée; mais ceux qui ont éprouvé le malheur de passer par tous les degrés d'une passion violente savent , au contraire , que l'âme ressemble trop souvent à un pilote inattentif et malavisé, qui, séduit par l'aspect riant d'une île fertile et agréable, dirige aveuglément son vaisseau vers les écueils dont elle est environnée , et ne s'éclaire que par son naufrage.

Toutes les passions sont visiblement fondées sur les jugemens de l'âme et sur les convenances qu'elle aperçoit entre leurs objets et notre individu : c'est j)ourquoi les animaux , dont les jugemens et les combinaisons sont plus bornés que dans l'homme, n'éprôuVent qu'un très- petit nombre de passions passagères et momentanées comme leurs besoins.

C'est peut-être ici le lieu de rapporter la principale objection qu'on fait aux Stahliens , et qui n'en a pas acquis plus de force , pour avoir été souvent répétée, objection grave aux yeux de certaines gens, mais frivole aux yeux des personnes qui ont beaucoup réfléchi sur les diverses opérations de l'honune.

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SI tous nos moiivemens vitaux , dit-on , étaient Touvrao^e de l'âme, elle en aurait une pleine connaissance; elle pourrait les accélérer, les ralentir, les suspendre à son gré ; ils seraient soumis à la volonté, comme ceux des organes que nous remuons librement.

La première partie de cette objection est détruite par le grand nombre d'exemples de mouvemens que l'âme exécute sans paraître y penser. Ces mouvemens sont même plus multipliés qu'on ne croit communément, et ce qui doit surprendre davantage, c'est que parmi ces mouvemens , il y en a beaucoup qu'elle n'est parvenue à faire qu'avec une extrême difficulté ; tels sont les mouvemens qu'exige la pratique de presque tous les arts. On a soin de s exercer long-temps à certaines manœuvres pour les faire avec la promptitude et la régularité convenables; mais, lorsque l'habitude nous les a enfin rendues faciles, on les exécute sans lamoindre reflexion. On peut ajouter que plusieurs philosophes avouent que l'âme fait beaucoup de choses sans en avoir une connaissance distincte.

Certains mouvemens, qui primitivement étaient volontaires, deviennent insensiblement indépendans de la volonté. Telles sont certaines contorsions que quelques personnes font à chaque instant, parce quelles les ont faites dans leur enfance; telle est riiabitude de clignoter souvent ; tel est le strabisme, que les enfans contractent en dirigeant dans le même temps Tceil droit vers un objet , et le gauche vers un

autre. Ces effets, qu'on eût pu facilement prévenir, le temps les rend ineffaçables; toute l'attention et tous les efforts de l'âme pour les corriger sont insuffisans ; la force de l'habitude l'emporte toujours sur les tentatives de la volonté : ainsi c'est vainement qu'on soutient que l'âme peut connaître et maîtriser, lorsqu'elle le veut , certains mouvemens devenus habituels.

Si la puissance de l'habitude et du sentiment est telle par rapport à des choses d'accident , et qui n'intéressent point essentiellement la vie , combien doitelle être plus grande à l'égard de celles auxquelles est attachée la conservation de l'animal? A combien plus forte raison le mouvement du cœur et les différentes fonctions des viscères doivent-ils être indépendans de la volonté, d'autant plus que le désir de conserver son existence , ce sentiment inné et nécessaire à tout être vivant , avait déjà donné l'impulsion à cet organe avant que la volonté fut développée?

Cependant il serait difficile de déterminer jusqu'où peut s'étendre l'empire de la volonté sur nos organes. Plusieurs des mouvemens, qu'on appelle ordinairement involontaires, ne sont pas toujours tels, puisqu'à force d'attention et de soins, plusieurs personnes parviennent à mouvoir des organes qui passent pour n'être point soumis à la volonté : pour tout dire, en un mot , on en a vu ( à la vérité ces cas sont bien rares , du moins s'ils ne sont pas faux ) qui ralentissaient ou suspendaient le mouvement de leur cœur à leur gré ; mais en supposant la possibilité de

ve fait, il n'y aurait pas beaucoup à craindre qu'on abusât d'une pareille faculté , et que , par caprice ou pour satisfaire le vain désir de faire un acte de liberté, beaucoup de gens essayassent d'arrêter des mouvemens auxquels nous devons notre existence. L'amour de nous-mêmes, ce ressort actif et énergique, la source et la base de toutes les lois que suivent les corps animés, s'oppose continuellement en nous à toute action qui tendrait à notre destruction ; et on ne doit point douter que les malheureux qui, en proie au délire d'une imagination égarée , cherchent un terme à leurs maux, en s'efforçant d'en mettre un à leur vie , ne soient souvent retenus par cet instinct vigilant; ou, s'ils lui résistent un moment, ne soient ravis qu'une main secourable vienne tromper leur désespoir et les rendre à eux-mêmes.

La volonté, toujours froide à coté de l'instinct, ne saurait donc balancer le sentiment qui nous attache irrésistiblement à notre conservation. Toutes les fois qu'un principe de destruction menace notre individu, l'être sensitif qui surveille nos organes excite nécessairement des mouvemens propres à repousser loin de nous ce principe dangereux , et ces mouvemens constituent ce qu'on appelle maladies , lorsque la cause qui les occasionne est interne; on les appelle passions lorsque leur cause est extérieure.

Quoique toutes nos sensations et tous nos mouvemens se rapportent à un même principe, leurs effets se manifestent d'une manière plus marquée

dans certains organes que dans d'autres : la tête et la région épigastrique paraissent ttre deux centres de sentiment et d'action qui se contrebalancent mutuellement, et qui, par une réaction réciproque, entretiennent l'équilibre de toute la machine. Ce fait, qui sert de base à Vidée de Vhomme physique et inonU,esi d'une vérité si généralement sensible , que le peuple, qui , dans la formation des langues comme dans toutes les autres choses, se conduit plus par des impressions naturelles que par des idées systématiques, en a tiré la division de l'ame en esprit et en cœiu\ assignant à l'esprit tout ce qui est du ressort de l'entendement , et au cœur tout ce qui a du rapport au sentiment; car chacun a éprouvé que tout ce qui affecte vivement l'ame , va retentir avec plus ou moins de force dans cette partie du corps où le cœur se trouve placé. On peut voir dans les divers ouvrages de M. de Bordeu, combien cette vérité, dans le corps vivant, est devenue féconde entre ses mains. Mais quels que soient les effets des divers sentimens et des diversa* passions , nous avons déjà fait voir que, prenant leur source dans les jugemens de notre âme, ces sentimens et ces passions même prouvoient l'unité du principe actif qui régit toutes les parties du corps.

Outre les rapports sympathiques qui sont manifestement entre la tête et le milieu du corps , il y eu a d'autres moins sensibles, mais cependant assez connus, entre les autres organes. Nous avons déjà parlé, dans \n\ autre ouvrage, de celui qui est entre

les mamelles et les organes de la génération. La position respective de ces parties ne permettant point d'attribuer ce rapport à la connexion que leurs nerfs ou leurs vaisseaux peuvent avoir entre eux, nous avons cru devoir la rapporter à cette destination commune qui, assujettissant ces deux organes à des fonctions presque semblables , doit aussi nécessairement faire participer l'une aux sensations que l'autre éprouve. M. Wliytt a très-bien démontré que la plupart des sympathies qu'on aperçoit entre les différentes parties du corps , ne sont point l'effet de l'union des nerfs qui les font mouvoir, mais de la manière dont le cerveau est affecté. On sait que plusieurs parties ne se communiquent leurs affections que par rapport à leur proximité. Quelques autres dispositions sympathiques sont fondées sur la manière dont les différentes poches du tissu cellulaire sont distribuées; mais le plus grand nombre des rapports sympathiques qui unissent certains organes, dépendent des déterminations du principe sensitif , excité par la perception de certaines convenances à mettre un organe en action plutôt qu'un autre ; déterminations qui annoncent un agent continuellement occupé à prévenir ou à réparer les dommages auxquels notre organisation est exposée. Cet agent est la véritable cause efficiente de toutes les fonctions qui servent , soit à la conservation de la vie des individus, soit au maintien de l'espèce, et sur lesquelles nous allons jeter rapidement les yeux.

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