CHAPITRE IV
Des rapports de la sensibilité avec les diverses fonctions vitales et animales.
L'homme, en naissant, passe à une nouvelle manière d'exister, et par conséquent à de nouveaux besoins. Celui de respirer est le premier qu'il éprouve : dans son premier état, où il était animé d'une vie •commune avec la mère, l'air, qui est (on ne sait pas trop encore pourquoi ) nécessaire à tout ce qui vit ou qui jouit d'une certaine activité, lui étant transmis avec les humeurs qu'il recevait d'elle, il n'était point astreint à cette fonction , qui consiste à recevoir l'air dans la poitrine et à l'en chasser alternativement. Notre objet n'est point d'en exposer ici le mécanisme, dont on peut cependant se faire une idée en se représentant le jeu d'un soufflet , non plus que le but final de la respiration ; il nous suffit de considérer que, dans l'animal qui vient de naître, le principe de la vie se hâte d'adapter les organes du corps à sa nouvelle manière d'être et aux nouvelles fonctions qu'elle lui inspire.
Dans le fœtus , le sang passe immédiatement de la cavité droite à la cavité gauche du cœur, sans aller faire le long circuit des vaisseaux pulmonaires. Cette route est plus simple, plus courte et moins détournée; le sang devrait continuer de la suivre
dans l'enfant qui commence à respirer : aucune raison physique ne semble, dans celui-ci, forcer le sang à se jeter dans l'artère pulmonaire. Ce changement dans le cours des fluides est donc évidemment une suite de nouveaux rapports du principe sensitif qui, se trouvant forcé de donner aux humeurs l'aliment qui leur est nécessaire et qu'elles trouvent dans l'air que l'animal respire, les dirige vers les poumons après avoir fermé le trou ovale, devenu par là inutile. Le sentiment d'un nouveau besoin l'excite à imprimer aux diverses parties de la poitrine les mouvemens propres à y introduire la plus grande quantité d'air possible : ce sentiment, déjà si éclairé dans les commencemens de la vie , ne se dément jamais , et se montre tel dans tout le cours de sa durée; il tire, dans toutes les circonstances, le meilleur parti des moyens naturels donnés à chaque être vivant pour sa conservation. Lorsque la. dilatation de la poitrine est suffisante, et que sa capacité lui permet d'admettre une quantité d'air considérable , la respiration l'épure avec une lenteur modérée et une paisible uniformité. Quelques vices de conformation ou des embarras accidentels rétréjissent-ils l'espace que la poitrine renferme, et diminuent-ils par conséquent le volume d'air qu'elle doit recevoir, le principe vital ne manque point de réitérer aussitôt les inspirations, pour regagner par la vitesse ce qu'il perd par la masse.
Un animal n'a pas plus tôt reçu l'existence, qu'it est d'abord conduit par un sentiment qui lui fait
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démêler la nature des impressions dont il est frappé , et les moyens de les seconder ou de s'y soustraire. Les mouvemens que ses besoins excitent en lui ne se trompent jamais sur leur objet : une respiration gênée lui fait chercher l'air avec autant d'avidité que la faim le pousse vers les alimens qu'il aperçoit, ou une soif ardente vers la boisson. Si la sensibilité se bornait aux seules impressions du plaisir et de la douleur, elle ne produirait dans l'animal que des mouvemens vagues et une agitation indéterminée, à peine diffcrens d'un mouvement mécanique; mais l'exercice de cette faculté est toujours joint à un certain degré de connaissance par rapport aux différens objets de nos sensations, en vertu de laquelle l'être sensible exécute tous les actes convenables à notre constitution naturelle. Cette espèce de connaissance s'appelle communément instinct ^ parce qu'elle n'est point, comme toutes nos connaissances acquises, le résultat de l'expérience et de la réflexion.
La faculté de se nourrir, c'est-à-dire de réparer les déperditions successives du corps, suppose un sentiment délicat , capable de choisir les alimens propres à se convertir en notre substance , de rejeter ceux qui ne sont point analogues à son état actuel, ou qui ne sont point proportionnés à la puissnnce actuelle de nos organes, de disposer les instrumens qui doivent dénaturer ces aUmens, et de distribuer avec exactitude et avec mesure dans toutes les partics du corps vivant le produit de leur digestion. Toutes les circonstances qui accompagnent l'cxer-
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cice de cette fonction, prouvent deux points essentiels : l'un, que l'organe immédiat où elle est exercée, n'en est pas le seul instrument ; l'autre, qu'elle n'est point l'effet de la sensibilité et de l'action particulière de cet organe, mais du principe actif général , dans lequel vont se réunir toutes les sensations, et duquel émanent tous les mouvemens.
Ce principe , en effet, distingue parmi toutes les sensations importantes que l'animal peut éprouver, Celle qui le sollicite à rétablir ses forces épuisées et à fortifier, par de nouveaux alimens, ses rapports affaiblis par la succession des mouvemens vitaux. Cette sensation lui est subordonnée; il la modifie, et elle n'est souvent que ce qu'il la fait être; car la faim est rarement proportionnée au besoin effectif du corps vivant; le besoin imaginaire ou l'babitude est la cause la plus fréquente de cette sourde inquiétude qui nous porte à prendre souvent de la nourriture. On parvient à la faire taire en lui donnant l'échange par les occupations intéressantes auxquelles on peut livrer son âme. Une passion forte, des maladies, peuvent suspendre pendant long-temps les impressions de la faim. On pourrait croire aisément, en voyant la dissolution des solides et la putridité des fluides des animaux qui sont morts de faim, que ces phénomènes sont l'effet naturel de l'affaissement d'un corps qui, comme la flamme, s'éteint faute d'aliment , si on ne savait que les fous peuvent vivre plusieurs mois sans manger. Les houleversemens subits qu'opère quelquefois la faim , ne seraient -ils
J)as plutôt les suites d'une sensibilité égarée qui, tlansson désespoir, réagissant contre tous les organes soumis à son influence, interdit l'ordre de leurs mouvemens, en détruit la texture et abandonne les fluides qu'ils contiennent à toute l'énergie des causes physiques qui tendent à les altérer?
Rien ne prouve plus l'empire que le principe de la vie ou l'ame a sur les organes de la digestion , que le goût ou la répugnance que nous avons pour certaines espèces d'alimens. Les répugnances tirent leur source ou d'une disposition transmise par les parens , ou d'une impression désagréable faite autre- Ibis sur nous parles objets de ces répugnances. Dans l'un et l'autre cas , l'âme exprime son dégoût par les signes les plus marqués et les moins équivoques. Ceux qui pourraient le faire dépendre d'un défaut de rapport et d'analogie entre les mets pour lesquels nous avons de l'aversion , et la sensibilité naturelle , ou plutôt la constitution physique de nos organes, doivent savoir que le principe vital n'attend pas , pour rejeter un aliment, qu'il agisse immédiatement sur les organes destinés à le recevoir. La simple vue et même la seule idée de cet aliment suffisent pour exciter dans ces organes tous les mouvemens qu'y pourrait produire son application immédiate. Tous les couloirs de la bouche , de l'œsophage et de l'estomac se ferment , et semblent refuser à l'objet de notre dégoût les sucs digestifs qu'ils contiennent et qu'ils prodiguent pour les alimens ([ui nous plaisent ; l'estomac surtout renverse l'ordre de ses mouve-
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mens et paraît s'élancer vers cet objet pour le repousser.
Les alimens conformes à notre goût produisent (les effets bien différens. Leur aspect fait naître en nous une certaine sensation de fraîcheur, un doux frémissement , dont la résultat est la sécrétion abondante des humeurs digestives qui doivent , en pénétrant ces alimens , les disposer à recevoir la forme de cette liqueur vitale et nourricière qu'on appelle cJijle. Reçus d'abord dans la bouche, où ils sont broyés et humectés en même temps , ils y perdent la forme grossière qu'ils avaient, pour en prendre une qui facilite leur descente dans l'estomac; et dans le canal qui les y porte , ils rencontrent encore une humeur qui leur sert à la fois de dissolvant et de véhicule. Lorsqu'ils y sont parvenus, la nature semble ramasser toutes ses forces pour opérer leur transmutation; il paraît se faire vers cet organe un refoulement d'humeurs, de chaleur et même de sentiment qui manquent alors aux autres parties, les extrémités se refroidissent et perdent de leur volume ordinaire; les opérations de l'esprit se font avec moins d'aisance et de liberté ; toutes les sensations sont moins vives, et sont même quelquefois suspendues; enfin le sommeil semble souvent nécessaire au succès de la digestion , et grossir la somme des forces qu'elle exige , en arrêtant ou ralentissant les autres opérations qui les partageaient. Ainsi il est évident que, quoique l'estomac soit le lieu propre où la digestion s'exécute, elle est néanmoins l'ouvrage des efforts
combinés tle la plupart des organes qui forment le corps, et du sentiment qui les anime.
Le fluide qui résulte de cette espèce de coction que les alimens subissent, et de leur mélange avec les diverses liqueurs fournies par les différens organes de la digestion , poussé dans le tuyau intestinal , y trouve de petits conduits , ou plutôt des pores qui attirent et absorbent ce que ce fluide contient de plus pur, de plus travaillé et de plus analogue à l'animal. Ces pores sont doués d'un sentiment exquis qui leur fait choisir ce qui leur convient, et rejeter, avec le résidu grossier des alimens, tout ce qu'il peut y avoir d'inutile ou de dangereux. Ce qui se passe dans les intestins est une image de toutes les autres épreuves que le chyle subit; car, porté par ces pores dans un réservoir commun , oii ils vont se réunir, il passe de là dan^les routes du sang , pour y éprouver d'autres digestions ou d'autres degrés d'élaboration, dans lesquels il se dépouille successivement , selon les émonctoires qu'il rencontre, de quelque chose de superflu, ou dépose dans chaque organe ce qui est nécessaire à son entretien et à ses fonctions.
Toutes ces diverses opérations, qui paraissent mécaniques , exigent cependant une distribution graduée des forces vitales et une application plus ou moins profonde du principe sensitif ; puisque ces opérations se troublent plus ou moins, lorsqu'une forte contention de l'àme ou quelque passion désordonnée éjrare et détourne les mouvemens naturels de la sensibilité. Telles sont les lois et la mesure de
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cette sensibilité , que les diverses fonctions de la machine animale s'opèrent imparfaitement lorsqu'elles se croisent et s'exécutent en même temps. G est pourquoi on devrait faire en sorte que le corps ne recommençât une fonction qu'après que les autres seraient achevées. Il est peu de gens qui n'aient éprouvé qu'en prenant des alimens peu de temps après un repas, on interrompt la digestion commencée de celui-ci, parce que la nature, qui semble presque toujours donner la préférence aux nouvelles sensations , abandonne son premier ouvrage pour courir à un nouvel objet.
Toutes les fonctions ne produisent point cependant le même degré de concentration des forces vitales. Si la digestion en absorbe la plus grande partie, les élaborations ultérieures que subit le résultat de la digestion n'en exigent pas tant; les sécrétions et les excrétions se font à moins de frais; au contraire, il semble que le travail et l'agitation du corps favorisent celles-ci autant que le repos paraît seconder la digestion. La nature semble se servir, pour perfectionner le produit de la nourriture qu'on a pris , des efforts même que l'animal fait pour s'en procurer une nouvelle.
Le mouvement progressif et les actions extérieures qui distinguent les animaux des plantes destinées à végéter toujours sur le même sol , sont les moyens qui mettent les premiers en état de pourvoir à leur subsistance, et de satisfaire tous les autres besoins attachés à leur constitution. L'exercice de ces moyens
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suppose des sens : ceux-ci sont nécessaires à tout animal, pour lui faire connaître les rapports que les objets extérieurs ont avec lui. La vue et l'ouïe lui apprennent le lieu que ces objets occupent clans l'espace, à reconnaître de loin ceux qu'il doit éviter et ceux qu'il doit rechercher; par les autres sens il s'assure de la vérité et de la justesse des rapports que lui font les premiers. L'odorat, qui semble n'avoir été placé à coté de l'organe du goût que pour l'éclairer et lui servir de guide , remplit encore une autre fonction dans plusieurs animaux ; il supplée a. la vue et à l'ouïe , lorsqu'ils poursuivent une proie , ou qu'ils fuient un ennemi.
Les sens seraient inutiles à une machine arrangée et montée pour produire une certaine série demouvemens; ils dérangeraient même l'enchaînement et l'ordre déterminés des actions que les ressorts de cette machine devraient exécuter. Ou l'on n'attache aucune signification à ce mot mécanisme , qu'on emploie si souvent, ou la véritable idée qu'il fait naître dans l'esprit exclut celle de la sensibilité. Un agent mécanique, sans aucun retour sur lui-même, sans aucun motif, sans raison suffisante prise de son intérêt particulier, suit invariablement la détermination que son mobile lui a donnée, jusqu'à ce qu'une cause plus puissante vienne changer cette détermination. Un être sensible, toujours attentif à sa conservation , est lui-même son principe déterminant ; ses actions ont toujours un but relatif à son individu; il se place, autant qu'il lui est possible, dans
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la chaîne des effets naturels qui lui sont favorables, et s'éloigne de ceux qui pourraient nuire à ses intérêts. Pour suivre et défendre ses intérêts, il faut les connaître; il faut connaître aussi et évaluer tout ce qui se trouve en opposition avec eux. Cette connaissance est nécessairement le fruit d'un grand nombre de comparaisons ; car les objets de nos sensations sont très-multipliés. Il faut se souvenir à chaque instant du bien que les uns nous ont procuré, et du mal que nous ont fait les autres : les moyens de jouir de ceuxlà, et d'éviter ceux-ci, doivent être calculés avec exactitude , et il est nécessaire de distinguer les cas où la force suffit , de ceux où il est essentiel de recourir à l'adresse , et de savoir quelles sont les occasions où il serait dangereux de compromettre l'une et l'autre.
Les auteurs qui , ayant entrepris d'expliquer les actions extérieures des animaux, les présentent comme des effets purement mécaniques, semblent avoir été plus sensibles à la gloire de paraître ingénieux , qu'au mérite plus réel de convaincre. Leur manière de raisonner ne saurait être instructive , parce qu'employant à tout moment les termes vagues ^ èbranlemens et de modifications du système sensible, ils n'offrent rien de fixe à l'esprit; enfin ils paraissent choquer les vrais principes de la philosophie , en voulant, aux notions qui nous manquent, substituer des suppositions arbitraires, plutôt que de se prêter aux inductions légitimes que l'analogie pourrait leur fournir.
Il serait inutile d'appuyer notre sentiment par des
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exemples qui sont trop communs pour être nécessaires; il nous suffira de faire observer que la marche droite et invariable d'une machine en mouvement, n'a et ne peut avoir aucun rapport avec la conduite flexible d'un être vivant et organisé ; que la constitution fragile de celui-ci l'exposant continuellement à des accidens funestes , il a besoin à chaque instant de changer d'allure , de comparer les fins et les moyens, de se souvenir, de combiner, de prévoir et de tirer le meilleur parti de ses ressources et de ses facultés naturelles dans les circonstances imprévues , et que , par conséquent , un être sensible agissant mécaniquement, est une contradiction.
Nous avons dit que tout besoin naturel est joint à la connaissance de l'objet propre à le satisfaire : nous l'avons fait voir par rapport aux diverses fonctions qui concourent immédiatement à la conservation de l'individu. Cela se trouve encore vrai relativement à ce besoin que la nature a donné aux animaux pour le maintien de leurs espèces respectives : ce besoin se développe et ne se fait sentir en eux que lorsqu'ayant acquis toute la vigueur et toute la perfection, que leurs organes peuvent comporter, et se trouvant un surcroît de puissance et de vie , ils cherchent à le transmettre à des êtres qui doivent les représenter. Ce moyen d'étendre leur existence et d'assurer la durée de leur espèce leur est indiqué par la nature. Sans connaissance acquise , conduits par le seul sentiment, ils ne sont pas long -temps à déniTler l'objet des nouveaux désirs (ju'ils éprouvent, surtout lorsque cet objet, se trouvant dans uue situa-
tion pareille , est forcé de joindre ses intérêts aux leurs, et de chercher, dans une union qui doit calmer leurs inquiétudes , un soulagement à celles dont il est lui-même a^ité.
Les différentes parties du monde sensible ont une certaine tendance les unes vers les autres, comme les parties du monde physique; les différentes sociétés sont l'effet des besoins mutuels des membres qui les composent. L'union des deux sexes est fondée sur le besoin de se reproduire ; les autres associations sont des suites naturelles des divers sentimens dont chaque être vivant est susceptible : la nécessité de se défendre force certains animaux à marcher en troupe. Les avantages qui résultent d'un travail fait en commiui en a porté d'autres à se réunir dans le même lieu , comme les abeilles , les castors et les fourmis : ces deux motifs sont sans doute les fondemens de la société humaine. Les différens rapports où se trouvent Içs membres dont elle est composée, ont fait quelquefois naître dans quelques-uns un penchant inconnu aux animaux, ce besoin de deux âmes qui se cherchent, si on peut appeler besoin un sentiment délicieux qui , n'ayant point pour but les plaisirs des sens , ni pour principe aucun de ces motifs par lesquels l'intérêt rapproche les hommes, semble n'être qu'une flamme pure et incorruptible qui trouve son aliment dans sa propre substance, et dont l'effet est <Je multiplier les plaisirs et de diminuer les peines de ceux qu'elle échauffe en les leur rendant communs; c'est l'amilié.