MADAME HELVÉTIUS
^Iadame Helvétius , veuve du philosophe de ce nom, et d'une ancienne maison de Lorraine, de celle de Ligneville, était trop célèbre, pour que mes lecteurs n'aiment point à retrouver ici quelques traits qui puissent leur donner une idée de sa personne et de son caractère.
On peut dire d'abord qu'elle n'a ressemblé qu'à elle-même, et qu'elle fut, en quelque sorte , un essai de la nature qu'elle ne produira peut-être plus , et par conséquent au-dessus de l'imitation. C'est pourquoi il est douteux que ce qu'on en dira puisse être une leçon ; ce sera du moins un exemple de ce que la nature a fait de meilleur , toujours beau , toujours doux à contempler.
Du vivant du philosophe Helvétius, la célébrité de son génie et l'excellence de ses qualités personnelles, rassemblaient habituellement auprès de lui tout ce qu'il y avait d'hommes distingués en France; et tous les étrangers du même ordre , qui , de toutes les parties de l'Europe , étaient attirés vers la capitale d'une nation qui avait produit tant de talens. Après sa mort, le même concours subsista , le même
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tourbillon continua d'attirer vers son centre les mêmes élémens. On trouvait chez madame Helvétius un nom cher à la philosophie , et avec toutes les qualités qui peuvent honorer un homme, toutes celles qui peuvent charmer dans une femme.
Ses mœurs étaient simples et ses sentiinens élevés ; celui de l'humanité surtout animait toutes ses paroles , et dirigeait toutes ses actions. La bonté est la qualité qu'elle estimait le plus dans les autres , parce que c'était celle qui dominait chez elle. Cette bonté, qui était extrême, on aurait pu l'accuser de faiblesse , dont elle est trop souvent l'effet , si madame Helvétius n'eût pas montré quelquefois toute la force de caractère propre à donner de la constance aux affections. Une volonté ferme se trouvait jointe en elle à toute l'ingénuité du premier âge. Elle en avait aussi toute la franchise native ; et si elle devenait par là quelquefois redoutable, elle invitait aussi par là ordinairement à la confiance et à l'abandon qui font le charme de la vie. Comme ses manières n'avaient rien emprunté de la société , on pouvait garder avec elle celles qu'on avait ; sa maison était un lieu de relâche , un asile contre les règles et les formes fatigantes du monde , et l'on se croyait chez elle dans le sanctuaire même de la nature. Elle était toujours égale , et pourtant très-sensible. On pouvait lui plaire par la simple bonté de caractère ; mais elle aimait l'esprit , les talens , le savoir , sans y avoir la moindre prétention. Attentive à ne gêner personne , elle exer-
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çait par cela même, sur les autres , tout l'ascendant et tout l'empire d'un beau naturel.
Ce rare assemblage de qualités avait l'air d'un phénomène singulier, puisqu'il ne devait rien à l'éducation ni à l'art. Madame Helvétius avait conservé sans altération tout ce qu'elle avait reçu de la nature; elle n'y avait ni retranché ni ajouté. Les soins même de la beauté, qui occupent une si grande place dans la vie des femmes, lui étaient étrangers; il semblait que tout ornement dût profaner la sienne, qui, à la vérité , était d'un genre à pouvoir s'en passer; à plus forte raison ne lui serait-il pas venu dans l'idée d'avoir recours à ceux qui n'ont d'autre effet: que d'annoncer le luxe et l'orgueil ; et véritablement, quel rapport peuvent avoir de l'or et des pierr reries avec une belle taille, avec des traits réguliers et tûuclians ? Rien n'aurait pu ajouter à l'éclat de ses yeux, qui n'était lempéré que par la plus douce expression du sentiment. D'ailleurs elle paraissait en ignorer le pouvoir, et leur laissait faire tout ce qu'ils pouvaient, sans s'en mêler. Quelques chiffons jetés au hasard sur elle devenaient aussitôt une véritable parure, que relevait son port noble et majestueux. Mais dans son printemps, elle n'avait que le degré de majesté que peuvent supporter les grâces; dans ses derniers jours, elle avait toute celle qui peut parer la vieillesse; car la nature, qui l'avait si bien favorisée , comme si elle slétait complue à prolonger son ouvrage , l'avait exemptée de la décrépitude. Il semblait que son esprit n'eût pas plus besoin de
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.«avoir, que sa l)eaMté de parure. Élevée par madanio <le Grafigni, devenue l'épouse d'Helvétius , ayant vécu avec tout ce que le cours d'un siècle a produit d'hommes éminens en génie et en lumières, toutes les idées qui ont existé dans l'entendement humain avaient, en quelque sorte, passé devant elle. Mais elle ne s'en était approprié aucune ; elle s'était contentée des siennes. Est-il des natures privilégiées pour lesquelles toute modification serait une espèce de dégradation ? Tout ce qui leur viendrait du dehors romprait-il l'heureux accord qui se trouve entre les qualités qui leur sont propres? Néanmoins, il est certain que madame Helvétius s'accommodait de l'esprit des autres, quelque supérieurs qu'ils fussent par là, comme ceux-ci s'accommodaient du sien; et elle aurait peut-être été moins hien, si elle avait fait le moindre effort pour être autrement.
Quoiqu'elle ne recherchât pas la science , pavce que sa modestie la lui faisait considérer comme audessus de ses moyens, elle l'aimait dans les autres; elle pensait, et son amour pour l'humanité lui faisait croire qu'elle pouvait être honne à quelque chose. Son bon sens naturel laissait aux sots une opinion qui, si elle était commune, serait l'opprobre d'une nation et d'un siècle, l'opinion que la philosophie est dangereuse pour les sociétés , tandis qu'elle ne l'est que pour les erreurs et pour les abus.
Tous les genres de grandeur allaient à son âme ; elle aimait les héros , non point ceux qui ne tirent leur gloire que des malheurs de l'humanité, niaiti
ceux que la destinée fait naître pour les adoucir, et pour qui des victoires éclatantes ne sont qu'un pisaller nécessaire, un moven terrible, mais quelquefois inévitable de paix, et de bonheur. Son noble instinct ne lui laissait voir, dans ce qui est grand , qu'un objet qui cesse d'être tel, s'il n'est utile. En effet, la nature semble donner les véritables héros à la terre pour rétablir l'équilibre du monde moral. C'est ainsi que, selon ]VcMlon , certains astres servent à réparer les déransemens survenus dans les ressorts du monde physique.
Un besoin qui ne la quittait jamais, c'était celui de soulager le malheur. Tout le temps de l'année qu'elle passait avec son époux dans sa terre de Voré , elle l'employait à courir de chaumière en chaumière, pour voir s'il n'y avait pas quelque malade ou quelque indigent à secourir. Ils ont laissé, l'un et l'autre, un long souvenir de leur bienfiiisance dans ce pavs , qu'ils vivifiaient par elle : car Hclvétius, en secourant les habitans de sa terre , tâchait de rendre ses secours aussi profitables pour le public que pour eux ; il employait des movens propres à leur inspirer l'amour du travail , qui donne du ressort à l'àme et au corps, en donnant un certain sentiment d'indépendance.
Après la mort d'Helvétius , elle se retira à Auteuil , pour y vivre avec l'image de son mari, qu'elle avait aimé passionnément, avec des amis et des êtres sensibles qu'elle pût rendre heureux. Avec des moyens diminués par la mariage de ses deux filles, il lui en
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resta encore assez pour satisfaire ses inclinations bienfaisantes : car elle n'avait pas de besoins personnels; elle était la femme du monde qui pouvait le plus se passer de fortune. Elle semblait ne connaître à l'argent d'autre usage que celui de faire cesser des gémissemens et des plaintes. Comme elle ne suivait que les impulsions subites d'une âme vive et sensible, elle le donnait sans mesure et sans discernement ; de sorte qu'elle regardait comme un bonlieur qui lui était arrivé, l'occasion qui s'était offerte à elle de se défaire de tout celui qu'elle avait ; et pour peu qu'un pauvre abusât de l'art d'exciter la pitié, il pouvait lui enlever jusqu'au vêtement qu'elle portait sur elle. Elle ne connaissait d'autre inégalité que celle qui est entre le vice et la vertu. La révolution , qui devait détruire toutes les inégalités , n'a eu rien à faire en elle. Comme elle n'avait rien reçu de l'éducation, et que par conséquent son âme était exempte de préjugés, elle ne s'était pas même cbargée de celui de la naissance. Elle se réjouissait des biens que promettait la révolution , autant qu'elle a gémi des maux qui l'ont suivie. Depuis cette dernière époque, elle ne quitta plus Auteuil , craignant de passer par quelque endroit qui eût été le tliéâtre de quelque catastropbe. Elle sortit seulement une fois pour aller voir une de ses filles qui était malade : elle se trouva mal en passant sur la place de la Révolution. C'est par la même disposition d'âme qu'elle s'évanouit une autre fois en contemplant une copie du Laocoon.
La simplicité des mœurs rend le bonheur facile; elle était heureuse, parce que les moindres choses j)Ouvaienl la rendre telle , et parce que, sans aucune tie ces ])assions qui tourmentent les hommes, elle n'avait que des goûts aisés à satisfaire. Tout devenait une jouissance pour elle; un oiseau, une fleur, le souffle d'un doux zéphir, un rayon de soleil, lui donnaient une sensation délicieuse. Elle a été heureuse jusque dans ses derniers momens, qu'elle a terminés , sans souffrance , entourée de ses amis.
Mais ce qu'il fallait à un être aussi social et aussi aimant que madame Helvétius , c'était des amis. Elle n'en avait point cherché parmi les femmes. Son caractère indépendant l'éloignait de leur commerce, qui assujettit à un cérémonial et à des attentions sur lesquels les hommes sont moins difficiles. Cependant il y a des femmes qu'elle aimait avec beaucoup de tendresse, parce qu'elle les croyait bonnes ou malheureuses. Quant aux hommes auxquels elle avait une fois accordé son amitié, elle ne pouvait plus les oublier, s'ils s'éloignaient. La différente manière de penser, qui , surtout en matière de religion et de politique, rend les hommes vulgaires si injustes, n'avait aucune influence sur ses affections. L'homme pour lequel elle eut autant d'attachement que de vénération, c'est Turgot, et c'est nommer la vertu même. Pour ceux qui logeaient avec elle ( car il y en avait qui jouissaient de ce bonheur, et que nous no nommons point, parce que ce serait faire deux ua éloge qui pourrait blesser leur modestie), ils étaient